Wilderness (Ozanam & Bandini)

Ozanam – Bandini © Soleil Productions – 2020

Abel est en pleine forêt. Il marche en compagnie de son chien. Il part vers sa nouvelle vie. Celle d’avant est cassée. La Guerre de Sécession lui a volé sa femme et sa fille. Depuis sa démobilisation, il vit seul, loin des autres hommes. Mais sa situation, ses souvenirs qui le hantent, ces murs qui lui rappellent sans cesse les jours heureux, tout cela, Abel veut le laisser loin derrière lui maintenant. Il fuit. Il fuit se fuit. Il est devenu l’ombre de lui-même.

Alors il a rassemblé de maigres affaires, sifflé son chien qui lui a emboîté le pas. Et ils sont partis tous deux vers l’Est. C’est pendant ce voyage qu’il se fait agresser par deux hommes qui le détroussent, le tabassent et le laissent pour mort. Ils l’amputent même de son chien. Abel décide de partir à leur recherche, fermement décidé à retrouver son fidèle compagnon.

La préface de Lance Weller, auteur du roman dont cet album est l’adaptation, s’attarde sur l’attachement réel de Lance Weller avec le monde des comics. Enfant, il s’émerveillait devant les histoires de Stan Lee, se fascinait du riche et mystérieux personnages qu’est Batman. Toute sa vie, un fil l’a lié à ce medium, bien avant qu’il commence à écrire ses romans. Alors oui, voir son « Wilderness » adapté en bande dessinée a bien plus de sens pour lui que cela pourrait en avoir pour un autre romancier. C’est comme un aboutissement… une boucle qui se boucle.

Wilderness… Région sauvage…

Nous voilà propulsées en 1899, quelques décennies après la Guerre de Sécession. Propulsés dans des paysages sauvages que l’homme n’a pas encore domptés. Le dessin de Bandini matérialise toute la majestuosité et la rage de ces lieux, l’ambiance silencieuse de cet homme solitaire qui ne tolère que la présence rassurante de son chien à ses côtés.

Les images du passé surissent sans prévenir, tordant son cœur de douleur, de peur, de rage. Le passé nu, en noir et blanc. Brut. Un passé rempli des traumatismes de la guerre, de ses violences sourdes qui transforment un homme à jamais, malgré lui. Un passé de bruit, de maux que les mots ne suffisent pas à contenir. Et bien avant lui, un passé de quiétude, de joies, de bonheur simple bercé par les sons quotidiens d’une famille. Tout a explosé et depuis, le présent dont les couleurs vives sont presque indécentes, pleines d’une force et d’une vivacité qu’il n’est plus prêt à donner. Il s’est ratatiné autour des activités vitales : chasser, récolter, couper du bois. Et son chien pour seul ami.

Je ne sais pas dire si l’adaptation d’Antoine Ozanam est fidèle ou non au récit d’origine. Et pour cause, je n’ai pas lu le roman de Lance Weller. Par contre, je sais dire que son rythme, la manière dont le scénariste joue avec les silences, la rage et la colère du personnage, le rythme narratif et la manière dont les flash-backs viennent le ponctuer… le malmener… Je sais que tout cela m’a plu et pris aux tripes. Les silences ont des sont multiples dans ce récit. Tour à tour oppressants ou apaisants. Tout comme ces grands espaces à perte de vue qui symbolisent tantôt l’ampleur de la solitude qui torture le personnage, tantôt la quiétude qui le remplit… une force tranquille qui est parvenue à s’accommoder de ses vieux démons.

Le voyage que le vieil homme entreprend pour retrouver son chien se révèle être une catharsis. En toile de fond, les guerres intestines qui ont déchirés les peuples d’Amérique.

Wilderness (récit complet)

Adapté du roman de Lance WELLER

Editeur : Soleil

Dessinateur : BANDINI / Scénariste : Antoine OZANAM

Dépôt légal : août 2020 / 152 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2-302-07264-0

Jeannot (Clément & Maurel)

Clément – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2020

Il s’appelle Jeannot. La soixantaine bien tassée. Ancien jardinier. Le fil rouge de sa vie, c’est le soin (très) méticuleux qu’il a mis toute sa vie à s’occuper des plantes. Mais…

Sa vie a déjà basculé une fois. Il avait la quarantaine quand les tourments de la vie les poussent, sa femme et lui, au divorce. Un divorce qui l’affecte profondément. Et soudainement, suite à cette bourrasque qui a emporté sa vie d’avant, Jeannot s’est mis à entendre ce que disent les plantes. Cela pourrait être vu comme une bénédiction pour un jardinier… mais Jeannot le vit comme une malédiction.

 « … car si vous pouviez entendre parler les plantes, comme moi… vous constateriez que la plupart sont bêtes comme leurs racines. »

Cette aigreur qu’il ressent depuis des années l’a changé en vieux ronchon. Des années qu’il ressasse cette colère et presque rien ne l’apaise. Jusqu’à sa rencontre avec Josette… vous savez cette Josette que Merlin a affectueusement surnommée « Chaussette » !

Oh quel régal de pouvoir savourer cette pépite d’album jeunesse ! C’est une courte parenthèse (quarante pages, ça se lit rudement vite !) mais le résultat est beau. C’est aussi l’occasion de découvrir le premier titre de ce duo formé par Loïc Clément et Carole Maurel… un peu surprenante parenthèse car j’étais très habituée aux collaborations que le scénariste a eues avec Anne Montel avec notamment à leur actif Chaussette, Les Jours sucrés ou plus récemment Miss Charity (que j’ai lu mais non chroniqué).

Alors forcément, je n’ai pas fait le lien de suite avec « Chaussette » (paru en avril 2017 et qui fut pour moi un énooormissime coup de cœur). Je n’ai pas fait le lien parce que Josette n’y est pas le personnage principal… Puis je n’y étais pas préparée… Puis elle arrive dans un second temps, lorsqu’on se repère un peu dans le quotidien de Jeannot et que j’étais déjà là à rire sous cape en observant ce vieux bougon… Puis enfin [c’est le dernier] je n’ai pas fait le lien de suite parce que l’histoire de Jeannot est différente. Cerise sur le gâteau : il n’est pas nécessaire d’avoir lu « Chaussette » avant pour s’immiscer dans l’univers et s’y sentir bien.

« Jeannot » est un album plus mature que « Chaussette » . C’est du moins comme cela que je l’ai perçu. J’ai trouvé que le personnage principal avait une personnalité plus affirmée. Son grain de folie s’impose bien plus que celui de Josette. Cela tient aussi à la façon dont on entre dans sa vie : de plein-pied [pour l’histoire de Josette, c’était une drôle de filature que réalisait un enfant… forcément un récit plus onirique, un peu naïf]. La réelle différence tient au travail de Carole Maurel. On passe ainsi du crayonné printanier qui collait parfaitement avec le personnage féminin à un dessin plus épais, plus automnal dans ses teintes. Il se marie très bien à la personnalité de Jeannot.

Un drôle d’album qui nous amène sans crier gare sur un sujet douloureux. Support intermédiaire idéal pour parler de la question du deuil avec un jeune lecteur.

Jeannot (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les contes des cœurs perdus

Dessinateur : Carole MAUREL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : juin 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1965-7

Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4

Dans la forêt (Lomig)

Il y a une poignée de jours, j’ai lu le roman de Jean Hegland. Pendant une trentaine de pages, j’ai hésité à poursuivre cette lecture ; je n’étais pas certaine d’avoir envie de me frotter à la question du confinement par le biais d’un roman… Puis forcément, même en trente pages, on glane des informations qui pique notre curiosité. Alors on tâtonne… puis on se questionne sur la raison réelle de leur isolement forcé : épidémie ? catastrophe naturelle ? guerre mondiale ? … Des indices sont livrés mais rien d’assez explicite pour se faire une idée précise de l’événement qui a provoqué ce basculement. Trente pages, c’est à la fois peu… mais largement suffisant pour se laisser emporter par un récit quand la plume d’un auteur nous séduit.

Lomig © Sarbacane – 2019

« Dans la forêt » est le quotidien, de deux sœurs, raconté par l’une d’entre elle : Nell. Elles sont orphelines ; leur mère est décédée d’un cancer et quelques mois après, leur père rend son dernier souffle suite à un stupide accident.

Avant ces drames, la vie avait déjà commencé à changer. Plus d’électricité, plus d’accès aux modes de communication modernes, plus d’essence pour se déplacer et quand bien même pour aller où ? Les magasins sont fermés, il n’est plus possible de s’y approvisionner. Les gens se sont adaptés, pensant initialement que la situation était temporaire… puis ils ont fui pour on se sait où. Ceux qui sont restés sont méfiants. Instinctivement, ils se protègent. Une ambiance de fin du monde plane. Les gens se sont armés et se sont barricadés.

Dans ce contexte social agité, deux sœurs sont amenées à se confiner dans leur maison loin de tout, au cœur de la forêt. Nell et Eva. Elles ont 17 et 18 ans, elles avaient des rêves plein la tête. L’une allait entrer à Harvard, l’autre allait devenir danseuse professionnelle, une brillante carrière s’ouvrait à elle. Mais la vie s’est arrêtée.

Nell et Eva apprennent à survivre dans leur nid : une maison en bois construite par leur père et située à une bonne demi-heure de la première petite ville. Elles ont toujours vécu là. Quand la civilisation a commencé à péricliter, elles n’ont pas vu la différence. Au début du moins. Puis elles ont compris que « la vie d’avant » avait définitivement plié bagages. Il leur restent les souvenirs d’une enfance heureuse avec leurs parents. Elles faisaient classe à la maison. Sitôt qu’elles en avaient terminées avec les apprentissages journaliers, elles filaient dans la forêt, leur terrain de jeu privilégié. Elles se réfugiaient au creux de l’immense souche creuse d’un séquoia et se prenaient pour des aventurières contraintes de s’adapter à la forêt pour survivre. Elles étaient loin, très loin d’imaginer que dix années plus tard, leurs jeux imaginaires deviendraient leur réalité.

J’ai beaucoup aimé le roman de Jean Hegland. L’adaptation qu’en fait Lomig est assez réussie. Il a su attraper l’ambiance de l’œuvre originale et l’injecter dans cet album. Cependant, je me suis rendu compte que le fait d’avoir lu le roman avant de lire son adaptation m’a permis de mieux me repérer dans la lecture de la bande-dessinée. Certes, ce noir et blanc doux et léché de l’auteur est le fil conducteur parfait entre le présent des deux sœurs et leur passé qui surgit à la moindre occasion. Cependant, sans marqueurs de temps explicites pour rythmer le scénario, il faut se fier à la physionomie des personnages. Tantôt fillettes tantôt adolescentes, il est facile de se situer entre l’enfance et la période actuelle. C’est moins le cas quand il est question du passé proche des deux filles : celui où leur père était encore vivant ; dans ce cas, il faut attendre que ce paternel fasse son apparition pour comprendre que le récit est ancré à cette période. Lorsqu’on a lu le roman préalablement, on est tout à fait au clair avec la chronologie des événements. Mais qu’en est-il pour un lecteur qui découvre cet univers avec cette adaptation ? Doit-il revenir en arrière pour reprendre la lecture pour effectuer quelques ajustements ? Je me suis posé ces questions à plusieurs reprises. Des fonds de pages plus sombres, des contours de cases spécifiques à chaque période… il y aurait peut-être eu moyen de guider visuellement le lecteur dans ces transitions sans pour autant alourdir le scénario.

Hormis ce petit « couac » dans l’ambiance graphique, on entre très vite dans le quotidien de ces deux sœurs. Brusquées par la vie et extraites violemment de leur bulle familiale, elles nous intriguent. Lomig parvient également à maintenir une tension sourde qui tient en une question : qui, de l’homme ou de la nature, est le plus grand prédateur pour ces jeunes femmes ? A côté de cela, il joue avec les contradictions spatiales dues à cet huis clos qui se joue à ciel ouvert. Coupées de tout, coupées des autres, les personnages ne peuvent compter que sur leurs seules ressources physiques et psychiques. Elles tiennent leur survie à bout de bras. De leur volonté dépendra leur avenir. Survivre, c’est savoir se garantir l’accès aux ressources de première nécessité. Dans une société occidentale comme la nôtre, si la place de chacun dans la famille est garantie, cette sécurité est de la responsabilité des parents. En étant projetées dans la vie comme elles le sont, elles sont contraintes de quitter à contre cœur le statut adolescent ; exit l’opposition à l’autorité parentale, elles sont devenues leurs propres parents. Pas de sentiment d’oppression ici pourtant. En offrant des vues magnifiques sur ce paysage forestier dans lequel le regard se perd, le lecteur trouve sans cesse l’occasion de reprendre une grande bouffée d’air, une respiration nécessaire dans ce récit.

La force de vie qui bat au cœur de ces jeunes femmes porte entièrement la narration. Les illustrations somptueuses de Lomig leur prêtent main forte. Une fiction post-apocalyptique de toute beauté, une quête initiatique atypique absolument fascinante.

Dans la forêt (récit complet)

Editeur : Sarbacane

Dessinateur & Scénariste : LOMIG

Adapté du roman de Jean Hegland

Dépôt légal : août 2019 / 156 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-37731-198-9

La Délicatesse (Bonin)

Lorsqu’on arrive dans cet univers, c’est pour faire la connaissance de Nathalie. Une jeune fille sans histoires, qui aime rire, qui aime lire plus que de raison. Elle s’est pourtant tournée vers des études en économie. Etudiante est une studieuse, Nathalie est une jeune fille discrète.

Bonin © Futuropolis – 2016

Un jour, alors qu’elle marche dans la rue, François l’aborde. Il a osé faire le premier pas. Il faut dire qu’elle est si belle… il a pris son courage à deux mains, préférant se ridiculiser plutôt que de la laisser disparaître au premier coin de rue. Une rencontre anodine, comme tant d’autres. Une rencontre fortuite. Très vite, ils remarquent l’évidence. Ce déclic. Entre eux, il y a cette facilité à entrer en relation. Un réel plaisir à être ensemble, à partager un café, une balade, une opinion. Il y a cette évidence à accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Les mois filent, ils s’installent ensemble, ils s’aiment. Se marient. Leurs carrières professionnelles sont prometteuses. Chaque soir, en rentrant du travail, ils ont ce plaisir partagé de se retrouver dans leur bulle, faisant abstraction du reste, retrouvant sans heurts la voix de l’autre et se réchauffant à sa présence.

Leur premier face-à-face imprévu les a amenés à passer plusieurs années ensembles. Le tableau parfait du bonheur, la vie leur sourit…

… et c’est l’accident. François est percuté par un véhicule et tombe dans le coma. Son pronostic vital est engagé. Il meurt quelques jours plus tard. La vie de Nathalie bascule.

« François était mort depuis trois mois. Trois mois, c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. »

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu l’impression qu’on me lisait une histoire à voix haute. Et cette impression de profiter d’un instant privilégié avec l’auteur m’a notamment permis de m’installer très vite dans ce récit. Le débit de paroles est posé, lent. Cyril Bonin prend le temps de marquer des pauses, de faire des respirations. Par moments, le temps se suspend et le scénario s’arrête longuement sur une scène… petite parenthèse dans la vie chahutée du personnage principal. Durant ces instants, la voix-off de l’auteur s’efface et laisse la place aux dialogues où l’humour et les belles rencontres viennent panser sa solitude.

Une vie qui saute de surprises en évidences, sujette en grande partie par la routine à partir du moment où elle devient veuve. Dès lors, l’héroïne est en latence et se consacre exclusivement à son travail. La vie la chamboule, elle la blesse. Elle l’emmène de force sur des montagnes russes émotionnelles amenant cette femme à traverser sa vie comme un fantôme. Par petites touches, elle renaîtra doucement à la vie et éloignera peu à peu cette tristesse qui lui colle à l’âme.

« C’est drôle… On ne sait jamais ce que vous allez dire. C’est comme si les mots étaient des boules de Loto dans votre cerveau et qu’ils sortaient au hasard. »

Délicat. C’est vraiment le mot qui définit cet album. Une beauté, en toute simplicité. Les douces couleurs des illustrations réchauffent cet univers et lui donnent un petit gout sucré-salé très plaisant.  

La Délicatesse (récit complet)

Adapté du roman de David Foenkinos

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Cyril BONIN

Dépôt légal : novembre 2016 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1430-0

Tes yeux ont vu (Dubois)

© Jérôme Dubois / Cornélius 2017

Il faut emprunter l’autoroute puis rouler un bon moment sur les petites routes sinueuses en rase campagne, traverser encore une forêt avant de pouvoir emprunter le sentier qui mène à cette grosse demeure. C’est dans cet endroit reculé qu’il vit, hôte permanent du Professeur Loew, une femme aussi belle que mystérieuse.

La première fois qu’il s’est réveillé dans cette grande maison, il était recouvert de bandelettes de la tête aux pieds, le faisant ressembler à une momie… un être sorti d’un autre espace-temps.

Il ne sait rien du lieu où il se trouve. Tout lui est inconnu, à commencer par cette pièce qu’il découvre. Un lit, une chaise et un petit miroir posé sur une table dans lequel il s’observe pour la première fois. Qui est-il ? Il en est là se sa propre découverte lorsque le Professeur Loew entre dans sa pièce. Du premier échange avec elle, il apprend qu’il s’appelle Emet et qu’il a entièrement été créé par cette femme il y a six semaines de cela.

Curieux album que voilà. Un peu OVNI… légèrement surréaliste. J’ai observé ce récit étrange d’une drôle de manière. A la fois intriguée et sur mes gardes. Dans un mouvement contraire permanent, lectrice passive alors que je ressentais un furieux désir de détenir les clés de cet univers et d’en connaître son dénouement.

Tes yeux ont vu © Jérôme Dubois / Cornélius 2017

J’ai observé les interactions qui se tissaient entre cette femme scientifique et sa créature pacifique. La fascination qu’elle pouvait avoir face à son golem qui s’éveille au monde. Il a besoin d’affection et il se place naturellement sous sa protection, comme un enfant se nicherait dans les bras de sa mère. Il est gourmand de découvrir le monde dans lequel il a été créé. Sa soif d’apprendre à vivre, d’apprendre le monde, est grande. Il a cette spontanéité naturelle, dépourvue d’appréhension, de méfiance et débordante d’amour. Le danger est un concept absent de son mécanisme de pensée. Il est naïf et plus humain que les humains. Face à lui, il y a cette femme qui semble incapable d’aimer. Son esprit méthodique ne lui permet pas d’être empathique. Son esprit scientifique contrôle ses sentiments. Son regard critique la pousse à rester en retrait de cette relation qui se tisse entre eux. Certes, elle est bienveillante… mais elle se livre du bout des lèvres ; elle semble s’interdire toute forme d’attachement. Se protège-t-elle ? Pourtant, sa vie solitaire semble si vide…

Tous deux forment un duo magnétique. La créatrice et sa chose ont des personnalités opposées, ils sont les deux compléments d’un tout, comme les pôles foncièrement différents d’un aimant.

Jérôme Dubois a su parfaitement trouver le « La » de son intrigue, le « La » de son huis clos, le « La » qui nous emporte dans ce récit sépulcral.

Chaud, froid.

Rouge, bleu.

La chaleur qui se dégage de la créature et le regard gourmand qu’il pose sur la vie et sur le monde qui l’entoure contrastent avec la froideur de la femme. Le rouge de la peau du golem est la seule touche chaude que l’on trouvera dans l’album, le point de lumière qui parvient à ébranler un peu tout ce bleu mélancolique qui envahit les planches.   

Alors toi qui me lis, je ne sais pas si tes yeux ont vu cet album. Je ne sais pas si l’étrange ambiance graphique qui se dégage du visuel de couverture a attiré ton regard et t’a fait te demander ce qui pouvait se jouer là. Si tu as eu envie de savoir quelle expérience d’art séquentiel avait été menée. Bleu électrique, bleu nuit, rouge et blanc, voilà les quatre couleurs qui t’accompagneront dans la lecture… de bout en bout. Le visuel de couverture ne te ment pas. Il te donne un aperçu de ce que tu retrouveras à l’intérieur de l’ouvrage. Il te dit quelles seront les teintes qui accompagneront ta lecture, qui guideront tes émotions, qui te placeront dans ce troublant mouvement d’attraction-répulsion. Je serais curieuse de savoir si toi aussi tu as été touché par Emet et si tu as été sensible à cet être humanoïde troublant, fragile. Tu me diras ?

Tes yeux ont vu (récit complet)

Editeur : Cornélius / Collection : Pierre

Dessinateur & Scénariste : Jérôme DUBOIS

Dépôt légal : septembre 2017 / 168 pages / 21,50 euros

ISBN : 978-2-36081-141-0