Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4

Neverland – Timothée de Fombelle

« Je ne suis pas le premier à être parti un matin en chasse de l’enfance. Les Rois mages, les ogres, les loups des contes de fées, les soldats du roi Hérode, ceux des reines stériles, les raconteurs d’histoires, les poètes, et tous capitaines Crochet du monde, poursuivis par le tic-tac du temps…. Ils cherchaient. Chacun avait des intentions différentes. L’enfance était pour eux un remords, une menace, une proie, un élixir, peu importe. Mais leurs pistes croisent la mienne, et dans la proximité de ces chasseurs, dont je vois parfois les feux de camp éteints en traversant une clairière, je reconnais la quête qui me réveille en sursaut la nuit. Je reste longtemps sur le dos à dériver dans mon sommeil. Puis je me lève pour boire un peu d’eau à ma gourde. Je voudrais tant le rencontrer ici, l’enfant qu’on croise en pyjama dans l’obscurité. »

Un roman ? Pas vraiment … Plutôt « un instant suspendu » dans ce monde de brutes ! Timothée de Fombelle nous conte ce moment de bascule ou tout chavire :

 « Je me rappelle le jour d’été où j’ai peut-être quitté l’enfance, même si quatre ou cinq autres souvenirs s’agitent aussitôt en moi pour revendiquer la grande traversée. Ce jour auquel je pense… »

Et part à recherche de l’enfant qui sommeille en lui. En chacun de nous. Replonge dans l’enfance, dans ces chemins de traverse de ces jours heureux. Entame un voyage incertain et périlleux à la source des origines. Traces de rêveries peuplées de dragons, de cailloux, de cabanes, de chevaux sauvages, de sauterelles, de géants, de montagnes, d’herbe mouillée, d’hameçons de ronces, de pissenlits, de poèmes, de lampe de poche, de louveteaux, de siestes, de bourdonnement d’été, de cris, de rires, de vélos, de bisous, de héros, de sanglots, de jours sans école, de désordre, de chaos, de châteaux de draps, de fratrie et de famille-qu’elle-est-chouette, de miracles épatants, de jeux et de trésors, de noyaux de cerise, de métamorphoses, d’histoires et de magie, de métamorphoses, de peurs et d’émerveillements surtout….

Et ça dit le petit rien et l’instant pur, le souvenir enfoui, l’insouciance et l’innocence, le paradis-un-poil-égaré,  la découverte de la liberté,  le pays perdu-retrouvé, l’incertitude, le rêve et les soupirs. La magie de l’enfance.  Et la vie. Et sacrebleu que c’est bon !

C’est un très beau récit. Tendre, délicat. Poétique. Un brin philosophique. Nostalgique. Et si doux.

Extraits

 « Je suis parti un matin en chasse de l’enfance. Je ne l’ai dit à personne. J’avais décidé de la capturer entière et vivante. Je voulais la mettre en lumière, la regarder, pouvoir en faire le tour. Je l’avais toujours sentie battre en moi, elle ne m’avait jamais quitté. »

 

« Dans mon voyage incertain, l’enfant que je poursuivais semait derrière lui ses copeaux de bois. J’avais préparé un atelier de l’enfance en le creusant à l’intérieur de moi. Une forme taillée par son absence. Mais je ne me contenterais pas de ce vide. Car je cherchais l’enfance entière. Celle qui s’attrape et bouge entre les mains, celle bien vivante avec les coudes pointus, avec le ventre retourné quand les parents se disputent, celle qui voit les paysages dans les fissures du plafond, celle qui brûle ses yeux à regarder le soleil, celle qui se coupe au tranchant de l’herbe, celle qui espère assez de neige pour bloquer à jamais la route du retour. »

 

« J’apprenais que ce que l’on fait nous dépasse quelquefois. C’est une histoire de confiance et de liberté. On est jamais à l’abri que ça marche. Ça ne sera pas de notre faute. Ça peut venir de l’ennui, de la fièvre, et du désordre d’un tiroir. On ne sait pas. »

Alors mes amis, partez retrouver votre âme d’enfant et filez à l’aventure dans les mots de cet auteur formidable qui réussit drôlement bien à nous conter ce bout d’enfance bien enfoui mais bien vivant. En chacun de nous. Les grands-enfants-que-nous-sommes !

A lire, à relire encore et encore ❤

Une merveille découverte grâce aux 68 (et pour lire les billets de tous ces 1ers romans, c’est par ici !)

 

A découvrir aussi le billet de Leiloona

Neverland, Timothée de Fombelle, L’Iconoclaste, 2017.