Mécanique Céleste (Merwan)

Il y a des albums comme ça, que j’avais repérés… qu’on m’a conseillé mais au fond de moi, je savais très bien qu’il me serait difficile de trouver le temps de les lire…

Puis soudain, nos vies folles sont bousculées. Ce quotidien où habituellement tout se presse, se bouscule, où on se fait happer… soudain… Jupiter imposa le confinement…

Principes de Mécanique céleste :

Premier principe : deux forces, composées chacune de sept affidés, s’opposent.

Deuxième principe : les affidés tentent de toucher leurs opposants à l’aide d’un orbe. Les affidés touchés quittent l’enceinte.

Troisième principe : un cycle s’achève quand tous les affidés d’une force ont quitté l’enceinte. La révolution prend fin quand une force remporte deux cycles.

Merwan © Dargaud – 2019

On est en 2068. Le monde tel qu’on le connait aujourd’hui n’existe plus. Le paysage urbain a été recouvert par les eaux, les populations sont parties. Tout est en friches, en ruines. Nous sommes à Pan, lieu que l’on avait coutume d’appeler « la forêt de Fontainebleau ». C’est désormais un lieu sauvage, une forêt revêche, rebelle. Des hordes de pirates y font la loi. Les rares humains des alentours vivent en solitaires. Wallis et Aster quant à eux font équipe. Lui est rêveur, trouillard et constamment plongé dans ses lectures, elle est nerveuse, tête brûlée et sans cesse sur le qui-vive.   

Le cœur névralgique de la communauté humaine est la Cité agricole de Pan. C’est l’Age de bronze ou presque. D’anciens objets de notre ère se marchandent de façon plus ou moins légale. Cette communauté de Pan s’organise de façon archaïque. Elle est mise à mal lorsqu’une délégation de Fortuna fait irruption dans leur vie. L’ambassadeur de Fortuna ne leur laisse que peu d’alternatives : accepter la protection de la République de Fortuna face aux pirates en échange de quoi, ils devront verser un quatre de leurs récoltes de riz… ou défendre leur indépendance par les armes. Acculé, le représentant de Pan demande l’arbitrage par la Mécanique céleste.

« Selon les termes de la Mécanique céleste, vous serez quittes si vous gagnez. Si vous perdez, vous nous reverserez 50% de votre récolte. »

Une équipe de sept joueurs est alors composée. Quatre garçons et trois filles. Wallis et Aster sont de la partie.

Voilà le postulat de départ qui permet de mettre l’histoire sur les rails. Le sport sert ici de métaphore pour parler des luttes de pouvoir et de la domination que peut (chercher à) exercer une nation face à une autre. Fourberie, coups bas, tentative d’intimidation…

Graphiquement, je reconnais que le travail de Merwan sur cet album ne m’attirait pas outre mesure. La veine graphique et ses couleurs légèrement délavées, l’action visiblement au cœur du récit… autant d’éléments qui ne m’auraient certainement pas conduit à mettre l’album dans ma besace pour un achat. Pourtant, cet album m’a été conseillé à deux reprises… alors forcément, ça méritait réflexion.

Si j’ai mis un peu de temps à trouver mon rythme de lecture, force est de constater que ce n’est en rien la faute au duo de personnages principaux. Un grand échalas, intello et pétochard, donne la réplique à une jeune femme impulsive et prosaïque. Le duo se complète à merveille et permet à l’auteur de jouer d’humour avec les interactions de ces deux personnalités qui sont aux antipodes l’une de l’autre. La palette de personnages secondaires est tout aussi haute en couleurs. Dans l’ensemble, ils font tous preuve d’un furieux sens de la répartie et placent quelques succulentes boutades.

La société telle qu’elle est devenue offre également à Merwan une grande liberté. De-ci de-là, des propos titillent notre curiosité puisqu’on comprend bien vite qu’il s’agit effectivement de la France… mais que la France telle que nous la connaissons a vécu un cataclysme. Tout est laissé à l’abandon. La végétation a déjà recouvert une bonne partie des belles demeures de Fontainebleau, des tanks encore confis des cadavres de militaires gisent au milieu d’une ville fantôme. Les causes de ce désastre, nous les apprendrons au fil de la lecture. Et quand on referme l’album, aucune question reste sans réponse.

Le scénario tolère assez peu de temps morts. La lecture est entrainante et malgré les complications que rencontrent nos héros, ils ne perdent jamais leur bonne humeur et se montrent inventifs pour contrer la situation qui n’est jamais à leur avantage. De bout en bout, le sport est utilisé pour dénoncer les stratégies fourbes qui sont utilisées pour qu’une nation prenne l’ascendant sur une autre. C’est ludique, il y a plusieurs degrés de lecture… un bon album.

Une lecture que je partage pour « La BD de la semaine » et que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Mécanique Céleste (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : MERWAN

Dépôt légal : septembre 2019 / 200 pages / 25 euros

ISBN : 978-2205-07818-3

In Waves (Dungo)

« In Waves » . Voilà un album que j’ai repéré très vite après sa sortie grâce à mon libraire. Totalement emballé par sa lecture, il m’a déposé l’ouvrage entre les mains en même temps qu’il me le recommandait chaudement. J’avoue qu’à ce moment-là, j’étais assez dubitative face à cette ambiance graphique… face à ce trait presque effacé, timide, (trop) discret. Mon libraire m’a déjà fait lire des albums improbables vers lesquels je ne me serais pas tournée si ce n’était pas lui que me l’avait conseillé. Le dernier en date : « Mister Miracle » , un comic book mettant en scène un super-héros [en collants] dépressif… mais brillant dans les combats qu’il mène [toujours cette éternelle lutte du bien contre le mal]. Avouez tout de même qu’il n’y a pas pléthore de super-héros [en collants moulants] dans mon petit @Bar à BD… Un super-héros [en collants] qui m’a donc plutôt emballée… il n’y a bien que mon libraire qui soit capable de m’embarquer aussi loin de ma zone de confort. Donc quand il m’a dit que j’allais adorer « In Waves » … forcément… ça méritait réflexion. Pas de bol, c’était au moment de la rentrée littéraire et j’ai botté en touche ; j’avais déjà prévu d’autres achats et, comme tout le monde, j’ai un banquier (f)rigide. Ça m’a chiffonnée [non pas cette question de (f)rigidité bancaire mais le fait de ne pas pouvoir me permettre d’acheter cette chaude recommandation du libraire].

Pendant les semaines qui ont suivi, ça m’a travaillé. En décembre, le banquier avait meilleure mine alors je me suis décidée acheter « In Waves » . Pas de bol, il était en rupture chez l’éditeur ! Qu’à cela ne tienne, le FIBD d’Angoulême se profilait fin janvier 2020, impensable que l’éditeur n’ait pas relancé une parution à cette occasion d’autant que l’album était dans la sélection du FIBD. Évidemment, je suis partie d’Angoulême sans l’album… préférant me laisser porter par de magnifiques trouvailles dans la bulle des Indé.

Puis le mois de février est arrivé. On n’était pas encore à imaginer qu’un confinement se mettrait en place quelques jours plus tard… et tenter de positiver dans ce contexte en y voyant l’opportunité de disposer d’un peu plus de temps pour lire. Voilà donc ce roman graphique.

Dungo © Casterman – 2019

Se poser.

Les occasions de le faire sont multiples.

Parmi ces opportunités plurielles, qui ne s’est jamais assis sur une plage pour regarder la mer béatement, en silence ? Avouez qu’il y a quelque chose de fascinant dans le mouvement des vagues… dans cette petite écume qui se dépose sur le sable… dans les va-et-vient de l’eau. Simplement profiter du spectacle des marées, se laisser bercer par les clapotis de l’eau, la dentelle travaillée par l’écume, le roulis es vagues… Aj Dungo cale son rythme narratif sur le mouvement de l’eau, se laissant – par moments – submerger par ses émotions avant que celles-ci ne se recroqueville pour laisser la place à une forme de sérénité.

 « Les surfeurs ont toujours trouvé refuge dans l’eau. »

Pendant plusieurs années, Aj a vécu une relation forte avec Kristen. Au début, ils se cachaient des parents de sa compagne. Aj lui rendait visite le soir, en catimini, juste pour le plaisir de voler quelques minutes au temps, juste pour le plaisir de s’enlacer et contempler l’immensité étoilée. Ils étaient blottis l’un contre l’autre, dans la chaleur de l’autre, lové dans un recoin de la maison pour ne pas être aperçus. Comme des ados. Kristen était malade et devait suivre des soins assez lourds. C’est peut-être la raison pour laquelle ses parents étaient aussi stricts… restreindre ses sorties pour éviter qu’elle ne s’épuise inutilement. Ils se sont aimés follement. Elle s’est éteinte en 2016 des suites d’un cancer.

Dans ce récit autobiographique, Aj Dungo fouille dans ses souvenirs. Il attrape ses émotions, sa douleur et ses sensations pour les poser sur papier. Que l’histoire d’amour qu’il a partagée avec Kristen ne soit pas oubliée.

 « La lumière des phares a dissous notre étreinte. Ses parents étaient rentrés. Et je me suis retrouvé seul dans le noir. Avec la pluie pour seule compagne. Huit ans plus tard… Kristen m’abandonnerait de la même façon. Précipitamment, sans crier gare. Avec l’eau comme seul réconfort. »

Au travers de ce récit intime, Aj Dungo retrace aussi toute l’histoire du surf, une passion qu’il a partagée avec Kristen. Ces passages didactiques s’immiscent dans le récit et apparaissent dans des tons sépia. Ils apportent au récit une respiration. Des parenthèses qui écartent le pathos, l’atténuent… Une ponctuation dans le témoignage cathartique de l’auteur.

Le reste du temps, le dessin s’habille de bleus-verts aux dégradés divers. Le trait est sobre, il contient très peu de détails. Un sourcil, un sourire, le pli d’une étoffe, un lacet défait, un bouton… rares sont les détails graphiques qui sont apportés pour enrober le récit. Ce qui donne du relief à ce dernier, c’est la sonorité du scénario. La narration n’est qu’une voix-off… un long monologue qui se réchauffe au contact d’un souvenir joyeux ou vacille, nostalgique et bouleversé, lorsqu’il s’arrête sur un moment douloureux. Aj Dungo force parfois la porte de sa mémoire capricieuse, quand il cherche à retrouver la chronologie exacte ou les contours précis d’un instant qui échappe à sa mémoire.

On sent sa tristesse, on sent que l’absence de sa compagne l’affecte. On sent tous ces sentiments qu’il a encore pour elle, qui parfois l’encombrent, qui parfois le bercent… heureux d’avoir vécus ces moments-là au côté de Kristen. L’amour de sa vie est décédée.

« J’ai fini par trouver les mots que je cherchais. « Cela vient par vagues. » C’est une réponse un peu lapidaire mais juste. Le vide est constant. Mais le chagrin du deuil n’a pas de forme propre. Il va et il vient. Il demeure imprévisible. Il naît d’une tempête au loin, au plus profond de l’océan. A l’abri des regards, en faisant gronder les flots. »

Touchant, émouvant, doux, la simplicité du graphisme s’oublie très vite et je e suis finalement laissée porter par ce récit et ses ressacs, ses remous et bercements.

Chroniques à lire : Autist Reading, Moka, A propos de livres.

In Waves (roman graphique)

Editeur : Casterman

Dessinateur & Scénariste : Aj DUNGO

Traduction : Basile BEGUERIE

Dépôt légal : août 2019 / 376 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-203-19239-3

Nos bombes sont douces (Vinclère)

Vinclère © Calicot – 2019

– Billet de Pierre (le fils) –

Nos bombes sont douces est le titre du roman de Frédéric Vinclère. Dans ce livre, on retrouve Joris un jeune adolescent qui mène sa petite vie tranquille après avoir arrêté le lycée pour se concentrer sur sa passion : le foot. Jusqu’au jour où sa vie est bouleversée, par un énième échec au foot et par son oncle qui se met dans la tête de l’enrôler dans son association de jardiniers « Les Poucets ». Joris va-t-il arrêter le foot pour se consacrer à cette association ? Va-t-il réussir sa détection à Rennes ? Va-t-il réussir à conquérir sa bien-aimée Margaux qui le snobe ? Vous le saurez en lisant Nos bombes sont douces de Frédéric Vinclère !

J’ai beaucoup aimé ce livre car il est court, plein de rebondissements et assez accessible. Il parle d’un sujet d’actualité (l’écologie) avec une approche différente (avec le foot) et nous permet de choisir un camp en nous montrant les raisons de chacun sans privilégier un camp et je trouve ça très intéressant.

« On aura au moins filé un coup de main à la nature. Disséminé des graines qui pousseront ailleurs. Planté des légumes qui nous auront nourris. On aura montré aux gens du coin ce qu’il est possible de faire. C’est de la sensibilisation par l’action, et des vocations naîtrons peut-être de là… »

Billet de Framboise (la mère)

Ce court roman ado se dévore ! La langue est crue, vraie et simple, comme dans la vie. Aucune difficulté pour imaginer le décor, pour adhérer à l’intrigue et pour devenir Joris, le suivre durant sa métamorphose (qui, comme tous les grands bouleversements, n’est pas facile). Plein de choses sont abordées dans ce roman : l’amour, l’avenir, la famille, la vie koa, le foot donc, mais aussi les grandes batailles menées, l’engagement et l’écologie. « Autant de bombes qui germent, prêtes à exploser. » J’ai beaucoup aimé ce livre-là qui, je crois, permet vraiment, de penser le monde, de s’y réfléchir, de se poser des questions autres et de s’agrandir (ça marche autant pour les ados que pour les adultes aussi pardi !).

« On croit connaître son monde et se connaître soi-même, mais chaque jour est capable d’une révolution. »

« C’est grave, ce qui t’est arrivé. Mais pas pour ce que tu crois. Pas pour le fric ou la gloire ! La peine, c’est que t’avais mis tout ce qu’il y a en toi, dans cette histoire. T’as embarqué tout ton monde là-dedans. La chute est terrible. Tes parents aussi vont tomber de haut. Mais la vie continue. Faut te relever. Faut te reconstruire. Te trouver de nouvelles, passions, de nouveaux projets. »

Merci aux 68 pour cette très chouette découverte !

Et les mots de Frédéric et des lecteurs sont à retrouver sur le blog des 68. C’est par là :

Nos bombes sont douces, Frédéric Vinclère, Calicot, 2019.

Le Tour de Belgique de Monsieur Iou

Monsieur Iou © Rue de l’Echiquier – 2018

Nom : Monsieur Iou
Nationalité : Belge
Habite à Bruxelles
Métier : Dessinateur
Hobby : le vélo

Partant du constat qu’il connait finalement assez mal son pays, Monsieur Iou décide d’enfourcher son vélo pour découvrir la Belgique.

Il ne s’agit pas d’un voyage en itinérance. Après chaque voyage, je rentre tranquillou à la maison et je repars quand j’en ai envie… ou pas.

Il part à la rencontre d’une quinzaine de destinations. Autant de visites qui vont lui permettre de dépasser l’image d’Epinal qu’il a de ces grandes villes belges.

– Mais mon petit, c’est pas très grand la Belgique. Ça va vite être réglé ton histoire.
– Mais Phil, le but n’est pas d’aller vite. Le but c’est les paysages, les rencontres, l’humain… pas la performance. Je veux participer au folklore, me mélanger aux gens.
– Tu veux te bourrer la gueule en gros…
Complètement. Mais pas du tout ! Y’a plein de choses à voir ! La jungle ardennaise, les cocotiers flamands, le Manhattan de Bruxelles, les Woodstocks de Wallonie, le folklore du carnaval. Tu l’auras compris, il ne s’agit pas vraiment d’un parcours sportif mais plutôt d’un plan biture d’un agenda culturel…

Enfourchant son vélo dès que l’occasion s’en présente, Monsieur Iou nous invite à sillonner les routes de Belgique. Se perdre, retrouver son chemin, suivre les sentiers au bord de l’eau, dévorer les pistes cyclables ou suivre le trajet d’une étape du Tour des Flandres, oublier l’appareil photo et avancer le nez en l’air en profitant de l’instant présent… faire une grande balade, seul ou avec un ami… Avec beaucoup d’humour, Monsieur Iou est parti à l’assaut de sa curiosité et de son envie de mieux connaître son pays. Il s’est armé d’un carnet et de quelques crayons pour croquer ses périples et il a choisi d’utiliser les couleurs du drapeau belge pour colorer son récit.

Intarissable sur tout ce qui a trait au vélo, Monsieur Iou propose ce qui pourrait s’apparenter à des petites « fiches techniques » sur l’univers du cyclisme comme celle pour bien choisir un vélo ou celle dédiée à l’équipement adéquat pour partir en vadrouille. De temps à autre, Eddy Merckx est de la partie ; l’auteur l’admire et adore imaginer qu’il discute avec son idole.

Ce voyage graphique n’est pas un guide touristique mais un carnet de balades. Il nous sensibilise à l’histoire de certains lieux, au folklore local ou à certaines spécialités gastronomiques locales et donne fichtrement envie de partir (re)découvrir le plat pays. Entre anecdotes et témoignage illustré, Monsieur Iou partage son engouement pour le cyclisme et nul besoin d’être un amateur pour trouver du plaisir à lire cet album.

Une lecture que je partage avec les bulleurs du mercredi. Aujourd’hui, « La BD de la semaine » s’est posée chez Stephie.

Le Tour de Belgique de Monsieur Iou

One shot
Editeur : Rue de l’Echiquier & Grand Braquet
Collection : Domaine Bande dessinée
Dessinateur / Scénariste : Monsieur IOU
Dépôt légal : mars 2018
128 pages, 16.90 euros, ISBN : 978-2-37425-099-1
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Le Tour de Belgique de Monsieur Iou – Monsieur Iou © Rue de l’Echiquier – 2018

 

Chroniks Expresss #34

Bande dessinée : Crache trois fois (D. Reviati ; Ed. Ici Même, 2017).
Jeunesse / Ados : Sauveur & Fils, saison 1 (M-A. Murail ; Ed. L’Ecole des Loisirs, 2016), Pépites (A-L. Bondoux ; Ed. Bayard, 2012).
Romans : Le Cœur du Pélican (C. Coulon ; Ed. Points, 2016), Laver les ombres (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2008), Comme un roman (D. Pennac ; Ed. folio, 2013).

 

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Bande dessinée

 

Reviati © Ici Même – 2017

C’est la chronique de Jérôme qui m’a convaincue. J’ai lu cet album en juillet dernier, je voulais lui consacrer une chronique et j’ai laissé filer le temps et, aujourd’hui, je n’ai plus la matière suffisante pour le faire. Pourtant, faire l’impasse sur cette lecture m’est impossible.

Inclusion, exclusion, intégration. Des thèmes forts de l’album qui viennent flirter avec cette peur de l’autre, de l’Etranger, de ses différences. Cette peur qui nous pousse à le rejeter, le haïr parfois. Et puis, quand l’Etranger part, son absence nous met mal. Qu’est-il devenu ? Reviendra-t-il ?

C’est l’histoire d’un village mais avant tout des enfants de ce village. Ils ont grandi ensemble et fait leurs premières expériences. Premier plongeon, première clope, premiers frissons du sentiment amoureux.

Le dessin de Davide Reviati est fragile. Il s’efface presque sur certains détails, comme s’il n’osait pas et laissait notre imagination faire son travail. Comme par pudeur, il laisse les lignes et les contours des visages se deviner. A nous de combler les brèches. Nuages, vent et mouvements sont de la partie. Les gestes fusent ou restent suspendus dans l’air. Ce paysage de campagne est parfois désertique, laissant présager un drame.

C’est l’histoire d’un village italien. Dans ce hameau, des tsiganes ont construit leur campement. Ils y vivent quelques mois puis repartent. Où vont-ils ? Au sein de la communauté tsigane, il y a Loretta. La jeune fille est sauvage, féline. Elle fascine les garçons du village, un mélange de peur et de désir.

Un ouvrage qui mélange légendes urbaines, superstitions et Histoire. L’Histoire des tsiganes, chassés par tous, jamais posés, constamment humiliés, souvent persécutés … comme pendant la Seconde Guerre Mondiale où ils furent parqués dans les camps de concentration, où les allemands les ont torturés, tentés de les briser et de les exterminer. Entre passé et présent, Davide Reviati.

Un récit où se croisent passé et présent, monde imaginaire et monde réel.

Beau. Aussi marquant que son précédent ouvrage : Etat de veille.

Extraits :

« Les copains d’enfance tu ne les choisis pas, ils te tombent dessus et ils entrent en toi comme la fièvre, et ils n’en partent plus même si tu ls chasses à coup de pied au cul » (Crache trois fois).

« Je ne sais pas comment le dire… que le bonheur, on ne l’exhibe pas partout comme une robe neuve. Que, si on ne le contrôle pas, il rend idiot, avant de devenir ennui » (Crache trois fois).

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Jeunesse / Ado

 

Murail © Ecole des Loisirs – 2016

Sauveur Saint-Yves est un thérapeute spécialisé dans la clinique des adolescents « à problème ». Sauveur est veuf, père et débordé. Ses patients empiètent parfois sur la vie privée.

Lazare Saint-Yves est un jeune garçon pétillant de vie, curieux de tout. Son meilleur ami s’appelle Paul ; ensembles, ils iraient au bout du monde. Lazare est fils unique et ce qu’il aime par-dessus tout, c’est écouter aux portes… surtout celle qui donne sur le cabinet de son père. Lazare ne raterait pour rien au monde ces témoignages croustillants mais touchants et qui questionnent beaucoup le petit garçon qu’il est.

Voilà une succulente découverte faite sur les blogs. Les chroniques tentatrices : Jérôme, Noukette, Cuné, Stephie,… et puis il y eu mars 2017 et ce fameux anniversaire des pépites jeunesse organisé par Jérôme et Noukette et voilà « Sauveur & Fils » qui déboule chez moi.

Succulent, drôle, dur, c’est assez rafraîchissant de lire le quotidien de ce psychologue clinicien confronté à des patients. Consultation après consultation, il tente de les aider à sortir de leurs impasses. Divorce, scarification, angoisses, jalousie, pédophilie… les causes sont multiples et, parfois, seul le bon sens peut être invoqué pour résoudre la crise. Marie-Aude Murail nous le décrit plutôt bel homme et doté d’une voix… je donnerais cher pour qu’on me susurre des mots doux à l’oreille avec cette voix-là [mais je me reprends… « Sauveur 1 Fils » est un roman jeunesse].

Les thèmes sont durs mais la romancière les borde très facilement, exposant des faits puis, à l’aide de son personnage principal, revient sur ces notions de façon posée et met des mots sur ces maux. Des sujets sensibles face auxquels ses jeunes lecteurs peuvent être confrontés personnellement ou indirectement. Le fait de les aborder dans cette fiction peut permettre d’en reparler aussi à la maison.

Jolie découverte. Je suis conquise, comme de nombreux lecteurs. Il me tarde de retrouver Sauveur, Lazare, Louise, Paul, Gabin… et de savoir ce que le second tome nous réserve.


Bondoux © Bayard Jeunesse – 2012

« A vingt ans, Bella Rossa est une jeune femme splendide, aux cheveux flamboyants et à la vitalité hors du commun. Pourtant depuis sa naissance, son existence n’est qu’une suite de calamités. Lorsque la guerre arrive jusqu’à Maussad-Vallée, elle décide que le moment est enfin venu de partir à la recherche de la fortune : elle a son idée ! Et tant mieux, si en chemin, elle trouve le bonheur…
Embarquant son père paralysé et sa collection de casseroles, Bella Rossa se met en route vers l’Ouest. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle manquera de mourir par la faute d’une pépite et que l’Ouest lui réserve des rencontres aussi dangereuses que formidables. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’il existe des pépites plus précieuses que celles des chercheurs d’or… » (synopsis éditeur).

Partons donc parcourir ces grands espaces, à la période des pionniers américains et de la ruée vers l’or. Anne-Laure Bondoux propose un roman jeunesse frais et dépaysant, une histoire qui repose sur les épaules solides d’une jeune fille au caractère bien trempé. Ce roman m’avait été conseillé par Stephie il y a quelques années déjà ; si je m’étais empressée de m’offrir l’ouvrage, j’ai mis un peu plus de temps à passer à la lecture.

A ma grande surprise, il se dévore vite ce roman et alterne romance, aventure, suspense et – au passage – nous gratifie de quelques réflexions sur la société de l’époque : l’arrivée du chemin de fer qui facilite l’échange de marchandises et la mobilité des voyageurs, le racisme, le sectarisme, la corruption, l’alcoolisme, le chocs des cultures entre indiens d’Amérique et colons, le couple, la place de la femme dans la société, le « rêve américain » .

Ouvrage généreux, aussi ludique que captivant. Je l’ai déjà mis entre les mains de mon pré-ado qui le dévore (et roule des yeux ronds comme des billes et fait semblant d’être choqué lorsque la romancière s’attarde sur les seins de l’héroïne, « ses maudits seins ! Pourquoi, au lieu de pousser normalement, avaient-ils pris ces proportions ahurissantes ? Il n’y avait pas d’explication. En une seule année, ils étaient passés de la grosseur de deux pommes à celle de deux melons, puis à celle de deux pastèques » .

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Romans

 

Coulon © Points – 2016

Anthime a passé la majeure partie de sa vie à avoir peur.
Il a grandi un peu tordu par ses angoisses, un peu tordu par l’absence de ses parents. Son besoin d’affection et de réassurance, il le trouvait auprès de sa sœur.
Pour se forcer à dépasser ses peurs, il se lançait des défis.
Le plus marquant fut certainement celui qui fit suite à son arrivée dans sa nouvelle maison. C’était encore un jeune garçon quand ses parents ont déménagé et se sont installés en province. Lui et sa sœur les ont suivis, bien sûr, ils étaient encore trop petits pour avoir leur mot à dire. Une fête fut organisée ; de nombreux voisins y étaient invités. Lui ne connaissait personne, à peine quelques enfants qu’il avait aperçu dans le quartier. Une partie de balle au prisonnier fut improvisée alors, pour ne pas rester en marge, il s’est avancé puis a rejoint l’équipe qu’on lui désignait. Puis vint ce moment où, ballon en main, il s’est mis à courir avec tant de vigueur que personne ne fut en mesure de le rattraper. Ce jour-là fut comme une petite victoire pour Anthime.
Quelques mois plus tard, il étonna tout le monde sur un marathon inter-écoles. Dès ce moment, le professeur de sport se met à le considérer d’un autre œil. Anthime intègre le club d’athlétisme. Il a trouvé sa vocation, ce sera la course. Anthime n’a jamais compté les heures nécessaires à son entrainement, ni celles passées à aller ou à revenir d’une compétition, encore moins celles passées à courir. Sa raison de vivre était là. Dans la course. Un accident est venu balayer ses projets ouvrant le temps de la reconstruction et de l’oubli.

Troisième roman de Cécile Coulon que je découvre, troisième plongée dans une écriture totalement fascinante, qui nous prend aux tripes et nous jette dans tout ce que le personnage principal a le plus d’intime, de plus personnel. Hasard ou coïncidence [car j’ai encore des lacunes à combler puisque la romancière a été neuf romans à ce jour], c’est toujours un homme qui est au cœur du récit. Homme fragile, torturé, hanté par ses vieux démons qui ont fait naître en lui des peurs tenaces, certaines allant jusqu’à l’angoisse.

Je n’ai pas fini de parler de Coulon sur ce blog.

Une fois encore, je te remercie Noukette. Sans toi, j’aurais certainement fait l’impasse sur cet auteur.

Liens vers les autres romans de Cécile Coulon sur le blog.

 

Benameur © Actes Sud – 2008

Lea et Romilda. La fille et la mère. La danseuse et la vieille femme. L’inquiète et l’intranquille.

Lea a la trentaine, elle vit loin de chez elle, en ville. Sa respiration, c’est la danse. Depuis peu, elle s’autorise à se laisser aller avec Bruno. C’est la première fois qu’une relation dure, mais elle la sait fragile. Pourtant, les mains de cet homme-là, sa voix et sa présence la rassurent. Elle a trouvé son équilibre même s’il est encore balbutiant. Lea la danseuse, en permanence en équilibre, à la scène comme dans sa vie privée. Elle cherche à combattre son refus de l’Autre, de la vie. Puis, cet appel passé à sa mère. Elle perçoit dans la voit de l’aînée une fatigue, une inquiétude. Alors Lea prend la route malgré l’avis de tempête.

« Est-ce qu’aimer, ce n’est pas vouloir rejoindre, sans relâche ?
(…)
Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.
Et c’est immense »

Un huis-clos, des retrouvailles entre deux femmes. Deux générations, deux vies, deux solitudes. Jeanne Benameur livre un récit poignant d’une rencontre où une mère brise le silence et explique à sa fille ce qu’elle a vécu. Un jour, un homme est entré dans sa vie. Avec lui, elle a fui, elle a quitté la maison familiale comme une voleuse, elle a quitté cette guerre qui ravageait son pays. L’homme lui a promis une vie meilleure loin de l’Italie, lui a fait miroiter le bonheur en France. Pourtant, si le couple a fini par s’installer dans un bourg paumé de la providence française, il y eu toutes ces années de guerre durant lesquelles la jeune fille perdit à jamais son insouciance. Prostitution, violences psychologiques, désillusions. Cette mère se livre avec émotions. Face à elle, sa fille avide de connaître la vérité tout en étant terrorisée par ce qui lui est confié. Mère et fille sont face-à-face, la romancière nous permet de ressentir la force de cet instant rythmé seulement par le vacarme que produit la tempête qui fait rage à l’extérieur de la maison dans laquelle elles se trouvent. Entre passé et présent, les deux femmes se livrent et font face à leurs peurs respectives.

Les autres romans de Jeanne Benameur sur le blog.

 

Pennac © Gallimard – 2013

Prenons un instant pour observer le rapport que nous avons à la lecture. Comment un individu développe-t-il le goût ou le dégoût de la lecture ? Le système scolaire donne les bases nécessaires à la lecture et à l’écriture mais qu’est-ce qui se joue à la maison ? Est-ce que le discours des parents a un impact sur le lien futur que nous aurons chacun avec les livres ? Lecture plaisir ou lecture contrainte. Que va-ton chercher dans les livres et qu’est-ce que l’objet livre représente tout simplement pour chacun ? Tant de question que Daniel Pennac nous invite à nous poser. Il nous amène à nous rappeler ce que lire représentait pour nous étant enfant. Ce plaisir de la lecture du soir que nous avions enfant ou que nous avons, en tant que parent. Le plaisir de lire serait-il une question de transmission ou ne serait-ce qu’une prédisposition que certains individus ont alors que d’autres en sont dépourvus.

La quatrième et dernière partie du roman nous présente les « droits imprescriptibles du lecteur » lus sur de nombreux blogs et repris quantité de fois à différentes occasions :

1/ Le droit de ne pas lire, 2/ Le droit de sauter des pages, 3/ Le droit de ne pas finir un livre, 4/ Le droit de relire, 5/ Le droit de lire n’importe quoi, 6/ Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible), 7/ Le droit de lire n’importe où, 8/ Le droit de grappiller, 9/ Le droit de lire à haute voix, 10/ Le droit de nous taire.

Belle réflexion sur la littérature et sa place dans la société. Belle réflexion sur le plaisir que procure la lecture. Un texte qui remet les pendules à l’heure. Ecrit en 1995 à l’époque ou Daniel Pennac était enseignant, j’ai trouvé ce texte très actuel, c’est à peine s’il a pris la poussière.

Rêve d’Olympe (Kleist)

Kleist © La Boîte à bulles – 2016
Kleist © La Boîte à bulles – 2016

Samia Yusuf Omar n’a que 17 ans lorsqu’elle est sélectionnée pour représenter la Somalie aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Sa spécialité : le sprint. Mais ses conditions de vie médiocres ne lui ont pas permis d’avoir la même qualité d’entraînement que ses adversaires. Si elle se surpasse lors de la compétition olympique, battant son record personnel, elle arrive bonne dernière de la course, sous les cris d’encouragements du public.

De retour dans son pays, elle fait la fierté de sa mère et Samia est décidée à en découdre. Elle souhaite poursuivre son entraînement et décrocher une médaille olympique aux J.O. de Londres en 2012. « Mais s’entraîner décemment est devenu impossible car les fondamentalistes musulmans interdisent aux femmes de pratiquer une quelconque activité sportive. Pour atteindre son rêve de participer aux prochains Jeux en 2012, Samia tente le tout pour le tout : elle se lance dans une périlleuse odyssée pour rejoindre l’Europe. Alors à peine âgée de 20 ans, Samia éprouve le calvaire de l’immigration : la violence des passeurs, les camions surchargés de réfugiés, la faim, la soif, la prison… Jusqu’à sa fin tragique. » (extrait synopsis éditeur).

En 2012, je m’en voulais de ne pas pris le temps de lire son « Castro » (paru chez Casterman). En 2013, profitant de la sortie du « Boxeur » (éditions Casterman), je découvrais le style de Reinhard Kleist, une écriture qui va à l’essentiel, concise au point de ne pas toujours prendre le temps de s’attarder sur une transition et/ou une explication, froide par moments. J’étais amère en refermant cet ouvrage et constatais une nouvelle fois ma difficulté à « entrer » dans les récits d’auteurs allemands (Arne Bellstorf avec « Baby’s in black », Isabel Kreitz avec « L’Espion de Staline », …). Etonnant de voir revenir les mêmes reproches redondants : une description presque chirurgicale des faits, des sentiments trop vite expédiés ne permettant pas d’investir les personnages, nous laissant buter sur des individus mystérieux, un rythme narratif qui me brusque. C’est donc avec quelques réserves que j’ai commencé la lecture de cet album.

Des réticences vite écartées. Tout d’abord, ce documentaire ne nous noie pas sous un flot de résultats d’études sociologiques et de chiffres rébarbatifs. Reinhard Kleist se concentre totalement sur son personnage et le parcours qu’il a emprunté et effectue même quelques détours sur des habitudes du quotidien. Il nous montre Samia Yusuf Omar comme étant une jeune fille humble et déterminée, très respectueuse de l’avis de son entourage, dévouée. L’utilisation de la voix-off permet d’éviter les lourdeurs narratives ; la jeune femme garde la main sur son récit, commente, questionne, anticipe et agit. Le scénario ne se heurte à aucune contrariété ; il aborde point par point les empêchements qui la privent d’exercer son sport comme elle l’entend. Reinhard Kleist décrit un quotidien partagé entre les tâches domestiques, les temps d’entrainement, les interdits posés par les fondamentalistes musulmans, les freins qu’elle rencontre et qui l’empêche de progresser (à commencer par une nourriture qui n’est pas équilibrée).

L’auteur se sert de son héroïne pour décrire la société dans laquelle elle a grandi. Quelques repères pour comprendre la société somalienne sont portés à la connaissance du lecteur, un pays sous-développé qui essuie les conséquences du guerre interne qui n’en finit pas. Dans ce contexte, Samia Yusuf Omar a un exutoire : courir. Passé l’échec des JO de Pékin, elle rêve de pouvoir participer à ceux de Londres. Mais l’étau islamiste se resserre et l’athlète comprend vite qu’elle risque de ne plus pouvoir passer les frontières. Bien que le sujet traité par l’album soit déjà grave, Reinhard Kleist aborde ensuite la question de l’immigration. Le scénariste décrit alors simplement les différentes épreuves que Samia Yusuf Omar devra affronter : le déchirement de quitter les siens, la brusquerie des passeurs, l’angoisse liée à l’attente, les humiliations, les embarcations de fortune…

Cet album rend hommage à une athlète qui a perdu la vie dans un périple insensé. Les risques que Samia Yusuf Omara a accepté de prendre devaient lui permettre – une fois arrivée en Europe – de réaliser sa carrière de sportive professionnelle. L’hommage de Reinhard Kleist laisse sans-voix et la majeure partie de la violence subie par le personnage est suggérée. Dommage que le récit manque de force, on se contente de subir les événements comme Samia les a subis, on sort légèrement sonné… trop peu sonné au vu de ce qui est dénoncé dans ce témoignage.

Rêve d’Olympe

– Le destin de Samia Yusuf Omar –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-coeur

Dessinateur / Scénariste : Reinhard KLEIST

Dépôt légal : juin 2016

148 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-84953-262-1

Bulles bulles bulles…

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Rêve d’Olympe – Kleist © La Boîte à bulles – 2016