Jeannot (Clément & Maurel)

Clément – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2020

Il s’appelle Jeannot. La soixantaine bien tassée. Ancien jardinier. Le fil rouge de sa vie, c’est le soin (très) méticuleux qu’il a mis toute sa vie à s’occuper des plantes. Mais…

Sa vie a déjà basculé une fois. Il avait la quarantaine quand les tourments de la vie les poussent, sa femme et lui, au divorce. Un divorce qui l’affecte profondément. Et soudainement, suite à cette bourrasque qui a emporté sa vie d’avant, Jeannot s’est mis à entendre ce que disent les plantes. Cela pourrait être vu comme une bénédiction pour un jardinier… mais Jeannot le vit comme une malédiction.

 « … car si vous pouviez entendre parler les plantes, comme moi… vous constateriez que la plupart sont bêtes comme leurs racines. »

Cette aigreur qu’il ressent depuis des années l’a changé en vieux ronchon. Des années qu’il ressasse cette colère et presque rien ne l’apaise. Jusqu’à sa rencontre avec Josette… vous savez cette Josette que Merlin a affectueusement surnommée « Chaussette » !

Oh quel régal de pouvoir savourer cette pépite d’album jeunesse ! C’est une courte parenthèse (quarante pages, ça se lit rudement vite !) mais le résultat est beau. C’est aussi l’occasion de découvrir le premier titre de ce duo formé par Loïc Clément et Carole Maurel… un peu surprenante parenthèse car j’étais très habituée aux collaborations que le scénariste a eues avec Anne Montel avec notamment à leur actif Chaussette, Les Jours sucrés ou plus récemment Miss Charity (que j’ai lu mais non chroniqué).

Alors forcément, je n’ai pas fait le lien de suite avec « Chaussette » (paru en avril 2017 et qui fut pour moi un énooormissime coup de cœur). Je n’ai pas fait le lien parce que Josette n’y est pas le personnage principal… Puis je n’y étais pas préparée… Puis elle arrive dans un second temps, lorsqu’on se repère un peu dans le quotidien de Jeannot et que j’étais déjà là à rire sous cape en observant ce vieux bougon… Puis enfin [c’est le dernier] je n’ai pas fait le lien de suite parce que l’histoire de Jeannot est différente. Cerise sur le gâteau : il n’est pas nécessaire d’avoir lu « Chaussette » avant pour s’immiscer dans l’univers et s’y sentir bien.

« Jeannot » est un album plus mature que « Chaussette » . C’est du moins comme cela que je l’ai perçu. J’ai trouvé que le personnage principal avait une personnalité plus affirmée. Son grain de folie s’impose bien plus que celui de Josette. Cela tient aussi à la façon dont on entre dans sa vie : de plein-pied [pour l’histoire de Josette, c’était une drôle de filature que réalisait un enfant… forcément un récit plus onirique, un peu naïf]. La réelle différence tient au travail de Carole Maurel. On passe ainsi du crayonné printanier qui collait parfaitement avec le personnage féminin à un dessin plus épais, plus automnal dans ses teintes. Il se marie très bien à la personnalité de Jeannot.

Un drôle d’album qui nous amène sans crier gare sur un sujet douloureux. Support intermédiaire idéal pour parler de la question du deuil avec un jeune lecteur.

Jeannot (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les contes des cœurs perdus

Dessinateur : Carole MAUREL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : juin 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1965-7

Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4

Hors-Saison (Sturm)

Sturm © Guy Delcourt Productions – 2020

La campagne électorale bat son plein. Sanders, Clinton, Trump racolent leurs électeurs pendant que les médias en font leurs choux gras.

C’est dans ce contexte de déchainement médiatique qui annonce le changement radical du paysage politique américain que Mark – un ouvrier du bâtiment – affronte une autre tempête : celle de son divorce. Sa vie prend un virage radical. Il vit cet événement comme un échec et il se retrouve balloté par la valse d’une nouvelle organisation à trouver. Il doit apprendre à jouer les équilibristes entre ses engagements professionnelles et ses responsabilités familiales pour parvenir à assumer correctement la garde alternée de Suzie et Jeremy. Dans le tumulte qu’est devenue sa vie, où rien ne semble vouloir se faire sans heurts, Mark est tenté de baisser les bras.

Les souvenirs d’une vie de famille terminée. Les débuts chaotiques d’une garde alternée douloureuse. La course pour s’organiser et tenter d’apporter aux enfants un semblant de continuité entre leurs deux foyers. Les difficultés financières qui complexifient la situation. A cela s’ajoutent des sentiments étouffés, une amertume, une colère. L’impression d’avoir échoué et la frustration. James Sturm (Le Swing du Golem, Black Star, Le Jour du marché…) livre son personnage à la tourmente. Un soupçon de faits autobiographique donne le liant nécessaire à cette histoire qui se déroule dans un monde anthropomorphe. A quoi peut bien servir l’anthropomorphisme ici si ce n’est peut-être d’atténuer les aspérités et les éclats coupants de certains souvenirs de l’auteur ? Peut-être cela lui épargne-t-il de faire face à certaines trop douloureuses, le registre de la fiction viendrait atténuer quelque peu les derniers tiraillements qu’il aurait encore.

Pour le reste, cette tranche de vie raconte une scène de vie assez classique : on n’assiste pas à la rupture mais on est présents dès le début de cette nouvelle vie. Les habitudes se mettent en place de manière assez poussive, les enfants sont réfractaires à leur nouveau rythme et il m’a semblé percevoir que le personnage découvrait progressivement la réalité d’un quotidien avec ses enfants : les repas, le respect de leurs petites habitudes (alimentaires, activités…). De fait, ses petits réclament souvent leur mère et se laissent dépasser par le moindre changement de leurs repères quotidiens. On sent que les membres de cette famille éclatée sont à fleur de peau.

Graphiquement, James Sturm développe un univers dans des gris-bleus délavés qui renforcent l’impression de morosité ambiante. Le personnage déprime et se bat avec un quotidien retors. Il subit la situation plus qu’il ne la vit.

C’est un récit chagrin qui nous embarque un peu dans sa mélancolie et nous secoue durant les instants de colère. Je ne sais pas quels sont les souvenirs que je garderai de cette lecture mais il m’a rendue chiffon.

La chronique de Jérôme.

Hors-Saison (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : James STURM

Traduction : Margot NEGRONI

Dépôt légal : mai 2020 / 216 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-2251-0

Peau d'Homme (Hubert & Zanzim)

Hubert – Zanzim © Glénat – 2020

A 18 ans, Bianca est encore pucelle et ne sait absolument rien des garçons. Elle n’a jamais eu l’occasion de s’y intéresser ni pris le temps de le faire… Cela dit, au Moyen-Age, il est aussi des coutumes et des traditions à respecter si l’on veut avoir la réputation d’une jeune fille bien comme il faut ; de cela, Bianca en est très consciente.

Fort heureusement, les confidences avec ses amies lui permettent de s’exprimer un peu sur ses appréhensions avant sa nuit de noce qui a lieu dans quinze jours. Bianca aurait tant aimé avoir l’occasion de faire la connaissance de son futur mari avant de se retrouver dans le même lit que lui ! La voyant si morose, sa tante l’invite à passer quelques jours chez elle. A cette occasion, elle met Bianca dans la confidence…

… dans la famille, les femmes ont un secret. Précieusement rangée dans une vieille malle, une peau d’homme se transmet de mère en fille. Ainsi, chacune a l’occasion de se glisser dans la peau de Lorenzo pour une nuit ou plusieurs jours. La décision de Bianca est déjà prise. Enfiler cette peau est pour elle l’occasion d’aller à la rencontre de son futur mari.

Parfait, ce discours féministe au cœur d’un contexte moyenâgeux ! Franchement, je trouve cela fort bien pensé. Le décalage est bien pensé et il fait mouche. Voilà qui donne une profondeur tout à fait succulente au scénario d’Hubert, sans compter que les dessins de Zanzim illustrent parfaitement le propos et appuient là où ça fait mal.

Un coup de gueule. Un coup de poing pacifique et féministe… mais pas que.

Sans fausse note aucune, Hubert a dompté de main de maître ce scénario retord. Il a évité tous les pièges, toutes les idées convenues, tous les raccourcis qui auraient pu lui faciliter la tâche. Non content de parvenir à aborder de front les questions de sexualité, d’homosexualité, de religion, de fanatisme et d’émancipation, le scénariste est parvenu à y glisser un humour plein de fraicheur et quelques passages déraisonnables sur lesquels soufflent un vent de folie. Après l’excellent « La Nuit mange le Jour » , Hubert a montré une fois encore qu’il n’est pas impossible de parler crûment de la question du désir sans effaroucher son lecteur… voire le perdre en cours de route. Hétérosexuel ou LGBT, cet ouvrage dit la nécessité de rappeler encore et encore que la question des choix sexuels opérés par un individu n’appartient qu’à lui seul. Le récit explore aussi la question du désir : s’exprime-il de la même manière chez un homme que chez une femme ?

Le scénario ne nous ménage pas. Pire, il nous douche rapidement. Et là, c’est aux lectrices que je m’adresse puisque sitôt la lecture engagée, nous sommes invitées à prendre la mesure du chemin sinueux et boueux que la condition féminine a parcouru durant les siècles passés. Le ton monte, la colère gronde… avec le personnage principal, on a envie de crier, de prendre les soi-disant « bien pensant » à bras le corps et de les secouer bien fort.

« Et alors ? J’ai un corps et je n’en ai pas honte. En soi, il n’est ni bon ni mauvais. Ce n’est pas lui le problème : c’est ton regard qui est sale ! »

De marchandises que l’on négociait pour obtenir moult bénéfices de nos épousailles, nous avons maintenant voix au chapitre. Nous ne faisons plus l’objet de stratégiques pourparlers mais avons la possibilité de décider par nous-mêmes qui fera ou non partie de notre vie affective. Quoi que… nous ne sommes malheureusement pas encore toutes logées à la même enseigne aux différents endroits du globe…

« Les hommes sont de pauvres petites choses à la merci de nos appétits pervers, qu’il faudrait protéger en nous voilant de la tête aux pieds. »

Coup de cœur ! Le ton humoristique donne une pointe de fraicheur aux propos acidulés des personnages. On ne lit pas, on dévore l’ouvrage.

Je suis triste à l’idée de savoir que nous ne pourrons plus nous régaler de ses albums… restent ceux qu’il avait réalisés avant son décès.

Peau d’Homme (récit complet)

Editeur : Glénat / Collection : 1000Feuilles

Dessinateur : ZANZIM / Scénariste : HUBERT

Dépôt légal : juin 2020 / 160 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-344-01064-8

Dans la forêt (Lomig)

Il y a une poignée de jours, j’ai lu le roman de Jean Hegland. Pendant une trentaine de pages, j’ai hésité à poursuivre cette lecture ; je n’étais pas certaine d’avoir envie de me frotter à la question du confinement par le biais d’un roman… Puis forcément, même en trente pages, on glane des informations qui pique notre curiosité. Alors on tâtonne… puis on se questionne sur la raison réelle de leur isolement forcé : épidémie ? catastrophe naturelle ? guerre mondiale ? … Des indices sont livrés mais rien d’assez explicite pour se faire une idée précise de l’événement qui a provoqué ce basculement. Trente pages, c’est à la fois peu… mais largement suffisant pour se laisser emporter par un récit quand la plume d’un auteur nous séduit.

Lomig © Sarbacane – 2019

« Dans la forêt » est le quotidien, de deux sœurs, raconté par l’une d’entre elle : Nell. Elles sont orphelines ; leur mère est décédée d’un cancer et quelques mois après, leur père rend son dernier souffle suite à un stupide accident.

Avant ces drames, la vie avait déjà commencé à changer. Plus d’électricité, plus d’accès aux modes de communication modernes, plus d’essence pour se déplacer et quand bien même pour aller où ? Les magasins sont fermés, il n’est plus possible de s’y approvisionner. Les gens se sont adaptés, pensant initialement que la situation était temporaire… puis ils ont fui pour on se sait où. Ceux qui sont restés sont méfiants. Instinctivement, ils se protègent. Une ambiance de fin du monde plane. Les gens se sont armés et se sont barricadés.

Dans ce contexte social agité, deux sœurs sont amenées à se confiner dans leur maison loin de tout, au cœur de la forêt. Nell et Eva. Elles ont 17 et 18 ans, elles avaient des rêves plein la tête. L’une allait entrer à Harvard, l’autre allait devenir danseuse professionnelle, une brillante carrière s’ouvrait à elle. Mais la vie s’est arrêtée.

Nell et Eva apprennent à survivre dans leur nid : une maison en bois construite par leur père et située à une bonne demi-heure de la première petite ville. Elles ont toujours vécu là. Quand la civilisation a commencé à péricliter, elles n’ont pas vu la différence. Au début du moins. Puis elles ont compris que « la vie d’avant » avait définitivement plié bagages. Il leur restent les souvenirs d’une enfance heureuse avec leurs parents. Elles faisaient classe à la maison. Sitôt qu’elles en avaient terminées avec les apprentissages journaliers, elles filaient dans la forêt, leur terrain de jeu privilégié. Elles se réfugiaient au creux de l’immense souche creuse d’un séquoia et se prenaient pour des aventurières contraintes de s’adapter à la forêt pour survivre. Elles étaient loin, très loin d’imaginer que dix années plus tard, leurs jeux imaginaires deviendraient leur réalité.

J’ai beaucoup aimé le roman de Jean Hegland. L’adaptation qu’en fait Lomig est assez réussie. Il a su attraper l’ambiance de l’œuvre originale et l’injecter dans cet album. Cependant, je me suis rendu compte que le fait d’avoir lu le roman avant de lire son adaptation m’a permis de mieux me repérer dans la lecture de la bande-dessinée. Certes, ce noir et blanc doux et léché de l’auteur est le fil conducteur parfait entre le présent des deux sœurs et leur passé qui surgit à la moindre occasion. Cependant, sans marqueurs de temps explicites pour rythmer le scénario, il faut se fier à la physionomie des personnages. Tantôt fillettes tantôt adolescentes, il est facile de se situer entre l’enfance et la période actuelle. C’est moins le cas quand il est question du passé proche des deux filles : celui où leur père était encore vivant ; dans ce cas, il faut attendre que ce paternel fasse son apparition pour comprendre que le récit est ancré à cette période. Lorsqu’on a lu le roman préalablement, on est tout à fait au clair avec la chronologie des événements. Mais qu’en est-il pour un lecteur qui découvre cet univers avec cette adaptation ? Doit-il revenir en arrière pour reprendre la lecture pour effectuer quelques ajustements ? Je me suis posé ces questions à plusieurs reprises. Des fonds de pages plus sombres, des contours de cases spécifiques à chaque période… il y aurait peut-être eu moyen de guider visuellement le lecteur dans ces transitions sans pour autant alourdir le scénario.

Hormis ce petit « couac » dans l’ambiance graphique, on entre très vite dans le quotidien de ces deux sœurs. Brusquées par la vie et extraites violemment de leur bulle familiale, elles nous intriguent. Lomig parvient également à maintenir une tension sourde qui tient en une question : qui, de l’homme ou de la nature, est le plus grand prédateur pour ces jeunes femmes ? A côté de cela, il joue avec les contradictions spatiales dues à cet huis clos qui se joue à ciel ouvert. Coupées de tout, coupées des autres, les personnages ne peuvent compter que sur leurs seules ressources physiques et psychiques. Elles tiennent leur survie à bout de bras. De leur volonté dépendra leur avenir. Survivre, c’est savoir se garantir l’accès aux ressources de première nécessité. Dans une société occidentale comme la nôtre, si la place de chacun dans la famille est garantie, cette sécurité est de la responsabilité des parents. En étant projetées dans la vie comme elles le sont, elles sont contraintes de quitter à contre cœur le statut adolescent ; exit l’opposition à l’autorité parentale, elles sont devenues leurs propres parents. Pas de sentiment d’oppression ici pourtant. En offrant des vues magnifiques sur ce paysage forestier dans lequel le regard se perd, le lecteur trouve sans cesse l’occasion de reprendre une grande bouffée d’air, une respiration nécessaire dans ce récit.

La force de vie qui bat au cœur de ces jeunes femmes porte entièrement la narration. Les illustrations somptueuses de Lomig leur prêtent main forte. Une fiction post-apocalyptique de toute beauté, une quête initiatique atypique absolument fascinante.

Dans la forêt (récit complet)

Editeur : Sarbacane

Dessinateur & Scénariste : LOMIG

Adapté du roman de Jean Hegland

Dépôt légal : août 2019 / 156 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-37731-198-9

La Délicatesse (Bonin)

Lorsqu’on arrive dans cet univers, c’est pour faire la connaissance de Nathalie. Une jeune fille sans histoires, qui aime rire, qui aime lire plus que de raison. Elle s’est pourtant tournée vers des études en économie. Etudiante est une studieuse, Nathalie est une jeune fille discrète.

Bonin © Futuropolis – 2016

Un jour, alors qu’elle marche dans la rue, François l’aborde. Il a osé faire le premier pas. Il faut dire qu’elle est si belle… il a pris son courage à deux mains, préférant se ridiculiser plutôt que de la laisser disparaître au premier coin de rue. Une rencontre anodine, comme tant d’autres. Une rencontre fortuite. Très vite, ils remarquent l’évidence. Ce déclic. Entre eux, il y a cette facilité à entrer en relation. Un réel plaisir à être ensemble, à partager un café, une balade, une opinion. Il y a cette évidence à accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Les mois filent, ils s’installent ensemble, ils s’aiment. Se marient. Leurs carrières professionnelles sont prometteuses. Chaque soir, en rentrant du travail, ils ont ce plaisir partagé de se retrouver dans leur bulle, faisant abstraction du reste, retrouvant sans heurts la voix de l’autre et se réchauffant à sa présence.

Leur premier face-à-face imprévu les a amenés à passer plusieurs années ensembles. Le tableau parfait du bonheur, la vie leur sourit…

… et c’est l’accident. François est percuté par un véhicule et tombe dans le coma. Son pronostic vital est engagé. Il meurt quelques jours plus tard. La vie de Nathalie bascule.

« François était mort depuis trois mois. Trois mois, c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. »

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu l’impression qu’on me lisait une histoire à voix haute. Et cette impression de profiter d’un instant privilégié avec l’auteur m’a notamment permis de m’installer très vite dans ce récit. Le débit de paroles est posé, lent. Cyril Bonin prend le temps de marquer des pauses, de faire des respirations. Par moments, le temps se suspend et le scénario s’arrête longuement sur une scène… petite parenthèse dans la vie chahutée du personnage principal. Durant ces instants, la voix-off de l’auteur s’efface et laisse la place aux dialogues où l’humour et les belles rencontres viennent panser sa solitude.

Une vie qui saute de surprises en évidences, sujette en grande partie par la routine à partir du moment où elle devient veuve. Dès lors, l’héroïne est en latence et se consacre exclusivement à son travail. La vie la chamboule, elle la blesse. Elle l’emmène de force sur des montagnes russes émotionnelles amenant cette femme à traverser sa vie comme un fantôme. Par petites touches, elle renaîtra doucement à la vie et éloignera peu à peu cette tristesse qui lui colle à l’âme.

« C’est drôle… On ne sait jamais ce que vous allez dire. C’est comme si les mots étaient des boules de Loto dans votre cerveau et qu’ils sortaient au hasard. »

Délicat. C’est vraiment le mot qui définit cet album. Une beauté, en toute simplicité. Les douces couleurs des illustrations réchauffent cet univers et lui donnent un petit gout sucré-salé très plaisant.  

La Délicatesse (récit complet)

Adapté du roman de David Foenkinos

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Cyril BONIN

Dépôt légal : novembre 2016 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1430-0