Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

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Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Au fil de l’eau (Diaz Canalès)

Diaz Canales © Rue de Sèvres – 2016
Diaz Canales © Rue de Sèvres – 2016

Espagne, de nos jours.

La crise économique n’épargne personne. Jeunes, moins jeunes, salariés, chômeurs, retraités… il est difficile de se mettre à l’abri. Alors, pour les revenus les plus modestes, il s’agit parfois de trouver des solutions alternatives. Et à ce petit jeu-là, certains bricolent comme ils le peuvent, quitte à le faire en toute illégalité.

C’est le cas de Niceto. Cet octogénaire a trouvé le moyen, avec ses amis de toujours, de faire un pied de nez à la routine tout en arrondissant leurs fins de mois. Avec leur statut d’ancêtre, ils sont pratiquement intouchables, même la police a des scrupules à les placer en garde-à-vue. Pourtant, dans les rangs de ces vieux filous, les circonstances de la mort de Longinos indiquent que le vent tourne. D’autant que dans les jours qui suivent, c’est un autre membre de cette bande de durs à cuire qui casse sa pipe.

Juan Diaz Canales s’est fait un nom dans la bande-dessinée. Scénariste de « Blacksad », une série mettant en scène un chat détective très apprécié par les amateurs de BD, il a plus récemment réalisé le dernier « Corto Maltese » qui divise la critique, satisfaisant les uns tandis que les autres sont plus dubitatifs.

Avec « Au fil de l’eau », Juan Diaz Canales nous montre pour la première fois ses talents de dessinateur. Un trait fin et maîtrisé qui caresse les personnages et pose le moindre détail de leur physionomie, qui campe les décors et joue avec les contrastes avec brio. Du noir, du blanc, aucun dégradé pour enjoliver ce dessin qui s’offre à nous sans aucun artifice. L’effet est immédiat et donne envie au lecteur de se faire une petite place dans ce monde familier. Graphiquement, ça vaut le coup d’œil.

Le scénario quant à lui s’ouvre sur un prologue qui met en scène deux personnages que nous ne reverrons pas par la suite. Deux rats dotés de la parole et qui n’ont pas oublié de faire de l’esprit. Je regrette de ne pas les avoir retrouvés dans l’épilogue de l’album ; ils me semblaient capables d’enrichir l’histoire et de permettre au lecteur de prendre davantage de recul pour la savourer pleinement. Ils avaient du potentiel ces rats ! Celui-là même qui pose une pointe de cynisme et qui nous aide à être plus empathiques… tout simplement, celui qui permet de penser que le récit est plus qu’une anecdote. Mais il ne s’aventure pas sur ce terrain-là et reste trop frileux. Il court le risque que l’histoire ne fasse pas trace, que le héros ait fait tout cela pour rien et que le lecteur l’oublie… vite.

Bien sûr, Juan Diaz Canales a un talent indéniable pour raconter, pour créer des personnages charismatiques que l’on investit et/ou dans lesquels on s’identifie. Bien sûr, ils sont touchants. Mais l’auteur laisse planer plusieurs zones d’ombres, peut-être un peu trop. Les personnages sont pudiques lorsqu’ils abordent leur passé, notamment en ce qui concerne les épreuves par lesquelles ils ont dû passer durant la guerre civile espagnole et les années qui ont suivi. Au fil des pages, ce côté énigmatique agace d’autant qu’on comprend que le scénariste est bien décidé à laisser planer le mystère. Il nous manque des clés de compréhension. Cela vient écorner le plaisir de la lecture.

PictomouiPictoOKAussi fictif soit-il, ce récit pose un regard tendre sur la vieillesse, étonne en mettant en scène des vieillards débrouillards et savourant le goût du risque. C’est une manière comme une autre d’introduire une réflexion sur la précarité et ses impacts sur le quotidien, forçant les uns à trouver des solutions alternatives, les autres à s’isoler. Mais quelle est la morale de cette histoire ? Qu’est-ce qui motive les agissements de certains personnages ? Quelques doutes sur le sens à donner à cette lecture, quelques doutes sur les intentions réelles de l’auteur. Peu d’alternatives si ce n’est une seconde lecture ou, mieux, la lecture des chroniques de Jérôme et de Noukette qui m’ont accompagnée dans cette découverte. Je vous invite à lire leurs chroniques.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage à l’occasion de la « BD de la semaine ». Tous les liens sont aujourd’hui chez Noukette.

Au fil de l’eau

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Juan DIAZ CANALES

Dépôt légal : septembre 2016

112 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-309-5

Bulles bulles bulles…

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Au fil de l’eau – Diaz Canales © Rue de Sèvres – 2016

Le Voyage d’Abel (Belvent & Duhamel)

Belvent – Duhamel © Les Amaranthes – 2014
Belvent – Duhamel © Les Amaranthes – 2014

Abel est un vieux loup solitaire. Sa vie est faite d’une routine harassante. Lui qui a toujours rêvé d’être marin et de voyager, il a finalement passé ses plus belles années à s’occuper de l’exploitation agricole familiale. Soigner les bêtes, s’occuper des champs… les tâches varient finalement assez peu au fil des saisons.

Dernier d’une fratrie de garçons, il s’est retrouvé coincé lorsque, arrivé à l’âge adulte, tous les autres avaient décampé vers d’autres horizons. Il a sacrifié sa vie et écarté ses rêves de jeunesse pour reprendre la ferme de ses parents. Au crépuscule de sa vie, il est aigri. Et c’est bourré d’amertume qu’il rêve d’un ailleurs plus épanouissant et se nourrit des photographies des guides de voyage qui remplissent les étagères de sa bibliothèque.

Moi, ce que je voulais, c’est être marin. Prendre le large. Voyager : Conakry, Singapour, Tahiti… Bombay… A Reclesme, il y a eu un palmier, une fois… un seul… Il a crevé au premier hiver. Je ne pourrais pas en dire autant ! Les hivers, moi, je peux les compter. Y en n’a pas un seul que j’ai raté. Pas un. Depuis que je suis né, j’les ai tous faits, les hivers à Reclesme… C’est la poisse l’hiver. Déjà, rien que parce que j’suis né en hiver ! La mère, elle avait 40 ans quand elle a accouché. Autant dire qu’elle s’en serait bien passé. Ca, elle me l’a dit… et pas qu’une fois.

On entre vite dans le petit monde d’Abel, vieillard ronchon et solitaire. Pourtant, le scénario de Lisa Belvent s’installe doucement, ne posant pas ses mots tout de suite sur les illustrations de Bruno Duhamel. N’ayant pas d’autre choix, on regarde donc ce vieux bonhomme vaquer à ses occupations. Le lecteur est accueilli par la sonnerie du réveil et on voit une tête décatie en haut d’une masse informe de couvertures. On sent le geste machinal pour attraper les vêtements posés sagement sur une chaise, pour préparer le café ou encore pour enfiler une veste chaude et une casquette. Le parcours matinal de cet homme est rodé, du corps de ferme à l’étable, de l’étable à la bergerie, de la bergerie aux pâturages. Durant tout ce temps, il soliloque.

Le récit prend soin de décrire une vie ritualisée mise en images à l’aide d’une bichromie où le bleu règne en maître. Bruno Duhamel installe une ambiance où l’on perçoit rapidement qu’il est question de solitude et d’ennui. Pourtant, il y a quelque chose de léger dans le trait comme dans le propos, une pointe d’humour un peu cynique qui permet au lecteur de décaler le regard et à la narration de ne pas s’appesantir. On s’attendrit pour ce vieux bonhomme qui prend plaisir à donner de sacré coup de pied au cul de son chien, un coup de pied gratuit, presque pour la forme, comme s’il bottait le cul de son égo. Un homme qui, pour ne pas sombrer dans la mélancolie, décroche régulièrement de la réalité et laisse glisser ses pensées dans les paysages de pays qu’il n’a jamais vu de ses propres yeux mais qu’il a eu l’occasion de contempler dans tous les guides de voyage qu’il a consulté. Un vieux qui est ému par la fille de la bouchère. Une jeune femme qui ressemble tant à celle qu’il a aimé autrefois mais là encore, il n’a pas eu le courage de ses sentiments. Un vieux qui a laissé filé sa vie, un vieux qui ne s’avoue pas les choses mais conscient des bénéfices qu’il tire de ses rêves… mieux vaut encore une vie à fantasmer un ailleurs que le fait de ne pas avoir ce petit jardin secret. Et tant pis si les autres se moquent de lui.

De toute façon, le plus beau voyage, c’est celui qu’on ne fera jamais

PictoOKUne lecture douce et sympathique malgré les thèmes abordés. Monde rural, solitude, vieillesse. Un bel album que j’oublierai peut-être trop vite. Je m’attendais cependant à avoir un réel coup de cœur mais il n’a pas été au rendez-vous.

Cet album a été tiré à 1000 exemplaires. Un projet entièrement porté par ses auteurs qui se chargent eux-mêmes de la diffusion. Si vous souhaitez commander cet album, il faut vous rendre sur la boutique en ligne des Amaranthes.

LABEL LectureCommuneUne lecture commune que je partage avec Jérôme (j’en profite pour te remercier d’avoir attendu que je me procure cet ouvrage afin que l’on puisse le découvrir ensemble). Je vous invite à lire sa chronique !

La chronique de Moka et celle de Philippe Belhache.

Le Voyage d’Abel

One shot

Editeur : Les Amaranthes

Dessinateur : Bruno DUHAMEL

Scénariste : Lisa BELVENT

Dépôt légal : septembre 2014

65 pages, 18 euros, ISBN : 979-10-94137-00-0

Bulles bulles bulles…

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Le Voyage d’Abel – Belvent – Duhamel © Les Amaranthes – 2014

Les Vieux Fourneaux, tome 3 (Lupano & Cauuet)

Lupano – Cauuet © Dargaud – 2015
Lupano – Cauuet © Dargaud – 2015

Antoine a repris son existence paisible dans le sud-ouest de la France. Pendant que Sophie – sa petite-fille – anime des spectacles de marionnettes dans la région, il garde Juliette (son arrière-petite-fille). Les soirées de papy-sitting sont animées d’autant plus qu’il les partage avec Mimile, son pote d’enfance qui a définitivement quitté la maison de retraite Meuricy.

Enfin, à Paris, Pierrot continue son combat avec le collectif « Ni Yeux ni Maître ». Sa dernière action sur la place publique lui vaut une garde-à-vue de quelques heures au Commissariat de Police. Au moment de sa sortie, il apprend que Mimile est tombé dans le coma. Il décide de se rendre illico au chevet du malade, dans le sud-ouest de la France.

Le trio de vieux baroudeurs est de nouveau reconstitué… pour le meilleur et pour le pire.

Autant dire que la sortie du troisième opus des « Vieux Fourneaux » était attendu de pieds fermes. La bonne humeur de la série y est pour beaucoup. Wilfrid Lupano scénarise son petit monde avec poigne et fait cohabiter des personnages au caractère bien trempé, chacun veillant au respect de ses valeurs et de ses opinions. Les désaccords donnent parfois lieu à de tonitruants conflits mais jamais ô grand jamais l’animosité ne s’enkyste dans les rapports des protagonistes. Deux générations se côtoient en permanence, celle des trois vieilles branches (Mimile, Pierrot et Antoine) et celle de Sophie. Un choc de culture dans lequel tout le monde trouve son compte, à la fois enrichissant et stimulant. Cette alchimie donne son rythme au récit et permet au lecteur de s’approprier l’histoire sitôt la lecture entamée. Ce troisième tome vient apporter de nouveaux détails à un univers que nous connaissons depuis deux albums. Et si le premier tome se consacrait en grande partie au parcours d’Antoine, si le second s’arrêtait plus longuement sur l’engagement militant de Pierrot, ce nouveau volume donne des clés de compréhension pour mieux cerner le mystérieux Mimile.

Au beau milieu de cette vieille testostérone d’un autre siècle, la jeune Sophie tire parfaitement son aiguille du jeu et parvient à se faire entendre… quitte à pousser la voix de temps en temps.

Au dessin, Paul Cauuet vient caresser une nouvelle fois de son crayon ces corps voûtés et ces crânes dégarnis. Les formes de Sophie contrastent dans ce microcosme de vieillards ; filiforme et tonique, elle donne une bouffée d’air et la perspective d’un avenir finalement assez doux pour ces trois hommes.

PictoOKSi vous ne l’avez pas déjà fait, cette série est à découvrir.

Le tome 1 et le tome 2 sont déjà présents sur ce blog.

Les chroniques de Sabine, Jérôme, Noukette, Yvan et Violette.

Extrait :

« Pfffiou ! Dis donc, parler à des flics, ça reste quand même le dernier grand vertige intellectuel. A nos âges, on devrait être dispensés » (Les Vieux Fourneaux, tome 3).

Les Vieux Fourneaux

Tome 3 : Celui qui part

Série en cours

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Paul CAUUET

Scénariste : Wilfrid LUPANO

Dépôt légal : novembre 2015

ISBN : 978-2-5050-6352-0

Bulles bulles bulles…

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Les Vieux Fourneaux, tome 3 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2015

Chroniks Expresss #20

Courant mai, quelques vadrouilles et quelques ouvrages rapidement chroniqués :

BD : En Quarantaine (J. Ollmann ; Ed. Presque Lune, 2015).

Romans : Des Fleurs pour Alergnon (D. Keyes ; Ed. J’ai Lu, 1997), L’Homme qui voulait être heureux (L. Gounelle ; Ed. Pocket, 2010), Millenium #3 (S. Larsson ; Actes Sud, 2013), L’Homme qui ment (M. Lavoine ; Ed. Fayard, 2015).

Bandes dessinées

Ollmann © Presque Lune – 2015
Ollmann © Presque Lune – 2015

« Avec la quarantaine, John, remarié, affronte les affres d’une nouvelle paternité particulièrement épuisante et déstabilisante. Se faire émasculer par un sac à couches en bandoulière et un porte-bébé kangourou est désormais son lot quotidien. Ce nouveau costume d’invisibilité sexuelle le boudine, l’oppresse, le concasse, lui provoque d’inévitables bouffées de chaleur. Jusqu’au jour où il découvre un DVD de Sherri Smalls, une ancienne rockeuse punk hyper sexy reconvertie en chanteuse pour enfants ! » (présentation de l’album sur la quatrième de couverture).

Pourquoi cette lecture ? Pour trois raisons : son titre, une envie de découvrir un auteur et une curiosité à découvrir les questions qui taraudent les quadra…

Côté « questions », ce quadragénaire en a à la pelle, d’autant plus depuis qu’il redécouvre les joies de la paternité avec un enfant en bas âge, chose il avait connu vingt ans auparavant.

« Comment un mec aussi branché peut en arriver à mener une vie aussi chiante ? »

Se frotter au ton impertinent de Joe Ollmann, un vocabulaire grossier et un sérieux penchant à se tourner en ridicule, Joe Ollmann aborde le banal sujet de la vie quotidienne avec humour et dérision. Un sac de litière sale qui se perce et promet de faire perdre un bon quart d’heure à celui qui doit nettoyer… la vie n’a pas que des bons côtés et ce n’est pas moi qui vais vous l’apprendre.

Une BD où on regarde souvent dans le rétroviseur, on essaye de réfléchir un peu à l’avenir mais on est tout de même essentiellement confronté à une lamentation inhérente à un quotidien sans trop de soubresauts. Drôle, cynique mais une lecture qui pique et qui gratte et qui souffre de quelques longueurs.

PictomouiL’ouvrage propose cependant une alternance dans la narration puisqu’il se pose tour à tour sur deux quotidiens différents : celui de John (auteur et père de famille en pleine crise) et celui de Sherri (ex-artiste de la scène punk reconvertie en chanteuse et animatrice d’émissions pour enfants). De fait, si leurs remises en cause respectives sont assez différentes (perspectives professionnelles, famille, couple, alcool…), elles se répondent à certains moments ce qui permet de casser la monotonie latente. Il faudra attendre d’arriver à mi-chemin d’un album qui compte 180 pour sentir que la mayonnaise commence à prendre… un peu long.

La fiche de présentation de l’album sur le site de Presque Lune.

 

Romans

Keyes © J’ai Lu – 1997
Keyes © J’ai Lu – 1997

Charlie Gordon est un jeune homme attardé. Depuis une quinzaine d’années, il travaille à la boulangerie d’un ami de son oncle. En parallèle, il va régulièrement dans un institut spécialisé où il suit les cours d’apprentissage de la lecture et de l’écriture de Miss Kinnian. C’est elle qui propose un jour à Charlie d’intégrer un programme expérimental dirigé par le Professeur Nemur et le Docteur Strauss. Forts des résultats obtenus par la souris Algernon, Nemur et Strauss souhaitent désormais tenter l’expérience sur un homme. Pour se faire, Charlie devra subir une intervention chirurgicale au cerveau. Après cela, ses facultés intellectuelles devraient rapidement décupler.

Quel est le revers de la médaille ?

Daniel Keyes relate l’expérience troublante d’un homme dont l’esprit va s’éveiller à une rapidité fulgurante. Pour se faire, il opte pour un « journal de bord » dans lequel Charlie va consigner régulièrement ses impressions. Ce qui frappe le lecteur lorsqu’il entame l’ouvrage, c’est l’absence de maitrise du langage dont fait preuve le narrateur. Au début, Charlie sait à peine écrire et il pose ses pensées sur papier de façon maladroite. Il écrit comme il parle, s’exprime avec des phrases succinctes et un vocabulaire limité. Progressivement, il acquiert les règles d’orthographe et de grammaire, s’amuse lorsqu’il découvre l’existence de la ponctuation, prend goût à lire et à se cultiver.

Chaque jour, Charlie progresse. Sa conscience s’éveille. Il découvre un monde nouveau dont il n’avait même pas idée des contours. Ses préoccupations changent ainsi que son rapport aux autres. Il découvre la pudeur, la fierté, la liberté, la libido. Puis, avant que son QI n’atteigne 185, il se met inconsciemment à tout intellectualiser. Durant toute cette métamorphose, il découvre son passé ; en effet, ses souvenirs remontent à la surface et il découvre qui il était et comment les personnes qu’il côtoie le considèrent (et le considéraient). Avec cet éveil, le regard des autres change. Alors que certains s’émerveillent des progrès qu’il fait d’autres s’inquiètent de son changement radical de personnalité. Et bien qu’il bénéficie d’un suivi médical poussé durant le temps de l’expérience scientifique à laquelle il accepte de se prêter, Charlie est bien seul pour faire face à la tempête qui gronde en lui.

PictoOKPublié pour la première fois en 1959 sous forme de nouvelle, ce roman de Daniel Keyes aborde avec brio les questions de l’identité [la double identité], du handicap et celle des ambitions scientifiques à vouloir maîtriser chaque parcelle de son environnement. L’intelligence ne suffit pas à fait un homme heureux. Un livre réellement touchant.

Extrait :

« J’apprends à contenir mon ressentiment, à ne pas être impatient, à attendre… Je suppose que je mûris. Chaque jour, j’en apprends de plus en plus sur moi-même, et mes souvenirs qui ont commencé à surgir comme des vaguelettes me submergent maintenant telles d’énormes lames de fond » (Des Fleurs pour Algernon).

 

Gounelle © Pocket – 2010
Gounelle © Pocket – 2010

Profitant d’un long séjour à Bali, un homme suit les conseils qui lui ont été donné de consulter un guérisseur. Julian – le voyageur, est pourtant en excellente santé mais le séjour balinais touchant à son terme, Julian est intrigué et décide de consulter.

C’est ainsi qu’il rencontre un vieil homme, serein, souriant et auquel il est difficile de donner un âge. Ce dernier l’examine de la tête au pied et découvre un point de butée en exerçant des petites pressions sur le petit orteil gauche. Après quelques vérifications, il déclare : « Vous êtes quelqu’un de malheureux ». Cette souffrance intime tient au fait que Julian vit seul et se croit incapable de plaire à une femme. Dès lors, la dernière semaine passée à Bali est ponctuée par des visites quotidiennes au vieux guérisseur. Des temps de rencontre qui donnent lieu à des discussions existentielles : la perception que l’on a de soi influence fortement nos interactions avec les autres et vient, de fait, modeler la manière que l’on a d’évoluer dans la société. De même, notre état d’esprit borne la perception que l’on a de notre environnement ; il suffit de croire que l’on est dans un contexte hostile pour que nos sens réagissent et enregistrent tous les éléments qui pourraient venir corroborer ce ressenti et réciproquement quand on pénètre dans un lieu que l’on pense sécure.

Le récit est rythmé par les rencontres quotidiennes entre le guérisseur et le voyageur. Ce dernier témoigne d’un manque flagrant de confiance en lui qu’il explique par diverses raisons que le vieux sage n’a de cesse de remettre en question. Chaque consultation se conclu sur une petite liste de quelques défis que le soigné devra relever et relater le lendemain au soignant.

Tout d’abord interloquée par le caractère saugrenu de la démarche initiale puis par la manière dont se construisent leurs échanges, j’ai finalement pris mon parti de ne pas remettre en question le contexte peu crédible de leurs entretiens pour ne regarder que le fond du propos. Et réfléchir à quelques « images d’Epinal » que l’on se crée et derrière lesquelles on se cache souvent.

Un ouvrage intéressant mais qui me laisse malgré tout légèrement dubitative. La vie y semble bien sereine… Laurent Gounelle nous invite à réfléchir à une autre façon de penser nos choix de vie et notre lien à l’Autre. Ce n’est que lorsqu’on a fait le deuil des attentes que d’autres nourrissent pour nous que l’on est en mesure de prendre une décision qui nous sera satisfaisante à long terme. Il suffit pour cela de dépoussiérer nos préjugés et de nous alléger de certaines conventions (valeurs, principes, habitudes…) avant de prendre une décision. Mais sa manière d’aborder les choses emprunte quelques raccourcis et sa façon de faire interagir les deux personnages principaux ne me parle pas totalement.

La chronique d’Yvan.

Larsson © Actes Sud – 2013
Larsson © Actes Sud – 2013

Volume 3 : La Reine dans le palais des courants d’air

Dernière partie de la « trilogie Millénium », la plus conséquente également. Ce volume reprend au moment même où nous avions laissés nos « héros ».

« Après avoir échappé de peu à la mort, Lisbeth Salander se remet difficilement de ses blessures dans une chambre d’hôpital. Incapable physiquement d’agir, elle a de surcroît été placée en isolement et sous surveillance policière, car elle est encore sous le coup de plusieurs chefs d’accusation. La voilà coincée, donc, mais pas inactive, d’autant qu’un patient soigné dans une chambre voisine a de très sérieux et très anciens comptes à régler avec elle… De son côté, Mikael Blomkvist se démène pour innocenter et réhabiliter la jeune femme. Ses recherches lèvent le voile sur les plus inavouables activités de certains services secrets, mais les sombres personnages autour desquels se resserre son enquête ne vont pas se laisser menacer sans réagir » (synopsis éditeur).

Long dénouement pour ce thriller qui m’a fascinée, je l’avoue. L’univers qu’à construit Stieg Larsson est très proche de ses préoccupations et des combats qu’il a mené. Journaliste, l’auteur a ensuite poursuivit sa carrière vers le métier de critique littéraire puis écrivain. Il a longtemps milité contre les courants d’extrême-droite, un élément important qui représente l’une des facettes de « Millénium ». Il faut ajouter à cela le fait que par le biais de son homologue imaginaire – Mikael Blomkvist – il dénonce également les violences faites aux femmes ainsi que toute forme de corruption.

Une nouvelle fois, le lecteur est en présence d’un récit complet même si celui-ci s’inscrit dans la continuité immédiate de son prédécesseur. Nombreuses sont les pièces du puzzle qui viendront compléter l’intrigue principale qui nous conduit sans détour vers le procès de Lisbeth. Stieg Larsson fait intervenir une palette impressionnante de personnages secondaires ; chacun étant doté d’un trait de caractère qui le définit, d’une histoire de vie plus ou moins détaillée. Tout s’imbrique. Je reconnais que la présence de ces nombreux personnages, je me suis parfois égarée… n’associant pas immédiatement le nom et la fonction lorsqu’ils réapparaissaient. Cela a nécessité pour quelques « retours en arrière », généralement pour revenir au début du paragraphe en cours voire du paragraphe précédent afin de replacer les éléments à la bonne place et poursuivre la lecture en disposant des bonnes informations.

PictoOKLa scène du procès en lui-même est assez succincte compte-tenu de toutes les dispositions préalables dont l’auteur s’était entouré pour y amener son lecteur, mais l’affrontement verbal qui y a lieu dans une tension palpable m’a malgré tout convaincue. Quelques surprises, encore, au détour de plusieurs rebondissements. Maintenant que j’en ai terminé, je ne peux que regretter la disparition prématurée de Stieg Larsson et le contenu des sept tomes qu’il envisageait de réaliser pour parfaire sa saga restera à jamais un mystère. Quoi qu’il en soit, je suis sortie repue par la lecture de ce troisième volume assez dense autant sur le fond que sur la forme.

Quant au reste, l’éditeur vient de dévoiler sa volonté de publier le tome 4 très prochainement… créant ainsi une petite polémique.

Lavoine © Fayard – 2015
Lavoine © Fayard – 2015

« L’homme qui ment ou le roman d’un enjoliveur – récit basé sur une histoire fausse »

Marc Lavoine se livre. Récit autobiographique et touchant d’un homme qui, malgré la célébrité, semble avoir gardé le sens des valeurs et la notion de famille. Il parle avec franchise de sa vie. De son premier souffle à aujourd’hui. Il fait rapidement référence à sa vie d’artiste car là n’est pas le propos, même si elle lui a permis – dans un premier temps – de s’échapper de la cellule familiale avant de lui offrir une reconnaissance qu’il regarde avec méfiance.

Le fait d’être né garçon lui valut, pendant quelques jours, le rejet de sa mère, Michou. Cette dernière, déjà mère d’un petit Francis (surnommé Titi), souhaitait une fille. Abandonnant son fils aux soins des équipes médicales et à l’affection attendrie de Lulu, son époux, elle s’immergea une courte période dans le déni avant de reprendre ses esprits et de trouver un prénom à cet enfant qui venait agrandir son foyer : Marc.

J’étais donc en stand-bye, en couveuse, avec un panaris, en attente d’une famille, d’un toit, d’un lit et d’un prénom, entre la vie et l’oubli. Tout ça sentait très très bon.

Marc Lavoine décrit une famille modeste domiciliée dans un pavillon en banlieue parisienne. Son père, militant communiste qui travaillait aux PTT. Un homme chaleureux que son fils a toujours admiré voire idéalisé. Un homme altruiste qui n’aurait aucun défaut si ce n’est son fort penchant pour l’alcool et son amour inconditionnel pour les femmes. Un coureur de jupons. Un séducteur invétéré. La mère de Marc Lavoine l’apprendra sur le tard mais pendant longtemps, seuls les fils de Lulu étaient dans la confidence, s’amusant des frasques de leur père tout en se morfondant pour le mal qu’il ne manquerait pas de faire à leur mère lorsqu’elle apprendrait ses adultères… cela semblait inévitable qu’elle l’apprenne un jour.

Lorsque ce jour fut venu, elle demanda le divorce séance tenante. Mais ce couple, malgré les discordes, s’aimait d’un amour profond. La séparation n’a jamais été remise en question, mais la souffrance liée à leur éloignement était perceptible.

Peu importe, il aura une médaille posthume, celle du parfait salaud

PictoOKMarc Lavoine parle de l’amour qu’il portait à son père décédé. La narration emprunte un ton sensible, la tendresse et la nostalgie nous accompagnent tout au long de la lecture. Le seul grief que je porterais est cette hésitation permanente entre la seconde et la troisième personne. L’auteur s’adresse ouvertement à son père, mais il semble ne pas être parvenu à choisir entre le dialogue direct avec son paternel (« tu ») et l’observation plus neutre à la troisième personne (« il »). Cela crée quelques lourdeurs dont on s’accommode parfaitement mais cette indécision peut ponctuellement créer de l’agacement. De même, des passages rappellent régulièrement les mêmes thèmes qui définissent : les femmes, l’alcool, les femmes, le militantisme, les femmes… Ponctuellement, j’ai perçu ma lassitude mais je suis bien vite parvenue à l’écarter. Le récit est fluide, agréable, amusé. En quelque sorte, cet ouvrage permet à l’auteur de dire à son père qu’il lui pardonne ses faux pas, une occasion d’exprimer l’amour inconditionnel qu’il porte à ses proches.

Extraits :

« En fait, tu noyais tous ces regrets dans le sexe des femmes, comme pour apaiser les douleurs de ta mémoire, pour soigner l’homme blessé de l’intérieur. Les filles, c’était du sirop, une médecine d’urgence pour apaiser les maux de l’âme et du cœur. Ça pesait dans mon cartable, et je partageais ça avec mon frère, qui essayait de temporiser, évoquant les blessures de Lulu. Ça me calmait de façon passagère mais ça ne changeait rien » (L’Homme qui ment).

« Je voyais mes copains : avec eux, rien n’avait changé. Ils étaient tristes comme moi, pour moi, ils voyaient bien que j’avais pris de la distance. Il fallait que je me protège, car cette histoire, avant d’être la mienne, était surtout la leur, celle de mes parents. Titi et moi nous en étions les fruits, il nous fallait mûrir, désormais coupés en deux. Nous devions nous construire sans protection, sans garde-fous, sans rien » (L’Homme qui ment).

« Je suis resté seul avec toi avant que Francis me rejoigne, et durant ce tête-à-tête, dans la folie immobile de ce moment-là, j’ai cru que tu allais ouvrir un œil, que c’était une farce, encore une, que tu allais me dire : « Je t’ai bien eu, l’môme. Viens, on va voir les gonzesses. » Des larmes ont coulé sur mes joues, je les ai essuyées et j’ai posé un baiser sur ton front de glace. Sur les lèvres, j’ai gardé cette sensation depuis » (L’Homme qui ment).

« Je voulais te dire que quand tu es mort, Michou a perdu son mari. Elle était en deuil pour de vrai, elle était libre et profondément elle-même, nue de toute rancune. Toute sa vie était là, présente. Car même après le divorce, après t’avoir aimé autant que détesté, tu étais resté le seul homme de sa vie, sa seule histoire d’amour, et j’ai la faiblesse de croire qu’il en était de même pour toi » (L’Homme qui ment).

Le Noël de Marguerite (Desjardins & Blanchet)

Desjardins – Blanchet © La Pastèque – 2013
Desjardins – Blanchet © La Pastèque – 2013

C’est l’hiver. La neige recouvre le paysage de son manteau neigeux. Les gens se sont retranchés chez eux pour se protéger du froid. Mais malgré l’apparente austérité de ces paysages désertiques, l’heure est à la fête et aux retrouvailles. Le réveillon de Noël approche. Les familles se retrouvent pour partager ce moment chaleureux.

De la fenêtre de son salon, Marguerite Godin regarde les rares allées-venues que font les voitures devant chez elle. Un parent qui arrive chez le voisin d’à-côté, des enfants qui font un bonhomme de neige. Marguerite est une vieille dame paisible. Bien au chaud chez elle, elle est heureuse de savoir qu’elle n’a pas à sortir. « Ce n’est pas qu’elle n’aime pas Noël. Non, non, au contraire (…). Mais les fêtes de famille l’épuisent ».

Graphisme années 50 de Pascal Blanchet. Silhouettes longilignes et incurvées, donnant un faux-air de légèreté à l’ensemble. Une ambiance dont on se saisit très vite.

Les thèmes associés de la vieillesse et de la solitude sont ici traités. A l’aide d’angles de vue atypiques, Pascal Blanchet transforme la perspective que l’on a des pièces, donnant ainsi l’impression que l’on se trouve dans une énorme bâtisse aux couloirs interminables et parfaitement entretenus… Marguerite y est minuscule. Six chaises autour d’une table de salle-à-manger qui ne servent qu’à décorer la pièce et trouvent leur utilité que dans de rares occasions. La vieille dame est parvenue à se satisfaire du bonheur de ses proches, au détriment de son propre bonheur… plaisir par procuration.

Les maux de la vieillesse que l’on tente de camoufler derrière des diagnostics. Aux mains tremblantes on répond Parkinson… mais Marguerite n’en est pas affectée, ce qui ne la rassure guère. Progressivement, on perçoit comment elle a perdu le gout de vivre, se détachant de ce qu’elle faisait avant pour ne pas faire face aux nouveaux handicaps de son corps vieillissant. Son entourage quotidien également s’est réduit comme une peau de chagrin ; l’âge se faisant, elle a perdu les uns après les autres des êtres qui lui étaient chers ; la difficulté d’être une des dernières de sa génération. Le temps passe, les aiguilles de l’horloge tournent, la rapprochant lentement de l’heure de sa propre mort. De ça, Marguerite ne peut s’empêcher d’y penser. La vie est cruelle. Chaque chose, chaque projet, ne font que la confronter à son statut de senior.

India Desjardins traite son sujet avec la douceur nécessaire. Sans être pathétique, elle fait état d’une situation de solitude qui fait le quotidien de la majeure partie des seniors désormais. Elle décrit Marguerite, belle octogénaire, qui est parvenue à pallier aux mieux à sa situation de dépendance et à trouver des palliatifs qui lui permettent de rester vivre chez elle, au milieu de ses souvenirs, de ses meubles… de ses rituels. Entre les passages réguliers du médecin, de l’aide à domicile, du livreur de repas, sa relative indépendance tient aussi à la présence de voisins bienveillants… une solidarité de voisinage devenue rare. Cet ouvrage n’est pas une bande-dessinée mais un livre illustré. Le récit discret de cette silencieuse fin de vie apparaît sur chaque planche avec parcimonie, venant compléter et donner encore plus de profondeur aux illustrations de Pascal Blanchet. La mélodie sur laquelle repose le scénario est emprunte de nostalgie, une légère mélancolie venant piquer ponctuellement le tableau qui nous est dépeint et quelques touches de petits bonheurs simples suffisent à donner à l’ensemble le rythme et la légèreté nécessaires, deux éléments narratifs qui sont ici vecteur de l’empathie que l’on ressent à l’égard du personnage.

PictoOKPictoOKTrès bel album qui nous prend dans une chaleur particulière et impose un rapport au temps auquel je ne suis pas habituée. Je vous conseille vivement cette lecture.

LABEL LectureCommuneLecture commune que je partage avec Marilyne.

Extraits :

« Swoush, swoush, swoush. » Le son de ses pantoufles qui traînent sur le plancher l’incommode. Mais elle doit porter des pantoufles antidérapantes, sinon elle pourrait glisser et se blesser, comme c’est arrivé à Rita Veilleux. Si elle tombait, elle serait peut-être incapable de se relever toute seule. Elle se demande pendant combien de jours elle resterait étendue sur le plancher avant que quelqu’un la trouve. Et qui la trouverait ? » (Le Noël de Marguerite).

« Alors qu’elle avait peur de la mort, c’est la vie qui a fini par l’effrayer » (Le Noël de Marguerite).

Le Noël de Marguerite

One shot

Editeur : La Pastèque

Dessinateur : Pascal BLANCHET

Scénariste : India DESJARDINS

Dépôt légal : octobre 2014

ISBN : 978-2-923841-44-1

Bulles bulles bulles…

 

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Le Noël de Marguerite – Desjardins – Blanchet © Editions La Pastèque – 2014

Les vieux Fourneaux, tome 2 (Lupano & Cauuet)

Lupano – Cauuet © Dargaud – 2014
Lupano – Cauuet © Dargaud – 2014

Et c’est reparti pour un tour avec le trio des vieux emmerdeurs que sont Mimile, Pierrot et Antoine. Ils ont quitté l’Italie de Ceux qui restent (voir chronique du tome 1) pour rentrer en France. Chacun a repris le fil de sa vie. Sophie a accouché d’une petite Juliette. Mimile est rentré à sa maison de retraite, Pierrot a repris ses activités militantes à « Ni Yeux ni maître » et Antoine a fait son deuil.

Ce nouvel opus démarre de façon fracassante puisque Pierrot reçoit un colis rempli de billets de banque. On imagine la déflagration que cela peut produire chez ce vieil anar’. Et comme le battement d’ailes d’un papillon a toujours des répercussions insoupçonnées, les deux autres s’agitent aussi dans leur coin. Antoine monte à Paris pour participer à une manifestation orchestrées par les vieux militants de « Ni Yeux ni Maître ». Il doit d’ailleurs retrouver Pierrot dans un rade parisien où il va contribuer, malgré lui, à un « attentat gériatrique »… (pour comprendre, vaut mieux lire l’album). Mais l’entrain de Pierrot a été stoppé net par l’arrivée du colis providentiel qui contenait une lettre signée « Ann Bonny »… le passé remonte de nouveau à la surface…

Complètement déjanté !

Voilà en deux mots ce que je pense de ce nouveau scénario concocté par Wilfrid Lupano. Loufoque et désopilant, le scénariste ne se refuse aucun délire et donne un grand coup de pied dans les clichés habituels. Les personnages se démènent pour soutenir des causes parfois absurdes pourtant, il y a un subtil fond de vérité qui permet au lecteur de ne jamais perdre le fil et d’investir des combats complètements insensés. Défrisante épopée menée tambours battants ; elle se nourrit de références surprenantes comme Skylanders® et de pirouettes narratives dont découlent d’improbables retournements de situations. On ne peut que se laisser surprendre et s’amuser de la tournure que prennent les choses. Cet enchaînement permanent d’événements fait le sel de cette série et le charme de ses personnages.

Ce second tome s’arrête un peu plus sur le personnage de Pierrot et nous permet de mieux comprendre l’état d’esprit du collectif des vieux anarchistes – « Ni Yeux Ni Maître » – qui ne se limite pas à une simple envie de semer la zizanie sur n’importe quel prétexte fallacieux.

Au programme de cette lecture, des rires, un peu d’émotions et beaucoup d’empathie. Comme dans le premier tome, le dessin sec et nerveux de Paul Cauuet porte parfaitement cet univers et son humour décapant. Surprise par le côté un peu rance des couleurs de la couverture, j’ai retrouvé le piquant qui m’avait fait accrocher au tome 1. Le fait que des sujets de sociétés soient présents « juste ce qu’il faut » permet de ne pas alourdir le propos ; le lecteur peut ainsi tricoter sa réflexion à sa guise. Sans papiers, société de consommation, environnement / écologie… autant de thèmes qui s’invitent pêle-mêle à la table des Vieux fourneaux.

PictoOKPictoOKCe que j’aime par-dessus tout dans ce récit, c’est l’impression que tout est possible, il suffit juste d’un peu de bonne volonté. Lupano ne s’encombre d’aucun tabou, il n’a aucun complexe et le résultat donne quelque chose de très optimiste. Même la cécité et l’incontinence peuvent être perçues comme des avantages… avouez qu’il fallait tout de même oser !

Sans compter les jeux de mots en tous genres du viager au « viajeune », de la colocation entre des individus appartenant à des générations très différentes et de cette solide amitié entre notre trio principal qui semble leur donner la force de repousser n’importe quelle montagne… Bref, si vous avez du mal à être de bonne humeur en ce moment, lisez Les Vieux Fourneaux… votre état devrait s’arranger !

LABEL LectureCommuneLecture commune faite en compagnie d’un duo de choc ! Je vous invite à lire les chroniques de Jérôme et de Noukette sur ce titre.

Une lecture que je partage également avec Mango :

Logo BD Mango Noir

Les Vieux Fourneaux

Tome 2 : Bonny and Pierrot

Série en cours

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Paul CAUUET

Scénariste : Wilfrid LUPANO

Dépôt légal : octobre 2014

ISBN : 978-2-5050-6163-2

Bulles bulles bulles…

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Les Vieux Fourneaux, tome 2 – Lupano – Cauuet © Dargaud – 2014