Mes quatre Saisons (Nicoby)

Nicoby © Dupuis – 2020

Au printemps, Nicoby se rappelle les préoccupations qu’il avait à 20 ans. Il dessine à tout-va depuis l’enfance, a des idéaux à revendre, les pieds sur Terre et la tête dans les nuages. Il rêve de faire de la BD mais la réalité économique le force à trouver une autre orientation… une alternative.

C’est aussi à cette période que L’Association commence à se monter et propose une ligne éditoriale tout à fait nouvelle. Cet éditeur alternatif montre ainsi à tous que la BD sait faire autre chose que des albums « grand public » et apporte un vent nouveau à ce secteur éditorial. La « BD d’auteur » a désormais voix au chapitre et cela donne quelques perspectives à Nicoby.

« C’est peut-être ça l’aventure : raconter un truc chiant en essayant de le rendre intéressant. La BD en pleine mutation. »

Tout en poursuivant des études – qu’il perçoit pourtant comme une voie de garage -, Nicoby ne perd pas de vue son rêve de toujours : vivre de son dessin. Aujourd’hui, il a la quarantaine. Il vit de son art. Un artiste-auteur qui continue à nourrir à chaque occasion sa passion pour la BD.

« La vie d’auteur de bandes dessinées, c’est surtout un long face-à-face avec soi-même. Une vie d’ascète, de moine solitaire. »

S’enchaîne la vie au rythme des saisons. A l’été, des rencontres pour récupérer des planches pour les expositions de la prochaine édition de Quai des Bulles. L’automne et son lot d’idées géniales pour des albums à venir. L’hiver et l’aggravation de l’état de santé de sa mère ; elle souffre d’Alzheimer. La mémoire friable de sa mère lui donne l’envie de retracer l’histoire familiale… et la sienne peut-être aussi un peu.

On parcourt ainsi une année de la vie de Nicoby. Bilan en humour avec des anecdotes de son parcours personnel et professionnel.

J’aime foncièrement Nicoby depuis que j’ai lu « Les Ensembles contraires » … cela fait une dizaine d’années maintenant. Depuis, j’ai saisi chaque occasion de le lire, même quand il ne s’occupe « que » de réaliser les planches d’un album (dans « 20 ans ferme » par exemple). Son regard sur le monde, sur la vie, son parcours… il me touche et fait mouche.

Sa passion pour la BD ne fait que grandir depuis ses 10 ans sans prendre une place dévorante. Il la dompte comme il peut, souvent du fait de contraintes budgétaires. Il aménage finalement sa vie professionnelle autour de sa passion de gosse qu’il ne cherche pas à cacher. Je trouve ça chouette de le voir s’extasier devant l’original d’une planche de Sempé ou de Franquin. C’est aussi agréable que le fait de pouvoir profiter de l’euphorie et de la satisfaction qu’il ressent à travailler sur un nouvel album de « Tif et Tondu » … projet qu’il appréhende comme une petite madeleine de Proust, un moyen de retrouver le même plaisir qu’il avait – gamin – à dévorer les tomes de la série. Tout cela fait largement contre-poids avec le fait de bouffer du pain noir du fait de son activité professionnelle qui a son lot d’incertitudes…

Le dessin est d’une bonhommie chaleureuse. Le propos sonne comme une confidence. Nous voilà bien accueilli dans cette lecture par un artiste fort fort généreux !

Nicoby nous offre un témoignage d’une spontanéité folle. Le propos est bourré d’autodérision. Il ne cache rien du manque de confiance qui le taraude parfois. Il nous ouvre son quotidien entre sa vie de famille et enfants à récupérer à la sortie de l’école, ses journées de travail qui sont souvent un long tête-à-tête avec lui-même, ses rencontres avec d’autres auteurs pour préparer Quai des Bulles (il est l’un des trois directeurs artistiques du festival), des soirées organisées par les éditeurs qui sont autant d’occasions de rencontrer des amis et de lier de nouvelles connaissances. Cet album est autant d’occasion de revenir sur son parcours, ses albums, les affinités qu’il a tissées avec d’autres auteurs (Sylvain Ricard, Etienne Davodeau, Eric Aeschimann, Didier Tronchet…)

La chronique de Branchés culture.

Mes quatre Saisons – Première Partie

Editeur : Dupuis / Collection : Aire Libre

Dessinateur & Scénariste : NICOBY

Dépôt légal : octobre 2020 / 216 pages / 22 euros

ISBN : 979-1-0347-5031-3

Riad Sattouf : Les Cahiers d’Esther #5

Sattouf © Allary – 2020

Billet de Pierre (16 ans)

Les cahiers d’Esther, Histoire de mes 14 ans, est le cinquième opus de la saga des Cahiers d’Esther. Dans ce tome, Esther est en 4ème et nous raconte les nombreux évènements de son année scolaire comme les gilets jaunes ou la mort d’Aznavour mais aussi des évènements qui se sont déroulés dans un cercle plus privé notamment sa vie au collège ou en famille.

J’ai beaucoup aimé ce tome, en effet il ne donne pas l’impression d’être trop court ni trop long. On y retrouve de nouveaux personnages ce qui apporte un peu de fraîcheur ! Et je trouve ça incroyable de poursuivre les aventures de cette héroïne tout en essayant de ne pas s’écarter de la réalité. Cet équilibre est plutôt bien respecté ce qui fait que cette série de BD est peut-être la meilleure que j’ai jamais lu car elle est toujours intéressante à lire et drôle surtout ! Ce tome est aussi, pour moi le meilleur de la série ! La page 46 « Le délire » est ma préférée car je déteste les trottinettes !!! « Bref ceux qui font de la trottinette sur les trottoirs à fond : faites-vous écraser par un camion SVP ». J’ai beaucoup ri !

Avis de Victoria (12 ans)

J’ai beaucoup aimé retrouver Esther et ses histoires. Elle ressemble assez aux élèves de mon collège et elle me fait rire ! Et ça fait drôle que toute sa vie privée (oui je sais que c’est quand même un personnage de BD) soit exposée. Esther dit tout ce qu’elle pense et ça me plait ! Ma page préférée c’est « Pas de pitié », malgré les gros mots ! Je m’y suis trop reconnue avec mes amies ! « Alerte j’adore mes copines MDR »

Avis de la vieille mère

J’aime Riad et Esther. Ils sont très frais tous les deux, très forts également ! Le tome 5 des « Cahiers d’Esther » dépote toutafé. En effet Esther a grandi. Elle a maintenant 14 ans, elle a « décidé de lâcher prise et de confier son sort au destin » ! Esther a changé, elle s’intéresse un peu plus au monde, elle s’affirme, revendique (ahhhh la géniale scène du débat et de l’affrontement avec le père et le frère !) et en même temps elle « s’en bat trop trop les couilles de tout de ouf » ! Elle a du style et du caractère. Elle dit de façon très frontale et légère à la fois ce qu’elle pense et ce qu’elle vit. C’est sans doute le tome qui m’a fait le plus « goleri ». C’est peut-être une histoire de contexte mais c’est surtout parce que la vérité dite par la bouche d’Esther est absolument réjouissante. J’adore « trop mais trop » Esther ! Et puis le voyage en Espagne m’a comme qui dirait rappelé des souvenirs ! Franchement (« sur la vie de ma mère ») :Meilleur tome ! « C’est tout ce que je voulais dire » !

Extrait : Les manteaux

« C’est l’hiver, on se les gèle grave, et je suis sûre que vous vous êtes déjà demandé « Mais pourquoi donc est-ce que les jeunes mettent pas de manteau quand il fait froid ? Avouez ! Alors déjà, une chose : c’est pas tous les jeunes, juste certains. Et c’est pas parce que les manteaux sont sont lourds, gros, moches ou autre. Je suis pas spécialiste mais pour moi la réponse est juste simple et évidente, et on la comprend tout de suite en regardant l’image ci-dessous qui montre la cour de mon collège de gros bourgs… »

Les Cahiers d’Esther, tome 5 – Sattouf © Allary – 2020

Le billet des mioches est aussi à retrouver sur le site de France info « Les enfants des livres » (par ici : https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/les-enfants-des-livres/les-enfants-des-livres-hippocampus-la-nouvelle-serie-palpitante-de-bertrand-puard-et-le-chapitre-12_3989129.html)

Au rendez-vous de « La BD de la semaine » qui est posé chez Noukette.

L’Album de l’année (Fabcaro)

Une année. 365 jours. 365 cases… une case pour un jour… une logique implacable…

Juste avant de sortir cet album, Fabcaro avait entrepris de visiter son enfance en la vitriolant de-ci de-là d’absurde, en la saupoudrant d’un sentimentalisme parfois un peu grinçant (mais délicieux) et en l’arrosant d’une grosse louche (que dis-je ! d’une marmite !) d’humour (comme il sait si bien le faire). Cette trilogie de l’enfance est regroupée dans l’intégrale « Steak it easy » [et qui compile donc Le steak haché de Damoclès, Droit dans le mûr et Like a steak machine].

« Semaine 1 – 1er-4 janvier 2009. Janvier sous la neige, gastro en Norvège. »

Fabcaro © La Cafetière – 2011

Changement de registre ici bien qu’il continue à parler d’un sujet qu’il (ne) semble (pas) toujours maitriser : lui-même.

Pour l’occasion, on plonge dans son quotidien (sur lequel il reviendra en 2017 avec « Pause » ).

« Semaine 16 – 13-19 avril 2009. Entre l’arbre et l’écorce va la cruche à l’eau qu’à la fin. »

Voici donc une éphéméride à la sauce Fabcaro. Pas de sensationnel. Du quotidien pur et dur déformé avec une loupe un peu sarcastique, un peu dépitée, un peu ironique. Pour chaque jour, un « temps fort » de la journée est illustré. On y retrouve un brin de jardinage, un apéro chez les voisins, la déprime amoureuse de sa grande fille, un essai de vélo sans les petites roues pour sa cadette, une recherche internet, une drôle de réflexion métaphysique et foison de pensées existentielles d’auteur/de père/de fils/d’homme…, un poil de bricolage, un air de musique, un instant de complicité, une bouffée d’hypocondrie, un tour en voiture, un relent de nostalgie, une virée au supermarché, une séance de dédicace à un festival BD… Du tout, du rien. Du rire… toujours.

« Semaine 32. 3-9 août 2009. En août, fais ce qu’il te plout. »

Chaque semaine est affublée d’un dicton farfelu, d’un autoportrait faisait apparaitre l’auteur à sa table de dessin… en train de réfléchir à la vignette à réaliser pour le jour. Beaucoup d’autodérision dans cet album sans prétention. Les jours s’égrènent, chapelet d’anecdotes banales et loufoques… et toujours cette capacité folle à jouer du comique de situation.

« Semaine 47. 16-22 novembre 2009. Une fois n’est pas coutume, mais elle y contribue. »

Ça détend. C’est plaisant, vraiment divertissant… du moins c’est un humour qui me plaît beaucoup et dans lequel je me retrouve.

Il y a d’autres excellents albums de Fabcaro sur le blog, à vous de les trouver : Carnet du Pérou, Zaï Zaï Zaï Zaï, La Bredoute, -20% sur l’esprit de la forêt, Talk show, Et si l’amour c’était aimer ?, Amour, Passion & CX Diesel, Hey June.

Un petit album déridant que je partage à l’occasion de « La BD de la semaine » ; le rendez-vous est donné aujourd’hui chez Moka.

L’Album de l’année (one shot)

Editeur : La Cafetière

Dessinateur & Scénariste : FABCARO

Dépôt légal : avril 2011 / 56 pages / 10,50 euros

ISBN : 978-2-84774-018-9

Traverser l’autoroute (Bienvenu & Rocheleau)

Il en va des jours où la tête nous tourne. Où l’on voit la routine de la vie et que cela donne le vertige. Où l’on tombe sur un, deux, trois objets que l’on a achetés… qu’on a utilisé une, deux, trois fois puis remisés dans un placard, un carton, un garage. On entasse. Et on affiche ses signes extérieurs de richesses sans trop de raison. On a réussi mais réussi quoi ? La jolie maison pavillonnaire est à nous. La belle voiture aussi. On est juste heureux de ça. Et comme tout le monde, on a les ampoules qui grillent et qu’il faudra bien finir par remplacer.

Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Métro, boulot, dodo. On fonde une famille. On a des gosses. On sort de-ci de-là, on côtoie des amis. Puis finalement quoi ? C’est ça la vie !? C’était ça ce que l’on rêvait de devenir ? C’était ça ce que l’on voulait pour nous… rentrer dans le moule ? Reproduire ce qu’on a vécut et devenir la copie conforme de nos parents ??!

C’est en partie les constats que fait André, le narrateur. Enfin, il se demande surtout par quel tour de magie sa vie est devenue si calme. Si prévisible. Comment sa vie s’est retrouvée constituée de riens… Une mer d’huile. Le train-train qui ne le fait plus vibrer, la routine rassurante à laquelle il se raccroche comme une moule à son rocher… Et puis il y a l’ado. L’ado qui le fait s’interroger. L’ado avec qui il cohabite en se demandant comment ils ont fait pour devenir de parfaits étrangers l’un pour l’autre.

« Ma femme s’appelle Danielle. Elle vit « au cas où » , ce qui fait que j’ai parfois l’impression qu’elle ne vit pas vraiment. C’est une des choses qui nous restent en commun après dix-sept ans de mariage. (…) Dire que Danielle et moi, on s’est rencontrés au concert de The Cure, au Forum, il y a une vie ou deux. Qu’est-ce qui nous est arrivé ? »

Et cet ado de 16 ans justement, qui prend la parole. Qui pique par moment la vedette à son père, qui enfile le costume de narrateur. L’ado qui traîne ses revendications molles dans la maison. Puis comme tous les ados, l’ado qui pense que l’herbe est toujours plus verte ailleurs… Alors il se traîne davantage, porter sa propre flemme est épuisant. Il se cherche, s’accroche à des illusions et comme son père, il brasse de l’air et se pose un milliard de questions existentielles.

« Comme là, je vais le passer à envoyer des textos à ma blonde, pis c’est mon ex qui va répondre. C’est la même personne, alors c’est fourrant. On dirait que ça déplace tous mes organes internes comme un cube Rubik. Sans anesthésie. »

C’est sur cette histoire de quotidien sans surprise que Julie Rocheleau pose ses crayons. Elle croque avec générosité la vie morne de cet homme et de son fils, l’habille de couleurs, de rondeurs, de charme. Elle inclut les maladresses de ses personnages. Elle fait revivre les plus beaux souvenirs de l’un, fait vivre les plus beaux fantasmes de l’autre. Puis elle les met sous le feu des projecteurs et les enrobe de toute la magie propre aux souvenirs et aux fantasmes qu’on invoque pour se réchauffer. Forcément, face au beau que l’esprit sait toujours exprimer, le quotidien fait pâle figure. Forcément, quand on sort de ses rêveries, ce qu’on a face à soi est moins coloré, moins rythmé, moins stimulant. On ne va pas se mentir, la vie de ce duo de narrateurs est terne et les couleurs qui l’accompagnent en vont de même. Julie Rocheleau nous le fait bien sentir. Quelques hachures, quelques fonds de case pour faire tapisserie… et puis c’est tout. Les personnages sont d’une blancheur réelle, ils s’effaceraient presque pour se rendre invisibles à la vie qui les attend pourtant. Il y a là, dans ce trait, quelque chose de rassurant et de chaleureux. Pas de strass, exit les paillettes, la vie comme elle vient est un trésor précieux que l’on ne voit plus comme tel tant on y est habitué. D’ailleurs, c’est un peu comme ça qu’André aime sa femme… par habitude.

« Depuis ce soir-là, il n’y a pas eu une journée, presque, où je n’ai pas eu envie de la serrer dans mes bras. Presque. Enfin disons plutôt que je l’aime depuis ce soir-là. La plupart du temps. »

Pour sa première bande-dessinée, la romancière Sophie Bienvenu offre un texte qui parle du couple. De la vie. De l’âge adulte et des responsabilités inhérentes. De la vie de tous les jours et son flot d’impondérables, d’insupportable, d’automatismes. Elle pose un regard amusé sur les moments forts, les étapes qui marquent une vie. Une rencontre. L’arrivée d’un enfant. Et l’adolescence qui accule les parents, les force à réinventer un lien avec ce petit être devenu si grand…

Traverser l’autoroute – Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Vision piquante mais amusée. Difficile de ne pas se voir là-dedans, dans cette expérience-là. Difficile de ne pas se rappeler quand on ces constats-là ont présenté la note. L’autrice vient piquer avec espièglerie en livrant des morceaux choisis de ces questions qui nous assaillent quand on est jeunes parents. Et du bilan qu’on dresse quand on est plus aguerri… et qu’on se dit qu’il est probable qu’on ait raté deux ou trois trucs… Une tempête qui nécessite d’avoir le cœur, les entrailles et surtout les nerfs bien accrochés.

Chère adolescence que Sophie Bienvenu livre comme une période où il est nécessaire de remettre les compteurs à zéro. D’un côté (parent) comme de l’autre (enfant). Elle s’amuse à montrer qu’André (le père) et son fils évoluent dans un même espace-temps mais qu’ils s’ancrent pourtant dans des dimensions parallèles. Il n’y a plus de fil entre eux, ils n’ont plus de ponts pour communiquer. Disparus les sujets de conversations. Dissous les centres d’intérêts à partager. Envolée, la complicité. Rien. Le néant entre deux individus du même sang. C’est très bien vu de leur donner la parole à tour de rôle et puis ça donne un côté comique à l’ensemble très plaisant !

Pour autant, est-ce une fatalité ? Est-ce que les choses sont inscrites dans le marbre ? Qu’est ce qui empêche de faire un pas de côté, de se soustraire aux rouages de la routine… de faire finalement ce pas de côté qui serait pourtant salvateur ? Un album qui pique et qui panse, qui plombe et fait rire. Un bel album donc.

Traverser l’Autoroute (récit complet)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Julie ROCHELEAU / Scénariste : Sophie BIENVENU

Dépôt légal : février 2020 / 88 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-89777-079-2

La Mécanique du Sage (Piquet)

Piquet © Atrabile – 2020

En ce début de XXème siècle, Charles Hamilton vit confortablement à Edimbourg. Une jeunesse sans histoire, une vie bourgeoise douillette, des amis, des conquêtes amoureuses à foison depuis que sa femme l’a quitté. Des soirées festives viennent conclure des journées de flâneries. Et une magnifique petite fille qu’il élève seul.

« Le bruit du monde éloigne l’ombre qui viendra bientôt l’accabler. »

Pourtant, malgré tout ce confort, ce luxe, cette douceur de vivre, Charles n’est pas heureux. Souffrant de bipolarité, Charles fait les frais de ses humeurs capricieuses.

« Je suis en alternance. »

Impuissant face à ce mal qui le ronge, Charles tente de trouver un moyen de guérir… de trouver un équilibre de vie qui écartera les périodes sombres. Il culpabilise de laisser sa fille seule durant de longues journées mais il ne peut se résoudre à rester enfermé chez lui ; il a peur de ruminer. Pourtant, il cherche des solutions mais elles se sont toutes révélées inefficaces. Jusqu’à ce qu’il se tourne vers une forme de littérature peu connue à l’époque : celle prônant le développement personnel. Dès lors, il attrape dans ces textes des idées qui ont chez lui un écho particulier et qu’il tente de mettre en pratique. Tiendrait-il enfin la clé de la guérison ?

« La Mécanique du Sage » est, contre toute attente, un album au rythme tout doux. Malgré les fluctuations d’humeurs qui mettent à mal le personnage principal, nous effectuons cette lecture avec un certain entrain et une vraie gourmandise. On y suit le cheminement d’un homme qui cherche un moyen de soigner sa maladie. Il n’a aucune plainte à énoncer à l’égard de ses phases maniaques durant lesquelles il consomme de façon excessive rapports sexuels, nouvelles amitiés, sorties festives et autres délices de l’esprit (il est notamment très sensible à la littérature)… En revanche, il est lassé de ses phases dépressives qui lui laissent une sensation d’abattement. C’est pour lui un vide gigantesque qui le terrifie. Il souhaiterait trouver un moyen de ne plus être confronté à cette terrible tristesse qui l’assaille par périodes.

Gabrielle Piquet – dont je ne connaissais que ses « Idées fixes » – illustre avec beaucoup de délicatesse le quotidien d’un homme que la vie a choyé… en apparences du moins. Le scénario déplie une chronologie logique qui nous permet d’appréhender simplement l’adulte face auquel on se trouve. On sait donc qu’étant jeune, il a hérité de son grand-père. Riches de cet héritage providentiel, ses parents n’ont pas hésité à faire leurs clics et leurs clacs pour découvrir de nouvelles contrées, laissant leur fils adolescent livré à lui-même et privé de leur affection. Charles Hamilton n’y a vu aucun inconvénient. Au contraire, il était libre de tout et à l’abri du besoin. Il ne se pose même pas la question de son avenir professionnel et il opte pour l’oisiveté. Charles occupe son temps à rêvasser, lire et faire la fête. Pourtant l’argent n’est pas suffisant pour faire son bonheur.

En toute simplicité, l’autrice met son dessin au service de ce personnage hésitant, en perpétuelle quête d’équilibre, fuyant la réalité pour trouver un bien-être qui lui sera longtemps inaccessible. Au contact de cet homme brouillé, une petite fille (sa fille) tente de grandir comme elle le peut. Le trait fin contient pourtant foule de petits détails (décoratifs, vestimentaires, expressifs, floraux…) et cela crée finalement une ambiance assez légère. Le lecteur n’est pas balloté par les humeurs changeantes du personnage. Étonnamment, on lit cet album de façon linéaire puisqu’on reste spectateur de la vie de Charles Hamilton mais on est piqué d’une curiosité amusée qui nous accompagnera d’un bout à l’autre de l’album. Finalement, l’originalité de ce personnage tient au fait que ce bourgeois toujours tiré à quatre épingles a un goût prononcé pour la luxure. Ce qui lui donne un côté espiègle assez inattendu.

Beaucoup de sensibilité dans ce bel album.

Les autres « BD de la semaine » sont chez Noukette !

La Mécanique du Sage (one shot)

Editeur : Atrabile

Dessinateur & Scénariste : Gabrielle PIQUET

Dépôt légal : janvier 2020 / 96 pages / 15 euros

ISBN : 978-2-88923-087-7

Rhapsodie des oubliés (Aouine)

Aouine © Éditions de La Martinière – 2019

« Ma rue raconte l’histoire du monde avec une odeur de poubelles. Elle s’appelle rue Léon, un nom de bon français avec que des métèques et des visages bruns dedans. C’est mon père qui a choisi qu’on débarque ici. Je me dis souvent que ce vieux doit aimer la misère, comme si c’était la femme de sa vie. Une espèce de seconde peau que tu aurais beau laver. Inscrite dans tes gênes, à jamais. Ici, c’est Barbès, Goutte-d’Or, Paris XVIIIe, une planète de martiens, un refuge d’éclopés, de cassos, d’âmes fragiles, de « ceux qui ont réussi à dépasser Lampedusa », de vieux Arabes d’avant avec des turbans sur la tête et des têtes d’avant, de grosses mamans avec leurs gros culs et leurs gros chariots qui te bloquent le passage quand tu veux traverser le boulevard. Des gens honnêtes qui ont toujours l’air de voleurs et rasent les murs pour ne pas qu’on les voie. Une rue où il n’y a pas de femmes qui marchent toutes seules. Une ville dans la ville, monstrueuse et géante, une verrue pourrie sur la carte. »

 

Rhapsodie des oubliés est un roman désiré, aimé avant de l’avoir débuté…

D’abord, parce que l’auteure paraissait incroyable. J’avais drôlement aimé l’entendre causer de son texte à La Grande Librairie. Sa verve, belle et folle, débordait d’énergie, de courage et de chaleur… Aussi, parce que l’histoire contée promettait beaucoup. Elle est celle d’Abad, 13 ans, un garçon un peu mécréant, un peu fripouille, absolument débrouillard, intelligent, vif et déterminé. Un garçon qui devient grand et qui apprend, seul, à faire avec et à se débrouiller dans ce quartier laissé à l’abandon. D’ailleurs, le quartier nommé, parlons-en, lui aussi m’intéressait drôlement : un quartier populaire, un peu de galère, un quartier de Paris que je connais un peu et qui me plaît malgré tout… Et puis, j’aimais les références, celles en creux de Momo (La Vie devant soi) et d’Antoine Doinel (Les 400 coups) que j’ai d’ailleurs retrouvées et qui m’ont, c’est vrai, régalées… Pour finir, parce que la langue d’écriture de Sofia Aouine semblait me convenir : une langue sans concession et « influencée par le roman noir » affirmait la quatrième de couverture, c’est-dire si ça promettait beaucoup ! Bref, tout semblait concorder pour le coup de cœur chéri qui n’est franchement pas arrivé. Ma lecture a été rude, longue et un peu fastidieuse. J’ai dû faire des pauses, lire des merveilles entre : du roman tout nouveau de Guillaume Siaudeau pour la poésie, la beauté et la rigolade, de la jeunesse avec le magnifique texte de Madeline Roth, de la poésie avec le dernier recueil de poèmes de Jeanne Benameur et des BD à foison (dont l’extraordinaire Les Indes fourbes d’Alain Ayroles et de Juanjo Guarnido). Rhapsodie des oubliés m’a pris un temps fou ! Je ne peux pas dire que je ne l’ai pas aimé. En vérité, je ne sais pas bien. Il y a des passages éblouissants, oui, des endroits d’une grande force et d’une grande beauté, qui paraissent justes et qui touchent au cœur. Et puis il y a tout autour, des tas de mots écrits et mis ensemble, côte à côte, qui ont rendu ma lecture un peu laborieuse… Je reconnais cependant l’originalité et le talent d’écriture. C’est une auteure que je suivrai sans aucun doute et que j’adorerai rencontrer pour de vrai…

 

Extraits

« Le jour où vous vous réveillez avec la barre dans le caleçon, la vie commence. J’avais onze ans, j’étais encore un « bébé avec du lait dans les narines et du caca aux fesses », dixit Mme Touré. Puis sont venus les boutons, la voix qui déraille, les angoisses existentielles et le Kiri au bout du sexe. J’ai cherché, longtemps après, ce qui avait pu me mettre la gaule pour la première fois. […] J’en sais toujours rien. Après des débuts difficiles et un quotidien de slips tachés que je cachais sous mon lit, de bosses mal gérées devant les parents et d’une sorte de tendinite de la main tellement ça m’obsédait du matin au soir, je pourrais dire que je suis presque devenu expert malgré moi dans l’art de la bagnette. »

« La seule à qui j’avais presque dit la vérité sur mon « dedans », c’était Gervaise. Une des filles africaines du fond de la rue. Une qui vendait son corps dans le quartier, avec des yeux de chat et un visage d’ange, tout ça sur un corps de pute. Une de celles qui te regardent et tu sens que tu pourras mourir tout de suite avec un aller direct pour le paradis où Dieu t’aurait tout pardonné. »

« Baba il est comme tous les pères de mes copains. Ils ne parlent pas, travaillent comme des esclaves- des boulots de merde qui salissent et éclatent votre corps en morceaux. Ils n’embrassent pas, mangent et dorment tout seuls, font l’amour à maman, juste pour enfanter, et des garçons de préférence. Les filles, c’est que des problèmes. Ils sont comme des ombres à vivre à côté de vous sans vous voir. Les seules paroles dont on pourrait se souvenir quand on est plus âgé, ils les prononcent avec leurs poings. Ils vous évitent mais ils tapent fort, très fort, pour dire qu’ils sont là. Si tu dois trouver un sens à ton existence, ce sera dans les coups de ton père. »

Sélection des 69 premières fois à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/2019/11/04/rhapsodie-des-oublies-sofia-aouine/

Car il faut dire que ce roman est aimé, beaucoup beaucoup, et qu’évidemment il pourrait toutafé vous plaire (malgré mon avis un peu plat et mitigé !).

Rhapsodie des oubliés, Sofia AOUINE, Éditions de La Martinière, 2019.