Le Pays des Purs (Caron & Maury)

Caron – Maury © La Boîte à bulles – 2017

« Le 27 décembre 2007, la ville de Rawalpindi, au Pakistan, est la proie de violentes émeutes, suite à l’assassinat de Benazir Bhutto, principale opposante au régime en place.
Dans la foule, Sarah Caron, photographe française, saisit avec son appareil les moindres détails de la scène. Mais très vite, la jeune femme est repérée et se retrouve poursuivie, craignant pour sa vie.
Un mois plus tôt, Sarah rencontrait Benazir Bhutto afin de réaliser une série de portraits commandée par le magazine Time. Une entrevue difficilement décrochée et qui, par un pur hasard, survenait le jour même de l’assignation à résidence de l’opposante. Une aubaine pour Sarah : pendant 4 jours, elle se retrouvait aux premières loges de l’actualité ! De jour, elle mitraillait les lieux, de nuit, elle transférait ses clichés.
En immersion totale et au gré des commandes, la jeune femme passe cette année-là du monde de l’élite pakistanaise à celui des talibans, avec l’aide d’un fier guerrier pachtoune. Son objectif est une arme dont elle se sert pour frapper les esprits et franchir les frontières, qu’elles soient physiques ou culturelles, et ce malgré le danger des lieux et des situations » (synopsis éditeur).

« Pakistan » en urdu, ça veut tout simplement dire « Pays des Purs »

En immersion totale. On colle totalement au témoignage, comme si on se lovait autour de Sarah Caron pour prendre le moins de place possible, épouser le décor pour profiter du meilleur point de vue, comme si le fait de garantir notre intégrité physique nous permettait d’affuter tout notre objectivité.

Sarah Caron, grand reporter, raconte. Son métier pour commencer. Arriver dans un pays, s’engager dans un nouveau reportage, c’est en premier lieu trouver un pied-à-terre. Puis d’autres incontournables sont réalisés : repérage des lieux, des habitudes locales, des lieux d’approvisionnement… identifier les contacts et les ressources locales (trouver un fixeur, un traducteur si besoin, quelqu’un qui puisse la véhiculer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit…). On entre réellement dans son quotidien de travail, une professionnelle qui partage sa conception du métier.

Je fais des photos de Lahore en attendant mon rendez-vous. C’est la partie la plus personnelle de mon boulot, documenter les lieux où je me trouve, même sans commande précise. Ça me détend. Je photographie également les gens dans la rue juste pour me donner un peu d’assurance. Il faut dire que faire le portrait d’une personnalité comme Benazir Bhutto me fiche un sacré trac, bien plus que de couvrir un événement d’actu !

L’album s’ouvre sur une série de photos réalisées par Sarah Caron lors de ce reportage. Outre le portrait de Benazir Bhutto et les clichés qu’elle a pris lors d’une assignation à résidence de l’opposante au régime politique, nous découvrons également une série de photos de son reportage au cœur du Pakistan, en plein territoire tribal pour rencontrer – suite à une commande du New York Times – le mollah Fazl ur Rehman. Elle est toujours au Pakistan lorsqu’un mois après son arrivée, Benazir Bhutto est assassinée à Rawalpindi. Alors qu’elle couvre l’événement, au cœur de la foule, des hommes la repèrent et s’en prennent à elle. Bénéficiant de quelques appuis et de l’aide précieuse de Faris Khan, elle se rend dans des endroits reculés (et non sécurisés) du Pakistan, là où les étrangers ne sont pas autorisés à se rendre (série de photos magnifiques ici).

Premier album de Hubert Maury qui réalise des dessins limpides et expressifs. Cet auteur a un parcours pour le moins surprenant : diplômé de Saint-Cyr, il s’engage tout d’abord dans une carrière militaire avant d’être nommé à l’Ambassade de France au Pakistan. Dessinateur à ses heures, son coup de crayon colle parfaitement à la BD-reportage.

Un reportage intéressant qui ne nous laisse pas le temps de se poser. Sarah Caron ne se laisse visiblement pas de temps mort lorsqu’elle est sur le terrain.

Le Pays des Purs

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Contre-cœur
Dessinateur : Hubert MAURY
Scénariste : Sarah CARON
Dépôt légal : mai 2017
192 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-84953-282-9

Bulles bulles bulles…

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Le Pays des Purs – Caron – Maury © La Boîte à bulles – 2017

Rapport sur la torture (Jacobson & Colón)

Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la CIA met en place une nouvelle technique d’interrogatoires pour soutirer des informations aux terroristes qui sont détenus par les services américains. Les TIR (Techniques d’Interrogatoire Renforcées) ont été pratiquées sans réel contrôle à partir de l’année 2001 et ont donné lieu à des centaines de rapports, tout aussi imprécis les uns que les autres sur les maltraitances réelles dont les détenus ont été victimes. On se penche ainsi sur le contenu des séances de TIR et les résultats soient disant obtenus. Les principaux prisonniers soupçonnés de terrorisme dont il est ici question : Abou Zubaydah, Ridha al-Najjar, Gul Rahman (qui décède des suites des traitements qui lui sont infligés), Janat Gul, Hassan Ghul, Abd al-Rahim al-Nashiri, Ramzi Bin al-Shibh et Khalid Cheikh Mohammed.
Walling (projection du détenu contre les murs), claques, coups dans le ventre, privations de sommeil sur des périodes allant parfois jusqu’à 72 heures, manipulation alimentaire, nudité forcée, position debout prolongée, port de couches, simulations de noyade, simulations d’enterrement, douches glacées, cellule glaciale, tapage sonore, confinement dans une boîte (75x75x53 cm), isolement, défaut de soins… Les agents de la CIA font preuve d’imagination lorsqu’il s’agit de mener des interrogatoires musclés. A plusieurs reprises, le Congrès et le Sénat américains ont tenté de réguler cette pratique et de contrainte la CIA à s’en tenir uniquement aux techniques d’interrogatoires listées dans le règlement de l’Armée mais c’était sans compter les interventions du Président Bush qui mit son véto à plusieurs reprises, donnant ainsi carte blanche à la CIA pour évaluer la nécessité d’avoir recours à différentes techniques pour mener ses interrogatoires musclés.

Un outil archaïque ?

Cent quarante pages au sein desquels Sid Jacobson (journaliste) reprend point par point les nombreuses contradictions soulevées dans les rapports transmis par la CIA. L’Agence américaine de renseignement est présentée sous son aspect le plus retors et excelle dans sa capacité à manipuler les informations les plus opaques. Mensonges, argumentations fondées sur des informations fausses ou erronées. Le journaliste démontre à plusieurs reprises que la CIA n’a pas hésité à reprendre à son compte des éléments découverts par le FBI ou par d’autres services de renseignements (anglais, pakistanais…) parfois plusieurs années avant.

De même, Sid Jacobson montre que l’emploi des TIR est souvent infructueux. Il montre que certains détenus sont plus coopérations avec des méthodes d’interrogatoire relationnelles comme celle utilisées par le FBI. Des détenus seraient passés aux aveux dès les premiers jours de leur détention pourtant, malgré les informations capitales obtenues par les services de renseignement, la CIA a tout de même décidé de leur fait subir des séances de TIR répétées. Il est démontré que les détenus les plus coopératifs cessent même de coopérer une fois qu’ils sont soumis aux TIR. Pourtant, les pratiques de torture se sont poursuivies plusieurs mois durant ; la CIA arguant que ces techniques « ont permis de déjouer des attentats et de sauver des vies ». Un paravent.

La CIA n’a jamais été en mesure de fournir une liste précise de ses détenus (le chiffre de 119 revient à plusieurs reprises mais on sait qu’il est sous-estimé). En bout de course, lorsque la CIA estimait qu’elle n’avait plus rien à tirer d’un détenu, elle le transférait à la prison militaire de Guantanamo Bay. A l’arrivée, le seul traitement possible à administrer à un détenu – et compte-tenu des sévices répétés qu’il avait subi – était la prescription d’antipsychotiques.

Un ouvrage rébarbatif et qui se répète. Le reportage s’organise par thématiques ce qui nous amène à relire plusieurs fois les mêmes informations. On se perd au niveau des dates, des vétos de l’un, des dénonciations de l’autre, des rapports transmis, des tentatives de régulation de la CIA. Au final, on retient que la CIA est parvenue à éviter toute intervention visant y voir clair sans ses pratiques d’interrogatoires. A coups de fausses informations et de langue de bois, elle est parvenue durant tout le mandat Bush à poursuivre ses agissements en construisant autour d’elle un mur opaque… une nébuleuse.

Un bilan de l’ensemble des rapports d’interrogatoire de Zubaydah indique que les deux premiers mois d’interrogatoire en présence des agents du FBI furent bien plus prolifiques que les deux mois d’application des TIR. Le 2 mars 2005, un mémo de la CIA affirma que Zubaydah n’avait livré des renseignements relatifs à un projet d’attentat à la bombe qu’après avoir été soumis aux Techniques d’Interrogatoire Renforcées. En réalité, ces renseignements avaient été obtenus le 20 avril 2002, avant l’application des TIR, par les agents du FBI qui pratiquaient des techniques d’interrogatoire relationnelles.

Les planches sont chargées et cela n’est pas à imputer aux dessins d’Ernie Colón. L’illustrateur livre un travail très propre est très explicite. La violence n’est pas masquée pourtant, le dessinateur parvient à ne pas heurter. Il ne s’attarde pas sur des dessins sanglants qui pourraient choquer. Ernie Colón se contente d’accompagner le compte-rendu de Sid Jacobson, comme si son intervention n’était destinée qu’à aérer le propos. Les illustrations sont secondaires, c’est du moins l’impression que j’ai eue.

Après lecture de l’album, je retiens la piètre efficacité de ces techniques d’interrogatoire. Les mensonges répétés de la CIA capable de manipuler l’opinion à sa guise. L’absence de contrôle de cette organisation, des pratiques clandestines nébuleuses et douteuses. Des détenus épuisés qui, par simple instinct de survie, en viennent à fabriquer des informations fausses afin que cessent les actes de torture.

Une vaste fumisterie. Un amas de mensonges en partie listés par le journaliste. Un déni réel pour les conséquences physiques et psychiques. Un reportage qui donne la nausée. Cela aurait très certainement pu être évité si le propos n’avait pas tendance à revenir sans cesse sur les mêmes informations.

Rapport sur la torture

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Ernie COLÓN
Scénariste : Sid JACOBSON
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 15,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7633-1

Bulles bulles bulles…

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Rapport sur la torture – Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

S’enfuir, récit d’un otage (Delisle)

Delisle © Dargaud – 2016
Delisle © Dargaud – 2016

« En 1997, alors qu’il est responsable d’une ONG médicale dans le Caucase, Christophe André a vu sa vie basculer du jour au lendemain après avoir été enlevé en pleine nuit et emmené vers une destination inconnue. Guy Delisle l’a rencontré des années plus tard et a recueilli le récit de sa captivité – un enfer qui a duré 111 jours. Que peut-il se passer dans la tête d’un otage lorsque tout espoir de libération semble évanoui ? » (synopsis éditeur).

Trois lignes, deux cases. Invariablement sur chaque page. Quatre cent vingt pages. Quelques rares variantes sur une bichromie de bleu, un foncé et un clair, comme si on avait pénétré dans une nuit interminable et morne… la même que celle du narrateur. Pendant presque quatre mois, Christophe André n’a pas eu d’autres alternatives que celle de se fier à la lumière extérieure pour évaluer l’heure de la journée et celle de dormir pour tenter de faire passer plus vite ses longues journées de captivité. Le reste du temps, Guy Delisle s’efforce de mettre en avant l’intérêt de canaliser ses pensées sur d’autres sujets que la peur ou le manque lié à l’absence des proches. Garder en tête qu’il ne faut pas sombrer dans la dépression ou pire, la mélancolie. Le récit est assez linéaire et comprend [logiquement] assez peu de dialogues. Il y a peu de choses à quoi se raccrocher dans cette répétition interminable de journées aussi identiques les unes que les autres.

Un peu de bouillon renversé et une cigarette… les deux événements marquants de ma journée

Les journées sont rythmées par trois temps identiques : les deux hommes qui le gardent entre matin, midi et soir pour lui donner à manger, l’emmener aux toilettes voire, ponctuellement, lui permettre de prendre une douche, lui offrir une cigarette ou un verre d’alcool, de pouvoir manger autre que chose que l’éternel bouillon de légumes agrémenté de pain et d’un bol de thé. Il parvient à garder conscience du jour que l’on est malgré certains doutes, comme celui d’avoir sauté un jour. Malheureusement, on ne peut pas s’empêcher de ressentir un peu de lassitude à certains moments de la lecture. On tourne en rond et l’on a bien conscience que Guy Delisle souhaitait – en quelque sort – amener son lecteur à ressentir cette impression, comme s’il était en phase avec le personnage. Et puis, par moments, les battements s’accélèrent : un cliquetis de serrure à une heure inhabituelle de la journée, un transfert dans un nouveau lieu de confinement, un nouveau gardien… quels sont les changements qui se profilent ?

S’enfuir, récit d’un otage – Delisle © Dargaud – 2016
S’enfuir, récit d’un otage – Delisle © Dargaud – 2016

Mais au final, le scénario a peu de choses à se mettre sous la dent et l’on se demande par quel miracle il parvient à prendre quatre cent vingt pages !!? Beaucoup d’impuissance dans ces pages, quelques stratégies échafaudées pour s’échapper mais finalement, elles sont mortes dans l’œuf, étouffées par la raison. Les souvenirs d’instants passés avec les proches sont eux aussi vite évacués. La colère par moment qui gronde et gonfle comme un soufflé… et retombe, quelques instants plus tard… comme un soufflé. L’humiliation d’être traité comme un chien, attaché à un radiateur dans une pièce vide où il n’y a rien à regarder, pas même à la fenêtre puisque celle-ci est obstruée. Et, de jour en jour, le sommeil qui devient un refuge de plus en plus nécessaire pour échapper à cette angoissante réalité. Le seul palliatif pour penser à autre chose en restant éveillé fut de se réciter les grandes batailles napoléoniennes, seul vestige d’une passion d’amateur d’histoire que cultivait le narrateur.

Il faut être culotté pour raconter 111 jours de captivité où rien ne se passe…. culotté ou s’appeler Delisle. Intéressant, mais un peu long.

Lire un extrait sur le site du Monde.

Extraits :

« Crevé, j’ai essayé de dormir. J’imaginais en avoir pour 24 heures. Le temps qu’une cellule de crise se mette en place et que les contacts s’établissent avec les réseaux qu’on avait dans le pays… Au pire, deux ou trois jours » (S’enfuir, récit d’un otage).

« Une semaine… ça fait une semaine que je suis enfermé ici. Il faut qu’ils se dépêchent de me sortir de là parce que je ne pense pas pouvoir être capable de tenir une autre semaine comme ça. Je vais devenir fou » (S’enfuir, récit d’un otage).

« Ne pas perdre le décompte des jours. Le temps, c’est la seule chose dont je sois certain. Je ne sais pas où je suis… Je ne sais pas pourquoi je suis ici… Je n’ai aucune idée de ce qui se passe à l’extérieur… Ça ne m’avance à rien d’y penser. 10 juillet, jeudi, le 10 juillet. Tout ce que j’ai comme repères, c’est le jour et la date. 10 juillet » (S’enfuir, récit d’un otage).

« Etre otage, c’est pire qu’être en prison. Au moins, en prison, tu sais pourquoi tu es enfermé. Il y a une raison, qu’elle soit fausse ou vraie, mais au moins il y a une raison. Alors qu’otage, c’est juste de la malchance. Au mauvais endroit, au mauvais moment. En prison, tu connais le jour où tu vas sortir, la date précise… De là, tu peux compter combien il t’en reste à tirer. Alors qu’ici, je peux juste compter les jours qui sont passés sans savoir quand ça va s’arrêter » (S’enfuir, récit d’un otage).

S’enfuir, récit d’un otage

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Guy DELISLE

Dépôt légal : septembre 2016

420 pages, 27,50 euros, ISBN : 978-2-205-07547-2

Bulles bulles bulles…

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S’enfuir, récit d’un otage – Delisle © Dargaud – 2016

Salto (Bellido & Vanistendael)

Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Un pendentif de Saint Jude autour du coup, une arme de poing sur la table de chevet, Miguel se réveille doucement. Comme chaque matin, après sa douche, il prend son premier café de la journée, sa première cigarette et part rejoindre Rose, sa co-équipière. Puis, ils iront chercher Javier, un maire d’une commune de Navarre menacé par l’E.T.A. et assureront sa protection jusqu’au soir. Il rentre très tard, se glisse comme un ombre dans son lit… et la même journée que la veille recommence. Sa femme l’a quitté, il voit ses enfants au petit bonheur la chance, quand les missions de protection rapprochée lui laissent le temps de passer quelques heures avec eux.

Pourtant, rien ne prédisposant Miguel à devenir garde du corps. Foncièrement pacifique, cet ancien marchand de bonbons ambulants n’avait jamais tenu d’arme en main. Originaire d’Andalousie, Miguel était heureux : une femme, des enfants, des amis sur qui compter, une vie agréable et insouciante. Certes, les fins de mois étaient compliquées, les traites non payées s’accumulaient. Et puis ce projet d’écrire un livre qui n’avançait pas. C’est en entendant un journaliste commenter un attentat de l’E.T.A. au journal télévisé que l’idée de devenir garde du corps privé commence à germer. Miguel se dit qu’il trouverait-là un vivier d’histoires à raconter. Et puis c’est plutôt bien payé.

En août 2007, sa décision est prise. Avec sa famille, ils quittent le sud de l’Espagne et s’installent à Pampelune. Il devient Mikel, un garde du corps chargé de protéger des personnalités menacées par l’E.T.A., un « chien » comme disent les gens du coin. Mikel était à mille lieues d’imaginer à quel point sa vie allait changer.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

« Salto – L’histoire d’un marchand de bonbons qui disparut sous la pluie » est le premier roman graphique de Mark Bellido qui soit traduit en français. Touche-à-tout, sa biographie en fin d’album fait penser à un homme multi-facette : « Pour certains, c’est un photojournaliste de guerre, pour les autorités espagnoles, un militant politique, mais en réalité, c’est juste un conteur de mensonges qui utilise des images et des mots. À la recherche d’histoires, et armé d’un appareil-photo, il a vécu des guerres et quelques nuits en prison. Pendant quatre ans, il a protégé des politiciens basques menacés par l’ETA. Il vit tout ce qu’il écrit. Son nom est Mark Bellido, mais cela est aussi un mensonge… » (extrait de la biographie de l’auteur).

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Autobiographie ? Autofiction ? Fiction ? Je ne suis pas en mesure de le dire en revanche, ce qui est plus simple à décrire, c’est l’effet que procure cette lecture. Le scénario propose quelques repères temporels, principalement en lien avec des attentats perpétrés par l’E.T.A. Pour autant, Mark Bellido ne s’attarde pas sur le contexte socio-politique de l’Espagne. Il ne décrit ni ne juge l’organisation indépendantiste dont il tente de contrer les actions. Le personnage principal est le narrateur. Il décrit souvent avec humour, parfois avec dépit, son quotidien de garde du corps. On comprend vite qu’il a dû tirer un trait sur sa vie de famille… que son nouveau boulot ne laisse aucune place à la vie privée.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Ses journées se suivent et se ressemblent : du lever au coucher, de l’heure à laquelle il passe chercher le politique à protéger avec sa coéquipière, l’heure à laquelle ils le déposent à son bureau, l’heure à laquelle il fait sa pause, mange, se balade… Les scènes se passent majoritairement en plein air ou dans l’habitacle d’un véhicule. Peu de personnages sont amenés à intervenir. Et même si l’emploi du temps est assez ritualisé, le lecteur ne ressent pas de lassitude, il n’y a pas de redondances, peu de redites. Les pages filent, le récit se déplie dans une parfaite alternance entre des passages narrés et des passages silencieux et pourtant lourds de sens. On voit le personnage principal changer, il s’adapte à son environnement professionnel. Au début très naïf et totalement inexpérimenté, il va peu à peu prendre de l’assurance, faire preuve de capacités d’anticipation et d’analyse de situation, il devient plus réactif, moins tétanisé par le danger.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Les pastels gras et le pinceau de Judith Vanistendael (« La jeune fille et le nègre », « David, les femmes et la mort ») font mouche. Elle développe deux ambiances très distinctes qui parlent d’elles-mêmes. Elle pose en abondance des couleurs chaleureuses à la vie passée de Miguel, celle où il était encore un marchand de bonbons sympathique, un père de famille attentif, un mari attentionné, un ami que l’on a plaisir à retrouver. Le dessin est très libre sur ces passages. On y voit un personnage décontracté, maladroit parfois, drôle… qui n’hésite pas à faire le clown. Et puis, il y a l’autre facette de cet homme. Pour illustrer Mikel, la dessinatrice se saisit de pastels gris, bleus délavés, noirs et quelques rouges… Et comme le soleil de l’Andalousie s’est effacé derrière la pluie de la Navarre, l’ambiance est brumeuse, humide… le personnage est statique, son visage est impassible, seul ses propos contiennent une certaine ironie qui montre l’importance de relativiser ce qui se passe.

PictoOKUn album intéressant que je vous recommande.

Les chroniques de Mike Léonard, Eric Guillaud et Jean-Laurent Truc.

Lire un extrait de l’album sur Le Monde.fr.

Extraits :

« Tuer est simple. Entre la vie et la mort il n’y a pas de ligne de démarcation. C’est juste un point, un point final… Le trou d’une balle dans une tête ensanglantée… » (Salto).

« Nous, les chiens, on sert à ça… faire le sale boulot. Inspecter chaque recoin, fouiller les poubelles, humer les bagnoles et se coucher pour être à la hauteur des bombes » (Salto).

Salto

– L’histoire du marchand de bonbons qui disparut sous la pluie –

One shot

Editeur : Le Lombard

Dessinateur : Judith VANISTENDAEL

Scénariste : Mark BELLIDO

Dépôt légal : juin 2016

354 pages, 22,50 euros, ISBN : 978-2-8036-3384-5

Bulles bulles bulles…

Quelques visuels sur cet article de Judith Vanistendael.

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Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Rêve d’Olympe (Kleist)

Kleist © La Boîte à bulles – 2016
Kleist © La Boîte à bulles – 2016

Samia Yusuf Omar n’a que 17 ans lorsqu’elle est sélectionnée pour représenter la Somalie aux Jeux Olympiques de Pékin en 2008. Sa spécialité : le sprint. Mais ses conditions de vie médiocres ne lui ont pas permis d’avoir la même qualité d’entraînement que ses adversaires. Si elle se surpasse lors de la compétition olympique, battant son record personnel, elle arrive bonne dernière de la course, sous les cris d’encouragements du public.

De retour dans son pays, elle fait la fierté de sa mère et Samia est décidée à en découdre. Elle souhaite poursuivre son entraînement et décrocher une médaille olympique aux J.O. de Londres en 2012. « Mais s’entraîner décemment est devenu impossible car les fondamentalistes musulmans interdisent aux femmes de pratiquer une quelconque activité sportive. Pour atteindre son rêve de participer aux prochains Jeux en 2012, Samia tente le tout pour le tout : elle se lance dans une périlleuse odyssée pour rejoindre l’Europe. Alors à peine âgée de 20 ans, Samia éprouve le calvaire de l’immigration : la violence des passeurs, les camions surchargés de réfugiés, la faim, la soif, la prison… Jusqu’à sa fin tragique. » (extrait synopsis éditeur).

En 2012, je m’en voulais de ne pas pris le temps de lire son « Castro » (paru chez Casterman). En 2013, profitant de la sortie du « Boxeur » (éditions Casterman), je découvrais le style de Reinhard Kleist, une écriture qui va à l’essentiel, concise au point de ne pas toujours prendre le temps de s’attarder sur une transition et/ou une explication, froide par moments. J’étais amère en refermant cet ouvrage et constatais une nouvelle fois ma difficulté à « entrer » dans les récits d’auteurs allemands (Arne Bellstorf avec « Baby’s in black », Isabel Kreitz avec « L’Espion de Staline », …). Etonnant de voir revenir les mêmes reproches redondants : une description presque chirurgicale des faits, des sentiments trop vite expédiés ne permettant pas d’investir les personnages, nous laissant buter sur des individus mystérieux, un rythme narratif qui me brusque. C’est donc avec quelques réserves que j’ai commencé la lecture de cet album.

Des réticences vite écartées. Tout d’abord, ce documentaire ne nous noie pas sous un flot de résultats d’études sociologiques et de chiffres rébarbatifs. Reinhard Kleist se concentre totalement sur son personnage et le parcours qu’il a emprunté et effectue même quelques détours sur des habitudes du quotidien. Il nous montre Samia Yusuf Omar comme étant une jeune fille humble et déterminée, très respectueuse de l’avis de son entourage, dévouée. L’utilisation de la voix-off permet d’éviter les lourdeurs narratives ; la jeune femme garde la main sur son récit, commente, questionne, anticipe et agit. Le scénario ne se heurte à aucune contrariété ; il aborde point par point les empêchements qui la privent d’exercer son sport comme elle l’entend. Reinhard Kleist décrit un quotidien partagé entre les tâches domestiques, les temps d’entrainement, les interdits posés par les fondamentalistes musulmans, les freins qu’elle rencontre et qui l’empêche de progresser (à commencer par une nourriture qui n’est pas équilibrée).

L’auteur se sert de son héroïne pour décrire la société dans laquelle elle a grandi. Quelques repères pour comprendre la société somalienne sont portés à la connaissance du lecteur, un pays sous-développé qui essuie les conséquences du guerre interne qui n’en finit pas. Dans ce contexte, Samia Yusuf Omar a un exutoire : courir. Passé l’échec des JO de Pékin, elle rêve de pouvoir participer à ceux de Londres. Mais l’étau islamiste se resserre et l’athlète comprend vite qu’elle risque de ne plus pouvoir passer les frontières. Bien que le sujet traité par l’album soit déjà grave, Reinhard Kleist aborde ensuite la question de l’immigration. Le scénariste décrit alors simplement les différentes épreuves que Samia Yusuf Omar devra affronter : le déchirement de quitter les siens, la brusquerie des passeurs, l’angoisse liée à l’attente, les humiliations, les embarcations de fortune…

Cet album rend hommage à une athlète qui a perdu la vie dans un périple insensé. Les risques que Samia Yusuf Omara a accepté de prendre devaient lui permettre – une fois arrivée en Europe – de réaliser sa carrière de sportive professionnelle. L’hommage de Reinhard Kleist laisse sans-voix et la majeure partie de la violence subie par le personnage est suggérée. Dommage que le récit manque de force, on se contente de subir les événements comme Samia les a subis, on sort légèrement sonné… trop peu sonné au vu de ce qui est dénoncé dans ce témoignage.

Rêve d’Olympe

– Le destin de Samia Yusuf Omar –

One shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-coeur

Dessinateur / Scénariste : Reinhard KLEIST

Dépôt légal : juin 2016

148 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-84953-262-1

Bulles bulles bulles…

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Rêve d’Olympe – Kleist © La Boîte à bulles – 2016

La Légèreté (Meurisse)

Meurisse © Dargaud – 2016
Meurisse © Dargaud – 2016

7 janvier 2015.

En fin de matinée, les radios commencent à bourdonner, à informer des terribles événements qui viennent de se produire à Charlie Hebdo. L’auditeur est rivé à son poste et/ou à son écran. Les informations se préciseront dans la journée, au compte-goutte. Ce souvenir, nous sommes des milliers à le partager.

Ce qui est bien différent de l’expérience vécue par Catherine Meurisse, membre de l’équipe de Charlie Hebdo au moment des faits. En ce qui la concerne, ce sont des amis proches qu’elle vient de perdre. Elle aurait pu y être, elle aurait pu payer le prix fort. Mais elle fait partie des survivants. Elle était en retard à la conférence de rédaction de l’équipe et est arrivée, comme Luz, après les frères Kouachi.

Les semaines et les mois qui suivent, elles les consacrent à se reconstruire. Si tant est que l’on puisse affirmer qu’il soit possible de se reconstruire après…

 » Pour elle comme pour moi, le rapport à ce que nous aimons le plus intimement avec le plaisir et l’amour, ce que nous aimons physiquement et je crois naturellement, dans une solitude partagée, autrement dit la littérature et l’art, a été sauvagement déstabilisé. Une nouvelle forme d’arithmétique, ironisait Henry James. Dans notre cas, c’est à l’envers : une nouvelle forme d’arithmétique funèbre inspire un vague doute non pas exactement sur nous-mêmes, pas tout à fait, mais sur ce que sont nos élans, notre insouciance, nos regards sur la beauté, nos vies  » (extrait de la préface de Philippe Lançon).

La légèreté, c’est tout ce que j’ai perdu le 7 janvier et que j’essaie de retrouver. […] La légèreté, c’est aussi le dessin.

(extrait de l’interview de Catherine Meurisse sur le site de Dargaud).

Un témoignage qui s’ouvre sur une fenêtre éphémère, quelques jours après les attentats. La vie reprend difficilement, timidement, les yeux croient se poser sur le monde pour la première fois. Pourtant, quelques jours plus tôt, lorsqu’elle se réveille ce mercredi 7 janvier 2015, c’est comme s’il s’agissait de réminiscences d’une autre vie. La veille, une rupture affective la bouscule et la coince au lit plus que de raison. Elle finit par se lever, elle est en retard. Puis, arrivée devant les bureaux de Charlie, c’est le choc.

La vie continue…

Comment on fait déjà ?

Catherine Meurisse se rappelle les pertes de mémoire dont elle a souffert sitôt le numéro des survivants de Charlie Hebdo bouclé. Une longue période s’ouvre remplit de doutes, de troubles et de solitude. La garde rapprochée dont elle fait l’objet la prive d’une liberté de mouvements à laquelle elle était accoutumée. « Je suis en prison », elle constate rapidement que la garde rapprochée l’oppresse ; Luz employait les mêmes termes dans « Catharsis ». Sur les pages de l’album, cette mémoire en miettes, cette confusion générale, son aboulie de tout se matérialise par l’absence de couleurs des planches. La vie est fade, d’une tristesse incroyable. Les angoisses sont permanentes. Ecrire, dessiner est devenu douloureux. Le suivi thérapeutique lui permet de mettre des mots sur sa souffrance. Elle tente de comprendre ce qui s’est passé à Charlie et ce qui se passe en elle.

Le témoignage d’une année durant laquelle elle a perdu pied. Incapable de se raccrocher à quoi que ce soit pour donner du sens à sa vie, le sentiment d’être fragile, d’être à la merci du moindre coup de vent et cette redécouverte perpétuelle du monde qui l’entoure. Passée la sidération la vie reprendra très doucement. A mesure qu’elle s’éveille de nouveau au monde, la couleur revient progressivement sur les planches. Malgré la mobilisation de ses amis pour ne pas la laisser seule, c’est lors d’un voyage en Italie – elle profite d’être accueillie en résidence d’auteur à la Villa Médicis de Rome qu’elle « renaît » à la vie grâce à l’Art. Un récit chronologique qui est assailli, par moments, des souvenirs heureux passés avec les défunts. A d’autres, leur présence la rassure encore lorsque, face à une difficulté, elle se surprend à imaginer comment Charb, Cabu, Wolinski, Tignous ou Honoré auraient pu réagir face à un fait divers, un désaccord ou encore quel conseil ils auraient pu lui donner pour dépasser une difficulté. Un récit plein de vie.

PictoOK« La Légèreté » perdue puis retrouvée, Catherine Meurisse livre un témoignage touchant de son expérience. Choquée, traumatisée par l’attaque de Charlie Hebdo, elle nous explique avec sincérité et humour comment elle est parvenue à faire face aux difficultés et comment, aujourd’hui encore, elle fait face à ses démons. Elle montre son impuissance à faire face à l’incompréhension. Aujourd’hui encore, un mot reste sur toutes les bouches : pourquoi ?

Une lecture que je partage avec Noukette !

Extraits :

« Elle conjugue Charb et Wolinski et les autres au futur antérieur, en imaginant les blagues qu’ils auraient pu dire. Elle les fait circuler dans son imagination et la nôtre comme les artistes et les écrivains qu’elle aime, puisque ce sont des artistes et des écrivains qu’elle aime – puisque ce sont ses amis » (extrait de la préface de Philippe Lançon).

« Pourquoi tout le monde parle d’attentat alors qu’il s’agit d’un massacre ? » (La Légèreté).

« Déplumée et les semelles en plomb, je me sens incapable de m’élever. Qu’est-ce qui peut m’aider à sentir, aimer, vivre, dessiner de nouveau ? Qui peut me sauver ? » (La Légèreté).

« Les massacres me hantent. (…) Les statues mutilées, démembrées, m’obsèdent. Je ne vois qu’elles. Elles ne sont que meurtries par le temps. Pourtant, il me semble reconnaître en elles les coups de toutes les victimes des attaques. Nobles. Taillés dans le marbre, figés pour l’éternité, ils sont d’une beauté à couper le souffle » (La Légèreté).

« Une fois le chaos éloigné, la raison se ranime et l’équilibre avec la perception est retrouvé. On voit moins intensément, mais on se souvient d’avoir vu » (La Légèreté).

La Légèreté

One shot

Editeur : Dargaud

Dessinateur / Scénariste : Catherine MEURISSE

Dépôt légal : avril 2016

136 pages, 19,99 euros : ISBN : 978-2205-07566-3

Bulles bulles bulles…

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La Légèreté – Meurisse © Dargaud – 2016

Catharsis (Luz)

Catharsis, /ka.taʁ.sis/ féminin singulier et pluriel identiques : (Psychologie) Thérapie utilisant l’extériorisation des traumatismes vécus (source : Wiktionnaire).

7 janvier 2015. Une date qui a marqué les esprits, celle des attentats à Charlie Hebdo. Cet événement crée l’hébétude dans tout le pays. Le soir-même, les premiers rassemblements dans toute la France mais aussi à l’étranger. Puis vinrent les marches des 10 et 11 janvier rassemblant des millions de personnes venus signifier par leur présence leur opposition aux opposants de la liberté d’expression.

Mais qu’en est-il des membres de l’équipe de Charlie ? Depuis ces dates, on sait qu’ils luttent pour maintenir à flot cet hebdomadaire satirique. On sait aussi qu’ils luttent contre le fait d’être devenu un symbole. Comme si Charlie était devenu l’emblème sous lequel se rallient les défenseurs de cette chère liberté : liberté de penser, liberté de dire.

Luz © Futuropolis – 2015
Luz © Futuropolis – 2015

Les attentats du 7 janvier ont été un choc pour nombre d’entre nous. Les réseaux sociaux se sont tus, incapables de décoder leur incompréhension. Un silence appréciable s’est installé, court… trop court. Puis peu à peu, la vie a repris ses droits et les voix se sont de nouveau élevées, pas toujours pertinentes, pas toujours constructives. Puis le flot des statuts Facebook, des tweet, des articles… chacun y allant de sa petite interprétation tandis que la grande majorité aurait dû se contenter de se taire.

Un silence que les dessinateurs de l’Hebdomadaire ont besoin de prolonger. Il y a eu le bouclage pour le numéro du 14 janvier, celui « des survivants » puis silence radio pendant plusieurs semaines. C’est le temps du recueillement, celui de la prise de recul, le besoin de panser ses plaies, de penser les choses.

Renald Luzier, alias Luz, raconte de façon personnelle et intime comment il tente de faire face à la tempête. Plus qu’un choc. Un effondrement. Une collision violente provoquée par l’assassinat de ses amis. Un coup à l’âme, un coup au cœur… dont il se relève difficilement. Il y a d’abord ce premier élan qui le porte, celui des marches de janvier. Puis, il s’enferme dans un mutisme passager. Toujours en état de choc.

7 janvier 2015. C’était son anniversaire ce jour-là. Sa compagne l’a aidé à le fêter à sa manière. Tak ! Tak ! Tak ! De fait, il est arrivé en retard à la conférence de presse de la rédaction du journal. Bien en retard, au point qu’il ne sera pas pris pour cible… qu’il ne pourra pas venir au secours de ses amis qui ont été atteints par les balles. Tak ! Tak ! Tak !

Introspection.

Peur. Angoisse. Culpabilité. Stupeur, apathie… aboulie. Puis, lentement, reprendre sa vie en mains, la boule au ventre. Luz regarde ses angoisses en face, il montre par quels moyens il tente de les relativiser.

Aller mieux. L’idée est pourtant simple… mais en avoir l’envie ne suffit pas. Tout un travail de deuil à faire mais la tâche semble colossale.

Quelques rares percées de couleurs, essentiellement rouges. Des dessins épurés à l’extrême, pensées brutes, intimes, viscérales. Et toujours ce sentiment d’incompréhension qui revient, qui diffuse son venin, qui sème le doute. Et toujours ces rappels à l’ordre permanents, où le moindre bruit peut créer de l’angoisse, la forme d’un nuage est sujette à toutes sortes d’interprétations, où la garde rapprochée dont l’auteur fait désormais l’objet vient lui rappeler sans cesse que sa vie tient finalement à bien peu de choses.

Des gardes du corps. Des paparazzis. Des inconnus déversant toute leur compassion. Des gestes de soutien face auxquels les membres de l’équipe ne sont pas capables de donner un sens.

L’album est composé d’une multitude de chapitres qui abordent tour à tour les facettes du traumatisme. La mort violente de ses amis semble avoir créé de multiples fractures dans la personnalité de Luz. Tétanie, angoisse, gestes nerveux… Ce sont des traumatismes invisibles auxquels l’auteur consacre ses courts chapitres. Comme si le choc de l’attentat diffusait continuellement ses ondes de choc. Pour autant, malgré ces scissions narratives récurrentes, le récit n’est pas saccadé, la chronologie est respectée, il suit son fil d’histoire personnelle et la manière dont il a vécu les événements qui ont suivi le drame.

L’auteur témoigne de sa lassitude face à cette absence de calme et de solitude. Il parle de sa compagne, Camille Emmanuelle (http://www.cestcamille.fr/), du soutien inconditionnel qu’elle lui prodigue, de la bienveillance dont elle fait preuve. Il raconte également qu’il flirte avec la folie. La mélancolie, la parano et le doute permanent sont ses compagnons d’infortune.

J’en peux plus ! Je suis tellement triste. J’en ai marre de cette tristesse

PictoOKOn ressent parfaitement le besoin qu’à l’auteur de se recentrer sur lui-même, de se décaler de l’image de symbole qu’il incarne aujourd’hui et qui n’a pas de sens en soi, de « parler de son cul » comme disait crûment mais simplement (parce que la démarche de « Catharsis » n’a finalement pas d’autre prétention) Joann Sfar lors d’une interview qu’il a récemment accordée à une émission du groupe Radio France. Un album intime, un exutoire pour l’auteur.

J’ai apprécié cette lecture pour autant, une question a germé durant la lecture et le fait d’avoir terminé l’ouvrage ne m’a toujours pas permis d’y répondre : le lecteur a-t-il une quelconque légitimité pour accéder à un tel degré d’intimité, une telle connaissance de la vie d’un auteur ?

Catharsis

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : LUZ

Dépôt légal : mai 2015

ISBN : 978-2-7548-1275-7

Bulles bulles bulles…

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Catharsis – Luz © Futuropolis – 2015