Le petit Rêve de Georges Frog (Phicil)

Phicil © Soleil Productions – 2017

New-York, fin des années 30.
Georges Rainette est une grenouille. Venu de France pour suivre les cours du Conservatoire, il rêve de devenir un grand jazzman, de trouver l’harmonie parfaite entre la mélodie et l’instrument, l’alchimie poétique qui fera vibrer son public.

Cette musique, c’est toute ma vie… Je l’écoute, je la joue… J’en rêve même la nuit !

Il rêve aussi de se hisser aux côtés des plus grands jazzmen de son temps et pour cela, il a décidé de se consacrer entièrement à son art : le jazz. Il abandonne alors les cours et perd le bénéfice de sa bourse d’études. L’aventure est risquée en cette période de crise économique. Rien ne semble en mesure de résorber le chômage qui va croissant ; la pauvreté touche chaque jour de nouvelles familles. Georges est conscient des risques qu’il prend d’autant que les places sous les projecteurs de la gloire sont rares. Georges sait qu’il n’a pas le droit à l’erreur. Il se met à travailler comme un forcené, le jour empiétant largement sur la nuit. Il compose, jette, recommence avec acharnement afin de composer la mélodie qui estomaquera, qui marquera, qui emportera l’engouement. Durant cette période, il est en tête-à-tête avec son vieux piano ; l’unique compagnon avec qui il partage toutes ces heures, l’unique compagnon qui pose un regard à la fois critique et encourageant sur les œuvres qu’il crée, son confident, son ami, son conseiller.

Tu sais Georges, je trouve que tu n’entends pas assez ce que tu joues. Tu devrais entendre intérieurement ce que tu joues. Ce ne sont pas que les doigts qui doivent jouer… Mais avant tout, la tête et le cœur.

C’est à cette période que deux événements majeurs vont influencer son devenir. Georges trouve enfin le nom de scène qu’il portera avec fierté : Georges Frog. Bien décidé à jouer des coudes pour se faire connaître, il ose envoyer ses maquettes à des producteurs et ressent un mélange d’excitation et d’appréhension. Ses projets artistiques de Georges sont cependant chamboulés le jour où il fait connaissance avec Cora, sa nouvelle voisine. Ils filent l’amour parfait mais Mister Cat, le père de Cora, ne voit pas leur idylle d’un très bon œil.

Georges Frog est né en 2006 sous la plume de Phicil. La série compte au final quatre tomes qui seront édités chez Carabas. La belle collection Métamorphose de Soleil les réunit aujourd’hui dans cette intégrale.La série compte au total quatre tomes réunis aujourd’hui dans cette belle intégrale.

Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Très vite, on perçoit que derrière l’auteur de bande dessinée, se cache un passionné de jazz. Phicil fait évoluer un personnage sensible aux sonorités du jazz, une musique capable de faire passer n’importe quelle émotion de la plus profonde des peines à la plus vibrante joie. Son héros, Georges Frog, ne se contente pas de jouer du jazz, il ressent le jazz.

Pour bien jouer, il faut avant tout faire ressortir la petite faille interne qui sommeille en nous, jusqu’à faire pleurer son instrument !

Dans ce récit la musique sert de support pour aborder d’autres sujets. Certains sont graves et sérieux (la misère, le chômage, la condition sociale des afro-américains), d’autres sont communs à tous les êtres humains (les sentiments, le dépassement de soi, l’envie d’atteindre ses idéaux…), d’autres sont plus personnels (les complexes, les peurs…).

Entre musique et sentiments, Georges Frog est un récit généreux, le cheminement et la réflexion d’un individu qui met tout en œuvre pour dépasser ses aprioris, acquérir une meilleure estime de soi, s’épanouir le mieux possible sans pour autant laisser les amis sur le bord de la route. Ce monde anthropomorphe de Phicil est à la fois assez réaliste mais l’apparence de ses personnages [et les couleurs de Drac] arrondit les angles et rend l’univers un peu plus doux, un peu moins sombre et laisse la place à la poésie et aux rêves alors que le contexte social s’y prête mal à première vue. Pour ceux qui auraient déjà lu les albums de Renaud Dillies (Betty Blues, Loup, Bulles & Nacelle…), il est difficile de ne pas faire le parallèle entre les deux univers [anthropomorphes de surcroît] pourtant Georges Frog me semble bien plus abouti.

Un petit bijou de série, un personnage auquel on s’attache, un scénario bien ficelé, un univers ludique et pertinent, un voyage musical que je vous conseille.

Extrait :

« Avant de jouer le blues, il faut savoir qu’il prend racine dans la culture des animaux sombres. A travers cette musique, c’est toute la douleur de l’esclavage qui transpire des centaines années d’oppression. Mais le blues traditionnel parle le plus souvent de choses bien plus banales. Comme par exemple de musiciens qui refusent d’en aider un autre, ou d’une fille qui laisse tomber son ami sans aucune explication. (…) Mais bon, on peut aussi traiter le blues de manière plus joyeuse, comme un pied de nez aux coups durs de la vie ! » (Le petit rêve de Georges Frog).

Une lecture que je partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Stephie accueille notre rendez-vous aujourd’hui.

Le Petit rêve de Georges Frog

Intégrale
Editeur : Soleil
Collection : Métamorphose
Dessinateur / Scénariste : PHICIL
Dépôt légal : juin 2017
208 pages, 27 euros, ISBN : 978-2-302-06323-5

Bulles bulles bulles…

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Le petit rêve de Georges Frog – Phicil © Soleil Productions – 2017

Les beaux étés, tome 3 (Zidrou & Lafèbre)

Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

1992. Pierre et Pépète briquent Mam’zelle Estérel, la 4L familiale, afin qu’elle se montre sous son meilleur jour à son nouveau propriétaire. Pierre a tout de même un pincement au cœur à l’idée de devoir s’en séparer. La petite carte de fidélité retrouvée dans la boîte à gants fait remonter les souvenirs des premières vacances où Mam’zelle Estérel a emmené toute la petite famille jusqu’à Saint-Etienne…
1962. Les parents de Mado viennent d’offrir au couple une 4L rutilante, rouge estérel. Pierre est aux anges à l’idée de traverser la France au volant de cette magnifique Renault. La galerie chargée à bloque, Pierre et Mado embarque toute la petite tribu. La présence de la petite Julie, qui ne maîtrise pas encore complètement ses sphincters, oblige la famille à quelques arrêts pipi en catastrophe. Nicole quant à elle n’a que 6 mois mais elle semble ne perdre aucune miette de cette grande expédition. Pierre et Mado, amoureux et complices, se font une joie à l’idée de passer ces quinze jours en France. Pierre projette même de descendre, comme à leur habitude, sur les plages de la Méditerranée. Mado est plus réservée. Il faut dire que Pierre a invité les parents de Mado à passer ces quelques jours avec eux… et Mado appréhende cette quinzaine en compagnie de sa mère, la bien-nommée Yvette-la-parfaite qui mène toujours son monde à la baguette…

S’apprêter à lire un tome des « Beaux étés » c’est un peu comme le plaisir que l’on a juste avant de manger des bonbons. C’est ce moment précis où le paquet vient d’être ouvert, que l’odeur des sucreries nous fait déjà saliver à l’idée de retrouver un goût qui n’a nul autre pareil. L’effet est le même et ce troisième tome de la série répond parfaitement aux attentes du lecteur.

C’est en premier lieu cette bonne humeur et cet humour que l’on retrouve. La joie de vivre de cette famille belge imaginée par Zidrou est communicative. Des répliques qui fusent, des piques qui fusent du tac au tac. Elles sont arrosées d’une pointe généreuse d’ironie et de beaucoup de tendresse. Comment ne pas fondre ? Comment ne pas éclater de rire ?

On retrouve avec plaisir tous les petits rituels des tomes précédents : les premiers jours de vacances sacrifiés, une voiture que l’on charge jusqu’à ce qu’elle explose, le passage de la frontière franco-belge… et nous voilà en route. Le scénario est espiègle, prêt à accueillir toute nouvelle éventualité de rebondissements. Beaucoup de chaleur, de complicité et d’amour dans ces pages, rien n’est étouffé, rien n’est dit ou fait à moitié. Zidrou introduit un nouveau personnage en plaçant dans cette histoire la mère de Mado. Elle écorne à plusieurs reprises la bonne humeur contenue dans ces pages mais le scénariste ne laisse pas le malaise s’installer.

Jordi Lafèbre semble lui aussi beaucoup s’amuser. Il dessine des bouilles fendues de larges sourires, des yeux qui pétillent souvent de malice et sont capables de faire passer n’importe quelle émotion. L’ambiance graphique est lumineuse, plutôt proche [pour moi] des teintes printanières que de celle de l’été et c’est tant mieux car cela renforce le côté convivial de la lecture.

Un album qui nous met quelques airs entrainants en tête (« Santiano », Brel, Eddie Cochran…). Effet bonne humeur garanti !

Les tomes 1 et 2 sont aussi sur le blog.

Une lecture commune faite en compagnie de Noukette, Framboise et Sabine ! Yeah ! Un album parfait pour la « BD du mercredi » : le RDV est aujourd’hui chez Noukette.

Extraits :

« Dis Gros-Papy, pourquoi t’es crès crès gros ?
– C’est parce que je suis rempli de souvenirs, c’est pour ça » (Les beaux étés, tome 3).

« Que voulez-vous ? Vieillir, c’est comme conduire une voiture : on a beau savoir qu’il faut regarder la route devant soi, on ne peut pas s’empêcher de zieuter tout le temps dans le rétroviseur » (Les beaux étés, tome 3).

Les Beaux Etés

Tome 3 : Mam’zelle Estérel
Série en cours
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Jordi LAFEBRE
Scénariste : ZIDROU
Dépôt légal : juin 2017
56 pages, 13,99 euros, ISBN : 978-2-5050-6776-4

Bulles bulles bulles…

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Les beaux étés, tome 3 – Zidrou – Lafèbre © Dargaud – 2017

Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

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Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Hibakusha (Barboni & Cinna)

Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Ludwig est un homme taciturne. En matin de l’année 1944, et qu’il conduit son fils à l’école, il a la tête ailleurs. Il repense à sa rencontre avec une jeune autostoppeuse. Il repense aux fantasmes qui l’ont traversé lorsqu’il était à côté d’elle. Il imaginait alors une course effrénée dans la forêt jusqu’à ce qu’elle l’attrape, l’immobilise, lui arrache ses vêtements et lui fasse sauvagement l’amour.

Mes pensées bousculaient mes sens hallucinés dans le désir de cette femme fauve qui aurait dû écorcher mon âme ménagée par des amours fades sans cris et sans passion.

Mais l’instant est passé. La belle inconnue s’est envolée et maintenant, son corps est là, dans cette voiture, aux côtés de sa femme et cette dernière lui reproche son mutisme, sa passivité. De la rancœur.

J’oublierai tout. Ma vie minable… mon boulot… ma femme avec qui je ne partageais plus que notre fils.

Il ne le sait pas encore mais dans quelques mois, les Etats-Unis lâcheront une bombe nucléaire sur Hiroshima. Il ne le sait pas encore mais même s’il l’avait su, il aurait certainement accepté cette mission que l’état-major allemand lui confie. Il part. Dans l’heure. Il embarque pour le Japon où on va lui confier la traduction de documents confidentiels. Peut-être là-bas trouvera-t-il un sens à sa vie. Le hasard lui fait rencontrer une jeune femme dont il va s’éprendre.

Cet album est l’adaptation de « Hiroshima, fin de transmission », une nouvelle de Thilde Barboni qui pour l’occasion s’est replongée dans son récit afin d’épurer son scénario et laisser ainsi champ libre aux illustrations d’Olivier Cinna.

On est face à un personnage principal assez replié sur lui-même. Il en est presque antipathique en début d’album tant il effleure les choses et reste très à distance des autres. Il se concentre sur sa tâche et s’y tient. Il ne s’investit pas outre mesure ; on le sent à fleur de peau, désabusé, voire aigri. Il est comme une coquille vide, taciturne. Plus aucune passion de l’anime, plus rien ne le fait vibrer. Sa famille, c’est une façade qu’il effleure comme il semble effleurer la relation qu’il a avec son fils. Quant à sa femme, elle est devenue une inconnue. Alors il fantasme à l’idée de s’extraire de cette relation qui n’a plus de sens.

Le dessin d’Olivier Cinna accompagne le quotidien morose de cet homme. Des couleurs ternes, des attitudes figées, des mines renfrognées. Et puis ces drapeaux nazis qui flotte dans la ville silencieuse ajoutent un poids, celui de la guerre, celui de la peur. Seule la couleur se détache dans le premier de l’album à l’exception d’un passage qui dénote, d’une rencontre avec une inconnue qui vient bousculer sa solitude et raviver ses pulsions sexuelles.

Un premier soubresaut avant son arrivée au Japon. Le dessinateur accompagne délicatement son personnage et nous guide avec la palette de couleurs qu’il utilise. L’arrivée au Pays du Soleil Levant coïncide avec l’utilisation de doux pastels. On comprend qu’il a de nouveau conscience de ce qui l’entoure et qu’il reprend peu à peu le contrôle de sa vie et de ses émotions.

C’est une très belle histoire d’amour qu’ « Hibakusha » nous raconte. L’éveil d’un homme lorsqu’il est au contact de son âme sœur. Deux individus issus de cultures différentes, deux sensibilités qui se complètent. C’est une romance en plein cœur de la Seconde Guerre mondiale, à la veille d’une ignominie commise par l’homme en août 1945. Un album pour rendre hommage aux milliers de morts de la bombe atomique. Comme expliqué sur le quatrième de couverture, « depuis cette date, « hibakusha » est le nom donné aux survivants des attaques nucléaires américaines sur les villes de Nagasaki et d’Hiroshima ».

Un album très doux, délicat. Pourtant, je suis restée très en retrait de l’histoire, comme si quelque chose m’avait échappé et comme si je n’avais pas su apprécier la rencontre avec ces personnages. A chaque page, le récit prend pourtant davantage de force et le personnage finit par prendre position contre le système nazi. Mais je reste sur ma faim, regrettant peut-être de ne pas avoir été saisie d’un bout à l’autre du récit par l’ambiance graphique comme j’avais pu l’être pour « Fête des morts » qu’Olivier Cinna avait réalisé avec Stéphane Piatzszek.

Un album que je partage pour la « BD de la semaine ». On se retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Hibakusha

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Aire Libre
Dessinateur : Olivier CINNA
Scénariste : Thilde BARBONI
Dépôt légal : mai 2017
64 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-8001-7073-2

Bulles bulles bulles…

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Hibakusha – Barboni – Cinna © Dupuis – 2017

Un roman naturel (Gospodinov)

Gospodinov © Intervalles – 2017

Cela commence par une rupture. Une séparation. Celle d’un couple. Elle est pourtant enceinte mais le bébé qu’elle porte n’est pas de lui. Lui perd la femme de sa vie. Un homme que l’on ampute d’une part de lui-même et comme tout est lié, le roman qu’il écrit est éparpillé. Il a perdu la chronologie des faits. Il a perdu le fil de l’histoire mais il écrit et à nous, lecteurs, d’en recoller les morceaux. Un chronologie taquine qui refuse de se présenter de manière banale, butine puis se pose sur un instant de sa vie.

Morceaux de vie avec sa femme. Du divorce et des audiences devant le juge. Morceaux de vie avec des autres et cette autre-là notamment qui passait près de six heures aux toilettes chaque jour. Parce qu’il est aussi question de toilettes ; des toilettes domestiques et des toilettes publiques… un sujet de conversation tout trouvé lorsque le personnage principal passe la première soirée dans son nouvel appartement après une journée consacrée à déménager. Un sujet neutre dans lequel tout le monde s’engouffre… cela permet de ne pas parler de la séparation, de ne pas penser à ce que lui réserve demain maintenant qu’il va devoir réapprendre à vivre seul.

Un homme que l’on va apprendre à connaître. Les bribes de son passé, de son enfance puis de son adolescence vont surgir au fil des chapitres. Puis ses premiers pas dans la vie active. Il est écrivain et travaille dans un journal local. Un jour, il rencontrera son homonyme : un clochard d’une dizaine d’années de plus que lui, un homme qui lui a fait parvenir un manuscrit dans lequel il raconte son divorce. C’est à partir de là qu’il a perdu pied, qu’il s’est laissé lentement dériver au point d’atterrir sur le trottoir avec comme seul vestige de sa vie d’avant son fauteuil à bascule qu’il transporte partout… Un autre point commun qu’il partage avec cet homme.

Et puis c’est l’idée folle d’un roman où grouillent les commencements d’histoires, « j’ai le désir immodeste de bâtir un roman uniquement à partir de débuts ».

C’est fou. Absurde. Impensable. En apparence confus mais d’une fluidité incroyable. On attrape vite le fil des pensées de cet homme qui nous conduit de-ci de-là dans ses réflexions ou dans son quotidien. Les récits s’enchevêtrent et parmi eux, le travail d’écriture bouillonnant, réflexif, amusé ou profond. Le jeu de l’écriture : que raconter ? sous quelle forme ? mettre en lumière l’étymologie des mots pour leur donner du sens et de la profondeur. Un « roman à facette » comme se plait à le définir Guéorgui Gospodinov lui-même. Et toujours cet emploi de métaphores originales où la poésie aime se nicher.

En toile de fond, un pays qui survit, pris à la gorge par l’inflation, blessé par son histoire, marquée au fer rouge par la domination ottomane. Une société qui laisse ses citoyens agoniser dans la misère, contraints à compter chaque sou, ne pouvant acheter qu’un demi-citron, qu’un peu de ci et un peu de ça.

Très beau roman, aussi déroutant que dépaysant et qui, forcément, fait mouche.

Extraits :

« La plupart de ceux qui écrivent ne sont probablement pas enclins à le faire en dehors des toilettes. Je suis sûr qu’ils n’ont même pas écrit une seule ligne sur du papier. Alors que le mur des W-C. est un média particulier » (Un roman naturel).

« Comment le roman est-il possible, aujourd’hui, quand le tragique nous est refusé. Comment est possible l’idée même d’un roman lorsque le sublime est absent. Lorsqu’il n’existe que le quotidien – dans toute sa prévisibilité ou, pire dans le système écrasant de hasards accablants. Le quotidien dans sa médiocrité – c’est seulement là qu’étincellent le tragique et le sublime. Dans la médiocrité du quotidien » (Un roman naturel).

« Quelque part, il y avait un homme que je ne connaissais pas, en elle un bébé qui bougeait, qui n’était pas de moi, et derrière nous, plusieurs années avec très peu de jours paisibles. Je me demandais laquelle de ces trois circonstances nous séparait vraiment. Durant cette nuit uniquement, aucune n’existait. J’avais envie qu’il se passe quelque chose qui change tout brusquement. Maintenant, précisément. Au moins un signe quelconque. Jamais l’attachement qu’on éprouve pour les autres n’est aussi fort que lorsqu’on les perd » (Un roman naturel).

Un roman naturel

Editeur : Intervalles
Auteur : Guéorgui GOSPODINOV
Traducteur : Marie VRINAT
Dépôt légal : mai 2017
186 pages, 9,90 euros, ISBN : 978-2-36956-056-2

Les petites victoires (Roy)

Roy © Rue de Sèvres – 2017

Marc et Chloé filent l’amour parfait. Ils ont trouvé leur équilibre, une harmonie complice, un respect mutuel et une confiance l’un envers l’autre qui les amène peu à peu à avoir un désir d’enfant. La naissance d’Olivier est une grande joie et durant les deux premières années de sa vie, le couple profite de chaque instant. Balade, jeux, câlins. Jusqu’au jour où Marc s’ouvre à Chloé pour partager ses doutes :

Je n’osais pas en parler pour ne pas t’inquiéter, mais ça fait un bout de temps que je me dis qu’Olivier a quelque chose… Et puis, il n’a toujours pas dit un seul mot.

Ils décident de consulter. Olivier subit des tests. Le diagnostic tombe quelques semaines plus tard : il est autiste. Commence alors une période émaillée de consultations, de tensions à la maison. Un sentiment d’impuissance grandissant envahit Marc. Il perd pieds. Le couple se sépare et une garde alternée se met en place. Au début, ce n’est pas simple. Marc oublie ses jours de garde, hésite mais progressivement, il fait le deuil de l’enfant idéal qu’il aurait aimé avoir, apprend à mieux connaître Olivier, à l’accepter tel qu’il est et fait tout son possible pour que son fils – tout en tenant compte de ses capacités – puisse s’épanouir au mieux.

L’autisme est encore peu connu. Je me dis qu’en observant mon fils, j’en saurai plus que quiconque sur son autisme à lui.

Yvon Roy est un auteur canadien. Il est aussi le père d’un enfant autiste aujourd’hui âgé de 12 ans. Ils ont parcouru un chemin semé d’embûches mais aujourd’hui, son fils est parvenu à s’affranchir de son handicap, à prendre le dessus sur ses angoisses, à domestiquer son monde intérieur souvent angoissant. On lui a maintes fois conseillé de faire une bande dessinée pour témoigner de son parcours. Il a refusé pendant longtemps puis peu à peu, à réfléchi à la question. Il a balayé ses doutes, cherché à savoir finalement ce qu’il pouvait transmettre lui de son expérience et s’est lancé. Pourtant, la peur était là, bien présente. Comment transmettre finalement une expérience somme toute très personnelle sans compter que s’il se lançait dans le projet, il risquait de voir ressurgir des souvenirs assez douloureux ?

Ce que je retiens de ce témoignage, c’est avant tout la détermination d’un père à refuser la fatalité.

J’te jure, si je les écoute tous, Olivier n’arrivera jamais à lire ni à écrire, peut-être parler, si on est chanceux. Je veux bien accepter leur diagnostic, j’ai pas trop le choix, mais le pronostic, ils peuvent le rouler serré et se le mettre là où je pense.

Une obstination bénéfique dans laquelle il puise sans cesse pour trouver la force de continuer. Ne pas baisser les bras face aux angoisses de son fils et toujours, aider ce dernier à gagner du terrain sur son handicap. Aider son fils à ne pas se replier dans son monde imaginaire, l’aider à dompter ses peurs, à gérer ses angoisses et ses colères, à prendre confiance en lui tant dans le rapports à l’autre que dans les apprentissages. A l’instar de « Tombé dans l’oreille d’un sourd », on voit une nouvelle fois la lourdeur des prises en charge médico-sociales, l’aigreur de certains professionnels qui sous prétexte de connaître leur sujet en deviennent des monstres d’égocentrisme, repliés sur leur précieux savoir et plus attentifs aux protocoles de prises en charges qu’aux particularités de chaque personne auprès desquelles elles sont amenées à intervenir. Pour incarner cette froideur asociale, la figure de la responsable du service spécialisé est plus explicite que les longs discours :

Les petites victoires – Roy © Rue de Sèvres – 2017

Des petites victoires obtenues à force de répétition. Beaucoup de bienveillance dans l’attitude de ce papa. La force de ce couple parental aussi qui, bien que séparé, parviennent à communiquer et à avancer dans la même direction.

Pour parvenir à réaliser cet album, Yvon Roy s’est appuyé sur des anecdotes qu’il a vécues avec son fils de la naissance jusqu’à son huitième anniversaire. Le fait de ne pas utiliser les prénoms des différentes personnes qu’il a côtoyées durant cette période lui a permis de conserver une certaine neutralité par rapport au scénario tout en proposant un ton intimiste qui nous permet d’accueillir ce témoignage sans difficultés. Cette légère distance lui a permis de finaliser ce projet. Il nous livre un album sensible qui ne verse pas dans le pathos ni dans la plainte. Une expérience à la fois très personnelle mais sur laquelle bon nombre de parents d’enfants autistes peuvent s’appuyer, prendre confiance en eux pour accepter le handicap de leur enfant et l’accompagner.

Un enfant qui s’épanouit contre toutes attentes, un pied de nez aux spécialistes. Avec patience, avec amour et avec un soupçon de créativité, on réussit de belles choses.

Très bel album. J’ai partagé ma lecture avec Noukette qui a elle aussi été conquise.

Un album parfait pour ma « BD de la semaine ». Toutes les pépites dégotées par les participants sont chez Noukette !

Extraits :

« Mais qu’est-ce que je vais faire de toi, p’tit gars… Qu’est-ce que tu vas devenir ? Les spécialistes nous envoient de la documentation sur toi, faut voir ça. On dirait un guide d’assemblage pour un meuble Ikea avec cinq morceaux en moins… » (Les petites victoires).

« Un soir, les mots sortent si naturellement que je n’ai même pas à y penser. Et je peux enfin faire mes adieux au fantôme de ce fils qui ne s’est jamais présenté, et accueillir celui qui a décidé de venir vivre avec moi » (Les petites victoires).

« Je ressens parfois de la honte, puis, j’ai honte d’avoir eu honte. Il me vient aussi l’envie de m’isoler avec mon fils. Ne plus sortir. Ne plus devoir faire face aux réactions des autres » (Les petites victoires).

Les petites victoires

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Yvon ROY
Dépôt légal : mai 2017
158 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-369-81469-6

Bulles bulles bulles…

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Les petites victoires – Roy © Rue de Sèvres – 2017

Mon coeur pédale (Boulerice & Leduc)

Boulerice – Leduc © La Pastèque – 2017

Simon vit heureux avec ses parents. Il a 11 ans. Sa bouille ronde, ses grands yeux, sa houppette et son sourire radieux donnent envie de serrer le gamin dans nos bras. Ses grosses lunettes rondes lui mangent la moitié du visage. Il est attendrissant. Amoureux de sa vie et des petites habitudes du couple parental, il profite pleinement de chaque instant. Simon est hyper-sensible aux odeurs des vêtements de travail de son père qui travaille dans une usine où l’on fabrique du plastique. Mais ce qu’il aime plus encore, c’est l’odeur de sa mère. Un mélange de parfums associé à l’odeur du cuir propre aux voitures neuves que sa mère vend.

Simon est aussi très attaché à sa tante. Son père l’emmène voir cette dernière en cachette car la mère de Simon est en froid avec sa sœur.

Elles ne se parlent plus depuis l’année passée. Je n’ai pas tout à fait saisi la raison de leur chicane. Je sais seulement que matante Chantal a acheté une voiture ailleurs qu’au concessionnaire de maman. Chez Ford, il me semble. Elle s’est acheté une voiture sport turquoise maladement belle. Une voiture comme je n’en ai jamais vu.

Un jour, Simon découvre avec émotion que les deux femmes se sont réconciliées. Ce jour-là, Chantal arrive chez lui dans sa voiture rutilante. Elle a prit sa valise. Elle va rester avec Simon pendant un mois, le temps que les parents de l’enfant profitent de leur voyage en Europe. C’est le début d’une période bénie. Simon est aux anges. Sitôt sorti de l’école, il profite de chaque instant passé avec sa tante. Il est heureux, s’épanouit et gagne une maturité nouvelle. Il se surprend à formuler spontanément ce qu’il éprouve.

« Matante Chantal
Ma beauté fatale
Quand je te vois
Mon cœur pédale »

Sous la plume de Simon Boulerice, un petit garçon grandit, s’affirme et s’éveille à la vie sous un jour nouveau. Il gagne en prestance, en confiance… Il ressent des sentiments qui lui font voir les choses autrement. Il serait capable d’abattre des montagnes pour voir le regard attendri que sa tante pose sur lui. Mais nul besoin d’aller décrocher la lune pour que sa tante le remarque. A chaque instant, elle est là, à l’écoute, toujours partante pour chanter avec lui à tue-tête, partir se balader en voiture, plonger dans la piscine ou regarder un film avec son neveu. L’enfant est sensible à la tendresse bienveillante que sa tante a pour lui. Il est troublé, il sent une force nouvelle en lui qui modifie sa perception du monde. Il est transcendé.

Le récit aborde le sentiment amoureux sans jamais le nommer mais on comprend sans aucun doute qu’il s’agit de passion. Un petit homme très touchant, hypersensible et généreux. Il baigne encore totalement dans le monde de l’enfance et vit cette période en occultant totalement le fait que sa tante a sa vie en dehors de lui. Une vie d’adulte peuplée de rencontres qui attirent sa tante vers d’autres horizons, à la grande déception de l’enfant.

Les illustrations d’Emilie Leduc sont douces. Leurs contours parfois charbonneux montrent toute la fragilité et la naïveté de l’enfant. Elles nous emmènent dans un monde aux repères encore imprécis, un monde à fleur de peau où tout n’est que ressenti et émotions. Ce monde, c’est celui d’un enfant en devenir et qui découvre la vie, un petit bonhomme qui se cherche et découvre, béat, de nouvelles facettes de lui-même.

La voix de Simon est touchante et on se laisse porter par la joie qu’il ressent à partager ces moments avec sa tante. Il profite de ce petit bonheur simple qui lui est offert, il vit au jour le jour et nous offre un retour en enfance. Une jolie petite bulle d’insouciance que je vous invite à lire.

Il y a d’autres petites pépites à découvrir aujourd’hui chez Moka qui accueille la « BD de la semaine« .

Extraits :

« Je cherche le mot « réconciliation » dans le Larousse 1988 et la définition n’arrive pas à la cheville de ce que j’ai à peu près vu entre les barreaux d’escaliers » (Mon cœur pédale).

« Petit à petit, au contact de matante Chantal, je deviens beau. Je gagne en grâce. La beauté de Chantal sur moi irradie sur ma peau. Chantal m’amincit. Je deviens rutilant, comme une bagnole » (Mon cœur pédale).

« Je cherche le mot « complicité » dans le Larousse 1988 et la définition n’arrive pas à la cheville de ce qui circule entre matante et moi » (Mon cœur pédale).

Mon Cœur pédale

One shot
Editeur : La Pastèque
Dessinateur : Emilie LEDUC
Scénariste : Simon BOULERICE
Dépôt légal : avril 2017
104 pages, 21 euros, ISBN : 978-2-89777-013-6

Bulles bulles bulles…

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Mon cœur pédale – Boulerice – Leduc © La Pastèque – 2017