Florida (Dytar)

Dytar © Guy Delcourt Productions – 2018

Londres.
Dix ans après le massacre de la Saint-Barthélemy, Walter Raleigh sollicite Jacques Le Moyne, un ancien cartographe, pour qu’il témoigne de son expérience en Floride. Lorsqu’il était plus jeune, Jacques a fait partie d’une expédition française conduite par les commandants Jean Ribault et René Goulaine de Laudonnière. Le but était de fonder une nouvelle colonie en Amérique.
Jacques refuse et fuira longtemps les sollicitations qui lui sont faites de transmettre son témoignage. Sa femme, Eléonore, ne comprend pas l’attitude de son mari jusqu’au soir où, vingt ans après les faits, Jacques Le Moyne de Morgues s’ouvre enfin et lui fait le récit dans les moindres détails de ces deux années éprouvantes.

Un important travail de recherche a été mené par Jean Dytar pour parvenir à réaliser cet album ; plusieurs articles de son site en témoignent (comme ici par exemple).

Avant de se pencher sur l’épisode de l’expédition huguenote au « Nouveau Monde » la traversée de l’Atlantique et Jean Dytar s’intéresse en premier lieu au couple de Jacques Le Moyne. A sa femme tout d’abord ; elle se heurte à l’incompréhension, elle tente d’identifier la raison qui explique le silence de son homme. Pourquoi a-t-il toujours refusé de parler de son expérience en Floride ? Pourquoi, depuis son retour, refuse-t-il de réaliser des cartes topographiques ? Pourquoi passe-t-il son temps à dessiner minutieusement des fleurs (que les dames de la cour utiliseront pour faire leurs broderies) et refuse-t-il obstinément toutes autres formes de sollicitations professionnelles ?

Car c’est elle, Eléonore Le Moyne qui est notre guide dans cette histoire. C’est elle qui prend la parole le plus souvent. C’est elle qui tente de maintenir son homme à flots et qui se bat chaque jour pour qu’il retrouve la force de vivre, de se battre, de ne plus être un fantôme au sein de sa propre famille. Elle ne sait rien de ce qui s’est passé en Floride ; son époux a toujours refusé d’en parler. Elle sait juste qu’elle a réussi à la convaincre d’accepter de partir, arguant qu’une telle opportunité ne se présente qu’une fois dans une vie et qu’elle, en tant que femme, n’aura jamais une telle occasion.

Ecoute Jacques. Si tu n’y vas pas pour toi, vas-y pour moi ! Sois mes yeux et mes sens. (…) C’est peut-être dur à comprendre, mais… je veux rêver à travers toi. Pars ! Et à ton retour, épouse-moi ! Je promets de t’attendre et tu me raconteras ce qu’il y a de l’autre côté.

Elle ne sait que penser de l’expérience qu’a vécue son époux excepté, elle ne peut qu’imaginer le pire… elle ne peut que rêver à ces terres lointaines. Elle l’a vu partir inquiet à l’idée de cette expédition à laquelle il avait accepté de participer. Elle l’a vu revenir changé, amaigri et plus taciturne que jamais.

Jean Dytar nous explique, à l’aide des souvenirs d’Eléonore, les événements qui ont précédés ce grand voyage. Durant tout l’album, deux ambiances graphiques se relaient : des tons sépia pour le « présent » des personnages et de magnifiques aquarelles généreusement pourvues de bleus pastels et de verts d’eau pour le passé. Grâce à Eléonore, on commence à comprendre. L’auteur nous montre comment pendant des années, elle a tenté de faire parler son mari ; pour assouvir sa propre curiosité d’abord mais très vite, pour pouvoir lui venir en aide. Jean Dytar nous cuisine un peu car il faudra attendre avant que son personnage de Jacques Le Moyne de Morgues se mette à table. De la difficile traversée de l’Atlantique, des premiers pas balbutiants de l’expédition en Amérique et de la tournure prise ensuite par les événements, le lecteur finira par tout savoir. Je pourrais vous expliquer les temps forts du récit par le menu que je ne spoilerais rien, l’histoire de cette expédition (dont je ne connaissais rien avant de lire cet album) est écrite partout (dans les livres, sur la toile…).

Un album qui, assez logiquement je crois, m’a fait penser à Terra Australis. Que ce soit sur la forme ou sur le fond, la qualité est au rendez-vous.

Le rendez-vous hebdomadaire des bulleurs est à retrouver aujourd’hui chez Stephie.

Florida

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Jean DYTAR
Dépôt légal : mai 2018
264 pages, 29.95 euros, ISBN : 978-2-413-00978-8

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Florida – Dytar © Guy Delcourt Productions – 2018

Codine (Baujard & Géliot)

Baujard – Géliot © La Boîte à bulles – 2018

Adrien a 8 ans lorsqu’il emménage à la Comorofca – dans la ville de Braïla (Roumanie) – le quartier le plus pauvre de la ville et réputé pour sa dangerosité.

Mon enfant ! Nous voilà descendus un rang plus bas. Voici la Comorofca, le quartier le plus mal famé de la banlieue. J’économiserai 2 leï roumains par mois sur le loyer. 24 leï en un an, le prix d’un vêtement pour toi.

Bien qu’il soit impressionné par ce coin de la ville laissé presque à l’abandon, bien qu’il garde ses distances avec les gamins qui traînent dans la rue à toute heure de la journée, Adrien s’aventure dans son quartier. Il rencontre ainsi Codine, un ancien taulard incarcéré pour meurtre. Une amitié entre l’homme et l’enfant va les aider tous deux à (re)prendre confiance en l’humanité.

Une société pauvre, cynique…

Graphiquement, j’avais préféré le travail de Simon Géliot sur « Benigno, Mémoires d’un guérillero du Che » où son dessin en noir et blanc vibrait davantage. Ici, l’apport de la couleur m’a semblé être là pour renforcer l’environnement cruel de ces gens pauvres. La couleur vient figer les expressions des individus et donner à leurs visages et attitudes corporelles un aspect cireux. Je n’apprécie pas particulièrement car j’ai eu l’impression parfois de manquer d’air malgré la quantité de planches où l’action se déroule en extérieur. Des teintes poussiéreuses et boueuses dominent alors que l’amitié entre l’homme et l’enfant est une vraie bouffée d’air pour eux comme pour nous.

Quand l’enfant apprend à grandir, l’adulte redécouvre qu’il peut encore être traité avec considération et respect. C’est évidemment autour de ce duo improbable que le scénario se construit. Le travail d’adaptation réalisé par Jacques Baujard nous permet d’investir complètement les personnages et de croire en cette amitié pourtant peu commune entre un homme d’âge mûr que la vie a malmené et un enfant plutôt naïf qui découvre la vie au travers de cette amitié. Outre le fait que la complicité qu’ils ont se moque de la différence d’âge qu’il y a entre eux, l’enfant y trouve aussi une figure paternelle à laquelle se raccrocher.

J’ai lu cet album avec curiosité car malgré les apparences, la fraicheur de cette histoire – où rien n’est cousu de fil blanc – attise l’intérêt qu’on porte aux deux personnages.

Codine

– d’après la nouvelle de Panaït Istrati –
One shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Hors Champ
Dessinateur : Simon GELIOT
Scénariste : Jacques BAUJARD
Dépôt légal : mai 2018
96 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-84953-308-6

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Codine – Baujard – Géliot © La Boîte à bulles – 2018

KZ Dora (Walter)

Walter © Des Ronds dans l’O – 2015

Pourquoi Pierre Walter était-il là ? Il a été arrêté en mai 1943, près de la frontière franco-espagnole, qu’il voulait franchir irrégulièrement pour rejoindre les forces françaises d’Afrique du Nord. Prisonnier de 1943 à 1945, aux prisons et camps du Boulou, Perpignan, Compiègne, Buchenwald puis Dora, il y vit l’enfer. Il attendra pourtant d’être à la retraite pour transmettre réellement ses mémoires, à travers ses souvenirs écrits, à ses enfants et petits-enfants, ainsi qu’au cours des visites des camps qu’il fait accompagné de plusieurs membres de sa famille, dont Robin Walter, l’auteur de cet ouvrage.

(extrait de la préface de Stéphane Hessel).

Emile a 18 ans quand il est dénoncé par un villageois aux Allemands. Emile faisait passer clandestinement des Juifs, il leur permettait de fuir la zone occupée, passer la ligne de démarcation pour pouvoir de nouveau vivre libre.
Paul vient de terminer l’école de l’Armée de l’Air, il est maintenant officier. Refusant de se soumettre, il décide de passer clandestinement la frontière de l’Espagne pour rejoindre les forces aériennes libres basées en Afrique du Nord.

Et puis il y a tous les autres qui ont été pris dans les mailles du filet allemand. Comme eux, ils vont passer de camp de concentration en camp de concentration, exploité par les allemands pour effectuer des travaux colossaux dans des conditions de vie déplorables… plus que déplorables. Inhumaines. Privation d’eau, de nourriture, de sommeil. Soumis quotidiennement aux humiliations, aux coups, aux travaux forcés, aux intimidations, à la cruauté sans frontière des officiers allemands. Dormants entassés sur des paillasses, sans matelas et encore moins de couverture. Dans le froid.

J’ai eu la chance de pouvoir refermer le livre pour faire un break sur les passages les plus crus. Les victimes des rafles n’ont pas eu ce luxe. Pour certains, ils ont vécu l’enfer pendant plusieurs mois… des mois qui se comptent en années. D’autres malheureusement n’ont pas eu « la chance » de s’en sortir.

Des prisonniers, des scientifiques, des officiers SS. Les points de vue se croisent et ne se rencontrent jamais. Des réalités totalement aux antipodes. Trois manières de voir et de vivre l’horrible réalité.

Des morts. Des centaines de morts. Des milliers de morts… Des charniers. Des cheminées d’où sortent en permanence de la fumée. Des examens médicaux dont on ne ressort jamais. Des tunnels à creuser. Des paillasses à partager. Des kilos de corps, de terre, de fer… à porter. Des charniers. Des colis qui arrivent au compte-goutte. La vie se poursuit dehors. Des proches qui pensent à leurs proches. Des colis qui arrivent… et les SS qui se sont servis avant.

Des corps entassés dans des wagons. Dans des baraquements. Dans des fosses communes.

L’horreur.

Robin Walter adapte les carnets de son grand-père, Pierre Walter, survivant des camps. Robin Walter sculpte les corps. Il suit le lent processus morbide provoqué par les conditions de vie des prisonniers. A mesure que l’on tourne les pages, les joues se creusent, les yeux se cernent, les corps s’affinent jusqu’à devenir squelettiques. On sent la force vitale qui s’échappe par tous les pores de la peau ; certains ont un instinct de survie qui parvient à perdurer grâce à leur foi ou la certitude que le pire est derrière eux et que c’est n’est plus qu’une question de jours…

On s’indigne face aux comportements des gardes de camps qui prennent goût aux horreurs qu’ils pratiquent. Des civils qui regardent, les bras ballants et à peine choqués par ce qu’ils voient, des hommes agoniser devant eux… certains allant même jusqu’à se dire scandalisés que les travaux des prisonniers n’avancent pas aussi vite qu’ils l’auraient souhaité.

Cet album réunit les deux tomes de « KZ Dora » publiés en 2010 et 2012. Il est enrichi d’une troisième partie « Notes sur mes années d’internement et de déportations – 1943-1947 » ; ce sont les écrits de Pierre Walter. Il explique en introduction :

« Dès ma libération, j’ai pensé intéressent d’écrire des souvenirs de ma captivité, sans idées préconçues. (…) Pendant cinquante ans, je n’y ai plus pensé et je les ai laissés dans mon coffre à la banque. C’est à la demande de mon fils Michel que je les ai récupérés et rendus lisibles, tout en gardant le vocabulaire des camps et des personnes que j’ai rencontrées. Ce travail m’a ramené vers un passé que j’avais oublié et m’a fait souffrir ; car contrairement à beaucoup de déportés, la vie que j’ai menée depuis 1945 a été consacrée à ma famille et à mon travail d’aviateur, et non pas à mes souvenirs. »

Un récit poignant, révoltant. Un témoignage, tout simplement, qui tord le ventre.

Je partage ma lecture avec les bulleurs de « La BD de la semaine » … on se retrouve aujourd’hui chez Noukette !

KZ Dora

(Intégrale)
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Histoire
Dessinateur / Scénariste : Robin WALTER
Dépôt légal : mars 2015
240 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-917237-77-9
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

KZ Dora – Walter © Des Ronds dans l’O – 2015

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 3 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

C’est un monde où il y a plus de meurtres que d’inspecteurs. Un monde où le temps ne s’arrête pas.

Baltimore. 1988.
Les meurtres pleuvent sur la ville et les meurtriers courent plus vite que les flics.

La brigade des homicides croule sous les dossiers non résolus avec, en tête, le meurtre de Latonya Wallace, une fillette violée puis assassinée. Les soupçons se portent sur un homme de cinquante ans mais les flics n’ont aucune preuve matérielle en main pour le faire craquer.

Pendant ce temps-là, les dealers continuent leurs règlements de compte, les femmes battues tombent sous les coups de leurs maris violent, certaines parviennent – dans un accès de furie inespéré – à retourner la violence de leur bourreau contre eux. Et les meurtres noient la brigade qui se noie sous un taux de meurtres non résolu qui n’a jamais été aussi bas.

Sombre. Noir. Pessimiste. Dur.

Un univers où l’on ne sort pas des quatre murs de la Brigade excepté pour aller dans la rue, y constater un meurtre, y ramasser un corps ou y embarquer des suspects… prendre des photos, récolter des indices et revenir aux quatre murs de la Brigade. Les inspecteurs malaxent la matière qu’ils ont récoltée à l’extérieur, supposent, investiguent, interrogent, intimident.

Les flics sont à pied d’œuvre. Nuits et jours, ils ne se ménagent pas. Ils délaissent leurs familles pour permettre à d’autres de panser leurs plaies et faire en sorte qu’un semblant de justice survive dans cette ville. Et tenter que la délinquance et la corruption ne gangrène pas toute la ville.

Philippe Squarzoni, aidé par les conseils de David Simon, adapte « Sur écoute » et les silences laissés par les interstices entre les cases, les couleurs sombres de Drac et Madd créent à eux seuls la tension adéquate à ce genre d’univers. J’ai toujours la même réaction quand arrive un nouveau tome d’Homicide : une appréhension mêlée de curiosité. Et si l’ouvrage traîne un jour ou deux sur mon bureau, je finis par l’engouffrer d’une traite, me plaisant à me mettre dans la peau des enquêteurs.

Au troisième tome, on a maintenant repéré les principales personnalités de la Brigade. D’Addario, Garvey, Pellegrini, Mc Larney, Landsman. On les suit à tour de rôle. Une couleur dominante est retenue pour chacun d’eux, pour nous aider à passer de l’un à l’autre. Et on adopte leurs manières d’enquêter, de prendre un suspect de front ou de contourner l’affrontement. On aborde leur colère ou leur lassitude. On comprend leur acharnement.

Je n’avais pas lu/vu le travail de David Simon. Les polars, le sang, la violence à l’écran… ce n’est pas ma came. Seuls quelques auteurs (romanciers ou auteurs BD) sont capables de m’emmener sur ce terrain-là. Philippe Squarzoni en fait partie et je ne regrette pas d’être sortie de ma zone de confort. J’attends maintenant le quatrième tome qui devrait arriver… dans un an. Une série qui ne perd pas son mordant. A suivre !

Les autres chroniques sur le blog : tome 1, tome 2.

Homicide

– Une année dans les rues de Baltimore –
Tome 3 : 10 février – 2 avril 1988
Pentalogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
D’après le livre de David SIMON
Dépôt légal : février 2018
160 pages, 18.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9173-0

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Homicide, tome 3 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2018

La Saga de Grimr (Moreau)

Moreau © Guy Delcourt Productions – 2017

L’Islande. Une île qui vit au rythme de son volcan.
Eruptions. Tremblements de terre. Les habitants se plient à la terrible de loi de la nature.

Maudite Islande. Sublime Islande. Comment peux-tu être si belle ? Ce matin, je n’ai plus rien et toi, tu es plus belle que jamais. Cette beauté est insolente pour moi qui ai tout perdu. Ne pourrais-tu pas être laide ? Aussi laide que la douleur que j’ai à vivre. Tu es méprisante, égoïste. Arrogante… et moi, dans toute ma faiblesse, je succombe à ta beauté.

Un jour, dans cette immensité à perdre de vue, il y eu une éruption volcanique. Dès lors, Grimr fut orphelin.
Il a dû apprendre à se débrouiller seul jusqu’à ce que sa route croise celle de Vigmar. Vigmar le voleur, Vigmar le rusé… mais Vigmar intègre, fidèle à ses convictions. Vigmar qui est devenu un père de substitution. C’est sous son œil bienveillant que Grimr va grandir et apprendre à maitriser sa force surhumaine.

Grimr, ce fil tendu entre le début de ta vie et la fin de ton existence, c’est ton champ d’action. Après, c’est fini. S’il y a une chose d’immortelle en ce monde, s’il y a une chose qui reste après ton existence, Grimr, c’est ta réputation.

Grâce à Vigmar, Grimr va devenir ce jeune adulte courageux que l’on côtoie au fil des pages de l’album. Vigmar va lui apporter l’affection dont il avait besoin pour acquérir cette confiance qui l’aidera à affronter les épreuves. En échange, Grimr veille sur Vigmar ; il le protège. Ils s’entraident. Vigmar – l’homme rusé et instruit – apprend à Grimr à s’occuper de son corps, à maîtriser son incroyable force physique et donne à ce fils providentiel des nourritures plus spirituelles.

Et de loin en loin, Einnar, un poète qui souhaite écrire une nouvelle légende (une « saga » comme il est coutume de les appeler en Islande) s’en remet au hasard pour croiser la route de Grimr.

Si lorsque j’ai appris la publication de cet album, le nom de Jérémie Moreau m’a immédiatement donné envie de lire cet ouvrage… le visuel de couverture a eu quant à lui un effet « douche froide » … Car plutôt que d’imaginer aller me perdre dans les paysages somptueux que l’on voit en arrière plan, j’ai eu comme un mouvement de recul en voyant ce jeune homme déterminé qui est au premier plan.

Et puis, les premiers avis de lecteurs sont arrivés. Moka, Noukette, Alice, Sabine, Hélène, Joëlle, Enna, … Chaque chronique m’a permis de me rapprocher un peu plus de cette lecture, faisant grandir peu à peu l’envie de découvrir « La Saga de Grimr » à mon tour.

Et le voilà ce moment finalement tant attendu de la lecture. L’appréhension de me confronter à cette ambiance graphique est restée très présente même après plusieurs moments passés à feuilleter l’album. En cause ces teintes terreuses appuyées de touches verdâtres assez marquées qui, je trouve, assombrissent les planches. Un univers froid et austère malgré la présence de paysages à perte de vue. Pourtant, au contact de ce jeune homme au moral d’acier, on ne ressent ni la morsure du froid, ni la faim, ni la peur. Qu’il soit haut comme trois pommes ou dans la fleur de l’âge, on est attentif à ses moindres faits et gestes. Jérémie Moreau a créé un personnage mystérieux, peu bavard. Une force de la nature, un homme à l’état brut, à la fois spontané et farouche. Un récit que l’on prend tel qu’il vient, sans arrière-pensée ni second degré. Un livre qu’on ne peut effleurer. Un livre qui nous prend à bras le corps et dans lequel on entre tout entier, sans réfléchir. Un récit qui nous fait finalement ressentir cette épopée avec nos tripes et avec émotions.

Cette lecture est l’occasion de faire un voyage dépaysant, déroutant. Ce n’est pas le coup de cœur espéré mais un livre inoubliable.

La Saga de Grimr

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur / Scénariste : Jérémie MOREAU
Dépôt légal : septembre 2017
232 pages, 25.50 euros, ISBN : 978-2-7560-8064-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Saga de Grimr – Moreau © Guy Delcourt Productions – 2017

La Loterie (Hyman)

Hyman © Casterman – 2016

Un village paisible des Etats-Unis.
Chaque année à la même date, Harry et Joe se retrouvent pour organiser les derniers préparatifs de la loterie nationale qui doit se dérouler le lendemain.
Le 27 juin, à 10 heures, les villageois se regroupent sur la place principale pour participer au tirage. Ils quittent pour quelques heures leurs tâches domestiques pour les unes, les travaux aux champs pour les autres. A midi, en principe, la loterie est terminée et tout le monde peut rentrer pour s’attabler autour du repas. La famille Hutchinson n’échappe pas à la coutume.

La loterie était organisée par Mr. Summers (…). Le matériel d’origine de la loterie avait été perdu il y a bien longtemps, tout comme la plupart des rituels qui l’accompagnaient d’ailleurs. Certains villageois se souviennent encore d’une sorte de déclamation. Une incantation mécanique atonale débitée chaque année avec diligence et l’organisateur de la loterie se chargeait de la réciter…

Seuls les hommes de plus de 16 ans ont le droit de plonger la main dans l’urne, à moins d’un cas de figure qui justifie qu’une mère de famille puisse temporairement prendre la place de son époux. Tous les villageois sont sur la place du village. La loterie peut commencer. Et le gagnant gagne un lot très singulier.

Cet album est l’adaptation d’une nouvelle de Shirley Jackson (grand-mère de l’auteur). La couleur des crayons de Miles Hyman est la seule source de chaleur de cette histoire. Grâce à elles, on se déplace dans un petit village de Nouvelle-Angleterre où tout est calme, où les rues sont propres, les pelouses parfaitement tondues, les champs parfaitement entretenus, les maisons parfaitement rangées. Tout est net.

Mais il y a une lourdeur qui plane dans l’air et le trait figé des personnages nous donne l’intime conviction que cet événement annuel a une place à part dans la vie du village. La cérémonie est rodée, sans aucune fioriture… tout le monde respecte à la lettre le protocole. Les villageois ont des mines sérieuses et les quelques apartés qui peuvent être prononcés dans l’assemblée sont laconiques.

On s’aide donc des couleurs printanières pour avancer dans la lecture. Rien ne permet de nous permet d’envisager quelle sera l’issue de cette loterie ni la nature du lot. Toutes les suppositions nous passent par la tête et je dois dire que j’ai apprécié ce tabou qui nous aspire vers la page suivante. On ressent une curiosité de plus en plus grande à mesure qu’on se rapproche du dénouement.

Un thriller glaçant et excellent.

Les chroniques de Natiora, Antigone, Nahe, Soukee, Caro.

La Loterie

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur / Scénariste : Miles HYMAN
Traduction : Juliette HYMAN
Dépôt légal : septembre 2016
168 pages, 23 euros, ISBN : 978-2-203-09750-6

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

La Loterie – Hyman © Casterman – 2016

L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018