Rhapsodie des oubliés (Aouine)

Aouine © Éditions de La Martinière – 2019

« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gênes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de « ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa », de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et rasent les murs pour ne pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. »

 

Rhapsodie des oubliés est un roman désiré, aimé avant de l’avoir débuté…

D’abord, parce que l’auteure paraissait incroyable. J’avais drôlement aimé l’entendre causer de son texte à La Grande Librairie. Sa verve, belle et folle, débordait d’énergie, de courage et de chaleur… Aussi, parce que l’histoire contée promettait beaucoup. Elle est celle d’Abad, 13 ans, un garçon un peu mécréant, un peu fripouille, absolument débrouillard, intelligent, vif et déterminé. Un garçon qui devient grand et qui apprend, seul, à faire avec et à se débrouiller dans ce quartier laissé à l’abandon. D’ailleurs, le quartier nommé, parlons-en, lui aussi m’intéressait drôlement : un quartier populaire, un peu de galère, un quartier de Paris que je connais un peu et qui me plaît malgré tout… Et puis, j’aimais les références, celles en creux de Momo (La Vie devant soi) et d’Antoine Doinel (Les 400 coups) que j’ai d’ailleurs retrouvées et qui m’ont, c’est vrai, régalées… Pour finir, parce que la langue d’écriture de Sofia Aouine semblait me convenir : une langue sans concession et « influencée par le roman noir » affirmait la quatrième de couverture, c’est-dire si ça promettait beaucoup ! Bref, tout semblait concorder pour le coup de cœur chéri qui n’est franchement pas arrivé. Ma lecture a été rude, longue et un peu fastidieuse. J’ai dû faire des pauses, lire des merveilles entre : du roman tout nouveau de Guillaume Siaudeau pour la poésie, la beauté et la rigolade, de la jeunesse avec le magnifique texte de Madeline Roth, de la poésie avec le dernier recueil de poèmes de Jeanne Benameur et des BD à foison (dont l’extraordinaire Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido). Rhapsodie des oubliés m’a pris un temps fou ! Je ne peux pas dire que je ne l’ai pas aimé. En vérité, je ne sais pas bien. Il y a des passages éblouissants, oui, des endroits d’une grande force et d’une grande beauté, qui paraissent justes et qui touchent au cœur. Et puis il y a tout autour, des tas de mots écrits et mis ensemble, côte à côte, qui ont rendu ma lecture un peu laborieuse… Je reconnais cependant l’originalité et le talent d’écriture. C’est une auteure que je suivrai sans aucun doute et que j’adorerai rencontrer pour de vrai…

 

Extraits

« Le jour où vous vous réveillez avec la barre dans le caleçon, la vie commence. J’avais onze ans, j’étais encore un « bébé avec du lait dans les narines et du caca aux fesses », dixit Mme Touré. Puis sont venus les boutons, la voix qui déraille, les angoisses existentielles et le Kiri au bout du sexe. J’ai cherché, longtemps après, ce qui avait pu me mettre la gaule pour la première fois. […] J’en sais toujours rien. Après des débuts difficiles et un quotidien de slips tachés que je cachais sous mon lit, de bosses mal gérées devant les parents et d’une sorte de tendinite de la main tellement ça m’obsédait du matin au soir, je pourrais dire que je suis presque devenu expert malgré moi dans l’art de la bagnette. »

« La seule à qui j’avais presque dit la vérité sur mon « dedans », c’était Gervaise. Une des filles africaines du fond de la rue. Une qui vendait son corps dans le quartier, avec des yeux de chat et un visage d’ange, tout ça sur un corps de pute. Une de celles qui te regardent et tu sens que tu pourras mourir tout de suite avec un aller direct pour le paradis où Dieu t’aurait tout pardonné. »

« Baba il est comme tous les pères de mes copains. Ils ne parlent pas, travaillent comme des esclaves- des boulots de merde qui salissent et éclatent votre corps en morceaux. Ils n’embrassent pas, mangent et dorment tout seuls, font l’amour à maman, juste pour enfanter, et des garçons de préférence. Les filles, c’est que des problèmes. Ils sont comme des ombres à vivre à côté de vous sans vous voir. Les seules paroles dont on pourrait se souvenir quand on est plus âgé, ils les prononcent avec leurs poings. Ils vous évitent mais ils tapent fort, très fort, pour dire qu’ils sont là. Si tu dois trouver un sens à ton existence, ce sera dans les coups de ton père. »

Sélection des 69 premières fois à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/2019/11/04/rhapsodie-des-oublies-sofia-aouine/

Car il faut dire que ce roman est aimé, beaucoup beaucoup, et qu’évidemment il pourrait toutafé vous plaire (malgré mon avis un peu plat et mitigé !).

Rhapsodie des oubliés, Sofia AOUINE, Éditions de La Martinière, 2019.

A crier dans les ruines (Koszelyk)

Aujourd’hui avec ma copine Noukette on vous raconte le premier roman d’Alexandra : « À crier dans les ruines »

Koszelyk © Aux Forges du Vulcain – 2019

« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. »

C’est l’histoire de Léna et d’Ivan. De Léna surtout. Elle est née à Pripiat en Ukraine. Ses parents sont des scientifiques au service de la Centrale. Léna a grandi tout contre Ivan. Son ami, son amour. Son âme sœur. « C’était bien plus qu’une amitié : un univers entier leur tendait les bras. » Le 26 avril 1986, Léna et Ivan ont 13 ans. Cette nuit-là, c’est le chaos. « Une nouvelle Apocalypse sur terre. » Tchernobyl. Tous les habitants doivent quitter les lieux. « Tous ces gens en déroute, les yeux effrayés par ce mal invisible. Il leur fallait abandonner tout ce qui hier constituait leur vie. Aucune photo, aucun vêtement, aucun objet. Tout sera brûlé ou laissé en l’état. Pillé par la suite. Le mal devait restait sur ses terres meurtries. Chaque personne plongerait dans l’inacceptable à pas mesurés. Un déracinement forcé… » Pour Léna, comme pour Ivan, ce sera l’exil. Surtout, ce sera la séparation. La déchirure. Il faudra appendre à vivre avec l’absence. Pour Léna, ce sera en France. Avec ses parents. Et sa grand-mère formidable : Zenka (je l’ai adoré !). Vingt ans après, Lena fera le chemin inverse. Elle reviendra. Pour essayer de retrouver « les couleurs de son enfance, sa douceur aussi. » Ce sera le choc. « Sa terre est devenue une simple attraction touristique. Sa ville natale est un cimetière dont le sol subit chaque jour les semelles des touristes. Ils écrasent une terre irradiée, calcinée par le feu. »

Cette histoire est infiniment romanesque. L’écriture est travaillée. Belle souvent. C’est un roman qui a la fragilité et la force des premiers textes, et cela lui confère une grâce particulière, ou disons que ça le rend encore plus sensible et beau, sans aucun doute. Et je dois dire que je suis bien heureuse de ce rêve d’écriture accompli par Alexandra et qui laisse présager d’autres histoires (je croise je croise !)

 

Extraits 

« Zenka pleura silencieusement sa terre meurtrie qu’elle délaissait à l’heure où les corps ne voyagent plus. A jamais une étrangère de son pays qu’elle quitte. Sa vie bien entamée devait trouver une embarcation sur laquelle se fixer. Il ne lui restait alors que cette femme en devenir, sa fragile Léna, calée  tout contre elle : une ingénue aux bras encore blancs d’innocence. Elle, elle n’était plus qu’une Vénus de Milo aux bras arrachés. Sa petite-fille deviendrait sa proue, sa poupe et son ancre. »

« Là-bas, dans l’écrin de ce jardin, elle oubliait le silence de ses parents. Le jardin de terre ensevelissait la souffrance de son âme renversée par l’exil. Le frémissement des feuilles, le cache-cache avec le soleil, les troupes de fourmis en colonne, toute la nature entourait Léna de son terreau florissant. Le monde pouvait accueillir dans ses bras la jeune fille solitaire. Ici aussi se vivaient des drames, des cataclysmes, dans l’indifférence générale des visiteurs : des fourmilières écrasées, des essaims décimés, des vies fauchées par des toiles d’araignées. »

« Plus elle lisait, plus elle devenait française. Les ballades de Léna prirent une nouvelle saveur. Brique après brique, elle se construisit un refuge fait de légendes et de monstres pérennes. Ils étaient pour elle l’aiguille magnétisée de la boussole. »

 

« Carnet de bord d’Ivan, 29 juin 1992

« Il est des images qu’on garde à l’abri, dans le creux de nos cicatrices. Elles possèdent le goût de la glaise fraîchement retournée et le bruit de la pelle qui heurte des cailloux. Ce soir, avec mon père, nous sommes revenus chez nous, dans notre jardin. Aucun oiseau pour accompagner notre cortège, aucun chien pour nous suivre à la trace. »

Pour retrouver le billet de Noukette c’est par là : (hop lien sur son billet )

Merci chouchou pour le cadeau chéri ❤

Ce roman fait partie de la sélection des 68 premières fois (les premiers romans de la rentrée de septembre 2019, à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

À crier dans les ruines, Alexandra Koszelyk, Aux Forges du Vulcain, 2019

Suiza (Belpois)

Belpois © Gallimard – 2019

« Ici, les gens vont raconter n’importe quoi sur mon compte, après un fait divers pareil. N’importe quoi. Que j’avais ça dans les gènes, la violence et l’ennui, que j’étais bien le fils de mon père et que ça devait arriver. Ils vont raconter ma vie, même à ceux qui ne demanderont rien, ceux qui seront juste de passage, ceux qui viendront au village pour voir une connaissance, ou visiter la région. Mais personne ne sait vraiment l’histoire, à part Ramón. Agustina aussi, si je réfléchis bien, mais elle, elle ne pouvait pas être tout à fait objective, j’étais comme son fils. C’était surtout Ramón qui aurait eu le droit de l’ouvrir, parce que lui, il vivait presque avec nous.

Il a su le premier que j’étais malade. Un truc vraiment grave, une saloperie. Oui, c’est comme ça que ça a commencé, cette histoire, avec une bonne maladie bien dégueulasse. »

 

C’est l’histoire de Tomàs. Sa confession. Immédiatement, dès les premiers mots, on pressent la douleur et le drame. Tomàs a bientôt 40 ans. Il est veuf. Seul. Il est doté d’une belle exploitation agricole. En Galice. Un morceau de campagne qui le remplit de puissance et de fierté. Son bout de pays. Sa terre. C’est tout ce qu’il a. Tomàs y travaille sans relâche, aidé par Ramón, le vieux. Son ouvrier agricole de toujours. Comme un substitut de père.

Tomàs a un cancer. Un cancer tout neuf qui vient d’être découvert. Un cancer de merde. Un cancer des poumons bien dégueulasse. Tomàs angoisse. Seul. Il va mourir, c’est sûr….

Tous les midis, parfois même le soir, Tomàs et Ramon mangent chez ce vieux débris d’Alvaro qui cuisine comme personne. Ce midi, derrière le bar, il y avait Suiza. Une femme. Belle à en coupé le souffle. Conne un peu non ?

Ce midi, la vie de Tomàs a basculé. Il est devenu comme fou. Fou de désir. Fou de vie. Fou, fou fou. Il veut Suiza. Il la veut de toutes ses forces. Tomàs est un prédateur.

« J’ai laissé faire tout à coup, je ne pouvais plus lutter, je m’épuisais à tenter de l’oublier. Je bandais gentiment, pépère, pas énervé.
J’ai pris ma décision, elle est tombée comme un couperet d’évidence. De toute façon je n’avais plus le temps devant moi pour les fioritures. Finalement, j’irais au bar, ce soir-là, pour sentir encore cette femme. Cette perspective m’a rassuré. J’irais ce soir. Mes lèvres étaient des babines qui découvraient mes dents blanches de bête sanguinaire, en un sourire que je voulais féroce. Pour un peu, j’aurais tendu le cou et j’aurais hurlé à la mort toute ma rage et mon envie.
J’ai programmé en toute conscience que, ce soi-là, j’irais chez Alvaro. J’avais un plan de tueur à gages, simple et précis, méthodique. Je la verrais, j’attendrais qu’elle sorte, je la coincerais et je la baiserais.
Peut-être même bien devant tout le monde. »

Et puis, l’histoire prend un autre chemin, plus doux, paradoxalement. C’est pas complètement le bonheur ni la douceur mais ça y ressemble un peu… Tomàs et Suiza vont s’approcher (c’est peu de le dire !), s’apprivoiser, se reconnaître, s’aimer peut-être…

« Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t’ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever sans t’arracher la peau, toi seul sait la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses mises ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois, quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. »

Et puis l’histoire continue et moi je ne dis plus rien si ce n’est vous encourager fort fort à lire ce livre. D’abord parce que l’écriture est remarquable, libre, crue. Pleine d’ironie. Mordante. Comme la vie. Un brin cruelle aussi. Absolument réjouissante. Et que le récit est implacable. Incroyablement maitrisé. Il est à tomber ! Et surtout, impossible à lâcher ….

J’ai tout aimé dans ce livre. Tout. Suiza est mon coup de cœur des 68 premières fois.

(Pour découvrir tous les romans de la sélection et les billets c’est par là : https://68premieresfois.wordpress.com/ )

Extraits

«Elle avait de grands yeux vides de chien un peu con, mais ce qui les sauvait c’est qu’ils étaient bleu azur, les jours d’été. Des lèvres légèrement entrouvertes sous l’effort, humides et d’un rose délicat, comme une nacre. À cause de sa petite taille ou de son excessive blancheur, elle avait l’air fragile. Il y avait en elle quelque chose d’exagérément féminin, de trop doux, de trop pâle, qui me donnait une furieuse envie de l’empoigner, de la secouer, de lui coller des baffes, et finalement, de la posséder. La posséder. De la baiser, quoi. Mais de taper dessus avant.»

 

« La vie était rude ici, nous étions loin de tout, nous vivions dans une autarcie presque complète. Nous avions l’habitude de nous priver de tout, d’économiser. Le moindre morceau de viande, le moindre poulpe prenaient une valeur inestimable. Des générations sous le joug de la pauvreté, et une crise qui nous avait impactés de plein fouet, rajoutant une couche de difficulté. La dureté était devenue plus vive, nous étions comme des pierres, surprises par une gelée d’hiver. Le plus frappant était qu’habitués à nous priver, et ne pouvant le faire davantage, nous étions devenus économes jusque dans nos sentiments, nos rapports aux autres. Nous parlions peu, juste pour dire l’essentiel, voire l’indispensable. Nous nous en tenions au strict minimum. Nous ne savions plus faire avec la douceur. Les valeurs étaient toujours les mêmes, l’amitié, l’honneur, l’amour, le respect, mais nous ne les exprimions plus qu’en actes, eux aussi réduits à l’extrême. La parole avait disparu. Le bonheur était fugace, presque un miracle et souvent culinaire. Un bon verre de vin, une bonne assiette de viande, un pain gris qui tenait au ventre nous ravissaient plus sûrement qu’un compliment. »

Bénédicte Belpois, Suiza, Gallimard, 2019.

Ecorces vives (Lenot)

Lenot © Actes Sud – 2019

Cette histoire est comme une gifle. Elle secoue sévère. C’est une histoire sombre sombre. Genre plus noire tu meurs ! Le drame est déjà inscrit dans les premiers mots :

« Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché ; Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. […] Seul avec ses épaules voutées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’assoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. »

Je suis assez d’accord avec le qualificatif de « western rural » pour définir ce roman. Un western rude, âpre, à la limite du supportable (mais je suis une fille facilement impressionnable !). Un très beau texte aussi. Maitrisé. Il se déroule sur un territoire vide de sa substance. Vide de ses habitants. Un territoire abandonné. Ces terres du Nord du Cantal que tout le monde, depuis plusieurs générations, fuit.

Dans ces lieux, il y a tout de même des personnages qui luttent pour survivre : Eli, Louise, Laurentin. Ils sont des marécages humains. Ils sont des champs de bataille. Ils sont les écorchés. Les écorces vives. Pour être, tout trois arpentent la montagne et les bois. Sans cesse. Pour faire rentrer la lumière en eux. Des étincelles de vie.

Il y a d’autres personnages qui peuplent ces contrées sauvages et désertiques. Il y a Lison et ses enfants. Il y a le vieux couple d’américains qui tiennent la ferme de Cézerat. Il y a les cousins Couble un peu cabossés, un peu siphonnés. Et puis, il y a les autres. Les habitants tout autour. Des sauvages. Des brutes parfois. Des tendres aussi. Mais pas très souvent apparemment.

Ce n’est pas un texte qui épargne, on va pas se mentir. Mais c’est superbe. Et puis, il a une portée sociale et toutafé politique. Un vent de révolte souffle dans ce roman et ce n’est pas pour me déplaire ! Et les personnages de femmes ne sont pas là pour rigoler et ça aussi ça me plait…. Louise surtout. Ainsi :

« Elle a la main parcourue de petits picotements. On dirait une arme qui veut réciter sa malédiction aux vents, qui veut qu’on l’use, qui chante le goût du sang, l’envie d’entrer dans les chairs et de marquer les âmes. Frapper, c’est mettre sa main dans un trou noir et profond, un trou de mort, et l’en fait ressortir plus vivante que jamais. Frapper, c’est palpiter. Frapper un homme, c’est rejeter le sortilège de sa naissance, réclamer sa part de l’histoire. C’est peser, c’est faire son poids. Frapper une fois, c’est faire naître le désir de continuer. »

A lire en écoutant la divine Roberta Flack et sa chanson recommandée par Alexandre Lenot et son personnage de fille superbe qu’est Louise : https://www.youtube.com/watch?v=VqW-eO3jTVU (ou celle-là aussi qu’elle est belle : https://www.youtube.com/watch?v=kgl-VRdXr7I)

Extraits

« Peut-être qu’il a raison, peut-être qu’il faudrait nager jusqu’au Mozambique. Peut-être qu’il faudrait nager dans les courants, se jeter dans les rapides, fermer les yeux et crier très fort en arrivant aux chutes. Peut-être il faudrait se réinventer un petit dieu, le faire à notre main, lui imaginer des chants païens, comme l’ont fait nos parents. Peut-être qu’il nous faut de nouveaux rites pour en finir avec nos peurs, de nouvelles forêts pour nous abriter du regard du ciel, de nouveaux faisceaux pour éclairer nos nuits, de nouvelles phalanges pour nous garder de nos ennemis. De nouvelles pluies pour nous faire reverdir enfin. »

« Il leur avait dit, « vous serez mon voyage ». Jusque-là il avait rêvé des minarets de Samarcande, d’immenses glaciers aux confins de l’Himalaya et la Chine, de pêche en Alaska, de dormir dans le Sahara, de bûcheronnage au Québec, des narvals du Saint-Laurent. Il avait dans la poche de sa veste, à hauteur du cœur mais côté opposé, une carte postale de l’ile de Santo Antão envoyée par un ami d’enfance qui s’était fait marin, brèches montagneuses abruptes sur fond d’océan opaque. Il n’était jamais allé nulle part, il était resté là, il avait dit à sa femme et à ses fils « vous serez mon voyage », et maintenant il repose au cimetière d’Auriac-l’Eglise, dans le caveau familial, cinquième héritier en ligne droite à n’avoir jamais dépassé les monts d’Auvergne. »

Encore une formidable découverte des 68 premières fois, à découvrir par ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Alexandre LENOT, Ecorces vives, Actes Sud, 2019

Le Matin est un tigre (Joly)

Joly © Flammarion – 2019

« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie. »

Alma est bouquiniste sur les quais de Paris. Elle détient un petit rien héritée de sa mère. « Une caverne d’Ali Baba ». Alma est une rêveuse. Depuis toujours. Elle imagine. Ça rend un peu les choses un peu moins lourdes.

Alma est mère. Sa fille, Billie, a 14 ans. Elle souffre d’un mal étrange. « Anorexie ? Dépression ? Psychose ? » Maladie rare ? Charbon peut-être ?

Depuis la maladie de sa fille, Alma se sent vide. Comme au bord du monde. « Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour, et qu’on appelle la vie lui échappe. » Car Billie, va mal. Très mal. Et personne ne semble savoir pourquoi. Alors le monde semble se brouiller et sombrer. Pour Billie et ses parents surtout, la vie se dissout.

Il s’agit d’une histoire d’amour filial, de douleur partagée, transmise. Il s’agit de l’histoire d’un combat mené et qui fait sens en chacun de nous. La mère-bataille. La mère-courage mêlée à la mère-douleur. La mère-débrouille qui tient debout malgré tout.

J’ai aimé le lien qui unit la mère et la fille. J’ai aussi aimé la langue poétique de ce récit et la douceur qui s’en dégage. Ce roman se lit à toute vitesse. Dans un souffle.

Je me le suis offert immédiatement, à sa sortie, tellement il me faisait envie. Un peu trop sans doute. Je n’ai pas cru toutafé à l’histoire ou disons au dénouement. Je suis restée un peu en dehors. C’est un roman que je relirai, car, assurément, je suis passée à côté d’une très belle histoire.

Extraits

« Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge. »

« Alma regarde de plus près. Une araignée dort dans l’argent de son fil. Les pattes graciles des insectes piquent un fond d’eau rouillée. Une colonne de fourmis à l’assaut d’un morceau de viande rose tombé dans l’herbe. Sous la terre, à sa surface : la vie lente et impérieuse de sociétés organisées. Partout, la vie, cette force qui pousse ces existences minuscules à un travail obstiné. Le jour trébuche. Il tombe dans le seau d’eau croupie, où finit de fondre le soleil. Ça suffira pour aujourd’hui, pour Alma. »

« Depuis quand Alma se sent-elle comme ça ? Vide ? Au bord du monde ? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous. Alma avait perdu sa densité. »

 

Une découverte des 68. Allez voir les avis et les billets formidables (et plus enthousiastes que le mien), c’est ici :

Le Matin est un tigre, Constance Joly, Flammarion, 2019.

Saltimbanques (Pieretti)

Pieretti © Viviane Hamy – 2019

« Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. »

C’est l’histoire de Nathan qui cherche son frère. Son fantôme plutôt. Car Gabriel est mort. Gabriel est un cadavre ivre mort sur le bord d’un fossé. C’est l’histoire d’un frère ainé qui revient parmi les siens, dans cette famille endeuillée, terrassée par un chagrin infini. Gabriel avait 18 ans.

« Bientôt, il faudrait répondre aux questions en y incluant : J’avais un frère, mais il est mort. » 

Gabriel et Nathan ne se parlaient plus. Ne se voyaient plus. Du fait du père ou disons à cause d’un profond malaise familial. Gabriel était la victime collatérale d’une haine qui ne le concernait pas, d’une colère immense et partagée entre un père et son frère ainé. Faite d’empoignades, d’échauffourées, de discordes. Jusqu’à la rupture. Et le silence.

A la mort de Gabriel, il faut pourtant revenir à la famille. Comment fait-on le deuil d’un frère inconnu ? Nathan se met à  fréquenter son groupe de copains. Des jeunes, des adolescents encore, entre dix-sept et vingt ans, pas beaucoup plus. Un groupe étrange, cinq ou six filles et moins de dix garçons. Des saltimbanques. Parmi eux il y a Bastien qui deviendra l’ami. Parmi eux, il y a Appoline. Qui deviendra ….

Mais connait-on vraiment quelqu’un par les autres ? Construit-on sa vie dans les pas d’un autre ?

« Tôt ou tard, il allait falloir que je m’en aille, que je les abandonne et que j’aille tenter de vivre ailleurs. Tout le monde le savait, et, avec les jours qui défilaient, je commençais à comprendre que je n’arriverais jamais à retrouver mon frère, qu’il avait disparu en emportant ses manies et ses habitudes. Trainer avec ses anciens amis ne me rapprocherait pas plus de lui. Ils buvaient, jonglaient, couchaient ensemble. Qui se souviendrait de nous, dans vingt ans ? Je ne pouvais que les regarder et essayer de le faire vivre parmi eux, mais il n’y avait jamais personne là où je posais les yeux et je savais qu’en reprenant ma voiture je disparaitrais, moi aussi. »

Tôt ou tard, Nathan quittera les saltimbanques pour un ailleurs. Il n’a aucun programme, aucune ambition, aucun désir.  « En se préparant assez, on pouvait vivre ce genre de vie quelques mois à peine, mais les contraintes économiques avaient une fâcheuse tendance à raisonner les rêveurs. »

Au bord de la route, Nathan se trouvera un compagnon, le chien qui n’a pas de nom. Et au bout du chemin et de l’errance, Nathan fera peut-être la rencontre qui bouleverse et qui ancre…  Et le roman aura alors un autre souffle et nous embarquera autre part, autrement, près de l’océan, dans les remous du cœur et au plus près de la vie, malgré tout. Et c’est ce dernier bout d’histoire qui a fait l’étincelle. C’est à cet endroit que tout a commencé vraiment et que j’ai aimé ce roman totalement !

A lire donc cette histoire sombre, profonde, mélancolique et belle. Une histoire de vie et de cœur serré…

EXTRAITS

« […] ses yeux guettaient de ma part une approbation qu’il m’était impossible de lui donner. C’était pourtant le chemin exact de l’âge adulte. Il n’y avait pas de décision, juste des situations qu’on affrontait et qui propulsaient vers de nouvelles responsabilités. On se débrouillait. »

« Je n’attendais aucun grand discours, c’était quelque chose que je tenais de lui. A la porte, mon père a levé son regard vers moi et, dans ses grands yeux d’animal blessé, j’ai lu qu’il était absolument incapable d’encaisser le choc qu’il venait de subir. J’y ai lu aussi de l’amour et beaucoup de regrets. Je n’arrivais pas à pardonner à mon père ses silences, les brusqueries qu’il tenait d’une autre époque et lui m’aimait sans rien dire, stupidement, comme on aime un chat ou un tableau. Je lui ai dit que j’étais toujours son fils. Lorsque j’ai passé la porte, son menton était agité de tremblements incontrôlables, nos deux cœurs retournés. »

Un premier roman découvert grâce aux 68 premières fois (la sélection du premier cru 2019 est à découvrir ici) :

 

Saltimbanques, François Pieretti, Viviane Hamy, 2019