Imago – CYRIL DION

Repartir dans l’aventure des 68 premières fois, retrouver les copains, s’élancer dans ces premiers romans promesse de bonheur, de délice et de ravissement …. Evidemment le temps manque mais l’émotion est intacte et le plaisir, infini…

C’est avec Imago que débute cette nouvelle aventure et dès les premiers mots, me voilà embarquée sur un  petit territoire. Déchiré. Laminé. Un petit bout d’enfer sur notre terre … Qui représente un enjeu politique et stratégique immense. Un territoire explosif (sans mauvais jeu de mots). Un lieu qui se meurt, entrainant la douleur infinie de ses habitants. La violence aussi …. La bande de Gaza.

Ici habite Nadr. « […] au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé : jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore « le camp » (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était au portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. »

Quatre histoires, quatre trajectoires, quatre voies se mêlent. S’entrechoquent. Nadr, Khalil, Fernando et Amandine. Entre Gaza et la France. Quatre personnages en quête d’un ailleurs. En quête d’eux-mêmes. En quête de liberté.

Et ça raconte l’histoire de Nadr parti à la recherche de son frère Khalil. Nadr, le doux, le rêveur, le lettré. Khalil, le révolté, le désespéré. Le kamikaze peut-être. Ou qui veut l’être. Alors Nadr, le grand, quitte tout. S’enfuit. Pour empêcher son frère. Ou du moins tenter de raisonner khalil. Et ce, malgré la peur et la violence.

Le sujet est grave, complexe. Douloureux. Et bien réel.

Et ça dit la souffrance des hommes, les peurs immenses, les croyances et les vengeances, les trajectoires ici et ailleurs, le terrorisme, l’injustice terrible, le sentiment d’enfermement, les rêves encore, l’espoir chevillé au corps, la solitude des êtres, l’entraide parfois, les liens tissés qui se font et qui défont, les destins croisés, les chemins contraires…

Mais ça dit aussi les livres, la poésie, la littérature et les mots qui sauvent (ou du moins qui aident). Qui adoucissent. Malgré tout…

 « Un autre jour viendra […]
adamantin, nuptial, ensoleillé, fluide, sympathique,
personne n’aura envie de suicide ou de migration
et tout, hors du passé,
sera naturel, vrai,
conforme à ses attributs premiers » Mahmoud Darwich

 

C’est un livre beau et triste, sobre et efficace. Rempli de poésie. Rempli de douleur.

J’ai hésité. J’ai aimé. J’ai eu du mal à en parler d’ailleurs. Je crois qu’il faut le lire. Vraiment. Parce que, quand la fiction s’invite dans une si triste réalité, elle permet notre regard, un autre regard sur notre monde. Un regard nécessaire. Un regard poétique. A travers les mots. Qui permet de creuser, d’imaginer, de comprendre. L’autre. Soi. Et le monde.

 

Extraits

« Jamais il n’avait considéré qu’un homme pût être empêché dans son ascension par autre chose que le manque d’effort et de rigueur. Sur ce point, les hommes surpassaient la nature, y réintroduisaient l’équité. »

 

« Il me faut t’écrire, je ne peux que t’écrire.
Toi qui vis à l’intérieur de mon crâne.
Toi qui n’as plus de visage dans mes rêves, mais une ouverture béante.
Mon histoire est la tienne. Du moins en partie.
Aujourd’hui, je dois la déposer.
Qu’elle cesse de me dévorer. »

 

« Le monde dont il venait ne connaissait pas la solitude. Quand il était petit, sa mère, son père, son frère, ses cousines vivaient avec lui, dormaient avec lui. Jamais il n’avait envisagé la solitude comme un mode de vie. Jusqu’à aujourd’hui ; jusqu’à ce que l’envie lui prenne de crier pour l’extrémité du ciel. Même endeuillé, même obscurci, le goût de la délivrance n’avait pas de mots pour être décrit. Il supposa que la liberté devait être l’état naturel d’un homme, mais qu’aucun des hommes ni aucune des femmes qu’il connaissait n’avaient jamais éprouvé quelque chose de semblable. Il supposa encore qu’un chien privé de liberté, soudain rendu à la férocité et à la nuit, japperait comme il jappait à présent, mais que son extase ne durerait que le temps que son ventre se vide. Alors il serait tenté de regagner les grillages familiers, de retrouver la main gantée qui le battait et le caressait, le bras qui le nourrissait et le retenait captif. Dieu sait quand viendrait l’heure où la faim lui tenaillerait le ventre. Pour le moment, la paix était encore en lui. »

 

Imago fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. Pour retrouver toute cette si belle sélection, les  chroniques de cette année et des éditions passées  ainsi que les diverses opérations menées (t’as vu Sabine, j’ai repris un peu tes mots !), allez faire un tour sur ce blog formidable qui donne sacrément envie de dévorer des premiers romans !

Et c’est une LC avec ma copine Noukette ❤ et pour lire son avis, c’est par ici (et pour lui coller des bises aussi, elle mérite, elle est toutafé formidable !)

 

Imago, Cyril Dion, Actes Sud, 2017.

Deux polars de la sélection ELLE

couverture-roman-walker-tout-pas-perdu-1Tout n’est pas perdu – Wendy Walker

 

« Il l’a suivie à travers les bois derrière la maison. Le sol était jonché des débris de l’hiver, des feuilles mortes et des brindilles qui étaient tombées au cours des six dernières mois et s’étaient décomposées sous une couverture de neige. Elle l’a peut être entendu approcher. Elle s’est peut être retournée  et l’a peut être vu portant la cagoule en laine noire dont les fibres ont été retrouvées sous ses ongles. Lorsqu’elle est tombée à genoux, ce qui restait des fragiles brindilles s’est brisé comme de vieux os et a écorché sa peau nue. Son visage et sa poitrine étaient plaquées contre le sol, probablement par l’avant-bras de l’agresseur, et elle a dû sentir la brume des arroseurs automatiques qui aspergeaient la pelouse à peine six mètres plus loin, car ses cheveux étaient mouillés lorsqu’on l’a retrouvée. »

Fairview, petite ville tranquille du Connecticut. Une soirée qui vire au tragique. Un viol sordide. Une victime : Jenny Kramer. 15 ans. Une demoiselle intelligente, « dotée d’un sens de l’humour féroce ». Une adolescente formidable, brisée dans son élan par ce drame abject. « Elle a affirmé qu’elle comprenait désormais qu’après chaque bataille il y avait le conquérant et le conquis, le vainqueur et la victime, et qu’elle en était venue à accepter la vérité – à savoir qu’elle avait été totalement, irrévocablement, vaincue. »

Alan Forrester est psychiatre. Dans son cabinet, il reçoit la jeune fille, mais pas seulement. Se succèdent « tous les acteurs de ce drame ». Récits intimes, révélations, secrets, mensonges, confidences, traumatismes, non-dits, désir de vengeance… Le malaise est là. Et cette jolie ville n’est pas si tranquille que ça. Les personnages ne sont pas ceux que l’on croit. Zone d’ombre. Ligne de faille. Manipulation psychologique. Qui est l’agresseur ? Ou se trouve la vérité ? Alan va mener l’enquête et elle va le mener loin, très loin ….

« J’ai été spectateur jusqu’à présent, un observateur qui émet des jugements et exprime des opinions. Tout a commencé au tout début de ce printemps-là. Mon implication avec la famille Kramer, mes séances avec Jenny, Sean Logan, puis l’arrestation de Cruz Demarco. La collision approchait, et je ne l’ai pas vue arriver. Malgré tous mes formidables pouvoirs de déduction je ne l’ai absolument pas vue arriver. »

 J’ai eu beaucoup de mal à rentrer dans ce thriller. Pour dire vrai, si ça n’avait pas été dans le cadre du Prix des lectrices de ELLE, je pense que j’aurai laissé tomber. Au bout d’une cinquantaine de pages. Le récit était trop impersonnel. Trop froid. Médical. Clinique. Un récit de psy ! Trop d’analyses, de réflexions et surtout de distance. Peu d’émotion. Un polar, je me disais, mais quel polar ?! Et soudain, allez savoir pourquoi, je me suis faite embarquée, attrapée toutafé. Happée ! Par l’histoire. Par l’intrigue. Par les rebondissements. Par les personnages qui peu à peu, se découvrent, se dévoilent. Osent. Et par cette fin que je présentais dingue ! Et je n’ai pas été déçue ! J’ai avalée les ¾ du livre le temps d’une nuit ! Merci merci c’est encore un sacré bouquin que je suis ravie d’avoir découvert et aimé contre toute attente ! Il m’a fait sortir de ma zone de confort et m’a laissé toute chose !

Extrait :

« Nous sommes de petits êtres sans importance. C’est seulement la place que nous occupons dans le cœur des autres qui nous remplit, qui nous donne notre raison d’être, notre fierté, et notre perception de nous-mêmes. Nous avons besoin que nos parents nous aiment sans conditions ni logique, et au-delà du raisonnable. Nous avons besoin qu’ils nous voient à travers des lentilles déformées par cet amour, et qu’ils nous disent qu’à tout point de vue le simple fait que nous soyons sur cette terre les emplit de joie. […] Voilà ce dont nous avons besoin de la part de nos parents, plutôt que de la vérité sur notre insignifiance. Nous rencontrerons bien assez de gens pour nous la rappeler, pour évaluer froidement notre médiocrité. »

Tout n’est pas perdu, Wendy Walker, Sonatine, 2016.

 

9782258135307Ainsi fleurit le mal – Julia Heaberlin

 

« Trente-deux heures de ma vie ont disparu. Ma meilleure amie, Lydia, me conseille de les imaginer comme de vieux vêtements perdus au fond d’un placard sombre. Je ferme les yeux. Ouvre la porte. Déplace un peu les objets. Fouille. Les choses dont je me souviens, je préférerais les avoir oubliées. Quatre taches de rousseur. Des yeux bleus, grands ouverts, à dix centimètres des miens. Des insectes grignotant une joue lisse. Le crissement de la terre sous mes dents. Ces détails, je m’en souviens. C’est mon dix-septième anniversaire, et les bougies sur le gâteau sont allumées. Les petites flammes me font signe de me dépêcher. Je pense aux Marguerite, allongées dans leur glacial tiroir métallique. A leur odeur, dont je ne parviens pas à me débarrasser, malgré les douches répétées, et pourtant je frotte, je frotte. Sois heureuse. Fais un vœu. Je plaque un sourire sur mon visage, je me concentre. Tout le monde dans cette pièce m’aime et veut me voir rentrer à la maison. Espérant retrouver cette bonne vieille Tessie. Je souhaite ne jamais me souvenir. Je ferme les yeux et je souffle. »

16 ans et des brouettes, Tessie est « celle qui a eu de la chance », la survivante d’une macabre découverte. Elle est la fille Cartwrigh,  la rescapée, retrouvée à peine vivante sur un tas d’ossements humains, tout contre le cadavre d’une étudiante étranglée. Quatre filles en tout, cinq peut-être, « abandonnées lors d’un même voyage ». Dans un champ en friche. Dans une fosse immonde recouverte de milliers de marguerites jaunes aux yeux noirs. Par un tueur en série. Tessie ne se souvient de rien.

Tessa aujourd’hui. Dix-huit ans ont passé et « tout ce temps [elle] s’est protégée et jusqu’ici tout va bien. [Elle] est heureuse maintenant. [Elle] n’est plus la gamine traumatisée qu’[elle] était à seize ans. »

Un coupable. Terell Darcy Goodwin. Jugé et condamné à la peine de mort grâce au témoignage de Tessie. Il attend son exécution dans le couloir de la mort…

Oui mais voilà, quelqu’un continue de faire pousser des marguerites jaunes aux yeux noirs. A six reprises. Le doute s’installe. Et si le tueur n’était pas Terell ? « Si ce n’est pas lui, alors qui ? »

Une course contre la montre débute. Il faut trouver le coupable coute que coute. Avant l’exécution. Tessa est déterminée. Elle veut savoir. Pour elle, pour sa fille, pour Terell… Pour les Marguerites surtout. Elle leur doit la vérité.

 

C’est un thriller psychologique. Deux voix : Tessie et Tessa prennent en charge le récit, entre hier et aujourd’hui. Reprenant pas à pas, « l’évènement », le traumatisme, l’enquête… Les ombres sont là, tapies, enfouies. La voix des autres Marguerites aussi…

Je suis rentrée dans cette enquête avec moult plaisirs. Très addictif dès les premières pages. Et puis … le drame ! La déception. Totale ! Un dénouement abracadabrant. Mal fichu. Des tonnes d’interrogations qui demeurent… ahhhhh, suis restée complètement sur ma faim ! Enervée même… Aurai tellement voulu … Plus. Mieux. Tellement. Et pourtant, ce policier se lit bien. Les personnages sont toutafé formidables. L’intrigue est rondement menée. Le récit aborde des thématiques fortes, des réflexions notamment autour de la peine de mort et de la justice américaine. Mais ça ne suffit pas, ou du moins, cela ne m’a pas suffit ! Parce que, ce qui fait un polar c’est la chute, le dénouement. Il faut une surprise totale mais une surprise qui tienne la route… Un vertige. Et là… Je ne sais pas, ça ne fonctionne pas, pas chez moi, je suis passée à côté ! Ou je n’ai pas compris !

En espérant que ce polar vous emportera bien plus que moi !

Extrait

« Oh, Marguerite, Marguerite chérie,
Mes vœux sincères jamais je ne pourrai trahir,
Laisse-moi embrasser cette larme je te prie
Je ne veux plus jamais te faire souffrir
Mais si tu parles de moi
Je ferai de Lydia
Une Marguerite aussi. »

Ainsi fleurit le mal, Julia Heaberlin, Presses de la cité, 2016.

 

gplelle