Perséphone (Locatelli-Kournwsky)

Quelques repères avant de commencer : dans la mythologie grecque, Cronos eut six enfants avec sa sœur Rhéa : Zeus, Poséidon, Hadès, Héra, Déméter et Hestia.
Zeus (dieu de l’Olympe) se maria avec sa sœur Héra, de laquelle il eut trois enfants. Avec sa sœur Déméter (déesse de l’agriculture), il eut Perséphone.
Perséphone est une nymphe. Elle fut enlevée par Hadès qui en fit sa femme. « Déméter éplorée va se jeter aux pieds de son autre frère, le souverain des Dieux, le tout-puissant Zeus. Celui-ci l’écoute avec intérêt et bienveillance, et propose une transaction. Perséphone passera la moitié de l’année dans les bras de sa mère et l’autre moitié dans ceux de son mari » (extrait de Contes et Légendes mythologiques, Ed. Fernand Nathan, 1984).
Perséphone est une nymphe chthoniennes (ou telluriques) ; elle fut d’abord connue sous le nom de « Coré ». Fruit d’un mariage consanguin entre un frère et une sœur, enfant incestueux, Perséphone est la fille de Déméter (déesse de l’agriculture) et de Zeus (dieu de l’Olympe). Elle fut enlevée par Hadès (dieu de l’Enfer qui est aussi son oncle) et devint sa femme.

Une famille peu ordinaire…

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Locatelli-Kournwsky © Guy Delcourt Productions – 2017

Sur la planète de Perséphone, deux civilisations ont échoué à cohabiter. La République d’Eleusis, également appelée « Le monde de la surface », est un territoire pacifié où quatre peuples vivent en harmonie avec les ressources que la terre fertile leur apporte. Dans ce monde, vivent des mages dotés de pouvoirs magiques. Ils transmettent leurs dons de façon héréditaire à leurs enfants. Les mages ne sont plus qu’une poignée. Sous la terre, « Le monde souterrain », également appelé « Les Enfers ». C’est un royaume qui fut gouverné par Hadès, un roi généreux qui finit par perdre la tête, devenir despotique. Il entraîna son armée dans une guerre sans merci contre le monde de la surface. Hadès mourut lors du conflit et son fils Rhadamante lui succéda. Depuis quinze ans, il n’est plus possible d’aller et de venir d’un monde à l’autre. Après la guerre, les mages ont scellé la porte qui reliait les deux mondes. Le monde de la surface continue à prospérer tandis que le monde souterrain agonise, tirant ses ressources de bric et de broc car la terre stérile ne leur permet de développer aucune forme d’agriculture.
Perséphone est une adolescente ordinaire. Excepté en Botanique, matière dans laquelle elle excelle, elle est loin de briller à l’école. Fille adoptive de la célèbre sorcière Déméter, elle déplore de ne pas avoir de sang de mage, elle n’a donc aucuns pouvoirs. Un secret qui est parfois lourd à porter. L’année scolaire touche à sa fin et Perséphone va bien effectuer le voyage de fin d’année avec sa classe. Et si Perséphone n’est pas inquiétée par les alertes et le couvre-feu mis en place depuis qu’un soldat des enfers a été aperçu en ville en revanche, elle se questionne quant au sens à donner aux violents cauchemars qu’elle fait chaque nuit. Dans ces visions oniriques, elle s’appelle Coré et voit une cité inconnue dans laquelle se déroulent des combats magiques d’une grande violence. Lorsque vient le jour du départ de sa classe, Perséphone est excitée. Elle attendait tant ce séjour et se réjouissait de passer quelques jours avec ses deux meilleures amies. Mais le train qui devait les conduire à bon port est intercepté par le soldat des enfers qui semait la terreur en ville. Il kidnappe Perséphone, franchit avec elle la porte des enfers et l’oblige à manger le « Fruit des damnés », frappant ainsi la jeune fille d’une terrible malédiction.

En effet, celui qui le mange subit sa malédiction : ses cheveux prennent une teinte bleutée et il est contraint de vivre confiné dans le monde souterrain à vie. Passer le portail reliant les Enfers à Eleusis le condamne à une mort certaine.

Mais ce n’est là que le début de l’aventure…

Sincèrement, ce n’est pas simple de résumer cet album et j’espère avoir perdu un minimum de monde en route ! Maintenant que j’ai reposé rapidement quelques bases de la mythologie grecque et que je vous ai présenté le point de départ de cette épopée, on va pouvoir parler un peu de l’album. « Perséphone » est le cinquième album de Loïc Locatelli-Kournwsky. Il compte à son actif un roman graphique qui traite du suicide (« Canis Majoris » publié en 2013 chez Vide Cocagne), deux albums co-réalisés avec Maximilien Le Roy et un premier album jeunesse revisitant le mythe de Pocahontas. Il signe également avec le pseudo de Renart (sous ce nom de plume, il a trois one-shot et plusieurs séries à son actif).

Le scénario est dense et le défi d’adapter le mythe de Perséphone était risqué. Pourtant, l’auteur parvient à la fois à rester fidèle aux figures de la mythologie grecques tout en proposant un univers qui réinvente totalement les codes de ces légendes anciennes pour en faire un récit entraînant. Il y a des passerelles entre les deux univers qui gardent de précieuses notions comme la présence de la botanique qui rappelle le fait que Perséphone est une nymphe de la terre et sensible à la nature ou comme le fait qu’elle soit Coré dans ses cauchemars. Le personnage de Déméter est dépoussiéré ; il reste une figure maternelle symbolique forte, il reste aussi ses pouvoirs surnaturels mais elle perd en revanche sa position de souveraine des Enfers. Le personnage de Cyané – meilleure amie de Perséphone dans l’album – est présent au moment du rapt de l’adolescente et tente d’aider cette dernière… une aide qu’elle avait déjà tenté de lui apporter dans les textes fondateurs de la mythologie grecque.

Loïc Locatelli-Kournwsky donne très peu d’éléments sur l’histoire de Perséphone. Pendant un bon tiers de l’album, on sait seulement qu’elle est la fille adoptive de Déméter et qu’elle n’est jamais parvenue à faire parler sa mère sur l’explication de ses origines. Ce que n’est que lorsque le lecteur est bien pris dans l’intrigue et que l’héroïne est dans une impasse, incapable de trouver le moyen de remonter à la surface sans y laisser la vie, que les premiers éléments de son passé apparaissent au compte-goutte. L’intrigue semble alambiquée sur le papier mais dans les fait, les éléments de cette épopée trouvent facilement leur place. Peu à peu et sans difficulté, on comprend les rapports entre les protagonistes ainsi que les tensions et les enjeux qui les unissent ou qui les opposent. Un récit très bien ficelé qui se situe à la croisée de plusieurs genres : récit d’aventure, quête initiatique, héroïc-fantasy, épopée fantastique.

Finalement, on dévore cet album sans trop sans rendre compte. A ma grande surprise d’ailleurs. J’étais assez intriguée par cette libre adaptation de la mythologie grecque mais j’étais bien moins emballée par l’aspect graphique du récit. Tout d’abord, les couleurs de Loïc Locatelli-Kournwsky sont trop fades et n’invitent pas réellement à la lecture. Qui plus est, son trait m’a fait douter un moment que ce livre puisse s’adresser à un large public. Il y a beaucoup de jeux de hachures, les scènes d’action sont souvent imprécises et on hésite à certains moments sur l’ordre dans lequel il faut lire les phylactères. Par contre, ce dessin imprécis a d’autres avantages : il offre un très bon aperçu d’une architecture à la fois impressionnante et originale, il pose de-ci de-là des petits accessoires qui font carburer l’imagination à plein régime, il est généreux côté expressions des personnages (une petite influence des mangas sur cet aspect-là… l’auteur vit au Japon). L’auteur sait aussi très bien utiliser le comique de situation. A certains moments, les personnages (gentils ou méchants, ce n’est pas spécifique à un camp) sortent une telle énormité que la situation (qu’elle soit gênante pour un personnage, conflictuelle ou bien encore qu’elle mette le récit dans une impasse) se désamorce d’un coup par un rebondissement si insensé qu’il en devient crédible. Beaucoup de loufoquerie, d’humour parfois absurde et de jeux de mots amusants viennent donc donner la réplique à un pan plus sérieux de l’intrigue qui mêle à la fois des enjeux de pouvoirs politiques et économiques.

Un album original, divertissant et où l’on s’amuse à repérer les clins d’œil à la mythologie grecque. Une bonne surprise en soi !

Perséphone

One-shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur / Scénariste : Loïc LOCATELLI-KOURNWSKY
Dépôt légal : avril 2017
144 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-9551-6

Bulles bulles bulles…

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Perséphone – Locatelli-Kournwsky © Guy Delcourt Productions – 2017

Loup (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2017
Dillies © Dargaud – 2017

« Je ne me doutais pas que l’on put avoir si froid à l’intérieur de soi… »

Il errait seul et totalement nu dans les bois jusqu’à ce qu’il tombe sur un campeur. Ce dernier, constatant sa détresse, appelle les secours. Puis, c’est une succession d’examens, de questions… mais en lui, rien ne change. C’est le vide. Depuis combien de temps était-il dans cet état ? Comment s’appelle-t-il ? D’où vient-il ? Il est incapable de répondre à ces questions.

Alors qu’il se rend à un rendez-vous, il tombe par hasard sur un club de jazz. La musique l’attire. Il s’approche par curiosité, franchit la porte et se retrouve pris dans une succession d’événements et de quiproquos. En moins de temps qu’il ne lui en faut pour comprendre ce qui se passe, il attend son tour. On le croit venu pour passer une audition. Un groupe cherche son nouveau musicien.

Lui qui ne sait rien de son identité découvre avec stupéfaction qu’il est musicien.

Renaud Dillies… combien de fois j’ai craqué en lisant ses albums. Ceux qu’il a réalisé avec Régis Hautière notamment (« Abélard », « Alvin ») mais aussi « Betty blues ». Son dessin poétique, doux, sucré est un régal pour les pupilles. Il y eu aussi quelques rencontres moins fortes comme avec « Bulles & Nacelle » ou le déjanté « Saveur Coco ». Mais toujours… toujours… ce dessin si délicat.

Il n’y avait donc aucune raison pour que je ne découvre pas « Loup ». On y retrouve cette sensibilité dans le dessin et la tendresse de l’auteur pour ses personnages. Il les traite avec beaucoup de ménagement. Une nouvelle fois, on est face à un héros paumé qui se retrouve dans une situation critique. Ici, nulle question d’alcool, nulle question de fuite en avant. Au contraire, Loup cherche justement à faire face pour retrouver la mémoire. Il se découvre un don inattendu et c’est là la manière dont Renaud Dillies injecte une nouvelle fois le registre musical dans son récit. Car là aussi nous avons une constante dans l’univers de Dillies : la musique, fil rouge de son œuvre, fil rouge qui relie chacun de ses ouvrages. Une exploration de ce registre et toujours… toujours… ses personnages – quels qu’ils soient – ont un besoin presque vital de jouer d’un instrument ou de chanter. Ils trouvent là leur épanouissement. Mais il n’y a rien de redondant, Dillies parvient à utiliser le talent de chacun de façon tout à fait différente.

Comme pour la musique, on va retrouver d’autres thèmes chers à l’auteur : la quête identitaire, la présence d’une fille pour qui on décrocherait la lune, la solitude.

Renaud Dillies utilise la métaphore de façon très ouverte. Il joue sur le double-sens du mot « loup » qui servira à nommer à la fois le personnage principal par ce qu’il est (un loup et toute la complexité de cette race animale dans l’inconscient collectif… est-il un « grand méchant » comme l’affirmait Perrault ?) et le « loup » que l’on met devant ses yeux pour se déguiser. Notre héros choisit effectivement de mettre un loup dans certaines situations (que je ne vous dévoilerais pas ici pour ne pas spoiler) et montrant ainsi qu’il se vit comme un imposteur.

Pour tout vous dire, j’ai beaucoup aimé cet album. Du moins… j’ai très vite accroché avec le personnage, très vite compris sa démarche, ses interrogations, sa perplexité face à ce qui lui arrive. J’ai tout pris sans remettre en doute la crédibilité de ci ou de ça, des heureux hasards auxquels la vie vous confronte, des coups bas qu’elle vous réserve. Tout. Et puis, les dernières pages. Les quatre dernières pages pour être exacte. Le dénouement final. Et une question : pourquoi ? Pourquoi une telle fin ? Pourquoi la boucler aussi hâtivement ? Pour dire quoi ? Pour que l’on en tire quelques conclusions ? L’album était si bien pourtant… La fin est trop ouverte pour que je puisse l’apprécier.

Loup

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mars 2017
56 pages, 12,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6799-3

Bulles bulles bulles…

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Loup – Dillies © Dargaud – 2017

Prudence Rock – Anne-Véronique Herter

9782372670241J’avais beaucoup aimé le 1er roman d’Anne-Véronique. ZOU, petit bijou de tendresse et d’émotions qui raconte la vie de Chance. Cette histoire avait même bouleversé ma maman, dans un moment où elle vivait, un peu, une même séparation avec un lieu qu’elle aimait tant ….

C’est donc avec empressement et un enchantement infini que je me suis plongée dans le 2ème roman de ma moitié (oui, parce qu’Anne-Véronique est mamoitié de la toile ! Rencontrée en vrai et en baiser lors d’un salon du livre par chez moi… Un grand bonheur de demoiselle, toute en sensibilité et en douceur ❤ Allez à sa rencontre les copains, vous en reviendrez un peu plus grand, un peu plus vivant !)

 

« Je me souviens de tout, et pourtant, tout ce tout reste flou. Il existe, mais sans contour, imprécis, une douleur sourde et diffuse. Je marche sur la pointe des pieds pour ne pas déranger le silence. J’ai dix ans. Maman m’a parlé d’une surprise, de quelque chose de formidable. La surprise, c’est de quitter ma vie, mes amis, pour me retrouver ici, dans cette nouvelle maison qui sent la mort, le vide et l’ennui. »

C’est par ces mots que nous rentrons dans l’histoire de Prudence. Prudence est une jeune femme à fleur de peau. Une écorchée. Dans la tourmente de la vie. Qui traine un passé trouble. Un fantôme. Des manques. L’absence. Un vide immense. Une tragédie. Des drames. Qui ont laissé des marques au cœur. Au corps. A l’âme. Prudence est de traviole. Comme sa vie. Mais elle se tient debout. Du moins elle essaye. Elle se bat. Contre elle. Contre ses démons. Qui l’empêchent d’être.

« Je suis Antigone, comme dans mes rêves d’enfant, chantant mon amour pour une certaine vie. Perdue dans une société que je ne reconnais pas. Dans laquelle je me sens à l’étroit, mal à l’aise, décalée et sotte.

Un jour, je serai Antigone, moi aussi, je ne serai plus raisonnable. J’affronterai le monde, les gens, les emmerdes, et je les regarderai droit dans les yeux. Je leur dirai que leur chemin tracé ne me convient pas. Je veux autre chose. »

Prudence essaye de vivre. Envers et contre tout. Contre tous. Contre ses abîmes. Contre ses angoisses. Contre ses souffrances. Elle traverse la vie dans un tourbillon. Moments lumineux. Instants douloureux…  Jusqu’où ira-t-elle ? Jusqu’où pourra-t-elle aller ?

Prudence… Sapristi. Comme j’aurai aimé me tenir contre toi. Comme j’aurai aimé, comme le dit si bien Leiloona, te sauver ….

Prudence est portée par le souffle d’Anne-Véronique (que l’on entend murmurer au fil des pages) et par son écriture… Plus aboutie, plus maitrisée, plus fine, plus sensible encore que dans son 1er roman …

Prudence est à découvrir les copains… Pour cette héroïne des temps modernes et pour Anne-Véronique qui le vaut tout autant ❤

« Faudra-t-il que toute ma vie, on me renvoie à mon passé ? Je ne suis qu’un objet, alors je reprends mon rôle de meuble et je le laisse faire. Parfois, il râle parce que je n’y mets pas de bonne volonté. Le devoir conjugal existe-t-il encore ? Je pourrais le tuer quand il dit ça. Est-ce qu’il faut absolument aimer le sexe ? Suis-je une mauvaise femme pour autant ? Un hybride ? Une personne anormale ? Tout le monde se vante d’adorer le sexe, de prendre son pied. Je me sens juste utilisée, déchirée, mouillée, malaxée, humiliée. Je revois, je ressens, j’entends mon adolescence, et j’ai mal. Rien n’est bon. Je me tais et le laisse faire. »

couv-prudence-bat-imp

Une lecture que je partage avec ma copine de toujours (ou presque !) Noukette

Les billets de Leiloona, de Caroline, de Lionel … Et le blog d’Anne-Véronique est à découvrir ici !

Anne-Véronique Herter, Prudence Rock, Editions Félicia-France Doumayrenc, 2017.