Imago – CYRIL DION

Repartir dans l’aventure des 68 premières fois, retrouver les copains, s’élancer dans ces premiers romans promesse de bonheur, de délice et de ravissement …. Evidemment le temps manque mais l’émotion est intacte et le plaisir, infini…

C’est avec Imago que débute cette nouvelle aventure et dès les premiers mots, me voilà embarquée sur un  petit territoire. Déchiré. Laminé. Un petit bout d’enfer sur notre terre … Qui représente un enjeu politique et stratégique immense. Un territoire explosif (sans mauvais jeu de mots). Un lieu qui se meurt, entrainant la douleur infinie de ses habitants. La violence aussi …. La bande de Gaza.

Ici habite Nadr. « […] au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé : jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore « le camp » (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était au portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. »

Quatre histoires, quatre trajectoires, quatre voies se mêlent. S’entrechoquent. Nadr, Khalil, Fernando et Amandine. Entre Gaza et la France. Quatre personnages en quête d’un ailleurs. En quête d’eux-mêmes. En quête de liberté.

Et ça raconte l’histoire de Nadr parti à la recherche de son frère Khalil. Nadr, le doux, le rêveur, le lettré. Khalil, le révolté, le désespéré. Le kamikaze peut-être. Ou qui veut l’être. Alors Nadr, le grand, quitte tout. S’enfuit. Pour empêcher son frère. Ou du moins tenter de raisonner khalil. Et ce, malgré la peur et la violence.

Le sujet est grave, complexe. Douloureux. Et bien réel.

Et ça dit la souffrance des hommes, les peurs immenses, les croyances et les vengeances, les trajectoires ici et ailleurs, le terrorisme, l’injustice terrible, le sentiment d’enfermement, les rêves encore, l’espoir chevillé au corps, la solitude des êtres, l’entraide parfois, les liens tissés qui se font et qui défont, les destins croisés, les chemins contraires…

Mais ça dit aussi les livres, la poésie, la littérature et les mots qui sauvent (ou du moins qui aident). Qui adoucissent. Malgré tout…

 « Un autre jour viendra […]
adamantin, nuptial, ensoleillé, fluide, sympathique,
personne n’aura envie de suicide ou de migration
et tout, hors du passé,
sera naturel, vrai,
conforme à ses attributs premiers » Mahmoud Darwich

 

C’est un livre beau et triste, sobre et efficace. Rempli de poésie. Rempli de douleur.

J’ai hésité. J’ai aimé. J’ai eu du mal à en parler d’ailleurs. Je crois qu’il faut le lire. Vraiment. Parce que, quand la fiction s’invite dans une si triste réalité, elle permet notre regard, un autre regard sur notre monde. Un regard nécessaire. Un regard poétique. A travers les mots. Qui permet de creuser, d’imaginer, de comprendre. L’autre. Soi. Et le monde.

 

Extraits

« Jamais il n’avait considéré qu’un homme pût être empêché dans son ascension par autre chose que le manque d’effort et de rigueur. Sur ce point, les hommes surpassaient la nature, y réintroduisaient l’équité. »

 

« Il me faut t’écrire, je ne peux que t’écrire.
Toi qui vis à l’intérieur de mon crâne.
Toi qui n’as plus de visage dans mes rêves, mais une ouverture béante.
Mon histoire est la tienne. Du moins en partie.
Aujourd’hui, je dois la déposer.
Qu’elle cesse de me dévorer. »

 

« Le monde dont il venait ne connaissait pas la solitude. Quand il était petit, sa mère, son père, son frère, ses cousines vivaient avec lui, dormaient avec lui. Jamais il n’avait envisagé la solitude comme un mode de vie. Jusqu’à aujourd’hui ; jusqu’à ce que l’envie lui prenne de crier pour l’extrémité du ciel. Même endeuillé, même obscurci, le goût de la délivrance n’avait pas de mots pour être décrit. Il supposa que la liberté devait être l’état naturel d’un homme, mais qu’aucun des hommes ni aucune des femmes qu’il connaissait n’avaient jamais éprouvé quelque chose de semblable. Il supposa encore qu’un chien privé de liberté, soudain rendu à la férocité et à la nuit, japperait comme il jappait à présent, mais que son extase ne durerait que le temps que son ventre se vide. Alors il serait tenté de regagner les grillages familiers, de retrouver la main gantée qui le battait et le caressait, le bras qui le nourrissait et le retenait captif. Dieu sait quand viendrait l’heure où la faim lui tenaillerait le ventre. Pour le moment, la paix était encore en lui. »

 

Imago fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. Pour retrouver toute cette si belle sélection, les  chroniques de cette année et des éditions passées  ainsi que les diverses opérations menées (t’as vu Sabine, j’ai repris un peu tes mots !), allez faire un tour sur ce blog formidable qui donne sacrément envie de dévorer des premiers romans !

Et c’est une LC avec ma copine Noukette ❤ et pour lire son avis, c’est par ici (et pour lui coller des bises aussi, elle mérite, elle est toutafé formidable !)

 

Imago, Cyril Dion, Actes Sud, 2017.

Chroniks Expresss #29

Pour atteindre le bout de ce mois hyper-speed, je me suis octroyée une pause. J’ai levé le pied sur les lectures… et mis le point mort sur les chroniques. Reprise en douceur avec une présentation rapide des ouvrages qui m’ont accompagnée en décembre.

Bandes dessinées & Albums : Cœur glacé (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2014), La Vie à deux (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2016), -20% sur l’esprit de la forêt (Fabcaro ; Ed. 6 Pieds sous terre, 2016), Hélios (E. Chaize ; Ed. 2024, 2016), Tête de Mule (O. Torseter : La Joie de Lire, 2016).

Jeunesse : La Vie des mini-héros (O. Tallec ; Ed. Actes Sud junior, 2016).

Romans : Les Grands (S. Prudhomme ; Ed. Gallimard, 2016), Pas assez pour faire une femme (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Le Garçon (M. Malte ; Ed. Zulma, 2016).

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Bandes dessinées

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2014
Dal – De Moor © Le Lombard – 2014

Il a la trentaine et une vie de couple qui connaît des hauts et des bas mais dans l’ensemble, ils ont trouvé leur équilibre. Il a un travail prenant au service Relations Presse d’un grand groupe.

Pourtant, son inconscient ressent tout autre chose. Il se sent seul bien qu’entouré d’amis et est taciturne. Ses pensées morbides l’envahissent, la mort est devenue une pensée quasi permanente. Il ne trouve pas de sens à la vie et pour apaiser ses angoisses, il est suivi pas un psychiatre en thérapie.

Les deux facettes de sa personnalité prennent le relais. Un passage pour le côté lumineux, un passage pour son côté sombre. Il vit sur un fil tel un équilibriste, il tente de trouver du sens à sa vie et un sens à l’humanité. Finalement, cet homme a tout pour être heureux… en apparence. A l’intérieur de lui gronde un mal-être important et rien de ce qui se présente à lui n’est en mesure de l’aider à trouver les réponses à ses questions.

Le pitch m’a tentée. J’imaginais un scénario bien monté pourtant, cet album se lit de façon linéaire. Il reprend de nombreux constats maintes et maintes fois formulés. Une lecture qui passe et qui assomme. Un narrateur qui a finalement peu de choses à dire, à penser. On doute qu’il parvienne un jour à assumer ses opinions.

pictobofLa fin tombe comme un couperet… c’est finalement le seul passage qui interpelle réellement le lecteur.

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2016
Dal – De Moor © Le Lombard – 2016

« Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on vivre en couple aujourd’hui ? Qui croit encore à la vie à deux ? Johan De Moor et Gilles Dal nous livrent leur vision brillante, déstabilisante et loufoque sur ce sujet universel. » (synopsis éditeur)

C’est cet article du Monde qui m’a permis de repérer ce titre (au passage, vu les similitudes entre la couverture de cet ouvrage et « Cœur glacé », je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien entre les deux). On retrouve le même postulat de départ que dans l’album précédent : le narrateur trouve la vie absurde. Il retourne ses opinions dans tous les sens pour tenter d’entrapercevoir une vérité à laquelle il pourrait adhérer pour aller mieux.  Quoi que, s’il est un concept qui met tout le monde d’accord, c’est bien celui de l’Amour. A n’importe quel moment de sa vie, un homme peut être englué dans la pire des situations ou transcendé par une joie intense, l’Amour viendra dans un cas comme dans l’autre transcender celui qui ressent ce sentiment et lui permettre de donner du sens à ce qu’il vit.

Graphiquement, le travail de Johan De Moor est beaucoup plus abouti. On retrouve le même angle d’attaque : des pages où fourmillent des illustrations contenant un double degré de lecture. Dans cette narration à deux vitesses, on saisit vite le cynisme des propos de Gilles Dal. Il décortique le sentiment amoureux et le passe au scanner des représentations sociales. La culture, les valeurs qu’on nous inculque en grandissant…

La question, au fond, est la suivante : d’où vient cette culture dans laquelle nous baignons ? On l’attribue souvent au cynisme mercantile, à ce capitalisme qui serait prêt à tout pour vendre. L’idée est la suivante : le système créerait l’instabilité amoureuse et tous les rituels qui vont avec pour faire tourner la machine économique. Mais ce raisonnement est un brin paranoïaque, car pour un peu, il reviendrait à prétendre que le système a créé le froid pour vendre des radiateurs ou a créé la nuit pour vendre des matelas.

Décortiquer, examiner à la loupe les penchants de chacun pour au final en arriver à une conclusion assez logique sur le couple : l’échange est la condition sine-qua-none de la relation. Cet ouvrage m’a fait penser à une sorte de documentaire dans lequel convergeraient différents points de vue : économique, philosophique, psychanalytique… Les auteurs semblent faire un procès d’intention amusé à l’encontre du sentiment amoureux. Au final… malgré le ton décalé, c’est un peu plombant.

pictobofUn livre auquel je n’ai pas accroché. L’ambiance graphique – plutôt expérimentale – fini par écœurer. Un album qui poursuit logiquement la réflexion de « Cœur glacé ».

 

Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

« Un cowboy recherché dans tout le Far-West pour avoir imité Jean-Pierre Bacri. Des playmobils. Un auteur de bande dessinée qui va manger chez une tante qu’il n’a pas vue depuis quinze ans. Un débat littéraire. Quelqu’un qui est gravement malade. Des indiens. Des poursuites à cheval sans cheval. Une histoire d’amour entre Huguette et l’étron. Des cartes de catch. La sagesse d’un grand chef. Un supermarché » (synopsis éditeur).

Réédition d’un ouvrage paru en 2011 et qui était épuisé chez l’éditeur. Fabcaro se joue, se moque, critique cynique et qui fait mouche de la société. On se perd entre présent et imaginaire. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est imaginaire ? Est-ce ce cowboy déjanté qui rêve d’une société absurde telle que nous la connaissons, perdue entre consumérisme et débats politiques stériles ? Est-ce cet auteur happé par son inspiration et qui s’identifie à ce cowboy décalé qui « se tape sur la fesse plus fort que nous » ? Qui parodie qui dans ces scénettes qui s’enchaînent au point de nous faire perdre la tête ?

-20% sur l’esprit de la forêt - Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
-20% sur l’esprit de la forêt – Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

Un album drôle mais décousu. Une succession de gags qui ont du potentiel mais qui s’arrêtent vite, trop vite… la plupart font irruption de façon saugrenue. Un album drôle mais que je n’ai pas été en mesure de lire d’une traite. Quarante-six petites pages qui font réfléchir mais que l’on prend, que l’on repose, que l’on reprend… difficile d’en voir le bout. Un ouvrage où imaginaire et réel se mélangent. Des allers-retours incessants entre un western loufoque et un univers réaliste ubuesque. Un truc où la fiction s’emmêle les pinceaux avec la vie de l’auteur. Qui raconte quoi ? Impossible d’en avoir la certitude mais comme à son habitude, Fabcaro se moque, critique et tire à vue sur les idées préconçues et les grandes aberrations de notre société.

PictomouiÇa pique et ça gratte à souhait, ça jette de l’huile sur le feu et pourtant, je sors déçue de cette lecture.

 

Chaize © Editions 2024 - 2016
Chaize © Editions 2024 – 2016

« Un soir lointain, le soleil fige sa course et se pose sur l’horizon. Plongé dans un crépuscule sans fin, le Royaume décline et désespère.

Un jour, un voyageur se présente à la Cour ; il persuade le Roi d’aller jusqu’au Soleil pour le prier de reprendre son cycle. Alors, le Roi se met en route, à la tête d’une longue procession. Page après page, ils se heurtent à des obstacles qui réduisent le nombre des pénitents, et seuls sept d’entre eux atteindront finalement le sommet où repose Helios… » (synopsis éditeur).

Je ne connaissais pas le travail de cet artiste jusqu’à ce que le festival BD de Colomiers ne lui consacre (cette année) une exposition.

Bijou. Voyage silencieux dans cet album où tout se devine, tout se comprend grâce à l’observation. Monde merveilleux, nouveau, magique, triste, captivant, inquiétant. La première lecture est semblable à une exploration. On scrute davantage les personnages avant de remarquer les détails des paysages qu’ils traversent. Faune et flore sont gigantesques comparés à eux. Puis, en fin d’album, l’auteur fait les présentations. Chacun de ses petits personnages a un nom voire une fonction. Alors fort de cette connaissance, on reprend la lecture… on repart une nouvelle fois.

Hélios - Chaize © Editions 2024 - 2016
Hélios – Chaize © Editions 2024 – 2016

En double page, les illustrations d’Etienne Chaize qu’on ne se lasse pas de regarder, de scruter. On y revient sans cesse. On cherche le personnage que l’on avait aperçu précédemment : où est-il ? que fait-il ? qu’est-il devenu ? L’album est court mais le dépaysement est grand.

PictoOKJe vous recommande cet ouvrage.

 

Torseter © La Joie de Lire - 2016
Torseter © La Joie de Lire – 2016

Tête de mule est le septième et dernier fils d’un roi. Ce roi refuse de vivre seul, il est incapable de se séparer de tous ses fils en même temps, « l’un d’entre eux devait toujours rester avec lui ». Mais un jour, les six frères de Tête de mule sont partis ensemble ; ils espéraient chacun trouver une épouse. Tête de mule quant à lui devait rester au château pour tenir compagnie à son père. Ce dernier demanda également à ses aînés de trouver une femme à leur plus jeune frère.

Les frères finirent par trouver un château où vivaient six princesses. Ils les demandèrent en mariage. Sur le chemin du retour, les six couples croisèrent un troll qui les changea en pierre. Apprenant cela, Tête de mule supplia son père de le laisser partir. A contrecœur, le roi accepta et Tête de mule partit secourir ses frères.

« Tête de mule » est un conte. Il en reprend les rouages, les codes, la poésie, la magie. Tête de mule est un héros… mais il a ceci de particulier qu’il est le parfait portrait de l’anti-héros : il n’a pas la force pour déplacer une montagne, sa monture est un vieux canasson qui fait la moue quand on lui parle d’aventure, il ne part pas combattre de dragon mais le hasard placera pourtant sur sa route une princesse à délivrer.

Øyvind Torseter, auteur norvégien, s’amuse et fait de drôles de farces à son personnage. Il le malmène et l’oblige à faire appel à la ruse pour déjouer les pièges.

Ouvrage original face auquel je suis pourtant restée spectatrice. Lu d’une traite sans pour autant ressentir la moindre inquiétude pour le personnage. Conte moderne qui m’a dérangée par son rythme et ses rebondissements. Graphisme qui m’a gênée : pourquoi les femmes sont-elles représentées avec tous les attributs de la féminité (sans aucune vulgarité) et les hommes sont-ils des personnages anthropomorphes ? Le trait enfantin nous trompe, nous dupe. Je crois qu’il me faudra prendre un peu de recul avant d’en comprendre les finesses…

J’avais repéré ce titre chez Noukette et puis… Noukette s’est transformée en mère Nawel et m’a offert cet OVNI. Lisez sa chronique !

Pour les curieux, la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Jeunesse

 

Tallec © Actes Sud Junior - 2016
Tallec © Actes Sud Junior – 2016

Grandir. Apprendre. Qu’est-ce que la vie au final et qu’est-ce qui fait son sel ? Qu’est-ce qui fait que l’on est unique ? Pourquoi les autres sont fiers de nous alors que l’on a l’impression de faire des choses si banales ?

Olivier Tallec pose un regard tendre et amusé sur l’enfant et son environnement. L’enfant, ce petit-être innocent et souvent naïf qui perçoit la réalité à sa façon… Petit humain qui apprend chaque jour et nous montre avec franchise que le monde des adultes est trop souvent alambiqué. Petit bout d’homme que l’on tire généralement de son monde imaginaire pour lui demander de ranger, d’écouter, de partager…

PictoOKL’enfant est ce petit-héros. Ce qui nous apparaît être un petit progrès est généralement une grande étape pour lui. Un livre pour faire rire les petits et titiller les grands qui ont malheureusement oubliés leur part d’enfance. Un album jeunesse découvert grâce à Noukette.

La fiche de l’album sur le site d’Actes Sud Junior.

 

Romans

 

Prudhomme © Gallimard - 2016
Prudhomme © Gallimard – 2016

« Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó. » (synopsis éditeur).

Couto est un personnage inventé. C’est avec lui que le lecteur va découvrir le parcours d’un groupe de musiciens qui a bel et bien existé (Le Mama Djombo) et les événements qu’a traversés la Guinée-Bissau depuis les années 1970 (dictature, coup d’état, nouvelle dictature, soulèvement de la jeunesse bissau-guinéenne…). Toute une histoire, tout un récit. Enrichissant.

Mais la découverte tient avant tout de ce premier contact avec une plume, celle de Sylvain Prudhomme. Atypique. Une écriture qui claque, qui vibre, qui ne lâche rien puis, dans une même phrase, une écriture qui s’adoucit, caresse, réconforte. Une écriture tonique que l’on entendrait presque respirer. Une écriture qui colle à la semelle de son personnage, Couto, un homme d’âge mûr qui a déjà bien roulé sa bosse. Avec lui, on observe le cœur des événements : le passé d’une nation qui a conduit nombre d’hommes à fuir le pays, le bouillonnement qu’elle vit dans les années 2010. Il est aussi question de musique, de passion, d’un groupe qui rencontre son public, d’un groupe qui se laisse porter par le succès, éternelle surprise d’entendre une salle pleine à craquer scander le nom de chaque musicien. Et puis la gloire s’en est allée comme elle est venue ; elle n’a laissé aucune amertume. Ce qui a été vécu l’a été pleinement, sans regrets… ils ont engrangés les souvenirs pour des décennies. « Les Grands », c’est ainsi que la nouvelle vague de musiciens locaux appellent respectueusement cette génération d’artistes qui a prouvé que tout était possible, que la musique de Guinée-Bissau n’a pas de frontières.

PictoOKTrès belle découverte que je dois à Framboise !! ❤

 

Benameur © Actes Sud - 2015
Benameur © Actes Sud – 2015

« Quand Judith rencontre Alain, elle découvre à la fois l’amour et la conscience politique. Cette jeune fille qui a grandi en oubliant qu’elle avait un corps est parvenue de haute lutte à quitter une famille soumise à la tyrannie du père pour étudier à la ville. Alain est un meneur, il a du charisme et parle bien, il a fait Mai 68. Si elle l’aime immédiatement, c’est pour cela : les idées auxquelles il croit, qu’il défend et diffuse, qui donnent un sens au monde.
Bref et intense, ce récit est celui d’une métamorphose : portée par l’amour qu’elle donne et reçoit, Judith se découvre un corps, une voix, des opinions, des rêves. L’entrée dans le monde de la littérature, de la pensée, de l’action politique lui ouvre un chemin de liberté. Jusqu’où ? » (synopsis éditeur).

Jeanne Benameur peint une nouvelle fois le portrait d’un personnage égaré, en proie au doute. Au centre du récit, une jeune femme raconte la période qui marqua un tournant dans sa vie, celle où des décisions importantes doivent être prises. La romancière nous la présente comme un personnage solitaire qui progressivement, va s’ouvrir aux autres et apprendre à leur faire confiance. Elle se découvre, elle lâche doucement la main de l’enfant et devient une femme capable d’accepter ses forces comme ses points faibles.

PictoOKLa plume de Jeanne Benameur nous emporte dans un tourbillon de vie. Le combat entreprit par son héroïne, les doutes qui l’assaillent et la force qu’elle tire de sa propre expérience donnent du rythme à ce récit. L’ouvrage se lit vite (96 pages) pourtant, on a le temps d’investir cette héroïne des temps modernes. En toile de fond, le mouvement étudiant post-68 sert de décor à ce récit.

La chronique de Noukette.

 

Malte © Editions Zulma - 2016
Malte © Editions Zulma – 2016

Il vient de nulle part, d’une cabane dans la forêt où il a vécu durant son enfance avec sa mère. Enfant presque sauvage, enfant qui a grandi dans le silence, enfant à qui sa mère n’a rien appris si ce n’est à survivre dans la nature. Lorsqu’elle meurt, le garçon quitte le nid et part découvrir le monde.

Son chemin est fait de haltes. La première, il la passera dans un hameau de quelques âmes. Garçon de ferme, c’est l’étranger que l’on a fini par accepter. Il sortait à peine de l’enfance. Lorsqu’il quittera ce lieu, il aura appris à travailler la terre, il se sera familiariser avec le langage, avec la pensée, avec la religion et les traditions. Pourtant, toute sa vie il restera quasi mutique. Lorsqu’il quitte le hameau, il est adolescent. Puis il rencontrera Brabeck « l’ogre des Carpates ». Cet homme le prendra à son tour sous son aile et se chargera d’une autre partie de son éducation. Puis, nouvelle séparation, nouvelle perte… nouveau deuil et le Garçon reprend sa route, au hasard des croisements de sentiers, au hasard des caprices de la vie. Au détour d’un virage, c’est la vie d’Emma qu’il heurte. Celle-ci le recueillera inconscient, le soignera puis en fera son frère, son confident… son amant. La Première Guerre Mondiale obligera ces deux âmes sœurs à se séparer, du moins physiquement. Autre ambiance, autres rapports, autres enjeux. Le Garçon est jeté malgré lui dans l’horreur, retour à la vie sauvage. Son allié est son instinct.

Un récit bouleversant, prenant, fascinant. Le Garçon, être fictif et mutique qui se nourrit d’air, d’amour, de musique. Enfant parmi les adultes, il semble être à la merci du moindre souffle de vent qui passe, tributaire des autres pour survivre, il passe sa vie à s’adapter. Il s’adapte à la vie sauvage, à la vie des tranchées, à la vie de bohème, à la vie des salons parisiens… Caméléon parmi les hommes, il scrute et observe. Son silence est une énigme, à la fois carapace et prison, c’est à la fois son identité, sa force et ce qui le conduit à sa propre perte.

Le Garçon, c’est un concentré d’émotions à l’état brut. Le Garçon c’est celui qui, sans le demander, invite ceux qui le côtoient à se montrer tels qu’ils sont, sans artifices, sans mensonges. Le Garçon, c’est cet être nu qui demande à ce qu’on l’aide à grandir, c’est celui qui reçoit, qui progresse mais qui a besoin du regard de l’autre pour utiliser à bon escient son expérience. Le Garçon, c’est l’enfant permanent, l’innocence, la beauté, la force.

PictoOKPictoOKCe roman de Marcus Malte, c’est une expérience à faire. C’est un récit intemporel. C’est l’histoire de l’homme, de la Guerre, de l’Amour, de la Littérature, de l’Amitié… C’est un livre que l’on a envie d’engouffrer pour en connaître le dénouement… c’est un livre que l’on ne veut pas terminer parce qu’on s’y sent bien. C’est un livre que l’on referme à des heures tardives… C’est un roman incroyable. C’est un coup de cœur.

Station Eleven – Emily Saint John Mandel

stationeleven“Le roi se tenait, à la dérive, dans une flaque de lumière bleue. C’était l’acte IV du Roi Lear, un soir d’hiver à l’Elgin Theatre de Toronto. En début de soirée, pendant que les spectateurs entraient dans la salle, trois fillettes – versions enfantines des filles de Lear – avaient joué à se taper dans les mains sur le plateau, et elles revenaient maintenant sous forme d’hallucinations dans la scène de la folie. Le roi titubant essayait de les attraper tandis qu’elles gambadaient ça et là dans les ombres. Il s’appelait Arthur Leander et avait cinquante et un ans. Des fleurs ornaient ses cheveux. […] Ce fut à ce moment-là que la chose se produisit. »

Un point de départ, un point de rupture : la mort d’Arthur Leander sur scène. Ce soir là, le monde s’écroule. Il y aura un avant. Il y aura un après.

Un virus, la grippe de Géorgie, un nom au « charme désarmant » pour une catastrophe totale. Ou presque. 99,99% de la population se meurt. En quelques heures, quelques jours à peine. La civilisation est anéantie. Toute ? Non. Quelques personnes survivent. Pourquoi eux ?

Parmi elles, la troupe de la Symphonie Itinérante, des acteurs et des musiciens, qui cheminent sur un vaste territoire, entre les îlots de survivants. Une devise « Parce que survivre ne suffit pas ». Leur but : émerveiller les gens, ces rescapés « usés par le labeur, une existence difficile », faite de peur, de misère. Survivre. Vivre peut être. Reconstruire. Espérer. Et s’émerveiller parfois le temps d’une représentation théâtrale.

« Il y eut la grippe qui explosa à la surface de la terre, telle une bombe à neutrons, et le stupéfiant cataclysme qui en résulta, les premières années indescriptibles où les gens partirent sur les routes pour finalement se rendre compte qu’il n’existait aucun endroit, accessible à pied, où la vie continuait telle qu’ils l’avaient connue auparavant ; ils s’installèrent alors où ils le pouvaient – dans des relais routiers, d’anciens restaurants, des motels délabrés -, en restant groupés par mesure de sécurité. La Symphonie Itinérante voyageait entre les colonies du nouveau monde […]. La Symphonie jouait de la musique –classique, jazz, arrangements pour orchestre de chansons pop d’avant la débâcle – et du Shakespeare. Les premières années, il leur était arrivé de jouer davantage de pièces contemporaines, mais le plus étonnant, ce qu’aucun d’eux n’aurait imaginé, c’était que le public semblait préférer Shakespeare aux autres œuvres de leur répertoire. « Les gens veulent ce qu’il y a de meilleur au monde », disait Dieter …. »

 C’est un roman d’anticipation, de fin du monde, au petit gout de Barjavel et de son Ravage que j’avais tant aimé jeune. Mais pas que. Voire, bien plus que cela ! C’est superbement écrit, superbement mené. Un entrelacement de vies et de voix qui racontent l’avant. L’après. Toutes semblent liées à ce comédien, cet Arthur Leander. En toile de fond, une superbe et mystérieuse bande dessinée « Station Eleven ». Un à un, tous les éléments vont se mettre en place jusqu’à la chute. Faire sens. Et punaise que c’est beau !

Une lecture toutafé inhabituelle, complexe, forte avec des personnages formidables, de la tragédie, des quêtes, de la résignation, du songe, de la bravoure, de l’amour, des horreurs, des bonheurs, de la renaissance, de l’apocalypse, de la religion et son emprise sur les êtres …. Une fable terriblement humaine, magistralement écrite !

De tous les livres découverts depuis le début de la sélection ELLE il est mon préféré, mon élu ! Un roman qu’il vous faut découvrir de toute urgence 😉

Extrait

 « Parfois, les membres de la Symphonie Itinérante se disaient que leur activité était noble. Certains soirs, autour du feu, l’un deux faisait une remarque stimulante sur l’importance de l’art, et les autres dormaient plus paisiblement cette nuit-là. A d’autres moments, ça leur paraissait un mode de survie difficile et périlleux qui n’en valait pas la peine, surtout quand ils devaient camper entre deux villes, quand ils étaient chassés d’endroits hostiles sous la menace de revolvers, quand ils traversaient sous la neige ou la pluie des territoires dangereux, acteurs et musiciens armés de fusils et d’arbalètes, les chevaux exhalant des nuages de vapeur, quand ils avaient froid, peur, les pieds trempés. Ou quand, comme maintenant, l’implacable chaleur de juillet pesait sur eux et sur la forêt impénétrable, de chaque côté de la route, et qu’ils marchaient des heures durant se demandant si un prophète déséquilibré ou ses acolytes n’étaient pas à leurs trousses – en se chamaillant, aussi, pour oublier leur terrible angoisse. »

Une lecture divine et partagée avec ma copine Noukette

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Station Eleven, Emily Saint John Mandel, Rivages, 2016.

Chroniks Expresss #24

Vide-grenier des chroniques restées en rade… et pied levé sur les romans (à mon grand désespoir)

BD : Le Sentier des Reines (A. Pastor ; Ed. Casterman, 2015), Journées rouges et boulettes bleues (C. Mathieu & R. Benjamin & O. Perret ; Ed. La Boîte à bulles, 2016), Tritons, tome 1 (D. Tennapel ; Ed. Rue de Sèvres, 2016), Poussières (M. Ribaltchenko ; Ed. Akiléos, 2016)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Trappeurs de rien (PoG & T. Priou ; Ed. de La Gouttière, 2016), Waluk (E. Ruiz & A. Mirallès ; Ed. Delcourt, 2011)

Romans : Coule la Seine (F. Vargas ; Ed. J’ai Lu, 2013), Joseph Anton (S. Rushdie ; Ed. Gallimard, 2013), On ne va pas se raconter d’histoire (D. Thomas ; Ed. Stock, 2014)

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Bandes dessinées

Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015
Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015

Savoie, 1920.

Peu de temps après leur retour de la guerre, les époux de Blanca et de Pauline décèdent, emportés par une avalanche. N’ayant que peu de perspectives qui s’offrent à elles, les deux femmes quittent leur petit village de Savoie. Elles espèrent vivre des revenus du colportage et emportent avec elles des fournitures de mercerie qu’elles vendront dans les villages traversés durant leur périple. Florentin, un jeune adolescent, les accompagne.

« On part ! Si nous restons, nous deviendrons folles. Tout, chaque jour, nous rappellera ce que nous avons perdu. »

Très vite, elles croisent la route d’Arpin, un ancien poilu qui prétend avoir fait la guerre avec le mari de Blanca. Il prétend aussi que Blanca est en possession d’une montre en or qu’il aurait dérobée avec le défunt à leur supérieur. L’homme souhaite récupérer sa part de butin. Obstiné et aveuglé par son objectif, il va les suivre dans l’unique but de les faire céder et de récupérer la montre.

Ayant découvert Anthony Pastor et ses univers envoutants via « Las Rosas » et « Castilla Drive », cet huis-clos en haute montagne me tentait pour plusieurs raisons. D’une part, le fait de pouvoir une nouvelle fois profiter de la maîtrise de l’auteur à soutenir une ambiance tendue au couteau et son habilité à tisser des intrigues improbables. Le fait de voir évoluer un homme torturé par le traumatisme de la guerre, d’observer la manière dont il lutte avec la folie et de l’imaginer s’éprendre de ces deux femmes m’intriguait.

Pour autant, si l’histoire démarre rapidement et que les personnages principaux trouvent facilement leur place sur l’échiquier narratif, cet ouvrage s’essouffle rapidement. Page après pages, les rebondissements consistent principalement à décrire l’obstination de ces femmes à fuir leurs vies passées, à aller toujours plus en avant et à mettre de la distance avec cet homme inquiétant qui les poursuit. De son côté, l’ancien soldat met tout en œuvre pour les rattraper ou du moins, ne pas les perdre de vue. On apprend peu de choses sur les éléments de leur parcours et la psyché des personnages est dévoilée au compte-goutte. Des quatre protagonistes, on remarque rapidement des traits de caractères propres à chacun et ces personnalités sont peu enclines à évoluer. Blanca est une femme charismatique et déterminée qui prend dès la première page le rôle de leader. Pauline est plus effacée et manque de confiance ; ses doutes seront systématiquement et rapidement balayés par Blanca. Florentin est un adolescent insipide sans aucune ambition et pour compléter le tableau, Arpin-le poilu apparaît tantôt comme un pervers, tantôt comme un sadique, des traits de caractère invariablement accompagnés d’une psychorigidité inquiétante.

Aussi étonnant soit-il, j’ai apprécié le ton des dialogues et cette tension permanente dans les échanges. Le personnage de Blanca en impose, dommage qu’elle ait si peu de marge de manœuvre dans le récit. Quant aux dessins, on est face à un harmonieux mélange entre des œuvres réalisées par Bilal dans les années 1990 et du Gibrat. Le rendu n’est pas désagréable même si les mouvements des personnages manquent souvent de fluidité.

Peu de plaisir à lire cet album qui a manqué de me tomber des mains à plusieurs reprises. L’auteur est en train d’écrire la suite de ce récit… et autant dire que je ne suis pas tentée pour jouer les prolongations !

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Journées rouges et boulettes bleues - Mathieu - Benjamin - Perret © La Boîte à bulles – 2016
Journées rouges et boulettes bleues – Mathieu – Benjamin – Perret © La Boîte à bulles – 2016

« Après des heures de bouchons interminables, François et ses enfants – Kévin, l’adolescent renfermé et Baptiste, garçonnet plein d’amour pour sa chienne Hermione – arrivent enfin à Ramiolles, village du Sud de la France où ce père de famille passait jadis ses vacances.

Un village tout ce qu’il y a de plus paisible pour des vacances qui auraient dû l’être tout autant. Mais la tranquillité de leur séjour se trouve rapidement compromise. Non seulement par les rapports houleux entre François et sa femme, Clara, qui tarde à les rejoindre, mais surtout par la soudaine disparition d’Hermione » (synopsis éditeur).

Ça fleure bon l’été dans cet album au ton léger. L’histoire décrit un homme en train de se débattre en ses problèmes de couples et sa place de père face à ses enfants. Pris dans une course contre la montre et confronté à la pression que lui impose son cadet – très affecté par la disparition du chien -, cet homme a des difficultés pour fixer ses priorités : faire passer les enfants en premier ou profiter des vacances et s’accorder un peu de temps pour souffler ? Ecrit à quatre mains, le scénario de Rémy Benjamin et Cyprien Mathieu nous ménage d’un bout à l’autre de l’album. On a beau voir cet homme en proie au doute et totalement dépassé par la situation, on ne peut ressentir qu’une faible empathie pour lui. Je déplore que malgré la présence de tout un panel d’ingrédients (suspens, remise en question, souvenirs d’enfance, retrouvailles…), le récit ne décolle pas davantage et se contente de survoler son sujet. Et si finalement l’intrigue principale (celle de la disparition du chien) est solutionnée, on ne peut pas dire que les autres sujets abordés soient réellement traités.

Au dessin, le travail d’Olivier Perret est très agréable. Un bel emploi de l’aquarelle et un coup de crayon qui va à l’essentiel. Les personnages sont expressifs, les décors soignés ; l’ensemble plait au regard.

Une histoire qui manque de panache. Dommage qu’elle se soit contentée de si peu.

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Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016
Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016

Dans un monde anthropomorphe, une communauté de tritons est menacée par leurs ennemis légendaires : les Lezzarks. Ces derniers font une intrusion brutale dans la petite ville de Tritonville et ne laissent derrière eux aucun survivant. Aucun ? A l’exception de Zak, jeune triton aux pattes atrophiées, et de Urck, triton adulte qui a la charge de protéger le village. Mais Urck va être capturé par les hommes de main du Seigneur Serpent. Malheureusement le triton ne fera pas le point contre les puissants sortilèges destinés à l’asservir…

Doug Tennapel, que je connaissais pour avoir réalisé « Ghostopolis » (qui m’avait permis de réaliser une chronique à quatre mains avec Jérôme) semble affectionner les univers imaginaires. Cette fois-ci, nulle question de voyage au pays des morts, mais une incursion dans un monde anthropomorphe qui peut se prévaloir d’avoir connu les mêmes revers que l’Humanité : une civilisation en pleine croissance, une période bénie de son histoire puis l’incontournable désaccord qui mène à une lutte des classes, puis à un soulèvement populaire, puis à une guerre… puis à une scission en deux camps, l’un reniant et tenant d’oublier l’autre… et réciproquement.

Le lecteur ne manquera pas de voir les nombreux parallèles et métaphores qui renvoie à l’histoire de l’humanité. Comme on le voit couramment, l’emploi de l’anthropomorphisme permet de faire passer la pilule en douceur et de profiter d’une aventure divertissante. L’histoire met pourtant du temps à trouver son rythme et la majeure partie du scénario avance par à-coups. J’ai longtemps cru que je n’arriverai pas au bout de ce tome et pourtant, la mayonnaise a fini par prendre… dans le dernier quart de l’album. Zak – le jeune héros – est lancé dans une quête incensée. S’il la mène à bien, il survivra… s’il fait un faux-pas… Résultat : je reste dubitative quant à la manière dont Doug Tennapel a traité sa fiction mais ayant finalement investi les personnages, il me tarde de connaître la suite de leurs aventures.

J’ai repéré cet album grâce à la chronique de Stephie (je vous invite à la lire, elle est bien plus enthousiaste que moi). Je m’étais inscrite au concours qu’elle organisait autour de ce titre et il aura finalement fallu attendre que mon nom soit tiré au sort pour que je le découvre. Merci !

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Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016
Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016

« Oberonn, « la forêt qui recouvrait tout », court un terrible danger. Les Airinites, étrange peuple technoïde, absorbent ses forces vitales et tuent par centaines les esprits chargés de la protéger.

Guidés par le vieux chevalier Torsechêne, Uzogi et Mimeya, enfants de l’Esprit-Mère, vont se lancer dans une quête essentielle pour la survie de leur planète. » (synopsis éditeur).

Un album qui pique tout d’abord parce que le dessin de Michaël Ribaltchenko (« Le Royaume suspendu« ) oblige à s’arrêter régulièrement pour comprendre de quoi il en retourne. Le dessin n’est pas facile, il manque souvent de lisibilité d’autant que la majeure partie des personnages appartiennent à une espèce extraterrestre et que, peu habituée à leurs expressions de visage, il n’est parfois pas facile de bien appréhender la nature des tensions qui peuvent exister entre les personnages.

Un ouvrage qui pique également parce que le récit s’éparpille souvent dans la nature et nous fait crouler sous tout un tas de nouveaux repères (un monde qu’on ne connait pas, des noms d’aliments et de boissons qu’on découvre, des codes sociaux qui nous sont étrangers, l’histoire de cette espèce qui se dévoile au compte-goutte). Tous ces éléments convergent vers le lecteur et le freine dans sa lecture.

« Poussières » est une fable écolo qui fait écho à l’actualité et à certains problèmes de société.

« – La terre ! Pourquoi ne l’avez-vous pas défendue ?! Cette terre qui vous nourrissait, qui vous faisait… vivre !
– Parce qu’elle n’a à offrir qu’une vie de dur labeur… »

« Poussières » est une quête. Comme dans la majeure partie des quêtes, l’histoire confronte un héros à l’inconnu et le force à repousser la frontière de ses propres limites, à remuer ces certitudes, à examiner ses incertitudes. Comme dans la majeure partie des quêtes, le héros se fait de nouveaux amis. Ici en l’occurrence, il s’agit de deux enfants-esprits conçus par la Terre-Mère, une entité abstraite dont nous découvrons la fonction au bout de quelques pages. L’un de ces personnages se fait contaminer par un mal mystérieux, se matérialisant par des traces noires qui vont progressivement recouvrir son corps… est-ce un clin d’œil à « Princesse Mononoké » ?

Je sors perplexe de cet album, pas certaine d’avoir perçu tous les tenants et les aboutissants, pas certaine d’avoir compris la morale de l’histoire… pas certaine d’en garder un quelconque souvenir.

Les premières planches sur Digibidi.

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Lectures Jeunesse

 

Trappeur de rien - Pog - Priou © Editions de la Gouttière - 2016
Trappeur de rien – Pog – Priou © Editions de la Gouttière – 2016

Trois amis se retrouvent pour passer un week-end en forêt. Ils ont prévu de chasser ensemble le caribou. Georgie et Mike se réjouissent de la présence de Croquette dont les talents de chasseur ne sont plus à prouver. Passée la première soirée conviviale au chalet de montagne, voilà nos compères qui sortent pour leur première journée de chasse. Toutes les conditions sont réunies pour que la journée soit réussie : la météo est clémente, les sujets de discussions ne manquent pas, le pique-nique est parfait… et au détour d’une colline, un caribou broute paisiblement.

« Caribou » est le premier tome d’une nouvelle série jeunesse scénarisée par PoG (qui a réalisé « Blanche » paru aux Editions Margot en 2013). Le ton est convivial et amusant, le lecteur profite pleinement du plaisir de chacun des trois personnages à passer ce week-end ensemble. L’humour est au rendez-vous et leur complicité fait plaisir à voir. Les illustrations de Thomas Priou sont épurées et permet au petit lecteur de suivre les pérégrinations du trio. La rondeur du dessin, les couleurs ludiques, les tics et traits de caractères qui font la personnalité de chacun, le fait d’évoluer dans un monde anthropomorphe sont autant invitent à la lecture.

Pour autant, nous nous sommes ennuyés. Les transitions entre les différentes scènes sont absentes et donnent l’impression que l’histoire saute en permanence du coq à l’âne. Excepté quelques sujets de discussions, le récit s’appuie beaucoup trop sur la complicité qui existe entre les trois lascars et il est difficile de trouver sa place dans ce groupe, laissant le lecteur spectateur. Le dénouement tombe de manière abrupte, ne prend pas le temps de mettre des mots sur ce qui vient de se passer… laissant au parent qui accompagne la lecture le soin de décoder ce qui vient de se passer.

Mon fils s’est finalement demandé ce que l’histoire voulait raconter même s’il a compris l’essentiel. Depuis la lecture, l’album est sagement rangé sur les étagères et je doute qu’il en ressorte un jour.

La fiche de présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

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Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011
Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011

« Ourson abandonné par sa mère, Waluk se sent l’être le plus malheureux de la Terre entière. Tiraillé par la faim et le manque de sommeil, il ne peut survivre tout seul. Jusqu’à sa rencontre avec Esquimo, un vieil ours qui le prend en affection. Commence alors l’apprentissage du jeune Waluk pour une vie où l’insouciance n’a pas sa place. Il doit surtout se défier d’un adversaire redoutable : l’homme. » (synopsis éditeur).

Première lecture de cet album avec Kentin [mon cadet] qui n’avait encore jamais lu cet album. Convaincu par les arguments dithyrambiques de son grand frère à l’égard de cet ouvrage, Kentin a donc demandé à le découvrir avec moi. Puis lui aussi, l’accroche avec le duo d’ours (Waluk et Esquimo) fut immédiate.

Me concernant, ce fut un réel plaisir de relire cet album dont je gardais un bon souvenir. Fable écologique, le récit sensibilise le jeune lecteur à la question de l’environnement et au comportement irrespectueux de l’Homme à l’égard de la nature et des animaux. Emilio Ruiz a trouvé le ton adéquat pour aborder le sujet de façon critique sans que l’enfant soit mis à mal. On accès ici au regard de l’animal sur les humains et la manière dont ces derniers malmènent la planète et la modèlent au gré de leurs « caprices ». La talentueuse Ana Mirallès a réalisé les illustrations… ça vaut le coup d’œil.

PictoOKPictoOKJ’avais repéré ce titre au moment de sa sortie et la chronique de Choco m’avait convaincue de l’intérêt de cet album. J’avais « loupé le coche » après la première lecture et, à force de tarder à poser mon ressenti par écrit, j’avais fini par renoncer à l’envie de rédiger une chronique. Il n’est jamais trop tard pour bien faire et même si celle-ci est succincte, je souhaitais profiter de l’occasion pour inviter les lecteurs qui ne connaîtraient pas « Waluk » à le découvrir.

Public : à partir de 6-7 ans.

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Romans

 

Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013
Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013

Trois nouvelles mettant en scène le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Trois enquêtes en bord de Seine. La Seine comme un personnage à part entière, témoin d’un crime ou confidente des pensées d’Adamsberg qui vient la côtoyer pour laisser naviguer ses pensées, « brasser des nuages » comme on peut lire souvent dans les romans de Fred Vargas.

« Salut et Liberté », la première nouvelle, se place en pleine chaleur estivale. Un jour d’été, Vasco, un clochard, s’installe sur le banc qui se trouve en face du Commissariat. Dès 9 heures il est à son poste. Toute la journée durant, il observe le ballet des flics qui entrent et sortent du bâtiment. De temps en temps, l’un d’entre eux vient discuter un peu avant de retourner vaquer à ses occupations. A mesure que les semaines passent, Vasco s’installe. Il amène tout d’abord un porte-manteau puis un lampadaire qu’il pose à côté du banc et qu’il emporte chaque soir lorsqu’il rentre chez lui. Au cours de cette période, Adamsberg reçoit les lettres anonymes d’un homme. Ce dernier prétend avoir assassiné une femme et annonce déjà son prochain meurtre. Le temps presse et certains éléments contenus dans les lettres laissent à penser que le tueur rode non loin du Commissariat. Il va solliciter Vasco pour tenter d’obtenir son aide.

« La Nuit des brutes » est une courte enquête policière sur le meurtre d’une femme pendant la nuit de Noël. Le corps de cette dernière a été retrouvé flottant dans la Seine plusieurs jours après le crime. Mais les poches de la défunte sont vides. Rien ne permet de l’identifier. L’enquête piétine. Un étrange énergumène va attirer l’attention d’Adamsberg sur un détail des plus inattendus.

« Cinq francs pièce » où Pi, le clochard assiste au meurtre d’une dame de la haute-société. Au fil des jours, le vagabond sympathise avec le commissaire. Cette nouvelle a été adaptée en bande dessinée par Edmond Baudoin. J’avais parlé de cet album – intitulé « Le Marchand d’éponges » – dans cet article.

PictoOKUn ouvrage agréable pour ceux qui apprécient la série mettant en scène le Commissaire Adamsberg. Ces trois nouvelles sont aussi un bon moyen de se sensibiliser à cet univers polar même si on déplore l’absence de la quasi-totalité des personnages secondaires. Seul Danglard, l’adjoint d’Adamsberg, apparaît dans « Salut et Liberté ».

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Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013
Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013

« Le 14 février 1989, Salman Rushdie reçut un coup de téléphone d’un journaliste de la BBC : il avait été « condamné à mort » par l’Ayatollah Khomeiny. Son crime ? Avoir écrit Les versets sataniques, un roman accusé d’être « contre l’Islam, le Prophète et le Coran ».

Ainsi commence l’extraordinaire histoire d’un écrivain devenu clandestin, changeant sans cesse de domicile, sous la protection permanente d’une équipe policière. Comment continuer à écrire ? À vivre des histoires d’amour ? Vaincre le désespoir et se relever ? Salman Rushdie nous raconte l’une des plus importantes batailles de notre époque pour la liberté d’expression. Il dit les réalités parfois cruelles, parfois comiques, d’un quotidien sous surveillance armée, retrace ses combats pour gagner le soutien des gouvernements, réfléchit au rôle de l’écriture dans nos sociétés » (synopsis éditeur).

Très factuel ce roman autobiographique qui relate les onze années de « cavale » de Salman Rushdie. Protégé par les services de police anglais, contraint à vivre caché pour se soustraite à la menace de mort qui plane sur lui depuis que l’Ayatollah Khomeiny a prononcé une Fatwa suite à la publication des « Versets sataniques ». Publiée le 14 février 1989, la fatwa oblige Rusdhie à vivre dans la clandestinité. Plusieurs mois après, à la demande des services de police qui assurent sa protection, il choisit le pseudonyme de « Joseph Anton » pour pouvoir effectuer un minimum de transactions (retrait bancaire, location d’un logement, réservation d’un hôtel…).

Ce retrait forcé de la société le terrasse. Au début, il n’y croit pas, il ne parvient pas à se rendre compte ce que cela implique. Il a également peur pour la vie de son fils. Puis, la sidération et la peur pour sa propre intégrité physique prennent le dessus avant de laisser la place à la révolte, qui sera chassée à son tour par la résignation. Peu à peu, il apprend à trouver de nouveaux repères, à accepter l’inacceptable mais jamais au grand jamais il ne cessera de dénoncer cette atteinte à la liberté d’expression. Et jamais au grand jamais il n’a centré le combat sur sa propre personne, cherchant en permanence à sensibiliser les autres acteurs du monde littéraire au diktat que tente d’imposer l’islam.

Ce témoignage s’ouvre sur une longue présentation de son parcours. Il se présente, parle de ses origines indiennes, de ses parents, de son choix d’orientation universitaire qui l’amène à s’installer seul en Angleterre. Durant cette période d’études, il se cherche, a du mal tisser des relations amicales, se questionne en permanence sur ses racines. C’est à cette époque qu’il commence à s’intéresser à la religion dans le cadre d’une recherche qu’il effectue pour mener à bien un mémoire qu’il doit rendre. Il trouve-là, sans le savoir, des éléments qui enrichiront sa réflexion et aboutiront – quelques années plus tard – à la finalisation des « Versets sataniques ». Le récit s’oriente ensuite naturellement vers les prémices de la rédaction des « Versets sataniques », comment le roman a lentement pris forme dans son esprit puis sur le papier. On comprend l’importance que revêt pour Rusdhie le fait de définir clairement la notion d’identité ; il ancre de plus en plus sa vie en Angleterre mais voyage régulièrement en Inde, pays de ses racines.

Il décroche plusieurs boulots alimentaires qui lui permettent de subvenir à ses besoins et de consacrer son temps libre à l’écriture. Ses premiers romans sont publiés tandis que l’ébauche des « Versets sataniques » continue de croupir dans un coin de son bureau, à végéter dans un coin de sa tête. Il se décrit comme un homme qui reste à l’affût de tout, des autres comme de l’actualité ; il emmagasine des détails qui lui permettront de donner forme au roman qui a fait éclater le scandale.

Il s’arrête longuement, et à plusieurs reprises, sur son rapport à l’écriture et la place de la littérature dans la société. Il partage également de nombreuses réflexions sur le rapport que l’individu nourrit avec la société comme avec la religion, sur l’amitié, sur le processus de création.

Il décrit ces onze années de clandestinité, critique la position du gouvernement à son égard, l’amitié qu’il a nouée avec certains agents chargés de sa protection. Les premières années sont marquées par la lente acceptation de la peur, l’aboulie, le manque d’inspiration, les multiples points de chute où il vivra temporairement… Puis, le retour à une forme de stabilité est permis via l’achat d’une maison londonienne, la reprise de quelques meeting littéraires en Angleterre comme à l’étranger.

PictomouiUn roman intéressant mais contenant de nombreuses tergiversations. Régulièrement, je posais « Joseph Anton » pour ne pas me lasser de ce long témoignage descriptif. Bien que j’appréhendais de perdre le fil de ma lecture, j’ai pu constater à chaque fois la facilité avec laquelle on reprend la lecture de cet ouvrage. L’auteur cherche peut-être trop souvent à se justifier…

Extraits :

« C’était bien là le sens de cette phrase qui revenait sans cesse. Il l’a fait exprès. Evidemment, il l’a fait exprès. Comment pourrait-on écrire le quart d’un million de mots par accident ? Le problème c’était, comme aurait dit Bill Clinton, ce qu’on pensait qu’il avait fait. L’étrange vérité, c’est qu’après deux romans directement liés à l’histoire publique du sous-continent indien, il considérait son nouveau livre comme beaucoup plus personnel, comme une exploration intérieure, sa première tentative de créer un monde issu de son expérience d’émigré et de sa métamorphose. Pour lui, c’était le moins politique de ses trois livres » (Les Versets sataniques)

« Au moment où un livre quitte le bureau de son auteur, il se transforme. Même avant que quiconque ne l’ait lu, avant que les yeux d’une autre personne que son créateur n’aient pu découvrir la moindre phrase, il est devenu irrémédiablement différent. Il est devenu un livre qui peut être lu et qui n’a plus besoin de son auteur. Il a acquis, d’une certaine façon, son libre arbitre. Il va entamer son voyage dans le monde et l’auteur n’y peut plus rien. Lui-même, quand il en revoit des passages, les lit différemment à présent que d’autres peuvent le lire. Les phrases semblent différentes. Le livre a pris son essor dans le monde et le monde peut le réinventer. » (Les Versets sataniques)

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On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014
On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014

« David Thomas est le maître de l’instantané : ces microfictions sont autant de moments où la vie se fige, tragique ou drôle, au fond qu’importe.

Une femme n’a de plaisir que si on lui lit du Pierre Louÿs pendant l’amour. Deux anciens amants se rencontrent sur le trottoir et n’ont plus rien à se dire.

Un homme vole un rôti comme un acte de folie. Absurde ? Tendre ? Décalé ? Ce livre d’un charme fou ne pourra que séduire celles et ceux qui préfèrent le rire aux larmes. » (synopsis éditeur).

Ce recueil de nouvelles nous permet de côtoyer, le temps de quelques pages, des hommes et de femmes qui se livrent à l’aide d’une émotion, d’un ressenti. En réaction à une situation donnée, à un problème qu’ils rencontrent, à un sentiment qui les touchent… le flot de leur réflexion et de leur pensée nous est livré. Humour, dérision, cynisme… tout est bon et la plume de David thomas se charge de donner du sens à ce qui ne l’est pas.

PictoOKUn cadeau de Noukette que j’ai savouré pleinement. Les chroniques de Noukette, Moka et Jérôme… je vous invite à les lire, mon billet n’est qu’un prétexte à partager le plaisir que ce roman leur a procuré.

Une mise en bouche ? :

« J’ai parfois la sensation de m’accrocher de plus en plus aux aspérités de la vie. Ce qui me paraissait comme insignifiant il y a trente ans me semble aujourd’hui lourd, laborieux. Jeune, je n’étais curieux de rien mais je m’émerveillais de tout ; aujourd’hui, si je suis curieux de bien des choses, pratiquement plus rien ne m’étonne. J’étais prêt à tout croire alors que, maintenant, je ne crois presque en plus rien. Avant, j’avais peu d’opinions mais je parlais beaucoup et, paradoxalement, depuis quelques années, plus mon jugement s’aiguise, se précise, s’affine, et plus je me tais. A vingt ans, je voulais rencontrer le plus d’hommes possible, à présent je n’aspire plus qu’à voir la terre et ses paysages » (On ne vas pas se raconter d’histoires).

Le Peuple des Endormis (Tronchet & Richaud)

Richaud - Tronchet © Futuropolis - 2016
Richaud – Tronchet © Futuropolis – 2016

Un narrateur marqué au fer rouge par les lectures que lui faisaient sa mère. Loin de proposer à l’enfant des univers imaginaires tirés des contes de Perrault ou des fables de La Fontaine, il a ainsi été le spectateur attentif et terrifié de « L’Enfer » de Dante.

Pas de lions ni de renards, mais un terrible escalier qui conduisait aux entrailles de la terre. Chaque visite de ces souterrains où bouillaient les âmes me terrifiait. (…) Puis ma mère refermait la porte et me laissait en pâture aux âmes des damnés.

C’est ainsi que Jean – le narrateur – se présente à nous, narrant son expérience et débutant son témoignage, une confidence qui prend le temps de s’installer, qu’il fouille sur environ 140 pages.

On perçoit donc rapidement la part du monde imaginaire et des terreurs enfantines qui ont peuplé son enfance. Une enfance solitaire. Unique enfant d’une famille d’aristocrate, il a reçu une éducation stricte. Chaque jour, son précepteur lui impose de se confesser puis débute la journée d’apprentissage. Celle-ci sera relatée dans les détails à la mère qui aménagera la soirée en tenant compte de la nature des faits qui lui sont rapportés, entrainant des privations de nourriture notamment. Heureusement, le narrateur a une planche de salut : un carnet à dessins.

Quant à son père, il était investi dans son travail à l’extrême et quasi absent de la vie quotidienne. La mère régentait la maison. Pourtant, c’est bien ce père mystérieux qui va lui permettre de s’ouvrir au monde par le biais du « peuple des endormis » et, plus tard, de découvrir les terres africaines et la belle Cauris.

Première édition en intégrale de ce diptyque paru en 2006 et 2007 (chez Dupuis). Un récit où le jeune narrateur est aux proies avec des figures parentales austères. Une mère autoritaire, bigote et distante. Un père absent, du moins lorsque le récit commence. Un père qui – après avoir découvert que son fils se passionnait pour le dessin – décide de l’initier à sa passion : la taxidermie. Et ce soudain changement dans la relation père-fils va fortement impacter l’emprise de la mère sur son enfant, reléguant également le précepteur au second plan. Malheureusement pour le jeune homme, les auteurs ont décidé de le malmener. Son père meure prématurément ; les pas de Jean le mènent malgré lui chez un client de son père : Monsieur Dunan, un homme extravaguant, vivant de ses chimères et posant un regard absent sur le monde, le prend sous son aile et l’intègre au projet fou qu’il a de partir en Afrique.

Là-bas, le village était comme perdu entre une terre et un ciel trop grands

Un dessin sec et nerveux que les couleurs parviennent à adoucir légèrement. Une narration généreuse, parfois verbeuse, qui met en scène deux personnage : l’enfant (personnage principal qui s’épanouit au contact de son père, ce dernier l’incitant à exploiter son talent de dessinateur) et le père (personnage secondaire aveuglé par son ambition de perfectionner l’art auquel il s’adonne). Le contexte historique (milieu du XVIIème siècle) sert de support à cette épopée qui prendra rapidement la forme d’un voyage initiatique.

S’ouvrit alors une parenthèse enchantée. Je n’oublierai jamais la caresse du vent, le poids du ciel sur mes épaules… J’avais l’impression de naître

Jean, bien qu’il soit le personnage principal de ce récit, est dans l’observation permanente. De fait, on a souvent l’impression qu’il n’est qu’un personnage secondaire, se cachant derrière son témoignage et mettant sans cesse les autres au premier plan.

Invariable construction en gaufrier. La structuration varie peu et chaque planche propose invariablement ses trois lignes, elles-mêmes découpées en deux cases (voire une plus occasionnellement). Pas de lassitude pour autant durant la lecture, le scénario nous tient en haleine et les rebondissements, parfois improbables, contribuent à susciter l’intérêt que l’on peut porter à cette intrigue et la curiosité grandissante que l’on ressent à l’idée d’atteindre le dénouement. Le dessin est sec, peu soigné. Il pique un peu je trouve mais a l’avantage d’accentuer les spécificités de chaque personnalité présente dans ce récit. Et bien que le jeune héros semble totalement dépassé par les événements, il nous sert de guide. Sa naïveté à décrire une situation et/ou une émotion suffit largement pour que le lecteur chemine, s’approprie la scène et la problématique qui peut y être associée. On a l’impression que ces aventuriers du dimanche se représentent très mal ce à quoi ils sont confrontés et que, de fait, cette méconnaissance les sauve des pires dangers. La chance insolente qu’ils ont est réelle et donne un côté surréaliste à l’ensemble. Il serait dommage de penser que tout cela se résume à une farce même si parfois, c’est à se demander si certaines scènes ne relèvent pas de l’hallucination.

De nombreux thèmes sont abordés : la colonisation et la domination que les européens exercent sur les peuples noirs (pour lesquels ils n’ont absolument aucune considération), Jean rencontre une jeune sénégalaise et expérimente la question des sentiments, Jean découvre le racisme mais ne le comprend pas de suite, Jean découvre une autre culture que la sienne et n’en prend pas la mesure immédiatement. Jean est un Candide. Il cherche ses repères, il aspire à comprendre le monde qui l’entoure et tente de s’appuyer sur ses pairs mais, contre toute attente, il comprend vite qu’il devra se débrouiller seul.

PictoOKBien que je sois restée très détachée des personnages et de ce qui leur arrive, j’ai apprécié cet album atypique. Les personnages grattent, leurs répliques piquent, le pouvoir qu’ils s’octroient sur « les nègres » dérange… on se questionne et finalement, grâce à la perception du monde que nous propose ce « Candide » d’un nouveau genre, le lecteur saisit facilement la réflexion qui lui est proposée.

Le Peuple des endormis

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Didier TRONCHET

Scénaristes : Frédéric RICHAUD & Didier TRONCHET

Dépôt légal : mai 2016

144 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-7548-1725-7

Bulles bulles bulles…

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Le Peuple des endormis – Richaud – Tronchet © Futuropolis – 2016

 

Alcibiade (Farnos)

Farnos © La Joie de Lire – 2015
Farnos © La Joie de Lire – 2015

Alcibiade est encore un enfant lorsqu’il fait son baluchon et entreprend un voyage qui le conduira toujours plus à l’Est. Il a décidé d’aller voir le Grand Sage pour que ce dernier lui prédise quel sera son destin. Ce qu’Alcibiade ne sait pas, c’est que sa route sera longue est semée d’embûches.

Lors de sa quête, il rencontre brigands et créatures fantastiques, des individus qui deviendront ses amis et lui fourniront de précieux conseils pour affronter les dangers qui l’attendent.

Tout a commencé en novembre 2015 lorsque Gilles Labruyère me contacte après avoir visité le Bar à BD. Surprenante et agréable démarche d’un auteur qui m’invite à l’échange non pas pour que je présente son travail… non… mais me recommande la lecture d’Alcibiade. « Modeste, inventif, doux, prenant… » me dit-il. En quelques clics je visite son blog puis m’empresse de trouver des informations sur cette pépite que l’on me conseille de découvrir. Démarche atypique, spontanée, surprenante… Puis, quelques autres clics sont nécessaires pour découvrir le site de Rémi Farnos, l’univers « Alcibiade », les planches… Je suis intriguée et convaincue que la lecture est à tenter et je profite d’Angoulême, de ce rythme entraînant et du fait que Noukette et Framboise ont aussi décidé de se le procurer. L’attente ensuite, celle-là même qui est nécessaire pour que l’album traverse la France et tombe entre les mains de Jérôme. La lecture commune était une évidence.

Je suis partie confiante, j’ai emboîté le pas d’Alcibiade sans aucune appréhension. Son petit baluchon ne semblait pas bien lourd, il partait le cœur léger, convaincu par le bien-fondé de sa quête. Le voyage quant à lui semblait être une entreprise colossale vu son jeune âge, son manque d’expérience. Très tôt, le premier obstacle se présente en la personne d’un brigand qui souhaite le détrousser. Heureusement, un bon samaritain passe par là et tire le petit Alcibiade de ce mauvais pas. L’ouvrage est court puisqu’il ne compte que 36 pages pourtant, le lecteur a tout le temps de savourer cette épopée. En utilisant un découpage classique en gaufrier, Rémi Farnos nous oblige à scruter chaque case puisque celles-ci sont petites, quatre vignettes par bande, cinq bandes par page. Tout y semble minuscule. En scrutant, on s’immisce davantage dans l’univers. On imagine le courage de cet enfant audacieux qui, inconscient des dangers, risque sa vie pour réaliser son rêve. Courageux car si l’on en croit l’histoire de son homonyme, on se dit que ce prénom est propice à décupler les forces.

Au long de sa quête, Alcibiade va mûrir, s’aguerrir. Rémi Farnos accompagne le lecteur dans cette quête identitaire, l’invite au voyage ; pour se faire, l’auteur nous guide à l’aide des coloris de l’album qui changent à chaque fois que l’on tourne une page. L’enfant tire leçons de ses erreurs, lie des amitiés notamment avec un vautour qui sera à la fois son compagnon de route, son confident et son ami. Les épreuves sont nombreuses comme ce minotaure furibond qui les attend à la sortie d’un labyrinthe, ou ce colosse quiconque le croise de franchir la frontière qu’il garde, ou bien encore ce géant qui répond au nom d’Hannibal et qui semble bien décidé à en découdre avec Alcibiade.

PictoOKDans cet univers médiéval où les animaux sont dotés de la parole, il n’est pas surprenant de croiser des êtres chimériques (issus de la mythologie ou de références littéraires plus récentes). Le plus surprenant, pour le lecteur, est la nécessité de changer ses habitudes de lecture, de suivre les mouvements du jeune héros qui se balade naturellement sur la planche, la traverse en diagonale puis remonte d’une ligne comme il remonterait un sentier sinueux. Très joli, drôle et touchant, je n’ai pu m’empêcher de comparer cette dynamique narrative à celle des « Trois Chemins » (Lewis Trondheim & Sergio Garcia).

Petit Ulysse qui fait un long voyage s’en retournera-t-il plein d’usage et raison, vivre entre ses parents le reste de son âge ? Bien que prévisible, le dénouement surprend le lecteur. Un bel album jeunesse à mettre entre les mains de tous les curieux.LABEL LectureCommune

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Noukette et Jérôme !

Je remercie Gilles Labruyère pour son conseil de lecture et vous invite à lire la chronique de Lunch.

Alcibiade

One Shot

Editeur : La Joie de Lire

Collection : Somnambule

Dessinateur / Scénariste : Rémi FARNOS

Dépôt légal : août 2015

ISBN : 978-2-88908-288-9

Bulles bulles bulles…

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Alcibiade – Farnos © La Joie de Lire – 2015