Tous nos corps (Gospodinov)

« Peu importe, j’ai été bavard, mais c’est le texte le plus long de ce livre. Je veux dire qu’à une époque comme la nôtre, où l’on parle beaucoup et au hasard, comme au bistro, la bonne histoire courte vient nous donner la mesure de chaque mot. Et de chaque minute. J’ai envie qu’il en soit ainsi. »

Gospodinov © Intervalles – 2020

Ce sont ces mots de l’auteur, en postface, sur lesquels on reste avant de refermer ce livre une fois la lecture achevée. Un recueil de nouvelles – très courtes -, surprenant, car Guéorgui Gospodinov n’est jamais avare de mots pour dire les maux, les pensées, les émotions, les émois, les doutes… Certes, l’exercice n’est pas nouveau pour lui puisque « L’Alphabet des femmes » prenait déjà cette forme.

La mélodie de nos corps renferme une partie de notre mémoire intime.

Tous nos corps – Gospodinov © Intervalles – 2020

Mémoire cutanée, souvenirs de la peau qui frôle, touche, percute mais aussi frissonne, tressaute, s’électrise.

Une peau… notre peau qui réagit au chaud, au froid, à la peur, à un son, une vibration, un cri. La peau qui – quand on l’exhibe – fait que l’on se montre nus. Cette peau qui nous habille tout entier et nous permet d’entendre, à sa manière, notre environnement. Notre peau interagit, avec son langage, et nous amène à prendre instinctivement certaines décisions. Cette peau qui embelli nos gestes, qui contient nos innés et nos acquis. Peau carapace, peau douce, peau rempart… peau blanche, hâlée, rougie, moite, transpirante, sensuelle… Contact.

« Nous sommes constamment dans l’enfance de quelqu’un, d’abord dans la nôtre, puis dans celle de nos enfants. Dans notre vieillesse, nous y sommes de nouveau et pour la dernière fois encore dans la nôtre. Notre corps se révèle être charitable par nature. Un peu d’amnésie en guise d’anesthésie à la fin. La mémoire, qui nous quitte, nous laisse jouer pour la dernière fois dans les champs éternels de l’enfance. Quelques minutes quémandées, allez, encore cinq, comme naguère, devant la maison. Avant qu’on ne nous appelle pour la dernière fois. »

Entre souvenirs, écrits poétiques, anecdotes absurdes et réflexions métaphysiques, Guéorgui Gospodinov nous balade d’une nouvelle à l’autre, entre une vie et une autre ; tantôt la sienne, celle d’un proche ou d’un badaud. Le fil de l’émotion corporelle est le fil conducteur de l’ouvrage. On le retrouve dans la majeure partie des textes mais il est parfois absent de certains.

« Avec le temps, tu comprends que la seule chose que tu puisses faire est de consoler. Avant que ma grand-mère nous quitte, déjà toute fondue, elle enserrait ma main et disait, incroyable, j’ai encore envie de vivre, demain je vais traire la chèvre pour boire un peu de lait. La chèvre était morte depuis vingt ans et cela faisait six mois que ma grand-mère ne s’était pas levée… Lorsque j’étais petit et que j’avais peur de m’endormir dans le noir, je tendais le bras de mon lit, elle tendait le bras du sien, la chambre étant étroite et ce pont chassait ma peur. C’était comme si nous nous raccompagnions jusqu’à un certain endroit, main dans la main, jusqu’à ce que l’on dépasse ce qui était effrayant, ensuite elle me lâchait dans le sommeil. Maintenant, je ne pouvais que lui rendre ce geste. Dans le sommeil et dans la mort, chacun entre seul, mais jusqu’à la porte, il est bon d’être avec quelqu’un. »

Scènes de vie du quotidien, tranches de solitudes, de joies, de peines… de moments-charnières qui nous font prendre notre envol… sortes de virages dans nos vies qui nous mènent parfois vers de grandes artères dégagées, parfois dans des impasses. Instants de lâcher-prise, de contemplation pure ou d’effroyables prises de conscience. Les mots du romancier, merveilleusement traduits par Marie Vrinat-Nikolov, nous régalent de métaphores nouvelles et originales. Je ne suis pas loin d’avoir un engouement similaire à celui que j’avais eu, par le passé, pour « L’Alphabet des Femmes ».

Absurdes, concrets, loufoques, réfléchis, banals… « Tous nos corps » regroupent ces instants attrapés au vol et couchés sur papier. Ces pensées que l’on découvre là sur papier blanc se seraient certainement perdues dans les méandres de la mémoire si Guéorgui Gospodinov n’avait pris le temps de les consigner.

Autres romans de Guéorgui Gospodinov présents sur ce site : L’Alphabet des Femmes, Physique de la Mélancolie, Un Roman naturel.

Tous nos corps (Roman)

Editeur : Intervalles

Auteur : Guéorgui GOSPODINOV

Traduction : Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : novembre 2020 / 152 pages / 14 euros

ISBN : 978-2-36956-096-8

A cœur pervers – Octavie DELVAUX

1540-1Quelle divine proposition ! Une lecture coquine avec le chouchou de ses dames et ce, pour le délicieux RDV de Stéphie ! Voilà de quoi faire sacrément monter la température dans ce Bar à BD :-p

Tout d’abord, un petit mot sur ce recueil de nouvelles découvert et gagné grâce à un concours chez l’Irrégulière en partenariat avec La Musardine : « Entre Eros et Thanatos, 23 nouvelles puissamment érotiques et féminines », nous promet la quatrième de couverture ! Alors qu’en est ‘il ???

23 histoires courtes et appétissantes qui racontent des corps libres qui s’enlacent, se caressent, s’emballent, s’emmêlent, se chevauchent, se renversent, s’empoignent … le temps d’une rencontre, d’une nuit, d’un fantasme, d’une rêverie, d’un souvenir, d’un jeu canaille… Le temps d’un plaisir sensuel ! Le temps d’une passion brûlante !

« Aussi, quand nous nous sommes décidés à quitter le bar et que tu m’as embrassée contre un mur, j’ai perdu tout discernement. […] Dès cet instant, j’ai tout mis en œuvre pour ne pas te perdre. Baiser, faire mes preuves en tant que parfaite amante, c’était l’urgence première. […] Je me souviens de la découverte de ton corps […] L’humidité de ta bouche. Le contact avec ton torse d’une fermeté rassurante. La rencontre électrique de nos épidermes. Ma béatitude devant les proportions généreuses de ton sexe, bandé par le désir. Je l’ai chéri autant que ma flamme me l’ordonnait, caressé avec mes cheveux, malaxé entre mes seins, taquiné avec ma langue, suçoté du bout des lèvres … » 

Chaque histoire est différente, tant par le ton, l’époque parfois, la volupté déployée…. Evidemment, toutes les histoires ne se valent pas. Evidemment, il y a des histoires préférées, celles qui m’ont émue un peu plus que d’autres, celles qui m’ont faite sourire, celles qui m’ont diablement chatouillée l’intérieur ! Evidemment j’ai aimé ce recueil (mais pas tout, il faut bien l’avouer)… Parce qu’il raconte, au de-là du désir, le quotidien pas toujours enchanté, les petits arrangements avec la vie, les désillusions, les déceptions, les infidélités, la culpabilité, les coups de poignards, le désœuvrement, l’attente parfois interminable…

« Hier, il lui a dit « Je repasserai demain ! » Il lui a susurré ces quelques mots à l’oreille, au sortir d’un orgasme retentissant, avant de partir, trop vite, lacets noués en hâte et col de chemise ouvert. Depuis, le venin de ses paroles s’est infiltré dans son corps entier, il en a parcouru les innombrables ramifications, a semé des brisures d’espoir dans toutes ses terminaisons nerveuses…. Aujourd’hui, Cléa en est envahie, de la tête aux pieds. « Je repasserai demain. » »

Parce qu’il dit aussi et surtout les femmes ! Des étudiantes délurées, des mères de famille, des jeunes et un peu moins, des sûres d’elle et d’autres qui doutent, des coquines, des novices, des toutafé sages, des ordinaires, des exceptionnelles… Mais toujours des femmes déterminées, téméraires, bouillonnantes  et incroyablement féminines ! Un peu nous en somme 😉 Oui, les personnages féminins, tout en rondeur et en sensualité sont au centre de ces histoires !  Et non, comme bien trop souvent dans la littérature érotique suivez-mon-regard,  au centre du désir masculin !

 

Ainsi, vous l’aurez bien compris ce recueil, que j’ai lu avec beaucoup de gourmandise,  met en scène  des sens émoustillés, de la moiteur torride, de la déraison parfois, du désir toujours ! Des nouvelles à découvrir et à butiner au gré de ses envies, seul(e) ou bien délicieusement accompagné(e) 😉

« En attendant, c’est sur leur matelas grand luxe, à mémoire de forme, que les amants se remettent de leur dernier orgasme. Ils ont baisé comme des porcs. Ces deux là baisent toujours comme des porcs. C’est leur marque de fabrique. Quand ils s’attrapent, ils s’envoient en l’air comme si la fin du monde approchait… Au sortir de leurs ébats, Laure en est toute endolorie. Sa chatte et son cul la brûlent. Trop de contorsions, de frictions, et de coups de reins. Elle n’en peut plus de s’offrir. Ses orifices implorent grâce. Mais ça ne l’arrête pas. Surtout pas Laure… »

 

Pour découvrir le billet de mon si sexy compagnon de lecture c’est par  !

Le billet de l’Irrégulière (que je remercie ainsi que les éditions La Musardine pour ce recueil savoureux) c’est par  !

Et pour lire toutes les lectures coquines, c’est chez Stéphie et c’est par ici ! Et j’en profite pour souhaiter un long et beau chemin coquin à « Ce premier mardi du mois », 5 ans aujourd’hui, si c’est pas bon ça ! Champagne !!!

A cœur pervers, Octavie Delvaux, Nouvelles, La Musardine, 2016, 18€.

Le Jour où ça bascule (Collectif d’auteurs)

Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés - 2015
Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés – 2015

Des décisions à prendre. Suite à ces choix personnels qui seront pris, il y aura des conséquences à assumer. Bonnes… ou mauvaises.

Il est ici question de la manière d’appréhender une situation. Subir ou agir ? Être honnête avec soi-même ou opter pour l’opportunisme ? Ces actes isolés influenceront un avenir proche ou lointain, modèleront une personnalité en construction, changeront à jamais le quotidien d’un individu et/ou d’un groupe. Il est aussi question des difficultés que l’on parvient plus ou moins facilement à dépasser, une honte que l’on écarte ou – au contraire – un complexe qui s’ancre pour toujours.

Ainsi, choisir entre l’intégrité ou le mensonge, apprécier de pouvoir se regarder dans la glace ou préférer la facilité… Autant de points de rupture personnels, intimes ou universels, fantasmés ou vécus, abscons ou sensés. Tel est le thème de cet album.

Préfacé par Fabrice Giger, postfacé par Pascal Ory, cet ouvrage est enrichi de deux textes qui encadrent les 13 nouvelles qu’il contient. Ces écrits proposent quelques clés de compréhension pour mieux appréhender les différents travaux réalisés. Ils offrent aussi des pistes réflexives et invitent éventuellement à reprendre la lecture d’une nouvelle en ayant davantage de recul ou en donnant une autre dimension à la lecture.

Cet album a été publié à l’occasion des 40 ans de l’éditeur. Pour se faire, plusieurs auteurs ont été contactés. Le cahier des charges consistait à réaliser une nouvelle leur demandant d’explorer leur point de rupture, de partager « leur propre vision de ce point de non-retour, ou de nouveau départ ». Quant à la forme, libre à chacun de lui donner les contours qu’il souhaite, de définir le nombre de pages adéquats (3 pages pour la plus courte ; une dizaine de pages en général), le genre (science-fiction, autobiographie, adaptation littéraire…), le traitement graphique…

In fine, 14 auteurs ont collaboré à ce projet. Enki Bilal (auteur phare de cette maison d’édition) a réalisé le visuel de couverture et treize auteurs (aucune femme) ont réalisé chacun une nouvelle. Parmi eux, des artistes d’Europe (Boulet, Bastien Vivès, Frederik Peeters, Emmanuel Lepage, Eddie Campbell), des Etats-Unis (John Cassaday, Paul Pope, Bob Fingerman) et du Japon (Katsuya Terada, Taiyō Matsumoto, Atsushi Kaneko, Keiichi Koike, Naoki Urasawa). Je n’aurai jamais imaginé la majeure partie d’entre eux publier chez cet éditeur… l’objet-livre m’a intriguée pour cette raison.

Treize nouvelles très bien construites dans lesquelles on rentre facilement. On est face à des univers familiers, des découvertes. L’effet-miroir peut parfois nous surprendre, je pense notamment aux travaux de Taiyō Matsumoto et d’Emmanuel Lepage qui sont capables de faire remonter certains souvenirs d’enfance à certains et invitent à l’introspection. Chaque nouvelle interpelle et surprend comme celle qui a été réalisée par Atsushi Kaneko ; elle met en scène un jeune homme qui fait le bilan de sa vie. Coup d’œil dans le rétroviseur et effet-papillon en prime, le traitement graphique (des trames posées sur un dessin très comics des années 1950 réalisé dans des tons sépia).

La meilleure surprise est le récit de Bob Fingerman qui propose une réflexion sur les croyances religieuses. Eternel débat entre pratiquant et athée.

Quoi qu’il en soit, si les treize nouvelles de ce recueil sont indépendantes les unes des autres, elles se répondent néanmoins en écho (plus ou moins directement, souvent de manière implicite) et permettent de réfléchir à la question du choix et de ses conséquences. Quelle dimension lui donner (personnelle ou collective) ? Comment faire la part des avantages et des inconvénients… pourquoi écarter tel ou tel pan de sa réflexion pour aboutir à la décision ? Dans quel mesure cette orientation va faire basculer un rythme/une dynamique/une habitude/un confort de vie… pour quelque chose de différent ?

PictoOKPlutôt dubitative en sortant de cette lecture, je l’ai au final bien aimée. Peu de temps après avoir refermé l’album, certaines nouvelles restent à l’esprit, les idées cheminent. Un petit temps de recul pour mâturer la lecture pour en profiter pleinement.

Extrait :

« On est tous plutôt agnostiques, mais vous, les catholiques repentis, vous êtes les pires. Vous êtes comme les ex-fumeurs, toujours à tousser et à chasser l’air dès que quelqu’un allume une clope » (Le jour où ça bascule, extrait du « Non croyant » de Bob Fingerman).

Le Jour où ça bascule

One shot

Editeur : Les Humanoïdes Associés

Dessinateurs / Scénaristes : Collectif

Dépôt légal : décembre 2015

ISBN : 9 782731 653137

Bulles bulles bulles…

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Le Jour où ça bascule – Collectif d’auteurs © Les Humanoïdes Associés

– 2015