Essence (Bernard & Flao)

Bernard – Flao © Futuropolis – 2018

Achille a un dernier travail à accomplir dans cet étrange lieu dont il ne sait rien… pas même les événements qui l’y ont amené. Une sorte d’antichambre où il a atterri sans savoir comment. A ses côtés, pour le guider sur les routes de cette surprenante contrée, il y a Mademoiselle. Elle lui explique qu’il a une dernière chose à faire avant d’atteindre sa destination finale. Elle lui explique qu’il est au purgatoire, ce qui fait beaucoup rire (jaune) Achille. Mademoiselle est aussi belle que mystérieuse. Mademoiselle est comme une thérapeute… une confidente… voire un ange gardien puisqu’elle aime à se décrire comme tel.

Achille aurait préféré pouvoir la considérer comme une amie… voire plus si affinités… mais Mademoiselle s’y oppose avec fermeté.

Achille est donc là pour faire le point. Prendre le recul nécessaire par rapport à ce qui s’est passé ces dernières années. Prendre du recul par rapport à sa vie… sonder ses souvenirs et forcer sa mémoire capricieuse.

Achille va vivre une étrange expérience. Les situations qu’il va traverser sont pour le moins saugrenues et il du temps pour comprendre et accepter la teneur de ce « voyage improvisé » … et parvenir à faire les derniers liens qui lui avaient manqué jusque-là.

« Essence » est une plongée dans l’univers loufoque de Fred Bernard. Un univers onirique bourré de succulentes métaphores. Un lieu rempli d’absurdes incohérences et saturé de réalistes constats. Un monde sans concessions. L’écriture de Fred Bernard est vivante, chaude, dynamique. Le scénariste s’en donne à cœur joie, salue d’autres univers imaginaires : Fred et ses histoires absurdes (« Histoire du conteur électrique » , « Histoire du Corbac aux baskets » , « Philémon » …), Hergé et son inépuisable Tintin, Miyazaki et ses voyages magnifiques, Moebius et ses mondes futuristes… Tout un fatras de références passe sous nos yeux, se bousculent sans nous heurter, nous régalent. L’auteur puisent également dans des références littéraires mais il emprunte également quelques repères de la culture populaire au cinéma et à la peinture. C’est aussi avec un plaisir non dissimulé qu’on retrouve la gouaille et la répartie des personnages qu’il a créé dans sa saga « Jeanne Picquigny » , recréant pour l’occasion des personnages frondeurs, tempétueux, entêté mais ô combien attachants et n’hésitant pas à se remettre en question, à l’instar d’Achille – personnage principal de ce récit – qui s’obstine à refuser de voir la situation en face et à comprendre ce qui est en train de lui arriver.

Grosse performance de Benjamin Flao au dessin avec un travail à l’aquarelle est encore plus poussé que sur « Kililana song ». Il crée une ambiance à la fois poétique et psychédélique où se côtoient douceur, nostalgie et un brin de folie pure. Une pléiade de couleurs s’invite sur les planches. Le travail de mise en image de cette épopée introspective est tout bonnement magnifique. Benjamin Flao a un vrai don pour illustrer parfaitement un mot, une image, une pensée. Epoustouflant. Il finit l’album en apothéose avec une scène d’action muette qui s’étale sur une trentaine de pages. Je dis « Chapeau l’artiste ! » .

Un régal cet album qui n’a pas été sans me rappeler « Le Commun des mortels » d’Alain Kokor.

La chronique d’Yvan pour finir de vous convaincre.

 Essence
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Benjamin FLAO
Scénariste : Fred BERNARD
Dépôt légal : janvier 2018 / 185 pages / 27 euros
ISBN : 978-27548-1179-8

L’Emouvantail, tome 2 (Dillies)

Dans les rares chroniques que j’ai partagées avec vous cette année, il y eu celle sur « L’Emouvantail » au mois de janvier dernier. J’avais eu un coup de cœur très fort pour ce personnage de Renaud Dillies et j’ai plusieurs fois saisi l’occasion de relire l’album depuis.

L’Emouvantail est un épouvantail qui, pour une raison inconnue, a pris vie. On peut supposer que c’est parce que le fermier qui l’a assemblé a mis tellement de cœur à l’ouvrage qu’il a insufflé un peu de vie à son mannequin… mais ce n’est qu’une supposition parmi d’autres.

La première fois qu’on pose les yeux sur l’Emouvantail, on le découvre planté dans un champ et l’âme en peine car il est bien incapable de faire ce à quoi il est destiné : effrayer les oiseaux. Il les aime tant et tant qu’il ne parvient pas une seconde à les éloigner du champ du fermier. L’Emouvantail se contente donc de les observer avec ravissement tout en se lamentant de voir les graines de son fermier englouties… et les promesses belles récoltes fondre comme neige au soleil. Cela met l’Emouvantail dans un affreux dilemme qui fait toute l’histoire du premier tome.

Pour tout dire, je ne m’attendais pas à avoir en mains un second tome de l’Emouvantail. Alors c’est avec beaucoup de curiosité et d’excitation que j’ai commencé cette lecture.

L’Emouvantail, tome 2 – Dillies © Editions de La Gouttière – 2019

A l’instar du premier tome, l’histoire commence au milieu d’un champ. Mais cette fois-ci, l’Emouvantail n’est pas captivé par les couleurs chamarrées des oiseaux mais envoûté par la beauté d’une femme épouvantail. Malheureusement, elle n’est pas (comme lui) animée d’une flamme de vie. Elle est immobile, sa beauté est suspendue dans sa gracieuse posture et dans son si beau sourire. Elle est plantée là, au beau milieu d’un champ, incapable elle aussi d’effrayer les oiseaux. Au premier coup d’œil, l’Emouvantail tombe amoureux. Il va tenter de trouver le moyen de réveiller cette magnifique femme-épouvantail.

Une nouvelle fois, Renaud Dillies emprunte à la métaphore ses plus belles notes pour composer un album délicat. Dans ce monde imaginaire, la violence n’existe pas. Le trouble, l’émoi et la joie ont tout loisir de s’exprimer pleinement. Aux côtés de l’Emouvantail, on prend le temps de vivre, de contempler, d’écouter… et cela fait un bien fou de quitter la ville et toute son agitation pour se poser là, au creux de l’album, au cœur de cet objet tout en papier et carton vêtu pour profiter d’une douceur bénéfique car inespérée. On savoure aussi tout le charivari des couleurs de la faune et de la flore qui peuplent ce monde onirique. Rien ici ne vient nous heurter.

C’est surtout un régal de côtoyer cet émouvant personnage, si sensible, si candide et tellement empathique. Comment rêver meilleur guide pour permettre à Renaud Dillies d’explorer le sentiment amoureux. Car avec l’Emouvantail, l’art de la séduction est un tâtonnement rendu difficile du fait de son inexpérience. Il se fie à son instinct, à ces frissons qui parcourent son échine quand il repense à sa belle. L’amour est un voyage délicat qui nous emmène à la rencontre d’un autre individu et de l’accueillir dans sa vie comme il se doit.

Un délicieux album que je vous recommande chaudement.

A partir de 5 ans.

Le premier tome est également sur le blog. Cliquez ici pour lire la chronique.

 L’Emouvantail
Tome 2 : Cache-cache
Editeur : Editions de La Gouttière
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mai 2019 / 32 pages / 10.70 euros
ISBN : 978-2-35796-010-7

Salon Dolorès & Gérard (Cabot)

A 19 ans, Michel est toujours puceau et ce « statut » commence à devenir légèrement encombrant. Avec ses amis, il n’est plus question que de ça et le fait de l’avoir fait ou pas vous place dans le camp des mecs cools ou dans celui des losers… Michel a beau scruter l’horizon, il ne voit pas le soupçon d’une chance d’avoir l’occasion de rouler un patin à une fille dans avenir proche. Alors en ce qui concerne la possibilité d’avoir un rapport sexuel, ça relève du registre de la science-fiction. Son meilleur ami est dans la même situation que lui ; ils tentent de s’échanger « les bons plans » et des tuyaux sans trop y croire.

Après plusieurs redoublements, Michel s’oriente enfin dans une formation qualifiante qui semble lui plaire. Pour son apprentissage, il a trouvé un contrat avec le salon de coiffure « Dolorès & Gérard » où il va apprendre son futur métier. C’est là qu’il tombe sur Carole.

Carole est le maître de stage de Michel mais c’est aussi une séduisante blonde de 27 ans qui a une vie en perpétuel renouvellement. Elle parle sans complexe et sans retenue de ses rencontres affectives. Michel est impressionné par cette jeune femme solaire au caractère bien trempé. Il tombe vite amoureux de son maître de stage, ce qui le perturbe un peu dans ses apprentissages…

… Pourtant, c’est en présence de Carole qu’il ose poser à voix haute les questions qu’il ne pensait pas énoncer un jour à voix haute. Avec Carole, il découvre tout un tas de choses sur les femmes et la psychologie féminine. Michel gagne un peu en confiance mais ses complexes sur son physique ont la peau dure. Sans compter que l’idée de devoir faire le premier pas le tétanise encore énormément.

Dans quel sens doit-on tourner la langue quand on embrasse ?

En compagnie de son touchant personnage, Sylvain Cabot se risque sur le sentier hasardeux des premières expériences amoureuses et il parvient à le visiter avec brio. L’auteur s’amuse avec un personnage principal dont on apprend la virginité avant même de connaître son prénom ou son âge ! Etape après étape, Sylvain Cabot déflore lentement les autres facettes de la personnalité du narrateur… chacune de ces strates sera l’occasion de s’attacher davantage à ce tout jeune adulte introverti, inhibé et complexé.

Avec humour et naturel, le scénariste aborde cette période délicate où les premières expériences affectives sont un mélange de pur hasard et de haute voltige,

où la libido fait ses premiers balbutiements,

où chaque rencontre balaye autant de questions qu’elle n’en soulève.

On sourit, amusé par la naïveté et l’inexpérience de Michel qui n’a de cesse de nous rappeler qu’on a été un jour dans la même situation que lui… et que l’on a été tout aussi encombré que lui avec des questions pratico-pratiques pourtant totalement inutiles (mais ça, on le comprend que beaucoup plus tard).

J’ai aimé ce jeune homme pataud qui hésite, doute et se construit à partir de ses erreurs. J’ai aimé la manière dont il aborde de front le sujet de l’affect. Il tâtonne, questionne, n’hésite pas à se jeter à l’eau. Il se prend un, deux, trois vents. Se relève et essaie autrement. Il est franc. Intègre. Il n’y a rien de malsain dans la manière dont l’intrigue est menée. Dans les dessins – cerise sur le gâteau – il y a même ce petit côté intemporel qui montre que cette histoire n’est qu’un éternel recommencement ; elle touche tous les jeunes et les questions qui se posaient il y a des décennies se posent encore aujourd’hui, à l’identique.

 

« Carole me dit toujours « aie confiance en toi » , comme si c’était aussi mécanique que se tenir droit. Mais en fait, avoir confiance en soi, je sais même pas ce que ça vaut dire. Ça ressemble à quoi, un gars qui a confiance en lui ? »

La maladresse du narrateur fait son charme. Il est drôle malgré lui car sa timidité n’est pas de taille à lutter contre son intarissable curiosité. Il ose, tente et se risque en terrain hasardeux. Et bien que les premiers essais soient un peu désastreux, il gagne doucement en assurance.

Cette découverte des codes amoureux est accompagnée de beaucoup d’humour. L’ensemble est frais et la bonne humeur de cet univers est agréable. Un moment de lecture relaxant et plaisant que je voulais partager avec vous.

Salon Dolorès & Gérard
One shot

Dessinateur / Scénariste : Sylvain CABOT
Editeur : Michel Lafon
Dépôt légal : avril 2019 / 128 pages / 20 euros
ISBN : 978-2-7499-3606-2

Pour la peau (Saint-Marc & Deloupy)

Mathilde et Gabriel ont cette insatiable curiosité l’un pour l’autre qui caractérise les amours passionnels. Ils sont reliés par une envie réciproque du corps de l’autre, de son odeur, ses courbes et recoins. Se prendre, s’aimer, se baiser… Être à l’écoute du moindre tressaillement, percevoir le moindre halètement, être à l’affût du moindre râle de plaisir. Mordre, lécher, caresser… Leur relation n’a pas besoin de mots, leurs corps parlent pour eux.  Ils ressentent ce besoin vital du rapport charnel, cette envie de se perdre dans le plaisir de l’enlacement, de la pénétration, jusqu’au point de rupture, jusqu’à l’orgasme. Et jouir de plaisir.

Une fois par semaine, Mathilde et Gabriel s’aiment et goûtent au plaisir. Ils pensent l’un et l’autre à leurs retrouvailles hebdomadaires qu’ils ne rateraient pour rien au monde.

« Tout ce que je sais de lui tient sur un Post-it. Mais je pourrais reconnaître le goût, l’odeur et la forme de son sexe les yeux fermés… son corps qui se tend, ses râles lorsqu’il éjacule dans mon ventre, ou tout au fond de mon cul… »

Ils ne connaissent rien l’un de l’autre en dehors de cette heure qu’ils passent ensemble une fois par semaine dans le bureau de Gabriel. Leurs alliances respectives disent juste qu’en dehors de cet espace, ils sont mariés. Des enfants, des centres d’intérêt, de leurs conjoints respectifs… ils ne savent rien et ne veulent rien en savoir. Ils préfèrent taire ce qui existe en dehors de ce moment où ils se retrouvent. Ils pensaient se satisfaire de leur relations adultère mais le cœur a ses raisons que la raison ignore. Au fil des semaines, l’envie de l’autre va les dévorer.

Ils nous racontent. Ils se racontent. Tour à tour ils prennent la parole pour mettre des mots sur le lien qui les unit. Une oscillation indocile entre épanouissement et frustration. Une envie de profiter du moment, de prendre ce qu’il y a à prendre… et une gourmandise, une faim de l’autre que rien ne vient apaiser et que le moindre détail va attiser.

« La voir au travers du pare-brise inondé de pluie, cela a été comme voir notre histoire, rythmée par les essuie-glaces… de floue à précise, ou bien l’inverse. »

Une fascination. Une attirance. Comme hypnotisés par l’harmonie parfaite parfait de leurs deux corps, leurs va-et-vient naturels, tantôt bestiaux, tantôt tendres.

Une histoire de couple comme tant d’autres.

Une histoire à la fois si unique et si banale. Un cri, un souffle. L’envie de se sentir vivant. Il y a là comme un délicieux étourdissement à vivre ce qui est interdit. Comme s’il s’agissait de donner du sens à une vie qui en manquait.

Sandrine Saint-Marc et Deloupy offrent un sublime scénario écrit à quatre mains. Brûlant et sensuel. Troublant. Le récit réussit à nous placer dans la tête de chacun des deux amants. Les auteurs décrivent aussi bien la passion dévorante que le manque de l’autre et la difficulté à supporter cette absence. Pour combler le vide, il y a les souvenirs et les fantasmes.

Ce ne sont pas des aveux mais des confidences crues. Parfois, la culpabilité de tromper leurs conjoints les surprend mais ils assument entièrement cette relation trouble, discontinue, sur le fil.

Au dessin, Deloupy lui aussi a choisi de ne rien cacher. Ça sent le stupre, la sueur et le désir. Si le dessinateur omet, s’il suggère graphiquement, s’il choisit un angle de vue plutôt qu’un autre, c’est pour faire ressentir davantage cette excitation qui les réchauffe et les remplit. Par le biais de ses illustrations, on sent cette emprise non voulue qu’ils ont finalement l’un sur l’autre. Comme deux moitiés qui n’aspirent qu’à être recollées l’une à l’autre en permanence.

Des ambiances graphiques propres à chaque personnage guident leurs prises de parole. On vit donc avec chacun d’eux ces instants magiques d’osmose totale où la bulle de l’un se mélange à la bulle de l’autre, créant un tout contenant, coloré, harmonieux. On entre pleinement et avec eux dans dans ces bribes de temps qu’ils s’octroient.

Un album émoustillant dans lequel on croise deux personnages réellement très touchants.

Pour la Peau 
One Shot
Editions Delcourt – Collection : Erotix
Dessinateur : DELOUPY
Scénaristes : Sandrine SAINT-MARC & DELOUPY
Dépôt légal : aout 2018, 110 pages, 71.50 euros
ISBN : 978-2-4131-0164-5

L’Homme semence (Mandragore & Rouxel)

En 2006, une femme donne aux Editions Paroles un manuscrit dont elle a hérité. Le texte a été écrit en 1919 par l’une de ses ancêtres, Violette Ailhaud. Cette dernière avait laissé des consignes :

« Dans sa succession, il y avait une enveloppe qui ne pouvait pas être ouverte par le notaire avant l’été de 1952. Après ouverture, la consigne indiquait que son contenu, un manuscrit, devait être confié à l’aîné des descendants de Violette, de sexe féminin exclusivement, ayant entre 15 et 30 ans. Yveline, 24 ans alors, s’est retrouvée en possession du texte (…). »

En ouvrant l’enveloppe, l’héritière a découvert que la lettre de Violette contenait un lourd secret jusque-là enfoui au cœur d’un village provençal depuis 1852. A cette époque, la France est en ébullition. Louis-Napoléon Bonaparte a réussi son coup d’état début décembre 1851 et attend des Français qu’ils lui montrent son soutien. Un référendum est organisé fin décembre afin que ses citoyens se prononcent favorablement à la mise en place d’une nouvelle constitution. Dans les faits, les seuls bulletins mis à la disposition des électeurs étaient ceux qui se prononçaient en faveur du oui. Au village de Violette, les hommes décident de boycotter cette mascarade électorale. Cet acte de résistance est très mal accueilli par le pouvoir. La sanction ne se fait pas attendre. Début février 1852, les gendarmes du Nouvel Empire entrent dans ce village reculé et arrêtent tous les hommes en âge de voter.

« Je pleure ces bras perdus faits pour nous serrer et renverser les brebis lors de la tonte. Je pleure ces mains fauchées faites pour nous caresser et tenir la faux pendant des heures. »

Amputée de « la moitié de son humanité » , les femmes attendant le retour de leurs hommes. Jamais ils ne reviendront. A mesure que le temps passe, les femmes s’organisent et apprennent à s’occuper des travaux de la ferme. Une année passe. Deux années passent.

« Nos corps vides de femmes sans maris se sont mis à résonner d’une façon qui ne trompe pas. »

Les femmes se désolent de cette vie qui ne grandit plus dans leur hameau. Un soir, la souffrance est si forte qu’elles se font une promesse. Si un jour un homme venait à monter au village…

« Celle que l’homme touchera en premier aura la priorité. Elle s’occupera de lui. Les autres se tiendront à l’écart jusqu’à ce que la première en ait fait son homme. Alors celle-ci devra lui faire comprendre… » qu’en devenant l’homme de l’une d’entre elle, « tu as le devoir d’être également l’homme des autres, la semence du village. »

« L’Homme semence » est un témoignage troublant et fort. Dérangeant aussi. Il en sort un cri, celui de femmes qui ont décidé de regarder la vie, de tourner le dos à leurs fantômes et de croire en un lendemain meilleur.

Deux autrices ont choisi de le revisiter… et de l’adapter. L’objet est original car il propose deux portes d’entrées pour la lecture. Le lecteur peut choisir de commencer par l’adaptation du texte original réalisée Laëtitia Rouxel. On prend ainsi connaissance du témoignage brut de Violette Ailhaud, on mesure le traumatisme de ces femmes à qui on a arraché leurs compagnons. Sans aucune nouvelle de ces derniers, comment penser à l’avenir… comment panser la douleur ?

En retournant l’album, Mandragore quant à elle injecte par bribes des extraits du texte de Violette Ailhaud. L’autrice s’intéresse davantage au contexte historique dans lequel se joue ce drame humain. L’insurrection de 1851, le coup d’état de « Napoléon le petit » (pour reprendre le sobriquet dont l’a affublé Victor Hugo), le référendum truqué que l’Empereur a organisé pour légitimer sa violente prise de pouvoir, l’organisation de la résistance dans le Sud-est de la France… Mandragore relate également tous le travail de recherches engagé par les autrices et le séjour qu’elles ont consacré pour aller à la rencontre des lieux et des personnes qui les ont accompagnés dans ce projet artistique. Ce pan de l’album peut s’apparenter à un carnet de voyage, mêlant passé et présent, éléments historiques et propos plus personnels.

Les deux facettes se complètent et se répondent à merveille. La difficulté tient plus, pour le lecteur, de se positionner quant au récit avec lequel il va débuter sa lecture. Pour ma part, j’ai commencé par le travail de Laëtitia Rouxel.

J’ai appris que le texte de Violette Ailhaud avait également commencer à bien circuler parmi les lecteurs de France et d’ailleurs. Outre le texte du manuscrit publié en 2006, il existe plusieurs adaptations de ce témoignage que ce soit à l’écran, au théâtre, ou comme ici en bande-dessinée. Je vous invite aussi à consulter la page Wikipédia dédiée à « L’Homme semence » et qui semble bien documentée.

Le témoignage est touchant, un vrai coup de poing. A découvrir.

L’Homme semence
Récit complet
Editions de l’Œuf et les Editions Parole
Autrices : MANDRAGORE et Laëtitia ROUXEL
Dépôt légal : décembre 2017 (3ème édition), 152 pages, 26 euros
ISBN : 978-2-917141-57-1

Chroniks Express 37

Bande dessinée : Un Père vertueux (L. Debeurme ; Ed. Cornélius, 2015).

Romans : L’Orangeraie (L. Tremblay ; Ed. Folio, 2016), L’amie prodigieuse, tome 4 : L’enfant perdue (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2018), Trois Saisons d’orage (C. Coulon ; Ed. Viviane Hamy, 2017), Soyez imprudents les enfants (V. Ovaldé ; Ed. Flammarion, 2016), Mon Traître (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2009), Retour à Killybegs (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2016), Quand sort la recluse (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2017).

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Bande dessinée

 

Debeurme © Cornélius – 2015

Trois garçons et leur père s’installent dans un nouveau pays. L’un d’eux, Horn, cache une pilosité excessive sous un ample sweat à capuche. Honteux, il préfère fuir l’école plutôt que d’affronter les moqueries de ses camarades. L’autre, Twombly, réalise d’horrible petites sculptures dans des morceaux de bois. Le dernier est surnommé « Bird » depuis qu’il a recueilli un oiseau blessé.

La vie suit drôlement son cours. Le père, un dangereux criminel, décide un jour d’aller chercher la mère de ses fils. Avant de partir, aucunes embrassades, aucun encouragement. Des injonctions.

Je m’absente quelques temps. Je vais retourner chez nous chercher votre mère. Je vous laisse la maison… S’il arrive le moindre problème, ici ou à l’école… A mon retour, je vous égorge.

Ce père autoritaire, les trois garçons en ont peur. Un père froid, dur. Un père qui impose une discipline militaire, incapable de donner de l’amour. Un père qui punit de façon excessive. Un père à faire peur, surtout quand il a bu… mieux vaut ne pas le contrarier. Un père à faire peur… ça donne des petits soldats qui filent droit.

On se place dans cette famille étrange que Ludovic Debeurme dessine au crayon de couleurs. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont là pour nous raconter les horreurs de cette vie-là. Un album qui vient prolonger « Les Trois Fils » que l’auteur avait réalisé deux ans plus tôt. C’est cruel, c’est injuste mais quelques passages proposent des scènes d’une beauté pure. C’est magique et épouvantable… ça ma gênée et à certains instants je n’ai pas su quoi faire de ce qui était dit ou ce qui était fait par les personnages (le père surtout).

Vraiment bizarre. Il y a comme une curiosité malsaine qui m’a poussée à continuer ma lecture, comme pour voir jusqu’où l’auteur était capable d’aller dans la cruauté absurde qu’il décrit. Je préfère, et de loin, ce qu’il avait réalisé sur « Lucille » et « Renée » …

 

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Romans

 

Tremblay © Folio – 2016

Des jumeaux âgés de 9 ans. Aziz et Amed sont inséparables. Ils vivent dans un pays en guerre. Le fragile équilibre de leurs vies étaient préservés jusqu’à ce qu’une bombe tombe sur la maison de leurs grands-parents. Dès lors c’est à Zahed, leur père, qu’il revient de s’occuper de l’orangeraie exploitée jusque-là par le grand-père. Zahed s’affaire plus que de coutume puisque c’est à lui de nettoyer les décombres et de donner une dépouille décente aux deux corps et Tamara, leur mère, continue à veiller comme une louve sur ses fils.

Mais un beau jour, Soulayed fait son apparition dans l’orangeraie. Peu de temps après, Zahed explique aux jumeaux qu’il doit faire un choix : celui des deux qu’il désignera ira avec Soulayed et partira en martyr.

Un texte court, un texte fort, un texte plein d’émotion.
En son cœur, un amour fraternel plus fort que tout, un respect des traditions et un sens du devoir hors normes.
Et le regard de deux enfants sur les événements, deux enfants à qui l’on demande de grandir vite, bien trop vite.

Pour nous occidentaux, c’est aussi le récit de l’inconcevable, de l’incompréhensible. Le tiraillement d’un père qui doit choisir entre ses deux garçons. La souffrance d’une mère qui, docile, ne cherche même pas à convaincre son époux qu’il n’a pas à faire ce choix absurde. Un texte qu’on lit d’une traite, presque en apnée.

 

Coulon © Viviane Hamy – 2017

André, Benedict, Bérangère.

Trois générations, trois existences liées les unes dans les autres. Trois membres d’une même famille. Le grand-père, le père et la fille. Une famille pas comme les autres aux Fontaines, ce petit village qui s’est étalé, reliant presque le cœur du village, son clocher, son Café… aux carrières qui se situent en périphéries. Les décennies ont appris aux paysans natifs de ce coin de terre isolé, appelé Les Trois Gueules, à accepter ces « fourmis blanches » venues travailler dans les carrières où l’on extrait la roche du ventre de la terre pour la vendre aux entreprises. La roche et les produits agricoles sont désormais le fonds de commerce des Fontaines, à parts égales. André est venu de la ville il y a 50 ans pour s’installer aux Fontaines. Il fut le premier médecin à accepter de vivre là. Benedict, son fils, a pris sa relève. Bérangère quant à elle est encore trop jeune pour oser affirmer ce qu’elle fera de sa vie.

Je suis un peu entrée sur la pointe des pieds dans ce roman, encore troublée par mes précédentes plongées dans les romans de Cécile Coulon (Le Roi n’a pas sommeil, Le Rire du grand blessé, Le Cœur du Pélican). Et puis, il me semble que ce récit prend davantage le temps de nous décrire l’environnement (les paysages autour du village et de ses alentours) et l’ambiance des lieux grandement influencée par les superstitions véhiculées de générations en générations… C’est dans un deuxième temps que l’on va à la rencontre des personnages. Très vite, on apprend à vivre avec eux, on découvre leurs habitudes et leurs ambitions. André, le patriarche, gardera une part de mystère ; l’auteure ne prend effectivement pas le temps de remonter dans son enfance, nous n’aurons donc que les grandes lignes de ce qu’il a vécu avant. En revanche, nous verrons naître Benedict puis Bérangère. Si jamais on ne s’attarde sur un personnage – Cécile Coulon ayant préférer donner la parole à tour de rôle aux cinq personnages principaux, on n’en connaît pourtant suffisamment sur chacun d’entre eux pour naviguer de façon fluide entre chacun d’entre eux. Très vite, j’ai appréhendé un drame ; la douceur et la quiétude du récit est presque parvenu à me faire oublier cette éventualité… du moins pendant un temps.

Une fois à la moitié de l’ouvrage, Cécile Coulon serre davantage l’étau narratif. On sait que cette éventualité va devenir effective. J’ai tendu le dos et continué à profiter de ma lecture. J’ai cherché à anticiper, j’ai même dessiné les contours de cette fatalité mais je me suis évidemment laissée cueillir par les mots.

 

Ferrante © Gallimard – 2018

Dernier volet de la saga « L’Amie prodigieuse » . Après l’enfance (tome 1), la fin de l’adolescence et l’entrée dans la vie active (tome 2), l’âge adulte et la vie de famille (tome 3)… place désormais à la fin du récit : celui de la maturité, de l’épanouissement professionnel.

Pendant plusieurs années, Elena avait attaché une attention particulière au fait de garder de la distance entre elle et Naples, sa ville natale. Elle avait aussi veillé à extraite Lina de sa vie, consciente de l’influence que son amie d’enfance avait sur elle, une influence qui lui avait été nocive à plusieurs reprises. Désormais, Elena est une femme épanouie. La réussite professionnelle lui sourit et elle s’épanouit enfin dans son couple. Mais tout cela ne doit-il durer qu’un temps ?

J’étais impatiente de lire ce dernier tome de cette saga qui avait pris une tournure (et un rythme) inespérée dans la dernière ligne droite du tome 3.

On repart ici avec pas mal d’entrain, on repart de plus belle dans cette amitié ambiguë entre les deux amies d’enfance et on essuie un peu plus facilement les contradictions de l’héroïne.

Ravie de connaître le dénouement de cette saga, j’ai pourtant ressenti de la lassitude à la moitié de l’ouvrage car le rythme est mou, trop mou. Sur la fin en revanche, je me suis ennuyée – mais réellement ! , j’ai sauté certains passages (notamment ceux qui sont consacrés à Naples… j’avais envie d’une fin qui se tient et non de passages pour noircir les pages avec un exposé historique des différents bâtiments napolitains).
Dans les tomes précédents, j’avais relevé quelques longueurs. Dans ce tome, les cinquante dernières pages sont… inutiles.

La fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Ovaldé © Flammarion – 2016

Espagne. Anastasia est née en 1970. Nous faisons sa connaissance lorsqu’elle a 13 ans. La narratrice nous fait la grâce de nous épargner les détails de ses premières années de vie ; elle les résume en quelques anecdotes.

Anastasia est née en Espagne d’une famille espagnole. La guerre civile est passée par là et comme dans toutes les familles espagnoles, on en voit encore les stigmates. Les jeunes générations portent le poids de cette guerre fratricide sans avoir vécu cette déchirure. A 13 ans, lors d’une sortie scolaire, Anastasia découvre les œuvres du peintre Roberto Diaz Uribe. Elle va se passionner pour son art. Cela va même devenir une obsession.

Jusqu’à 18 ans, Anastasia s’ennuie. Comme pour tous les adolescents, le temps s’étire de façon déprimante. Puis à 18 ans, elle quitte le foyer familial et part faire ses études à Paris.

Je ne compte plus le nombres d’avis positifs que j’ai lu et entendu sur ce roman. Je ne compte plus. A chaque avis, mon envie d’engouffrer ce roman grandissait. Puis je l’ai reçu en cadeau et j’ai laissé décanter un peu… Pendant les cent premières pages, la lecture fut des plus ennuyeuses. Tellement ennuyeuse que l’ouvrage a bien failli me tomber des mains. A peine plus d’une demi-douzaine de pages par jour… cette lecture a eu, au début, un effet hautement soporifique sur ma petite personne. Puis Anastasia a grandi et Véronique Ovaldé a lentement élargi les centres d’intérêt de sa narratrice, la rendant plus consistante, plus pertinente… plus intéressante. Quand bien même, ce roman m’a laissé sur ma faim.

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2009

Antoine, luthier à Paris, rencontre un client qui lui parle de James Connolly, activiste irlandais. Les paroles de cet inconnu de passage dans son atelier lui redonnent peu à peu l’envie de retourner en Irlande, pays qu’il connait peu.

En mai 1975, Antoine décide de se faire un court séjour en Irlande à l’occasion de ses 30 ans. C’est à ce moment qu’il rencontre Jim O’Leary et Cathy, son épouse. La rencontre entre le français et le couple est immédiate. Ils s’échangent leurs coordonnées. Antoine reviendra les voir, c’est certain. Au fil des années, Antoine s’organise pour leur rendre visite. A chacune de ses venues, il est accueilli comme un frère, un ami de toujours. Il a sa chambre qui l’attend, ses repères.

En 1997, lors d’une soirée arrosée dans un pub, il croise pour la première fois Tyrone Meehan, celui qu’il nomme son traitre. Entre eux, une forte amitié va se construite au fil des années. Antoine a déjà compris que Jim était un militant actif de l’IRA mais Tyrone est un de ses combattants les plus actifs. Tyrone est respecté, admiré. Les séjours d’Antoine sur le sol irlandais sont de plus en plus fréquents, il aimerait lui aussi aider la cause, participer au combat mené en vue de l’indépendance. Les années filent, Jim meure, emporté par une bombe qu’il avait mal réglée. Les allers-retours de Tyrone en prison, les coups durs que l’IRA doit encaisser, tout cela Antoine le vit, il accuse les coups en témoin discret. 2006 sera l’année des désillusions… tous apprennent que Tyrone est un traître, qu’il a vendu des informations aux Anglais.

Avant de devenir écrivain, Sorj Chalandon était journaliste. A ce titre, il a notamment effectué des reportages en Irlande du Nord et y a rencontré Denis Donaldson. De cette rencontre naît une amitié ; l’auteur s’en est inspirée pour écrire « Mon traitre » . Sorj-journaliste y devient Antoine-luthier et Denis Donaldson se glisse sous les traits de Tyrone Meehan.

« Mon traître » est le récit d’une lutte, celle d’un peuple qui aspire à vivre en paix, libre. C’est aussi le récit d’une amitié et d’une trahison, d’une incompréhension. C’est enfin la recherche la quête identitaire d’Antoine qui apprend à se connaître au travers du regard que Tyrone pose sur lui.

C’est l’adaptation de ce roman par Pierre Alary qui m’a invitée à découvrir le texte originel. Premier roman que je lis (enfin !) de cet auteur. Une claque !

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2016

Retour sur les événements abordés dans « Mon Traître » mais cette fois, ils sont abordés du point de vue de Tyrone Meehan. Ecrit trois ans après « Mon Traître » , « Retour à Killybegs » narre le parcours de Tyrone, de sa plus tendre enfance à sa mort, aborde son recrutement par l’IRA et les événements qui ont conduit à ce qu’il devienne, dans les années 70, l’un des commandants de la branche armée de l’IRA.

L’occasion de découvrir les raisons qui ont motivé Tyrone à accepter de collaborer avec les anglais, la manière dont il a tenté de sortir ses épingles du jeu. Si vous ne l’avez pas encore fait et que vous avez lu « Mon Traître » , voici une nouvelle fois un roman que je vous recommande vivement.

 

Vargas © Flammarion – 2017

Appelé en urgence pour boucler une enquête, le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg doit quitter l’Islande, pays qu’il a découvert lors de sa précédente enquête. En quelques jours, il parvient à mettre en avant les éléments clés qui conduisent à faire passer aux aveux l’un des principaux suspects. Sitôt l’affaire bouclée, son instinct attire son attention sur la mort soudaine de deux « vieux » à la suite de piqûres de recluses (des araignées habituellement très discrètes et qui ne s’attaquent que rarement à l’homme). Il se met à enquêter en solo avant de s’en ouvrir à une poignée de ses lieutenants. Voisenet, Froissy, Veyrenc puis Retancourt seront les premiers à lui prêter main forte sur cette enquête non officielle qui sème le trouble dans la Brigade et fait peser sur l’ensemble du groupe les désaccords de plus en plus tendus entre le Commissaire et Danglard, son bras droit.

J’ai toujours autant de plaisir à retrouver le personnage d’Adamsberg. Sa personnalité, son état d’esprit… tout jusqu’à sa manière lente et nonchalante de se déplacer, ses « bulles de pensées » et sa nécessité d’aller marcher pour « brasser des nuages » . L’écriture de Fred Vargas coule quand je la lis, elle coule comme quelque chose de très naturel. Habituellement, les enquêtes d’Adamsberg me surprennent car je ne vois jamais venir qui est l’assassin. « Quand sort la recluse » est l’exception à la règle, à ma grande surprise. Très tôt dans la lecture, mes suspicions se sont portées sur un personnage qui s’est effectivement avéré être l’auteur des crimes. C’est un peu déstabilisant, cela m’a donné l’impression de quelques longueurs dans le texte pour autant, ce roman policier n’est pas à une exception près car c’est aussi la première fois où l’émotion m’a saisie dans les dernières pages, lorsque Adamsberg confond l’assassin dans un tête à tête. Le Commissaire s’était attaché… moi aussi.

Pas le meilleur ouvrage dans la série « Adamsberg » mais un de ceux dont je me rappellerais certainement avec beaucoup de précision