Le Vagabond des Etoiles, seconde partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2020

Accusé d’avoir assassiné un de ses collègues de l’université, Darrell Standing est jugé et incarcéré. Victime d’actes de torture perpétrés par ses geôliers, Darrell fait l’expérience des voyages astraux. Dès lors, il quitte régulièrement son corps et visite des vies passées.

[je vous invite à prendre connaissance de ma chronique sur le premier tome en suivant ce lien]

Le dessin de Riff Reb’s est une seconde peau pour ce roman éponyme de Jack London. Que ce soit « Le Loup des Mers » [je n’ai pas pris le temps de le chroniquer] ou cet univers fantastique du « Vagabond des étoiles » , l’auteur se glisse avec une facilité déconcertante dans l’univers du romancier américain. Riff Reb’s visite, adapte et s’approprie chaque mot, chaque souffle, chaque peur, chaque secousse. Le personnage principal, en huis clos carcéral, accède à des respirations inespérées en se jetant à corps perdu dans des voyages astraux de toute beauté. Il entre ainsi en totale osmose avec des individus dont les vies se sont arrêtées suite à une mort violente ou tout simplement de vieillesse. Ces « évasions extracorporelles » – comme il se plait à les nommer – le parachutent dans différentes époques de l’Histoire de la Terre. Là aussi, le dessin de Riff Reb’s habille à la perfection chaque ère, chaque siècle. Rome Antique, Préhistoire, conquête de l’Ouest américain, Moyen-Age… pas une époque qu’il n’a pas eu l’occasion de visiter, pas une fausse note graphique.

« J’ai souvent réfléchi aux liens entre ces vies et la mienne. Et j’ai dû admettre que l’un des points communs était la colère rouge que j’ai ressentie presque à chaque fois. Cette colère qui a ruiné ma vie et m’a jeté en cellule. (…) Elle était, j’en suis sûr, déjà ancrée en moi, comme chez mes parents, comme chez nous tous et même chez tous les mammifères, et ce, depuis le fond des âges. Elle est, au départ, une peur instinctive à laquelle nous devons tous à un moment donné notre survie. Et elle est transmise dans le temps à travers toutes les générations. »

Cette adaptation est pour nous l’occasion de plonger dans des parcours variés d’hommes et de femmes, toutes couleurs de peau confondues, quelle que soit leur appartenance religieuse ou leur orientation sexuelle. Seul le personnage principal relie ces vies passées et chacun de ces voyages le transforme profondément. On suit son cheminement, d’abord dubitatif sur la nature de ces expériences, il finit par exulter. Le temps du doute est loin, il s’est refermé avec le premier tome. C’est désormais un homme absolument grisé et addict à ces escapades extracorporelles qui est face à nous. Il en tire une force vitale considérable et nous aspire dans sa folie. Est-ce folie ?

Le fait de s’incarner dans de nouvelles vies le conduit à poser un autre regard sur sa vie et sur l’Humanité. De nouvelles réflexions métaphysiques s’ouvrent à lui. Ce mouvement que nous observons durant la lecture est fascinant. Tout aussi fascinant que le contraste créé par sa situation : c’est à partir d’un espace carcéral restreint qu’il parvient à explorer d’autres espaces – temps.

« De toutes mes incarnations passées, je ne vous en aurai fait goûter que quelques extraits car j’ai cueilli des baies sur l’épine dorsale éventée du monde. J’ai arraché pour les mander, des racines aux sols gras des marécages et j’ai partagé la table des rois. J’ai fêté la chasse, j’ai fêté les moissons, j’ai gravé l’image du mammouth sur ses propres défenses, j’ai sculpté des éphèbes et peint toutes les femmes. Et toujours, je suis mort, de froid, de chaud, de faim, de tout, laissant les os de mes carcasses éphémères dans le fond des mers, dans les moraines des glaciers et dans les cimetières de tous les cultes. Mais mes vies sont les vôtres aussi. Chaque être humain évoluant actuellement sur la planète porte en lui l’incorruptible histoire de la vie depuis son origine. »

Traits tirés, visage émacié, le héros a perdu toute la superbe qu’il affichait dans la première partie du récit. Mais si le physique se montre fragile face à la fatigue et aux mauvais traitements, le mental lui nous embarque dans un voyage improbable ! Au-delà du propos, c’est la fierté farouche du personnage à ne pas plier face à ses geôliers qui porte toute la tension et l’exaltation contenue dans le récit. Ce second opus vient clore le diptyque de Riff Reb’s de façon magistrale… nous rappelant avec humilité que l’homme ne saurait progresser isolément des membres de son espèce.

Magnifique diptyque, sublime travail de création graphique. A lire !

Le Vagabond des étoiles / Seconde Partie (diptyque terminé)

Adapté de Jack London

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S

Dépôt légal : octobre 2020 / 104 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-302-09024-8

New York cannibals (Charyn & Boucq)

Charyn – Boucq © Le Lombard – 2020

« New York, 1990. Pavel tient toujours son salon de tatouage. Sa protégée, Azami, est devenue policière et culturiste. Lors d’une intervention, elle découvre un bébé abandonné dans une poubelle. Incapable d’enfanter à cause des traitements qu’elle a infligés à son corps, elle décide d’adopter l’enfant. Pour le protéger, elle va remonter la piste d’un trafic de bébés, et découvrir qu’il semble lié à un mystérieux gang de femmes qui dévorent leurs ennemis. Étrangement, les fantômes du goulag dans lequel Pavel a grandi semblent être à l’origine de ces atrocités.

Comme si l’univers, les codes et la violence du goulag avaient pris pour nouveau territoire les rues de New York. » (synopsis éditeur)

L’intrigue de « New York cannibals » se situe vingt ans après la conclusion sanglante de « Little Tulip » (publié en 2014) et qui est sur le blog grâce à Val.

J’ai d’abord pensé que m’embarquer dans cette lecture était une erreur. N’ayant pas lu « Little Tulip », j’appréhendais de passer à côté des subtilités d’un récit qui a ancré ses personnages dans un précédent ouvrage. Voyant que je ne ressentais aucune gêne durant la lecture, j’ai eu vite fait de changer mon fusil d’épaule… et j’imagine l’aisance déconcertante avec laquelle les lecteurs du tome précédent ont pu retrouver leurs repères !

Bien sûr, le scénario [que ce soit par le biais de la voix-off ou des paroles prononcées par les personnages] resitue les éléments nécessaires à la compréhension de cette nouvelle intrigue. Ces rétrospectives se font de manière fluide et n’alourdissent aucunement le propos. Elles nous montrent même que ces personnages au passé chahuté ont parfaitement digéré les galères par lesquelles ils sont passés. Elles les ont consolidés, elles ont soudé les liens qui les unissent et leur ont donné un élan vital qui s’avère être bénéfique à la narration.

Jérôme Charyn utilise un bon jeu de personnages aux caractères bien trempés. Ils sont de nature méfiante et défendent leurs opinions avec une assurance impressionnante mais le scénariste temporise le côté anguleux de leurs personnalités. Altruistes, francs, intègres… ils affichent des qualités indéniables. Une fois la glace brisée, on est davantage face à deux géants au cœur tendre. Des géants assez rassurants.

Les dessins de François Boucq emboîtent parfaitement le pas à ce récit viril. Malgré la masculinité de l’héroïne – surprenante au premier regard -, on se rend compte une fois encore que ce n’est qu’une façade. Sa gestuelle dégage une réelle féminité, une certaine sensualité même. Ses bras gonflés aux stéroïdes enserrent le nourrisson une douceur dont bon nombre de mères ne sont pas capables. Cette femme bodybuildée est une force tranquille, une beauté sauvage ; son charisme tient d’un harmonieux mélange entre sa condition physique hors-norme et sa placidité. Le héros quant à lui est plus « fluet » mais cela tient en grande partie à son âge et aux conditions difficiles auxquelles il a été confronté.

J’avoue que si on ne m’avait pas mis l’ouvrage entre les mains, je n’y serai pas allée. Un récit fictif aussi racé qui aborde traite d’humains, prostitution, drogue et mafia [la liste est non-exhaustive] sur fond de critique sociale, j’avoue… c’est loin d’être ma tasse de thé ! Idem, l’aspect « bien rangé » des planches et cette testostérone palpable à chaque page : très peu pour moi en général. Pourtant, la lecture m’a accrochée en un temps record et j’ai finalement pris beaucoup de plaisir à suivre cette histoire jusqu’à son dénouement final.

New York Cannibals (Récit complet)

Éditeur: Le Lombard

Dessinateur : François BOUCQ

Scénariste : Jérôme CHARYN

Dépôt légal : septembre 2020 / 141 pages / 24,50 euros

ISBN : 978-2-8036-7253-0

La Part du ghetto (Corbeyran & Dégruel)

Du noir et blanc charbonneux pour illustrer cette adaptation du roman éponyme de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune (éditions Fayard, 2018)… comme pour rappeler de façon délicate que vivre dans une cité implique quelque chose de très tranché. C’est noir ou blanc, on doit choisir son camp, poser cartes sur table et annoncer la couleur. Mais le côté charbonneux pour lequel a opté Yann Dégruel vient apporter tout le tranchant et toutes les nuances nécessaires à la (re)lecture de cet univers.

« On est toujours l’étranger de quelqu’un. »

Corbeyran – Dégruel © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour dans une enquête menée il y a trois ans au cœur d’une banlieue de Seine-Saint-Denis. Manon Quérouil-Bruneel (grand reporter) décide d’enquêter sur une banlieue après avoir rencontré Malek Dehoune (intermittent du spectacle). Ce dernier l’emmène dans le quartier où il a grandi. Il faudra quelques mois à la journaliste pour être acceptée et intégrée dans les groupes [essentiellement masculins] qui se forment dans la rue, au bar, chez le coiffeur. Au final, leur ouvrage est le fruit d’un an d’enquête et l’occasion de dresser le portrait actuel d’une/des banlieue(s). Le constat est sans appel, sans jugement de valeur.

« La République, l’égalité des chances, toutes ces belles valeurs de papier, on a beau dire, ça franchit rarement le périph’. »

Le scénariste se fait le porte-parole de ces voix anonymes. Dealer, clandestin, mère, fils, prostituée… ils se livrent à visage découvert et racontent leur quotidien, cet entre-soi dans les murs de la Cité. Ils décrivent un repli communautaire, leur place (dans la société) sans cesse remise en question et une première génération (parents qui ont immigré en France) qui se sent plus français que les jeunes d’aujourd’hui alors qu’ils sont nés dans l’Hexagone !

« Le hijab, la barbe longue, le kamis… tout ça, c’est pas de la conviction, c’est de l’ostentation… c’est à la fois un étendard et une cuirasse identitaire ! Un bras d’honneur à la société française ! »

La débrouille, le chômage imposé malgré le fait que certains de ces jeunes sont bardés de diplômes… pour tromper l’ennui au pied des barres d’immeubles, ils en viennent à des solutions qui leur sautent à la gueule : le deal pour les uns, la prostitution pour les autres ; il n’y a rien de plus facile pour mettre de l’argent de côté et faire un pied-de-nez au destin qui les a fait naître du mauvais côté du périph’. Leurs rêves : pouvoir se payer un petit appartement dans le 16ème à Paris ou financer son envie de s’installer au bled. Car contre toute attente, le bled est devenu un Eldorado pour ces jeunes en mal d’identité… le seul moyen de faire « fructifier » légalement les études qu’ils ont suivies en France.

Eric Corbeyran adapte cette enquête, trouve le rythme narratif qui colle aux codes de la bande-dessinée. On sort des images préformatées sur les banlieues en donnant la voix aux principaux intéressés. L’accent des cités, ces regards fiers malgré les parcours cabossés… ces chemins de traverse empruntés pour se faire une micro-place au soleil…

« La vie en Cité pousse ses habitants à une forme de schizophrénie. Il y a d’un côté le poids du regard des autres, l’injonction à se conformer aux attentes de la Communauté, et de l’autre, l’envie de vivre sa vie comme on l’entend. »

Des paysages symétriques aux barres HLM interminables, le blanc délavé de ces façades interminables qui sont juste égayées par les couleurs du linge qui sèche à l’air libre. Yann Dégruel illustre cet horizon de béton sur lequel le regard bute, étriqué par les reliefs ternes. Le gris des entrées où les jeunes dealent de la cocaïne avec des gants parce qu’on n’est plus à un paradoxe près et que la drogue, ça reste… un « truc » sale pour les croyants. Un quotidien de contradictions où les jeunes filles rêvent de mariage avec des princes du Qatar et, en attendant, se prostituent pour pouvoir se payer le billet d’avion fantasmé qui la rapprochera de son prince charmant au pays des mille et une nuits. Un système de dupes. Des rouages grippés d’une société qui tourne à l’envers.

« Il est ressorti il y a un an, bardé de contacts. La prison est une formation accélérée pour monter en grade dans la délinquance. »

J’avoue, je pensais avoir à faire à un récit un peu plus couillu. Cette adaptation n’en reste pas moins l’occasion de se sensibiliser à l’enquête de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune… ça donne même sacrément envie de mettre le nez dedans !

La Part du ghetto (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Yann DEGRUEL / Scénariste : Eric CORBEYRAN

Dépôt légal : septembre 2020 / 136 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01989-3

L’Attentat (Mulisch & Hulsing)

Mulish – Hulsing © La Boîte à Bulles – 2020

1945.

La guerre se termine aux Pays-Bas et la vie d’Anton bascule. Le corps d’un collabo est retrouvé devant la porte de sa maison. En représailles, les nazis tuent ses parents, son frère et brûlent leur maison. Anton a douze ans et sa vie vient de partir en fumée. Ayant appris l’effroyable nouvelle, son oncle vient le chercher et s’occupera désormais de lui.

Sept ans plus tard, Anton revient à Haarlem, sa ville natale, à l’occasion de la fête d’anniversaire d’un de ses amis. Anton scrute Haarlem, en quête de lieux et de silhouettes susceptibles de raviver ses souvenirs d’enfance. Et c’est le cas, les souvenirs affluent pour la première fois. Ils se bousculent, le chahutent et le malmènent tant et si bien qu’Anton se fait la promesse de ne plus revenir à Haarlem.

Ce ne sera pas la première fois qu’Anton sera confronté à ces moments où les images du passé déferlent et s’imposent à lui. Anton ne le souhaite pas. Pour lui, fouiller ses souvenirs d’enfance ne peut créer que de la souffrance. Il étouffe les pourquoi, refuse d’émettre de nouvelles et relègue son passé dans le recoin le plus lointain de sa mémoire.  

Pourtant, à différents moments de sa vie, des rencontres inopinées et des conversations fortuites lèveront malgré lui le voile de mystère qui entoure cette nuit douloureuse de 1945.

L’idéologie nazie est présente dans de nombreux romans d’Harry Mulisch. Le romancier explore ainsi toutes les questions béantes laissées par cette période historique. Une déchirure, une déflagration, un choc. Au cœur de ses écrits, on croise la peur : la peur de la rafle, la peur de la dénonciation, la peur des camps… mais également la peur dans tout ce qu’elle induit (inconsciemment ou non) chez chacun d’entre nous : serions-nous intègres ou de pures pourritures dans un tel contexte ? Certains ont choisi le camp des collabos, d’autres ont opté pour des stratégies moins radicales mais tout aussi fourbes. Et puis il y a les braves, les résistants, ceux qui tendent la main à l’Autre pour le cacher, le sauver… pour contrarier les plans des nazis et retarder de plusieurs jours ou de quelques heures l’acheminement d’armes, d’hommes et/ou d’informations…

Au creux de ces écrits, il y a aussi le sentiment d’impuissance. La machine de guerre allemande est si massive que quiconque envisage de s’y opposer doit en mesurer les risques ; le résultat produit risque probablement d’être celui du pot de terre contre le pot de fer. Dans « L’Attentat », ce sentiment est exacerbé par le fait que le personnage principal est un enfant au moment du drame. Il n’a qu’une vision et qu’une compréhension partielle des événements. Il a assisté au meurtre de ses parents, impuissant. Comment se construire ensuite à partir de cela ? Comment accepter cette inévitable culpabilité de n’avoir pu agir… de n’avoir pas osé agir ?

Ces questions intrinsèques à l’œuvre de Harry Mulisch sont bien évidemment reprises par Milan Hulsing. Son adaptation claque et livre un scénario farouche. Il fait ressortir le caractère intranquille du héros, sa lutte vaine pour se convaincre qu’il n’a pas besoin de comprendre pourquoi la revanche des allemands s’est abattue sur sa famille et non sur les voisins. Tant de questions qui le mettent au supplice. Le héros choisi finalement l’oubli. Il a effacé inconsciemment des souvenirs de cette nuit-là. Lui reste ce dont il ne peut se délester : la mémoire des sons et celle des ressentis qui l’ont traversé au moment du drame.

Le scénario est surprenant. Plusieurs parties successives le composent et nous permettent d’avancer chronologiquement dans la vie du personnage principal avec cependant d’importantes ellipses entre les passages. Tout ce qui ne touche pas directement à la nuit du drame est passé sous silence. De fait, on a une vision partielle de sa vie, comme si le passé et le présent étaient cloisonnés. Comme si sa vie entière n’avait aucun lien avec le drame qu’il a connu lorsqu’il était enfant et qu’il refusait d’accepter que ses choix d’adultes sont peut-être une conséquence directe des traumatismes subis durant son enfance. On avance ainsi à saute-mouton dans sa vie avec des périodes de quatre, six voire dix ans qui sont totalement passées sous silence.

On baigne dans des dessins charbonneux, parfois réduits au minimum mais toujours inondés d’une couleur dominante qui témoigne de l’humeur dominante du personnage… car sous la carapace d’homme-fort qu’il veut montrer se cache un homme brisé qui bouillonne, doute, s’effraie. Cette alchimie si singulière qui nait de la cohabitation entre le dessin juste croqué et la chronologie elliptique m’a donné l’impression qu’il sombrait doucement dans la folie ; la présence de ses vieux démons menace de le faire décompenser.

Inspiré de faits réels, « L’Attentat » nous plonge dans un récit imprévisible, fascinant et troublant.

L’Attentat

Adaptation du roman éponyme de Harry MULISCH

Editeur : La Boîte à Bulles / Collection : Hors-Champ

Dessinateur & Scénariste : Milan HULSING

Traduction : Daniel CUNIN

Dépôt légal : août 2020 / 176 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-311-6

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 4 (Squarzoni)

La liste des noms des victimes s’allonge chaque jour.

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2019

Les dossiers des affaires non résolues s’entassent sur les bureaux des enquêteurs.

Parfois, une enquête est résolue par hasard, grâce à un heureux concours de circonstances, conduisant des meurtriers derrière les barreaux. Mais ce type d’événements est rare.

Les règlements de compte, actes de violence gratuite, expéditions punitives, petits larcins… conduisent généralement à l’irréparable. La Brigade des Homicides de la ville de Baltimore travaille d’arrache-pied pour trouver les coupables. Parmi les meurtres toujours non élucidés, celui de Latonya Wallace, une fillette de 11 ans dont le corps a été retrouvé le 4 février 1988 (voir tome 1). Elle est morte étranglée, après avoir été violée, et deux mois plus tard, l’inspecteur Pellegrini en charge de l’enquête reprend tous les éléments du dossier. Il est obsédé par ce meurtre et déterminé à retrouver le meurtrier de l’enfant. Il est à l’affut du moindre élément qui aurait échappé à sa vigilance.

Laytona Wallace, John Scott, Dany Cage, Trevon Harris… la liste des noms inscrits en rouge sur le tableau des affaires confiées à la brigade. Quand un meurtre est découvert, le nom de la victime est aussitôt inscrit en rouge sur le tableau… dès que l’affaire est résolue, le nom est réécrit, à l’encre noire cette fois. Tableau de chasse de la Brigade, qui sert à la fois à mobiliser les troupes, à maintenir un esprit de compétition entre les inspecteurs et à comptabiliser le nombre de dossiers sur lesquels l’équipe s’est cassé les dents.

Avec ce quatrième tome, Philippe Squarzoni pose l’avant-dernière pierre d’ « Homicide » , adaptation fidèle de la série « The Wire (Sur Ecoute) » réalisée par David Simon. Travail de terrain, travail d’observation et de décryptage, rester objectif, neutre … et pointer les dysfonctionnements d’un système.

« Ses inspecteurs devaient se plier plus rigoureusement au règlement. Et se couvrir en rédigeant des mises à jour et des suivis de dossiers pour toutes les affaires. C’était de la pure foutaise bureaucratique. Et le boulot inepte consistant à remplir des notes de service pour protéger ses fesses gâchait un temps précieux. Mais c’était le jeu et il fallait le jouer. »

Rien n’est épargné au lecteur. Ni les détails de la mort, ni le déroulement de l’expertise du médecin légiste, ni les idées noires que broient les inspecteurs, ni les codes instaurés entre les bandes faisant la loi dans les banlieues. Violences, règlements de compte, crises de couples, jalousies, deal… Baltimore est une ville dont le taux de criminalité est excessivement élevé. Cette enquête explique aussi les raisons de cette réalité sociale.

Très bonne série. Pesante. Plombante. Crue. Il me tarde d’en connaître le dénouement et, consécutivement à cela, de voir aussi Philippe Squarzoni revenir à ses propres documentaires.

Autres albums de l’auteur que vous trouverez ici : Saison brune, Torture blanche, Garduno en temps de paix, Zapata en temps de guerre, Dol ainsi que les trois premiers tomes de cette série.

Homicide – Tome 4 : 2 avril – 22 juillet 1988 (pentalogie en cours)

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : septembre 2019 / 174 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01754-7