In Waves (Dungo)

« In Waves » . Voilà un album que j’ai repéré très vite après sa sortie grâce à mon libraire. Totalement emballé par sa lecture, il m’a déposé l’ouvrage entre les mains en même temps qu’il me le recommandait chaudement. J’avoue qu’à ce moment-là, j’étais assez dubitative face à cette ambiance graphique… face à ce trait presque effacé, timide, (trop) discret. Mon libraire m’a déjà fait lire des albums improbables vers lesquels je ne me serais pas tournée si ce n’était pas lui que me l’avait conseillé. Le dernier en date : « Mister Miracle » , un comic book mettant en scène un super-héros [en collants] dépressif… mais brillant dans les combats qu’il mène [toujours cette éternelle lutte du bien contre le mal]. Avouez tout de même qu’il n’y a pas pléthore de super-héros [en collants moulants] dans mon petit @Bar à BD… Un super-héros [en collants] qui m’a donc plutôt emballée… il n’y a bien que mon libraire qui soit capable de m’embarquer aussi loin de ma zone de confort. Donc quand il m’a dit que j’allais adorer « In Waves » … forcément… ça méritait réflexion. Pas de bol, c’était au moment de la rentrée littéraire et j’ai botté en touche ; j’avais déjà prévu d’autres achats et, comme tout le monde, j’ai un banquier (f)rigide. Ça m’a chiffonnée [non pas cette question de (f)rigidité bancaire mais le fait de ne pas pouvoir me permettre d’acheter cette chaude recommandation du libraire].

Pendant les semaines qui ont suivi, ça m’a travaillé. En décembre, le banquier avait meilleure mine alors je me suis décidée acheter « In Waves » . Pas de bol, il était en rupture chez l’éditeur ! Qu’à cela ne tienne, le FIBD d’Angoulême se profilait fin janvier 2020, impensable que l’éditeur n’ait pas relancé une parution à cette occasion d’autant que l’album était dans la sélection du FIBD. Évidemment, je suis partie d’Angoulême sans l’album… préférant me laisser porter par de magnifiques trouvailles dans la bulle des Indé.

Puis le mois de février est arrivé. On n’était pas encore à imaginer qu’un confinement se mettrait en place quelques jours plus tard… et tenter de positiver dans ce contexte en y voyant l’opportunité de disposer d’un peu plus de temps pour lire. Voilà donc ce roman graphique.

Dungo © Casterman – 2019

Se poser.

Les occasions de le faire sont multiples.

Parmi ces opportunités plurielles, qui ne s’est jamais assis sur une plage pour regarder la mer béatement, en silence ? Avouez qu’il y a quelque chose de fascinant dans le mouvement des vagues… dans cette petite écume qui se dépose sur le sable… dans les va-et-vient de l’eau. Simplement profiter du spectacle des marées, se laisser bercer par les clapotis de l’eau, la dentelle travaillée par l’écume, le roulis es vagues… Aj Dungo cale son rythme narratif sur le mouvement de l’eau, se laissant – par moments – submerger par ses émotions avant que celles-ci ne se recroqueville pour laisser la place à une forme de sérénité.

 « Les surfeurs ont toujours trouvé refuge dans l’eau. »

Pendant plusieurs années, Aj a vécu une relation forte avec Kristen. Au début, ils se cachaient des parents de sa compagne. Aj lui rendait visite le soir, en catimini, juste pour le plaisir de voler quelques minutes au temps, juste pour le plaisir de s’enlacer et contempler l’immensité étoilée. Ils étaient blottis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, lové dans un recoin de la maison pour ne pas être aperçus. Comme des ados. Kristen était malade et devait suivre des soins assez lourds. C’est peut-être la raison pour laquelle ses parents étaient aussi stricts… restreindre ses sorties pour éviter qu’elle ne s’épuise inutilement. Ils se sont aimés follement. Elle s’est éteinte en 2016 des suites d’un cancer.

Dans ce récit autobiographique, Aj Dungo fouille dans ses souvenirs. Il attrape ses émotions, sa douleur et ses sensations pour les poser sur papier. Que l’histoire d’amour qu’il a partagée avec Kristen ne soit pas oubliée.

 « La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne. Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

Au travers de ce récit intime, Aj Dungo retrace aussi toute l’histoire du surf, une passion qu’il a partagée avec Kristen. Ces passages didactiques s’immiscent dans le récit et apparaissent dans des tons sépia. Ils apportent au récit une respiration. Des parenthèses qui écartent le pathos, l’atténuent… Une ponctuation dans le témoignage cathartique de l’auteur.

Le reste du temps, le dessin s’habille de bleus-verts aux dégradés divers. Le trait est sobre, il contient très peu de détails. Un sourcil, un sourire, le pli d’une étoffe, un lacet défait, un bouton… rares sont les détails graphiques qui sont apportés pour enrober le récit. Ce qui donne du relief à ce dernier, c’est la sonorité du scénario. La narration n’est qu’une voix-off… un long monologue qui se réchauffe au contact d’un souvenir joyeux ou vacille, nostalgique et bouleversé, lorsqu’il s’arrête sur un moment douloureux. Aj Dungo force parfois la porte de sa mémoire capricieuse, quand il cherche à retrouver la chronologie exacte ou les contours précis d’un instant qui échappe à sa mémoire.

On sent sa tristesse, on sent que l’absence de sa compagne l’affecte. On sent tous ces sentiments qu’il a encore pour elle, qui parfois l’encombrent, qui parfois le bercent… heureux d’avoir vécus ces moments-là au côté de Kristen. L’amour de sa vie est décédée.

« J’ai fini par trouver les mots que je cherchais. « Cela vient par vagues. » C’est une réponse un peu lapidaire mais juste. Le vide est constant. Mais le chagrin du deuil n’a pas de forme propre. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête au loin, au plus profond de l’océan. A l’abri des regards, en faisant gronder les flots. »

Touchant, émouvant, doux, la simplicité du graphisme s’oublie très vite et je e suis finalement laissée porter par ce récit et ses ressacs, ses remous et bercements.

Chroniques à lire : Autist Reading, Moka, A propos de livres.

In Waves (roman graphique)

Editeur : Casterman

Dessinateur & Scénariste : Aj DUNGO

Traduction : Basile BEGUERIE

Dépôt légal : août 2019 / 376 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-203-19239-3

Le vieil Homme et la Mer (Murat)

En 1952, Ernest Hemingway reçoit le Pulitzer pour « Le vieil Homme et la mer » , une œuvre que Thierry Murat revisite ici.

Murat © Futuropolis – 2014

On est à Cuba, non loin de la Havane, dans les années 1950. Ici, la journée, les rues sont désertes. Les habitants se protègent du soleil écrasant. Les tons vifs des façades des maisons bariolent le paysage. L’océan vient lécher les pieds des maisons qui sont en bordure de la plage. Le bleu majestueux de l’océan flirte avec le bleu éclatant du ciel.

« Ici, lorsque vous êtes fini, plus bon à rien, on dit que vous êtes salao. Ce qui est la pire des insultes pour dire que la chance vous a abandonné. Mais ici, on dit aussi que c’est au moment où la nuit est la plus noire que va se lever le jour… »

Lorsque le soleil commence sa phase descendante, les rues recommencent à s’animer peu à peu. Quelques badauds çà et là. Un enfant rejoint le port en courant. Comme chaque jour, le vieux rentre de sa journée de pêche. Dans le fond de sa barque, quelques filets sont déposés, quelques affaires… pas un seul poisson. Cela fait des mois qu’il n’attrape plus rien. La dernière chose qu’il est parvenue à attraper, c’est l’amitié de cet enfant qui l’attend tous les soir lorsqu’il rentre au port. Il sait qu’aujourd’hui encore, l’enfant sera triste de le voir rentrer bredouille mais qu’il n’en dira rien. Il sait qu’ils auront quelques heures à passer ensemble, qu’ils parleront de baseball, qu’ils se rappelleront le temps où ils pouvaient pêcher ensemble… que le vieux lui racontera ses vieilles histoires, celles qui appartiennent au temps où il n’était pas salao. Aujourd’hui, cette déveine l’accable, le tasse, le rend plus vieux encore. Jusqu’au jour où le vieux part plus loin que d’habitude, à la pêche aux gros. Il s’installe au large avec la ferme conviction de montrer que le vent a tourné. Il veut retrouver sa dignité. Le vieux sera le premier surpris de constater que la chance lui sourit à nouveau. Un énorme espadon s’est accroché à une de ses lignes. Entre l’homme et le poisson, un long combat s’engage. Il durera trois jours et trois nuits.

Face à Hemingway, l’enfant raconte son amitié avec ce vieil homme. Il lui raconte comment il a grandi à ses côtés. Il parle du vieil homme avec respect. Il l’admire. Il le connaît aussi mieux que personne. Quelques passages s’incrustent dans le scénario pour montrer ce tête-à-tête entre l’écrivain et l’enfant pêcheur. Le romancier ponctue le long récit de l’enfant, pose quelques questions, demande des précisions. Pour cette adaptation, Thierry Murat fait d’Hemingway un personnage à part entière, un passeur d’histoires qui récolte un témoignage qu’il couchera ensuite sur papier. Cela donne une jolie dimension à cette fiction et sème le trouble : réalité ou fiction ?

Le vieil Homme et la Mer – Murat © Futuropolis – 2014

Mais c’est l’enfant qui est notre guide principal dans ce voyage nostalgique. Hemingway s’efface toujours très vite même si l’on perçoit le regard bienveillant qu’il pose sur le jeune pêcheur. Ce dernier est un narrateur hors pair qui n’écarte aucun détail. Ni le son d’une voix, si l’odeur des embruns marins, ni l’amplitude d’un geste. Il n’omet rien. Il fait des pauses dans son récit pour que son interlocuteur prenne la mesure de ce qu’il vient de dire. Durant ces instants de silence, le temps est comme suspendu. Ce suspense nous ferre. A l’instar du poisson, notre curiosité nous a fait mordre à l’hameçon et plonger toujours plus loin dans la découverte de ce témoignage.

Santiago, grand-père, toi… Dans la bouche de l’enfant, le prénom du vieux est prononcé avec respect. Entre eux, il y a de l’estime et de l’amour, de la complicité aussi. L’enfant a une tendresse particulière pour ce vieux. C’est un amour semblable à celui qu’un enfant porte à son grand-père. Il scrute l’ancien, se nourrit de lui, le protège et apprend à son contact.

« Sa peau, ses cheveux, ses souvenirs, tout chez lui était vieux. Sauf son regard, qui brillait encore comme un soleil rasant sur la crête des vagues. »

Entre voix-off et échanges interactifs, le scénario trouve très vite sa mélodie, son rythme. Thierry Murat sublime le texte d’Ernest Hemingway. Il nous fait passer de l’ocre au bleu, du jour à la nuit, de la chaleur à la nostalgie, du récit au silence… puis vient le moment de ce combat fantastique entre le vieux pêcheur et un gigantesque espadon. Ils se sont défiés au bras de fer. L’homme et le poisson vont puiser dans leurs forces physiques et psychiques.

Superbe ! Les mots d’autres lecteurs :

Noukette : « Si le texte est une merveille, le dessin élégant de Murat le magnifie. L’alliance des deux est un petit miracle sans aucune fausse note. Intense et unique. »

Jérôme : « Le texte d’Hemingway, au symbolisme un peu simpliste et trop évident, tenait surtout par la beauté de son écriture. Cette adaptation très fidèle m’a embarqué par son esthétisme. »

Yvan : « Les grandes cases et l’absence de bulles permet de restituer l’immensité de l’océan et la solitude du vieil homme, tout en permettant de se concentrer sur des textes qui se retrouvent magnifiés par les superbes planches de l’artiste. »

Moka : « La palette de Murat est d’une richesse sans nom et rythme à merveille ce ballet maritime,  permettant au temps qui passe d’enrober de ses ambiances et de ses nuances, une histoire qui n’est pas qu’une simple partie de pêche. »

Noctenbule : « Si vous aimez les voyages tout en délicatesse, en lenteur et en sensibilité, montez dans ce bateau pour aller vers Cuba à la rencontre du vieil homme qui aime la mer. »

Sabine : « Thierry Murat s’est emparé du roman d’Hemingway, de la pensée et sagesse, d’en retranscrire sa poésie, la lutte, la conversation entre un homme et un poisson, entre la vie et la mort. »

Le vieil Homme et la Mer (récit complet)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Thierry MURAT

Adapté du roman d’Ernest HEMINGWAY

Dépôt légal : octobre 2014 / 128 pages / 20 euros

ISBN : 978-2-7548-0948-1

Traverser l’autoroute (Bienvenu & Rocheleau)

Il en va des jours où la tête nous tourne. Où l’on voit la routine de la vie et que cela donne le vertige. Où l’on tombe sur un, deux, trois objets que l’on a achetés… qu’on a utilisé une, deux, trois fois puis remisés dans un placard, un carton, un garage. On entasse. Et on affiche ses signes extérieurs de richesses sans trop de raison. On a réussi mais réussi quoi ? La jolie maison pavillonnaire est à nous. La belle voiture aussi. On est juste heureux de ça. Et comme tout le monde, on a les ampoules qui grillent et qu’il faudra bien finir par remplacer.

Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Métro, boulot, dodo. On fonde une famille. On a des gosses. On sort de-ci de-là, on côtoie des amis. Puis finalement quoi ? C’est ça la vie !? C’était ça ce que l’on rêvait de devenir ? C’était ça ce que l’on voulait pour nous… rentrer dans le moule ? Reproduire ce qu’on a vécut et devenir la copie conforme de nos parents ??!

C’est en partie les constats que fait André, le narrateur. Enfin, il se demande surtout par quel tour de magie sa vie est devenue si calme. Si prévisible. Comment sa vie s’est retrouvée constituée de riens… Une mer d’huile. Le train-train qui ne le fait plus vibrer, la routine rassurante à laquelle il se raccroche comme une moule à son rocher… Et puis il y a l’ado. L’ado qui le fait s’interroger. L’ado avec qui il cohabite en se demandant comment ils ont fait pour devenir de parfaits étrangers l’un pour l’autre.

« Ma femme s’appelle Danielle. Elle vit « au cas où » , ce qui fait que j’ai parfois l’impression qu’elle ne vit pas vraiment. C’est une des choses qui nous restent en commun après dix-sept ans de mariage. (…) Dire que Danielle et moi, on s’est rencontrés au concert de The Cure, au Forum, il y a une vie ou deux. Qu’est-ce qui nous est arrivé ? »

Et cet ado de 16 ans justement, qui prend la parole. Qui pique par moment la vedette à son père, qui enfile le costume de narrateur. L’ado qui traîne ses revendications molles dans la maison. Puis comme tous les ados, l’ado qui pense que l’herbe est toujours plus verte ailleurs… Alors il se traîne davantage, porter sa propre flemme est épuisant. Il se cherche, s’accroche à des illusions et comme son père, il brasse de l’air et se pose un milliard de questions existentielles.

« Comme là, je vais le passer à envoyer des textos à ma blonde, pis c’est mon ex qui va répondre. C’est la même personne, alors c’est fourrant. On dirait que ça déplace tous mes organes internes comme un cube Rubik. Sans anesthésie. »

C’est sur cette histoire de quotidien sans surprise que Julie Rocheleau pose ses crayons. Elle croque avec générosité la vie morne de cet homme et de son fils, l’habille de couleurs, de rondeurs, de charme. Elle inclut les maladresses de ses personnages. Elle fait revivre les plus beaux souvenirs de l’un, fait vivre les plus beaux fantasmes de l’autre. Puis elle les met sous le feu des projecteurs et les enrobe de toute la magie propre aux souvenirs et aux fantasmes qu’on invoque pour se réchauffer. Forcément, face au beau que l’esprit sait toujours exprimer, le quotidien fait pâle figure. Forcément, quand on sort de ses rêveries, ce qu’on a face à soi est moins coloré, moins rythmé, moins stimulant. On ne va pas se mentir, la vie de ce duo de narrateurs est terne et les couleurs qui l’accompagnent en vont de même. Julie Rocheleau nous le fait bien sentir. Quelques hachures, quelques fonds de case pour faire tapisserie… et puis c’est tout. Les personnages sont d’une blancheur réelle, ils s’effaceraient presque pour se rendre invisibles à la vie qui les attend pourtant. Il y a là, dans ce trait, quelque chose de rassurant et de chaleureux. Pas de strass, exit les paillettes, la vie comme elle vient est un trésor précieux que l’on ne voit plus comme tel tant on y est habitué. D’ailleurs, c’est un peu comme ça qu’André aime sa femme… par habitude.

« Depuis ce soir-là, il n’y a pas eu une journée, presque, où je n’ai pas eu envie de la serrer dans mes bras. Presque. Enfin disons plutôt que je l’aime depuis ce soir-là. La plupart du temps. »

Pour sa première bande-dessinée, la romancière Sophie Bienvenu offre un texte qui parle du couple. De la vie. De l’âge adulte et des responsabilités inhérentes. De la vie de tous les jours et son flot d’impondérables, d’insupportable, d’automatismes. Elle pose un regard amusé sur les moments forts, les étapes qui marquent une vie. Une rencontre. L’arrivée d’un enfant. Et l’adolescence qui accule les parents, les force à réinventer un lien avec ce petit être devenu si grand…

Traverser l’autoroute – Bienvenu – Rocheleau © Editions de La Pastèque – 2020

Vision piquante mais amusée. Difficile de ne pas se voir là-dedans, dans cette expérience-là. Difficile de ne pas se rappeler quand on ces constats-là ont présenté la note. L’autrice vient piquer avec espièglerie en livrant des morceaux choisis de ces questions qui nous assaillent quand on est jeunes parents. Et du bilan qu’on dresse quand on est plus aguerri… et qu’on se dit qu’il est probable qu’on ait raté deux ou trois trucs… Une tempête qui nécessite d’avoir le cœur, les entrailles et surtout les nerfs bien accrochés.

Chère adolescence que Sophie Bienvenu livre comme une période où il est nécessaire de remettre les compteurs à zéro. D’un côté (parent) comme de l’autre (enfant). Elle s’amuse à montrer qu’André (le père) et son fils évoluent dans un même espace-temps mais qu’ils s’ancrent pourtant dans des dimensions parallèles. Il n’y a plus de fil entre eux, ils n’ont plus de ponts pour communiquer. Disparus les sujets de conversations. Dissous les centres d’intérêts à partager. Envolée, la complicité. Rien. Le néant entre deux individus du même sang. C’est très bien vu de leur donner la parole à tour de rôle et puis ça donne un côté comique à l’ensemble très plaisant !

Pour autant, est-ce une fatalité ? Est-ce que les choses sont inscrites dans le marbre ? Qu’est ce qui empêche de faire un pas de côté, de se soustraire aux rouages de la routine… de faire finalement ce pas de côté qui serait pourtant salvateur ? Un album qui pique et qui panse, qui plombe et fait rire. Un bel album donc.

Traverser l’Autoroute (récit complet)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Julie ROCHELEAU / Scénariste : Sophie BIENVENU

Dépôt légal : février 2020 / 88 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-89777-079-2

Le Trésor du Cygne noir (Corral & Roca)

Corral – Roca © Guy Delcourt Productions – 2020

Le point de départ de ce récit nous fait revenir en 2007 lorsqu’un groupe de chasseurs d’épaves américains découvrent les restes du Cygne noir dans les profondeurs du Détroit de Gibraltar. Dans ses soutes, des pièces de monnaies de plus de deux siècles. L’équipe de chercheurs est dirigée par Frank Stern, un homme passionné, sorte d’Indiana Jones des temps modernes… l’honnêteté en moins.

A l’annonce de la découverte, les espagnols revendiquent le trésor puisque le galion serait ibérique. A Madrid donc, on s’active. Alex Ventura, jeune agent du Ministère de la Culture, est mandaté pour suivre le dossier et coordonner la bataille juridique qui s’engage et qui attribuera la propriété légale de ce navire et de sa cargaison.

Ma lecture de « Rides » il y a 10 ans a été une rencontre coup de cœur avec la sensibilité que Paco Roca injecte dans ses récits et personnages. J’avais lâché une larme, émue par ce vieux monsieur en proie à la maladie d’Alzheimer, la cruauté de ses moments de lucidité où il mesurait le vide abyssal qui se creusait insidieusement entre lui et son entourage. « Le Phare » et « Les Rues de sable » n’ont fait que confirmer le fait que je trouvais très vite ma place dans les univers développés par Paco Roca. Puis le temps a passé et je me suis davantage tournée vers de nouveaux genres : reportages, documentaires… et surtout vers des artistes qui proposaient des ambiances graphiques moins conventionnelles, moins « lisses » . Aujourd’hui disons-le, quand on me demande de faire une petite sélection des ouvrages qui m’ont le plus plu, c’est principalement des ouvrages en noir et blanc que je sors de ma bibliothèque (Sergio Toppi, Danijel Zezelj, Fred Peeters, Manu Larcenet…). Bref, j’aime les dessins qui ne cherchent pas la perfection esthétique mais qui veillent à nous transmettre des émotions ; ils me parlent beaucoup plus que des illustrations propres trop proprement mise en couleurs à la palette graphique. Et puis côté scénario, j’aime bien quand cela nous brusque, nous interroge, nous malmène tout autant que nous dorlote… Et donc en 2016, quand « La Maison » a été publiée, j’étais forcément au rendez-vous mais ce fut un peu la déception d’être face à du trop-lisse-pour moi. Trop lisse au niveau graphique et trop lisse au niveau de la psychologie des personnages. J’ai eu l’impression d’effleurer un univers.

Qu’à cela ne tienne, j’ai mon caractère et il me faut plus que ça pour abandonner une lubie (un auteur en l’occurrence). Logiquement, je voulais donc découvrir « Le Trésor du Cygne noir » …

L’intrigue s’appuie sur des faits dont Guillermo Corral a été directement témoin lorsqu’il était diplomate pour le Ministère de la Culture. Le récit relate donc des événements historiques véridiques qui cimentent les différents éléments du scénario. Pour le reste, on est en présence de personnages qui ont de la consistance [mais pas assez, ils sont trop plein de bons sentiments ou de mauvais sentiments… il n’y a finalement pas de demie mesure] et il y a une réelle fluidité dans la chronologie des événements. On s’arrête tour à tour sur chacun des deux parties en présence (qui se résume en l’éternel combat entre le bien et le mal) et on touche du doigt des questions diverses : le patrimoine national et culturel d’une nation, l’existence d’enjeux économico-politiques, le déroulement d’une procédure juridique sur fond de secret, de corruption, de manipulation, de malhonnêteté… Le dessin est d’une limpidité redoutable, les couleurs sont proprettes… Bref, voilà un album qui offre un bon divertissement et qui se lit sans aucune difficulté mais… qui sans surprise, n’a pas la profondeur que j’aurais espérée. J’aimerais tant que Paco Roca parvienne de nouveau à créer un personnage sensible, touchant, presque palpable et capable de nous faire vibrer ! On est loin… bien loin de l’alchimie que Paco Roca était parvenu à créer dans « Rides » … et c’est bien dommage !

Du suspense, des rebondissements, une course contre la montre, des bons sentiments… voilà une douceur un peu trop douce qui m’a cantonnée au rôle de simple spectatrice-lectrice.

Le Trésor du Cygne noir (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Paco ROCA

Co-scénarisé par Guillermo CORRAL VAN DAMME

Dépôt légal : février 2020 / 216 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-1996-1

Nos bombes sont douces (Vinclère)

Vinclère © Calicot – 2019

– Billet de Pierre (le fils) –

Nos bombes sont douces est le titre du roman de Frédéric Vinclère. Dans ce livre, on retrouve Joris un jeune adolescent qui mène sa petite vie tranquille après avoir arrêté le lycée pour se concentrer sur sa passion : le foot. Jusqu’au jour où sa vie est bouleversée, par un énième échec au foot et par son oncle qui se met dans la tête de l’enrôler dans son association de jardiniers « Les Poucets ». Joris va-t-il arrêter le foot pour se consacrer à cette association ? Va-t-il réussir sa détection à Rennes ? Va-t-il réussir à conquérir sa bien-aimée Margaux qui le snobe ? Vous le saurez en lisant Nos bombes sont douces de Frédéric Vinclère !

J’ai beaucoup aimé ce livre car il est court, plein de rebondissements et assez accessible. Il parle d’un sujet d’actualité (l’écologie) avec une approche différente (avec le foot) et nous permet de choisir un camp en nous montrant les raisons de chacun sans privilégier un camp et je trouve ça très intéressant.

« On aura au moins filé un coup de main à la nature. Disséminé des graines qui pousseront ailleurs. Planté des légumes qui nous auront nourris. On aura montré aux gens du coin ce qu’il est possible de faire. C’est de la sensibilisation par l’action, et des vocations naîtrons peut-être de là… »

Billet de Framboise (la mère)

Ce court roman ado se dévore ! La langue est crue, vraie et simple, comme dans la vie. Aucune difficulté pour imaginer le décor, pour adhérer à l’intrigue et pour devenir Joris, le suivre durant sa métamorphose (qui, comme tous les grands bouleversements, n’est pas facile). Plein de choses sont abordées dans ce roman : l’amour, l’avenir, la famille, la vie koa, le foot donc, mais aussi les grandes batailles menées, l’engagement et l’écologie. « Autant de bombes qui germent, prêtes à exploser. » J’ai beaucoup aimé ce livre-là qui, je crois, permet vraiment, de penser le monde, de s’y réfléchir, de se poser des questions autres et de s’agrandir (ça marche autant pour les ados que pour les adultes aussi pardi !).

« On croit connaître son monde et se connaître soi-même, mais chaque jour est capable d’une révolution. »

« C’est grave, ce qui t’est arrivé. Mais pas pour ce que tu crois. Pas pour le fric ou la gloire ! La peine, c’est que t’avais mis tout ce qu’il y a en toi, dans cette histoire. T’as embarqué tout ton monde là-dedans. La chute est terrible. Tes parents aussi vont tomber de haut. Mais la vie continue. Faut te relever. Faut te reconstruire. Te trouver de nouvelles, passions, de nouveaux projets. »

Merci aux 68 pour cette très chouette découverte !

Et les mots de Frédéric et des lecteurs sont à retrouver sur le blog des 68. C’est par là :

Nos bombes sont douces, Frédéric Vinclère, Calicot, 2019.

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600