Chaussette (Clément & Montel)

Clément – Montel © Guy Delcourt Productions – 2017

Une nouvelle fois, le duo formé par Loïc Clément et Anne Montel se forme. Après « Shä & Salomé », « Les jours sucrés » et « Le Temps des mitaines », leur collaboration artistique est désormais rodée et nous fait découvrir aujourd’hui Chaussette, une vieille dame que son voisin – un petit garçon qui se prénomme Merlin – va se mettre à pister parce qu’il trouve qu’elle a un comportement bizarre.
En effet, ce matin-là, Chaussette sort de chez elle sans Dagobert, son fidèle compagnon. Et si la vieille dame suit son parcours matinal habituel, son attitude dans les différents lieux qu’elle fréquente est assez surprenante. Merlin est bien décidé à percer ce mystère de cet étrange et dérangeant changement. Le scénario nous fait vivre cette journée durant laquelle le gamin au parka jaune mène son enquête. Tous ses sens sont en éveil et les bizarreries de l’excentrique Chaussette le laissent dubitatif. Le narrateur commence par nous présenter Chaussette et le train-train journalier de la dame.

Ce qui m’amuse avec Chaussette, c’est qu’elle est réglée comme le métronome de mes cours de piano

Alors forcément, lorsqu’un grain de sable vient se glisser dans cette organisation très bien huilée, que d’autres grains de sable viennent former un petit tas de « hics » inhabituels et qu’on est en présence d’un enfant à l’imagination débordante… on a tôt fait de comprendre que « l’affaire Chaussette » va nous intéresser.

Loïc Clément se glisse dans la tête d’un enfant d’une dizaine d’années. Que l’on soit petit ou grand lecteur, on s’identifie rapidement au personnage. Dès la première page, le gamin à la parka jaune nous présente Chaussette et ce qu’il sait d’elle. On comprend que Chaussette est quelqu’un d’assez prévisible et donc d’assez rassurant pour un enfant. Il a vite fait de voir le changement et de nous mettre la puce à l’oreille. D’autant que le gamin jette des petits cailloux dans l’intrigue qui titillent notre curiosité. Il questionne et tente de trouver des réponses cohérentes à ses interrogations. Parfois, son raisonnement bute, ne trouvant pas de sens logique à donner à ce qu’il observe et nous, en écho, on tourne la page avec avidité, en se disant qu’on trouvera forcément dans la nouvelle planche un embryon de réponse.

Le personnage principal fait le point sur ce qu’il a compris de la vie et du sens à donner à certaines habitudes. Ce qui est drôle, c’est qu’il peut questionner les agissements de sa vieille voisine sans pour autant se sentir concerné par ses déductions. « Je crois qu’il y a des gens qui se rassurent avec la routine » … oui, les personnes âgées accordent une importance particulière aux gestes quotidiens… et pour les petits garçons qui s’inquiètent du moindre changement dans la vie des autres ? Voilà de quoi donner un peu de grain à moudre à notre jeune lecteur qui n’avait pas forcément vu les choses sous cet angle !

« Chaussette » est un album malin, rusé et qui offre une réelle interaction. Les réflexions du personnage principal font écho aux questions du jeune lecteur qui se pique au jeu de l’enquête. Au-delà de la question des habitudes, le récit nous emmène en douceur sur la notion d’absence et ce qui fait qu’un être qu’on a aimé nous manque. La mort nous rend triste mais la vie ne s’arrête pas là. Heureusement, on a eu le temps d’emmagasiner tout un tas de souvenirs, on pourra faire appel à eux dès que l’envie nous prend.

Les dessins colorés et aérés d’Anne Montel illustrent ce superbe scénario. Les aquarelles de l’artiste sont un vrai régal. On ne rate rien des petits détails qu’elle dispose un peu partout. Ils rendent ce monde très vivant, très ludique et plein d’espièglerie. Les teintes sont gaies et donnent une touche d’optimisme à cette histoire qui pourtant parle d’un sujet bien sérieux. Beaucoup d’humour dans cette histoire, une petite aussi bien dans le fond que dans la forme de l’histoire.

Ce que l’on remarque avant tout dans le scénario, c’est la fraîcheur avec laquelle cette intrigue est menée et la spontanéité des réactions de l’enfant. Un regard tendre et pétillant sur la vie. Rien ne dénote, tout est à sa place, « logiquement bancal » comme une réflexion enfantine peut l’être. Une interrogation pertinente sur le sens et l’importance des habitudes dans notre quotidien. L’ensemble est crédible jusqu’à ces mots d’enfants sucrés-salés et ces petites réflexions naïves qui pointent avec justesse la réalité. Un album touchant et drôle à la fois. Un beau coup de cœur jeunesse que j’ai découvert avec Noukette.

Extraits :

« Maman m’a expliqué qu’on parle d’ « artisan-boulanger » parce que la dame qui tient la boulangerie « met du cœur dans ce qu’elle fait ». Certains font juste du dépôt de pains, elle c’est plutôt du plein-pot de spécialités » (Chaussette).

« Ceux qu’on ne remarque pas, ceux qu’on traite comme de vieilles chaussettes, vivent parfois des joies et des peines sans un bruit » (Chaussette).

Jolie découverte que je partage à l’occasion de la « BD de la semaine ». Les pépites des bulleurs se retrouvent aujourd’hui chez Stephie !

Chaussette

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Delcourt Jeunesse
Dessinateur : Anne MONTEL
Scénariste : Loïc CLEMENT
Dépôt légal : avril 2017
30 euros, 10,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7526-6

Bulles bulles bulles…

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Chaussette – Clément – Montel © Guy Delcourt Productions – 2017

Idéal standard (Picault)

Picault © Dargaud – 2017

Des gestes du matin que l’on fait machinalement, presque sans s’en rendre compte, avant d’aller travailler. Des gestes légers, ritualisés. Se lever, se laver, se pomponner, s’habiller. Claire n’y échappe pas. Célibataire, la trentaine, dans son quotidien tout de jaune acidulé, elle semble heureuse. Elle est infirmière dans un service de néonatalogie et plutôt coquette. Elle collectionne les conquêtes amoureuses et s’en vante parfois. Mais le fait que ces relations durent rarement plus d’un soir l’affectent. A 32 ans, elle rêve pourtant d’une vie bien rangée en couple. Elle rêve d’avoir un enfant et sait que son horloge biologique tourne, tourne. Et puis un jour, l’amour frappe à sa porte… du moins le croit-elle…

Aude Picault est loin d’en être à son premier coup d’essai. De la série comme « Moi je », de la participation au collectif « La Maison close », au one-shot de « Papa » ou « Parenthèse Patagonie », j’ai souvent eu de bons échos de son travail même s’il est vrai que j’ai peu lu cette auteure. J’ai d’elle l’image d’une artiste qui pose un regard à la fois sérieux et amusé sur la société, sur l’actualité…

Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

C’est sur le conseil de mon libraire que je me suis lancée. Après tout, je ne prenais pas grand risque. Et puis il y eu quelques chroniques savamment dosées qui n’ont fait qu’accroître l’idée que je me faisais du contenu de cet album. L’album était posé sur mon bureau depuis près d’un mois et demi, il était grand temps de l’ouvrir.

Aller à la rencontre de cette petite femme qu’est Claire – l’héroïne – est chose facile. Ses habitudes sont les nôtres, seul le cadre de travail peut changer. Elle entretient de bonnes relations avec ses collègues, certaines sont devenues des amies. En dehors de cela, un réseau amical certes restreint mais de qualité.

En quelques décennies, l’image et la place du couple dans la société ont changé. Il est loin le temps où on se mariait avec le premier garçon avec qui on flirtait, loin le temps où la maternité s’imposait plus qu’elle ne se désirait… loin le temps où l’homme avec lequel on se mariait était aussi celui auprès duquel on allait mourir. Aujourd’hui, les mœurs sont tels qu’on choisit son compagnon plus qu’on ne le subit (du moins dans les premiers temps d’une relation). On parle librement de sexe entre amies, qu’on en rigole ou qu’on attende un conseil, qu’on parle de coït ou de masturbation… c’est un sujet qui concerne finalement tout le monde, il n’y a pas à en rougir. Ce n’est pas toujours aussi simple d’en parler en couple, dans ce tête à tête de la vie à deux ; la peur de blesser, de vexer ou de se sentir ridicule est beaucoup plus présente.

Aude Picault parle du couple et nous invite sans tabous à lui emboîter le pas. Si le célibat est devenu monnaie courante, il reste néanmoins « problématique » lorsqu’il perdure au-delà de la trentaine. Le regard des gens et le matraquage publicitaire font partie de ces piques insidieuses qui rappellent à certain(e)s que la roue tourne et qu’ils devraient peut-être quitter cette adulescence qui leur colle au corps. Pour certain(e)s c’est un choix, pour d’autres – comme pour le personnage principal – cela s’impose à eux. Remise en question ou « crise de la trentaine » ? Il arrive toujours un moment où l’on n’est plus si sûr d’assumer ses propres choix. Comment opérer cette période de transition ? La scénariste croise anecdotes et expériences sans perdre de vue le questionnement de son personnage. Le couple se réduit-il à la simple notion de concessions à faire ou est-ce un chemin à faire à deux ?

Une réflexion simple et pertinente sur tout ce qui gravite autour de la notion de couple. Il est question – entre autres – de mode, de norme, de paraître, de désir, de plaisir, de sexualité et de parentalité. Entre les joies et les déboires de la vie de couple, Aude Picault réalise une chronique sociale très agréable. A lire assurément.

Les chroniques de Keisha, LaSardine, Stephie.

Extraits :

« Je n’appelle pas ça se mettre en valeur. Epilée, rasée, gommée, crémée, décolorée, shampouinée, après-shampouinée, peignée, maquillée, régimée, lookée, customisée… A ce niveau, ce n’est plus du narcissisme mais du dégoût de soi ! Je te parie qu’elle se parfume aussi la chatte » (Idéal standard).

« Je suis sûre que si je me touche pour jouir, il va mal le prendre. Genre : je n’assure pas. (…) Ils sont tellement focalisés sur leur érection, il n’y a pas de place pour quelqu’un d’autre. Il faut absolument jouir à coups de bite sinon ça ne compte pas » (Idéal standard).

Ideal Standard

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Aude PICAULT
Dépôt légal : janvier 2017
148 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2205-07315-7

Bulles bulles bulles…

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Idéal standard – Picault © Dargaud – 2017

Le Monde à tes pieds (Nadar)

Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Cela fait des années que Carlos a son diplôme d’ingénieur en poche. Mais le secteur est bouché. Il ne parvient pas à décrocher un poste en Espagne malgré les multiples candidatures qu’il dépose. Alors, le jour où il reçoit l’appel d’un employeur qui l’informe qu’il est retenu, et même si c’est pour travailler dans sa filiale estonienne basée à Tallin, Carlos n’hésite pas l’ombre d’un instant et accepte. Voilà enfin l’opportunité tant attendue ! Il a une semaine pour préparer son départ. Et si la nouvelle ravit la plupart de ses amis, elle blesse profondément Diego avec qui il partage sa vie depuis quatre ans. Un choix difficile à assumer pour ce jeune trentenaire.
David est chômeur depuis quatre ans. De fait, il vit toujours chez sa mère et passe ses journées à s’occuper de son grand-père qui vit lui aussi chez la mère de David. En lisant les petites annonces, une opportunité se présente. Le genre de celles qu’on n’attend pas, le genre de celles qu’on n’envisage même pas. « Femme mûre recherche sexe. Je paye ». Il appelle… un acte qui aura des conséquences pour la suite.
Sara est télé-opératrice. Elle est chargée de vendre des contrats d’assurance vie. Efficacité, rentabilité… un boulot creux, inintéressant et dans lequel elle subit une pression constante. Une réalité à mille lieues des projets d’avenir que faisait cette historienne bardée de diplômes.

Autrement dit, notre guerre consiste à apprendre à vivre dans un monde qui n’en a rien à foutre de nous

Trois personnages appartenant à la même génération. Des trentenaires. Trois parcours différents. Trois destinées dans lesquelles on entre à pas feutrés pour observer le choix cornélien que vont devoir assumer les personnages.

Photographie d’une génération confrontée à la précarité professionnelle. Petits boulots dans lesquels généralement la pression hiérarchique carbure à plein, dévalorisation et manque d’estime de soi, difficultés financières dues notamment au cout de la vie (le montant onéreux des loyers ne cesse d’être pointé du doigt) … voilà en substance ce que Nadar (chez Futuropolis : « Salud ! » et « Papier froissé« ) aborde dans ce recueil. Au travers du récit de trois jeunes adultes, l’auteur parle donc de la crise économique et de ses conséquences sur l’Espagne. Le chômage, l’endettement, les expulsions, les remboursements d’emprunts qui prennent à la gorge [et immanquablement, on se rappelle du scandale des participations préférentielles]… voilà donc le portrait d’une génération désabusée qui se remémore déplore que le mouvement des Indignés n’a pas produit les fruits attendus… et ce gouffre qui sépare leur génération de celle de leurs parents.

Parlons de mensonges. D’une génération qui cloue le bec à l’autre pour se justifier. « Vous n’avez jamais manqué de rien ». Entre les lignes, ça veut dire : « Alors ne te plains pas et ne me juge pas ». Je dis que c’est super que tu aies fui les franquistes ou que tu aies commencé à travailler à douze ans… Félicitations, on dirait même que ça t’a plu ! Mais sache que nous aussi, on nous a tabassé dans les manifestations, si c’est ce dont il s’agit ! Mais, oh, vous êtes les grands héros de notre société, les grandes victimes ! Vous méritez tout ! La seule chose que vous voulez en disant ça, c’est vous justifier, vous légitimer. Démontrer que, même si vous vivez comme des bourgeois, vous êtes des gens de gauche qui se sont sacrifiés pour le pays, allez !

Dans sa postface, le sociologue & économiste Philippe Lemistre met en lumière les éléments de fonds abordés dans le scénario. La crise économique et le fait de ces individus surdiplômés mais contraints soit au chômage soit à occuper des postes qui ne correspondent pas au niveau de diplômes qu’ils ont obtenu (le sociologue parle de « déclassement »).

Concernant « l’emballage », ce n’est pas ma came. Le dessin de Nadar est lourd. Les formes et silhouettes des personnages sont souvent grossières, les trais tirés, parfois figés. Je dois dire qu’au moment de feuilleter l’album, l’aspect graphique m’a tenue en respect. Cette répulsion s’efface sitôt qu’on a fait la connaissance des personnages. En effet, le propos fait mouche et on ressent rapidement de la sympathie pour tous ceux que l’on croise dans l’album (à deux exceptions près mais il s’agit là de personnages très secondaires).

Si comme moi vous avez des aprioris à l’égard du graphisme, je vous invite réellement à le dépasser et à vous pencher sur cet album ! Un témoignage intéressant sur la situation actuelle de l’Espagne.

Extraits :

« Tu vois, on aime croire que ce qu’on obtient dans la vie, on l’a acquis à la sueur de son front ou qu’on le mérite, ce genre de choses… Sauf que, parfois, tu sues et tu travailles tout ce que tu peux, tu te défonces jusqu’à plus en pouvoir et ça change rien » (Le Monde à tes pieds).

« On est de grandes machines qui fabriquent des rêves et des désirs… tout ça parce qu’on croit qu’on « mérite » quelque chose. On grandit avec ces idées de réussite et de prospérité. C’est un énorme mensonge qu’on s’inflige à nous-mêmes » (Le Monde à tes pieds).

Le Monde à tes pieds

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Hors-Champ
Dessinateur / Scénariste : NADAR
Dépôt légal : mars 2017
224 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-84953-277-5

Bulles bulles bulles…

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Le Monde à tes pieds – Nadar © La Boîte à bulles – 2017

Chroniks Expresss #31

Tandis qu’Antigone tente de limiter l’augmentation de sa P.A.C. (Pile à chroniquer)… je traite le mal à la racine grâce à des chroniques express 😛

Bandes dessinées : Rex et le chien (N. Poupon ; Ed. Scutella, 2017), Smart Monkey (Winshluss ; Ed. Cornélius, 2017).
Jeunesse : Le Grand Incendie (G. Baum & Barroux ; Ed. Les Editions des Eléphants, 2016).
Romans : L’Ours est un écrivain comme les autres (W. Kotzwinkle ; Ed. 10-18, 2016), Otages intimes (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Petit Pays (G. Faye ; Ed. Grasset, 2016).

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Bandes dessinées

 

Poupon © Scutella – 2017

Rex chien domestique rencontre Le Chien, chien errant. Quand l’un fait de théorise, l’autre voit plutôt le côté pratico-pratique. Passée la première impression, Rex apprend à dominer sa peur et prend l’habitude, lors de sa balade, de faire un détour pour aller saluer Le Chien.

« A votre contact, mon esprit bohème s’est réveillé et il grandit à vitesse grand V ».

Rex avec un beau collier et une médaille marquée d’un « R ». Rex et sa laisse dont on ne verra jamais le bout, le maître est factice, simple présence qui lui permet de sortir du jardin.

Gags d’une page à deux pages à la morale cynique. Les chutes peuvent faire sourire. Dans l’ensemble, c’est un regard acidulé sur notre société, un regard décalé. Nos deux protagonistes se complètent : l’un a totalement intégré les coutumes humaines, l’autre est davantage en accord avec sa nature… et tous les deux tentent de faire un pas de côté pour intégrer le point de vue de l’autre.

Divertissant mais inégal. A lire par petites touches.

 

Winshluss © Cornélius – 2017

Il est assez malingre comparé aux autres membres de sa tribu. Il se débrouille pour se nourrir de petits insectes et de fruits juteux, trouver une bonne branche pour faire la sieste… mais pour le reste, rien n’est vraiment à sa portée. Rouler des mécaniques face aux autres mâles, faire à la cour à une femelle ou tout simplement se sentir bien parmi les siens, il n’est pas doué pour tout cela car il n’a pas le gabarit.

Pourtant il est courageux ce petit singe. Il se débrouille même plutôt bien pour se tirer des mauvais pas et faire régner la justice dans la jungle. Défendre plus faible que soi face aux prédateurs et c’est peu dire qu’ils sont nombreux : tigre à dents de sabre, ptérosaure, crocodiles, tyrannosaures, serpent…

 

Edité pour la première fois en 2003 avant qu’un court métrage soit réalisé un an plus tard, « Smart Monkey » a été réédité en 2009. De nouveau épuisée, Cornélius remet au gout du jour cet album muet déjanté et propose une nouvelle édition qui est agrémentée d’un fascicule contenant la première version de l’histoire.

Winshluss (« Pinocchio », « In God we trust », « Monsieur Ferraille »…) propose ici de revisiter l’histoire de l’espèce humaine de façon totalement originale. Il mélange les ères calendaires, fait se côtoyer dinosaures et primates (et toute la palette des espèces qui ont vécu entre ces deux grandes espèces). Conte cruel où l’on peut voir en chaque animal un prédateur. Lutter pour vivre et pour survivre… une métaphore de la vie non dénuée d’intérêt.

Un album muet à ne pas mettre dans n’importe quelles mains (jeunes lecteurs s’abstenir) car il est des métaphores qui ne sont pas accessibles aux plus jeunes. Drôle pour ceux qui aiment l’humour noir.

 

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Jeunesse

 

Baum – Barroux © Les Editions des Eléphants – 2016

Cela fait si longtemps que les livres ont disparu, nous n’avons plus la moindre histoire à partager. Le jour, il nous faut travailler, nous courber, prier et obéir. Puis attendre le jour suivant. Un matin pourtant, tout a changé, quand elle est tombée du ciel.

Un sultan impose son diktat. Il efface toutes les traces de l’histoire, toutes les histoires. Les écrits doivent bruler, ses soldats s’affairent à cette tâche. C’est leur unique but.

Le sultan jubile. Encore quelques livres et son règne sera infini. Une seule allumette a suffi à effacer toute l’histoire de notre peuple.

Superbe album illustré qui nous plonge dans une société privée de livres, privée d’accès à la culture… privée de sa mémoire. A la tête de cet état, un despote qui n’aspire qu’à une chose : agrandir toujours et encore son pouvoir, son aura, sa domination sur ses sujets. Il les avilit par la peur, leur impose l’ignorance et attend d’eux un respect total à l’égard de sa personne.

Le narrateur est un enfant et décrit son quotidien à hauteur d’enfant. Un texte qui interpelle et qui saisit le jeune lecteur avide de connaître le dénouement, curieux de tout, questionnant et critiquant cette société absurde à ses yeux et pourtant… lui expliquer que c’est la réalité d’autres enfants, ailleurs… bien trop nombreux.

Gilles Baum propose un récit optimiste, plein de vie, porté par les couleurs de Barroux. Les illustrations s’étalent en double page et laissent tout loisir de savourer le coup de pinceaux magistral de l’artiste.

Superbe ! A lire !!

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Moka.

Pour aller plus loin : le site des Editions des Eléphants (avec le soutien d’Amnesty International) et les sites des auteurs : BARROUX et Gilles BAUM.

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Romans

 

Kotzwinkle © 10/18 – 2016

Un homme, Arthur Bramhall, professeur d’Université au beau milieu de son congé sabbatique (congé posé dans le but d’écrire un roman) se fait flouer par Dan Flakes, un ours, qui lui vole ledit roman.

Où l’on suit l’homme dans ses pérégrinations, dans sa lutte, cherchant à ne pas sombrer dans la déprime, qui a l’idée saugrenue de se laisser embarquer dans les hallucinantes idées de son voisin, Pinette, qui met tout en branle pour aider Bramhall à écrire son nouveau roman. Et cette connexion particulière, « spéciale » disons, entre cet homme et les animaux.

Où l’on suit l’ours dans le chemin qui le conduira au succès. De l’agent à l’éditeur, de cette femme-colibri (et attachée de presse de surcroît) qui n’ont de cesse que d’imaginer le meilleur moyen de travailler l’image de marque de leur client, leur auteur, et de monter de toutes pièces le plan marketing le plus percutant qui soit afin que le succès soit assuré.

Un regard absurde et hilarant du monde éditorial qui trouve totalement « normal » qu’un ours parviennent à écrire un roman. William Kotzwinkle parvient à réaliser une critique acerbe du paysage éditorial, de ses travers, de ses coups de maître, de son fonctionnement tordu, des réflexions piquantes sur les uns et les autres, « patauger dans la fange, tel est le lot commun des attachés de presse »

On suit en parallèle le parcours de l’ours et celui du romancier et l’on profite du tracé délicat entre ces deux trajectoires et des passerelles qui sont jetées d’un bord à l’autre. Tandis que l’un s’humanise l’autre « s’animalise » . Le premier degré de l’ours contraste avec le côté « bling-bling » du milieu qu’il fréquente (celui des agents littéraires, des coaches, des auteurs, des commerciaux…). L’animal invite inconsciemment ces têtes bien pensantes à écarter un peu les repères consuméristes sur lesquels ils se sont construites.

De rebondissements saugrenus en remarques piquantes à l’égard du monde éditorial, on se plait à s’enfoncer dans cette farce si rondement menée. J’ai pourtant déploré la présence de certains passages. En effet, si on peut s’étonner dans un premier temps du comportement naïf de l’ours qui provoque des réactions inattendues auprès de son auditoire, on ne peut éviter finalement de faire la moue face à cette redondance… ses attitudes originales finissent finalement par nous lasser tant elles en deviennent prévisibles.

Drôle et piquant, j’ai malheureusement terminé la lecture dans une certaine lassitude.

 

Benameur © Actes Sud – 2015

Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes. Et il y a cette fois et c’est cet homme-là.

Etienne est photographe de guerre. Alors qu’il couvre un reportage, il est kidnappé par des hommes cagoulés qui vont le retenir en otage pendant plusieurs mois. Quand vient enfin l’heure de la libération et qu’Etienne rentre chez lui, il doit réapprendre à vivre.

Alors que je continue ma découverte de la bibliographie de Jeanne Benameur [sur le blog : « Les Insurrections singulières », « Comme on respire », « Pas assez pour faire une femme »], je me suis laissée une nouvelle fois guider par Noukette et Framboise pour le choix d’une nouvelle lecture. Après les avis dithyrambiques publiés pour ces « Otages intimes », comment ne pas succomber ? Pêle-mêle, de mes notes prises pendant cette lecture (faite mi-février en compagnie de Kikine), me reviennent à l’esprit ces émotions qui nous saisissent. Ces réflexions sur l’intime et l’identité. Ces sensations de peur, ces mots qui ne suffisent pas toujours à exprimer ce que l’on ressent, cette appréhension qui empêche de ressentir un quelconque plaisir. Des moments d’une simplicité désarmante qui suffisent à répondre aux besoins vitaux. Enfouir sa main dans la terre, écouter le clapotis de l’eau, entendre la respiration d’un être proche, se laisser emporter par un souvenir.

Un roman riche, habités par des personnages très forts, très humains. Un homme qui cherche à se reconstruire après un traumatisme important. Une mère qui respire après une attente oppressante. Une amante qui s’épanouit de nouveau après l’échec d’une relation amoureuse. Une femme qui marque un temps d’arrêt nécessaire pour retrouver l’envie d’aller de l’avant…

L’écriture de Jeanne Benameur me transporte ailleurs. Aux côtés de ces personnages. Au milieu de ces lieux dont je ne connais rien et qui me sont pourtant familiers. A appréhender une situation en connaissance de cause alors que je n’ai rien vécu de tel dans mon propre parcours. Des mors qui résonnent et qui raisonnent encore.

Extraits :

« Chaque nuit depuis son retour, il faut qu’il lutte pour ne pas se sentir réduit. Il lutte contre le sentiment d’avoir perdu quelque chose d’essentiel, quelque chose qui le faisait vivant parmi les vivants. Il n’y a pas de mots pour ça. Alors dormir dans la chambre de l’enfance, non. Il a besoin d’un lieu que son corps n’a jamais occupé, comme si ce corps nouveau, qui est le sien ne pouvait plus s’arrimer aux anciens repères. La grande, l’immense joie du retour qu’il n’osait même plus rêver, il n’arrive pas à la vivre. Il est toujours au bord. Sur une lisière. Il n’a pas franchi le seuil de son monde. L’exil, c’est ça ? » (Otages intimes).

« J’étais devenue une drôle de femme. Une femme qui attend ce n’est plus tout à fait une femme » (Otages intimes).

« C’est tout un corps qui résonne de ce qui n’a pas eu lieu. Faute de. Il est devenu labyrinthe plein d’échos. Laisser passer l’air laisser passer la musique ne plus être que ça un pauvre lieu humain traversé » (Otages intimes).

« Elle soupire, pense aux hommes qu’elle a pris dans ses bras depuis des années. Chaque étreinte a compté. Pour chacun, elle a été présente. Vraiment. Dans l’amour elle est toujours totalement présente, elle connaît cette joie et ceux qui l’approchent la partagent. Mais elle ne reste pas. Demeurer, elle ne peut pas. Est-ce qu’ignorer l’embrassement d’une mère voue à passer de bras en bras ? » (Otages intimes).

 

Faye © Grasset – 2016

Gaby est un enfant mais déjà, les vieux griefs entre Hutu et Tutsi ne lui échappent pas. Les uns seraient grands et dotés d’un nez fin, les autres plus râblé et affublés d’un nez épaté. Mais Gaby n’en a que faire. Hutu, Tutsi, ses amis quel que soit le sang qui coule dans leurs veines restent des amis.

Les années passent dans le petit quartier pavillonnaire de Gaby. Aux portes du Burundi, la guerre éclate un jour. C’est une plongée dans l’horreur de cette guerre fratricide. Au début, Gaby ne comprend pas ou du moins, il ne mesure pas la gravité de ce qui se passe. Mais pour sa mère, c’est le début de la dérive. Tutsi, elle voit sa famille massacrée. Les siens tombent les uns après les autres ; pour cette femme, il n’y a plus que la folie comme seul échappatoire.

Il aura fallu que je m’y reprenne à deux fois pour apprécier ce roman qui a reçu nombre de récompenses et de critiques élogieuses (et c’est amplement mérité). Une œuvre qui a beaucoup fait parler d’elle et c’est peut-être à cause de cela que j’avais des attentes démesurées à son endroit. J’imaginais une écriture qui saisit très vite le lecteur mais ce ne fut pas le cas pour moi. Il m’a fallu lutter pour ressentir la force de cet ouvrage et ce n’est qu’à partir de la seconde moitié de l’ouvrage que j’ai senti monter la puissance de l’écriture de Gaël Faye.

J’ai fini par accepter son état, par ne plus chercher en elle la mère que j’avais eue. Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie.

Quoi qu’il en soit, on suit là l’adolescence atypique d’un jeune homme, entre insouciance et prise de conscience, entre bonheur et souffrance. Une identité qu’il peine à son construire et qu’il tente de trouver auprès de ses amis d’enfance. Un enfant qui semble grandir sans se soucier de ses attaches, jusqu’à ce que la réalité le rattrape. Et si je pense garder longtemps ce roman en mémoire, je sais aussi que le plaisir que j’ai eu à le découvrir a été grignoté par deux fois : la première – et j’en parlais plus haut – la déception que j’ai ressentie à la lecture de la première moitié de l’ouvrage ; la seconde quant à elle est une incohérence narrative qui m’a agacée. Le collège du narrateur met en place un programme de correspondants. Chaque élève se voit donc mis en contact avec un élève de France. Gaby (personnage principal de « Petit Pays ») va prendre plaisir à l’échange épistolaire qu’il entretient avec Laure (une collégienne d’Orléans). Ce qui m’a agacé, c’est la qualité des lettres écrites par Gaby ; le ton, l’emploi de la métaphore, le cynisme de ses propos, ce qu’il exprime et la manière dont il l’exprime. En cela, j’ai repensé à une réflexion de Stephie dans sa chronique sur « A l’origine notre père obscur » ; je me sens-là assez proche du ressenti qu’elle a pu avoir… un décalage entre la personnalité du narrateur (que Gaël Faye nous présente comme un garçon immature) et la manière dont il se montre dans ses écrits. Je n’ai pas apprécié même si l’écriture est de toute beauté.

Un roman qui percute malgré tous ces grincements de dents.

Les Cent nuits de Héro (Greenberg)

Greenberg © Casterman – 2017

Au cours d’une soirée, un bourgeois opulent vaniteux vante les mérites et les qualités de son épouse. Il la voit comme une femme vertueuse, loyale et fidèle. Il fait le pari insensé qu’aucun homme ne parviendra à la faire sortir du droit chemin. Son meilleur ami, avec qui il converse, est lui aussi quelqu’un de très fier. Homme à femmes, il provoque le mari et cherche à lui fait entendre la naïveté de ses propos. Piqué au vif, ce dernier le met au défi : « Je vais m’absenter et tu vas essayer de la séduire. (…) Je te donne 100 nuits. Mais je te garantis qu’elle sera fidèle ».
Héro, la servante de l’épouse, a entendu toute la conversation et en fait part à Cherry – la femme du riche marchand. Toutes deux tentent d’élaborer une stratégie pour que Cherry échappe aux griffes de ce mâle prétentieux. Le soir même, lorsque celui-ci se présente à la porte de la chambre de Cherry et s’installe dans son lit, Cherry lui demande une faveur ; elle souhaite entendre pour la dernière fois une des histoires que sa servante raconte si bien. A la fin de la première nuit, l’histoire n’est pas terminée. L’homme demande à pouvoir entendre la fin du récit avant de passer à l’acte auprès de la femme de son ami, quitte à la prendre de force si elle s’oppose.
Et c’est ainsi que, de nuit en nuit, Héro vient se glisser sous les draps de son amie pour raconter ses histoires, contes modernes et légendes urbaines, et tente ainsi de repousser le moment fatidique.

Parce qu’il y eut, auparavant, un album dépaysant « L’Encyclopédie des débuts de la Terre » d’Isabel Greenberg. Parce que j’en garde un bon souvenir et que l’idée de retrouver cette auteure m’a séduit.

Le prologue rappelle étrangement son album précédent : quelque part dans l’immensité de la galaxie vit un dieu tout puissant : l’Homme-Aigle. Ce dieu a deux enfants d’apparence humaine mais dotés d’un bec. Ces deux enfants se nomment Gamin et Gamine. Un jour, pour s’amuser, Gamine créa la Terre et les humains. Ils étaient heureux, vivaient d’amour et d’eau fraîche, procréaient. Gamine s’en amusait. Quand son père découvrit cela, il décida de s’occuper de la Terre et d’interférer dans ce qui s’y passe. Mais ni lui ni Gamine n’avaient anticipé les facultés étonnantes de l’Homme à s’adapter et son imprévisibilité. Parmi les nombreuses surprises que l’espèce humaine réservent aux dieux, il y a ce sentiment étonnant et capricieux qu’est l’amour ; face à lui, les théories de l’Homme-Aigle volent en éclats.

Nous voilà à fouler de nouveau le sol de « La Terre des débuts », monde moyenâgeux imaginaire, société patriarcale où l’homme semble vivre en harmonie avec la nature. Les superstitions vont bon train et la religion – le culte voué à l’Homme-Aigle – régit les lois sociales qui sont édictées. Dans ce monde traditionaliste, la place de la femme est cantonnée à un rôle bassement domestique et, dans les milieux les plus modeste, elle doit travailler pour assurer la subsistance de son foyer. La femme n’a pas le droit d’apprendre à écrire, encore moins à lire. L’accès aux livres est strictement règlement et réservé à de rares privilégiés.

Isabel Greenberg ne cache pas son penchant pour les contes et légendes ancestraux. Dans ce monde qu’elle invente – la Terre des Débuts – on ne peut manquer de remarquer les similitudes des croyances qu’elle invoque avec de vieilles superstitions ancestrales piochées dans différentes cultures primitives. Les peuples de la Terre des débuts ne maîtrisent pas la technologie, très peu d’entre eux possèdent l’écriture. Les traditions sont donc dépendantes d’une transmission orale. Les superstitions sont nombreuses. Pourtant, çà et là, l’auteure injecte des personnages qui tentent d’ébranler l’ordre établi. Des femmes ont ainsi l’ambition de sortir de l’avilissement dans lequel elles sont enfermées. Elles ont cette finesse d’esprit et cette prudence de ne pas faire les choses de manière frontale. Elles s’unissent, se serrent les coudes, espérant ainsi éveiller des consciences.

Sans en faire une critique acerbe, Isabel Greenberg questionne également l’impact des dogmes religieux, lorsqu’ils sont imposés de façon autoritaire et que la doctrine ne souffre aucune remise en question, aucune critique. Il y a des similitudes explicites avec les actes religieux pratiqués à la période de l’Inquisition. Ceux qui fautent, les femmes qui sont prises sur le fait alors qu’elles étaient en train de lire sont soumises à la sanction divine. Pour elles, il n’y a pas d’autres alternatives que la mort.

On est également sensible à la référence forte faites aux « Contes des Mille et une nuits », à cette femme qui recule chaque nuit l’instant fatidique. C’est joliment mené et le dessin faussement naïf vient donner un côté intemporel à cet univers. Pour rehausser le tout, le quotidien de ces deux femmes éprises l’une de l’autre, l’auteur insuffle dans le scénario un rythme étonnant. Les propos tenus par les protagonistes sont à la fois formulés dans un langage tout en retenue, légèrement précieux, jusqu’à ce que surgissent des termes de notre « monde » actuel et pioché dans un parlé plus vulgaire, plus instinctif, plus franc et qui donne une touche détonante.

Le talent de conteuse d’Isabel Greenberg ne fait aucun doute. En utilisant Héro, son héroïne charismatique, elle permet au lecteur de s’échapper dans un monde imaginaire des plus agréables.

Les Cent nuits de Héro

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur / Scénariste : Isabel GREENBERG
Dépôt légal : février 2017
222 pages, 29 euros, ISBN : 978-2-203-12195-9

Bulles bulles bulles…

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Les Cent nuits de Héro – Greenberg © Casterman – 2017

C’était ma « BD de la semaine » et je vous invite à découvrir les bulles pétillantes dénichées par les bédéphiles :

Sabine :                                      Enna :                                      Nathalie :

tome 1 / tome 2 / tome 3 / tome 4

Blandine :                                 LaSardine :                                  Mylène :

  Amandine :                                Saxaoul :                                      Fanny :

Sylire :                                       Gambadou :                            Laeti :

Karine:) :                                Stephie :                                    Jérôme :

Jacques :                                  Noukette :                                 Bouma :

Sita :

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Loup (Dillies)

Dillies © Dargaud – 2017
Dillies © Dargaud – 2017

« Je ne me doutais pas que l’on put avoir si froid à l’intérieur de soi… »

Il errait seul et totalement nu dans les bois jusqu’à ce qu’il tombe sur un campeur. Ce dernier, constatant sa détresse, appelle les secours. Puis, c’est une succession d’examens, de questions… mais en lui, rien ne change. C’est le vide. Depuis combien de temps était-il dans cet état ? Comment s’appelle-t-il ? D’où vient-il ? Il est incapable de répondre à ces questions.

Alors qu’il se rend à un rendez-vous, il tombe par hasard sur un club de jazz. La musique l’attire. Il s’approche par curiosité, franchit la porte et se retrouve pris dans une succession d’événements et de quiproquos. En moins de temps qu’il ne lui en faut pour comprendre ce qui se passe, il attend son tour. On le croit venu pour passer une audition. Un groupe cherche son nouveau musicien.

Lui qui ne sait rien de son identité découvre avec stupéfaction qu’il est musicien.

Renaud Dillies… combien de fois j’ai craqué en lisant ses albums. Ceux qu’il a réalisé avec Régis Hautière notamment (« Abélard », « Alvin ») mais aussi « Betty blues ». Son dessin poétique, doux, sucré est un régal pour les pupilles. Il y eu aussi quelques rencontres moins fortes comme avec « Bulles & Nacelle » ou le déjanté « Saveur Coco ». Mais toujours… toujours… ce dessin si délicat.

Il n’y avait donc aucune raison pour que je ne découvre pas « Loup ». On y retrouve cette sensibilité dans le dessin et la tendresse de l’auteur pour ses personnages. Il les traite avec beaucoup de ménagement. Une nouvelle fois, on est face à un héros paumé qui se retrouve dans une situation critique. Ici, nulle question d’alcool, nulle question de fuite en avant. Au contraire, Loup cherche justement à faire face pour retrouver la mémoire. Il se découvre un don inattendu et c’est là la manière dont Renaud Dillies injecte une nouvelle fois le registre musical dans son récit. Car là aussi nous avons une constante dans l’univers de Dillies : la musique, fil rouge de son œuvre, fil rouge qui relie chacun de ses ouvrages. Une exploration de ce registre et toujours… toujours… ses personnages – quels qu’ils soient – ont un besoin presque vital de jouer d’un instrument ou de chanter. Ils trouvent là leur épanouissement. Mais il n’y a rien de redondant, Dillies parvient à utiliser le talent de chacun de façon tout à fait différente.

Comme pour la musique, on va retrouver d’autres thèmes chers à l’auteur : la quête identitaire, la présence d’une fille pour qui on décrocherait la lune, la solitude.

Renaud Dillies utilise la métaphore de façon très ouverte. Il joue sur le double-sens du mot « loup » qui servira à nommer à la fois le personnage principal par ce qu’il est (un loup et toute la complexité de cette race animale dans l’inconscient collectif… est-il un « grand méchant » comme l’affirmait Perrault ?) et le « loup » que l’on met devant ses yeux pour se déguiser. Notre héros choisit effectivement de mettre un loup dans certaines situations (que je ne vous dévoilerais pas ici pour ne pas spoiler) et montrant ainsi qu’il se vit comme un imposteur.

Pour tout vous dire, j’ai beaucoup aimé cet album. Du moins… j’ai très vite accroché avec le personnage, très vite compris sa démarche, ses interrogations, sa perplexité face à ce qui lui arrive. J’ai tout pris sans remettre en doute la crédibilité de ci ou de ça, des heureux hasards auxquels la vie vous confronte, des coups bas qu’elle vous réserve. Tout. Et puis, les dernières pages. Les quatre dernières pages pour être exacte. Le dénouement final. Et une question : pourquoi ? Pourquoi une telle fin ? Pourquoi la boucler aussi hâtivement ? Pour dire quoi ? Pour que l’on en tire quelques conclusions ? L’album était si bien pourtant… La fin est trop ouverte pour que je puisse l’apprécier.

Loup

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Renaud DILLIES
Dépôt légal : mars 2017
56 pages, 12,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6799-3

Bulles bulles bulles…

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Loup – Dillies © Dargaud – 2017

Azadah (Goldstyn)

Goldstyn © La Pastèque – 2016
Goldstyn © La Pastèque – 2016

Azadah est une fillette afghane.

La vie a mis sur son chemin Anja, une journaliste occidentale avec qui elle s’est beaucoup attachée. Et les sentiments sont réciproques. Mais le reportage d’Anja est terminé et elle doit repartir. Affectée à l’idée de ne plus revoir son amie, Azadah tente de la retenir.

Un album jeunesse pour parler de la guerre et du quotidien de millions de gens, d’enfants. Azadah voit son avenir tout tracé, l’impossibilité d’aller à l’école puisque celle-ci a été détruite,

Et puis ce décor. Les animaux faméliques qui font les poubelles, les femmes en burqa qui vendent des fruits, les hommes qui jouent aux échecs dans la rue avec une kalachnikov en bandoulière, la pauvreté…

Mais le dessin de Jacques Goldstyn est libre, lumineux. La fillette court si vite pour rejoindre son amie qu’on a l’impression qu’elle vole au-dessus du décor qu’elle traverse. La fillette est si pleine de rêves pour son avenir qu’elle nous transporte. Elle aspire à la liberté, à la culture, à l’éducation. Des ambitions d’une enfant de son âge qui bousculent son quotidien. Un joli coup de crayon, un coup de pinceau pour poser les couleurs à l’aquarelle, une enfant vive qui donne du pep’s à cette scène d’adieu entre deux amies que deux générations séparent. Une promesse de retour, l’espoir d’un avenir moins sombre…

PictoOKA faire lire aux enfants sans aucune modération.

Azadah

Album jeunesse
Editeur : La Pastèque
Dessinateur / Scénariste : Jacques GOLDSTYN
Dépôt légal : octobre 2016
56 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-923-841-96-0

Bulles bulles bulles…

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Azadah – Goldstyn © La Pastèque – 2016