Imago – CYRIL DION

Repartir dans l’aventure des 68 premières fois, retrouver les copains, s’élancer dans ces premiers romans promesse de bonheur, de délice et de ravissement …. Evidemment le temps manque mais l’émotion est intacte et le plaisir, infini…

C’est avec Imago que débute cette nouvelle aventure et dès les premiers mots, me voilà embarquée sur un  petit territoire. Déchiré. Laminé. Un petit bout d’enfer sur notre terre … Qui représente un enjeu politique et stratégique immense. Un territoire explosif (sans mauvais jeu de mots). Un lieu qui se meurt, entrainant la douleur infinie de ses habitants. La violence aussi …. La bande de Gaza.

Ici habite Nadr. « […] au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé : jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore « le camp » (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était au portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. »

Quatre histoires, quatre trajectoires, quatre voies se mêlent. S’entrechoquent. Nadr, Khalil, Fernando et Amandine. Entre Gaza et la France. Quatre personnages en quête d’un ailleurs. En quête d’eux-mêmes. En quête de liberté.

Et ça raconte l’histoire de Nadr parti à la recherche de son frère Khalil. Nadr, le doux, le rêveur, le lettré. Khalil, le révolté, le désespéré. Le kamikaze peut-être. Ou qui veut l’être. Alors Nadr, le grand, quitte tout. S’enfuit. Pour empêcher son frère. Ou du moins tenter de raisonner khalil. Et ce, malgré la peur et la violence.

Le sujet est grave, complexe. Douloureux. Et bien réel.

Et ça dit la souffrance des hommes, les peurs immenses, les croyances et les vengeances, les trajectoires ici et ailleurs, le terrorisme, l’injustice terrible, le sentiment d’enfermement, les rêves encore, l’espoir chevillé au corps, la solitude des êtres, l’entraide parfois, les liens tissés qui se font et qui défont, les destins croisés, les chemins contraires…

Mais ça dit aussi les livres, la poésie, la littérature et les mots qui sauvent (ou du moins qui aident). Qui adoucissent. Malgré tout…

 « Un autre jour viendra […]
adamantin, nuptial, ensoleillé, fluide, sympathique,
personne n’aura envie de suicide ou de migration
et tout, hors du passé,
sera naturel, vrai,
conforme à ses attributs premiers » Mahmoud Darwich

 

C’est un livre beau et triste, sobre et efficace. Rempli de poésie. Rempli de douleur.

J’ai hésité. J’ai aimé. J’ai eu du mal à en parler d’ailleurs. Je crois qu’il faut le lire. Vraiment. Parce que, quand la fiction s’invite dans une si triste réalité, elle permet notre regard, un autre regard sur notre monde. Un regard nécessaire. Un regard poétique. A travers les mots. Qui permet de creuser, d’imaginer, de comprendre. L’autre. Soi. Et le monde.

 

Extraits

« Jamais il n’avait considéré qu’un homme pût être empêché dans son ascension par autre chose que le manque d’effort et de rigueur. Sur ce point, les hommes surpassaient la nature, y réintroduisaient l’équité. »

 

« Il me faut t’écrire, je ne peux que t’écrire.
Toi qui vis à l’intérieur de mon crâne.
Toi qui n’as plus de visage dans mes rêves, mais une ouverture béante.
Mon histoire est la tienne. Du moins en partie.
Aujourd’hui, je dois la déposer.
Qu’elle cesse de me dévorer. »

 

« Le monde dont il venait ne connaissait pas la solitude. Quand il était petit, sa mère, son père, son frère, ses cousines vivaient avec lui, dormaient avec lui. Jamais il n’avait envisagé la solitude comme un mode de vie. Jusqu’à aujourd’hui ; jusqu’à ce que l’envie lui prenne de crier pour l’extrémité du ciel. Même endeuillé, même obscurci, le goût de la délivrance n’avait pas de mots pour être décrit. Il supposa que la liberté devait être l’état naturel d’un homme, mais qu’aucun des hommes ni aucune des femmes qu’il connaissait n’avaient jamais éprouvé quelque chose de semblable. Il supposa encore qu’un chien privé de liberté, soudain rendu à la férocité et à la nuit, japperait comme il jappait à présent, mais que son extase ne durerait que le temps que son ventre se vide. Alors il serait tenté de regagner les grillages familiers, de retrouver la main gantée qui le battait et le caressait, le bras qui le nourrissait et le retenait captif. Dieu sait quand viendrait l’heure où la faim lui tenaillerait le ventre. Pour le moment, la paix était encore en lui. »

 

Imago fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. Pour retrouver toute cette si belle sélection, les  chroniques de cette année et des éditions passées  ainsi que les diverses opérations menées (t’as vu Sabine, j’ai repris un peu tes mots !), allez faire un tour sur ce blog formidable qui donne sacrément envie de dévorer des premiers romans !

Et c’est une LC avec ma copine Noukette ❤ et pour lire son avis, c’est par ici (et pour lui coller des bises aussi, elle mérite, elle est toutafé formidable !)

 

Imago, Cyril Dion, Actes Sud, 2017.

Chroniks Expresss #31

Tandis qu’Antigone tente de limiter l’augmentation de sa P.A.C. (Pile à chroniquer)… je traite le mal à la racine grâce à des chroniques express 😛

Bandes dessinées : Rex et le chien (N. Poupon ; Ed. Scutella, 2017), Smart Monkey (Winshluss ; Ed. Cornélius, 2017).
Jeunesse : Le Grand Incendie (G. Baum & Barroux ; Ed. Les Editions des Eléphants, 2016).
Romans : L’Ours est un écrivain comme les autres (W. Kotzwinkle ; Ed. 10-18, 2016), Otages intimes (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Petit Pays (G. Faye ; Ed. Grasset, 2016).

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Bandes dessinées

 

Poupon © Scutella – 2017

Rex chien domestique rencontre Le Chien, chien errant. Quand l’un fait de théorise, l’autre voit plutôt le côté pratico-pratique. Passée la première impression, Rex apprend à dominer sa peur et prend l’habitude, lors de sa balade, de faire un détour pour aller saluer Le Chien.

« A votre contact, mon esprit bohème s’est réveillé et il grandit à vitesse grand V ».

Rex avec un beau collier et une médaille marquée d’un « R ». Rex et sa laisse dont on ne verra jamais le bout, le maître est factice, simple présence qui lui permet de sortir du jardin.

Gags d’une page à deux pages à la morale cynique. Les chutes peuvent faire sourire. Dans l’ensemble, c’est un regard acidulé sur notre société, un regard décalé. Nos deux protagonistes se complètent : l’un a totalement intégré les coutumes humaines, l’autre est davantage en accord avec sa nature… et tous les deux tentent de faire un pas de côté pour intégrer le point de vue de l’autre.

Divertissant mais inégal. A lire par petites touches.

 

Winshluss © Cornélius – 2017

Il est assez malingre comparé aux autres membres de sa tribu. Il se débrouille pour se nourrir de petits insectes et de fruits juteux, trouver une bonne branche pour faire la sieste… mais pour le reste, rien n’est vraiment à sa portée. Rouler des mécaniques face aux autres mâles, faire à la cour à une femelle ou tout simplement se sentir bien parmi les siens, il n’est pas doué pour tout cela car il n’a pas le gabarit.

Pourtant il est courageux ce petit singe. Il se débrouille même plutôt bien pour se tirer des mauvais pas et faire régner la justice dans la jungle. Défendre plus faible que soi face aux prédateurs et c’est peu dire qu’ils sont nombreux : tigre à dents de sabre, ptérosaure, crocodiles, tyrannosaures, serpent…

 

Edité pour la première fois en 2003 avant qu’un court métrage soit réalisé un an plus tard, « Smart Monkey » a été réédité en 2009. De nouveau épuisée, Cornélius remet au gout du jour cet album muet déjanté et propose une nouvelle édition qui est agrémentée d’un fascicule contenant la première version de l’histoire.

Winshluss (« Pinocchio », « In God we trust », « Monsieur Ferraille »…) propose ici de revisiter l’histoire de l’espèce humaine de façon totalement originale. Il mélange les ères calendaires, fait se côtoyer dinosaures et primates (et toute la palette des espèces qui ont vécu entre ces deux grandes espèces). Conte cruel où l’on peut voir en chaque animal un prédateur. Lutter pour vivre et pour survivre… une métaphore de la vie non dénuée d’intérêt.

Un album muet à ne pas mettre dans n’importe quelles mains (jeunes lecteurs s’abstenir) car il est des métaphores qui ne sont pas accessibles aux plus jeunes. Drôle pour ceux qui aiment l’humour noir.

 

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Jeunesse

 

Baum – Barroux © Les Editions des Eléphants – 2016

Cela fait si longtemps que les livres ont disparu, nous n’avons plus la moindre histoire à partager. Le jour, il nous faut travailler, nous courber, prier et obéir. Puis attendre le jour suivant. Un matin pourtant, tout a changé, quand elle est tombée du ciel.

Un sultan impose son diktat. Il efface toutes les traces de l’histoire, toutes les histoires. Les écrits doivent bruler, ses soldats s’affairent à cette tâche. C’est leur unique but.

Le sultan jubile. Encore quelques livres et son règne sera infini. Une seule allumette a suffi à effacer toute l’histoire de notre peuple.

Superbe album illustré qui nous plonge dans une société privée de livres, privée d’accès à la culture… privée de sa mémoire. A la tête de cet état, un despote qui n’aspire qu’à une chose : agrandir toujours et encore son pouvoir, son aura, sa domination sur ses sujets. Il les avilit par la peur, leur impose l’ignorance et attend d’eux un respect total à l’égard de sa personne.

Le narrateur est un enfant et décrit son quotidien à hauteur d’enfant. Un texte qui interpelle et qui saisit le jeune lecteur avide de connaître le dénouement, curieux de tout, questionnant et critiquant cette société absurde à ses yeux et pourtant… lui expliquer que c’est la réalité d’autres enfants, ailleurs… bien trop nombreux.

Gilles Baum propose un récit optimiste, plein de vie, porté par les couleurs de Barroux. Les illustrations s’étalent en double page et laissent tout loisir de savourer le coup de pinceaux magistral de l’artiste.

Superbe ! A lire !!

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Moka.

Pour aller plus loin : le site des Editions des Eléphants (avec le soutien d’Amnesty International) et les sites des auteurs : BARROUX et Gilles BAUM.

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Romans

 

Kotzwinkle © 10/18 – 2016

Un homme, Arthur Bramhall, professeur d’Université au beau milieu de son congé sabbatique (congé posé dans le but d’écrire un roman) se fait flouer par Dan Flakes, un ours, qui lui vole ledit roman.

Où l’on suit l’homme dans ses pérégrinations, dans sa lutte, cherchant à ne pas sombrer dans la déprime, qui a l’idée saugrenue de se laisser embarquer dans les hallucinantes idées de son voisin, Pinette, qui met tout en branle pour aider Bramhall à écrire son nouveau roman. Et cette connexion particulière, « spéciale » disons, entre cet homme et les animaux.

Où l’on suit l’ours dans le chemin qui le conduira au succès. De l’agent à l’éditeur, de cette femme-colibri (et attachée de presse de surcroît) qui n’ont de cesse que d’imaginer le meilleur moyen de travailler l’image de marque de leur client, leur auteur, et de monter de toutes pièces le plan marketing le plus percutant qui soit afin que le succès soit assuré.

Un regard absurde et hilarant du monde éditorial qui trouve totalement « normal » qu’un ours parviennent à écrire un roman. William Kotzwinkle parvient à réaliser une critique acerbe du paysage éditorial, de ses travers, de ses coups de maître, de son fonctionnement tordu, des réflexions piquantes sur les uns et les autres, « patauger dans la fange, tel est le lot commun des attachés de presse »

On suit en parallèle le parcours de l’ours et celui du romancier et l’on profite du tracé délicat entre ces deux trajectoires et des passerelles qui sont jetées d’un bord à l’autre. Tandis que l’un s’humanise l’autre « s’animalise » . Le premier degré de l’ours contraste avec le côté « bling-bling » du milieu qu’il fréquente (celui des agents littéraires, des coaches, des auteurs, des commerciaux…). L’animal invite inconsciemment ces têtes bien pensantes à écarter un peu les repères consuméristes sur lesquels ils se sont construites.

De rebondissements saugrenus en remarques piquantes à l’égard du monde éditorial, on se plait à s’enfoncer dans cette farce si rondement menée. J’ai pourtant déploré la présence de certains passages. En effet, si on peut s’étonner dans un premier temps du comportement naïf de l’ours qui provoque des réactions inattendues auprès de son auditoire, on ne peut éviter finalement de faire la moue face à cette redondance… ses attitudes originales finissent finalement par nous lasser tant elles en deviennent prévisibles.

Drôle et piquant, j’ai malheureusement terminé la lecture dans une certaine lassitude.

 

Benameur © Actes Sud – 2015

Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes. Et il y a cette fois et c’est cet homme-là.

Etienne est photographe de guerre. Alors qu’il couvre un reportage, il est kidnappé par des hommes cagoulés qui vont le retenir en otage pendant plusieurs mois. Quand vient enfin l’heure de la libération et qu’Etienne rentre chez lui, il doit réapprendre à vivre.

Alors que je continue ma découverte de la bibliographie de Jeanne Benameur [sur le blog : « Les Insurrections singulières », « Comme on respire », « Pas assez pour faire une femme »], je me suis laissée une nouvelle fois guider par Noukette et Framboise pour le choix d’une nouvelle lecture. Après les avis dithyrambiques publiés pour ces « Otages intimes », comment ne pas succomber ? Pêle-mêle, de mes notes prises pendant cette lecture (faite mi-février en compagnie de Kikine), me reviennent à l’esprit ces émotions qui nous saisissent. Ces réflexions sur l’intime et l’identité. Ces sensations de peur, ces mots qui ne suffisent pas toujours à exprimer ce que l’on ressent, cette appréhension qui empêche de ressentir un quelconque plaisir. Des moments d’une simplicité désarmante qui suffisent à répondre aux besoins vitaux. Enfouir sa main dans la terre, écouter le clapotis de l’eau, entendre la respiration d’un être proche, se laisser emporter par un souvenir.

Un roman riche, habités par des personnages très forts, très humains. Un homme qui cherche à se reconstruire après un traumatisme important. Une mère qui respire après une attente oppressante. Une amante qui s’épanouit de nouveau après l’échec d’une relation amoureuse. Une femme qui marque un temps d’arrêt nécessaire pour retrouver l’envie d’aller de l’avant…

L’écriture de Jeanne Benameur me transporte ailleurs. Aux côtés de ces personnages. Au milieu de ces lieux dont je ne connais rien et qui me sont pourtant familiers. A appréhender une situation en connaissance de cause alors que je n’ai rien vécu de tel dans mon propre parcours. Des mors qui résonnent et qui raisonnent encore.

Extraits :

« Chaque nuit depuis son retour, il faut qu’il lutte pour ne pas se sentir réduit. Il lutte contre le sentiment d’avoir perdu quelque chose d’essentiel, quelque chose qui le faisait vivant parmi les vivants. Il n’y a pas de mots pour ça. Alors dormir dans la chambre de l’enfance, non. Il a besoin d’un lieu que son corps n’a jamais occupé, comme si ce corps nouveau, qui est le sien ne pouvait plus s’arrimer aux anciens repères. La grande, l’immense joie du retour qu’il n’osait même plus rêver, il n’arrive pas à la vivre. Il est toujours au bord. Sur une lisière. Il n’a pas franchi le seuil de son monde. L’exil, c’est ça ? » (Otages intimes).

« J’étais devenue une drôle de femme. Une femme qui attend ce n’est plus tout à fait une femme » (Otages intimes).

« C’est tout un corps qui résonne de ce qui n’a pas eu lieu. Faute de. Il est devenu labyrinthe plein d’échos. Laisser passer l’air laisser passer la musique ne plus être que ça un pauvre lieu humain traversé » (Otages intimes).

« Elle soupire, pense aux hommes qu’elle a pris dans ses bras depuis des années. Chaque étreinte a compté. Pour chacun, elle a été présente. Vraiment. Dans l’amour elle est toujours totalement présente, elle connaît cette joie et ceux qui l’approchent la partagent. Mais elle ne reste pas. Demeurer, elle ne peut pas. Est-ce qu’ignorer l’embrassement d’une mère voue à passer de bras en bras ? » (Otages intimes).

 

Faye © Grasset – 2016

Gaby est un enfant mais déjà, les vieux griefs entre Hutu et Tutsi ne lui échappent pas. Les uns seraient grands et dotés d’un nez fin, les autres plus râblé et affublés d’un nez épaté. Mais Gaby n’en a que faire. Hutu, Tutsi, ses amis quel que soit le sang qui coule dans leurs veines restent des amis.

Les années passent dans le petit quartier pavillonnaire de Gaby. Aux portes du Burundi, la guerre éclate un jour. C’est une plongée dans l’horreur de cette guerre fratricide. Au début, Gaby ne comprend pas ou du moins, il ne mesure pas la gravité de ce qui se passe. Mais pour sa mère, c’est le début de la dérive. Tutsi, elle voit sa famille massacrée. Les siens tombent les uns après les autres ; pour cette femme, il n’y a plus que la folie comme seul échappatoire.

Il aura fallu que je m’y reprenne à deux fois pour apprécier ce roman qui a reçu nombre de récompenses et de critiques élogieuses (et c’est amplement mérité). Une œuvre qui a beaucoup fait parler d’elle et c’est peut-être à cause de cela que j’avais des attentes démesurées à son endroit. J’imaginais une écriture qui saisit très vite le lecteur mais ce ne fut pas le cas pour moi. Il m’a fallu lutter pour ressentir la force de cet ouvrage et ce n’est qu’à partir de la seconde moitié de l’ouvrage que j’ai senti monter la puissance de l’écriture de Gaël Faye.

J’ai fini par accepter son état, par ne plus chercher en elle la mère que j’avais eue. Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie.

Quoi qu’il en soit, on suit là l’adolescence atypique d’un jeune homme, entre insouciance et prise de conscience, entre bonheur et souffrance. Une identité qu’il peine à son construire et qu’il tente de trouver auprès de ses amis d’enfance. Un enfant qui semble grandir sans se soucier de ses attaches, jusqu’à ce que la réalité le rattrape. Et si je pense garder longtemps ce roman en mémoire, je sais aussi que le plaisir que j’ai eu à le découvrir a été grignoté par deux fois : la première – et j’en parlais plus haut – la déception que j’ai ressentie à la lecture de la première moitié de l’ouvrage ; la seconde quant à elle est une incohérence narrative qui m’a agacée. Le collège du narrateur met en place un programme de correspondants. Chaque élève se voit donc mis en contact avec un élève de France. Gaby (personnage principal de « Petit Pays ») va prendre plaisir à l’échange épistolaire qu’il entretient avec Laure (une collégienne d’Orléans). Ce qui m’a agacé, c’est la qualité des lettres écrites par Gaby ; le ton, l’emploi de la métaphore, le cynisme de ses propos, ce qu’il exprime et la manière dont il l’exprime. En cela, j’ai repensé à une réflexion de Stephie dans sa chronique sur « A l’origine notre père obscur » ; je me sens-là assez proche du ressenti qu’elle a pu avoir… un décalage entre la personnalité du narrateur (que Gaël Faye nous présente comme un garçon immature) et la manière dont il se montre dans ses écrits. Je n’ai pas apprécié même si l’écriture est de toute beauté.

Un roman qui percute malgré tous ces grincements de dents.

Les mots entre mes mains – Guinevere Glasfurd

telechargement« Je fais le tour de sa chambre à tout petits pas. Ce que je cherche n’est pas là. Son horloge, ses documents, le verre où il range ses plumes se sont envolés, disparus. Si j’ai déjà vu cette pièce vide sans m’en alarmer, aujourd’hui, cela ne fait que raviver ma douleur. Ce n’est ni de l’argent ni un souvenir que j’espère trouver ; ce sont des mots, un billet écrit de sa main. Il n’y a rien. Il est parti sans prendre congé et a emporté toutes ses affaires avec lui. »

« Je » c’est elle, Helena Jans Van Der Strom, servante, narratrice de l’histoire.

« Il » c’est lui, René Descartes, philosophe.

L’histoire débute en 1634 à Amsterdam chez M. Sergeant, libraire de son état. Sa demeure se cache dans une petite rue et donne sur la plus belle église (en construction !) de Hollande. Ce M. Sergeant reçoit  chez lui des pensionnaires, comme cet hôte français, ce grand penseur, qui « a besoin de calme et d’un endroit où travailler ».

Et dans cette librairie, à l’abri des regards, une rencontre entre deux personnes, de sexes, de conditions et de religions différents…. Helena et René…

« De lui, je ne perçois que des détails – les larges rubans de ses souliers, la courbure de ses épaules, ses cils noirs. J’ai remarqué qu’il a des doigts tâchés d’encre, des mains délicates d’écrivain, à la peau claire et plus fines que les miennes, que je voudrais cacher tellement elles sont calleuses. »

Et c’est un chavirement… Une passion … Un amour qui les entraînera tous deux vers des contrées inconnues, douloureuses parfois, belles sans aucun doute….

Descartes, bonté divine ! Incroyable de rentrer un peu dans sa vie et de le découvrir, de le rêver, de le penser autrement, et ce, grâce à la fiction ! Ou du moins comme un homme tout simplement 😉 Bon, la vérité, c’est que je n’avais aucune idée de la vie qu’il avait eu, ce grand homme. D’ailleurs, en y réfléchissant un poil, à part son Discours et sa Méthode, je ne savais rien jusqu’à aujourd’hui et ce 1er roman ! Le « vrai » se mêle délicieusement à la « romance », tant, que j’ai maintenant une envie folle d’en savoir plus sur le dit « Monsieur » et sur sa liaison avec la dite « Servante ».

Mais ce qui fait la force de ce livre c’est, évidemment, cette femme, cette servante, Helena. Toute en retenue, en finesse, en courage, en douceur et en pudeur… Une femme forte, amoureuse. Une femme volontaire, déterminée. Une moins-que-rien qui, pourtant a appris, seule, à lire, à écrire, à dessiner. Qui, chaque jour, pense, réfléchit, doute, se bat, pour elle, pour les siens. Sans relâche. Et derrière ce sublime portrait d’Helena, on entrevoit la vie de toutes les femmes au XVIIe siècle.

« Betje m’a dit un jour que nous avions de la chance et je n’ai pas compris pourquoi. Depuis que je vais chez les Veldman, je me rends compte que je bénéficie d’une liberté que ces demoiselles n’ont pas. Elles me font penser aux poules entassées dans des paniers au marché, affolées par la peur. Qui voudrait mener la vie des filles de M. Veldman, cloîtrées, confinées, captives ? Pas moi, en tout cas. »

Un vrai régal que ce 1er roman.

Un très beau moment de lecture comme je les aime tant, simple, doux, empreint de sensualité, de légèreté et de liberté.  Avec un petit rien de suranné. Un soupçon de romantisme-jamais-mièvre. Et un poil de féminisme (Nan ! Ce n’est pas un gros mot !).

Extrait

« Il me scrute, comme pour décider ce qu’il va dire ou s’il doit le dire. Je voudrais qu’il lise dans mes yeux : « continuez à parler, s’il vous plait. N’arrêtez pas. » Puis, sans prévenir, il bouge les bras dans tous les sens ; on croirait que ses idées courent devant lui et l’enfièvrent. « Qu’est ce qu’un livre ? Les élucubrations de mon cerveau. Des mots, écrits à la plume avant d’être imprimés. Des pages, assemblées et reliées ; diffusées par M. Sergeant et ses confrères. Lorsqu’il parait, un livre est une chose incroyable, Helena, incroyable – il a de la force, des conséquences. Il peut remettre en cause d’anciens dogmes, désarçonner les prêtres les plus convaincus, mettre à bas des systèmes de pensée. Vlan ! Il peut, il doit surprendre. » 

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#MRL16

Merci infiniment pour cette belle découverte grâce aux Matchs de la Rentrée Littéraire 2016  Price Minister et à ses si chouettes marraines ❤

Le billet de l’Irrégulière sur ce 1er roman et  le blog de Leiloona (et sa divine sélection pour ces matchs de la rentrée littéraire…Mais il y a 5 marraines, 5 sélections de 3 livres, uhhh, ça en fait des histoires, des billets et des envies folles de lecture !)

Les mots entre mes mains, Guinevere Glasfurd, Préludes, 2016.

The Girls – Emma Cline

51wcdtqdzkl-_sx210_L’été 1969, en Californie, une ado, Evie Boyd, 14 ans, fille unique, « fille moyenne », « aucun éclat de grandeur » en elle… a une vie ordinaire, un peu décevante, un peu vide, un peu solitaire, toutafé banale… Evie s’ennuie. « Les jours éparpillés, le défilé des heures » dans « un été sans fin et sans forme ».

Elle a une amie, Connie grassouillette mais qui ne s’habille pas en conséquence ! Elle a une mère, Jean,  à la dérive depuis son divorce quatre mois plus tôt. Elle a un père,  enfui avec sa maitresse. Evie se cherche, s’essaye. Rêve. Besoin désespéré d’une nouvelle vie.

« Ce qui m’importait, en ce temps-là, c’était d’attirer l’attention. Je m’habillais de façon à provoquer l’amour, je tirais sur mon décolleté ; à chaque fois que je sortais en public, je plaquais sur mon visage un air songeur qui suggérait d’innombrables pensées profondes et prometteuses, au cas où quelqu’un regarderait dans ma direction. »

Juste avant son départ pour un pensionnat qu’avait fréquenté sa mère, « lieu de détention, entouré d’un mur de pierre et peuplé de filles insipides au visage rond », une rencontre va tout bouleverser. Des filles. Un groupe. Suzanne surtout.

« Je levai les yeux à cause du rire, et je continuai à regarder à cause des filles. Je remarquai leurs cheveux tout d’abord, longs et pas coiffés. Puis leurs bijoux qui captaient l’éclat du soleil. Toutes les trois étaient trop loin, je ne voyais que les contours de leurs traits, mais ça n’avait pas d’importance : je savais qu’elles étaient différents de toutes les autres personnes dans le parc. Les familles attendaient leur tour devant le grill pour acheter des saucisses ou des hamburgers. Des femmes en chemisiers à carreaux se collaient contre leurs amoureux, des enfants qui lançaient des boutons d’eucalyptus aux poules sauvages qui envahissaient l’allée. Ces filles aux cheveux longs semblaient glisser au-dessus de tout ce qui les entourait, tragiques et à part. Tels des membres de la famille royale en exil. »

Evie va quitter sa petite vie normale pour rejoindre la communauté. Le Ranch. Un lieu qui semble fleurer bon la liberté. Le revirement de la chance. Une nouvelle possibilité. Appartenir à un groupe. Ne plus être seule.

Avec les filles, Evie rencontre Russell, leader charismatique appelé « le magicien ». Et tout va s’enchainer. Tout le reste va se produire …

Evie n’a rien vu venir, n’a rien décelé, ou si peu …

« Même à postériori, et sachant ce que je savais, il eût été impossible, ce soir-là, de voir au-delà de l’instant présent. La chemise en daim de Russell, qui sentait la chair et la pourriture, aussi douce que du velours. Le sourire de Suzane qui éclatait en moi comme un feu d’artifice et répandait sa fumée colorée, ses jolies cendres errantes. »

C’est un roman choc, un roman fort, un roman noir sacrément bien écrit ! C’est violent, audacieux, glauque, trash, froid, très efficace ! Car, si l’histoire est connue de tous, la narration portée par la voix de cette ado (et de cette femme d’un certain âge) est habile et donne à lire/voir/entendre la sordide machination de l’emprise sectaire… Encore plus fort, Evie et les filles sont au centre de ce roman. Personnalités troubles, sauvages, féroces. Désespérées. Rien n’est simple. Rien n’est ni bon ni mauvais. Et si c’était moi ? Voilà ce que je me suis dit en refermant, mal à l’aise, ce livre ?

Ce roman continue de me hanter, c’est vous dire si j’ai aimé !

Les billets de Noukette, de Keisha, Léa Touch Book et Valérie

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The Girls, Emma Cline, La table ronde (Collection Quai Voltaire), 2016.

Giboulées de soleil – Lenka Hornakova-Civade

images« Il faut le préciser, on est des bâtardes de mère en fille, comme certains sont boulangers ou rois. Aujourd’hui, il n’existe plus de boulangers. Ils ont été remplacés par des boulangeries industrielles qui crachent du pain sans âme, d’après maman Marie, qui fait son pain pour la semaine à la maison. Les rois n’existent plus non plus et ont été remplacés, eux, par le Parti Communiste. Il faut maintenant être communiste de père en fils. L’avantage avec le communisme, c’est que chacun peut l’adopter, alors que normalement il n’y a qu’un seul roi par pays. […] A part être bâtardes, dans notre famille, nous ne sommes pas communistes, nous sommes brodeuses, de mère en fille. »

Alors c’est l’histoire de filles-sans-père. D’une lignée de bâtardes, qui, à chaque nouvelle génération, se battent, vivent, avancent avec force, courage, détermination. En toile de fond, l’histoire d’un pays aujourd’hui disparu, la Tchécoslovaquie. De 1930 à 1980.

Je pourrais vous raconter l’histoire, oui mais voilà, je crois que moins on en sait, mieux c’est ! Il faut aller voir, se plonger dans ce merveilleux 1er roman. Vous me direz que je ne suis pas objective, que les histoires de femmes, d’héritage, de transmission, de filiation, de lien mère-enfant, de maternité,  de broderies, de lignée, d’émancipation, d’engagement, de quête de liberté … c’est un peu mon truc ! Le sujet de ma thèse ! Alors qu’évidemment ce livre ne pouvait que me plaire …. C’est vrai, toutafé vrai ! Il y a de ça, évidemment ! Et il y a aussi cette si jolie écriture, simple, tendre, à l’accent chantant des pays de l’est. Il y a aussi ces voix de femmes, ces histoires emmêlées, sombres, belles, violentes…. Un souffle de révolte et de liberté dans ce 1er roman que j’ai dévoré le temps d’un week-end, le temps d’une respiration dans cette rentrée scolaire complètement folle 😉

 

Et pour vous donner envie, des extraits à savourer sans aucune modération !

Extraits

« Ce chemin est lent, il invite à traîner le pied, à regarder les champs et les forêts, à ramasser des mûres le long des fossés, des pommes, ou des noix, suivant les saisons, et on peut y sautiller pieds nus. Bref, c’est une route amusante, et on n’y croise personne. Il ne s’y passe jamais rien, sauf toutes ces petites aventures quotidiennes. Les boutons de fleurs qui s’ouvrent, les musaraignes qui ont de nouvelles portées, les corbeaux qui arrivent plus tôt dans la saison ou tardent à repartir pour laisser la place au printemps, les branches cassées des vieux pommiers dont personne ne prend soin après un orage d’été plus violent que d’habitude. Si on n’y passait pas avec Rose et maman Magdina, personne ne saurait que tous ces petits riens existent. C’est à se demander si ce chemin n’est pas là juste pour nous. »

«  Elles attendent. Secousse, bien violente. C’est de l’amour ou de la haine pour ces deux femmes ? Elles savent, elles savaient, et elles ne m’ont rien dit, ne m’ont pas prévenue de la douleur du monde, de la charge que l’on doit porter, du poids du silence. J’entends maintenant leurs regards, illisibles et lourds. Je leur en veux terriblement, elles n’avaient pas le droit de se taire, le silence n’explique rien. Moi, je voudrais leur parler, sans savoir exactement quoi dire et comment. Alors j’égraine tous les mots que je connais, je cherche les meilleurs, les plus justes pour raconter ma journée. Comment raconte-t-on une journée comme ça à sa mère, à sa grand-mère ? Impuissante, je finis par me taire, je me sens devenir taiseuse, comme elles deux. »

« Mais mamie Marie m’a prise sur ses genoux, m’a embrassée et a chuchoté à l’oreille « Tu n’appartiens à personnes. Tu es libre. Il n’y a que ça qui compte. Ne l’oublie jamais. » Elle m’a serrée très fort… » 

« Au fond de moi, je ne sais pas si j’aurais tellement aimé rentrer dans le cadre de la normalité. La normalité, c’est ce qu’on nous assène dès notre plus tendre enfance. Pas d’écart, pas de fantaisie, pas de différence, ni plus haut, ni plus bas, ne pas sortir du rang, ne pas être remarquable, ni remarqué, être effacé. D’ailleurs, on en a fait une idéologie, de la normalisation. Ça présuppose que l’on sait ce qui est normal et que l’on tend vers cela. En gros, c’est penser, vouloir, dire et vivre tous la même chose. Du moins en apparence. Oui, s’effacer, et là, paradoxalement, on peut commencer à exister soi-même, secrètement, en catimini ; avoir une vie clandestine. Moi, je ne rentre pas dans le moule, j’ai une tâche de naissance, une ligne blanche depuis des générations. C’est ça être moi, être de la lignée blanche, ne pas être normale. Je crois que ça me convient, en dépit de la prof et du reste du monde. »

 

68 premières fois

 

Encore une merveille savourée grâce à cette formidable aventure des 68 premières fois (allez découvrir les nombreux billets et cette belle communauté héhé c’est par !)

Giboulées de soleil, Lenka Hornakova-Civade, Alma Editeur, 2016.

Ce qui nous sépare – Anne Collongues

9782330060541« Un soir d’hiver, dans un RER qui traverse la capitale et file vers une lointaine banlieue au nord-ouest de Paris. Réunis dans une voiture, sept passagers sont plongés dans leurs rêveries, leurs souvenirs ou leurs préoccupations. Marie s’est jetée dans le train comme on fuit le chagrin ; Alain, qui vient de s’installer à Paris, va retrouver quelqu’un qui lui est cher ; Cigarette est revenue aider ses parents à la caisse du bar-PMU de son enfance ; Chérif rentre dans sa cité après sa journée de travail ; Laura se dirige comme tous les mardis vers une clinique ; Liad arrive d’Israël ; Frank rejoint son pavillon de banlieue…»

« Fragments de vies anonymes » un soir d’hiver dans un RER. Une heure dans la vie de Marie, Alain, Cigarette, Chérif, Laura, Liad et Frank, une heure, un instant seulement, dans leurs pensées, leurs souvenirs, leurs rêves…

Sept personnages, sept parcours, sept histoires qui s’entrechoquent dans ce wagon. Et leurs doutes, leurs désirs, leurs envies, leurs secrets,  leurs peines se mêlent dans cet espace clos en mouvement. « Dehors tout est mouillé, toits, goudron, talus, le gris domine… ». Il n’y a pas d’échappatoire, chacun est seul avec sa voix intérieure qui divague au gré de ce voyage qui les entraîne tous vers …. Vers quoi d’ailleurs ?

Récit intime de sept « héros » ordinaires. Ça pourrait être vous, ça pourrait être moi…

Peu à peu, d’un personnage à l’autre, d’un songe à l’autre, on s’approche au plus près d’eux, tout contre… Et punaise, que c’est beau, que c’est triste aussi un peu… Aurai tant voulu continuer le voyage encore,  pour voir, pour savoir, l’après… Tendre la main vers ces solitudes….

Ai failli passer à côté de ce si joli roman par flemme, manque de temps, trop de lectures en cours, et puis la magie des 68 premières fois a encore opéré ! Et ce roman m’a toutafé emportée !

Ce qui nous sépare est donc un 1er roman émouvant qui vous entraînera, soyez en sûr, loin, haut, beau….

 

Extraits

« Des larmes tombaient dans son assiette, elle ne pouvait ni les arrêter ni finir ses pâtes. Oh, ça va, arrête de pleurer, tu crois qu’il n’y a pas assez de larmes comme ça ? Il s’est levé, a saisi une cigarette, est allé l’allumer à la fenêtre… Marie a ravalé ses larmes et dégluti sa bouchée. […] Tout l’appartement semblait figé comme elle dans l’attente, tous les meubles, tous les objets, jusqu’à la fourchette que sa main n’avait pas posée, tournée vers Gaétan qui regardait les jardins où hibernent sous des bâches des barbecues rouillés et les tondeuses à gazon ; peut être apercevait-il un voisin revenir de la promenade du chien, ou fermer ses volets, tandis qu’elle implorait silencieusement qu’il se retourne et que tout redevienne comme avant, mais elle savait que c’était impossible et restait assise, les coquillettes et les mots coincés dans la gorge, avec dans la tête l’écho des siens, que son silence continuait d’asséner tandis qu’il écrasait son mégot, ce constant reproche de la grossesse qui empêchait toute conversation. Lui n’avait rien demandé. »

« Oui, il partirait. Il rêvait tout haut en fumant, tandis que Cigarette, la jambe enroulée autour de la siennes, ne parvenait pas à croire que c’était elle, ici, dans cette chambre où pénétrait le rire des mouettes, dans une nudité nouvelle, lascive et agréable ; et tandis qu’il parlait d’ailleurs, elle revivait en pensée le chemin de ses mains sur son corps comme Marie s’était repassé plusieurs fois sa première nuit avec Gaétan, premières fois qu’elles ont toutes deux oubliées maintenant, parce qu’il ne s’agissait pas de sexe, ni même de plaisir, cela viendrait ensuite, mais d’amour, un amour candide et exaltant, le premier ; et c’est le souvenir qu’elles en ont, souvenir diffus mais certain de bonheur, tandis que se sont dissipées les sensations physiques et leur surprise –alors c’est ça ? -, la maladresse des gestes, la petite douleur et la déception, autant que la griserie de se sentir femme. »

 

68 premières fois

 

Merci à cette belle aventure des 68 premières fois et une pensée un peu plus particulière pour Églantine ❤

Ce qui nous sépare, Anne Collongues, Actes Sud, 2016, 18€50.

Lectures sous le soleil de Grèce (1)

Nous voilà partis pour 3 semaines en Grèce, un petit tour du Péloponnèse et 2 jours à Athènes, avec, dans mes bagages, 2 nains de jardin, un poilu et quelques milliers de pages de livres 😉

Résumé : un soleil de plomb, le bleu de la Méditerranée, de la brasse coulée, du souvlaki, de la randonnée, des paysages sublimes, un nouveau monde,  des sites antiques, médiévaux, byzantins…., de la voiture rouge et des kms engloutis, des parties de cartes endiablées, du café frappé, des rencontres, des sourires, de la tragédie grecque , des légendes et du sang qui coule à flot, des oursins, des poissons et des criques rien qu’à nous, des couchers de soleil, des rires, des engueulades, de la poésie, des larmes d’émerveillement, un brin de fatigue, des tortues toutes neuves, du ouzo, de la sieste, des nuits sans sommeil, des poils, des blagues de Toto, du foot, des transats, de la gourmandise, des papilles régalées, des câlins et des baisers à en perdre haleine, des trésors cachés, du port de pêche, du bout du monde, des villages désertés, une chaleur torride, des oliviers à perte de vue, des chats partout, de l’hospitalité et de l’infinie gentillesse, des plages dorées, une nature grandiose, de l’amour fou, de la légèreté, ce bonheur infini d’être ensemble, du temps et des heures qui s’étirent mollement, et…. peut être, le plus joli matin du monde…

Avec, évidemment, de la lecture à foison, des pages et des pages avalées toutes crues, dont voici un petit récap’ ! Attention des pépites se cachent dans ces ouvrages 😉

Voilà la liste de mes lectures grecques :

Nicolas Delesalle – Un parfum d’herbe coupée
Julie Estève – Moro-sphinx
Elena Ferrante – L’amie prodigieuse
Elena Ferrante – Le nouveau nom
Elsa Flageul – Les mijaurées
Robert Galbraith –Le ver à soie
Robert Galbraith – La carrière du mal
Julie Lamiré – Un foyer
Anna Mc Partlin – Les derniers jours de Rabbit Hayes
Stéphanie Pelerin – (Presque) jeune, (presque) jolie, (de nouveau) célibataire

C’est parti pour 3 billets sur ces belles lectures d’été 😉

 

9782253045458-001-TNicolas Delesalle – Un parfum d’herbe coupée

 

«Pour la première fois depuis que je suis né,  j’ai la force de me retourner pour regarder le paysage. C’est une torsion fabuleuse et nouvelle et je n’ai pas envie de fixer ce qui traine juste derrière moi, non, je cherche l’horizon lointain, l’étoile la moins brillante, les débris les moins évidents, ce passé de la fin du XXe siècle, quand j’étais encore un gamin, quand mon seul but dans la vie était de gagner des billes ».

 

Ce livre est un petit bijou, fait de jolis riens, de bouts de souvenirs, de morceaux d’enfance …  Kolia (Nicolas Delesalle), qui « chevauche sa quarantième année »  raconte « ces petits moments qui ont changé [ses] joues, ces fragments d’enfance ordinaire de banlieue parisienne en homme ordinaire du XXIe siècle… »

Et c’est beau, tendre, émouvant, juste, sensible et poétique ! A picorer sans modération aucune 😉

Extrait – 

J’ai changé
Je me suis levé sur la pointe des pieds. Mes sœurs devaient rentrer de soirée à minuit. Il est trois heures du matin. L’adolescence. J’entends grésiller sa clope. Il est assis sur la terrasse de la petite maison de location. La cendre attachée à la cigarette est très longue. Il aurait dû la tapoter depuis longtemps. L’air est tiède, iodé, un peu collant. Au loin, je vois les reflets argentés de la lune sur la Méditerranée. Je le regarde depuis la porte entrouverte. Lui ne me voit pas. Il a les jambes croisées. Je le regarde et c’est la première fois que je vois ça. Je ne comprends pas, je ne comprends pas pourquoi cela se passe maintenant, à cet instant-là ; je ne me doutais même pas que cela pouvait arriver, et je ne parviens pas à déterminer les causes, les raisons, je suis désemparé, je suis une poule devant un couteau. Cela n’a sans doute rien à voir avec le retard de mes sœurs, rien à voir avec ces vacances en bord de mer. Autour de nous, je n’entends que le cisaillement des grillons. Je ne sais pas quoi faire. Alors je ne dis rien et je ne fais rien. Je retourne me coucher. Je retourne me coucher mais j’ai changé. C’est la première fois que je vois mon père pleurer. »

Les billets de Bricabook, de Séverine, de Clara, de L’irrégulière  …

Nicolas Delesalle – Un parfum d’herbe coupée, Préludes, 2015.

 

 

9782234080959-001-X_0Julie Estève – Moro-sphinx

Encore un 1er roman découvert grâce aux divines 68 premières fois !

« Sa jupe lui serre les cuisses. Elle est trop courte comme d’habitude. Ca gondole avec le tissu. Elle choisit toujours une taille en dessous de la sienne. Ce qu’elle aime : les couleurs qui en jettent. A son âge, elle croit encore qu’un jaune fluo c’est le soleil et qu’un rouge Ferrari c’est du jus de grenade. »

Lola, la trentaine… ne sait pas vivre, ne sait plus. Elle promène son mal de vivre dans les rues de Paris depuis longtemps déjà, depuis la mort de sa mère, depuis sa rupture avec lui …. Lola, un peu morte à l’intérieur, baise à perdre en haleine, boit, encaisse, « bonne qu’à ça ». La baise, « ça lui donne l’assurance de vivre un peu », Lola se gave d’oubli, le temps d’un corps à corps sans tendresse, brutal, sale, histoire de partir loin, d’exister….

Que c’est triste cette solitude. Cruel. « Un gout de fer ». Un vide immense. Une douleur infinie.

Comment fait-on pour être seule à ce point ? Il n’y a plus d’amour, il n’y a que des souvenirs. Comment fait-on pour vivre comme ça ? On devient un animal errant, ou un taudis, une maison à l’abandon, vide et insalubre, squattée par des fantômes qui traversent les murs. C’est irrespirable d’habiter là-dedans. C’est pas humain. C’est pas humain d’avoir personne. Personne….

Et qu’il est difficile de vous dire si j’ai aimé ou pas ! De très beaux passages, au ton cru, aux mots acérés, justes, durs. Et pourtant je suis restée sur le côté, un peu en dehors, un peu comme Lola finalement…Me suis pas attachée, ni à elle, ni à cette histoire. Il m’a manqué un petit quelque chose, un fil, une émotion pour m’emporter…. Peut être que le soleil grec n’était pas propice à ce roman, peut être que ce n’était simplement pas le moment…

Extrait

« Elle pousse la porte du Délézy, un troquet-hôtel à Pantin. Elle entre comme une dame en faisant glisser sa fausse fourrure sur ses épaules. Au Delézy, pas de dentelles. On parle de pétrin et de panade, de la vie qui ne sert qu’à attendre la fin. Les habitués patientent la mort un verre entre les mains. Sur le zinc, se répètent des visages vagues, des gueules brouillées. Ils sont là ses camarades, inquiétant le comptoir. Lola est chez elle. »

 

68 premières fois

Julie Estève – Moro-sphinx, Stock, 2016, 18€.

 

Elena Ferrante – Tome 1 et 2 

product_9782070138623_195x320Tome 1 – L’amie prodigieuse, Enfance, adolescence

« «Je ne suis pas nostalgique de notre enfance : elle était pleine de violence. C’était la vie, un point c’est tout : et nous grandissions avec l’obligation de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile.» 

Elena et Lila vivent dans un quartier pauvre de Naples à la fin des années cinquante. Bien qu’elles soient douées pour les études, ce n’est pas la voie qui leur est promise. Lila abandonne l’école pour travailler dans l’échoppe de cordonnier de son père. Elena, soutenue par son institutrice, ira au collège puis au lycée. Les chemins des deux amies se croisent et s’éloignent, avec pour toile de fond une Naples sombre, en ébullition.»

 

product_9782070145461_195x320Tome 2 – Le nouveau nom 

« Naples, années soixante. Le soir de son mariage, Lila comprend que son mari Stefano l’a trahie en s’associant aux frères Solara, les camorristes qui règnent sur le quartier et qu’elle déteste depuis son plus jeune âge. Pour Lila Cerullo, née pauvre et devenue riche en épousant l’épicier, c’est le début d’une période trouble : elle méprise son époux, refuse qu’il la touche, mais est obligée de céder. Elle travaille désormais dans la nouvelle boutique de sa belle-famille, tandis que Stefano inaugure un magasin de chaussures de la marque Cerullo en partenariat avec les Solara. De son côté, son amie Elena Greco, la narratrice, poursuit ses études au lycée et est éperdument amoureuse de Nino Sarratore, qu’elle connaît depuis l’enfance et qui fréquente à présent l’université. Quand l’été arrive, les deux amies partent pour Ischia avec la mère et la belle-sœur de Lila, car l’air de la mer doit l’aider à prendre des forces afin de donner un fils à Stefano. La famille Sarratore est également en vacances à Ischia et bientôt Lila et Elena revoient Nino.»

  

Une saga ! Italienne qui plus est ! En avais une envie folle ! Depuis la sortie de ce 1er tome. J’ai trainé… Acheté le tome 2. Les ai posés au pied de mon lit. Sans succès. Il a fallu des vacances pour me lancer et ne plus arrêter ! Punaise, comme j’ai aimé cette saga ! Toutafé addictive 😉

Elena Ferrante raconte Elena et Lila, à Naples dans les années 50. Deux filles qui vont grandir en miroir, deux parcours différents, deux vies qui s’éloignent… Et pourtant, Elena et Lila viennent de la même misère, du même quartier, partagent la même enfance…

Elena Ferrante met en scène cette amitié, ce lien indestructible malgré la vie, les coups durs, les trahisons, les jalousies, l’éloignement, les déchirements, les rancœurs….

Elle dit surtout une époque et un monde, celui d’un bout de l’Italie, d’un quartier pauvre de Naples, où les jeunes filles ont un destin tout tracé, celui de leurs mères… Elena et Lila s’espèrent autrement, se veulent libres, se rêvent émancipées et s’inventent une destinée…

Elena Ferrante analyse au plus près, au plus juste les circonvolutions de l’adolescence,  décrit à merveille ce passage à l’âge adulte, les errements, les digressions. Sans tricher. Elle porte un regard acéré sur la société italienne, sur les femmes de cette époque. Elle retrace le destin incroyable et intimement lié d’Elena et de Lila.

Quelle incroyable écriture, fine, sensuelle, décapante, intime et universelle… Remarquable. C’est un immense coup de cœur (le 2ème tome peut être encore plus savoureux que le 1er, c’est dire comme j’attends les 2 prochains tomes !)

 

Extrait

« Sans raison évidente, je me mis à observer les femmes sur le boulevard. […]Elles étaient nerveuses et résignées. Elles se taisaient, lèvres serrées et dos courbé, ou bien hurlaient de terribles insultes à leurs enfants qui les tourmentaient. Très maigres, les joues creuses et yeux cernés, ou au contraire dotées de larges fessiers, de chevilles enflées et de lourdes poitrines, elles trainaient sacs à commissions et enfants en bas âge, qui s’accrochaient à leurs jupes et voulaient être portés. Et, mon Dieu, elles avaient dix, au maximum vingt ans de plus que moi. Toutefois, elles semblaient avoir perdu les traits féminins auxquels, nous les jeunes filles, nous tenions tant, et que nous mettions en valeur avec vêtements et maquillage. Elles avaient été dévorées par les corps de leurs maris, de leurs pères et de leurs frères, auxquels elles finissaient toujours par ressembler – c’était l’effet de la fatigue, de l’arrivée de la vieillesse ou de la maladie. Quand cette transformation commençait-elle ? Avec les tâches domestiques ? Les grossesses ? Les coups ? »

Elena Ferrante, L’amie prodigieuse, Gallimard, 2014.

Elena Ferrante, Le nouveau nom, Gallimard, 2016.