Le Vagabond des Etoiles, seconde partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2020

Accusé d’avoir assassiné un de ses collègues de l’université, Darrell Standing est jugé et incarcéré. Victime d’actes de torture perpétrés par ses geôliers, Darrell fait l’expérience des voyages astraux. Dès lors, il quitte régulièrement son corps et visite des vies passées.

[je vous invite à prendre connaissance de ma chronique sur le premier tome en suivant ce lien]

Le dessin de Riff Reb’s est une seconde peau pour ce roman éponyme de Jack London. Que ce soit « Le Loup des Mers » [je n’ai pas pris le temps de le chroniquer] ou cet univers fantastique du « Vagabond des étoiles » , l’auteur se glisse avec une facilité déconcertante dans l’univers du romancier américain. Riff Reb’s visite, adapte et s’approprie chaque mot, chaque souffle, chaque peur, chaque secousse. Le personnage principal, en huis clos carcéral, accède à des respirations inespérées en se jetant à corps perdu dans des voyages astraux de toute beauté. Il entre ainsi en totale osmose avec des individus dont les vies se sont arrêtées suite à une mort violente ou tout simplement de vieillesse. Ces « évasions extracorporelles » – comme il se plait à les nommer – le parachutent dans différentes époques de l’Histoire de la Terre. Là aussi, le dessin de Riff Reb’s habille à la perfection chaque ère, chaque siècle. Rome Antique, Préhistoire, conquête de l’Ouest américain, Moyen-Age… pas une époque qu’il n’a pas eu l’occasion de visiter, pas une fausse note graphique.

« J’ai souvent réfléchi aux liens entre ces vies et la mienne. Et j’ai dû admettre que l’un des points communs était la colère rouge que j’ai ressentie presque à chaque fois. Cette colère qui a ruiné ma vie et m’a jeté en cellule. (…) Elle était, j’en suis sûr, déjà ancrée en moi, comme chez mes parents, comme chez nous tous et même chez tous les mammifères, et ce, depuis le fond des âges. Elle est, au départ, une peur instinctive à laquelle nous devons tous à un moment donné notre survie. Et elle est transmise dans le temps à travers toutes les générations. »

Cette adaptation est pour nous l’occasion de plonger dans des parcours variés d’hommes et de femmes, toutes couleurs de peau confondues, quelle que soit leur appartenance religieuse ou leur orientation sexuelle. Seul le personnage principal relie ces vies passées et chacun de ces voyages le transforme profondément. On suit son cheminement, d’abord dubitatif sur la nature de ces expériences, il finit par exulter. Le temps du doute est loin, il s’est refermé avec le premier tome. C’est désormais un homme absolument grisé et addict à ces escapades extracorporelles qui est face à nous. Il en tire une force vitale considérable et nous aspire dans sa folie. Est-ce folie ?

Le fait de s’incarner dans de nouvelles vies le conduit à poser un autre regard sur sa vie et sur l’Humanité. De nouvelles réflexions métaphysiques s’ouvrent à lui. Ce mouvement que nous observons durant la lecture est fascinant. Tout aussi fascinant que le contraste créé par sa situation : c’est à partir d’un espace carcéral restreint qu’il parvient à explorer d’autres espaces – temps.

« De toutes mes incarnations passées, je ne vous en aurai fait goûter que quelques extraits car j’ai cueilli des baies sur l’épine dorsale éventée du monde. J’ai arraché pour les mander, des racines aux sols gras des marécages et j’ai partagé la table des rois. J’ai fêté la chasse, j’ai fêté les moissons, j’ai gravé l’image du mammouth sur ses propres défenses, j’ai sculpté des éphèbes et peint toutes les femmes. Et toujours, je suis mort, de froid, de chaud, de faim, de tout, laissant les os de mes carcasses éphémères dans le fond des mers, dans les moraines des glaciers et dans les cimetières de tous les cultes. Mais mes vies sont les vôtres aussi. Chaque être humain évoluant actuellement sur la planète porte en lui l’incorruptible histoire de la vie depuis son origine. »

Traits tirés, visage émacié, le héros a perdu toute la superbe qu’il affichait dans la première partie du récit. Mais si le physique se montre fragile face à la fatigue et aux mauvais traitements, le mental lui nous embarque dans un voyage improbable ! Au-delà du propos, c’est la fierté farouche du personnage à ne pas plier face à ses geôliers qui porte toute la tension et l’exaltation contenue dans le récit. Ce second opus vient clore le diptyque de Riff Reb’s de façon magistrale… nous rappelant avec humilité que l’homme ne saurait progresser isolément des membres de son espèce.

Magnifique diptyque, sublime travail de création graphique. A lire !

Le Vagabond des étoiles / Seconde Partie (diptyque terminé)

Adapté de Jack London

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S

Dépôt légal : octobre 2020 / 104 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-302-09024-8

La Part du ghetto (Corbeyran & Dégruel)

Du noir et blanc charbonneux pour illustrer cette adaptation du roman éponyme de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune (éditions Fayard, 2018)… comme pour rappeler de façon délicate que vivre dans une cité implique quelque chose de très tranché. C’est noir ou blanc, on doit choisir son camp, poser cartes sur table et annoncer la couleur. Mais le côté charbonneux pour lequel a opté Yann Dégruel vient apporter tout le tranchant et toutes les nuances nécessaires à la (re)lecture de cet univers.

« On est toujours l’étranger de quelqu’un. »

Corbeyran – Dégruel © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour dans une enquête menée il y a trois ans au cœur d’une banlieue de Seine-Saint-Denis. Manon Quérouil-Bruneel (grand reporter) décide d’enquêter sur une banlieue après avoir rencontré Malek Dehoune (intermittent du spectacle). Ce dernier l’emmène dans le quartier où il a grandi. Il faudra quelques mois à la journaliste pour être acceptée et intégrée dans les groupes [essentiellement masculins] qui se forment dans la rue, au bar, chez le coiffeur. Au final, leur ouvrage est le fruit d’un an d’enquête et l’occasion de dresser le portrait actuel d’une/des banlieue(s). Le constat est sans appel, sans jugement de valeur.

« La République, l’égalité des chances, toutes ces belles valeurs de papier, on a beau dire, ça franchit rarement le périph’. »

Le scénariste se fait le porte-parole de ces voix anonymes. Dealer, clandestin, mère, fils, prostituée… ils se livrent à visage découvert et racontent leur quotidien, cet entre-soi dans les murs de la Cité. Ils décrivent un repli communautaire, leur place (dans la société) sans cesse remise en question et une première génération (parents qui ont immigré en France) qui se sent plus français que les jeunes d’aujourd’hui alors qu’ils sont nés dans l’Hexagone !

« Le hijab, la barbe longue, le kamis… tout ça, c’est pas de la conviction, c’est de l’ostentation… c’est à la fois un étendard et une cuirasse identitaire ! Un bras d’honneur à la société française ! »

La débrouille, le chômage imposé malgré le fait que certains de ces jeunes sont bardés de diplômes… pour tromper l’ennui au pied des barres d’immeubles, ils en viennent à des solutions qui leur sautent à la gueule : le deal pour les uns, la prostitution pour les autres ; il n’y a rien de plus facile pour mettre de l’argent de côté et faire un pied-de-nez au destin qui les a fait naître du mauvais côté du périph’. Leurs rêves : pouvoir se payer un petit appartement dans le 16ème à Paris ou financer son envie de s’installer au bled. Car contre toute attente, le bled est devenu un Eldorado pour ces jeunes en mal d’identité… le seul moyen de faire « fructifier » légalement les études qu’ils ont suivies en France.

Eric Corbeyran adapte cette enquête, trouve le rythme narratif qui colle aux codes de la bande-dessinée. On sort des images préformatées sur les banlieues en donnant la voix aux principaux intéressés. L’accent des cités, ces regards fiers malgré les parcours cabossés… ces chemins de traverse empruntés pour se faire une micro-place au soleil…

« La vie en Cité pousse ses habitants à une forme de schizophrénie. Il y a d’un côté le poids du regard des autres, l’injonction à se conformer aux attentes de la Communauté, et de l’autre, l’envie de vivre sa vie comme on l’entend. »

Des paysages symétriques aux barres HLM interminables, le blanc délavé de ces façades interminables qui sont juste égayées par les couleurs du linge qui sèche à l’air libre. Yann Dégruel illustre cet horizon de béton sur lequel le regard bute, étriqué par les reliefs ternes. Le gris des entrées où les jeunes dealent de la cocaïne avec des gants parce qu’on n’est plus à un paradoxe près et que la drogue, ça reste… un « truc » sale pour les croyants. Un quotidien de contradictions où les jeunes filles rêvent de mariage avec des princes du Qatar et, en attendant, se prostituent pour pouvoir se payer le billet d’avion fantasmé qui la rapprochera de son prince charmant au pays des mille et une nuits. Un système de dupes. Des rouages grippés d’une société qui tourne à l’envers.

« Il est ressorti il y a un an, bardé de contacts. La prison est une formation accélérée pour monter en grade dans la délinquance. »

J’avoue, je pensais avoir à faire à un récit un peu plus couillu. Cette adaptation n’en reste pas moins l’occasion de se sensibiliser à l’enquête de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune… ça donne même sacrément envie de mettre le nez dedans !

La Part du ghetto (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Yann DEGRUEL / Scénariste : Eric CORBEYRAN

Dépôt légal : septembre 2020 / 136 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01989-3

Le Vagabond des Etoiles, première partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2019

Magicien du verbe et de sa plume d’encre de Chine, Riff Reb’s m’émerveille à chaque nouvel album. Il a déjà su m’emporter sur les flots et me faire respirer à plein poumons les relents salins du grand large dans lequel nous voguons « A bord de l’Etoile Matutine ». Il a sur faire trembler les plus jeunes à l’occasion de « Qu’ils y restent » où il y traquait les monstres légendaires (loup garou et autres effrayantes créatures de la culture populaire) et leur prendre la main pour les accompagner dans le conte philosophique de « La Carotte aux Etoiles » (le jeune lectorat peut ainsi se sensibiliser aux concepts de mondialisation, d’industrialisation, de productivisme, de stratégies…). « Le Loup des Mers » m’attend sur une étagère, délicieuse invitation à la lecture que m’a offerte Noukette à l’occasion d’un week-end de retrouvailles… et il me reste tant d’œuvres de Riff Reb’s à lire encore !

Difficile donc de résister à la tentation de plonger une nouvelle fois dans les aquarelles aux teintes mélancoliques de l’artiste. Les violets de l’hiver et les ocres de l’automne charrient nos émotions durant toute la lecture. On retrouve ici encore le thème de la solitude si cher à Riff Reb’s et qu’il se plaît à explorer. Une nouvelle fois, on se frotte à un personnage en pleine mutation, chahuté par les aléas d’une vie capricieuse qui l’obligent à scruter ses propres recoins… à découvrir sa part d’ombre pour en extraire la quintessence et une forme nouvelle de connaissance de soi. Une bouleversante introspection.

Jack London inspire Riff Reb’s (il avait déjà revisité « Le Loup des Mers » il y a quelques années). Cette fois, il adapte le récit éponyme de l’écrivain américain en donnant corps au « Vagabond des Etoiles » . Ce ton narratif habille le dessin de Riff Reb’s à merveille. L’auteur excelle dans l’illustration de ces mises en abime vertigineuses et de ces existences balayées par de sournois impondérables. Il trouve le rythme adéquat pour permettre à la voix-off d’attraper le fil de son récit et l’inviter à se poser du côté de la confidence. On est vite captivé par les paroles du personnage, comme fascinés par la promesse de l’entendre raconter les intrigants voyages de son âme.

« Un kaléidoscope émotionnel de l’histoire du monde. Bouffon, scribe, homme d’armes, esclave ou monarque, des portraits en rafales surgissaient du maelström de mon être éclaté. »

C’est dans la dernière cellule où il est jeté, celle dont il ne sortira que pour être conduit à l’échafaud, qu’il manque de perdre pied. La solitude le menace de ses tourments. Pour faire face à la folie et toucher du doigt une sorte de félicité, il laisse son esprit s’échapper… Au début, il se contenta de faire appels à des souvenirs de son enfance. Il replongea ainsi dans l’âge tendre et embrassa de toute son âme les paysages de sa jeunesse. Petits bonheurs fugaces de pouvoir se réchauffer au contact de la main de sa mère. Parvenir à attraper çà et là des bribes de son passé lui a permis de tromper la litanie de ces minutes interminables.

Voyant que leur emprise ne produit pas les effets escomptés, ses bourreaux resserrent leur étreinte de jour en jour. Ils frappent plus fort et serrent davantage les lacets de la camisole de force. Par orgueil, Darell refuse de capituler et d’avouer un délit qu’il n’a pas commis. Il se rebiffe pour ne pas s’avouer vaincu. Pourtant, son corps meurtri le désavantage. Pour faire abstraction de la douleur, il expérimente une autre forme d’évasion mentale : celle des voyages astraux. Là, il goûte à de nouveaux horizons dont les contours s’étaient déjà esquissés durant sa petite enfance. Darrell est le témoin d’autres époques. Souvenirs d’autres vies et blessures d’anciens combats… des « expériences évanouies » comme il se plaît à les définir.

En offrant à un meurtrier la possibilité de s’amender, Riff Reb’s nous conduit finalement à changer notre regard sur cet homme. De page en page, nous ressentons davantage d’empathie pour lui et attendons même avec impatience les moments où ses bourreaux se lasseront de leur violence pour le laisser seul dans son lugubre clapier. Car c’est là qu’il s’échappe et qu’il quitte son enveloppe charnelle. Il fait des récits de ses escapades surnaturelles.

« Bien souvent, au cours de mon existence, j’ai éprouvé la bizarre impression que tous mes souvenirs ne m’appartenaient pas. L’impression de connaître des lieux où je ne me suis jamais rendu. De découvrir, parfois, dans les traits d’un visage pourtant nouveau, une personne que j’ai toujours aimée, toujours haïe, ou simplement croisée. »

Au-delà de l’histoire en elle-même, le récit pointe du doigt des conditions de détention inhumaines, du recours assumé à la violence par les matons, à l’utilisation de la camisole de force… La force de la réponse apportée pour contrer cette brutalité n’est autre qu’une plongée à corps perdu dans l’imaginaire. Le personnage s’évade par la pensée et a ainsi l’opportunité de revivre des scènes de ses vies passées.

Premier volet d’un diptyque, Riff Reb’s réalise une magistrale adaptation d’un roman qui mêle le réalisme au fantastique.

 Le Vagabond des Etoiles
 Première partie (diptyque terminé)
 Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
 Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S
 Dépôt légal : octobre 2019 / 106 pages / 17,95 euros
 ISBN : 978-2-302-07781-2 

NoBody, Saison 1 – tome 4 (De Metter)

tome 4 – De Metter © Soleil Productions – 2018

Dernier volet de la tétralogie lancée il y a 18 mois par Christian De Metter.
La psychologue mandatée pour l’expertise est parvenue à établir un lien transférentiel avec cet homme au passé trouble. Agent gouvernemental, flic, détective… ce dernier a vu tour à tour sa carrière l’amener à plusieurs reprises à endosser un rôle, à manœuvrer sous une fausse identité.
Du jour au lendemain, cet homme a arrêté ses activités. Enquêter sur des crimes, faire tomber des malfrats ou courir après un tueur en série… il n’en a plus eu envie. Il s’est fait oublier, a refusé les sollicitations du FBI, de la Police. Il s’est rangé, s’est marié. Doué en mécanique, il a ouvert un garage automobile, de quoi mettre un peu de beurre dans les épinards à la fin du mois.

Et puis 2008 est arrivé et ce jour maudit où on l’a retrouvé dans la cuisine de sa maison. Sans même attendre que la Police le questionne, il a reconnu d’emblée le meurtre. Il s’est ensuite muré dans le silence, mettant en échec les deux thérapeutes successifs qui se sont présentés à lui. Le juge a retenté en envoyant un dernier psychologue qui pourrait établir un profil du détenu. Beatriz Brennan connaît le dossier et les impasses de ses prédécesseurs. Mais avec elle, cet homme mutique et imposant a parlé. Il lui a expliqué le parcours qu’il a emprunté de ses 20 ans à aujourd’hui, de son premier contact avec le FBI jusqu’à ce crime dont il s’accuse.

Dès le premier tome de cette saison qui compte quatre albums, Christian De Metter a coincé son lecteur dans ce tête-à-tête improbable. Tout nous pousse à poursuivre la lecture et tenter de comprendre les motivations de cet homme que l’on sent tantôt oiseau de proie, tantôt poupée de chiffon d’un système qui l’a dévoré et broyé sa vie.

Un bras de fer psychologique mené entre une jeune psychologue et un homme à la carrure de légionnaire. On ne cesse de se poser la question de la part de vérité que contiennent ses propos. Dans quelle mesure maquille-t-il les faits pour que les choses tournent à son avantage ? Et elle, dans quelle mesure perçoit-elle ses mensonges et ce qui est pure sincérité ? Le lecteur observe ce jeu de dupes, ne sachant plus qui est le chat et qui est la souris. Dans cette scène du présent qui se déroule en 2008 dans une pièce sécurisée d’une prison dédiée à leurs rencontres [et durant lesquelles l’homme est constamment menotté à la table, ce qui ne laisse supposer la dangerosité de l’homme], l’ambiance est calme et semble glisser – à mesure des rencontres – vers la confidence. Christian De Metter veille pourtant à maintenir cette électricité inhérente à la tension qui émane des personnages. Bien qu’ils semblent en confiance désormais, l’un des deux est sur le qui-vive. Lequel ?

Entre chaque tome, l’attente. L’envie de reprendre le fil de l’histoire et « d’entendre » cet homme raconter son histoire. Les pièces du puzzle s’emboîtent une à une sans que l’on puisse avoir un aperçu de l’ensemble avant ce tome final.

Depuis le premier tome, je me suis retrouvée prise dans les filets du scénario. Cet homme est-il coupable ou innocent ? J’ai oscillé en permanence entre ces deux cas de figure. Ce dernier opus vient apporter la réponse et nous donne les derniers – mais essentiels – éléments pour dévoiler les dernières zones d’ombre. La première saison est terminée, vous pouvez y aller confiants.

Les autres tomes sont sur le blog.

Nobody

Saison 1
Episode 4/4 : La Spirale de Dante
Editeur : Soleil
Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : Christian DE METTER
Dépôt légal : avril 2018
78 pages, 15.95 euros, ISBN : 978-2-3020-6881-0

Bulles bulles bulles…

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Nobody, saison 1 – tome 4 – De Metter © Soleil Productions – 2018

Chroniks Expresss #22

Je liquide quelques brouillons d’article qui ne verront jamais le jour. Souvent, j’ai pris trop de temps pour finaliser mon écrit et la lecture s’est déjà échappée… Je n’ai aucun regret si ce n’est pour l’ouvrage de Lola Lafon auquel j’aurai aimé rendre un meilleur hommage car il n’a pas sa place dans cette courte liste d’ouvrages.

Voici donc un petit bilan de quelques lectures faites çà et là :

BD : En descendant le fleuve et autres histoires (Gipi ; Ed. Futuropolis, 2015), Charly 9 (J. Teulé & R. Guérineau ; Ed. Delcourt, 2013), La Crise, quelle crise ? (Collectif ; Ed. de la Gouttière, 2013), Otto (F. de Decker ; Kramiek, 2014), Panthers in the Hole (D. Cénou ; La Boîte à bulles, 2014).

Romans : La petite Communiste qui ne souriait jamais (L. Lafon ; Ed. Actes Sud, 2014), Mama Black Widow (I. Slim ; Editions Points, 2012), Exploration sur le terrain du sexe ukrainien (O. Zaboujko ; Intervalles, 2015).

 

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Bandes dessinées

Gipi © Futuropolis – 2015
Gipi © Futuropolis – 2015

« Confrontés à la beauté sauvage de la nature comme de la ville, les personnages de Gipi, le plus souvent adolescents, sont en quête d’eux-mêmes. Publiés pour la première fois en volume, ces douze récits sont autant de fulgurances de la vie bien dessinée de l’auteur. Gipi accompagne le sillon de nos vies, travaille le motif de la mémoire et du passage d’un âge à l’autre, ses thèmes favoris que, de titres en titres il file, tissant ainsi le motif universel du temps qui passe… Chez Gipi, les hommes ont aussi le défi d’être heureux dans le présent mais le souvenir d’un drame est souvent plus fort. Trait simple et texte à l’os ; on se souvient longtemps de ses histoires de petits héros ordinaires… » (synopsis éditeur).

Un recueil de huit nouvelles.

La première nouvelle donne son nom à l’album. Deux hommes en canot, ils descendent la rivière jusqu’à la mer. Parcours difficile en raison des intempéries. La pénibilité de la tâche est compensée par le plaisir d’être ensemble et la beauté des paysages traversés. Beaucoup de silences et de respirations graphiques. D’une page à l’autre, le temps est laissé au temps, celui d’un voyage fluvial sans heurts et le travail d’illustration réalisé à l’aquarelle donne une impression de quiétude, une sorte d’harmonie entre l’homme et la nature, deux hommes parfaitement en accord d’ailleurs jusqu’à ce qu’ils décident de faire une halte dans une maison abandonnée. Au réveil, la tension accumulée par la nuit passée en ce lieu brise l’osmose entre eux, au point qu’ils ressentent le besoin de se séparer – le temps d’une journée – pour évacuer la tension accumulée durant la nuit. Solitude. Puis, les retrouvailles les conduisent dans un havre de paix que seules des sirènes fréquentent… métaphore. Voix-off, celle du journal intime, celle du témoignage, des mots que l’on couche sur le papier pour ne garder que pour soi. Aucun échange, seulement du narré sous le filtre de celui qui écrit. Un journal vivant, enrichit d’aquarelles réalisées lors du voyage. Un carnet de voyage.

Peu de récits se détachent du « lot » durant la lecture. Aucun fil rouge ne les relie excepté l’inspiration de l’auteur, ses errements silencieux, ses pensées… Des scénarios pas toujours construits, certains semblables à un premier jet qui mériterait d’être développé.

« C’était sûrement une idée pour une histoire. Un de ces trucs qui te rentrent dans la tête, tu sais pas pourquoi, mais qui ne partent plus »

Des notes sorties de carnets de croquis que l’auteur transporte sur lui en permanence. Des idées pour plus tard et puis des projets succèdent aux projets. Des histoires laissées en jachère que Gipi partage dans cet album patchwork. Croquis, aquarelles, pinceaux… tout y passe. Les souvenirs d’adolescence et de beuveries, les fictions à l’état pur, des sujets plus engagés comme celui des migrants, des univers oniriques. Le sexe, l’amitié, l’amour, le deuil… Autant de friches narratives que le lecteur peut ainsi découvrir. Un travail d’une rare sincérité que certains trouveront intéressants. Pour ma part, je n’ai pas accroché.

« Les dessins qui sont sur cette page ont été faits au stylo, ce même stylo avec lequel j’écris cette brève (inutile) note d’introduction. Ils ont été faits ces jours-ci. Mais l’histoire du boxeur, elle, est très vieille, elle date du siècle passé. Je me souviens bien de l’époque où je l’ai dessinée. C’était une sale période. J’étais dans la merde. Mon éditeur d’alors me téléphonait pour savoir comment avançait l’histoire et je répondais : “Bien.” La fin ? Énorme. Forte. Tout roule. »

 

Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions - 2013
Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions – 2013

« Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. À 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint- Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous… Pourtant, il avait un bon fond » (synopsis éditeur).

Adapté du roman éponyme de Jean Teulé, ce récit n’est pas une biographie de Charles IX mais une interprétation libre (dont la chronologie est cadrée par des faits réels) des deux dernières années de la vie du roi. Le récit commence à la veille du 24 août 1572, nuit funeste de la Saint-Barthélemy durant laquelle plus de deux mille protestants furent assassinés… La nouvelle du massacre se répand comme une trainée de poudre en France où d’autres meurtres seront commis (le nombre de protestants tués en Province est impressionnant). Le livre se referme sur les funérailles du roi.

Jean Teulé met en avant la personnalité de cet homme qui n’avait pas la carrure d’un roi. Un souverain plus disposé à promouvoir la culture qu’à parler de politique. Le scénario nous plonge dans les guerres de religions ; d’ailleurs, le ton est donné dès le début de l’album puisqu’il débute à la veille du massacre de la Saint-Barthélemy. On côtoie un monarque manipulé par sa mère (Catherine de Médicis), mis à mal par les prises de position de ses frères qui briguent son trône et insatisfait de son union avec Elisabeth d’Autriche.

Je ne sais pas si cette adaptation de Richard Guérineau est fidèle au roman éponyme de Jean Teulé. En revanche, je peux dire que j’ai trouvé le scénario laconique. Certes, il permet de suivre un fil narratif cohérent où l’on assiste à la lente descente aux enfers du personnage principal. Dès lors qu’il ordonne le massacre de la Saint-Barthélemy, il sera rongé par le remord et envahit par la folie (hallucinations visuelles, attitudes étranges, crises de colère…). Sa fascination pour la mort finit par le dévorer. L’auteur injecte régulièrement des anachronismes dans le récit ; celui qui m’a le plus marqué est certainement le passage dans lequel l’auteur montre que les conflits actuels (état islamique versus le reste du monde) ne sont en rien différents des guerres de religion de l’époque. La haine que se vouent les hommes en raisons de divergences de croyances religieuses est vieille comme le monde.

 

Collectif © La Gouttière – 2013
Collectif © La Gouttière – 2013

« Elle est là, parmi nous, depuis longtemps recyclée par toutes les idéologies, dans les éléments de langage des politiques, à la une des médias, omniprésente au café du coin. Mais c’est quoi cette crise ? La fin d’un système, le début d’un âge nouveau, un mal français, un spasme planétaire ?

Pour tenter de s’approcher d’elle, de la définir ou de s’en moquer, dix-huit auteurs de bande dessinée livrent leur regard, personnel et inévitablement impliqué, sur le monde qui nous entoure…

La Crise, quelle crise ?, ce sont dix histoires tournant autour de cette idée qu’il y aurait mille et une façons de vivre la crise, selon l’endroit où on se trouve, et donc mille et une façons d’en parler…

Dans chacune des histoires, l’un au moins des auteurs vit et travaille en Picardie. » (synopsis éditeur).

Dix nouvelles qui abordent sous différents angles un problème de société majeur et qui touche pêle-mêle à des sujets comme le chômage, la précarité, l’immigration, la spéculation, le capitalisme…

Tandis que les uns tentent difficilement de joindre les deux bouts, les autres jonglent avec les profits et cherchent à capitaliser davantage. Et si les plus précaires se débattent parfois vainement pour garder la tête hors de l’eau, les autres ont parfois conscience de leur chance et veillent à rester du bon côté de la « frontière » (et je ne parle pas là des privilégiés qui brassent l’argent comme on brasserait un tas de billes).

« La crise, quelle crise ? » permet de regarder les conséquences multiples de la crise. Ainsi, on va s’attendrir à la situation d’un père célibataire qui se laisse reconduire à la frontière avec son fils, laissant définitivement derrière lui ses illusions mais protégeant coûte que coûte les rêves d’enfant de son fils. On s’agace à la vue de ces jeunes traders qui ont décidément une vision tronquée du monde dans lequel ils vivent. Le matraquage médiatique continu qui passe sans transition des dégâts causés par un tsunami à la sortie du dernier Mario Bros, les images d’un enfant en train de mourir de faim ou celles du G20.

« Et au final, il ne restera rien d’autre que ma retraite de gérant de PME : plafonnée à 1200 euros net. Pas de stock option ou de parachute doré ici. On ne vit pas tous le même patronat »

L’ouvrage se referme sur un ultime récit, le plus remuant me concernant, qui imagine le déroulement d’un jeu télévisé des plus cyniques. Intitulée « Crisonomics », cette histoire réalisée par Philippe Thirault et Emem nous fait vivre une émission dans sa globalité. « Le jeu était un quiz sur la crise. Comme celles de la crise, les conséquences de Crazy Crisis n’étaient pas anodines. En cas d’échec, il y avait la sanction. Et elle était radicale. Mais même en cas de succès à une étape du jeu, il était impossible pour le candidat de s’arrêter. A chaque niveau réussi, une roue tournait et le hasard seul décidait ». Aussi malsain et aussi prenant que « Running man », des dérives médiatiques que l’on sait possible tant qu’il y aura des gens qui croiront encore à l’Eldorado providentiel… bien vu !

Auteurs : Alex-Imé, Noredine Allam, Emmanuel Baudry, Greg Blondin, Damien Cuvillier, Raoul Douglas, Emem, Fraco, Hardoc, Kris, Denis Lachaussée, Nicolas Lochon, Guillaume Magni, Luc Perdriset, Renard, Sylvain Savoïa, Philippe Thirault, Dominique Zay

De Decker © Kramiek – 2014
De Decker © Kramiek – 2014

J’ai remporté cet album l’année dernière via le Loto BD 2015 consacré aux albums muets (il était animé par Val). J’ai mis un temps certain à le lire et un peu hésité à en parler, ne voulant pas froisser la personne qui me l’a offert.

« Otto » est une série de Frodo De Decker qui a débuté en 2014 aux éditions Kramiek. C’est un recueil d’histoires courtes qui mettent en scène Otto – personnage principal relativement malchanceux. Le pauvre se retrouve dans des situations si incroyables qu’elles en perdent toute crédibilité et le degré d’humour employé est si lourds que les déboires d’Otto finissent par le rendre pathétique.

Quarante-huit pages durant nous assistons donc à une succession de gags. L’épopée ne souffre aucun temps mort de fait, nous manquons rapidement de souffle durant la lecture. Durant un bon tiers de l’album, de nouveaux personnages secondaires apparaissent, ce qui ajoute de la confusion à la confusion ambiante. Par la suite, on parvient à se familiariser avec chacun d’entre eux et l’on sera moins déstabilisé lorsqu’ils réapparaitront. L’état d’esprit de chaque protagoniste se résumerait à « chacun tente de tirer son épingle du jeu » car leur vie est souvent en jeu. En chemin, on rencontrera une baleine, un aigle, un pauvre singe, un capitaine d’arche (Noé ?), des extra-terrestres… et cette joyeuse clique va se croiser/se quitter/se tirer dans les pattes… en permanence. J’ai souffert…

Ça donne le tournis. Je ne comprends pas le but du jeu et je n’adhère pas à cet humour gras. De la découverte certes, mais je ne poursuivrais pas.

Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014
Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014

« Activistes et membres des Black Panthers, Robert Hillary King, Albert Woodfox et Herman Wallace se sont engagés pour la défense de leurs droits humains au sein même de leur centre de détention dit d’Angola, en Louisiane. Placés à l’isolement en 1972 après avoir été – a priori – injustement accusés du meurtre d’un gardien du pénitencier, le plus « chanceux » des trois, Robert King a été libéré en 2001. Herman Wallace aura, lui, peu profité de sa liberté puisqu’il est décédé le 4 octobre 2013, soit 3 jours à peine après sa remise en liberté. Quant à Albert Woodfox, il reste encore détenu…

Inspiré entre autres par le témoignage direct de Robert King (que les auteurs ont rencontré), Panthers in the hole reprend l’histoire de ces hommes pour en faire un récit poignant sur la ségrégation raciale aux États-Unis et sur l’inhumanité des conditions d’incarcération imposées à nombre de détenus, aux États-Unis… et ailleurs dans le monde » (synopsis éditeur).

Après avoir répondu à un appel à projet d’Amnesty International, David Cénou (Mirador – Tête de mort) se lance dans la réalisation graphique de cet album. Pour se faire, il collabore avec son frère, Bruno Cénou ; ce dernier se penche sur le scénario. Un premier tiers de l’album est dédié à la présentation des « trois d’Angola » : leur parcours jusqu’à leurs arrestations musclées et leur condamnation abusive. Chacun relate des conditions de détention extrême où l’on se demande par quel miracle ils n’ont pas sombré dans la folie. Le dessin charbonneux sert parfaitement le propos.

« Les trois d’Angola » se rencontrent en prison, lieu où ils se sensibiliseront au mouvement des Black Panthers… Les idéaux du mouvement vont être un fil rouge durant leur longue incarcération. Malgré les coups et les passages à tabac, ils n’hésiteront pas à militer pour dénoncer des règles carcérales abusives.

Un ouvrage didactique intéressant.

 

Romans

La petite communiste qui ne souriait jamais – Lafon © Actes Sud – 2014

Lafon © Actes Sud – 2014
Lafon © Actes Sud – 2014

« Retraçant le parcours d’une fée gymnaste qui, dans la Roumanie des années 1980 et sous les yeux émerveillés de la planète entière, mit à mal guerres froides, ordinateurs et records, ce roman dont la lecture politique n’épargne ni le bloc de l’Est ni la version falsifiée qu’en donnait à voir l’Occident délivre une passionnante méditation sur l’invention et l’impitoyable évaluation du corps féminin. » (synopsis éditeur)

Superbe ouvrage qui s’ouvre sur une note de l’auteure dans laquelle elle précise de façon explicite que le récit « ne prétend pas être une reconstitution historique précise de la vie de Nadia Comaneci. Lola Lafon réalise ici une libre interprétation de la vie de l’athlète, « l’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée ». Une mise en garde nécessaire qui avertit donc le lecteur quant au contenu de ce qu’il va découvrir puis, la page se tourne, l’histoire commence et la magie opère. Le style de Lola Lafon est généreux en métaphores. Il emporte le lecteur dans le tourbillon des compétitions et brosse le portrait d’une fillette de 14 ans qui semble ne pas avoir conscience du danger. Il est enfin si proche du lecteur qu’il parvient à instaurer une forme de complicité entre le narrateur et le lecteur.

Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover

Le style de Lola Lafon transporte les sensations, l’émotion est à fleur de mots. Elle décrit l’évolution de l’héroïne et sa carrière de gymnaste qui a débuté en 1970 alors que l’enfant n’a que 8 ans. Les entrainements intensifs qui visent à repousser sans cesse les limites du corps au-delà de ce qui est entendable/réalisable. L’ouvrage revient régulièrement sur cette obsession à sculpter le corps féminin, nier les lois de la gravité sous prétexte d’atteindre la perfection (du geste, de la beauté…).

D’autres sujets sont traités comme le choc des cultures entre le bloc de l’Est et l’Ouest (les jeunes gymnastes roumaines sont confrontées à l’opulence capitaliste), les stratégies politiques (où Ceausescu utilise Nadia comme un symbole afin de servir sa propagande), le « marketing » psychologique pour impressionner l’adversaire, la modélisation du corps féminin permettant de répondre aux attentes esthétiques inhérentes à la compétition, l’idéologie politique, les méthodes de rationnement…

PictoOKPictoOKCoup de cœur pour ce roman passionnant. A lire si ce n’est pas déjà fait.

 

 

Slim © Editions Points – 2012
Slim © Editions Points – 2012

« Dans ce monde de Blancs haineux, un nègre vaut moins que rien. Otis, débarqué de son Mississippi natal dans un ghetto de Chicago, se débat entre une mère prête à tout pour quelques dollars, un prédicateur pédophile et des macs toxicos. Et Otis n’est pas seulement noir et pauvre, il est tiraillé entre son cœur qui le porte vers les jolies filles et sa chaire qui réclame de beaux mâles. » (synopsis éditeur).

Un roman écrit avec les tripes qui relate le parcours d’un jeune homme dont on ne sait, finalement, par quel miracle il est sorti vivant et entier de certaines situations qu’il a vécues… comme ce soir où, enivré d’alcool, il accepte de monter dans la voiture d’un beau noir viril qui est parvenu à le séduire… le prédateur profite de l’état semi-comateux de sa proie pour l’attirer dans un bouge, le violer et le passer à tabac. Iceberg Slim raconte un parcours de vie de façon chronologique, sans censure et sans tabou. Une découverte à l’état brut, un livre qui se dévore et dont on ressort un peu sonné. Une découverte faite grâce à Jérôme devant qui je m’incline car je suis bien incapable de parler de ce roman comme il le fait. Allez donc lire sa chronique.

 

Zaboujko © Intervalles – 2015
Zaboujko © Intervalles – 2015

« Tout commence par une histoire d’amour vouée à l’échec avant même ses prémices. La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle. L’héroïne d’ « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous raconte la chute de l’URSS et du modèle soviétique qui a donné naissance à l’Ukraine indépendante, mais qui a également laissé dans ce pays une fracture et un traumatisme encore béants. À travers ses tentatives d’émancipation, la narratrice cherche à comprendre la force d’une identité et l’importance de se détacher du passé. Ce travail de deuil ne renvoie pas seulement au fait d’être ukrainien, mais au fait de se retrouver à genoux sous le poids d’une culture allogène. Oksana Zaboujko, dans cette fiction partiellement autobiographique, fait vivre cette langue et cette culture qui flotte dans la « non-existence ». Le corps d’une femme devient ainsi la métaphore d’un pays, de sa culture et de ses racines. « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous donne de précieuses clés pour comprendre ce que signifie être humain, dans toute sa poésie et sa conscience.

« Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » a été publié en 1996 : premier best-seller ukrainien, il a été traduit en onze langues et adapté au théâtre. » (synopsis éditeur).

J’étais pourtant partie enjouée dans la lecture de ce roman ukrainien. Tout d’abord parce que c’est un cadeau que l’on m’a fait et que la personne qui me l’a adressé a mis toute son attention dans la préparation de cet envoi. Ensuite, parce que j’ai découvert il n’y a pas si longtemps que ça les littératures des anciens pays de l’Est et que, jusqu’à présent, leur lecture fut toujours un régal.

Le titre du roman de Oksana Zaboujko doit son nom à une conférence que la narratrice doit donner aux Etats-Unis. La narratrice parle de son rapport aux hommes et par conséquent au sexe (mais ce n’est qu’un thème secondaire dans cet ouvrage). Le récit débute sur une réflexion quant à une relation affective désormais terminée. Une relation à double visage, la narratrice repense à son ancien amant, au mal qu’ils se sont faits, au bonheur qu’ils ont partagé, à la routine qui étouffe peu à peu les sentiments. Le lecteur se confrontera ponctuellement aux propos cyniques sur les effets corrosifs de l’abstinence sexuelle sur un couple. A plusieurs reprises, j’ai pensé que cette façon d’écrire était très masculine ; l’auteure va droit au but, sans détours, elle est crue… mais la façon de formuler les piques est assez inhabituelle chez une plume masculine.

Le plaisir de lecture fut de courte durée. Je me suis épuisée à force de côtoyer ces phrases à la longueur indécente, si indécente que l’on en arrive à un point où l’on ne sait plus qui est le sujet ni en quoi consiste l’action. Je me suis surprise plusieurs fois à souffler, attendant désespérément la fin d’un paragraphe et son retour à la ligne qui permet de refermer le livre avec la certitude que l’on retrouvera l’endroit exact où l’on a quitté la lecture. Je me suis aussi noyée dans certaines réflexions sur la société, sur la politique, sur l’amitié, sur les peurs intimes de la narratrice… On la sent amère et en colère (en colère après elle, en colère après lui, en colère contre l’humanité entière). Je me suis perdue dans les métaphores, je me suis perdue… et j’ai quitté cette lecture peu après la page 100, incapable de trouver la curiosité et l’envie de poursuivre.

Une déconvenue.

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Ukraine