Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4

Hors-Saison (Sturm)

Sturm © Guy Delcourt Productions – 2020

La campagne électorale bat son plein. Sanders, Clinton, Trump racolent leurs électeurs pendant que les médias en font leurs choux gras.

C’est dans ce contexte de déchainement médiatique qui annonce le changement radical du paysage politique américain que Mark – un ouvrier du bâtiment – affronte une autre tempête : celle de son divorce. Sa vie prend un virage radical. Il vit cet événement comme un échec et il se retrouve balloté par la valse d’une nouvelle organisation à trouver. Il doit apprendre à jouer les équilibristes entre ses engagements professionnelles et ses responsabilités familiales pour parvenir à assumer correctement la garde alternée de Suzie et Jeremy. Dans le tumulte qu’est devenue sa vie, où rien ne semble vouloir se faire sans heurts, Mark est tenté de baisser les bras.

Les souvenirs d’une vie de famille terminée. Les débuts chaotiques d’une garde alternée douloureuse. La course pour s’organiser et tenter d’apporter aux enfants un semblant de continuité entre leurs deux foyers. Les difficultés financières qui complexifient la situation. A cela s’ajoutent des sentiments étouffés, une amertume, une colère. L’impression d’avoir échoué et la frustration. James Sturm (Le Swing du Golem, Black Star, Le Jour du marché…) livre son personnage à la tourmente. Un soupçon de faits autobiographique donne le liant nécessaire à cette histoire qui se déroule dans un monde anthropomorphe. A quoi peut bien servir l’anthropomorphisme ici si ce n’est peut-être d’atténuer les aspérités et les éclats coupants de certains souvenirs de l’auteur ? Peut-être cela lui épargne-t-il de faire face à certaines trop douloureuses, le registre de la fiction viendrait atténuer quelque peu les derniers tiraillements qu’il aurait encore.

Pour le reste, cette tranche de vie raconte une scène de vie assez classique : on n’assiste pas à la rupture mais on est présents dès le début de cette nouvelle vie. Les habitudes se mettent en place de manière assez poussive, les enfants sont réfractaires à leur nouveau rythme et il m’a semblé percevoir que le personnage découvrait progressivement la réalité d’un quotidien avec ses enfants : les repas, le respect de leurs petites habitudes (alimentaires, activités…). De fait, ses petits réclament souvent leur mère et se laissent dépasser par le moindre changement de leurs repères quotidiens. On sent que les membres de cette famille éclatée sont à fleur de peau.

Graphiquement, James Sturm développe un univers dans des gris-bleus délavés qui renforcent l’impression de morosité ambiante. Le personnage déprime et se bat avec un quotidien retors. Il subit la situation plus qu’il ne la vit.

C’est un récit chagrin qui nous embarque un peu dans sa mélancolie et nous secoue durant les instants de colère. Je ne sais pas quels sont les souvenirs que je garderai de cette lecture mais il m’a rendue chiffon.

La chronique de Jérôme.

Hors-Saison (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : James STURM

Traduction : Margot NEGRONI

Dépôt légal : mai 2020 / 216 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-2251-0

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

Nocturne (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2011

« Août 1948, New York suffoque sous la canicule. Alors que la nuit s’étend sur la ville, la voix d’Anne Scheffer, reine des ondes, transporte loin des cuisines et des rares clients une serveuse de cafétéria de la 33e rue et ajoute au drame banal d’un auteur sans succès de Brooklyn. Nocturne est la chronique d’une nuit qui peine à voir le jour… » (quatrième de couverture).

Le silence d’une nuit chaude nous accueille. Pascal Blanchet a installé ses protagonistes. Il nous les montre tour à tour. Ils sont prêts, immobiles. Ils sont en tension, pris dans leurs histoires respectives, souhaitant réaliser leurs rêves, blessés par leurs échecs. Ils ont l’air paisibles, profitant d’un instant de calme avant la tempête. Ils attendent et déjà, on sent l’électricité qui plane dans l’air. Les corps sont épuisés de s’être mus toute la journée dans la chaleur caniculaire. La journée est en train de tirer sa révérence. La nuit a déjà commencé à les accueillir.

Puis s’élève la voix de la chanteuse.

« In the still of the night
As I gaze from my window
At the Moon in its flight
My thoughts all stray to you » 

Les mots résonnent, se diffusent, se propagent… La mélodie de Cole Porter enlace, berce, rafraichit. L’instant est suspendu. Le timbre de sa voix porte ses spectateurs et ses auditeurs. Puis, la dernière note retentit, la chanson est finie, la parenthèse se referme… la vie reprend et la chaleur assommante met les nerfs en boule.

J’ai peu de choses à dire sur cet album si ce n’est que c’est pour moi l’occasion de m’arrêter une nouvelle fois sur un ouvrage de Pascal Blanchet. J’aime réellement son travail. C’est un illustrateur émérite et il n’a pas son pareil pour conter des histoires mélancoliques, tragiques. L’auteur n’a pas son pareil pour nous faire ressentir la mélancolie provoquée par leur quotidien ; leurs vies se sont brisées sur un deuil, une séparation ou un échec. Ses albums ont en commun de s’intéresser à des personnage remplis d’une profonde tristesse et vivant dans une grande solitude. La musique leur vient souvent en aide.

Nocturne – Blanchet © La Pastèque – 2011

Pascal Blanchet illustre avec brio l’ambiance des années cinquante. Il semble nourrir une sorte de fascination pour cette époque qu’il matérialise à merveille. La veine graphique crée un univers cohérent. Un design, des couleurs, des formes et des courbes, des teintes… L’auteur trouve toujours la ligne de fuite adéquate que notre œil va suivre. Une géométrie harmonieuse et chaleureuse, les jeux d’ombre et la lumière… la façon dont il utilise les trames matérialiser la matière, son brillant, son mat, sa texture, sa souplesse… Pas de phylactères mais une voix-off qui dépose son histoire au fil des pages.

Je ne peux que vous conseiller de découvrir cet auteur.

D’autres albums de Pascal Blanchet : Le Noël de Marguerite, Rapide-Blanc et La Fugue.

Nocturne

Editeur : Editions de La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Pascal BLANCHET

Dépôt légal : novembre 2011 / 208 pages / 17,70 euros

ISBN : 978-2-922585-69-8

Les Oiseaux ne se retournent pas (Nakhlé)

« Les oiseaux ne se retournent pas. Ils partent. »

Nakhlé © Guy Delcourt Productions – 2020

C’est la guerre. Autour d’Amel, tout est dévasté. Le paysage n’est plus qu’un champ de ruines, de gravats. Le sol est émaillé d’énormes trous. Partout. Les maisons sont délabrées. Défigurées. Amputées d’une partie d’elles-mêmes. Leurs fenêtres ont volé en éclats. Elles ne sont plus que des boulevards pour les courants d’air. Les familles s’y confinent pourtant. Les adultes ont peur. Ils n’ont plus de réponses fausses à apporter. S’ils ne savent pas répondre, ils se murent dans leur silence et quand ils attrapent le regard de l’enfant qui se pose sur eux, ils esquissent un sourire maladroit… est-ce de la honte ou de la sagesse ? En attendant qu’un jour peut-être, cesse le bruit assourdissant des bombes, tout le monde se terre.

« On peut tout te prendre mais pas tes rêves. »

Puis un jour, il faut partir. 

« Toute la maison dans mon sac. »

Amel a 12 ans. La guerre a tué ses parents, détruit sa maison. Elle l’a dépossédée de ses amis, de ce qu’elle avait de plus cher. Amel est orpheline et elle doit désormais fuir son pays. Elle doit se débrouiller seule. Elle a peur. Partout, les soldats, les avions et leurs bombes, les murs de barbelés qui cantonnent, cloisonnent, retiennent captifs, étouffent, tétanisent. L’instinct de survie lui donne des forces insoupçonnées. Elle a compris que pour survivre, elle n’a qu’une alternative : mettre de la distance. Sa destination : Paris. Dans sa fuite, elle rencontre Bacem. Il a quitté les rangs de l’armée, incapable de tirer sur des civils, incapable d’être un bourreau, un assassin. Il a fui et a pour seule compagnie son oud.

« Deux oiseaux. Deux petits points perdus au milieu des montagnes silencieuses. L’un porte sa mélancolie. L’autre, l’espoir. Et tous deux avancent vers le même horizon. »

Du noir, du blanc et du gris pour ces illustrations d’une douceur incroyable. Quelques touches de couleurs çà et là. Rouge. Bleu. Vert. Jaune. Orange. Violet. Jamais plus de deux couleurs à la fois pour chaque dessin, pour faire ressortir un détail. La couleur insuffle des poussières de vie dans ce témoignage qui cherche à s’accrocher à l’espoir ténu, à l’infime probabilité que ce voyage réussisse.

Apprendre à s’en sortir seule dans la jungle des camps de réfugiés. Ne pouvoir se fier qu’à soi. Ne jamais savoir si on peut faire confiance ou non à un inconnu. Tenter quand même et avoir peur. Une écriture poétique. Chantante par moment alors que le sujet ne s’y prête pas en apparence. On flotte. Dans cette mer de silence où la majeure partie des échanges sont une voix-off, on avance lentement dans cette lecture qui invite à la réflexion, qui nous campe dans un tête-à-tête touchant. Un univers qui laisse la possibilité à l’onirisme de s’exprimer. La petite héroïne est encore une enfant… aux côtés du soldat, la confiance et le sentiment de sécurité retrouvés, elle ose rêver, partir pour quelques voyages dans son imaginaire. Souffler. S’abandonner. Oublier l’exil forcé et la peur. On accueille les mots, on prend le temps de lire mais surtout, on scrute, on contemple ces magnifiques illustrations. Le dessin nous réconforte et nous permet de mesurer tout ce que nous ne voyons pas. On ne voit pas l’horreur, on ne voit pas les corps, ni les ruines, ni la misère. Mais on les sent.

« Dieu, si tu existes ? Je t’avoue que je ne suis plus sûre… Comment peux-tu accepter tout ce sang versé ? Comment le ciel et la mer parviennent à rester bleus ? »

Des illustrations d’une beauté et d’une richesse folles. Un témoignage magnifique. Un tête-à-tête délicieux avec cet album.

Dans mes oreilles pour écrire cette chronique, la chanson de Pierre Perret « La petite Kurde » interprétée par Idir… et cet extrait que je partage ici :

(...) La pluie qui avait cousu tout l'horizon
Faisait fumer les ruines des maisons
Et tout en m'éloignant
Du Ciel de Babylone
J'ai compris que je n'avais plus personne.

N'écoute pas les fous qui nous ont dit
Qu'la liberté est au bout du fusil
Ceux qui ont cru ces bêtises
Sont morts depuis longtemps
Les marchands d'armes ont tous de beaux enfants.

Depuis la nuit des temps c'est pour l'argent
Que l'on envoie mourir des pauvres gens
Les croyants, la patrie
Prétextes et fariboles !
Combien de vies pour un puits de pétrole ?

Petite si tu es kurde, il faut partir
Les enfants morts ne peuvent plus grandir.
Nous irons en Europe,
Si tel est notre lot
Là-bas ils ne tuent les gens qu'au boulot !

Je partage cette lecture pour « La BD de la semaine » qui s’est aujourd’hui donné rendez-vous chez Moka.

Les Oiseaux ne se retournent pas

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Nadia NAKHLE

Dépôt légal : mars 2020 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-2765-2

Enfin libre (Enfin Libre)

Grumf
Enfin Libre – La Boîte à bulles – 2011

Il y a huit ans (!!), je lisais « Grumf » de Enfin Libre (duo composé de Philippe Renaut au scénario et de David Barou au dessin). J’expliquais la démarche de cet original duo dans ma chronique « Ils sévissent depuis plusieurs années et ont pour objectif (je cite [les auteurs]) la recherche graphique expérimentale. Ses projets passés comme futurs tentent de renouveler les habitudes de lecture de Bande Dessinée soit par une réalisation sur support original, soit par la création d’univers particuliers » et je présentais le pitch de « Grumpf » où l’Humanité [en tout point semblable à la nôtre] fait progressivement le choix de se dépouiller de ses technologies et de prendre de la distance avec deux systèmes intrinsèquement liés : le capitalisme et la société de consommation. Il n’est plus à démontrer que ces concepts ont atteint leurs limites et prouvé leur toxicité. L’humanité veut donc revenir à un mode de vie plus sain, plus en adéquation avec l’environnement. Ces comportements écoresponsables obligent à repenser – entre autres – les canaux de diffusion de l’Information, les modes de communications, de transports… Une langue commune à toutes les nationalités est créée. Les caractéristiques de chaque ethnie sont lissées et nivelées vers le bas. Elle aussi cherche à se concentrer sur l’essentiel. Le mouvement enclenché, les auteurs d’Enfin Libre le poussent jusqu’à l’extrême : l’homme se tasse, se recroqueville, il perd l’habitude de sortir pour voir des amis ou des spectacles, sa pensée est appauvrie, il se mure dans son corps et revient finalement à l’état de nature. En parallèle, le trait de David Barou se dépouille en premier lieu de ses détails (objets décoratifs, panneaux publicitaires…) avant que les couleurs ne désertent les planches, suivies des lavis. Le dessin foisonnant devient peu à peu croquis pour se réduire à l’essentiel.  

« Mets-toi au langage des bêtes, mon gars, je ne vois que ça ! »

Pour le reste, je vais quand même vous renvoyer vers ma chronique ; même si elle est « vieille » , elle a l’avantage tout de même de parler plus en détail du bouquin… Bouquin que j’ai relu d’ailleurs (juste avant de lire « Enfin Libre » qui vient de sortir) et j’ai été frappée de voir le décalage entre mon accueil mitigé de l’époque et le plaisir que j’ai eu à le relire. D’autant que durant toutes ces années, je n’ai pas perdu une miette de ce récit. La petite réflexion qu’il a semée a continué à germer. Elle a grandi. Que l’effet déroutant de la lecture a laissé la place à la certitude que « Grumf » avait fait mouche, sur le fond comme sur la forme. Qu’en est-il de leur nouvel album ?

Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

Agathe a laissé une lettre à son père. Elle lui annonce qu’elle part. A 14 ans, elle a besoin de prendre l’air mais surtout, elle a besoin de mettre de la distance entre elle et son paternel. Il la prend pour une ado immature, il coupe court à tout, a raison sur tout, sait tout. Elle ressent un trop plein. Elle a besoin de prendre du recul pour comprendre ce qui se passe en elle et surtout, elle a besoin que son père se remette lui aussi en question. Elle aménage dans un petit appart avec ses toiles, ses pinceaux et ses peintures. Elle se crée une bulle pour peindre et s’émanciper.

Enfin libre – Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

De son côté, K. (le père) commence d’abord par nier l’évidence. Puis il se rend au Commissariat. S’agite, panique… embauche un détective privé, angoisse… et finit par appliquer inconsciemment au pied de la lettre ce que lui demande de faire sa fille. Il lâche prise. Un chat malin, un balayeur musicien, un anglais dégourdi vont croiser son chemin et tenter de l’aider. « L’ambition, c’est ce que tu vas vouloir dire et surtout ce que tu es prête à mettre de toi là-dedans. »

Cet album observe ce temps de nécessaire transition dans la relation parent-enfant. C’est un cap, une période particulière et douloureuse qu’un père et sa fille vont devoir passer. Ils se sont égarés en route, ils aimeraient se retrouver. Lui s’est perdu dans sa routine. Il en a oublié ses centres d’intérêts, ses amis et peut-être même ses convictions. Il a fait de sa fille le centre de son univers et maintenant qu’elle arrive à l’adolescence, la jeune fille – forcément – a besoin d’être moins étouffée, moins couvée. Ça le déstabilise mais il ne comprend pas réellement ce qui se passe.

Elle de son côté se découvre de nouveaux centres d’intérêts, de nouvelles passions, de nouvelles envies. Elle a besoin de s’émanciper sans toutefois être consciente de ce qui se passe en elle. Elle sent ce vent de liberté qui la surprend. Elle a besoin que son père la considère autrement, qu’il voit en elle l’adulte en devenir et non plus l’éternelle enfant. Alors elle claque la porte. Inconsciemment, elle sait que son père doit réagir, qu’il doit lâcher du lest mais elle ne sait pas bien comment lui faire comprendre ce qu’elle-même ne parvient pas à énoncer correctement.

En attendant, les deux personnages se sont repliés chacun dans leur bulle. Comme pour « Grumf » , je crois que je vais avoir besoin d’un temps de digestion pour intégrer tout l’enjeu des métaphores de cet album. Une lecture qui fait particulièrement écho à une autre lecture, celle de « Traverser l’autoroute » (de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu) que j’avais partagé avant-hier. Le contexte est le même : un parent et son enfant (ado) se trouvent dans une impasse (temporaire ?) et c’est cette période délicate de l’adolescence qui vient brusquer les choses, bouger les lignes. Parents et enfants ont un virage délicat à prendre pour rester en lien. Ils doivent réapprendre à interagir pour ne pas devenir des étrangers l’un pour l’autre. Comme pour l’album de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu, le scénario donne la parole à deux narrateurs : on est tantôt avec le père, tantôt avec l’enfant/ado et cette alternance fonctionne bien ! On les voit évoluer dans des temps parallèles, on voit les doutes et les différences dans leur façon d’aborder la situation. On le voit l’adulte qui s’agite sur l’extérieur (il sort (ou plutôt il erre) sans but précis, il brasse beaucoup d’air, il intellectualise sans pour autant avancer dans sa réflexion). La jeune fille en revanche est plutôt tournée vers son monde intérieur, son imaginaire créatif et son ressenti.

On entend la difficulté d’un parent à accepter que son enfant prenne son envol. On comprend l’inquiétude mêlée d’excitation qui remue l’adolescente, qui la prend en tenaille ; elle oscille entre cet amour inconditionnel qu’elle a pour son père et cette envie folle de voler de ses propres ailes.

Le dénouement surprend, nous laisse le choix des lectures que l’on veut faire de cet univers mi-réaliste mi-onirique… il laisse surtout la porte ouverte à tous les possibles. Le lecteur est libre de croire que tout cela ne fut qu’une illusion.

Enfin Libre (récit complet)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clé de champs

Dessinateur & Scénariste : Enfin Libre

Dépôt légal : mars 2020 / 144 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-362-8