Addiction (Busquet & Colombo)

Busquet – Colombo © Akileos – 2017

Il y a plusieurs sortes d’addictions. Celles que tu caches aux autres, celles que tu regrettes, celles que tu ignores avoir, celles que tu nies, celles qui affectent ton entourage, celles qui passent inaperçues… Certaines dépendances sont plus mal vues que d’autres, certaines sont socialement acceptées et ne sont même pas considérées comme des addictions. Mais une addiction, aussi minime soit-elle, peut changer ta vie pour toujours. En particulier quand tu en perds le contrôle.

Paquita, Brigitte, Sophie, Alain… ils ont tous des vies très différentes. Ils ont 20, 30, 40 ans… Certains se connaissent d’autres pas. Ils sont laborantins, employés de bureaux, vendeurs en prêts à porter… Ils vivent seuls ou sont mariés. Certains ont des enfants. Ils ont peu de points commun si ce n’est le fait de vivre dans la même ville et de souffrir d’une addiction. Un talon d’Achille. Addictions aux jeux d’argent (machines à sous, jeux de grattage, poker…), cleptomanie, addiction au travail, au sexe, à l’alcool, aux écrans, aux cigarettes, aux stupéfiants…

J’ai honte c’est horrible

Une pulsion qu’ils sont incapables de réfréner et qui les entraîne dans une spirale infernale. Avant de parvenir à réagir, certains touchent le fond. Et même arrivés là, l’envie d’avoir recours à l’objet de tous les désirs est plus forte que tout. L’envie de « s’en sortir » est réelle mais trouver la force de changer ses habitudes est au-delà de leurs forces. Comment s’en sortir alors ? Peut-être en optant par le déni, forme de fuite qui permet de rendre la réalité plus supportable. Ils répètent une sorte de litanie qui varie d’une personne à l’autre.

… « Je contrôle ». « Ce n’est pas un problème… ». « Je ne pense pas tomber aussi bas… ». « Je suis dans la merde ». « Je peux tout effacer ». « J’arrive pas à m’empêcher de… ». « C’est plus fort que moi ». « Je ne vois pas le temps qui passe… ». « C’est ma faute ». « J’ai tout gâché ». « J’ai essayé mais je ne peux pas »…

Famille, conjoint, amis… Certains font appel à des centres spécialisés, d’autres préfèrent les groupes de parole d’usagers… beaucoup préfèrent aussi le silence. L’addiction les isole ou du moins, change les rapports qu’ils ont avec leur entourage. Ce qu’ils consomment en excès (de l’écran au produit) leur apporte de la satisfaction, de l’adrénaline, une bulle par rapport à la vie… et rares sont ceux qui n’arrivent pas au constat que la situation n’est pas viable. Ils se consolent autant qu’ils ne se fourvoient. La sensation qu’ils trouvent dans la pratique les rend vivants… le temps d’un instant. Puis, ils se prennent la réalité en pleine gueule. Dettes, isolement, licenciement, perte de la notion du temps, … culpabilité, précarité, honte… les excès sont aussi différents que les conséquences qu’ils provoquent.

Décaler un peu le regard sur nos habitudes, ce que l’on « consomme » et pourquoi. Quelques pistes de réflexion et un récit choral qui noue la gorge.

Addiction

One shot
Editeur : Akileos
Dessinateur : Pedro J. COLOMBO
Scénariste : Josep BUSQUET
Dépôt légal : avril 2017
92 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35574-134-0

Bulles bulles bulles…

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Addiction – Busquet – Colombo © Akileos – 2017

Time Raider (LeMay)

Lemay © Dynamite – 2017

Bianca Barros est une archéologue émérite. C’est donc avec beaucoup d’assurance qu’elle pénètre dans un temple maya sur lequel plane la légende du serpent temporel…

Selon une vieille légende maya, le Jour de l’éclipse, une flamme sacrée jaillira des deux orbes du crâne de singe sacré. Cela déclenchera une série d’événements fantastiques… chacun d’entre eux sera plus incroyable que le prochain !

Pourtant, sous ses yeux ébahis, la vérité énoncée par les hiéroglyphes s’avère réelle. Elle accède ainsi à une pièce secrète. Au sol, une dalle circulaire attire son attention. En son centre, un trou par lequel sort une imposante bite sur laquelle elle n’a qu’une envie : s’empaler. Elle atteint l’orgasme, un orgasme qui l’a projeté dans une autre réalité spatio-temporelle. Elle se rendra vite compte que seul un nouvel orgasme lui permet d’effectuer un nouveau saut temporel. Il lui faudra donc être suffisamment explicite pour convaincre les mâles qui croiseront sa route de lui donner ce dont elle a besoin…

Time raider – Lemay © Dynamite – 2017

Une aventure durant laquelle notre héroïne va de surprise en étonnements. A la recherche de l’orgasme qui lui permettra de rentrer chez elle, elle excite les partenaires qui sont sur son chemin. Au programme, cunnilingus, fellation, sodomie, levrette, fist-fucking… j’en passe et des meilleures. Comble de son bonheur, tous les mâles qu’elle croise sont membrés de façon spectaculaire et sont soucieux de la prendre par tous ses trous [toujours parfaitement lubrifiés d’ailleurs] ; partageurs, ils n’hésitent d’ailleurs pas à s’y mettre à plusieurs. Mais non contente de se faire violer, notre bougresse y prend beaucoup de plaisir… constat qu’elle met parfois un peu de temps à faire.

Que ce soit pour ma sécurité ou pour celle de mon compagnon alien, il est préférable de montrer aux hommes des cavernes que je suis prête à me soumettre à leurs désirs primitifs… Je n’ai pas d’autre choix. J’écarte bien les jambes, révélant mes lèvres humides. Le froid de la grotte fait gonfler mes tétons… Je suis en partie excitée par tout ça.

Les dessins de James LeMay offrent toujours le meilleur point de vue possible sur les parties génitales… point central et unique intérêt de cet album car il faut bien reconnaître que ce n’est pas pour le scénario que l’on se tourne vers ce genre d’album (cela dit, un scénario qui fait preuve d’un minimum de consistante aurait pu être une belle surprise). Les dialogues font largement profiter d’un vocabulaire salace. L’héroïne aux formes généreuses, double pornographique d’une Lara Croft parfaitement épilée et qui aurait opté pour les implants mammaires taille XXL, ne se fait jamais prier pour écarter les cuisses et regrette parfois d’être en présence d’un partenaire qui sache si bien titiller son point G, la contraignant à effectuer un voyage temporel à l’insu de son plein gré.

Pauvre femme frappée d’une terrible malédiction et contrainte d’atteindre l’orgasme pour parvenir à ses fins ! Entre douleur et excitation elle trouve toujours son parti et je serais bien en peine de vous dire si j’ai de la peine pour elle ou si je me réjouis de son malheur.

La chronique de Mylène.

Time Raider

-Son destin est entre ses mains-
One shot
Editeur : Dynamite
Dessinateur / Scénariste : James LEMAY
Dépôt légal : avril 2017
64 pages, 9,99 euros, ISBN de l’ePub : 978-2-36234-633-0

Bulles bulles bulles…

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Time raider – Lemay © Dynamite – 2017

Le beau Voyage (Zidrou & Springer)

Zidrou – Springer © Dargaud – 2013
Zidrou – Springer © Dargaud – 2013

Animatrice d’une émission télévisée qui cartonne auprès des jeunes, Léa semble avoir réussi dans la vie sans trop de difficulté. Jolie, blonde, coquette, cette midinette d’une vingtaine d’années saute sur la moindre occasion de s’envoyer en l’air. D’ailleurs, elle est en plein coït lorsqu’elle reçoit l’appel qui lui annonce la mort de son père.

Ce deuil fait remonter des souvenirs qu’elle avait enfouis au plus profond de sa mémoire.

Après deux albums de Zidrou que j’ai découverts coup sur coup et qui m’ont satisfaite (« Les beaux étés », « Pendant que le roi de Prusse… »), il fallait forcément que cela arrive. Je l’ai déjà constaté, avec ce scénariste, « ça passe ou ça casse ». Et concernant l’album du « Beau voyage », le plaisir était loin d’être au rendez-vous. Alors je reconnais que cette jeune femme est touchante. A vingt ans, elle a déjà passé un certains nombres d’épreuves qui en auraient terrassé plus d’un. Oui… mais.

Vous allez certainement me dire que « la vie c’est comme ça », que « tout ne peut pas être rose », qu’il y a « des hauts et des bas » et qu’elle les incarne plutôt bien. Pourtant, même si je suis bien consciente que pour certaines personnes, la vie ressemble à ce qui est décrit dans « Le beau voyage », le personnage principal a eu du mal à m’émouvoir. Malgré le contexte de sa naissance, malgré son enfance de fillette mal aimée, malgré ses frasques d’adolescente, ses choix d’adulescente… tout est entendable mais tout tombe abruptement, trop abruptement. Où que l’on regarde, l’horizon semble chargé pour elle. Sa force tient peut-être dans son insouciance et dans sa capacité à balayer les problèmes d’un revers de la main. Zidrou dépeint le portrait d’une jeune fille en mal de vivre qui n’a eu d’autre choix que de se construire grâce aux épreuves qu’elle a dû traverser. Ce qui est étonnant, c’est la manière dont les choses sont abordées. Au détour d’une séance de maquillage, on en apprend davantage sur son enfance, l’attitude de sa mère, le comportement de son père. Les positions parentales décrites ne sont pas fictives mais elles viennent compléter un tableau narratif déjà bien chargé. Pourtant l’album ne fait qu’une cinquantaine de pages, pourtant le personnage principal n’a qu’une vingtaine d’années… mais en refermant l’album, j’ai eu la désagréable impression d’être face à un être pluriel, dont la vie n’est qu’une accumulation de faits, de bribes d’existence appartenant à d’autres et dont – par l’effet d’un quelconque miracle – se seraient retrouvées agglutinées là, caractérisant cette jeune femme que l’on n’envie pas. Certes, elle vient d’une famille aisée, certes elle n’est pas dans le besoin. Voilà en tout et pour tout la seule note positive que l’on peut relever.

Au dessin, Benoît Springer que j’ai connu plus en verve et plus talentueux (je me réfère une nouvelle fois à l’excellent « Les Funérailles de Luce »). Capable de donner une profondeur troublante à ses personnages, capable de créer un univers coloré alors que les planches font apparaître un noir et blanc basique, il opte ici pour la couleur et un trait très ligne claire qui lui correspond mal. Ce clinquant de couleurs harmonieuses vient renforcer l’idée qu’il ne suffit pas de vivre dans l’aisance pour être heureux mais à l’instar du scénario, l’ambiance graphique me semble sonner faux.

pictobofUn album qui a déjà fait un beau voyage grâce aux lecteurs. Les chroniques dithyrambiques sont légion sur la toile. La mienne est discordante… dissonante. J’ai du mal quand on force autant à la compassion.

Une réelle déception qui n’est atténuée que par le dénouement. J’avoue qu’il m’a surprise. Si seulement tout l’album avait été sur ce ton…

Le Beau voyage

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Benoit SPRINGER

Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : janvier 2013

55 pages, 14,99 euros, ISBN : 978-2-5050-1633-5

Bulles bulles bulles…

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Le beau voyage – Zidrou – Springer © Dargaud – 2013

Tu n’as rien à craindre de moi (Sfar)

Sfar © Rue de Sèvres – 2016
Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Chaque couple réinvente en permanence sa manière de vivre les sentiments amoureux. Pour Seabeastein et Mireilledarc, c’est par l’angle de la création artistique que l’émotion et le désir affleurent. Lui est peintre et vient de recevoir une commande d’un musée de réaliser un nu. Sa muse quant à elle réalise une thèse d’épigraphie.

Tous deux sont follement épris l’un de l’autre et le désir qu’ils ressentent semble intarissable. Aussi, c’est tout naturellement que Seabearstein demande à Mireille Darc de devenir son modèle. Peindre sa vulve, ses fesses, ses seins sont autant de défis qui renforcent l’excitation du peintre… et de son modèle qui exulte lorsque que son compagnon la contemple. Entretenir le désir, se saisir du moindre prétexte pour parler du sexe sous tous ses aspects, s’adonner aux ébats sexuels et jouir de chaque instant passé sont là les principaux points de ce à quoi ils aspirent. Ils s’aiment et l’Art leur permet de s’épanouir et de jeter les bases de leur relation naissante.

Cet appétit gargantuesque du corps de l’autre supportera-t-il les affres de la vie en couple ? Aidera-t-il ces amants à renouveler perpétuellement la curiosité réciproque dont ils font preuve ?

« Tu n’as rien à craindre de moi », voilà toujours ce que deux jeunes amants se promettent. Enveloppés par la nappe cotonneuse des sentiments, les premiers temps d’une relation amoureuse donnent l’illusion que le couple est invincible. Et à ce moment-là, rien ne semble être en mesure de ternir le plaisir d’être à deux. Chaque couple trouve son crédo, celui créé par Joann Sfar a ceci de curieux qu’il se consolide grâce et avec la « chose » artistique.

L’Art [dans son ensemble, à la fois symbole, processus de création, fonction sociale…] et les sentiments sont enchevêtrés dans le récit de cet album. Dépendants totalement l’un de l’autre, la création nourrit les émotions et leur permet d’être exprimées. En faisant sans cesse appel à des références artistiques, le couple Seabearstein – Mireille Darc donne un sens à l’excitation et au désir ressentis pour le partenaire. Ainsi, ces deux amants font appel à leur connaissance des créations réalisées à différentes époques de l’Histoire, ils se comparent parfois à des œuvres d’art et notamment aux canons de beauté d’époques révolues. Quelque soit le sujet abordé (la religion – et le judaïsme en particulier -, l’amour, la guerre ou l’amitié), l’expression artistique vient étayer leur propos.

A première vue, le scénario semble décousu. Dans les premières pages de l’album, il met en scène deux amants qui évoluent sur des plans parallèles ;ils semblent incapables d’avoir une conversation sensée, ils passent de la Grèce antique au poker, de Mireille Darc à une envie de glace, d’une envie de baiser à celle d’avoir un chien… A ce stade, on se demande où Sfar veut emmener son lecteur ? Est-ce là sa vision des sentiments amoureux ? Conçoit-il le fait que dans un couple, chacun aspire à connaître l’autre de façon grossière ? Que la recherche d’un consensus permettant d’intégrer l’autre dans son quotidien est un point d’achoppement ?

Quoi qu’il en soit, le couple décrit par Joann Sfar a – au début du moins – peu de prises pour se construire. Les amants butinent tandis que l’auteur sélectionne des morceaux choisis de leurs activités, tantôt faisant du shopping tantôt sirotant un verre en bord de mer, tantôt le jour tantôt la nuit, le seul point de rencontre étant ces nombreux moments où ils délaissent l’échange pour laisser parler leurs corps.

Puis, la frivolité s’estompe doucement. A l’instar de la relation amoureuse, le scénario se construit par strates et trouve rapidement son rythme. Les échanges gagnent en cohérence à partir du moment où les personnages s’installent en concubinage. Ils acceptent de se dévoiler davantage et se montrent sous leurs véritables visages. Tantôt taquins, tantôt témoignant d’une profonde sincérité, le lecteur ressent ce désir croissant et constant qu’ils ont l’un de l’autre. Sfar décrit bien cet état de gourmandise à l’égard d’un partenaire, cette envie d’aimer et d’être aimé très forte en débit de relation… et qui se délite trop souvent par la suite. L’auteur montre cette quête de séduction de chaque instant, on sait que les personnages ont conscience qu’ils vivent une période de félicité où la complicité s’installe, les sentiments se consolident et le sexe est une respiration. Joann Sfar suit le mouvement de construction d’un couple, invite le lecteur à les regarder évoluer ensemble, à caler son regard sur l’observation de leur corps car l’essentiel se joue là… dans le regard et le jeu de l’observation. Seabearstein se met à peindre, son amante devient son modèle. Dans cette fiction, le tout est de savoir si ces deux-là jettent finalement des bases solides qui leur permettra de perdurer. Un jeu d’amour et de hasard…

Je peux imposer mes mains sur ta fessitude ? (…) si on fait pas l’amour immédiatement, j’arrive pas à peindre

Dans le cas présent, Joann Sfar scrute la manière retenue par ses deux personnages pour entretenir leur passion. En toile de fond, l’auteur propose une réflexion sur le processus de création artistique et la fonction de l’Art dans notre société. Dans l’intimité de cette relation conjugale, la création artistique se greffe aux sentiments. Avec la survenue de cette commande d’un nu, ils vont exposer leurs corps (et surtout celui de la femme) lors de longues séances de poses. Un coup les fesses, un coup les seins, un coup les reins ou le sexe. Lui va y trouver une source d’excitation incroyable. Quant à elle, loin d’être en reste, elle est pourtant bien plus consciente de l’utilisation qu’elle en fait et des bénéfices qu’elle en tire : elle sait qu’elle l’excite et que cela met son amant sur les charbons ardents. Elle le fait languir, elle se sait désirable… elle en use et en abuse. Ce ménage à trois est-il cependant suffisamment solide pour perdurer ? Sauront-ils rebondir une fois qu’ils seront rassasiés de cette phase de contemplation des corps ?

Pour compléter le duo principal de personnages et permettre de sortir de cet huis-clos, Joann Sfar fait intervenir une poignée de personnages secondaires dont Protéïne (la meilleure amie de Mireille Darc) et Nosolo (un surnom donné au meilleur ami de Seabearstein car il est incapable de vivre seul). Ces deux protagonistes donnent si bien le change qu’ils permettent au lecteur de se situer dans cette intrigue originale.

PictoOKSurprenant et drôle. Nous sommes en présence d’une femme forte qui mène à la baguette (et sans avoir l’air d’y toucher) son petit monde tandis que face à elle, un homme pantin tente de donner le change. Dense sur certains passages mais rafraichissant dans l’ensemble.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage avec Stephie à l’occasion de la BD de la semaine.

Extrait :

« Même le diable ne peut m’enlever ce que j’ai dansé » (Tu n’as rien à craindre de moi).

 

Tu n’as rien à craindre de moi

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Joann SFAR

Dépôt légal : avril 2016

104 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-369-81231-9

Bulles bulles bulles…

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Tu n’as rien à craindre de moi – Sfar © Rue de Sèvres – 2016

Chroniks Expresss #22

Je liquide quelques brouillons d’article qui ne verront jamais le jour. Souvent, j’ai pris trop de temps pour finaliser mon écrit et la lecture s’est déjà échappée… Je n’ai aucun regret si ce n’est pour l’ouvrage de Lola Lafon auquel j’aurai aimé rendre un meilleur hommage car il n’a pas sa place dans cette courte liste d’ouvrages.

Voici donc un petit bilan de quelques lectures faites çà et là :

BD : En descendant le fleuve et autres histoires (Gipi ; Ed. Futuropolis, 2015), Charly 9 (J. Teulé & R. Guérineau ; Ed. Delcourt, 2013), La Crise, quelle crise ? (Collectif ; Ed. de la Gouttière, 2013), Otto (F. de Decker ; Kramiek, 2014), Panthers in the Hole (D. Cénou ; La Boîte à bulles, 2014).

Romans : La petite Communiste qui ne souriait jamais (L. Lafon ; Ed. Actes Sud, 2014), Mama Black Widow (I. Slim ; Editions Points, 2012), Exploration sur le terrain du sexe ukrainien (O. Zaboujko ; Intervalles, 2015).

 

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Bandes dessinées

Gipi © Futuropolis – 2015
Gipi © Futuropolis – 2015

« Confrontés à la beauté sauvage de la nature comme de la ville, les personnages de Gipi, le plus souvent adolescents, sont en quête d’eux-mêmes. Publiés pour la première fois en volume, ces douze récits sont autant de fulgurances de la vie bien dessinée de l’auteur. Gipi accompagne le sillon de nos vies, travaille le motif de la mémoire et du passage d’un âge à l’autre, ses thèmes favoris que, de titres en titres il file, tissant ainsi le motif universel du temps qui passe… Chez Gipi, les hommes ont aussi le défi d’être heureux dans le présent mais le souvenir d’un drame est souvent plus fort. Trait simple et texte à l’os ; on se souvient longtemps de ses histoires de petits héros ordinaires… » (synopsis éditeur).

Un recueil de huit nouvelles.

La première nouvelle donne son nom à l’album. Deux hommes en canot, ils descendent la rivière jusqu’à la mer. Parcours difficile en raison des intempéries. La pénibilité de la tâche est compensée par le plaisir d’être ensemble et la beauté des paysages traversés. Beaucoup de silences et de respirations graphiques. D’une page à l’autre, le temps est laissé au temps, celui d’un voyage fluvial sans heurts et le travail d’illustration réalisé à l’aquarelle donne une impression de quiétude, une sorte d’harmonie entre l’homme et la nature, deux hommes parfaitement en accord d’ailleurs jusqu’à ce qu’ils décident de faire une halte dans une maison abandonnée. Au réveil, la tension accumulée par la nuit passée en ce lieu brise l’osmose entre eux, au point qu’ils ressentent le besoin de se séparer – le temps d’une journée – pour évacuer la tension accumulée durant la nuit. Solitude. Puis, les retrouvailles les conduisent dans un havre de paix que seules des sirènes fréquentent… métaphore. Voix-off, celle du journal intime, celle du témoignage, des mots que l’on couche sur le papier pour ne garder que pour soi. Aucun échange, seulement du narré sous le filtre de celui qui écrit. Un journal vivant, enrichit d’aquarelles réalisées lors du voyage. Un carnet de voyage.

Peu de récits se détachent du « lot » durant la lecture. Aucun fil rouge ne les relie excepté l’inspiration de l’auteur, ses errements silencieux, ses pensées… Des scénarios pas toujours construits, certains semblables à un premier jet qui mériterait d’être développé.

« C’était sûrement une idée pour une histoire. Un de ces trucs qui te rentrent dans la tête, tu sais pas pourquoi, mais qui ne partent plus »

Des notes sorties de carnets de croquis que l’auteur transporte sur lui en permanence. Des idées pour plus tard et puis des projets succèdent aux projets. Des histoires laissées en jachère que Gipi partage dans cet album patchwork. Croquis, aquarelles, pinceaux… tout y passe. Les souvenirs d’adolescence et de beuveries, les fictions à l’état pur, des sujets plus engagés comme celui des migrants, des univers oniriques. Le sexe, l’amitié, l’amour, le deuil… Autant de friches narratives que le lecteur peut ainsi découvrir. Un travail d’une rare sincérité que certains trouveront intéressants. Pour ma part, je n’ai pas accroché.

« Les dessins qui sont sur cette page ont été faits au stylo, ce même stylo avec lequel j’écris cette brève (inutile) note d’introduction. Ils ont été faits ces jours-ci. Mais l’histoire du boxeur, elle, est très vieille, elle date du siècle passé. Je me souviens bien de l’époque où je l’ai dessinée. C’était une sale période. J’étais dans la merde. Mon éditeur d’alors me téléphonait pour savoir comment avançait l’histoire et je répondais : “Bien.” La fin ? Énorme. Forte. Tout roule. »

 

Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions - 2013
Teulé – Guérineau © Guy Delcourt Productions – 2013

« Charles IX fut de tous les rois de France l’un des plus calamiteux. À 22 ans, pour faire plaisir à sa mère, il ordonna le massacre de la Saint- Barthélemy qui épouvanta l’Europe entière. Abasourdi par l’énormité de son crime, il sombra dans la folie. Transpirant le sang par tous les pores de son pauvre corps décharné, Charles IX mourut à 23 ans, haï de tous… Pourtant, il avait un bon fond » (synopsis éditeur).

Adapté du roman éponyme de Jean Teulé, ce récit n’est pas une biographie de Charles IX mais une interprétation libre (dont la chronologie est cadrée par des faits réels) des deux dernières années de la vie du roi. Le récit commence à la veille du 24 août 1572, nuit funeste de la Saint-Barthélemy durant laquelle plus de deux mille protestants furent assassinés… La nouvelle du massacre se répand comme une trainée de poudre en France où d’autres meurtres seront commis (le nombre de protestants tués en Province est impressionnant). Le livre se referme sur les funérailles du roi.

Jean Teulé met en avant la personnalité de cet homme qui n’avait pas la carrure d’un roi. Un souverain plus disposé à promouvoir la culture qu’à parler de politique. Le scénario nous plonge dans les guerres de religions ; d’ailleurs, le ton est donné dès le début de l’album puisqu’il débute à la veille du massacre de la Saint-Barthélemy. On côtoie un monarque manipulé par sa mère (Catherine de Médicis), mis à mal par les prises de position de ses frères qui briguent son trône et insatisfait de son union avec Elisabeth d’Autriche.

Je ne sais pas si cette adaptation de Richard Guérineau est fidèle au roman éponyme de Jean Teulé. En revanche, je peux dire que j’ai trouvé le scénario laconique. Certes, il permet de suivre un fil narratif cohérent où l’on assiste à la lente descente aux enfers du personnage principal. Dès lors qu’il ordonne le massacre de la Saint-Barthélemy, il sera rongé par le remord et envahit par la folie (hallucinations visuelles, attitudes étranges, crises de colère…). Sa fascination pour la mort finit par le dévorer. L’auteur injecte régulièrement des anachronismes dans le récit ; celui qui m’a le plus marqué est certainement le passage dans lequel l’auteur montre que les conflits actuels (état islamique versus le reste du monde) ne sont en rien différents des guerres de religion de l’époque. La haine que se vouent les hommes en raisons de divergences de croyances religieuses est vieille comme le monde.

 

Collectif © La Gouttière – 2013
Collectif © La Gouttière – 2013

« Elle est là, parmi nous, depuis longtemps recyclée par toutes les idéologies, dans les éléments de langage des politiques, à la une des médias, omniprésente au café du coin. Mais c’est quoi cette crise ? La fin d’un système, le début d’un âge nouveau, un mal français, un spasme planétaire ?

Pour tenter de s’approcher d’elle, de la définir ou de s’en moquer, dix-huit auteurs de bande dessinée livrent leur regard, personnel et inévitablement impliqué, sur le monde qui nous entoure…

La Crise, quelle crise ?, ce sont dix histoires tournant autour de cette idée qu’il y aurait mille et une façons de vivre la crise, selon l’endroit où on se trouve, et donc mille et une façons d’en parler…

Dans chacune des histoires, l’un au moins des auteurs vit et travaille en Picardie. » (synopsis éditeur).

Dix nouvelles qui abordent sous différents angles un problème de société majeur et qui touche pêle-mêle à des sujets comme le chômage, la précarité, l’immigration, la spéculation, le capitalisme…

Tandis que les uns tentent difficilement de joindre les deux bouts, les autres jonglent avec les profits et cherchent à capitaliser davantage. Et si les plus précaires se débattent parfois vainement pour garder la tête hors de l’eau, les autres ont parfois conscience de leur chance et veillent à rester du bon côté de la « frontière » (et je ne parle pas là des privilégiés qui brassent l’argent comme on brasserait un tas de billes).

« La crise, quelle crise ? » permet de regarder les conséquences multiples de la crise. Ainsi, on va s’attendrir à la situation d’un père célibataire qui se laisse reconduire à la frontière avec son fils, laissant définitivement derrière lui ses illusions mais protégeant coûte que coûte les rêves d’enfant de son fils. On s’agace à la vue de ces jeunes traders qui ont décidément une vision tronquée du monde dans lequel ils vivent. Le matraquage médiatique continu qui passe sans transition des dégâts causés par un tsunami à la sortie du dernier Mario Bros, les images d’un enfant en train de mourir de faim ou celles du G20.

« Et au final, il ne restera rien d’autre que ma retraite de gérant de PME : plafonnée à 1200 euros net. Pas de stock option ou de parachute doré ici. On ne vit pas tous le même patronat »

L’ouvrage se referme sur un ultime récit, le plus remuant me concernant, qui imagine le déroulement d’un jeu télévisé des plus cyniques. Intitulée « Crisonomics », cette histoire réalisée par Philippe Thirault et Emem nous fait vivre une émission dans sa globalité. « Le jeu était un quiz sur la crise. Comme celles de la crise, les conséquences de Crazy Crisis n’étaient pas anodines. En cas d’échec, il y avait la sanction. Et elle était radicale. Mais même en cas de succès à une étape du jeu, il était impossible pour le candidat de s’arrêter. A chaque niveau réussi, une roue tournait et le hasard seul décidait ». Aussi malsain et aussi prenant que « Running man », des dérives médiatiques que l’on sait possible tant qu’il y aura des gens qui croiront encore à l’Eldorado providentiel… bien vu !

Auteurs : Alex-Imé, Noredine Allam, Emmanuel Baudry, Greg Blondin, Damien Cuvillier, Raoul Douglas, Emem, Fraco, Hardoc, Kris, Denis Lachaussée, Nicolas Lochon, Guillaume Magni, Luc Perdriset, Renard, Sylvain Savoïa, Philippe Thirault, Dominique Zay

De Decker © Kramiek – 2014
De Decker © Kramiek – 2014

J’ai remporté cet album l’année dernière via le Loto BD 2015 consacré aux albums muets (il était animé par Val). J’ai mis un temps certain à le lire et un peu hésité à en parler, ne voulant pas froisser la personne qui me l’a offert.

« Otto » est une série de Frodo De Decker qui a débuté en 2014 aux éditions Kramiek. C’est un recueil d’histoires courtes qui mettent en scène Otto – personnage principal relativement malchanceux. Le pauvre se retrouve dans des situations si incroyables qu’elles en perdent toute crédibilité et le degré d’humour employé est si lourds que les déboires d’Otto finissent par le rendre pathétique.

Quarante-huit pages durant nous assistons donc à une succession de gags. L’épopée ne souffre aucun temps mort de fait, nous manquons rapidement de souffle durant la lecture. Durant un bon tiers de l’album, de nouveaux personnages secondaires apparaissent, ce qui ajoute de la confusion à la confusion ambiante. Par la suite, on parvient à se familiariser avec chacun d’entre eux et l’on sera moins déstabilisé lorsqu’ils réapparaitront. L’état d’esprit de chaque protagoniste se résumerait à « chacun tente de tirer son épingle du jeu » car leur vie est souvent en jeu. En chemin, on rencontrera une baleine, un aigle, un pauvre singe, un capitaine d’arche (Noé ?), des extra-terrestres… et cette joyeuse clique va se croiser/se quitter/se tirer dans les pattes… en permanence. J’ai souffert…

Ça donne le tournis. Je ne comprends pas le but du jeu et je n’adhère pas à cet humour gras. De la découverte certes, mais je ne poursuivrais pas.

Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014
Cénou – Cénou © La Boîte à bulles – 2014

« Activistes et membres des Black Panthers, Robert Hillary King, Albert Woodfox et Herman Wallace se sont engagés pour la défense de leurs droits humains au sein même de leur centre de détention dit d’Angola, en Louisiane. Placés à l’isolement en 1972 après avoir été – a priori – injustement accusés du meurtre d’un gardien du pénitencier, le plus « chanceux » des trois, Robert King a été libéré en 2001. Herman Wallace aura, lui, peu profité de sa liberté puisqu’il est décédé le 4 octobre 2013, soit 3 jours à peine après sa remise en liberté. Quant à Albert Woodfox, il reste encore détenu…

Inspiré entre autres par le témoignage direct de Robert King (que les auteurs ont rencontré), Panthers in the hole reprend l’histoire de ces hommes pour en faire un récit poignant sur la ségrégation raciale aux États-Unis et sur l’inhumanité des conditions d’incarcération imposées à nombre de détenus, aux États-Unis… et ailleurs dans le monde » (synopsis éditeur).

Après avoir répondu à un appel à projet d’Amnesty International, David Cénou (Mirador – Tête de mort) se lance dans la réalisation graphique de cet album. Pour se faire, il collabore avec son frère, Bruno Cénou ; ce dernier se penche sur le scénario. Un premier tiers de l’album est dédié à la présentation des « trois d’Angola » : leur parcours jusqu’à leurs arrestations musclées et leur condamnation abusive. Chacun relate des conditions de détention extrême où l’on se demande par quel miracle ils n’ont pas sombré dans la folie. Le dessin charbonneux sert parfaitement le propos.

« Les trois d’Angola » se rencontrent en prison, lieu où ils se sensibiliseront au mouvement des Black Panthers… Les idéaux du mouvement vont être un fil rouge durant leur longue incarcération. Malgré les coups et les passages à tabac, ils n’hésiteront pas à militer pour dénoncer des règles carcérales abusives.

Un ouvrage didactique intéressant.

 

Romans

La petite communiste qui ne souriait jamais – Lafon © Actes Sud – 2014

Lafon © Actes Sud – 2014
Lafon © Actes Sud – 2014

« Retraçant le parcours d’une fée gymnaste qui, dans la Roumanie des années 1980 et sous les yeux émerveillés de la planète entière, mit à mal guerres froides, ordinateurs et records, ce roman dont la lecture politique n’épargne ni le bloc de l’Est ni la version falsifiée qu’en donnait à voir l’Occident délivre une passionnante méditation sur l’invention et l’impitoyable évaluation du corps féminin. » (synopsis éditeur)

Superbe ouvrage qui s’ouvre sur une note de l’auteure dans laquelle elle précise de façon explicite que le récit « ne prétend pas être une reconstitution historique précise de la vie de Nadia Comaneci. Lola Lafon réalise ici une libre interprétation de la vie de l’athlète, « l’échange entre la narratrice du roman et la gymnaste reste une fiction rêvée ». Une mise en garde nécessaire qui avertit donc le lecteur quant au contenu de ce qu’il va découvrir puis, la page se tourne, l’histoire commence et la magie opère. Le style de Lola Lafon est généreux en métaphores. Il emporte le lecteur dans le tourbillon des compétitions et brosse le portrait d’une fillette de 14 ans qui semble ne pas avoir conscience du danger. Il est enfin si proche du lecteur qu’il parvient à instaurer une forme de complicité entre le narrateur et le lecteur.

Elle jette la pesanteur par-dessus son épaule, son corps frêle se fait de la place dans l’atmosphère pour s’y lover

Le style de Lola Lafon transporte les sensations, l’émotion est à fleur de mots. Elle décrit l’évolution de l’héroïne et sa carrière de gymnaste qui a débuté en 1970 alors que l’enfant n’a que 8 ans. Les entrainements intensifs qui visent à repousser sans cesse les limites du corps au-delà de ce qui est entendable/réalisable. L’ouvrage revient régulièrement sur cette obsession à sculpter le corps féminin, nier les lois de la gravité sous prétexte d’atteindre la perfection (du geste, de la beauté…).

D’autres sujets sont traités comme le choc des cultures entre le bloc de l’Est et l’Ouest (les jeunes gymnastes roumaines sont confrontées à l’opulence capitaliste), les stratégies politiques (où Ceausescu utilise Nadia comme un symbole afin de servir sa propagande), le « marketing » psychologique pour impressionner l’adversaire, la modélisation du corps féminin permettant de répondre aux attentes esthétiques inhérentes à la compétition, l’idéologie politique, les méthodes de rationnement…

PictoOKPictoOKCoup de cœur pour ce roman passionnant. A lire si ce n’est pas déjà fait.

 

 

Slim © Editions Points – 2012
Slim © Editions Points – 2012

« Dans ce monde de Blancs haineux, un nègre vaut moins que rien. Otis, débarqué de son Mississippi natal dans un ghetto de Chicago, se débat entre une mère prête à tout pour quelques dollars, un prédicateur pédophile et des macs toxicos. Et Otis n’est pas seulement noir et pauvre, il est tiraillé entre son cœur qui le porte vers les jolies filles et sa chaire qui réclame de beaux mâles. » (synopsis éditeur).

Un roman écrit avec les tripes qui relate le parcours d’un jeune homme dont on ne sait, finalement, par quel miracle il est sorti vivant et entier de certaines situations qu’il a vécues… comme ce soir où, enivré d’alcool, il accepte de monter dans la voiture d’un beau noir viril qui est parvenu à le séduire… le prédateur profite de l’état semi-comateux de sa proie pour l’attirer dans un bouge, le violer et le passer à tabac. Iceberg Slim raconte un parcours de vie de façon chronologique, sans censure et sans tabou. Une découverte à l’état brut, un livre qui se dévore et dont on ressort un peu sonné. Une découverte faite grâce à Jérôme devant qui je m’incline car je suis bien incapable de parler de ce roman comme il le fait. Allez donc lire sa chronique.

 

Zaboujko © Intervalles – 2015
Zaboujko © Intervalles – 2015

« Tout commence par une histoire d’amour vouée à l’échec avant même ses prémices. La relation passionnelle que partagent un peintre ukrainien et la narratrice constitue une métaphore de l’Ukraine du XXIe siècle. L’héroïne d’ « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous raconte la chute de l’URSS et du modèle soviétique qui a donné naissance à l’Ukraine indépendante, mais qui a également laissé dans ce pays une fracture et un traumatisme encore béants. À travers ses tentatives d’émancipation, la narratrice cherche à comprendre la force d’une identité et l’importance de se détacher du passé. Ce travail de deuil ne renvoie pas seulement au fait d’être ukrainien, mais au fait de se retrouver à genoux sous le poids d’une culture allogène. Oksana Zaboujko, dans cette fiction partiellement autobiographique, fait vivre cette langue et cette culture qui flotte dans la « non-existence ». Le corps d’une femme devient ainsi la métaphore d’un pays, de sa culture et de ses racines. « Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » nous donne de précieuses clés pour comprendre ce que signifie être humain, dans toute sa poésie et sa conscience.

« Explorations sur le terrain du sexe ukrainien » a été publié en 1996 : premier best-seller ukrainien, il a été traduit en onze langues et adapté au théâtre. » (synopsis éditeur).

J’étais pourtant partie enjouée dans la lecture de ce roman ukrainien. Tout d’abord parce que c’est un cadeau que l’on m’a fait et que la personne qui me l’a adressé a mis toute son attention dans la préparation de cet envoi. Ensuite, parce que j’ai découvert il n’y a pas si longtemps que ça les littératures des anciens pays de l’Est et que, jusqu’à présent, leur lecture fut toujours un régal.

Le titre du roman de Oksana Zaboujko doit son nom à une conférence que la narratrice doit donner aux Etats-Unis. La narratrice parle de son rapport aux hommes et par conséquent au sexe (mais ce n’est qu’un thème secondaire dans cet ouvrage). Le récit débute sur une réflexion quant à une relation affective désormais terminée. Une relation à double visage, la narratrice repense à son ancien amant, au mal qu’ils se sont faits, au bonheur qu’ils ont partagé, à la routine qui étouffe peu à peu les sentiments. Le lecteur se confrontera ponctuellement aux propos cyniques sur les effets corrosifs de l’abstinence sexuelle sur un couple. A plusieurs reprises, j’ai pensé que cette façon d’écrire était très masculine ; l’auteure va droit au but, sans détours, elle est crue… mais la façon de formuler les piques est assez inhabituelle chez une plume masculine.

Le plaisir de lecture fut de courte durée. Je me suis épuisée à force de côtoyer ces phrases à la longueur indécente, si indécente que l’on en arrive à un point où l’on ne sait plus qui est le sujet ni en quoi consiste l’action. Je me suis surprise plusieurs fois à souffler, attendant désespérément la fin d’un paragraphe et son retour à la ligne qui permet de refermer le livre avec la certitude que l’on retrouvera l’endroit exact où l’on a quitté la lecture. Je me suis aussi noyée dans certaines réflexions sur la société, sur la politique, sur l’amitié, sur les peurs intimes de la narratrice… On la sent amère et en colère (en colère après elle, en colère après lui, en colère contre l’humanité entière). Je me suis perdue dans les métaphores, je me suis perdue… et j’ai quitté cette lecture peu après la page 100, incapable de trouver la curiosité et l’envie de poursuivre.

Une déconvenue.

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Ukraine

 

Voyeurs (Chmielewski & Podolec)

Chmielewski – Podolec © La Boîte à bulles – 2015
Chmielewski – Podolec © La Boîte à bulles – 2015

Dominika et Szymon forment un couple plutôt classique en apparence. Elle s’est installée à son compte et connaît régulièrement des périodes critiques où les contrats ne rentrent pas. Lui travaille sur une plateforme d’appels, un boulot purement alimentaire qui l’oblige à mettre son activité de photographe entre parenthèse.

Pour ne pas sombrer dans la routine, pour entretenir la flamme de leur amour, Dominika et Szymon ont mis en place un petit rituel coquin. En effet, ils inventent régulièrement des scénarios où ils changent d’identité et imaginent une nouvelle rencontre. Tantôt sur le quai d’une gare, tantôt au comptoir d’un bar à ambiance. Ils apprennent ainsi à se redécouvrir et ces petites mises en scènes apportent une bouffée d’air permanente à leur couple.

Mais le risque est grand, à chaque fois, de faire un faux-pas et de rompre la magie de ces instants.

Comment entretenir le désir au sein d’un couple ?

Comment parvenir à maintenir l’envie de son partenaire, l’exciter et conserver cette insatiable curiosité de découvrir toujours et encore les recoins de son corps ?

Comment débusquer ses fantasmes, tenter de les assouvir tout en en créant de nouveaux ?

Le scénario de Daniel Chmielewski explore la question des sentiments amoureux et du désir charnel. En décrivant le quotidien de ce couple, il le montre pris dans une quête permanente de renouveau, une recherche insatiable visant à attiser l’attirance réciproque de chacun. Cette fantaisie amoureuse passe par l’invention de scénarios qui les conduit à investir de nouvelles identités, à projeter leurs doubles fictifs dans un contexte particulier et propice à leur rencontre. Szymon sera tantôt photographe, tantôt homme d’affaire, tantôt cuisinier… Quant à Dominika, elle sera tantôt l’inconnue que l’on remarque sur un quai de gare, tantôt Kasia, tantôt Aneta… Renouveler ainsi la façon de s’approcher, se fixer des rendez-vous fait partie intégrante de leur jeu amoureux. L’auteur s’amuse à décrire leurs fantasmes et brosse le portrait d’un couple qui lutte contre toute forme de routine. S’inventer une nouvelle identité à chaque occasion est un prétexte pour dire l’attirance qu’ils ont l’un envers l’autre, un appétit féroce du corps de l’autre et un certain goût pour la remise en question.

Côté graphique, Marcin Podolec réalise ses illustrations au stylo bille. La sobriété de son dessin véhicule pourtant les émotions des personnages. On ressent leurs doutes et leurs inquiétudes, surtout du côté de Szymon que chaque rencontre rend fébrile. Outre le désir charnel, il témoigne d’une curiosité insatiable à l’égard de sa compagne ; il aimerait qu’elle n’ait plus aucun secret pour lui.

Parce que plus j’en sais sur toi, mieux je décode ces photos ! Mais il me manque toujours toutes ces minutes entre chacune de ces images, toutes ces semaines entre chaque pile de photos. Je voudrais te connaître plus intégralement, plus intensément !

Elle en revanche est plus libre, elle semble plus forte. Elle envisage de façon rationnelle l’idée d’une séparation éventuelle. Marcin Podolec croque des bribes de leur quotidien sans jamais violer leur intimité. Le lecteur profite de la sensualité de chaque retrouvaille et de l’ardeur qui les anime mais un voile tombe délicatement sur chaque scène érotique, limitant ainsi le voyeurisme du lecteur. Cependant, j’ai trouvé que l’on restait un peu sur notre faim, contraint d’imaginer la chaleur torride de leurs ébats.

PictoOK« Voyeurs » invite à une douce réflexion sur le couple et l’importance du désir. Récit plus sensuel qu’érotique, on se laisse surprendre par cette tendresse débordante qu’il y a entre eux et le côté ingénu de leur relation.

Les chroniques de Gwendal Fossois et de Frédéric Rabe.

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : Pologne

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Voyeurs

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Jour

Dessinateur : Marcin PODOLEC

Scénariste : Daniel CHMIELEWSKI

Dépôt légal : mai 2015

ISBN : 978-2-84953-223-2

Bulles bulles bulles…

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Voyeurs – Chmielewski – Podolec © La Boîte à bulles – 2015

Chroniks Expresss #18

Courant mars… pas tant de lectures que ça :

BD :

Car l’enfer est ici #3 (L. Brunschwig & L. Hirn ; Ed. Futuropolis, 2015).

Romans :

Millénium #2 (S. Larsson ; Ed. Actes Sud, 2012), 80 notes de jaune (V. Jackson ; Ed. Livre de Poche, 2014).

Bandes dessinées

Brunschwig – Nouhaud - Hirn © Futuropolis – 2015
Brunschwig – Nouhaud – Hirn © Futuropolis – 2015

La campagne électorale de Lou Mac Arthur bat son plein. D’ailleurs, sur la première de couverture, le poulain de Jessica Ruppert montre la hargne qu’il met dans ce combat politique. Poings en avant, il est bien déterminé à faire définitivement pencher la balance électorale en faveur des démocrates. S’il accède au poste de sénateur, il pourra ainsi apporter un réel soutien à la Maire de New-York et de sa politique en faveur des populations défavorisées.

Pendant ce temps, Joshua Logan purge sa peine au pénitencier de Riker’s. Une aide providentielle d’une poignée de matons ne sera pas de trop pour lui permettre de se protéger de la haine que les autres détenus vouent à son égard, et notamment ceux appartenant à la communauté afro-américaine. Rappelons – pour ceux qui ont suivi la série – que Logan est accusé du meurtre de Providence, un ancien boxeur noir américain qui était très aimé, hyper médiatisé et offrait un soutien inconditionnel à Jessica Ruppert.

Que dire de ce titre ? Qu’il est bon, à l’instar des autres opus de la série (voir tome 1). Des personnages torturés par leurs inquiétudes personnelles, des enjeux économico-politiques qui dépassent les protagonistes, une lutte contre la corruption et le crime qui est habilement traité par Luc Brunschwig et les dessins de David Nouhaud qui proposent une très belle mise en images.

Ce tome s’arrête sur les journées du 7 septembre 1999 et du 9 novembre 1999. L’histoire se poursuit et continue à étoffer l’univers du Pouvoirs des Innocents, série-mère qui avait été publiée la première fois en 1992 chez Delcourt. Delcourt… une marque qui semble être un argument de poids pour la campagne marketing du spin-off « Car l’enfer est ici ». On ne peut que regretter ces nouvelles couvertures brillantes et pimpantes, ce format standard qu’on trouve généralement chez Delcourt… il ne manque plus que le petit triangle rouge sur la tranche et nous seront-là en présence d’un pur produit Delcourt. Si Futuropolis pouvait garder sa « touche » éditoriale, m’est avis que nous en présence d’un objet-livre de bien meilleure qualité.

PictoOKMais vu que la ligne éditoriale de cette série est définitivement retenue, pas d’autre choix que de continuer à la suivre (d’autant que le scénario est de qualité) et à fermer sa gueule. Alors achetons un produit marketing comme si l’emballage étincelant était la preuve que ce qu’il contient est à la hauteur de nos attentes… je trouve cela réellement dommage. En revanche,

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Mort : enfer

PetitBac2015

 

Romans

Millénium, Volume 2 : La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette

tome 2 – Larsson © Actes Sud – 2012
tome 2 – Larsson © Actes Sud – 2012

Après avoir mené avec brio une première enquête et être ainsi parvenus à des conclusions que la Police n’a jamais su tirer, Mikael Blomkvist a assis sa réputation professionnelle et sa crédibilité par la même occasion. Il a repris son poste à Millénium et le cours de sa vie. Seule ombre à l’horizon : Lisbeth Salander qui, sans raison apparente, refuse tout contact avec lui.

De son côté, Lisbeth est maintenant dans une situation financière très confortable même si la provenance des fonds de son épargne a été acquise illégalement. Malmenée par la précédente affaire (voir le premier volume de « Millénium »), elle coule des jours tranquilles à l’étranger. Une semaine par ci, quelques mois par là… rien ne vient la perturber si ce n’est, au bout d’un an de fuite, cette envie de rentrer à Stockholm. Elle finit par s’y résoudre. A son arrivée, elle opère encore quelques changements, comme l’acquisition d’un nouvel appartement ou celle d’une voiture. Puis, les événements se précipitent et Lisbeth se retrouve en fâcheuse position. Recherchée par la Police pour un triple meurtre, elle va se terrer chez elle pendant que ses rares amis vont tenter de prouver son innocence.

Comme lors de la lecture du premier volume de la série « Millénium », il m’a fallu quelques temps avant d’entrer dans cette histoire. J’ai regretté un moment d’avoir enchaîné aussi rapidement la lecture des deux ouvrages et de ne pas avoir tenus compte des conseils que l’on m’avait prodigué (Marilyne notamment). Sans compter cette frustration de découvrir une Lisbeth Salander au cœur des événements, presque traquée par les services de l’ordre et une bande de tueurs qui en veulent à sa peau, et de passer presque 300 pages sans la voir, sans savoir où elle est ni comment elle accueille les choses (à commencer par cet étalage de sa vie privée dans les médias).

Stieg Larsson utilise de nouveau des thèmes sur lesquels il avait construit sa première intrigue : sexe et perversions sexuelles, violences faites aux femmes, corruption et milieux extrémistes. Mais on ne sent pas la redondance, si ce n’est en début d’ouvrage (moment où j’ai quelque peu appréhendé le fait que l’argumentation de l’auteur puisse tourner en rond).

Comme pour le premier volume, la fascination pour cette histoire arrive sans crier gare. D’un coup, le lecteur se retrouve pris par une sorte d’attraction magnétique vis-à-vis de l’ouvrage. Captivé, aspiré… on se retrouve dans l’impossibilité de tenir nos engagements de « allez, encore un chapitre et j’éteins la lumière » puisqu’un rapide coup d’œil sur l’heure affichée par le radio-réveil nous apprend que l’heure est déjà bien avancée et que, avec une moue prononcée, on se résout à poser l’ouvrage… oui, il s’agit d’être opérationnel pour travailler le lendemain…

PictoOKIl me reste le dernier volume à découvrir. Je suis partagée entre l’envie de me ruer dessus et l’envie de laisser décanter un peu. D’autant qu’il m’a été très difficile de m’extraire de cette « Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette » ; j’ai eu un mal fou à me plonger dans une autre lecture.

Jackson © Livre de Poche – 2014
Jackson © Livre de Poche – 2014

D’un côté, nous avons Summer, jeune femme d’une trentaine d’années et d’origine néo-zélandaise, installée à Londres depuis quelques années et musicienne de profession.

De l’autre, nous avons Dominik, professeur de littérature à l’Université et également âgé d’une trentaine d’années, londonien de pure souche et qui n’a jamais quitté sa ville, si ce n’est à l’occasion de voyages (professionnels ou non).

Quand Dominik voit Summer pour la première fois, elle est en train de jouer du violon dans le métro ; elle espère ainsi se faire un peu d’argent pour pouvoir payer une partie de son loyer, manger… Quelques semaines passent et il découvre, dans un journal, que la musicienne a subit les dégâts collatéraux d’une bagarre dans le métro. Si elle n’a rien physiquement, son violon en revanche est en mille morceaux. L’article permet à Dominik d’apprendre l’identité de la jeune femme et une rapide recherche sur internet lui permet de trouver son compte Facebook. Il entre en contact avec elle et lui propose de lui acheter un nouvel instrument mais son offre est soumise à certaines conditions. La jeune femme le recontacte, accepte de le rencontrer, excitée à l’idée de savoir quelles peuvent bien être les exigences de cet homme…

Baptême de littérature érotique me concernant et malheureusement, ce fut un coup dans l’eau. Disons que je ne vois pas tellement l’intérêt de détailler autant les personnages principaux sur les deux premiers chapitres. Je trouve bien évidemment que cela a un intérêt mais je ne vois pas pourquoi donner autant d’informations aussi rapidement… me semble que le jeu de la suggestion est inévitable dans ce style d’écrits et que dévoiler trop de choses trop tôt gâche un peu.

Mais passons. Le lecteur sait donc rapidement à qui il a à faire et la manière dont ils se projettent. Doute, excitation, fantasme… rien n’est oublié. Je me suis accrochée ferme au roman, bien décidée à me faire un avis après avoir lu entièrement le roman.

Mais j’ai commencé à faire de la lecture en diagonale puis à sauter des passages, avant de fermer définitivement l’ouvrage. Entre soirées dans des clubs très privés, orgies et scènes plus intimes, on explore les pratiques SM et j’avoue que je n’y ai pas trouvé grand intérêt.

pictobofPfff… moi qui pensait pouvoir participer au premier mardi chez Stephie… c’est raté.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2015 / Musique : notes

PetitBac2015