Les Oiseaux ne se retournent pas (Nakhlé)

« Les oiseaux ne se retournent pas. Ils partent. »

Nakhlé © Guy Delcourt Productions – 2020

C’est la guerre. Autour d’Amel, tout est dévasté. Le paysage n’est plus qu’un champ de ruines, de gravats. Le sol est émaillé d’énormes trous. Partout. Les maisons sont délabrées. Défigurées. Amputées d’une partie d’elles-mêmes. Leurs fenêtres ont volé en éclats. Elles ne sont plus que des boulevards pour les courants d’air. Les familles s’y confinent pourtant. Les adultes ont peur. Ils n’ont plus de réponses fausses à apporter. S’ils ne savent pas répondre, ils se murent dans leur silence et quand ils attrapent le regard de l’enfant qui se pose sur eux, ils esquissent un sourire maladroit… est-ce de la honte ou de la sagesse ? En attendant qu’un jour peut-être, cesse le bruit assourdissant des bombes, tout le monde se terre.

« On peut tout te prendre mais pas tes rêves. »

Puis un jour, il faut partir. 

« Toute la maison dans mon sac. »

Amel a 12 ans. La guerre a tué ses parents, détruit sa maison. Elle l’a dépossédée de ses amis, de ce qu’elle avait de plus cher. Amel est orpheline et elle doit désormais fuir son pays. Elle doit se débrouiller seule. Elle a peur. Partout, les soldats, les avions et leurs bombes, les murs de barbelés qui cantonnent, cloisonnent, retiennent captifs, étouffent, tétanisent. L’instinct de survie lui donne des forces insoupçonnées. Elle a compris que pour survivre, elle n’a qu’une alternative : mettre de la distance. Sa destination : Paris. Dans sa fuite, elle rencontre Bacem. Il a quitté les rangs de l’armée, incapable de tirer sur des civils, incapable d’être un bourreau, un assassin. Il a fui et a pour seule compagnie son oud.

« Deux oiseaux. Deux petits points perdus au milieu des montagnes silencieuses. L’un porte sa mélancolie. L’autre, l’espoir. Et tous deux avancent vers le même horizon. »

Du noir, du blanc et du gris pour ces illustrations d’une douceur incroyable. Quelques touches de couleurs çà et là. Rouge. Bleu. Vert. Jaune. Orange. Violet. Jamais plus de deux couleurs à la fois pour chaque dessin, pour faire ressortir un détail. La couleur insuffle des poussières de vie dans ce témoignage qui cherche à s’accrocher à l’espoir ténu, à l’infime probabilité que ce voyage réussisse.

Apprendre à s’en sortir seule dans la jungle des camps de réfugiés. Ne pouvoir se fier qu’à soi. Ne jamais savoir si on peut faire confiance ou non à un inconnu. Tenter quand même et avoir peur. Une écriture poétique. Chantante par moment alors que le sujet ne s’y prête pas en apparence. On flotte. Dans cette mer de silence où la majeure partie des échanges sont une voix-off, on avance lentement dans cette lecture qui invite à la réflexion, qui nous campe dans un tête-à-tête touchant. Un univers qui laisse la possibilité à l’onirisme de s’exprimer. La petite héroïne est encore une enfant… aux côtés du soldat, la confiance et le sentiment de sécurité retrouvés, elle ose rêver, partir pour quelques voyages dans son imaginaire. Souffler. S’abandonner. Oublier l’exil forcé et la peur. On accueille les mots, on prend le temps de lire mais surtout, on scrute, on contemple ces magnifiques illustrations. Le dessin nous réconforte et nous permet de mesurer tout ce que nous ne voyons pas. On ne voit pas l’horreur, on ne voit pas les corps, ni les ruines, ni la misère. Mais on les sent.

« Dieu, si tu existes ? Je t’avoue que je ne suis plus sûre… Comment peux-tu accepter tout ce sang versé ? Comment le ciel et la mer parviennent à rester bleus ? »

Des illustrations d’une beauté et d’une richesse folles. Un témoignage magnifique. Un tête-à-tête délicieux avec cet album.

Dans mes oreilles pour écrire cette chronique, la chanson de Pierre Perret « La petite Kurde » interprétée par Idir… et cet extrait que je partage ici :

(...) La pluie qui avait cousu tout l'horizon
Faisait fumer les ruines des maisons
Et tout en m'éloignant
Du Ciel de Babylone
J'ai compris que je n'avais plus personne.

N'écoute pas les fous qui nous ont dit
Qu'la liberté est au bout du fusil
Ceux qui ont cru ces bêtises
Sont morts depuis longtemps
Les marchands d'armes ont tous de beaux enfants.

Depuis la nuit des temps c'est pour l'argent
Que l'on envoie mourir des pauvres gens
Les croyants, la patrie
Prétextes et fariboles !
Combien de vies pour un puits de pétrole ?

Petite si tu es kurde, il faut partir
Les enfants morts ne peuvent plus grandir.
Nous irons en Europe,
Si tel est notre lot
Là-bas ils ne tuent les gens qu'au boulot !

Je partage cette lecture pour « La BD de la semaine » qui s’est aujourd’hui donné rendez-vous chez Moka.

Les Oiseaux ne se retournent pas

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Nadia NAKHLE

Dépôt légal : mars 2020 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-2765-2

Anuki, tome 9 (Maupomé & Sénégas)

Petite chronique pour ce neuvième tome d’Anuki…

Maupomé – Sénégas © Editions de La Gouttière – 2019

C’est l’été. Le temps de l’insouciance. Anuki est avec ses amis, au bord de l’eau. Au programme, de joyeux sauts au milieu des éclats de rire. Pendant que les enfants s’en donnent à cœur-joie, un sanglier et un putois tentent de se désaltérer au bord de l’eau. L’instant est comme suspendu, les amis sont légers lorsqu’ils rentrent au camp. Loin de se soucier qu’un terrible incendie est en train de dévorer la forêt.

Lorsque les fumées se dissipent, c’est un paysage ravagé qui apparaît. Au milieu des arbres calcinés, c’est toute une famille d’une tribu étrangère qui se présente au seuil de leur campement. Le feu les a contraints à quitter leurs terres.

Au rythme d’un album par an depuis neuf années, l’univers d’Anuki poursuit son bonhomme de chemin. Si l’amitié et l’entraide sont au cœur de chacun des tomes de la série, chaque album apporte sa pierre à l’édifice et sensibilise le jeune lecteur à un sujet d’actualité. Cette fois il est question de migrants et de l’accueil qui leur est réservé. Des individus qui ont tout perdu, qui n’ont eu d’autres choix que de fuir et de livrer leur survie au destin et aux hasards des rencontres. L’exil. Le contact avec une autre langue, une autre culture, une autre terre. Autant de différences qui ravivent les jalousies et la méfiance. Frédéric Maupomé traite de ce sujet avec toute la pudeur nécessaire. Cela rend l’histoire bienveillante et surtout accessible à son lectorat. Aborder la question des migrants pour des petites têtes blondes de 4-5 ans, cela implique tout de même une certaine finesse et une grosse dose de talent !

Les autres ingrédients qui font le sel de la série sont présents : péripéties, courses poursuites effrénées, quelques jalousies enfantines, beaucoup d’entraide, de l’humour… tout y est. Stéphane Sénégas illustre le tout d’un trait vif. Les trognes des gamins sont impayables, l’absence de textes n’est pas un frein à la compréhension de l’histoire car elle est largement compensée par la qualité du graphisme. Beaucoup de dynamisme et un découpage des planches qui se met au service de l’histoire. Les cases s’agrandissent et rétrécissent au gré des pages… tout est bon pour éviter que le récit ne s’appesantisse trop et que la lecture reste ludique.

Un album amusant et un bon support intermédiaire pour parler des migrants avec son enfant.

Album muet, à partir de 4 ans.

En fouillant le site, vous trouverez les précédents tomes de la série (excepté le tome 8 !).

 Anuki, tome 9 : L'Eau et le Feu (série en cours)
Editeur : Editions de La Gouttière
Dessinateur : Stéphane SENEGAS / Scénariste : Frédéric MAUPOME
Dépôt légal : septembre 2019 / 40 pages / 10,70 euros
ISBN : 978-2-35796-002-2

Mondo Disco (Wild)

En 2007, Nicolas Wild avait fait son sac et filé à Kaboul. Là-bas, il avait trouvé un boulot d’illustrateur dans une entreprise. Mister Wild avait partagé ses années passées en Afghanistan en réalisant « Kaboul Disco » , un diptyque à la croisée de plusieurs genres ; à la fois journal intime, carnet de voyage et témoignage. Quelques années plus tard, « Ainsi se tut Zarathoustra » lui permettait de saisir l’occasion – suite à une rencontre avec un afghan sur les berges du canal Saint-Martin – pour réaliser un nouveau reportage qui scrute une des ramifications religieuses qui a cours au Moyen-Orient. Qu’est-ce qui le relie donc ainsi à cette partie du globe et à l’Afghanistan en particulier ?

« Mondo Disco » a une démarche différente car plus globale. Un carnet de voyages composé de différentes opportunités. L’éditeur résume parfaitement bien le côté patchwork des séjours de Nicolas Wild à l’étranger, je vous livre donc tel quel le synopsis de la fiche éditeur car je ne saurai faire mieux :

« Infatigable globe-trotteur et reporter graphique au mépris du danger, Nicolas Wild enfile une fois de plus sa casquette d’aventurier entre une sortie piscine et une partie de poker, pour notre plus grand plaisir.
Envoyé en reportage autour du globe par Arte, l’armée française ou mu par ses propres envies, il livre à l’issue de chacune de ses missions un récit court marqué par son regard tout à la fois pertinent et décalé.
De la France au Népal, en passant par l’Ukraine, la Turquie et le Liban, ses pas le mènent dans le capharnaüm des tuktuk de Phnom Penh, à la recherche de débris d’avion sur un glacier alpin et dans des camps de réfugiés sur le toit du monde. »

Mondo Disco – Wild © La Boîte à bulles – 2019

D’un pas léger et l’œil alerte, on embarque confiant dans la lecture ; premier arrêt à Beyrouth en 2012. En toile de fond du contexte social, une guerre civile… pour la énième fois, c’est encore la religion qui vient jeter de l’huile sur le feu et raviver les tensions entre chiites et sunnites. Une parenthèse ouverte sur la manière dont la jeunesse libanaise a intégré le conflit armé comme étant partie intégrante de leur quotidien. Second arrêt dans un camp de réfugiés au Népal ; des individus en transit, à bout de forces mais dont la plupart rêve d’une vie meilleure dans un eldorado lointain… et ainsi de suite, cet album nous fait faire le tour du globe.

L’ouvrage contient huit reportages (certains sont assez courts) réalisés entre 2012 et 2018, nous permettant d’avoir un court aperçu d’un contexte donné. Entre anecdotes, témoignages et reportages, « Mondo Disco » livre une observation dépourvue de tout jugement (mais pas dépourvue d’humour et d’autodérision) et incite à la réflexion.

 Mondo Disco (one shot)
Editeur : La Boîte à Bulles / Collection : Contre-Cœur
Dessinateur & Scénariste : Nicolas WILD
Dépôt légal : novembre 2019 / 190 pages / 19 euros
ISBN : 978-2-84953-352-9

Manolis (Glykos & Antonin)

En 1922, Manolis a 7 ans lorsque les troupes turques entrent dans le village de sa grand-mère. Armés de sabres et de fusils, ils n’épargnent rien sur leur passage. En quelques heures, le village est laissé à l’état de ruine… les corps des habitants gisent par terre, certains sont à l’agonie tandis que d’autres sont passés de vie à trépas. Les hommes, pour la plupart, ont été égorgés. Les femmes ont été violées. Les survivants quant à eux sont rassemblés en troupeau tremblant sur la place central du village, la tête courbée en signe de soumission.

« A cause de la guerre et des hommes qui la font (…), un coin de rêve peut devenir en quelques instants un lieu de cauchemar. »

Jusque-là, Manolis ne connaissait les affres de la guerre que par le qu’en-dira-t-on, les messes basses des adultes et les jeux des enfants de son âge.

« S’il y avait la guerre, je la laisserais pousser… »

En l’espace d’à peine une demi-journée, l’enfance heureuse de Manolis n’est plus qu’un lointain souvenir.

Jusque-là, il s’épanouissait entre amour familial et traditions culturelles. Son cœur faisait de drôles de pirouettes à la vue de Nevra, son ventre se régalait des loukoums achetés au marché et les jours passaient à relever des défis d’enfants ou à aider à la maison.

Puis la guerre s’installa dans le quotidien sans avoir pris la peine de s’annoncer…

… laissant derrière elle son cortège de familles meurtries, endeuillées, éparpillées aux quatre vents.

Vint alors la nécessité de fuir pour se mettre en sécurité, échapper au conflit, au génocide. Migrer loin des troubles. S’exiler. Immigrer. Etre contraint de vivre dans un lieu impropre à la vie quotidienne. Vivre en communauté, par grappe… entassés dans des salles de classes qui ont été réquisitionnées pour contenir le flot d’étrangers. Se heurter à une nouvelle culture, une nouvelle langue. Devoir s’intégrer pour survivre. Mendier. Pleurer aussi pour décharger un peu de cette souffrance qui dévore le corps et l’esprit.

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, l’armée turque de Mustafa Kémal écrase l’armée grecque, bien décidée à reconquérir son pays démantelé. « Manolis » est le récit poignant d’une guerre fratricide entre deux communautés (turque et grecque) qui cohabitaient jusque-là au quotidien. L’histoire de Manolis, c’est la conséquence de ces guerres balkaniques qui a aboutit à la « Grande Catastrophe » … ce chambardement fou qu’a subit l’Asie Mineure dans les années 1920.

Cet album est l’adaptation du roman d’Allain Glykos, « Manolis de Vourla » publié en 2005 aux éditions Quiquandquoi. Il met en lumière, à hauteur d’un enfant de 7 ans (le père d’Allain Gylkos), toute l’incompréhension que la population grecque a pu avoir à l’égard de la situation. Au cœur des terres, la population n’a pas su/n’a pas pu anticiper/imaginer la guerre avec le peuple turque. Et pour l’enfant narrateur, c’est l’incompréhension qui domine face à ces rancunes tenaces entre deux peuples qui vivaient jusqu’alors côte-à-côte.

Le propos est simple et sincère. La petite voix de l’enfant se met vite à nous raconter les faits. On l’entendrait presque se confier à notre oreille, dire sa peine, sa peur, sa naïveté. Raconter comment il a été balloté le long des routes de son pays… des routes qu’il se plaisait à prendre à dos d’âne et qui sont, en un battement de cil, devenues des prisons à ciel ouvert. Des mouroirs où les hommes tombent d’épuisement à force de marcher et de subir de mauvais traitements. Des routes jalonnées de corps que personne n’a pris le soin d’enterrer – faute de temps – et dont les mouches se délectent.

Le propos est parfois simpliste mais il suffit de se rappeler qu’il s’agit-là du témoignage d’un petit enfant de 7 ans pour chasser les désagréments des ellipses narratives. Le récit fait la part belle, malgré le contexte historique, à la poésie et à l’imaginaire puisque l’enfant n’hésite pas à s’échapper dans son monde pour apaiser sa peine. Il se réchauffe en faisant remonter quelques souvenirs à sa mémoire comme ces pentes dévalées dans une carriole de fortune en riant à gorge déployée, ces après-midis passés aux côtés de sa grand-mère ou l’histoire d’Ulysse qu’il n’avait de cesse de lire et de relire… Un récit fragile, à fleur de peau. La sensibilité est présente à chaque page, tout comme ce refus obstiné de plier sous le poids de la fatalité.

Le travail d’Antonin au dessin est d’une douceur incroyable. Le trait est fluide. Il campe à la fois les décors de cette Grèce de l’époque et les trognes expressives des personnages, nous permettant de ressentir beaucoup d’empathie pour chaque protagoniste… et cette envie folle de serrer le personnage principal dans nos bras pour le réconforter et le mettre à l’abri. Les illustrations sont tantôt sombres, tantôt elles dorent à la lumière du soleil, collant ainsi à l’état d’esprit du narrateur qui oscille constamment entre cette peur sourde qui l’oppresse et l’envahit… et l’insouciance de l’enfance qui le remplit après avoir entendu les paroles rassurantes de sa grand-mère avec qui il fait l’expérience de l’exode.

« Manolis » est l’histoire du père de l’auteur (scénariste). Elle raconte le courage d’un enfant désireux de retrouver ses parents, un enfant qui a besoin de l’amour des siens pour grandir, un enfant désireux d’apprendre à lire et à écrire, de faire des études…

« Je veux apprendre. Peut-être cela m’aidera-t-il à mieux comprendre ce qui nous est arrivé. »

Cette histoire de guerre et d’exode a un siècle. Elle est malheureusement toujours d’actualité… Hier les Juifs, les Grecs, les Arméniens… des drames qui se rejouent aujourd’hui inlassablement.

Manolis 
One shot
Editions Cambourakis
Scénariste : Allain GYLKOS
Dessinateur : ANTONIN
Dépôt légal : mai 2013, 192 pages, 20 euros
ISBN : 978-2-36624-040-5

L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea (Zidrou & Park)

Zidrou – Park © Jungle – 2017

Ajatashatru Lavash, un fakir, débarque à Paris pour acheter un lit à clou. Malheureusement, le magasin Ikea où il se rend n’a pas le produit en stock et Ajatashatru Lavash doit prolonger son séjour d’une nuit. Il décide de dormir dans le magasin. Quand il entend des bruits de voix, il comprend que la place qu’il a trouvée (sous un lit) n’est pas un repaire idéal. Il se glisse alors dans une armoire afin de se dérober aux regards des employés.
Malheureusement, l’armoire fait partie des meubles qui doivent être déstockés et expédiés en Angleterre. Malgré lui, Ajatashatru Lavash se retrouve donc dans une armoire protégée à l’aide d’un élastique et chargée dans la remorque d’un camion qui s’apprête à traverser la Manche. Il serait mort asphyxié si trois migrants africains ne l’en avaient délivré. La suite des événements n’est qu’une succession d’incidents qui vont amener Ajatashatru Lavash aux quatre coins de l’Europe.

Adaptation du roman de Romain Puértolas (Editions Le Dilettante, sorti en 2013), je m’attendais à ce que le talent de Zidrou fasse rebiquer les moustaches du personnage principal mais il n’en est rien. Au grain de folie présent dans le roman de Puértolas, point d’ajout, point d’excentricité supplémentaire, bien au contraire. Si l’on excepte le contenu très condensé de l’album (48 pages) comparé au roman (256 pages), on constate vite que l’on tient en main un résumé assez décevant du périple de ce fakir roublard. Certes, on retrouve les grands thèmes du récit (la rencontre de cultures différentes, la fascination du personnage face à la présence de nouvelles technologies, les migrants, les sentiments, la célébrité…) mais rien n’est sublimé, fouillé ou agencé pour permettre au lecteur d’être pris dans le tourbillon des événements. Tout au plus, je dirais que l’avantage direct de cette adaptation peut intéresser ceux qui n’auraient pas lu le roman puisque l’album offre un résumé assez propre de l’œuvre de départ.

Le constat est identique du côté graphique. Le travail de Kyung-eun Park tasse cet univers et le rend plus grinçant qu’il n’est nécessaire. Les planches sont surchargées et à part quelques trop rares exceptions de-ci de-là, on a un gaufrier redondant de 4 bandes de 2 ou 3 cases. L’ambiance graphique n’est ni avenante ni complètement repoussante mais voilà, on ne s’y immisce pas, il n’y fait ni chaud ni froid. C’est trop neutre pour provoquer quoi que ce soit chez le lecteur.

Dommage. Je m’attendais à sourire comme j’ai souri en lisant le roman. Je m’attendais à tout sauf à ne rien ressentir. Le genre d’adaptation qui me fait fuir.

L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea

One shot
Editeur : Jungle
Dessinateur : Kyung Eun PARK
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : octobre 2017
48 pages, 14.95 euros, ISBN : 978-2-822-21584-8

Bulles bulles bulles…

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L’Extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea – Zidrou – Park © Jungle – 2017

Maria et Salazar (Walter)

Walter © Des Ronds dans l’O – 2017

Une maison familiale en vente. Robin Walter y a ses racines, il y a grandi, tous ses souvenirs le rattachent à ce lieu. Depuis quelques années, il vit non loin de là avec sa femme et ses enfants mais il revient quasi quotidiennement dans la maison de ses parents. Il y a son atelier et cette atmosphère si propice pour travailler.
Et puis il y a Maria qui travaille pour eux depuis plus de trente ans. Maria continue de venir régulièrement pour entretenir la maison pendant que les visites ont lieu. Avec les années, Maria est devenue une amie de la famille et pour Robin – comme pour ses frères et sœurs – elle est devenue une seconde maman. La cuisine de Maria, sa gentillesse, sa bienveillance et sa douceur, tout cela fait qu’elle a une place importante dans cette famille. Mais la vente de cette maison marque aussi le fait que Maria ne viendra plus travailler pour les parents de Robin.
A la veille de ses trente ans, Robin Walter s’interroge sur le passé de cette femme et les raisons qui l’ont conduite à immigrer en France.

C’est un témoignage à la fois tendre et pudique que nous propose Robin Walter. Partant de la vente de la maison de ses parents et marquant ainsi le fait que c’est une page de sa vie qui se tourne, l’auteur pioche dans ses souvenirs et se remémore, dans un premier temps, les souvenirs forts de son enfance. Puis, suivant ce fil, le visage de Maria revient avec autant de régularité qu’un métronome, accompagnant chaque moment fort de cette vie de famille et contribuant largement à l’éducation des enfants. Cette famille n’aurait pas tout à fait été la même si elle n’avait pas été présente.

Par le biais de cette femme arrivée en France en 1972, Robin Walter aborde tout un pan de l’histoire du Portugal. Le XXème siècle marque un tournant dans l’essor du Portugal ; les deux guerres mondiales et la fin de son empire colonial marquent le déclin de l’économie portugaise et de son influence dans le monde. Et l’arrivée de Salazar au pouvoir va amener de plus en plus de portugais à choisir la voie de l’exil.

Robin Walter entrecoupe son témoignage de passages didactiques afin que l’on puisse appréhender correctement l’histoire du Portugal et les motivations des immigrés portugais. Certains passages sont un peu verbeux mais ne s’éternisent jamais longtemps et n’assomme pas le lecteur de quantité de dates et de faits successifs qui lui feraient perdre le fil. Parfois verbeux certes mais l’auteur va à l’essentiel. C’est ce contexte socio-historique qui a conduit Maria et son époux à s’exiler en France. La promesse d’une vie meilleure a été plus forte que cet avenir sans horizon que promettait le Portugal.

Dès qu’un inconnu entrait dans le café, on se taisait, puis on faisait attention à ce qu’on disait, car on risquait la prison. (…) on n’avait aucune liberté.

Les souvenirs, la lente intégration dans la société française puis la vie qui reprend ses droits, les opportunités d’emploi, les amitiés qui se tissent et les enfants qui naissent, grandissent et finalement qui appartiennent à ce pays que leurs parents ont choisi. Les projets de retour au Portugal qui sont sans cesse remis au lendemain… jusqu’à en devenir totalement utopique. La saudade.

La saudade, cette mélancolie, cette nostalgie, propre aux Portugais… Si difficilement traduisible. Maria me dit ne plus envisager rentrer au Portugal à la retraite. Les réalités économiques et les perspectives d’une meilleure qualité de vie lui feront peut-être changer d’avis. Envisageaient-ils un tel scénario il y a quarante ans, quand à contre-cœur, ils ont laissé derrière eux leur maison, leur famille… leur Portugal… Non, ils se voyaient rester quelques années pour y faire des économies et faire construire une maison au pays. Mais le piège s’est refermé. Celui dont sont victimes tous les émigrés de la planète. Quand les enfants grandissent et s’installent dans leur pays d’adoption. Les petits-enfants finissent d’anéantir les velléités de départ… Maria et Manuel semblent savoir qu’ils ne retrouveront plus leur Portugal. Leur Portugal n’existe plus.

Le dessin est doux, une encre de Chine avec lavis, de la tendresse dans cette manière d’illustrer et le souci du détail qui donne de la chaleur au récit et nous permet de profiter de cette émotion qui a guidé l’auteur durant l’année qu’il a consacré à la réalisation de cet album.

Dans ce roman graphique, plusieurs périodes se chevauchent et se répondent : le passé du Portugal, le passé de Maria et le présent où se croisent désormais l’auteur et Maria. Elles font la richesse de ce témoignage. Elles lui donnent de la force et nous permettent de mieux comprendre les raisons de cette migration massive des Portugais en France à partir des années 1950. La « petite histoire » de Maria donne un visage humain à ces milliers de Portugais qui ont quitté leur pays.

Maria et Salazar

One shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Histoire
Dessinateur / Scénariste : Robin WALTER
Dépôt légal : octobre 2017
132 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-37418-042-7

Bulles bulles bulles…

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Maria et Salazar – Walter © Des Ronds dans l’O – 2017