La Maison qui rêvait (Braslavsky)

Braslavsky © Guy Delcourt Productions – 2021

Souvent dans les villes, tout se ressemble. Pas une ligne courbe pour caresser l’œil, pas une façade qui se dénote des autres façades grises… rien pour retenir notre attention, égayer nos balades, nourrir nos pérégrinations. Ou rarement. 

« La maison » se trouve au détour d’un quartier ordinaire. Elle est atypique, aussi mignonne que biscornue. Un œil de bœuf ouvre une façade parsemée de fenêtres disséminées de-ci de-là sans cohérence apparente. Tout est asymétrique… et ça la rend bigrement mignonne, cette petite maison !

« Aucune fenêtre ne s’alignait sur les autres et on eût été bien en peine d’en compter les étages. Un balcon se transformait subitement en escalier sans qu’on sût pourquoi. Une console ne supportait rien. Quant aux ornements, ils semblaient éparpillés ici ou là, au petit bonheur. »

L’intérieur du bâtiment est à l’instar de l’extérieur. Dans ce lieu insolite vit un petit microcosme de locataires. Ils comptent dans leurs rangs deux retraitées aussi extravagantes que l’excentrique construction dans laquelle elles logent. Judith Pinson et Anne-Marie Fauvette sont des commères hors-pair. Leur sujet de discussion favori ? Parler des causes de leurs insomnies ! Et chaque nuit apporte un récit inédit ! Tantôt elles ont ressenti un froid extrême, tantôt elles ont entendu les cris incessants d’animaux sauvages, tantôt des craquements à faire blêmir une tomate… Et rien de sensé n’explique ces événements nocturnes. Forcément, comment se douter que tout simplement, « la maison » rêve en emporte chaque ses locataires dans ses périples nocturnes !?

Max Braslavsky a imaginé un récit joliment ficelé et réellement original. Très vite, l’intrigue nous ferre, titille notre curiosité et nous invite à poursuivre la lecture. Quel est donc cet étrange sortilège qui expliquerait qu’une maison peut rêver ? Voilà un drôle de mystère que l’on a envie de percer. Avec humour et tendresse, l’auteur nous donne envie de baguenauder sur le sillon narratif qu’il a ouvert et j’avoue qu’il est très agréable de déambuler dans cet univers mi-onirique mi-réaliste. Le dessin est charmant, le trait sensible nous fait baisser les armes et nous attacher aussi bien à ce duos de pipelettes un tantinet déboussolées par la multiplicité et l’étrangeté de ce qu’elles entendent et ressentent dans l’obscurité, lorsque la ville dort. Max Braslavsky a créé une enclave imaginaire dans laquelle on se niche avec délice. Le ton est tantôt enjoué tantôt sérieux. Il y a beaucoup de loufoquerie dans ce scénario qui s’amuse à mélanger le réel et l’improbable avec beaucoup de naturel. Cette intrigue farfelue permet d’aborder des thèmes plus sérieux comme l’entrée dans la vie adulte, les rêves que jeunesse que l’on aimerait réaliser et la vieillesse.

Aussi drôle qu’intriguant, voilà un album jeunesse plein de bonne humeur.

La Maison qui rêvait (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Jeunesse

Dessinateur & Scénariste : Max BRASLAVSKY

Dépôt légal : février 2021 / 56 pages / 13,50 euros

ISBN : 9782413026785

Peer Gynt, Acte 1 (Carrion)

Acte 1 – Carrion © Soleil Productions – 2021

Peer Gynt est un jeune homme épris de liberté. Au printemps de sa vie, cet épicurien a soif de découvrir la vie et le monde. Il s’amourache aussi vite qu’il se lasse de ses compagnes éphémères. Solveig est la seule à entrer dans son cœur mais Peer est assailli de contradictions ; constatant qu’il ne trouve pas de compromis acceptable entre l’envie d’ici et l’envie d’ailleurs, Peer décide de partir.

Du noir et blanc… pour nous emmener dans ces contrées perdues de la Norvège. Antoine Carrion (dessinateur de « Nils » aux éditions Soleil) adapte ici la pièce de théâtre d’Henrik Ibsen.

Du noir et blanc… pour nous porter dans ce monde entre rêve et réalité… entre métaphores poétiques et matérialité crue de l’existence. Du noir et blanc enfin pour mettre en image cette quête identitaire d’une époque où les mythes et légendes populaires avaient encore la peau dure et faisaient partie intégrante d’un folklore local.

Le scénario est saturé d’éléments et de dialogues qui se croisent. La lecture est un peu saccadée du fait d’une multitudes de personnages secondaires, d’un Peer Gynt tiraillé par ses différents désirs et donc qui tâtonne quant à ses intentions. Les références au passé ainsi qu’à l’héritage familial du héros sont nombreuses et impactent réellement son quotidien… et donc le récit que nous lisons ; nous ne mesurons réellement les tenants et les aboutissants dans un deuxième temps. De fait, j’ai trouvé qu’il était ardu de faire la part des choses entre ce qui est vrai, ce qui est fantasmé et ce qui appartient au registre de la mythomanie. On ne mesure qu’après coup l’importance d’un événement (passé ou actuel) et cela saccade un peu la lecture… Cela m’a souvent rendue perplexe durant la lecture.

Le scénario qui gambade de ci de là, c’est le principal grief que j’aurais à formuler sur cet ouvrage : les intentions narratives sont souvent nébuleuses. Ce n’est pas chose aisée que d’aborder cette histoire qui fourmille d’éléments, de personnages secondaires, de références au passé du héros et à la culture populaire (légendes et mythes norvégiens). J’ai cafouillé pendant une partie de la lecture avant de trouver la bonne distance à avoir avec le récit et parvenir à comprendre ce qui était ironie, mélancolie ou bien encore passion amoureuse. Le personnage principal se cherche, se perd… et nous perd un peu en route.

Peer Gynt est aussi spontané que complexe. Ses penchants pour l’alcool, les femmes, l’humour et le mensonge le malmènent. Il est aussi présomptueux qu’idéaliste, aussi mythomane que pragmatique, aussi exubérant que timide, aussi prévisible que surprenant. A la fois fourbe et courageux, Peer a toutes les qualités et tous les défauts. Qui est-il ? Un doux rêveur, un homme intègre d’une naïveté touchante et d’une lucidité incroyable face à des situations inextricables. Il m’a semblé que le lecteur n’avait d’autres choix que d’observer ce personnage en quête de réponses et d’accepter ses errances et cafouillements.  Après tout, n’est-on pas face à un jeune homme qui cherche des réponses, qui teste ses limites et souhaite tout simplement donner un sens à sa vie plutôt que de suivre une voie que d’autres ont tracée pour lui.

Graphiquement en revanche, je me suis régalée. La mise en images des paysages est sublime. Une excursion onirique au beau milieu de l’album – au pays des trolls et de la nuit – nous saisit et nous interloque, mais c’est finalement ce passage narratif qui nous permet de comprendre ce que le héros est en train d’agir à cette période-charnière de sa vie où il sort du giron familial pour entrer de plein pied dans la vie adulte.

Au final, et à l’instar de Peer Gynt, je me retrouve un peu ambivalente face à ce récit : je suis désireuse de connaître le dénouement de cette épopée identitaire mais incertaine quant au fait d’avoir saisit correctement le personnage ainsi que sa démarche. Mais le sentiment sur le reste après la lecture de ce premier opus est plutôt positif.

Peer Gynt, Acte 1

(Diptyque en cours)

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur & Scénariste : Antoine CARRION

Adapté de l’œuvre (théâtre) d’Henrik Ibsen

Dépôt légal : février 2021 / 104 pages / 17,95 euros

ISBN : 9782302091368

L’Histoire de la dernière image (Fred)

Fred © Dargaud – 2013

« Du monde réel à celui des lettres de l’océan Atlantique dans les aventures de « Philémon » , d’une apparence à l’autre dans « L’Histoire du corbac aux baskets » , d’un état d’homme servile à un statut de poète raconteur d’histoire dans « L’Histoire du conteur électrique » , tout – chez Fred – est affaire de passages. Il fallait bien qu’un jour, ce grand enfant pas sage nous entraîne vers le Grand Passage : celui qui, de vie à trépas, nous permet de voir l’image la plus cruciale de notre existence, à savoir la dernière. Car, vous le savez, après tout, aussi vrai que le fond de l’air est frais, on ne fait que passer en ce bas monde… Donc, ça commence au bar des Sportifs où un représentant en dés à coudre et en enclumes se prend un sacré gnon sur la cafetière. Laissé pour mort dans la vitrine d’un nouveau commerçant du quartier, il se réveille en se frottant la tête… et se retrouve embarqué à la suite d’un drôle de zigue à moustache, qui se fait appeler Le Baron tzigane, sur un océan de notes… De la réalité au rêve, d’une boutique poussiéreuse à une mer déchaînée, d’une assemblée barrique à un banc de requin-cigares, du rire aux larmes, du coq-à-l’âne (et vice-versa), Fred nous trimballe, émerveillés et heureux, dans ce monde insolite où la logique et l’absurde se côtoient sans encombre. Ce nouvel album ressemble à un accident climatique, une tornade suivie d’un arc-en-ciel, une vague de mélancolie sur un océan de poésie. C’est une sorte de rêve éveillé, un voyage épatant où rien n’est prévisible. On en sort tout éclaboussé de couleurs. » (synopsis éditeur)

Délice que retrouver ce dessin un peu biscornu de Fred, de côtoyer ces couleurs propres à ses histoires… patchwork de teintes aussi criardes que pétillantes. Le charme du monde de Fred est indescriptible, savoureux. Il nous prend au vol, nous arrache à notre quotidien convenu et nous donne l’impression d’entrer sans crier gare dans le vif du sujet, dans un monde où une poésie absurde règne en maître bienveillant. Fred nous empoigne avec humour et nous fait monter dans un train capricieux qui décide au dernier moment de l’embranchement qu’il va prendre. Ses roulis bedonnants nous rendent hilares. En à peine plus d’une page, on a déjà les mirettes aux aguets et de légers tressautements chahutent nos zygomatiques. On laisse toute la place au gosse qui est en nous, absolument ravis de vivre autant de situations improbables.

C’est bonheur à chaque fois de s’installer pour lire un album réalisé par ce grand Monsieur parti décidément trop tôt. Cela faisait quatre ans que je possédais « L’Histoire de la dernière image » sans l’avoir lu. J’attendais un moment morose pour le prendre à pleines mains et chasser tout le gris ambiant. Et voilà… le contexte sanitaire remisé aux oubliettes le temps d’une lecture.

Jeux de mots, boutades, ironie… l’auteur utilise tous les moyens pour critiquer la société, les conventions, le capitalisme. On se lance dans une quête insensée qui se déroule dans un monde où plane une absurde philosophie. On rêve, on rit, on se moque de nous, de tout. Il suffit de se laisser porter par cette folle dinguerie où tout est pourtant cohérent.

« Yé propose à vous moitié moitié sur bénéfices : 10% pour vous et 90% pour moi, correct ? »

Succulent. Je ne m’étends pas plus, consciente que cet album ne date pas d’hier et que nombreux sont les bédéphiles qui ont déjà lu cette petite merveille 😉

L’Histoire de la dernière image

Récit complet (première édition en 1999)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : FRED

Dépôt légal : avril 2013 / 54 pages / 14,50 euros

ISBN : 9782205046038

Le grand Voyage de Rameau (Phicil)

Cette rentrée est toutafé folle et côté sorties BD, il y a de jolies pépites… Alors on résiste, on résiste à cette envie de boulimie de lecture. On y arrive plus ou moins puis voilà qu’arrive le dernier né du papa de « Georges Frog » et là… on sait bien qu’il ne faut même pas chercher à lutter. Juste s’installer confortablement et se laisser emporter dans une aventure dont on sait déjà qu’elle sera délicieuse.

Phicil © Soleil Productions – 2020

Le peuple des Mille Feuilles est une tribu de petites créatures. Elles vivent en harmonie avec la nature, au rythme lent des saisons. « Depuis toujours, ils entretenaient un rapport de respect avec ce qui compose le grand tout, car chacun d’eux formait ensemble une famille inséparable. » Encore bouleversés par un drame survenu il y a mille lunes, les sages du peuple des Mille Feuilles veillaient aux respects des traditions ainsi qu’à celui des interdits pour protéger la communauté. Parmi eux, celui de ne pas sortir de la forêt. Un jour pourtant, la jeune Rameau, fascinée par le peuple des géants et leurs inventions, transgresse les règles et s’aventure au-delà de la lisière.

Prise sur le fait, la sanction est sans appel. Elle est condamnée à l’exil et contrainte de quitter la communauté des Mille Feuilles.

« Tu vivras désormais en exil. Mais si tu regrettes tes actes et que tu souhaites revenir au sein de la communauté, alors tu devras prouver ta bonne foi. Pour cela, il te faudra découvrir par toi-même pourquoi ces géants que tu aimes tant ont le cœur malade. Et pourquoi ils dont le mal autour d’eux. »

Bannie, Rameau prend la route en direction de la Ville Monstre que nous – humains – appelons communément Londres. Le cœur de Rameau est un peu chiffon de devoir quitter les siens mais plein d’une énergie nouvelle. C’est avec joie et excitation qu’elle s’élance en direction de Londres. Le vieil ermite des Mille Feuilles a décidé de l’accompagner dans son périple.

Jolie épopée qui prend vie grâce à la plume rêveuse de Phicil. Son dessin illustre à merveille cette épopée incroyable qui se déroule en pleine époque victorienne. Son scénario mélange magie et réalisme. Il superpose un monde imaginaire à notre monde, laissant ainsi entendre que de belles choses se terrent toujours même quand tout semble gris.

« Reste calme, petite grenouille, ce qui est défavorable à l’instant peut se retourner l’instant d’après. Chaque chose est à sa place dans l’univers et chaque chose arrive au moment où elle doit arriver… quand les causes et les conséquences sont mûres pour se rencontrer. »

Il sera ainsi question d’ambitions, d’illusions, de désillusions, des conséquences du développement industriel et du capitalisme, de rêves d’enfant, de peurs, de maux de l’âme et de maux du cœur, d’émancipation, d’échecs et de réussites… Tout cela, c’est par le biais de la quête insensée du personnage principal (la petite Rameau) que nous allons l’appréhender. Elle est innocente, insouciante, rêve de beau et de paillettes… totalement candide, elle se frotte au monde adulte… un monde dont elle ne connaît ni les codes, ni les enjeux… ni même ce qui motivent tous ces humains à mener des vies folles pour atteindre des objectifs qui semblent finalement bien futiles : entasser des biens sans réelle utilité, atteindre la notoriété pour satisfaire une forme de narcissisme puérile…

Dans cette quête, on croise plusieurs personnages historiques (la Reine Victoria, Beatrix Potter, Oscar Wilde…). L’auteur ouvre alors une petite fenêtre de leur vie… ce laps de temps où leurs actes et la direction qu’ils ont prises a influencé la suite de leur existence. Le refus d’un mariage arrangé, la décision de se consacrer à l’écriture ou d’entrer en politique… autant d’orientations que les individus peuvent prendre sans savoir pour autant si c’était pour eux une bonne direction à prendre… et qui influenceront le destin de notre petite héroïne.

« Le grand voyage de Rameau » est un récit initiatique entraînant et accessible à tous (petits et grands). Qu’ils sont bons ces ouvrages qui nous permettent de garder notre âme d’enfant tout en aiguisant notre regard sur le monde.

Le grand Voyage de Rameau

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur & Scénariste : PHICIL

Dépôt légal : septembre 2020 / 216 pages / 26 euros

ISBN : 9782302090170

Little Nemo (Frank Pé)

« Ecrire, c’est chevaucher le mystère. Ecrire, c’est prendre la plume et laisser faire plus grand que soi. On contrôle à peine : un petit coup de talon par ci… un chuchotement à l’oreille par là… et le texte s’écrit. Il faut juste se mettre dans l’intention… choisir une émotion, un souvenir, un désir… et le porte-plume se fait passeur de mondes, comme s’il savait déjà. La création, ça s’entretient tous les jours. Ça se nourrit de la vie elle-même. Et en retour, ça donne beaucoup. »

Frank Pé © Dupuis – 2020

Quel plaisir de voir remis au goût du jour un classique de cette trempe ! Avec cette petite pépite, Frank Pé rend un hommage époustouflant à l’univers de Winsor McCay.

Nemo est un petit garçon rêveur. La tête en permanence dans son monde imaginaire, dans les livres qu’il dévore et qui lui servent de levier pour vivre de folles aventures oniriques. Son lit est son vaisseau, son oreiller sa boussole. Sitôt endormi, il rejoint son monde. Un univers où l’on danse, on rit, on jongle, on s’émerveille… Un monde où la gravité est toute relative tant les corps virevoltent en tous sens en permanence. Nemo y retrouve Flip et d’autres amis. Ensemble, ils jouent, relèvent des défis et tentent de ne pas arriver trop en retard à la grande fête que la Princesse organise et à laquelle il a bien du mal à arriver.

« Little Nemo in Slumberland » est né en 1905. Chaque dimanche, le New York Herald publiait un épisode des aventures de ce jeune héros hors pair. Ce petit bonhomme vêtu d’un union-suit blanc est un éternel rêveur, une fripouille attendrissante. Winsor McCay a construit l’univers de Little Nemo à l’aide d’histoires courtes, chacune évoluant sur une à deux pages. Un début, une fin… et entre les deux, absolument tout peut arriver. Rebondissements, rencontres, situations extravagantes, animaux hybrides, magie de l’instant, folie de ces décors qui se transforment en un clin d’œil… Tels sont les codes de ce monde où le rêve interagit avec la réalité. Nemo est l’alter ego de papier de McCay. Par le biais de ce personnage, l’auteur mettait en image ses propres rêves. « Little Nemo » est un univers original, imprévisible, grandiose, magique, poétique, tendre et d’une créativité incroyable !! Un monde à l’imaginaire foisonnant !

Little Nemo © McCay – 1906

Avec Frank Pé, Nemo perd son petit bidon, ses grosses joues et les billes noires (et assez inexpressives) qui faisaient son regard. Plus svelte, plus expressif, le Nemo de Frank Pé a gardé toute sa verve et sa curiosité. Frank Pé donne libre cours à son imagination. Il revisite, invente et réinvente des aventures plus folles les unes que les autres pour ce Nemo contemporain, dépoussiéré et beaucoup plus moderne que celui de Winsor McCay. Le trait est plus libre, moins emprunté, totalement aérien. Exit les décors un peu kitch et assez chargés de Winsor McCay. On respire sur les pages, le trait est plus lumineux sans rien perdre de son espièglerie.

Little Nemo – Frank Pé © Dupuis – 2020

Cerise sur le gâteau, les Editions Dupuis proposent une intégrale au format gourmand (350 x 250 mm). On en prend plein les mirettes ce qui accroît le plaisir que l’on a à (re)découvrir l’univers et le personnage de Little Nemo. De ci de là, Frank Pé fait apparaître le créateur de « Little Nemo » tantôt en pleine création artistique, tantôt en train de se réveiller… la tête encore dans ses rêves fous. Cette intégrale regroupe deux tomes réalisés par Frank Pé et initialement édités en 2014 et 2016.

Grandiose, il n’y a pas d’autres mots pour définir cet objet et le voyage dans lequel il nous emmène.

Little Nemo

d’après l’œuvre de Winsor McCAY

Editeur : Dupuis / Collection : Grand Public

Dessinateur & Scénariste : Frank PE

Dépôt légal : août 2020 / 80 pages / 39 euros

ISBN : 979-1-0347-3894-6

Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4