Uani (Leroy)

Leroy © La Pastèque – 2020

« En bas de ma vallée, on racontait aux enfants l’histoire étrange du village perdu des sommets. »

C’est ainsi que débute le récit. En son cœur, une légende murmure aux enfants qu’il y a un ailleurs qu’ils iront arpenter plus tard, quand ils seront grands, s’ils en ont l’envie et cette curiosité gourmande de rencontrer d’autres cultures, d’autres lois, d’autres traditions… d’Autres que soi, tout simplement. Cette adulte qu’est devenue l’héroïne se remémore encore la légende qu’on lui racontait lorsqu’elle était petite. Et lorsqu’elle se retrouve inconsciemment en bas du chemin qui mène au haut de la montagne, c’est de son plein gré qu’elle décide d’entamer l’ascension. Elle veut voir de ses propres yeux ce qu’elle espère de toutes ses forces.

« Je m’installais dans leur quotidien tout en gestes et en regards : pas de mots, pas de sons, bouches closes. »

Et elle observe, apprend et s’intègre progressivement et en douceur aux us et coutumes de ce peuple isolé.

Conte initiatique presque silencieux, la narration étale en voix-off les pensées du personnage principal. D’un trait simple et coloré, rappelant par certains aspects celui de Jérémie Moreau sur la « Saga de Grimr » , Violaine Leroy illustre avec douceur et pudeur ces grands espaces sauvages et montagneux et la vie simple des gens qui y ont trouvé leur asile. Un ouvrage qui raconte le respect et l’amour de l’autre, l’existence de croyances anciennes. L’empathie, l’observation et l’écoute sont les sens qui servent l’harmonie de cette communauté d’hommes… ainsi que l’ambiance graphique totalement lénifiante. Le scénario est peu bavard et il émane de lui comme une force tranquille. L’héroïne se métamorphose doucement. Silencieusement, elle acquiert une maturité nouvelle ainsi qu’une perception accrue des signes qui passent habituellement inaperçus : la profondeur d’un regard, la gravité d’un geste, la légèreté d’un sourire…

C’est par hasard que je croise le chemin de plusieurs récits qui relatent des quêtes initiatiques. Après « Le Serment des Lampions » voire « Incroyable ! » ou « Peau d’Homme » dans d’autres genres, j’aime !

Uani (récit complet)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Violaine LEROY

Dépôt légal : mai 2020 / 56 pages / 19 euros

ISBN : 978-2-89777-074-7

Le Serment des Lampions (Andrews)

Andrews © Guy Delcourt Productions – 2020

Comme chaque année à la période de la Fête de l’Equinoxe, le village est en fête. Les enfants ont construit des lampions qu’ils déposent dans la rivière afin qu’elle les emporte pour un lieu fantasmé par les enfants. Jusque-là, dès que les lampions se mettaient à flotter, Ben et ses amis enfourchaient leurs vélos pour les suivre jusqu’au pont en bas de la montagne. Leurs parents ne les autorisent pas à aller plus loin.

Cette année pourtant, les amis se sont fait le serment de suivre les lampions jusqu’au bout de leur voyage. Interdiction de faire demi-tour ou de regarder en arrière. Aller aussi loin que les lampions pour savoir, enfin, ce qu’il y a au bout de leur voyage. Certains disent qu’ils vont rejoindre les étoiles. D’autres qu’ils s’enfoncent dans les profondeurs d’une grotte. Il y a tant d’histoires véhiculées par les adultes et les chansons ancestrales !!

C’est le cœur battant et des rêves d’aventure plein la tête que la bande d’amis s’élance. Mais au bout de quelques kilomètres, seuls Ben et Nathaniel ont le courage de ne pas rebrousser chemin. Ils ont soif de nouveaux paysages et une envie furieuse de vivre cette aventure tant rêvée. Celle-ci va pourtant les surprendre à la première occasion. Leur chemin est jalonné d’embûches, de détours à faire, de mille surprises et de surprenantes rencontres : un ours pêcheur, une pharmacienne aussi loufoque que passionnée, des Illuminés…

De quoi nourrir les rêves d’ailleurs de Ben et Nathaniel.

« Le Serment des lampions » est une épopée onirique de deux jeunes garçons à la curiosité débordante. Leur soif de nouveaux horizons, leur curiosité gourmande à découvrir le monde par leurs propres yeux, leur capacité à s’affranchir de l’autorité de leurs parents et à finalement suivre leur rêve viennent épicer cette aventure incroyable. Ryan Andrews nous emporte entre rêve et réalité et nous fait ressentir la peur que tout cela s’arrête en un battement de cil… tourner la page, c’est prendre ce risque que les garçons se réveillent et que tout ce qu’ils ont vécu depuis que l’on a commencé la lecture ne soit qu’illusions. On est proches des univers de Miyazaki, sur cette fine frontière où la vie chahute l’improbable.

Ryan Andrews nous offre-là une belle parenthèse qui fait oublier, le temps de la lecture, ce qui extérieur à elle… et ses relents délicieux reviennent nous titiller longtemps après qu’elle soit terminée. C’est une belle escapade imaginaire, un beau prétexte pris par deux enfants qui veulent s’émanciper et s’affranchir du joug parental. On s’émerveille avec eux de ces rencontres surprenantes qu’ils font, de l’existence d’un monde parallèle au nôtre qui tient compte d’autres codes, de communautés qui parviennent à vivre en harmonie avec leur environnement. On est attentif lorsqu’on découvre comment faire une boussole avec trois fois rien. On est amusé de découvrir les trouvailles pétillantes du scénariste… en veux-tu de « l’extrait d’œil de cartographe » ? Sais-tu que l’on peut nager parmi les étoiles ou qu’il existe des grottes aux étoiles ?

Je me suis régalée. Ça pétille, c’est frais, c’est drôle même quand le héros est bougon, c’est folie douce autant que passionnant. C’est censé car on voudrait croire au possible. C’est le périple d’une nuit d’équinoxe, une fugue surnaturelle, un voyage initiatique qui se teint de tous les dégradés possibles de bleu. Et bien que la palette des teintes utilisées par l’auteur soit limitée, Ryan Andrews nous offre-là un voyage graphique haut en couleurs.

Un album pour petits et grands lecteurs, un ouvrage qui se dévore.

Le Serment des Lampions (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : Ryan ANDREWS

Dépôt légal : mai 2020 / 336 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1859-9

Tes yeux ont vu (Dubois)

© Jérôme Dubois / Cornélius 2017

Il faut emprunter l’autoroute puis rouler un bon moment sur les petites routes sinueuses en rase campagne, traverser encore une forêt avant de pouvoir emprunter le sentier qui mène à cette grosse demeure. C’est dans cet endroit reculé qu’il vit, hôte permanent du Professeur Loew, une femme aussi belle que mystérieuse.

La première fois qu’il s’est réveillé dans cette grande maison, il était recouvert de bandelettes de la tête aux pieds, le faisant ressembler à une momie… un être sorti d’un autre espace-temps.

Il ne sait rien du lieu où il se trouve. Tout lui est inconnu, à commencer par cette pièce qu’il découvre. Un lit, une chaise et un petit miroir posé sur une table dans lequel il s’observe pour la première fois. Qui est-il ? Il en est là se sa propre découverte lorsque le Professeur Loew entre dans sa pièce. Du premier échange avec elle, il apprend qu’il s’appelle Emet et qu’il a entièrement été créé par cette femme il y a six semaines de cela.

Curieux album que voilà. Un peu OVNI… légèrement surréaliste. J’ai observé ce récit étrange d’une drôle de manière. A la fois intriguée et sur mes gardes. Dans un mouvement contraire permanent, lectrice passive alors que je ressentais un furieux désir de détenir les clés de cet univers et d’en connaître son dénouement.

Tes yeux ont vu © Jérôme Dubois / Cornélius 2017

J’ai observé les interactions qui se tissaient entre cette femme scientifique et sa créature pacifique. La fascination qu’elle pouvait avoir face à son golem qui s’éveille au monde. Il a besoin d’affection et il se place naturellement sous sa protection, comme un enfant se nicherait dans les bras de sa mère. Il est gourmand de découvrir le monde dans lequel il a été créé. Sa soif d’apprendre à vivre, d’apprendre le monde, est grande. Il a cette spontanéité naturelle, dépourvue d’appréhension, de méfiance et débordante d’amour. Le danger est un concept absent de son mécanisme de pensée. Il est naïf et plus humain que les humains. Face à lui, il y a cette femme qui semble incapable d’aimer. Son esprit méthodique ne lui permet pas d’être empathique. Son esprit scientifique contrôle ses sentiments. Son regard critique la pousse à rester en retrait de cette relation qui se tisse entre eux. Certes, elle est bienveillante… mais elle se livre du bout des lèvres ; elle semble s’interdire toute forme d’attachement. Se protège-t-elle ? Pourtant, sa vie solitaire semble si vide…

Tous deux forment un duo magnétique. La créatrice et sa chose ont des personnalités opposées, ils sont les deux compléments d’un tout, comme les pôles foncièrement différents d’un aimant.

Jérôme Dubois a su parfaitement trouver le « La » de son intrigue, le « La » de son huis clos, le « La » qui nous emporte dans ce récit sépulcral.

Chaud, froid.

Rouge, bleu.

La chaleur qui se dégage de la créature et le regard gourmand qu’il pose sur la vie et sur le monde qui l’entoure contrastent avec la froideur de la femme. Le rouge de la peau du golem est la seule touche chaude que l’on trouvera dans l’album, le point de lumière qui parvient à ébranler un peu tout ce bleu mélancolique qui envahit les planches.   

Alors toi qui me lis, je ne sais pas si tes yeux ont vu cet album. Je ne sais pas si l’étrange ambiance graphique qui se dégage du visuel de couverture a attiré ton regard et t’a fait te demander ce qui pouvait se jouer là. Si tu as eu envie de savoir quelle expérience d’art séquentiel avait été menée. Bleu électrique, bleu nuit, rouge et blanc, voilà les quatre couleurs qui t’accompagneront dans la lecture… de bout en bout. Le visuel de couverture ne te ment pas. Il te donne un aperçu de ce que tu retrouveras à l’intérieur de l’ouvrage. Il te dit quelles seront les teintes qui accompagneront ta lecture, qui guideront tes émotions, qui te placeront dans ce troublant mouvement d’attraction-répulsion. Je serais curieuse de savoir si toi aussi tu as été touché par Emet et si tu as été sensible à cet être humanoïde troublant, fragile. Tu me diras ?

Tes yeux ont vu (récit complet)

Editeur : Cornélius / Collection : Pierre

Dessinateur & Scénariste : Jérôme DUBOIS

Dépôt légal : septembre 2017 / 168 pages / 21,50 euros

ISBN : 978-2-36081-141-0

Le Chemin des égarés (Turhan)

Turhan © Les Enfants rouges – 2017

L’ouragan Katrina a fait des dégâts considérables dans la région de la Nouvelle-Orléans. La vie est chamboulée, délavée, dévastée. Les habitants de la région sont abasourdis et tentent maladroitement de redonner forme leurs maisons délabrées, de se réorganiser.

La catastrophe met trois junkies en galère. Tandis que les autres cherchent à se mettre à l’abri du froid et de la faim, Lupo, César et Joe se mettent en quête de dope. Leur trouille viscérale d’être en manque leur impose cette priorité-là.

Jusque-là, Lupo et ses potes de galère trouvaient assez facilement leur dope. Avec la catastrophe, les dealers sont partis. Si la rumeur est vraie, c’est à la Nouvelle-Orléans que tout se joue maintenant. Là-bas, il y a encore de quoi se fournir. Sans un rond à dépenser pour autre chose que l’achat de quelques doses et sans moyen de locomotion, ils prennent la direction de la Nouvelle-Orléans. Plusieurs journées de marche les attendent mais au bout, il y a leur Graal… le produit qu’ils convoitent. 

Ils ont pris leur dernière dose de crack, le monde leur appartient, leurs corps ne leur fait pas mal, ils pourraient déplacer des montagnes. Le début du voyage est joyeux, ils sont optimistes… cette expédition ne sera qu’une formalité. Mais au bout de quelques heures, les premiers signes de manque apparaissent. Ça leur tord les tripes, ça leur mâche les os. César est à fleur de peau, Lupo a l’impression que son corps va se briser en mille morceaux. Il n’y a que pour Joe que c’est gérable ; lui avait déjà commencer à se sevrer bien avant qu’il y ait pénurie. Pour Lupo, la question se pose sérieusement de savoir si finalement, l’heure du sevrage n’a pas sonnée. Ce serait un pas de géant dans sa vie… mais qu’y a-t-il au bout de cet interminable tunnel à traverser ?

« Sinon t’aurais pas si peur… T’as peur de ne pas pouvoir y arriver, de perdre tes amis. De te retrouver face à tes interrogations et à tes erreurs. T’as peur de ce que tu pourrais être sans vraiment savoir ce que tu as été… »

Un regard sur la grande précarité et l’addiction. Les deux vont souvent de pair, la seule variante sera le produit de prédilection. En plaçant trois clochards au cœur de so, récit, Vincent Turhan ne nous laisse d’autre choix que d’accepter de fait la présence des stupéfiants ; pour eux, consommer de la drogue est une évidence. Boire, manger et dormir le sont tout autant. Aucun jugement apporté ici d’autant que deux des trois anti-héros sont d’une humanité folle. Il y a Joe tout d’abord, qui n’a rien perdu de sa dignité et de son intégrité. Il veille sur les autres, sentinelle attentive de leur bien-être. Il y a Lupo également, un homme sur le fil, accro jusqu’au bout des ongles, il est devenu l’ombre de lui-même. Comme beaucoup, sitôt qu’il a pris sa dose, il pense à la suivante. Sa vie est réglée par le produit. Acheter, s’injecter, planer, acheter… Manger est secondaire.

Le dernier membre du groupe, César, est le cliché même du toxico. Violent, hargneux, individualiste, je-m’en-foutiste. La dope a grillé son cerveau. Excepté le plaisir immédiat, plus rien ne compte. Le mâle alpha déglingué dans toute sa splendeur. Un personnage qui agace, qui électrise mais ôh combien nécessaire dans le récit. Il aide, comme les autres, à rendre ce récit réaliste.

Je pense que c’est à l’encre de Chine et à l’aquarelle que l’auteur a travaillé ses illustrations. Tout en bleus-gris, noir et blanc, le trait donne corps à un univers réaliste un peu mélancolique qui donne une vraie profondeur au récit. L’auteur gère très bien le rythme du récit, alternant des passages où le silence domine, des moments où le personnage principal (Lupo) es perdu dans ses réflexions et des scènes assez animées entre les personnages.

Merci Julia de m’avoir sorti la tête du travail 😛 Génial cet album. J’avoue y être allée un peu à reculons en voyant le sujet… peur de grincer des dents. Puis en fait ❤

Le Chemin des égarés (one shot)

Editeur : Les Enfants rouges

Dessinateur & Scénariste : Vincent TURHAN

Dépôt légal : février 2017 / 126 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-35419-092-7

Le Chanteur perdu (Tronchet)

« C’est fou comme les rêveries peuvent d’un coup perdre leur charme au contact de la réalité. »

Tronchet © Dupuis – 2020

En voyant le viaduc de Morlaix en plein mois de novembre, la première chose qui passe par l’esprit de Jean, c’est une pensée pour tous les suicidés qui ont fait le grand saut…

Oui, parce que Jean ne respire pas le bonheur. Ce triste bibliothécaire de quartier vient de faire un burn-out carabiné. C’est dans l’air du temps. C’est de saison peut-être. Le médecin est formel et lui impose un mois d’arrêt. Alors pour reprendre du poil de la bête, il décide de partir quelques jours dans le Finistère pour retrouver un chanteur qu’il écoutait dans sa jeunesse… il y a plus de 30 ans. Seul problème : Jean semble être le seul à se rappeler de cet artiste. Heureusement qu’il a en main un objet bien concret qui lui prouve le contraire : une vieille cassette 12 titres qu’il aime à se repasser.

Peine perdue ? Ou bien cette quête-là n’est-elle pas aussi vaine et a-t-elle, inconsciemment, une autre vocation que celle de simplement retrouver un chanteur qui s’est évaporé dans la nature ?

En apparence, ce récit est celui d’une fuite. Un homme a fait le tour de ses possibles et arrive au bout de ce qu’était sa vie jusqu’à présent. Est-elle finalement une coquille vide ? Puis voilà qu’il trouve un os à ronger. Un fil à tirer. Un chemin à emprunter qu’il décide de suivre. Il part à l’aveugle. Qu’importe ce qu’il trouve au bout de chemin, cela va l’occuper. L’espoir le tient. L’espoir a toujours fait vivre. Et les événements succèdent aux rencontres, les rencontres aux intuitions.

La lecture s’engage. On trouve vite notre rythme de croisière. On dévore. On s’attache. On espère. On s’abandonne au narrateur comme à un guide novice, que l’on sait inexpérimenté, mais qui s’émerveille autant que nous d’avoir finalement eu le nez creux et l’intuition heureuse. On le voit qui s’éveille, ça nous réchauffe. On lui emboîte le pas, son rythme de marche est agréable. On est aussi amusé que curieux de le suivre dans cette enquête improbable, une quête qu’il mène bon an mal an et que l’on accompagne avec un plaisir réel.

Peu ou prou de fantaisies dans le dessin réaliste de Didier Tronchet. Le personnage principal déplace sa grande carcasse sur les planches sans aucune précipitation et son imposant tarin apostrophe avec humour la tristesse qui déborde de son regard. Il y a de la poésie dans cet univers. Où, je ne sais pas. Dans les textes des chansons peut-être. Dans l’originalité de sa quête insensée sûrement. Il réalise un rêve de gosse. Le couleurs rehaussent le tout. Ce sont finalement elles qui vont nous bercer. Elles indiquent la température ambiante ; elles nous réchauffent, douchent les maigres espoirs que l’on nourrissait, glacent notre optimisme d’une fine couche de mélancolie. On a la bouille du lecteur gaga de la pépite qu’il tient en mains. La preuve en est avec ce sourire de contentement qui refuse de quitter nos lèvres.

Et voilà… le premier « voilà » dont je vais vous inonder. Voilà qu’on s’anime parce que son enquête fantasque donne un embryon des résultats. On le voit s’éveiller. On sent qu’il ressent de nouveau. Serait-il finalement capable de récolter les fruits de ses recherches ? Bon sang ! Ce serait fou. Beau et fou.

Lorsque la lecture s’achève, on est repu d’un réel plaisir. Cette lecture requinque et on s’engouffre avec gourmandise dans la lecture du carnet inséré en annexe. Le propos prend la forme d’une interview. Voilà qu’on apprend que « Le Chanteur perdu » mélange fiction et réalité. Voilà qu’on apprend que le chanteur perdu existe bien et qu’il s’appelle Jean-Claude Rémy. Voilà que je me mets à écouter cet album sur le site de Tronchet et que j’aime. Voilà qu’on apprend que Didier Tronchet l’a vraiment cherché et qu’il écoutait les chansons de son unique album il y a plus de 30 ans, quand il était étudiant. Voilà que ce que l’on vient de lire devient encore plus fou, encore plus beau et que cela donne une autre dimension au récit. Voilà que j’apprends que certaines rencontres relatées dans l’album se sont réellement produites : entre Georges Brassens et Jean-Claude Rémy, entre Jean-Claude Rémy et Pierre Perret puis, pour boucler la boucle, entre Didier Tronchet et Pierre Perret… Voilà que j’apprends que le fils de Jean-Claude Rémy a eu la bonne idée de témoigner de son histoire dans une bande dessinée. Voilà que j’apprends que « Le Chanteur perdu » est un récit à tiroirs car il en existe une version littéraire et qu’un autre album livre le contenu réel du séjour qu’il a effectué sur l’ile. Voilà que j’ai relu l’album, le regardant d’un autre angle et l’aimant encore plus qu’à ma première lecture. Et voilà plus qu’un os à ronger… voilà un fil à tirer… des passerelles à découvrir entre des mondes musicaux, des mondes graphiques, des vies qui se croisent !

Voilà… un coup de cœur pour ce titre, cette boîte de Pandore.

La chronique de Jérôme.

Le Chanteur perdu (récit complet)

Editeur : Dupuis / Collection : Aire Libre

Dessinateur & Scénariste : Didier TRONCHET

Dépôt légal : février 2020 / 184 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-8001-7483-9

Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3