Le Parfum de l’exil (Khayat)

Khayat © Charleston – 2021

A trente ans, Taline est terrassée par la mort de Nona, sa grand-mère maternelle qu’elle considérait comme sa mère. Nona lui a tout appris et lui a transmis son don. Car Taline est un nez talentueux et travaille en tant que tel dans l’entreprise de création de parfums créée par Nona.

A trente ans, Taline doit donc apprendre à vivre sans celle qui compte le plus à ses yeux d’autant que Nona lui a légué son entreprise et que Taline a peur de ne pas être à la hauteur des nouvelles responsabilités qui lui incombent. Elle se sent seule.

Dans la maison de Bandole dont elle hérite également, Taline découvre que Nona lui a légué un présent plus précieux encore : trois carnets manuscrits. En lisant ces mémoires, Taline comprend qu’elle tient en main un témoignage qui changera à jamais sa vie. Elle plonge dans le récit de vie de Louise, la mère de Nona. Les mots de sa bisaïeule la touchent profondément. Louise est née à Marach (Turquie) et s’est installée à Beyrouth après son mariage. Entre temps, elle a vécu l’horreur, le génocide de son peuple arménien. Les marches forcées, les morts par milliers, les exactions contre les siens, les deuils, l’exil… Louise a dû se reconstruire après tout cela.

Ondine Khayat livre un récit touchant qui rend hommage aux milliers de victimes du génocide arménien. La romancière aux origines arméniennes et libanaises propose un récit où l’on passe régulièrement du passé au présent, les témoignages des personnages féminins sont enchâssés. Trois générations s’expriment, trois voix de femmes témoignent de l’impact du génocide sur leurs parcours.

Il m’a fallu du temps et plus d’une centaine de pages pour apprécier cet ouvrage. J’ai eu à batailler pour accepter le côté un peu mielleux du récit et accepter que l’enfance de Louise soit aussi parfaite, aussi luxueuse, aussi mélodieuse. J’ai également eu du mal à accepter la précision des souvenirs de Louise ; en effet, en écrivant son récit plusieurs décennies après les faits, son récit est d’une précision incroyable. Echanges, détails vestimentaires, paysages, émotions… tout y est et je sas que j’ai toujours eu du mal à apprécier cet effet de style.

J’ai du mal avec l’emploi de la phrase parfaite posé au parfait moment et le parfait détail qui décore une scène. De fait, j’ai longtemps pensé que je ne verrais jamais la fin de ce livre… car j’étais intimement persuadée que je ne parviendrai pas à passer le cap du premier carnet [le roman s’organise en trois temps forts autour de ces carnets]. D’autant que dans le même temps, la voix de Taline s’exprime pour parler de son présent, de ses ressentis et de l’émotion produite par la lectures des carnets de Louise. C’est un contraste entre les évènements tourmentés vécus par Louise et les problèmes quotidiens de Taline qui sont, par moments, d’une banalité à faire pâlir. Taline s’abîme entre la nécessité de faire un deuil impossible (lié au départ de Nona) et le besoin de se protéger d’une mère et d’un compagnon toxiques. Enfin, il y a l’appréhension de ne pas savoir assumer les nombreuses responsabilités de son nouveau statut de cheffe d’entreprise.

A force d’insister, j’ai atteint le second tiers du récit, celui principalement consacré au génocide arménien. L’univers de Louise s’écroule, la jetant dans l’horreur et la douleur. La plume de l’écrivain s’emporte, quitte le confort douillet pour explorer davantage les ressentis, les sentiments, les réflexions de fond. Alors je sais que nombreux me diront que ça ne les tente pas de devoir attendre autant – dans une lecture – pour pouvoir commencer à l’apprécier. Je sais… Mais je voulais absolument lire l’intégralité de ce texte, eu égard au sujet qu’il aborde. Et je ne le regrette pas. Il y a des passages savoureux, des moments de profond désespoir, de magnifiques métaphores… Finalement, ce moment tant attendu que celui de pouvoir se laisser porter par le récit arrive. La vie de Louise n’a longtemps tenu qu’à un fil mais la volonté qu’elle affiche de ne pas céder à la mort et de ne pas sombrer dans la folie est assez impressionnante. Son récit de vie est puissant, de toute beauté.

Le Parfum de l’exil (roman)

Editeur : Charleston

Auteur : Ondine KHAYAT

Dépôt légal : avril 2021 / 448 pages / 19 euros

ISBN : 9782368126172

Les Mains de Ginette (Ka & Duclos)

Ka – Duclos © Guy Delcourt Productions – 2021

C’est en 1962 que Ginette rencontre Marcelin.

La jeune postière vient de s’installer dans une petite bourgade et faisant quelques travaux suite à son emménagement, elle se rend à la droguerie dont Marcelin est le gérant. Désireux de satisfaire sa nouvelle cliente, Marcelin s’empresse pour la guider dans ses achats.

« – Attention, c’est un produit extrêmement corrosif. Avez-vous des gants caoutchouc pour protéger vos mains ? »

Il faut dire que les gants, c’est le fond de commerce de Marcelin !

« Six mètres linéaires ! Des gants de toutes les tailles, de toutes les teintes, rien que de la qualité, en provenance d’Allemagne, d’Italie et d’Angleterre. (…) Marcelin savait parler aux femmes. De leurs mains, surtout. C’est qu’il les aimait, leurs mains. Il en était amoureux. Il les regardait, il les caressait, il les admirait. Et les femmes étaient ravies. Elles repartaient avec un produit parfaitement adapté à la nature de leur peau et à la morphologie de leurs doigts. »

Lorsque Marcelin vit les mains de Ginette pour la première fois, ce fut le coup de foudre. Depuis ce premier jour où ses yeux se sont posés sur ces mains-là, Marcelin est tombé en amour pour Ginette. Et la jeune postière, émerveillée, était sous le charme de Marcelin. Leur mariage fut une fête. Le beau Marcelin, éperdument amoureux, flottait dans le bonheur. Puis Ginette se mit doucement à changer. Marcelin ne fit pas cas de la première crise de colère qu’elle fit. Ni de la seconde… mais le mal était entré dans leur couple et rien ne semblait être en mesure d’apaiser l’insatisfaction permanente de Ginette.

Aujourd’hui, dans la petite bourgade, peu nombreux sont ceux qui se rappellent encore du prénom de Ginette. Pour tous, elle est devenue cette vieille femme célibataire et aigrie que jeunes et moins jeunes appellent « La Crabe » sans rien connaître de l’histoire qui est à l’origine de cet hideux surnom.

La petite chronique sociale chantante d’Olivier Ka qui décrit un couple heureux partageant un amour généreusement réciproque ne dure pas longtemps. Sous le trait rondement coloré de Marion Duclos, la chansonnette printanière des deux tourtereaux tourne doucement au vinaigre. Le scénariste place ses pions de façon insidieuse. On guette sans percevoir par quel côté l’ombre assombrira le tableau mais il ne fait aucune doute que la jalousie s’immisce silencieusement dans chaque recoin. Lorsqu’on constate que Marcelin est pris au piège, nous ne pouvons que regarder tristement ce rêve qui a viré au cauchemar.

Le scénario décrit les rouages de la jalousie et sa manière sournoise de se répandre. Comme un cancer, elle gangrène le couple et ravage tout sur son passage. Ce versant destructeur du sentiment amoureux témoigne de cette incapacité à aimer l’autre sans l’étouffer. On ne voit souvent que les effets toxiques que cette émotion dévastatrice a sur celui qui subit. Olivier Ka ouvre une petite fenêtre et nous invite à entendre que celui qui est devenu malveillant a souvent, dans son passé, des cicatrices difficiles (voire impossibles) à soigner… Prendre l’ascendant sur l’autre est parfois une réaction inconsciente à l’envahissante peur de perdre l’être aimé. Sans excuser ces actes venimeux, le scénariste nous demande délicatement de prendre en compte chaque élément, chaque pièce de ce tout qui finalement laisse des individus exsangues.

C’est avec beaucoup de justesse et sans lourdeurs que Marion Duclos illustre le récit d’Olivier Ka. Un ouvrage sensible sur le sentiment amoureux et les différentes manières qu’il a de s’exprimer. Bienveillance et jalousie sont ici les deux facettes d’un même miroir.

Les Mains de Ginette (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Marion DUCLOS / Scénariste : Olivier KA

Dépôt légal : mars 2021 / 104 pages / 16,50 euros

ISBN : 9782413019480

Dans la nuit noire (Small)

David Small revient avec un roman graphique tout aussi poignant, témoin d’une adolescence américaine malmenée et livrée à elle-même.

Small © Guy Delcourt Productions – 2021

Le décor de ce récit fictif est une petite ville américaine californienne. Des parents défaillants, totalement absents et absolument englués dans leurs propres problématiques, et c’est un jeune garçon – au seuil de l’adolescence – qui doit apprendre à grandir seul dans un monde où les dangers sont à chaque coin de rue.

Russell a treize ans lorsque sa mère décide de quitter le foyer, le laissant seul avec son père. Tous deux vont déménager en Californie. Ils louent une chambre chez la famille Mah, premier pied-à-terre de cette nouvelle vie. Quand le père de Russell trouve un travail, ils investissent leur nouvelle maison. Elle se trouve non loin de chez les Mah qui resteront un repère pour Russell ; leur maison restera un lieu ressource quand tout va au plus mal et qu’il a besoin de reprendre des forces.

Avec son père, Russell doit très vite apprendre à se débrouiller seul mais ce n’est pas tout. Il doit tout apprendre par lui-même : à se protéger, à créer des alliances (à défaut de se trouver des amis)… apprendre à grandir le moins bancal possible.

Onze ans après « Sutures » , le trait de David Small s’est affiné. Il est moins dépouillé et le propos est moins incisif.

Son premier roman graphique lui a certainement servi de catharsis mais le besoin de parler de l’adolescence reste visiblement présent. La solitude du personnage central est la même. Lui aussi pousse un cri silencieux qui lui permet de supporter son désespoir. On retrouve des thèmes similaires, comme si l’artiste faisait invariablement rimer « adolescence » avec solitude, souffrance, manque d’affection, humiliations et indifférence de l’entourage.

Russell a peu d’estime pour lui-même. Il se déteste et ne voit en lui que ses défauts : la lâcheté, l’absence de pugnacité… tout en lui semble l’exécrer. Il n’a aucune consistance, aucun charisme, aucune passion, aucune conviction. Rien. Tout est à construire. Il s’embourbe dans les mots, ne sait pas comment faire pour attirer l’attention de son père et chacune de ses tentatives est interprétée de manière brutale par un paternel qui semble incapable d’aimer son fils.

Le dessin de Small s’est habillé de discrets apparats… j’ai du moins l’impression qu’il est plus maîtrisé. Il y a de nombreux passages muets qui accentuent l’impression de solitude dont est entouré le héros. Ces silences mettent également en exergue le poids des non-dits et la culpabilité que le personnage principal ressent d’avoir laissé filé des occasions de dire ce qu’il avait sur le cœur. Sans personne à qui faire confiance, il tâtonne, il est effrayé.

Sans aucune figure parentale à laquelle s’amarrer et se rassurer, le personnage se vit en naufragé. S’il parvient à identifier les traits de caractères et les centres d’intérêt de ceux qui l’entoure, il échoue à y parvenir pour lui-même. On a l’impression qu’il est une coquille vide. On observe ainsi la difficile quête identitaire du personnage principal. Il cherche à lier des amitiés qui ne le nourrissent pas ; il imite en silence, il obtempère docilement pour se faire accepter mais ne trouve aucun plaisir, ni aucune gratification à se fourvoyer de la sorte. Il ne trouve tout simplement pas sa place auprès des autres. Ses doutes, son manque de confiance, sa solitude nous sont livrées sans filtre.

Le personnage est touchant mais je n’ai pas été réellement émue par cette lecture où il est question d’une adolescence difficile à vivre du fait d’un contexte familial délétère.

Dans la nuit noire (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : David SMALL

Traduction : Nicolas BERTRAND

Dépôt légal : mars 2021 / 408 pages / 24,95 euros

ISBN : 9782413024125

Trajectoire de femme (Williams)

Williams © Massot éditions – 2021

Metro, boulot, dodo.

Erin Williams vit dans la banlieue new-yorkaise. Chaque jour, elle prend le train pour aller travailler en ville. Pendant les trajets, elle laisse aller ses pensées. Elle voit le regard des hommes se poser sur elle, elle y lit leur désir pour son corps ou leur indifférence… elle y associe ses souvenirs, se rappelle de sa vie passée, des traumatismes qu’elle a vécus et de l’alcool qui était son unique allié.

Sur le tard, elle a rencontré des personnes sur lesquelles elle s’est appuyée. Trouver de nouveaux repères et une autre dynamique de vie était la seule issue pour ne pas sombrer définitivement. Il lui a fallu apprendre à se protéger des hommes et surtout (surtout !) apprendre à s’aimer un peu.

Aujourd’hui, Erin semble vivre de façon mécanique. Elle se lève, déjeune, s’habille, se maquille et sort le chien avant de prendre le train pour aller au travail. Elle a désormais des rituels qui bordent son quotidien. Les frontières d’un espace sécure. Elle est loin, bien loin des prises de risques qu’elle prenait quand elle était plus jeune. Elle a reconstruit sa vie et la maternité lui apporte cette part d’inconnu qui lui permet, pas à pas, de s’apaiser. Dans cette incessante découverte de l’autre qui grandit et s’ouvre à la vie, Erin s’épanouit et mesure le chemin qu’elle a parcouru… elle mesure aussi le décalage avec sa vie d’avant. Plonger son regard dans celui de sa fille est la preuve de toutes les victoires qu’elle a gagné. Elle n’a plus besoin de s’oublier… elle n’a plus besoin d’oublier son corps, elle n’a plus besoin de l’alcool. Le soir, lorsqu’elle rentre chez elle, elle est sereine. Elle a aussi trouvé un emploi où elle s’épanouit… elle s’y investit avec sérieux. Mais durant ses trajets en train ou lorsqu’elle n’est pas occupée, elle est ailleurs… ses pensées cheminent, elle ressasse les souvenirs. Elle repense au passé, elle revoit ces hommes qui l’ont malmenée. Son rapport aux hommes l’a longtemps fait vaciller. Face à eux, elle a été brindille. Avec eux, elle a connu les tourments au point de se détruire et de s’oublier quotidiennement dans l’alcool.

« C’est bizarre qu’on vous rappelle sans cesse ce que vous êtes : « désirable + visible » ou « indésirable + invisible » . Dans le premier cas, vous ressentez une sensation permanente de danger. Dans le second cas, vous vous sentez seule au monde. C’est ça, être une femme dans un lieu public. »

Aujourd’hui encore, leurs regards créent chez elle une sorte de malaise. Erin Williams repense souvent aux expériences qui l’ont fragilisée. Viols, agressions sexuelles… lui ont laissé la sale impression d’être une proie et que les hommes sont des prédateurs.

« Mon esprit aimerait oublier ce que c’est d’être considérée comme un corps inerte, une série de trous. Mais le corps et ses colonies sont dévorés de besoins. Le nier, c’est nier sa propre humanité. »

Alors oui, le dessin est grossier et le parler est direct. Un quotidien en noir et blanc, un décor minimaliste. Il y a quelque chose d’assez factuel dans la façon de relater les fait et de les illustrer. Par moment, surgit une planche en couleurs où l’illustration est travaillée et la voix-off mue en un filet poétique. Sous la carapace, on ressent une grande sensibilité.

Dans ce récit autobiographique, Erin Williams montre toute la difficulté de se construire, en tant que femme, dans une société qui prône la culture du viol. Des policiers qui banalisent des agressions sexuelles, des hommes qui font culpabiliser quand on rejette leurs avances. La honte qui en découle, le réflexe de se replier sur soi. La solitude dans laquelle elle s’est réfugié pour se protéger.

« Les alcooliques, comme les drogués, veulent oublier. Ils recherchent la paix au moyen de l’anéantissement physique, émotionnel et mental. Le sexe permet d’atteindre cet état grâce à l’orgasme. Une perte de soi. »

Elle parle de désir. De son désir qu’elle a trop souvent ignoré pour satisfaire le désir d’un partenaire éphémère. Elle s’est blessée au contact d’autres corps. Elle a été une femme-objet, complice silencieuse de sa chosification.

Elle développe une réflexion de fond sur les rapports hommes-femmes, la perception que chacun peut avoir de son propre corps et sur l’instrumentalisation du corps de la femme par la société.

« On voit des femmes à moitié nues partout dans la rue. C’est comme ça qu’on vend des objets aujourd’hui. »

Ce récit est une catharsis. L’autrice livre un témoignage très personnel, dérangeant sur certains aspects. La réflexion de fond sur la place de la femme dans la société m’a beaucoup plu.

Trajectoire de femme – Journal illustré d’un combat (one shot)

Editeur : Massot éditions

Dessinateur & Scénariste : Erin WILLIAMS

Traduction : Carole DELPORTE

Dépôt légal : mars 2021 / 304 pages / 26 euros

ISBN : 9782380352276

La Cage aux cons (Angotti & Recht)

Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2020

Karine, c’est l’amour de sa vie.

Et Karine aime l’argent. Elle veut beaucoup d’argent.

« En vrai, il y a que la poésie pour changer la misère du monde. Du moins, quand on n’a pas le pognon. D’ailleurs, Karine dit qu’on peut pas être à la fois pauvre et heureux. Mais elle aime quand même la poésie. »

Aussi, lorsqu’elle le fout à la porte et lui intime de revenir avec les poches pleines de pognon s’il veut de nouveau envisager de pouvoir la sauter, il ne réfléchit pas trop longtemps. C’est au bar qu’il trouve la solution : celle de suivre un client qui se vante à qui veut l’entendre qu’il est plein aux as et qu’il possède un joli petit magot chez lui.

Alors ni une ni deux, il décide de suivre ce bourgeois et de le cambrioler. Profitant de la nuit, il pénètre dans la riche demeure et trouve la planque aux biftons. Plein de biftons ! Jusqu’à ce que la lumière s’allume et que le bourgeois se mette à mener la danse avec élégance… une arme à la main.

« On a beau dire, un pétard, ça augmente considérablement le potentiel d’autorité d’un homme. »

Rapidement, le rentier fait faire un tour du propriétaire à notre gaillard. Un mort par ci, un mort par là… il ne met pas longtemps à comprendre que le riche poulet qu’il voulait plumer est un vrai psychopathe. Notre bonhomme est tombé dans un vrai guêpier. Le voilà désormais prisonnier et soumis au bon vouloir de celui qui le retient en otage.

La dernière fois que j’avais lu un récit de Matthieu Angotti, c’était à l’occasion de la sortie de son premier album, « Désintégration – Journal d’un conseiller à Matignon ». Et je ne pensais pas relire le scénariste de sitôt car son récit ministériel m’avait agacée. Le revoilà pourtant avec un huis-clos d’un autre genre. Cette fois, on quitte le registre de l’expérience personnelle (et professionnelle) pour rentrer dans un thriller où un voyou minable – porté sur la bouteille, le sexe et la poésie – se retrouve pris dans la toile d’un étrange psychopathe. Ce dernier prend l’apparence d’un rentier solitaire, un homme aigri et calculateur. Rapidement, notre « héros » décide de faire contre mauvaise fortune bon cœur. Bien que la situation ne soit pas à son avantage, il choisit de profiter des bons côtés de la situation. Il observe son étrange preneur d’otage et se convainc qu’il parviendra à trouver le moment opportun pour prendre la fuite. Le scénariste travaille son ambiance de façon singulière et les rebondissements ne manquent pas de nous surprendre. Le résultat est réellement ludique. Matthieu Angotti se sert de l’humour dont son personnage principal fait preuve pour relativiser la situation et désamorcer la tension avant qu’elle ne devienne trop oppressante pour nous [lecteurs].

Le rythme narratif trouve son équilibre entre deux tons. D’un côté, on a la voix-off du pauvre bougre qui endosse le costume de personnage principal. Il choisit de rester positif face à sa situation de captif. Il constate vite que malgré les apparences, il vit aux frais de la princesse dans d’assez bonnes conditions. L’état d’esprit dans lequel il vit sa privation de liberté nous le rend, au demeurant, fort sympathique ! L’autre ton de la narration se trouve dans les échanges interactifs entre le « con » bourgeois et notre pauvre hère. Beaucoup d’autodérision, un poil de cynisme et une bonne rasade de perversité sont les éléments sur lesquels se construit l’intrigue. Sans compter que les deux hommes se trouvent un centre d’intérêt commun : la poésie ! Les voilà qui déclament avec parcimonie quelques alexandrins, ce qui est assez inattendu et renforce le comique de situation. Quelques explosions de violence par-ci par-là nous rappellent à l’ordre régulièrement et nous intiment de ne pas oublier que le con est imprévisible voire irascible… il faut se méfier de l’eau qui dort. Je n’ai pu m’empêcher de comparer cette atmosphère – fruit d’un judicieux dosage d’humour et de sérieux – à certains albums d’Aurélien Ducoudray.

Au dessin, on retrouve Robin Recht qui avait déjà collaboré sur le précédent album de Matthieu Angotti. Il construit un univers en noir et blanc qui se marie très bien au propos.  La lecture est fluide, on avance dans l’album un peu comme si on regardait un bon vieux policier. D’ailleurs, la trogne du commissaire en charge de l’enquête n’a pas été sans me rappeler Lino Ventura… je n’ai donc pu m’empêcher de donner la voix de l’acteur et sa gestuelle à ce personnage secondaire.

L’album m’attendait depuis un moment et j’en différais la lecture, accaparée par la conclusion trop rapide que j’avais tirée de ma lecture de « Désintégration » ; il me semblait que j’étais totalement étanche au travail d’écriture de Matthieu Angotti… voilà qui n’en est rien ! C’est donc une très belle surprise de lecture !

La chronique de Branchés culture.

La Cage aux Cons (récit complet)

Editeur : Delcourt / Collection : Machination

Dessinateur : Robin RECHT / Scénariste : Matthieu ANGOTTI

Dépôt légal : octobre 2020 / 152 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413018575

Homicide, tome 5 (Squarzoni)

tome 5 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour à la Brigade des Homicides de Baltimore. Pellegrini n’en finit plus de déplier les recoins de l’affaire Wallace. Le meurtre de Latonya Kim Wallace n’est toujours pas élucidé alors que l’inspecteur en charge de l’enquête travaille d’arrache-pied.

Waltemeyer se démène pour percer à jour un suspect (une vieille dame) soupçonné de trois meurtres avec préméditation et de trois tentatives de meurtres. Et visiblement, ces six affaires-là ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Waltemeyer fouille les archives des meurtres non élucidés, fait des croisements entre les modus-operandi et l’existence d’assurances-vie dont son suspect aurait été bénéficiaire. Un travail d’investigation de grande ampleur… rares sont les inspecteurs qui ont eu l’occasion de se faire remarquer avec de tels dossiers. Il chiade le dossier en vue de son passage devant le juge.

Garvey quant à lui hérite d’une nouvelle scène de crime et sa chance légendaire continue à lui coller aux semelles. Il semblerait qu’une nouvelle fois, les témoins en présence lui apportent le suspect sur un plateau d’argent. Une période bénie pour lui mais… jusque quand durera-t-elle ?

Et les autres… Tous les inspecteurs sont affectés à plusieurs dossiers. Landsman, Edgerton, Worden, McLarney… Tous enquêtent majoritairement sur des affaires de règlements de compte entre dealers ou de malfrats divers qui ont décidé de se faire eux-mêmes justice.

Un scénario d’une froideur méthodique et chirurgicale pour cette adaptation (de l’enquête de David Simon : voir mes précédentes chroniques qui contextualisent cet ancrage). En parallèle, un séquençage dynamique des planches apporte au lecteur l’entrain dont il a besoin pour continuer à avancer dans sa lecture. Les teintes poussiéreuses, mi-grises mi-brunes campent la lourdeur et la dureté de ce quotidien policier… et renforce l’impression que l’action des inspecteurs pour lutter contre la criminalité est vaine. Qu’ils auront beau résoudre un crime, dix nouveaux se produiront… inévitablement.

Philippe Squarzoni consacre également un temps conséquent à dresser le portrait d’une société délétère. Baltimore ville prospère et dynamique n’est plus que l’ombre d’elle-même. Depuis la grande Dépression de 1930, l’activité portuaire qui portait la ville s’est effondrée, laissant derrière elle une ville à l’agonie. Le chômage, la délinquance, l’économie parallèle, le marché de la drogue… toutes les conditions sont désormais réunies pour offrir un terreau fertile aux activités illicites. Les tribunaux engorgés d’affaires de crimes (grippant le système judiciaire), les prisons sont surpeuplées… Surenchère de la violence.

« Mais c’est une présence tacite qui accompagne les jurés dans toutes leurs délibérations. (…) plus encore que la couleur de la peau, ce qui a faussé le système judiciaire à Baltimore dépasse toutes les barrières raciales. Baltimore est une ville ouvrière, frappée par le chômage, ayant le niveau d’éducation parmi les plus faibles des Etats-Unis. Par conséquent, la plupart des jurés entrent dans le tribunal avec une vision du système judiciaire… héritée du petit écran. Et c’est la télévision – pas le Procureur, pas les preuves – qui va influencer le plus leur état d’esprit. Or la télévision a empli les jurys criminels d’attentes ridicules. »

Cinquième et dernier tome de cette série uppercut. Mon intérêt n’a pas molli depuis le premier tome.

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore

Tome 5/5 : 22 juillet – 31 décembre 1988

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : octobre 2020 / 152 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413017530