Trajectoire de femme (Williams)

Williams © Massot éditions – 2021

Metro, boulot, dodo.

Erin Williams vit dans la banlieue new-yorkaise. Chaque jour, elle prend le train pour aller travailler en ville. Pendant les trajets, elle laisse aller ses pensées. Elle voit le regard des hommes se poser sur elle, elle y lit leur désir pour son corps ou leur indifférence… elle y associe ses souvenirs, se rappelle de sa vie passée, des traumatismes qu’elle a vécus et de l’alcool qui était son unique allié.

Sur le tard, elle a rencontré des personnes sur lesquelles elle s’est appuyée. Trouver de nouveaux repères et une autre dynamique de vie était la seule issue pour ne pas sombrer définitivement. Il lui a fallu apprendre à se protéger des hommes et surtout (surtout !) apprendre à s’aimer un peu.

Aujourd’hui, Erin semble vivre de façon mécanique. Elle se lève, déjeune, s’habille, se maquille et sort le chien avant de prendre le train pour aller au travail. Elle a désormais des rituels qui bordent son quotidien. Les frontières d’un espace sécure. Elle est loin, bien loin des prises de risques qu’elle prenait quand elle était plus jeune. Elle a reconstruit sa vie et la maternité lui apporte cette part d’inconnu qui lui permet, pas à pas, de s’apaiser. Dans cette incessante découverte de l’autre qui grandit et s’ouvre à la vie, Erin s’épanouit et mesure le chemin qu’elle a parcouru… elle mesure aussi le décalage avec sa vie d’avant. Plonger son regard dans celui de sa fille est la preuve de toutes les victoires qu’elle a gagné. Elle n’a plus besoin de s’oublier… elle n’a plus besoin d’oublier son corps, elle n’a plus besoin de l’alcool. Le soir, lorsqu’elle rentre chez elle, elle est sereine. Elle a aussi trouvé un emploi où elle s’épanouit… elle s’y investit avec sérieux. Mais durant ses trajets en train ou lorsqu’elle n’est pas occupée, elle est ailleurs… ses pensées cheminent, elle ressasse les souvenirs. Elle repense au passé, elle revoit ces hommes qui l’ont malmenée. Son rapport aux hommes l’a longtemps fait vaciller. Face à eux, elle a été brindille. Avec eux, elle a connu les tourments au point de se détruire et de s’oublier quotidiennement dans l’alcool.

« C’est bizarre qu’on vous rappelle sans cesse ce que vous êtes : « désirable + visible » ou « indésirable + invisible » . Dans le premier cas, vous ressentez une sensation permanente de danger. Dans le second cas, vous vous sentez seule au monde. C’est ça, être une femme dans un lieu public. »

Aujourd’hui encore, leurs regards créent chez elle une sorte de malaise. Erin Williams repense souvent aux expériences qui l’ont fragilisée. Viols, agressions sexuelles… lui ont laissé la sale impression d’être une proie et que les hommes sont des prédateurs.

« Mon esprit aimerait oublier ce que c’est d’être considérée comme un corps inerte, une série de trous. Mais le corps et ses colonies sont dévorés de besoins. Le nier, c’est nier sa propre humanité. »

Alors oui, le dessin est grossier et le parler est direct. Un quotidien en noir et blanc, un décor minimaliste. Il y a quelque chose d’assez factuel dans la façon de relater les fait et de les illustrer. Par moment, surgit une planche en couleurs où l’illustration est travaillée et la voix-off mue en un filet poétique. Sous la carapace, on ressent une grande sensibilité.

Dans ce récit autobiographique, Erin Williams montre toute la difficulté de se construire, en tant que femme, dans une société qui prône la culture du viol. Des policiers qui banalisent des agressions sexuelles, des hommes qui font culpabiliser quand on rejette leurs avances. La honte qui en découle, le réflexe de se replier sur soi. La solitude dans laquelle elle s’est réfugié pour se protéger.

« Les alcooliques, comme les drogués, veulent oublier. Ils recherchent la paix au moyen de l’anéantissement physique, émotionnel et mental. Le sexe permet d’atteindre cet état grâce à l’orgasme. Une perte de soi. »

Elle parle de désir. De son désir qu’elle a trop souvent ignoré pour satisfaire le désir d’un partenaire éphémère. Elle s’est blessée au contact d’autres corps. Elle a été une femme-objet, complice silencieuse de sa chosification.

Elle développe une réflexion de fond sur les rapports hommes-femmes, la perception que chacun peut avoir de son propre corps et sur l’instrumentalisation du corps de la femme par la société.

« On voit des femmes à moitié nues partout dans la rue. C’est comme ça qu’on vend des objets aujourd’hui. »

Ce récit est une catharsis. L’autrice livre un témoignage très personnel, dérangeant sur certains aspects. La réflexion de fond sur la place de la femme dans la société m’a beaucoup plu.

Trajectoire de femme – Journal illustré d’un combat (one shot)

Editeur : Massot éditions

Dessinateur & Scénariste : Erin WILLIAMS

Traduction : Carole DELPORTE

Dépôt légal : mars 2021 / 304 pages / 26 euros

ISBN : 9782380352276

Le Matin est un tigre (Joly)

Joly © Flammarion – 2019

« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie. »

Alma est bouquiniste sur les quais de Paris. Elle détient un petit rien héritée de sa mère. « Une caverne d’Ali Baba ». Alma est une rêveuse. Depuis toujours. Elle imagine. Ça rend un peu les choses un peu moins lourdes.

Alma est mère. Sa fille, Billie, a 14 ans. Elle souffre d’un mal étrange. « Anorexie ? Dépression ? Psychose ? » Maladie rare ? Charbon peut-être ?

Depuis la maladie de sa fille, Alma se sent vide. Comme au bord du monde. « Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour, et qu’on appelle la vie lui échappe. » Car Billie, va mal. Très mal. Et personne ne semble savoir pourquoi. Alors le monde semble se brouiller et sombrer. Pour Billie et ses parents surtout, la vie se dissout.

Il s’agit d’une histoire d’amour filial, de douleur partagée, transmise. Il s’agit de l’histoire d’un combat mené et qui fait sens en chacun de nous. La mère-bataille. La mère-courage mêlée à la mère-douleur. La mère-débrouille qui tient debout malgré tout.

J’ai aimé le lien qui unit la mère et la fille. J’ai aussi aimé la langue poétique de ce récit et la douceur qui s’en dégage. Ce roman se lit à toute vitesse. Dans un souffle.

Je me le suis offert immédiatement, à sa sortie, tellement il me faisait envie. Un peu trop sans doute. Je n’ai pas cru toutafé à l’histoire ou disons au dénouement. Je suis restée un peu en dehors. C’est un roman que je relirai, car, assurément, je suis passée à côté d’une très belle histoire.

Extraits

« Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge. »

« Alma regarde de plus près. Une araignée dort dans l’argent de son fil. Les pattes graciles des insectes piquent un fond d’eau rouillée. Une colonne de fourmis à l’assaut d’un morceau de viande rose tombé dans l’herbe. Sous la terre, à sa surface : la vie lente et impérieuse de sociétés organisées. Partout, la vie, cette force qui pousse ces existences minuscules à un travail obstiné. Le jour trébuche. Il tombe dans le seau d’eau croupie, où finit de fondre le soleil. Ça suffira pour aujourd’hui, pour Alma. »

« Depuis quand Alma se sent-elle comme ça ? Vide ? Au bord du monde ? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous. Alma avait perdu sa densité. »

 

Une découverte des 68. Allez voir les avis et les billets formidables (et plus enthousiastes que le mien), c’est ici :

Le Matin est un tigre, Constance Joly, Flammarion, 2019.