Jeanine (Picard)

Jeanine © Matthias Picard & L’Association – 2011
Jeanine © Matthias Picard & L’Association – 2011

« Matthias Picard, alors étudiant, fait la connaissance de sa voisine prostituée, la soixantaine, qui entreprend de lui raconter sa vie. Entre autres exploits de son étrange destinée, elle sauve un militaire de la noyade, puis deux petits Algériens des balles de la police française qui tire sur la foule d’Alger en mars 1962. Après diverses tribulations et une déception amoureuse, Jeanine devient la “plus grande prostituée de Strasbourg”, et participe activement au mouvement politique de reconnaissance du “plus vieux métier du Monde” » (synopsis éditeur).

Jeanine est le fruit d’une rencontre entre deux voisins ; en l’occurrence il s’agit de Matthias Picard – auteur de bande dessinée – et de Jeanine – prostituée. C’est aussi la rencontre entre deux générations, celle d’une femme de 64 ans qui répond à la proposition que lui fait un jeune trentenaire (il a également réalisé Jim Curious) de raconter sa vie en bande dessinée. Atypique !

Les six premiers chapitres de cet album ont été prépubliés dans la Revue Lapin.

De fil en aiguille – et à l’occasion des visites régulières que Matthias Picard rend à sa voisine, le lecteur voit également naître une relation d’amitié entre les deux protagonistes. Matthias Picard n’hésite pas à se mettre en scène et à décrire le déroulement des rencontres. Equipé de son carnet de notes et d’un dictaphone, l’auteur écoute le témoignage de Jeanine. Ce sont des moments conviviaux et spontanés durant lesquels Jeanine va parler de son enfance et expliquer la raison pour laquelle, petit à petit, elle s’est tournée vers la prostitution.

Jeanine est fille d’immigrés italiens, elle est née et a grandi en Algérie. A la fin de l’année 1962, ils s’installent en Normandie. Cet exode contraint Jeanine à quitter un emploi très bien rémunéré dans le secteur de l’Aéronautique. Par la suite, elle ne parviendra jamais à retrouver le même train de vie (et la reconnaissance sociale qui en découlait). C’est vers l’âge de 22 ans qu’elle commence à se prostituer (à cette époque, elle est placeuse dans un cinéma de Lausanne). Initialement, la prostitution lui permettait de soutenir financièrement ses parents, les passes étaient très ponctuelles. Puis, au hasard des rencontres, elle fait la connaissance de Manfred. Leurs sentiments sont réciproques et cette relation affective lui fera prendre la route de Nice, de l’Allemagne et de Strasbourg où elle s’installera définitivement vers 22-23 ans. Les relations professionnelles de Manfred lui permettent de décrocher un boulot de strip-teaseuse et de se créer progressivement son propre réseau professionnel.

A plusieurs reprises, l’auteur sollicite Jeanine afin qu’elle respecte une certaine chronologie dans les faits qu’elle rapporte, mais cette femme se livre avec générosité et raisonne par associations d’idées. Son témoignage est généreux et englobe l’ensemble de sa vie, de l’enfance à sa situation actuelle. De fait, le scénario effectue régulièrement des bonds dans le passé, le présent ou un ailleurs dont Jeanine parle au conditionnel… « Avec des si » Jeanine s’amuse à refaire sa vie et à refaire le monde. On est embarqué dans les souvenirs et les petits riens du quotidien. On navigue dans les réminiscences de l’enfance, découvre ses centres d’intérêts et notamment de son attrait pour les courses hippiques, son parcours professionnel quand elle faisait de la natation en compétition (elle arrêtera les compétitions à l’âge de 36 ans) ou qu’elle était comptable. On ressent également la confiance qui unit l’héroïne à l’homme qui s’investit de plus en plus dans son rôle de biographe.

La lecture est entraînante malgré ce dessin un peu crade et cagneux. Les illustrations semblent jetées sur chaque planche malgré une composition assez structurée de la page. Le texte des voix-off est écrit en majuscules tandis que l’écriture cursive des dialogues donne un côté enfantin assez surprenant en début de lecture. Cette écriture m’a finalement permis d’imaginer (et de matérialiser) des timbres de voix propres à chaque interlocuteur… ce qui est bon signe lorsqu’on parvient, en tant que lecteur, à matérialiser et investir à ce point le récit. Le trait est épais et rond, il donne un petit côté amusé au récit qui n’est pas pour déplaire et qui colle très bien à la personnalité de Jeanine.

Aujourd’hui, Jeanine a aux alentours de 70 ans. Sa vie l’a contrainte à refaire sa vie plusieurs fois mais son témoignage ne se remplit jamais d’amertume. Sa fierté reste le combat qu’elle a mené dans les années 1970 lorsqu’elle est montée au créneau pour défendre la cause et les droits des prostituées lors des premières Assises de la Prostitution. Elle est enfin l’une des fondatrices de MACADAM aux côtés de Griselidis Real et Merry de Paris.

PictoOKLe coup de crayon est plein de vie, à l’instar de Jeanine qui semble prendre la vie du bon côté. J’ai lu cet album il y a quelques semaines déjà mais j’en garde un souvenir assez net et la satisfaction d’avoir découvert la vie et le quotidien d’une femme de caractère, qui a le courage de ses opinions et dont la vie a croisé plusieurs fois des temps forts de l’Histoire.

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Les chroniques d’OliV, Yvan et Enna.

La chronique vidéo de Pénélope Bagieu.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Prénom : Jeanine

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Jeanine

One shot

Editeur : L’Association

Dessinateur / Scénariste : Matthias PICARD

Dépôt légal : janvier 2011

ISBN : 978-2-84414-423-2

Bulles bulles bulles…

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Jeanine © Matthias Picard & L’Association – 2011

Vingt-trois prostituées (Brown)

Brown © Cornélius – 2012
Brown © Cornélius – 2012

« Au terme de sa rupture avec Sook Yin Lee, Chester Brown décide qu’il ne veut plus de petite amie. Trois ans d’abstinence plus tard, il décide de sauter le pas et de fréquenter les prostituées » (extrait synopsis éditeur).

Ainsi, nous suivons l’auteur de mars 1999 à la fin de l’année 2003 dans ses rencontres avec 24 prostituées. Découpé en une trentaine de chapitres de longueur variable, l’auteur revient sur ses différentes expériences sexuelles en compagnie de ces femmes. Certaines filles n’apparaitront qu’une seule fois tandis que d’autres feront l’objet de plusieurs rendez-vous. Le dernier chapitre quant à lui s’intéresse à une période plus conséquente puisqu’elle couvre les années 2004 à 2010.

Durant toute cette période, il confrontera ses opinions et partagera ses doutes, ses constats et ses questions avec ses deux amis (et confrères) Seth et Joe Matt, avec une autre de ses ex petite amie et avec son frère Gordon.

Enfin, Vingt-trois prostituées propose une part importante de bonus puis 23 « Appendices » viennent alimenter un débat de société au Canada (pays de Chester Brown). L’auteur donne se positionne ouvertement sur un débat polémique au Canada : décriminalisation ou réglementation de la prostitution ? Sa démarche semble être motivée par la volonté de dédiaboliser les représentations que les citoyens lambda se font du commerce sexuel. Il revient également sur des sujets de société comme l’esclavagisme sexuel, la violence, le proxénétisme, les droits sexuels, l’estime de soi…

Ce qui est intéressant, c’est que rien dans cet album n’est abordé de manière honteuse. Assumant ses actes et ses opinions, Chester Brown témoigne sans tabous et sans réserve si ce n’est qu’il est resté très attentif au fait de respecter l’anonymat des prostituées qu’il a rencontré. Ainsi, il a changé leurs noms d’emprunt et a choisi de ne pas dessiner leurs visages (et autres signes distinctifs comme les tatouages par exemple) qui permettraient de les reconnaitre.

Brown © Cornélius – 2012
Brown © Cornélius – 2012

Graphiquement, Brown a opté pour la sobriété. En allant ainsi à l’essentiel, il incite le lecteur à s’intéresser davantage aux propos qu’aux corps dénudés qui apparaissent régulièrement dans l’ouvrage. Je suis finalement assez étonnée d’avoir autant adhéré à cet ouvrage et pour cause : la démarche n’est pas malsaine, le témoignage est exempt de tout voyeurisme et l’auteur reste neutre quant à ce qu’il lui a été donné d’observer.

« J’ai lu dans un article qu’une prostituée qui reçoit des clients à domicile travaille Incall. Si elle se déplace chez eux, on dit qu’elle travaille Outcall ».

Totalement inexpérimenté lorsqu’il décide de faire la démarche d’aller voir une prostituée la première fois, on va découvrir peu à peu comment il a pris de l’assurance au fil des mois et des expériences. Il apprend à décrypter les petites annonces passées par les prostituées ou les call-girls, à se repérer dans les tarifs en vigueur, à apaiser ses angoisses quant à la possibilité de tomber dans un traquenard ou à se faire arrêter par les services de l’ordre… On l’accompagne dans ses curieuses découvertes comme celle inhérente à l’existence de sites internet spécialisés sur lesquels les clients déposent des commentaires sur les filles (beauté, particularités, ce qu’elle autorise ou n’autorise pas, propreté des lieux…).

Mais ce témoignage aborde avant tout une réflexion plus large sur le couple, la notion de romantisme, les enjeux sociaux, les débats juridiques, la tolérance. Le trait de Chester Brown est sec, précis, assuré. Il s’appuie sur de forts contrastes entre noir et blanc et n’accepte que ponctuellement quelques dégradés de gris (construits à l’aide de jeux de hachures) qui permettent de faire ressortir quelques éléments du décor sans pour autant que ceux-ci n’étouffent le visuel ou les propos qu’il contient.

PictoOKCertes, le sujet est atypique mais l’album n’est pas glauque. Je dirais même que j’ai rapidement été intéressée par les propos et les convictions de Chester Brown. C’était pourtant risqué de partir sur un tel projet éditorial mais ce que l’auteur est parvenu à écrire semble sincère. Il est honnête et intègre et rend compte du cheminement et des étapes par lesquels il est passé pendant ces quatre années.

Les chroniques de Mademoiselle, Yvan, OliV.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Nombre : vingt-trois

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Un livre reçu dans le cadre de l’opération « La BD fait son Festival » organisée par Price Minister.

la bd fait son festival

Extraits :

« Avoir une copine ne garantit pas un libre accès au sexe à toute heure » (Vingt-trois prostituées).

« Les gens qui croient aux histoires d’amour auraient-ils raison ? Une relation purement sexuelle nécessiterait-elle un certain engagement pour rester satisfaisante ? » (Vingt-trois prostituées).

« [Joe Matt] – L’idéal romantique que tu avais plus jeune n’était pas un simple caprice.
[Chester Brown] – Bien sûr, j’étais un fervent adepte de l’amour romantique étant enfant. Mais je n’avais pas de vraie expérience sexuelle ou sentimentale. Je croyais en l’amour romantique que parce que mon éducation me disait d’y croire. Et parce que tous autour de moi y croyaient. Maintenant que je suis plus vieux et que j’ai fait plusieurs fois le tour du manège amoureux, je suis mieux placé pour en parler que quand j’étais ado. Maintenant, je sais que l’idéal romantique est réellement néfaste. L’amour apporte plus de souffrances que de joies » (Vingt-trois prostituées).

Vingt-trois prostituées

One shot

Editeur : Cornélius

Collection : Pierre

Dessinateur / Scénariste : Chester BROWN

Dépôt légal : septembre 2012

ISBN : 978-2-36081-042-0

Bulles bulles bulles…

Pour que vous puissiez apprécier quelques planches, je vous renvoie sur le blog de l’éditeur.

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Vingt-trois prostituées – Brown © Cornélius – 2012

Le Dramaturge (White & Campbell)

Le Dramaturge
White – Campbell © Ça et Là – 2012

Le Dramaturge est un homme d’âge mûr. Célibataire, il a pourtant connu plusieurs femmes, certaines l’aimaient mais il a grandi à mauvaise école et l’éducation qu’il a reçue ne l’a pas préparé à gérer ses sentiments. Jeune, il a été placé en Internat. Puis vint le Service Militaire, la Guerre… à force de côtoyer des individus du même sexe que lui, il a pris l’habitude de recourir aux plaisirs solitaires et d’assouvir ses fantasmes par procuration. Lors de son service militaire à l’étranger, il a saisit l’occasion de créer et de faire fructifier un petit service d’import de sodas. Cette manne financière inespérée l’a mis définitivement à l’abri du besoin. Vint ensuite l’écriture, une première publication a remporté un succès rapide. Les remises de prix ont ensuite jalonnés toute sa carrière de dramaturge.

Le Dramaturge est un homme consciencieux, froid. Il ne va jamais aborder les autres et son attitude n’invite pas ces derniers à venir nouer un brin de conversation avec lui. Il reste solitaire, profitant d’une vie très ritualisée, très conventionnelle et dépourvu de tout affect.

A l’instar de son personnage, le scénario de Daren White est monotone. J’ai comme l’impression que si ce texte-là devait être lu à voix haute, ce serait d’une voix monocorde. La régularité des enchainements emmène le lecteur d’un trait de caractère (du dramaturge) à l’autre… et ainsi de suite jusqu’aux 4/5 de l’album. Ne pensez pas pour autant que la lecture devient lassante. Imaginez-vous plutôt face à une lecture certes très aseptisée où les frustrations (sexuelles) se succèdent, mais qui met en scène un personnage intéressant et intriguant. Cette solitude semble s’imposer à lui sans trop de contraintes, d’autant qu’elle lui permet de disposer d’un environnement calme, sobre et cossu, propice à ses travaux d’écriture. Son mode de vie est vieillot, il se conforme aux valeurs transmises par ses parents. Il serait certainement devenu fou s’il n’avait eu l’écriture comme mode d’expression. Là, il s’échappe, il est libre. Libre de parler du handicap de son frère ou de l’aguichante poitrine de la femme qui partageait la même banquette que lui dans le bus. Certaines femmes lui semblent plus accessibles, le mettent à l’aise, ce qui le surprend systématiquement. Mais il est bourré de complexes, de tabous… et le moindre prétexte lui suffit pour décider de ne pas honorer un rendez-vous galant.

La sobriété de la narration fait pourtant vivre ce personnage apathique et ce qui le rend intriguant, c’est cette lucidité quant à sa situation. Le sentiment de détachement est d’autant plus renforcé que les personnages que l’on croise dans l’album sont nommés par leur fonction sociale : la prostituée, le comptable, l’infirmière, l’oncle, la papetière… au final, la récolte de prénom est maigre mais pas inexistante, car dans les derniers chapitres de l’album (qui en compte 10 en tout), sa vie prend un autre tournant… permettant au lecteur de ne pas rester sur l’impression d’un récit linéaire.

Il se sent une capacité à accepter les autres que son éducation dans une école prestigieuse, sa solitude au service militaire et le rejet de sa famille avaient depuis longtemps effacées.

Les couleurs toniques du visuel de couverture, quoique aguichantes avant lecture, ne rendent pas compte de ce qui se passe à l’intérieur de l’album. C’est certainement pour cette raison que je reste sur une impression de surprises permanentes : la première étant liée au premier contact que l’on a avec ce personnage, bien morose comparé aux jeunes femmes dévêtues qui gigotent sur ce vert pastel de la couverture. Ensuite, la logique de cet homme est si déstabilisante, ses pensées sont parfois si laides (il n’a que peu de respect pour les autres sauf rares exceptions) mais toujours argumentées, qu’une forme d’empathie a fini par prendre le dessus sur le scepticisme qui émergeait après avoir lu quelques pages du récit.

L’objet en lui-même est superbe : un petit album à la couverture cartonnée, un format à l’italienne, un papier mat et épais… une nouvelle fois je voudrais remercier la qualité du travail éditorial que fournit de manière systématique Les Éditions Ça et Là (voir En mer, Elmer, Château l’Attente # 1 ou encore Bottomless Belly Button pour ne citer qu’eux). Cet album était également pour moi l’occasion de découvrir un autre aspect de l’œuvre d’Eddie Campbell que je ne connaissais que sur From Hell. Très critique à l’égard du travail qu’il avait fourni à cette occasion (en référence à ma chronique sur From Hell, je décrivais un graphisme lourd, pesant au point de desservir le scénario d’Alan Moore), je restais sur un apriori négatif à l’égard de cet auteur. Ces derniers mois, je m’étais pourtant laissé séduire par la lecture de la présentation d’Alec (récit autobiographique). Dans le présent ouvrage, point d’austérité si ce n’est celle induite par le « héros ». Je constate avec plaisir que la couleur soulage et rend plus lisible le graphisme de Campbell. Quoi de mieux qu’une explication en images :

PictoOKUn personnage cynique, parfois désabusé et aigri est au cœur de ce récit. Le courant passe pourtant et malgré son côté austère, il est agréable de pouvoir découvrir confortablement ce personnage dont le passe-temps favori est l’observation des individus qu’il croise de façon plus ou moins formalisée et dont il se plait à interpréter postures corporelles, accoutrements ou manière de s’exprimer. Là, c’est lui que l’on décortique de manière aussi attentive qu’il analyse les autres… et c’est fort agréable.

Les chroniques : L’accoudoir (« Une réflexion lucide sur l’âge, le sexe et la création artistique, transpercée d’ironie »), CoinBD, BLDD.

Je remercie les équipes de Libfly et de Ça et Là pour ce partenariat.

Extraits :

« Le Secret, son scénario de 1978 récompensé par un prix, était en grande partie inspiré par son frère aîné, handicapé mental. Et depuis sa diffusion à la télévision, le dramaturge est persona non grata. Le dramaturge regrette de n’avoir plus de famille. Mais il ne laisse jamais un bon matériau se perdre » (Le dramaturge).

« De la même façon, le Dramaturge ressent un soulagement presque pervers chaque fois qu’il apprend qu’un vieil ami a un cancer de la prostate. Car, raisonne-t-il, une telle nouvelle réduit statistiquement le risque qu’il soit lui-même affecté de la sorte » (Le Dramaturge).

Le Dramaturge

Challenge Petit Bac
Catégorie Métier/Fonction

One Shot

Éditeur : Ça et Là

Dessinateur : Eddie CAMPBELL

Scénariste : Daren WHITE

Dépôt légal : juin 2012

ISBN : 978-2-916207-73-5

Bulles bulles bulles…

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Le Dramaturge – White – Campbell © Ça et Là – 2012

Des Astres, De l’Amour (Kami & Vidal)

Des astres, de l'amour
Kami – Vidal © La Boîte à bulles – 2012

Ce recueil contient 12 nouvelles sur les thèmes de l’amour et de la sexualité. Un préambule totalement muet introduit en 7 pages les différents personnages principaux que nous rencontrerons par la suite.

Le regard sera tour à tour amusé, inquisiteur, rêveur… Nous voyageons dans cet album au gré des fantasmes et des signes du zodiaque de ses personnages.

Si la question des influences zodiacales n’est pas utilisée ici de manière probante en revanche, celle des sentiments montre un large panel des possibles. Kami met en scène des tranches de vie anodines et instrumentalise le sexe qui devient le nœud autour duquel s’articule les relations humaines. Comme souvent dans les recueils de nouvelles, on peut soulever la qualité inégale des histoires. Certaines sont pertinentes alors que d’autres sont dépourvues d’originalité. On y croisera également des personnages un peu trop caricaturaux, comme l’homosexuel ou la nymphomane. Pour le reste, on se penchera sur des parties de jambes en l’air à trois, des préliminaires amoureux ritualisés, des adultères… Des Astres, De l’Amour est une belle compilation de voyages amoureux. On explore les différentes facettes du désir, un univers à la fois pétillant et convenu.

Coté graphique, je n’ai pas aimé les dessins de Virginie Vidal. On y perçoit les sentiments parce que certaines situations nous sont familières, on devine le désir plus qu’on ne l’y ressent. Je trouve cela dommage que l’auteure n’ait pas joué, dans son dessin, avec la sensualité de ses personnages. De fait, le lecteur n’est pas ému et se laisse porter par le côté humoristique qui se dégage des visuels.

Une lecture divertissante et légère. Ce qui m’a plu, ce sont les questions ouvertes adressées aux lecteurs. Présentes en fin de chapitres, elles délaissent le côté humoristique des scénettes pour interpeller quelque chose de plus personnel. Une manière de confronter les regards… Selon vous, « Peut-on aimer sans enchaîner ? »

Des Astres, De l’Amour

One Shot

Éditeur : La Boîte à bulles

Collection : Champ livre

Dessinateur : Virginie VIDAL

Scénariste : KAMI

Dépôt légal : janvier 2012

ISBN : 978-2-84953-133-4

Bulles bulles bulles…

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Des Astres, De l’Amour – Kami – Vidal © La Boîte à bulles – 2012

Ursula vers l’amour et au-delà (Bernard)

Ursula
Bernard © Guy Delcourt Productions – 2011

Connaissez-vous Jeanne Picquigny, une aventurière au caractère bien trempé partie à la recherche de son père en Afrique ? Et connaissez-vous Lily Love Peacock, petite-fille de Jeanne qui a hérité du caractère et de la beauté de sa grand-mère ? Si c’est le cas et que vous aimez ce genre de femmes, alors je pense que vous apprécierez Ursula.

Ursula ? C’est une jeune fille borderline, une femme-enfant. Elle doit certainement sa débauche à son lourd passé affectif : adoptée à l’âge de 8 ans par un couple d’exploitants viticoles français, Ursula est née en Pologne. Très tôt, ses parents biologiques se montrent incapables d’éduquer leur fille. Sa mère est alcoolique, son père est un délinquant qui passe la majeure partie de son temps en prison. Sa tante la confie donc à un orphelinat gérée par des Sœurs qui conçoivent l’éducation à coups de trique. Très tôt, l’enfant apprend à ne plus croire aux miracles et lorsque ce couple français décide de l’adopter, Ursula croît vivre un conte de fées. Avec eux, elle sera à l’abri du besoin.

Les années passent. Ursula a depuis longtemps appris à accepter le fantôme du fils de ses parents adoptifs décédé dans un accident de voiture. L’adolescence arrive. Ursula raffole des nuits festives et des hommes peu fréquentables. C’est à ce moment-là que son père adoptif décède. Exaspérée par les conflits perpétuels avec sa mère, Ursula décide de prendre son indépendance. Dès lors, ses seules limites sont celles qu’elle se fixe elle-même et les choix de la jeune fille ne sont pas forcément les plus pertinents. D’une amourette à l’autre, Ursula va forger sa personnalité autour de cette vie nocturne jusqu’à en faire son métier : barmaid puis stripteaseuse, elle n’hésitera pas à vendre son corps pour arrondir les fins de mois.

« Danser et baiser : les deux choses que je sais faire le mieux… Si j’arrête de danser, je meurs ».

A la lecture des premières pages de l’album, on se dit rapidement qu’on est face à un personnage rongé par la folie. Mais ce n’est pas si simple et Fred Bernard va tout mettre en œuvre pour nous démontrer le contraire du moins, pour permettre au lecteur de tirer des conclusions moins hâtives. Car les apparences sont souvent trompeuses et pour prétendre connaître Ursula, il faut percer l’épaisse carapace derrière laquelle elle s’est réfugiée.

Ursula s’effeuille et se dévoile lentement tout au long de l’album. Fille facile ? Nymphomane ? Jeune femme effrayée à l’idée d’être seule et qui, naïve, pense trouver le réconfort salvateur chez ses partenaires ? Une nouvelle fois, Fred Bernard m’étonne. La facilité avec laquelle il développe ses personnages féminins est déroutante. Il parvient à percer leurs secrets, à décrire avec justesse leurs émotions, à y voir clair dans leurs esprits embués, à les rendre aussi vraies que nature. Ainsi, Jeanne, Lily, Ursula et Cléo peut-être (mais je n’ai pas encore lu cet album) ne se contentent pas d’animer quelques pages d’un album ; elles s’ancrent dans nos esprits. Si je ne suis pas allée jusqu’à m’identifier, je me suis pourtant imaginée en train de côtoyer ces amies si extravagantes. Et comme ses prédécesseures (Jeanne, Lily), Ursula témoigne d’un caractère affirmé. L’auteur a fouillé son parcours et le rend crédible.

Dans cet album plus que dans les précédents, l’auteur a veillé à l’aspect psychologique de son personnage. Il se développe ici autour de la question de la sexualité. Mais Ursula est un personnage à deux visages, une ambiguïté que l’auteur est parfaitement parvenu à faire coexister. D’un côté, Ursula angélique et fragile qui porte tourne la tête vers son passé pour comprendre qui elle est. D’un autre, Ursula dévergondée, dépendante au sexe et aux substances qui annihilent toute pudeur. Qu’elle soit lucide ou défoncée, elle est « cash » avec elle-même comme avec les autres. Cette franchise la sauve en quelque sorte mais la folie la guette. Tout au long de l’album, elle se met à nu au sens propre comme au sens figuré. Nymphomane ? Salope ? Nigaude ? Cinglée ? Suicidaire ? Inconsciente ? Le doute subsistera pendant toute la lecture et je pense que chaque lecteur en tirera sa propre conclusion. Mais Fred Bernard ne brosse pas le portrait d’une femme immorale. Il rend son récit intriguant, suscite de l’empathie chez le lecteur qui découvre un personnage qui préfère la présence rassurante de ses compagnons canins plutôt que celle imprévisible de ses pairs humains. Avec beaucoup d’humour, il donne vie à une jeune femme qui retient l’attention et, au passage, nous jette à la volée quelques réflexions pas piquées des hannetons :

« Remarque, leurs femmes sont aussi à plaindre. Paraît qu’un tiers des mecs ont des problèmes d’érection, un tiers d’éjaculation précoce, un tiers d’hémorroïdes… Si c’est pas le même tiers qui morfle de tout, ça fait pas beaucoup de gars en bon état… ».

Enfin, un mot sur la qualité du traitement graphique de cet album qui m’a sauté à la gueule. Maîtrisé est le premier terme qui me vient à l’esprit. J’ai apprécié à quel point Fred Bernard crée ses codes graphiques pour servir et rythmer le récit. Les résultat : un album unique très imprégné de la marque de fabrique bernardesque. Les pages s’agencent en fonction des humeurs de la jeune femme. Réalisées à l’aquarelle et au crayon de couleur, les illustrations mettent en valeur les longues tirades métaphysiques du personnage, les enjolivent et leur donnent un côté mélancolique qui fait la force de l’album. A d’autres moments, le dessin est comme en ébullition, nerveux et délirant. Il ondule, s’amuse avec l’héroïne. L’auteur a créé une variété de constructions visuelles permettant de nous faire ressentir différentes ambiances. Pleine page, deux bandes de deux cases ou succession frénétique de 15 vignettes par page… la rythmique changeante des visuels donne un côté pétillant à l’univers de la jeune femme.

PictoOKPictoOKAvec plaisir, j’ai retrouvé le regard rieur et attentionné de Fred Bernard sur la féminité. De nouveau (voir les barionnettes de Lily Love Peacock par exemple), l’auteur varie les stratagèmes narratifs pour préciser les intonations des dialogues.

Superbe album qui, je pense, ravira les amateurs de Fred Bernard. Ils retrouveront en Ursula certaines caractéristiques des autres héroïnes de l’auteur : sensualité, force de caractère, personnalité en devenir, humour… Sautez-le pas et acceptez cette nouvelle muse et ses étonnantes couleurs car elle est charmeuse.

Si vous aimez Fred Bernard, faites-le savoir sur sa Page Facebook.

L’avis d’OliV (que je remercie pour la découverte), celui de Catherine, Zaelle et PlanèteBD.

Je partage cette lecture avec Mango et les participants aux

MangoExtraits :

« La religion ça peut-être un soutien, mais un boulet au pied aussi » (Ursula vers l’avenir et au-delà).

« – Et c’est quoi les symptômes de ta mélancolie hypocondriaque ?

– Eh bien… L’absence d’amour me rend malheureux, mais l’amour me rend malade. Et plus l’amour est fort, plu je suis malade. Et je suis tellement mal quand je suis malade que j’apprécie presque d’être malheureux » (Ursula vers l’avenir et au-delà).

«  Plein de femmes adorent les serial killers. Elles achètent leurs livres. Elles leur écrivent en prison et tout et tout. Elles, c’est des malades. Moi, j’attire les emmerdes. C’est différent. C’est dans ma nature (Ursula vers l’avenir et au-delà).

« On ne choisit pas le lieu, ni l’époque, ni comment fonctionne le monde, mais on peut encore choisir la façon d’y vivre non ? (Ursula vers l’avenir et au-delà).

« Pour une fille de 20 ans, une femme de 30 ans est une vieille. Pour une fille de 30 ans, une fille de 40 ans est une vieille. Mais pour une femme de 40 ans, une femme de 50 ans est beaucoup plus inquiétante… Car cette femme-là, c’est ELLE demain. Elle le sait enfin ! » (Ursula vers l’avenir et au-delà).

Ursula vers l’amour et au-delà

Challenge Petit Bac
Catégorie Prénom

Éditeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur / Scénariste : Fred BERNARD

Dépôt légal : aout 2011

ISBN : 978-2-7560-2425-7

Bulles bulles bulles…

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Ursula – Bernard © Guy Delcourt Productions – 2011