Orignal (De Radiguès)

De Radiguès © Guy Delcourt Productions – 2013
De Radiguès © Guy Delcourt Productions – 2013

La forêt silencieuse et ses paysages enneigés. Les maisons ploient sous l’amas de neige et la présence de tout ce blanc d’une page à l’autre renforce d’autant plus cette impression (ce petit album est en noir et blanc).

Puis, on s’installe à la table du personnage principal : un petit blondinet qui dévore son bol de céréales avant de partir à l’école. Il traine, il va rater son bus de ramassage scolaire. Jusque-là, rien d’anormal. Il parvient malgré tout à être à l’heure pour le passage du bus mais il opte finalement pour un trajet à pied jusqu’à l’école. Rien d’anormal ? Il semble être coutumier du fait. Envisage-t-il de faire l’école buissonnière ? Non…Pourtant, on découvre rapidement qu’il aurait des raisons pour ne pas se rendre en classe. Déjà parce qu’en chemin, il tombe nez-à-nez avec un orignal. Rien de bien grave. Il est quitte pour une bonne frayeur et un moment qui restera certainement gravé longtemps dans ses souvenirs. Par contre, dès qu’il est dans l’enceinte du collège, chaque instant est une épreuve. Les coups, les injures, les intimidations… Joe est victime de brimades… il est le souffre-douleur d’un de ses camarades de classe.

La violence, le racket, les humiliations, des ingrédients qui ont de quoi mettre une boule au ventre à celui qui en est victime. Son bourreau est un enfant de son âge, un adolescent si charismatique que tous suivent sagement sa trace par peur de devenir une autre victime persécutée de cet adolescent despotique. Un climat délétère envahit rapidement l’album. Max de Radiguès n’utilise pourtant aucun artifice particulier pour installer cette atmosphère.

La sobriété des dessins marque avant toute chose, les illustrations vont à l’essentiel. Réalisée entièrement en noir et blanc, l’ambiance graphique ne s’appuie ni sur les jeux de contrastes, ni sur des jeux d’ombre et de lumière (ou très peu) ; il n’y a pas d’opposition farouche entre un blanc immaculé et un noir inquiétant. L’atout de l’auteur sera le recourt adéquat à de nombreux passages muets, détaillant graphiquement la scène, décrivant parfaitement la solitude forcée que vit le personnage. Ainsi, l’auteur nous permet de percevoir la souffrance de cet adolescent. Il n’a pas de difficultés apparentes. Tout se joue dans le silence, dans l’énergie qu’il dépense à ne rien laisser paraître. Il a appris l’art de se dérober face aux adultes, de décliner adroitement les mains qu’on lui tend pour lui offrir de l’aide. Mais Joe est habile, il protège son agresseur comme s’ils avaient conclus un pacte tacite dans lequel il s’emmure dans le silence ; sans certitudes, les autres sont impuissants.

Une situation inextricable puis, brusque retour de situation, la seconde partie change de rythme narratif, l’intrigue retourne sa veste et nous prend au dépourvu. Une réalité aussi violente, tout aussi tourmentée… mais c’est une autre histoire et ce n’est pas à moi de vous la révéler. Lisez- l’album pour cela.

PictoOKQuand le silence s’installe, quand on se replie en soi de façon trop prolongée… Les répercussions sont parfois plus insidieuses qu’il n’y parait.

Sur le même thème, vous pouvez aussi lire Jane, le renard et moi paru aux Editions La Pastèque.

« – Je t’ai dit que tu pouvais me parler.

– C’est gentil mais… je ne peux pas. Vous l’savez non ? »

Une lecture commune partagée avec Lunch and Badelel ! Vous trouverez leur chronique en cliquant sur ce lien.

Les chroniques chez : Jérôme (que je remercie pour le prêt), Noukette et de nombreux autres avis recensés par l’auteur sur cet article.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2014 / Animal : orignal

Challenge Petit Bac 2014
Challenge Petit Bac 2014

Orignal

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Shampooing

Dessinateur / Scénariste : Max De RADIGUES

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-7560-4100-1

Bulles bulles bulles…

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Orignal – De Radiguès © Guy Delcourt Productions – 2013

The Grocery, tomes 1 et 2 (Ducoudray & Singelin)

Ducoudray – Singelin © Ankama – 2011
Ducoudray – Singelin © Ankama – 2011
Ducoudray – Singelin © Ankama – 2013
Ducoudray – Singelin © Ankama – 2013

Acte 1 : Elliott est un ado qui vient de s’installer dans le quartier avec son père. Ce dernier est le gérant de la « Grocery », un des rares commerces du coin. L’album s’ouvre sur une scène de vie banale où le père d’Elliott tente de convaincre son fils qu’il a tout intérêt à sortir plutôt que de passer ses journées devant la télé. En musique de fond, le générique d’Arnold et Willy accompagne leur discussion. « Y a des jeunes qui font du vélo et de la planche à roulettes dans la rue d’à côté, ils seront ravis d’avoir un nouvel ami !! » finit par déclarer ce père qui joint le geste à la parole et chasse son fils à coups de balai dans le derrière.

Ces jeunes, ce sont ceux du Corner 16, une bande de petites frappes et de jeunes dealers parmi lesquels on peut trouver Sixteen, Bug & Tiny, Ice, Slim…

Acte 2 : Samuel Washington dit « Wash », ancien Marine qui rentre de la guerre d’Irak. A son retour au pays, la situation est raide. Il découvre rapidement qu’il a été exproprié de sa maison et que sa grand-mère, qui vivait là, a été placée en Maison de retraite. Il verse l’intégralité de sa solde à la Banque mais malgré tout, la somme est insuffisante pour couvrir les frais de remboursement. Wash s’installe alors dans une communauté de sans-abris… des gens qui, comme lui, ont été touchés de plein fouet par la crise des subprimes.

Acte 3 : Ellis One, un caïd local, est amnistié après son passage dans le couloir de la mort. Malgré plusieurs décharges, la chaise électrique n’a pas eu raison de ce violent énergumène. Libéré, il compte bien reprendre la main sur son territoire et faire comprendre aux autres gangs – comme aux services de police – qu’il est de nouveau dans la place.

Le terrain de jeu des auteurs est la ville de Baltimore du moins ses quartiers malfamés où les gangs imposent leur diktat. L’univers de cette série est survitaminé, dopé aux effluves des drogues de synthèse que l’on côtoie tout au long de l’intrigue et au goût acidulé des bonbecs que ces graines de malfrats aiment tant bouloter.

En optant pour un scénario presque dépourvu de temps-mort, Aurélien Ducoudray nous propulse sans ménagement au cœur d’un quartier où les gangs et les lobbies immobiliers font la pluie et le beau temps. Au passage, le scénariste (Championzé, Clichés de Bosnie, La faute aux Chinois, Gueule d’amour…) aborde la violence (sous toutes ses formes : guerre des gangs, violence policière…), la drogue (deal, filière…), la crise des subprimes, les partis extrémistes et les œuvres caritatives. Certes, on se contentera d’aborder les grandes lignes de ces sujets d’actualité mais imaginez tout de même la richesse du scénario qui dépeint parfaitement le tableau d’une société américaine en pleine crise. Cerise sur le gâteau : Aurélien Ducoudray n’a pas oublié de saupoudrer son intrigue d’une généreuse pincée d’humour noir et cynique… on en redemande ! Et finalement, si nos jeunes loubards du Corner 16 imposent leur loi à l’échelle des junkies, ils se battent en permanence pour ne pas se faire broyer par des poissons bien plus gros qu’eux… des pointures qui s’imposent à coup de M16 voire de tanks, effrayant la population et la réduisant au silence. Une violence qui monte crescendo au fil des pages et qui donne lieu à des scènes assez trash.

Pourtant, les premières pages ne laissaient pas présager un récit aussi sombre qui brosse le portrait sans concession de banlieues américaines rongées par le capitalisme et la haine. La recherche du profit est le maître mot et le troupeau des banlieusards n’a qu’à bien se tenir ! La fuite est le meilleur recourt mais elle est rarement choisie par ces gens modestes. Les deux seules portes de sortie : l’expulsion (et son lot de maux : chômage, misère…) ou la mort. Mais comme je le disais plus haut, lorsqu’on déboule dans cette lecture, on est d’abord accueilli par un ado en mal de vivre et un marine un brin pathétique… Pourtant, le lecteur va vite se raviser et ajuster le tir : il va falloir que lui aussi se mette en marche car cette lecture est loin de se vivre passivement. Tout d’abord, on est assailli par des contrastes permanents, le plus marquants fut, pour moi, la présentation de ces corner boys (si vous avez vu la série The Wire, vous voyez à quoi je fais référence) qui négocient leur ration de bubble gum tout en donnant le change à des hommes de mains de la pègre. Ces derniers ne se cachent pas non plus pour afficher leur côté geek à l’égard de certaines productions hollywoodiennes (Ghostbuster en tête). Il y a aussi de jolies trouvailles narratives comme cette battle à coup de théories économiques à laquelle se livre Elliott… ou des clins d’œil non dissimulé à d’autres références BD (Kick-Ass).

Ducoudray – Singelin © Ankama – 2011
Ducoudray – Singelin © Ankama – 2011

Côté dessins, le travail de Guillaume Singelin (DoggyBags, Pills…) est tout aussi atypique. On côtoie des tronches que l’on croirait directement sorties du Muppet show et cette ambiance graphique faussement enfantine désamorce réellement le côté trash du scénario. Ces individus, aux faciès humoristiques, apportent un contraste supplémentaire avec la violence décrite dans le scénario. Le lecteur a ainsi l’impression d’être assis sur une poudrière sans savoir réellement quand celle-ci va exploser. Mais une chose est sûre : elle va exploser. On profite de certains passages où la violence est tout sauf suggérée… âmes sensibles, accrochez vos ceintures. Toutefois, je précise que cette violence n’est pas gratuite. Elle est utile et nécessaire, elle sert parfaitement les propos sans les exagérer. Le dessinateur crée un univers où les personnages, mi-homme mi- animaux, évoluent sur un décor urbain assez réaliste dans lequel on profitera de nombreux détails graphiques (enseignes, accessoires, affiches…).

PictoOKLorsque la violence urbaine monte crescendo et qu’il devient impossible d’enrayer le phénomène. Lorsque des jeunes frappes n’ont plus d’autre choix que celui de survivre dans cette jungle hostile, leur laissant comme seuls échappatoires la mort, la taule… ou celui de monter progressivement les échelons. La série s’achève normalement au prochain tome. Ça risque de mal finir mais on risque d’y prendre beaucoup de plaisir ! On sort de la lecture de ces deux tomes avec satisfaction et une foule de questions en tête : les routes de Wash et d’Elliott vont-elles finir par se croiser ? Les séquelles de la guerre vont-elles surgir soudainement et amener Wash à employer des moyens les plus extrêmes (voir ma chronique sur Revenants) ? Qui va parvenir à endiguer cette montée de violence urbaine ?…

Les chroniques : Tristan (Bulles et Onomatopées), Max Bo, Frédéric Rackay.

The Grocery

Série en cours

Tome 1

Tome 2

Editeur : Ankama

Collection : Label 619

Dessinateur : Guillaume SINGELIN

Scénariste : Aurélien DUCOUDRAY

Dépôt légal : octobre 2011 (tome 1) et février 2013 (tome 2)

ISBN : 978-2-35910-151-5 (tome 1) et 978-2-35910-335-9 (tome 2)

Bulles bulles bulles…

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The Grocery, tomes 1 et 2 – Ducoudray – Singelin © Ankama – 2011 et 2013

Deadline (Bollée & Rossi)

Bollée – Rossi © Glénat – 2013
Bollée – Rossi © Glénat – 2013

« Camp d’Anderson, Georgie, août 1864. Dans cette gigantesque prison à ciel ouvert, alors que la guerre de Sécession fait rage, le monde se divise en deux catégories : les geôliers sudistes et les captifs nordistes. Entre les deux, la deadline. Le prisonnier qui franchit cette ligne gagne un aller simple pour l’enfer. Parmi eux, un soldat noir au calme insolent, le regard fier, intrigue le jeune confédéré Louis Paugham, affecté à la surveillance du camp… » (synopsis éditeur).

Cette année, j’avais eu l’occasion de découvrir Terra Australis, un album qui m’avait réellement impressionné du fait, notamment, de l’énorme travail de recherche qu’il avait nécessité. Certes, l’intrigue était un peu longue mais assez bien menée. Peu de temps après, Jérôme m’apprend qu’un second tome de Laurent-Frédéric Bollée est prévu pour la rentrée 2013. Ni une ni deux, on projette de faire une lecture commune à l’occasion de ce nouvel album.

Forte de tout cela, j’étais partie assez confiante dans cette lecture. Un thriller à couteau tendu sur toile de fond historique, cela m’avait intriguée… je ne demandais qu’à être surprise. Le premier contact avec le scénario fut plutôt satisfaisant. Une voix-off accueille le lecteur et laisse suffisamment planer le mystère pour que l’on ait envie de tourner la page. Le personnage est animé par une haine profonde, déterminé à mettre son plan à exécution. Quel plan me direz-vous ? Assouvir son désir de vengeance. Quant à la raison qui explique sa démarche, il nous faudra attendre les deux-tiers de l’album pour avoir une vision globale des faits et comprendre qui motive son geste.

Cet ouvrage a des qualités indéniables, à commencer par les illustrations de Christian Rossi (également dessinateur sur la série W.E.S.T.) qui sont simplement magnifiques. Des ambiances tour à tour étouffantes de chaleur. La tension peut parfois aller jusqu’à être électrique au point que l’intensité d’un regard peut mettre le feu aux poudres. Le trait est précis, le cadrage impeccable… très beau travail proposé pour la partie graphique. Quant au scénario, le postulat de départ est très intéressant. Miser sur l’idée qu’un jeune soldat sudiste est totalement fasciné par un prisonnier yankee (noir de surcroît) était osé. Puisque Laurent-Frédéric Bollée nous permet de comprendre le parcours de ce confédéré atypique, l’hypothèse de départ se tient largement. Pour finir sur ce que j’ai apprécié dans le scénario, je voulais également parler des dialogues qui s’effacent à des moments opportuns, j’ai trouvé ces choix pertinent. Cela permet au lecteur de mesurer la tension et de s’imprégner davantage des rapports de force en place.

Bollée – Rossi © Glénat – 2013
Bollée – Rossi © Glénat – 2013

Malheureusement, je n’ai pas apprécié cet album que je trouve assez confus. On a du mal à se situer dans le temps. L’intrigue principale se situe en 1864, le dénouement est ancré en 1901 mais on est amené à remonter également dans l’enfance de Louis Paugham (personnage principal). On fait des va-et-vient constamment entre passé et présent, ce qui casse le rythme de lecture et, je dois dire, prive le récit d’une certaine fluidité. Si ces secousses dans le scénario permettent effectivement au scénariste de faire monter la tension crescendo, je vois avant tout les inconvénients provoqués par la présence des flash-backs : le repérage spatio-temporel est difficile, certains détails narratifs sont lourds (et pas toujours utiles). Je trouve le personnage principal assez insupportable : c’est le parfait cliché du jeune soldat orphelin recueilli par un bon samaritain (prêcheur de surcroît) enrôlé à l’insu de son plein gré… J’ai un peu de mal. Sa personnalité est ambigüe et ses réactions vraiment particulière. Quelle cause défend-il exactement ?

PictomouiJe constate donc une nouvelle fois que lorsque l’Histoire est utilisée à une fin uniquement « artificielle », je n’adhère pas à l’album. En effet, s’il est question de lutte pour l’abolition de l’esclavage et de guerre fraternelle (la Guerre de Sécession n’en est-elle pas une ?), Deadline nous propose en fait le récit d’une quête : celle d’un homme à la recherche de son identité quoique… je pourrais résumer en disant qu’il recherche son identité sexuelle.

La bande-annonce :

En fait, je trouve ce récit relativement déplacé. J’ai du mal à adhérer à cette petite histoire individuelle qui se fond dans la grande histoire de l’homme. Finalement, je ne tire pas grand-chose de cette aventure, si ce n’est le fait d’avoir profité de planches sur lesquelles s’étalent des illustrations magnifiques, des scènes où la tension est presque palpable et quelques tournures de phrases rondement menées. Un avis mi-figue mi-raisin…

Une lecture commune avec Jérôme. Vous pouvez lire sa chronique en cliquant sur ce lien.

Deadline

One shot

Editeur : Glénat

Dessinateur : Christian ROSSI

Scénariste : L-F BOLLEE

Dépôt légal : septembre 2013

ISBN : 978-2-7234-8946-1

Bulles bulles bulles…

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Deadline – Bollée – Rossi © Glénat – 2013

Mirador – Tête de mort (Cenou)

Cenou © La Boîte à Bulles – 2013
Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

1er mai 1993

« C’est l’histoire de ma descente dans les recoins glauques de ma vie où j’aurais pu perdre au moins la raison ».

Un mois après son retour d’ex-Yougoslavie, Sam a repris les habitudes de la vie civile. Des journées à bosser pour un boulot sans perspective d’évolution. Des soirées passées entre beuveries et bastonnades. Des week-end entre glandage et virées entre potes comme celle à Paname pour défiler aux côtés des militants du Front National lors de leur grand rassemblement annuel, « le défilé de Jeanne d’Arc ! » dont « le principal intérêt (…) était surtout de se retrouver au milieu d’un bon millier de nazillons de tous poils venus de toute la France. Une sorte de réunion de famille à l’échelle nationale, quoi ! ».

Sam et sa bande de petits nazillons se connaissent depuis l’adolescence voire plus pour certains. Ils sont aveuglés par les idéaux haineux qui les rassemblent. Sam raconte sa longue dérive dans les milieux extrémistes, jusqu’à ce matin où il se rend au Commissariat de Police pour faire sa déposition sur les événements de la veille, mû par un espoir illusoire que son témoignage permettra d’atténuer les charges retenues contre son ami Romain. Le problème, c’est que l’état d’ébriété de Sam était tel qu’il ne garde en mémoire aucun souvenir de la veille…

« Ce matin à 2 heures, un homme est mort ».

skinheadMirador – Tête de mort est un album autobiographique. David Cenou revient à cette occasion sur son passé de Skinhead.

Nous sommes accueillis par un passage onirique et muet de quatre pages qui contient d’ores-et-déjà une violence qui ne se contente pas d’être seulement suggérée. Pourtant, l’ambiance graphique en présence rassure. La rondeur du trait, la douceur des formes, le soin accordé aux illustrations et des lavis – qui viennent lécher son coup de crayon – créent un clair-obscur très agréable à l’œil. Très beau contraste entre le ton narratif annoncé dans le synopsis et la douceur de l’atmosphère visuelle.

Ensuite, on est frappé par l’intonation intimiste du récit qui sonne comme une introspection. Le témoignage contient une nostalgie troublante sans pour autant que cette évocation mettre mal à l’aise. Étonnant également le fait qu’au sein de cette meute humaine, il existe une relation d’amitié fraternelle, presque fusionnelle. Sans surprise, on a le sentiment d’être face à des individus qui font bloc, une unité qui semble rassurer ces individualités… autant qu’elle terrorise tout ce qui lui est extérieur (le lecteur n’y échappe pas). Une unité qui se “signale” par le port de certains insignes (croix gammée, rune d’Odal, croix celtique…), les pages de cet album en contiennent à foison.

SHARPTout au long de son récit, l’auteur revient sur son parcours qu’il entrecoupe de passages plus récents et inhérents à sa déposition ; suite à sa grade-à-vue, il sera placé en détention provisoire puis incarcéré. Le lecteur est ainsi amené à côtoyer différents groupuscules que David Cénou, alias Sam dans le récit, a pris le soin de renommer. Mais sous cet anonymat, difficile de laisser échapper des personnalités comme Werewolf (Serge Ayoub) leader et fondateur des TNR (« JNR ») ou autres groupuscules d’Extrême-Droite qui s’illustrent régulièrement pour leurs propos et autres interventions que je me passerais de commenter ici (il en sera de même dans mes réponses à commentaires).

Cet album nous permet cependant de nous sensibiliser à l’état d’esprit d’un groupuscule marginalisé qui alimente et se nourrit de tout un tas d’idéaux fascistes, incapable de faire preuve de tolérance à l’égard d’autrui. Tout ce qui est différent… leur est totalement étranger (pour ne pas dire que ça leur est anxiogène). « Une plongée sans détour dans l’univers des skins, un témoignage rare sur l’itinéraire d’un enfant pas gâté » pour reprendre les termes de l’éditeur. On suit donc le quotidien de cette bande de potes dont le seul élément positif que nous pouvons retenir est leur engouement commun pour la musique ; ils ont d’ailleurs su trouver l’énergie positive pour monter un groupe de musique et maintenir un certain engouement autour de ce projet (ils ont donné plusieurs concerts, principalement en France, mais aussi en Allemagne…).

David Cenou s’évertue à faire monter progressivement la tension et la pression qui pèse sur les épaules de son personnage principal. A mesure que le lecteur s’enfonce dans l’album, on sent de manière perceptible l’étau qui se resserre, comme si Sam se risque à s’aventurer sur une voie qu’il sait sans issue. En milieu d’album, le second épisode narratif qu’il immisce dans la chronologie des faits (on accède ainsi par bribes au déroulement de la garde-à-vue et des événements qui ont eu lieu ensuite) contribue à accélérer le rythme narratif, jouant ainsi sur la pression et donnant ainsi au lecteur le sentiment que le personnage est ferré.

Cenou © La Boîte à Bulles – 2013
Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

PictoOKUn article délicat à rédiger puisqu’il s’inscrit dans une actualité assez douloureuse suite au décès récent de Clément Méric. Pourtant, le fait que David Cenou ne teinte pas son témoignage d’une quelconque forme d’expiation et ne s’apitoie pas rend celui-ci tout à fait percutant. L’exercice était casse-gueule, l’auteur ne cherche absolument pas à justifier les choses. Il assume pleinement sa responsabilité à l’égard de ce qui s’est passé et nous permet en outre de comprendre un peu l’état d’esprit dans lequel il était à l’époque des faits. Un album que je vous conseille.

La bande annonce : 

Extraits :

« C’était si rares ces moments où l’on se sentait su forts, presque invincibles. (…) On pouvait lire la peur sur le visage des gens, quand ils osaient décoller leur regard du sol » (Mirador – Tête de mort).

« Il fallait maintenant retrouver ses occupants et châtier sévèrement les coupables. L’heure du sang avait sonné et plus rien ni personne ne pouvait nous raisonner. Trop d’alcool, trop de temps passé ensemble, trop de bourrage de crâne, trop de bastons, trop de fascination et de fétichisme dans notre façon de vivre pour avoir, à ce moment-là… une réflexion objective et sensée sur nos agissements » (Mirador – Tête de mort).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Gros mot : Tête de mort

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Mirador – Tête de mort

One Shot

Editeur : La Boîte à Bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : David CENOU

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-84953-172-3

Bulles bulles bulles…

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Mirador, Tête de Mort – Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

Luchadoras (Adam)

Luchadoras
Adam © Atrabile – 2006

A Ciudad Juarez, de nos jours.

Alma travaille en tant que serveuse. Sa journée terminée, elle rentre chez elle retrouver Laura, sa petite fille, et Romel, son mec. Comme beaucoup d’hommes à Ciduad Juarez, Romel n’hésite pas, à la moindre contrariété, à frapper sa femme jusqu’à ce qu’elle se range au même avis que lui. Et vu que les femmes n’osent pas faire valoir leurs droits, rien ne fait obstacle à la toute-puissance de ces mâles en mal d’autorité. D’autant que dehors, la vie est une vraie jungle pour les femmes. Chaque jour, la Police enregistre de nouvelles disparitions de femmes voire d’adolescentes… chaque jour, de nouveaux cadavres ne font que gonfler le chiffre déjà alarmant de toutes celles qui ont subi des violences ; viols, mutilations, séquestration qui dure parfois des semaines,…

Il y a quelques temps, j’avais découvert Viva la Vida : los sueños de Ciudad Juarez, un album où Edmond Baudoin et Troub’s nous faisaient découvrir tout en finesse le quotidien de cette ville mexicaine. Suite à cette lecture, j’avais fait des recherches poure mieux me rendre compte de la situation, c’est ainsi que j’ai découvert la dure réalité de cette ville : des disparitions quotidiennes de femmes, des meurtres de femmes qui ont commencé en 2003, des cadavres mutilés qui en disent long sur les sévices qu’elles ont subi dans les jours ou les semaines qui ont précédé leur mort… Tout cela dans un contexte de guerre des gangs, de narcotrafiquants qui s’étripent pour grappiller une part du juteux marché américain de la drogue, une ville qui accueille chaque jour de nouveaux arrivants venue d’Amérique latine et qui rêvent de s’installer aux États-Unis, sans oublier les autres fléaux sociaux : chômage, précarité, squats, alcoolisme, corruption…

Heureux concours de circonstance : au moment même où je sortais de la lecture de l’ouvrage de Baudoin et Troub’s, Joëlle met en ligne une chronique d’album pour présenter Luchadoras. Sensibilisée au sujet, je décide donc de me procurer cet album qui rend hommage aux « lutteuses » de Ciudad Juarez (traduction de « Luchadoras » en référence à ces femmes livrées à elles-mêmes).

Le résultat : une claque !

Disons-le franchement : si j’avais découvert la situation à Ciudad Juarez par le biais de l’album de Peggy Adam, avec certitude : je n’aurais pas souhaité poursuivre sur le sujet (internet, BD ou n’importe quel autre support). La violence contenue dans cet album m’a sonnée. L’auteur aborde de manière frontale les conditions des femmes dans cette enclave mexicaine. La première scène nous permet d’ailleurs de faire la connaissance d’Alma, personnage principal du récit, alors qu’elle est en plein entretien avec Maria, bénévole dans une association qui aide les femmes à faire face aux violences conjugales qu’elles subissent. Lorsque Alma sort des locaux de l’Association, elle se retrouve nez-à-nez avec Romel qui la poignarde en plein jour, en pleine rue… une agression à laquelle personne ne semble réagir. Le reste de l’histoire telle qu’elle nous est présentée par Peggy Adam est dans la même veine, l’auteur ne s’encombre vraiment pas de fioritures inutiles, la violence n’est pas maquillée et agresse le lecteur.

Graphiquement, les illustrations de l’auteure renforcent le malaise. Cet album est réalisé en noir et blanc, les jeux de contrastes ne sont pas utilisés ce qui donne lieu à un graphisme assez « simple ». J’ai trouvé le dessin un peu « tassé » et même s’il y a des jeux de perspectives, les personnages sont pris dans le même bloc visuel que les décors en second plan. On a l’impression que l’auteur n’a pas réellement cherché à travailler ses personnages et ses décors et qu’elle nous les livre brut, ce qui renforce d’autant la dureté de l’album. Ce n’est pas le genre de dessins dont je raffole (inesthétique et grossier), il a tendance à alourdir un propos déjà bien chargé émotionnellement.

Pourtant, je trouve que le personnage d’Alma porte bien cette histoire. Le courage dont elle fait preuve est impressionnant, mais je ne suis pas sure que ce genre de personnalité soit réellement représentative de ce qui se passe à Ciudad. En effet, pour avoir visionner quelques reportages sur ce sujet, on sent que les femmes s’indignent de la manière dont elles sont traitées mais la peur les enferme dans un silence pesant. Elles constatent, elles pleurent la mort de leurs proches mais n’osent pas juger et se refusent à dénoncer… la peur au ventre.

Une lecture que je partage avec Mango et les lecteurs des

MangoPictoOKLe résultat : une lecture qui percute, des haut-le-cœur à plusieurs reprises durant la lecture, un malaise. Tout à fait le genre d’album que je conseillerais à quelqu’un qui s’intéresse à la situation de Ciudad Juarez, pas vraiment le genre d’album que je conseillerais aux autres lecteurs. L’album déroute et, contre toute attente, propose cependant une fin ouverte qui donne la touche d’optimisme salutaire.

Les avis de Joëlle, Solenn, du9.

Luchadoras

Challenge Petit Bac
Catégorie Loisir/Sport

Éditeur : Atrabile

Collection : Bile blanche

Dessinateur / Scénariste : Peggy ADAM

Dépôt légal : octobre 2006

ISBN : 294032929X

Bulles bulles bulles…

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Luchadoras – Adam © Atrabile – 2006

… à la folie (Ricard & James)

... à la folie
Ricard – James © Futuropolis – 2009

Tout a commencé sur les bancs de la Fac. Une fille repère un gars et cherche à attirer maladroitement son attention. Puis, surprise, lors d’une soirée étudiante : l’un comme l’autre sont invités. L’alcool aidant, les affinités se créent.

Quelques années plus tard, on les découvre mariés et toujours aussi amoureux. L’homme a obtenu une bonne promotion professionnelle qui les met à l’abri du besoin et juge que sa femme n’a pas besoin de travailler. La routine s’installe, elle se cantonne dans ses tâches domestiques et lui se laisse déborder par le stress professionnel. Il ne trouve aucun exutoire. A la suite d’un désaccord conjugal assez anodin, son seul moyen d’obtenir gain de cause sera physique. Il la gifle. Elle lui pardonne… La violence va progressivement s’installer dans leurs relations.

« Convenu ». C’est un peu ce que je me suis dit en sortant de cet album. Je m’attendais effectivement à un traitement plus original des violences conjugales. Mais si la manière de faire est différente, j’ai déjà entendu ce discours-là. Une fois encore, encore, mon regard critique est influencé par le fait que je travaille dans le Social. Étant sensibilisée à ce sujet, j’attendais certainement que les auteurs frappent les esprits à l’aide d’un traitement narratif plus mordant mais surtout, j’en attendais une réflexion constructive. Rien de tout cela ici. La violence s’étale tout au long de l’album. Si les scènes de violences sont suggérées, leurs conséquences physiques le sont moins mais c’est à la partie graphique qu’on doit leur présence (James ne cache pas les stigmates sur le corps de la jeune femme). Sans surprise, Sylvain Ricard s’attarde donc sur l’aspect psychologique de ce mécanisme. Mais l’utilisation de personnages stéréotypés conduit à un dénouement prévisible. La présence de quelques soubresauts narratifs m’a longtemps laissé croire qu’enfin, le récit pouvait conclure de manière innovante. Mais les représentations sur ce sujet ont la peau dure. Si cet ouvrage est une fenêtre ouverte sur le quotidien de milliers de femmes battues en France, il n’apporte rien de nouveau quant à la manière de traiter le sujet en bande dessinée. Le seul ouvrage qui a retenu mon attention sur cette question est En chemin elle rencontre. Les autres titres nous font tourner en rond.

Mais c’est bon, c’est réglé. Il s’est excusé. Il a juré qu’il ne recommencerait pas.

Pour servir les propos du scénariste, James a opté pour un monde anthropomorphique dans des teintes sépia. Un choix pertinent puisqu’il permet de décaler le regard, donne de la force aux textes. Il montre à quel point cette femme vit dans le passé, retenue par ses souvenirs heureux en compagnie de son homme. Le trait est tout en retenue, à l’instar de la victime qui mesure ses propos, anticipe les événements pour éviter tant que possible le courroux du mâle dominant. Pour moi, l’originalité de cet album tient à la partie graphique qui nous force à décaler le regard pour mieux observer le drame qui se déroule.

PictomouiUn album que je trouve trop conventionnel et trop délicat comparé à la réalité. Certes, il montre à quel point cette violence est imprévisible. Certes, il montre qu’aucun couple n’est à l’abri et ce, quelque soit le milieu social. Sans forcément m’attendre à ce que les auteurs livrent en pâture leurs personnages à une violence surajoutée, je venais chercher dans cet album une réflexion constructive, chose qu’Inès et Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur n’avaient su proposer.

Mais une nouvelle fois, on nous montre la même facette du combat, comme si les femmes étaient d’éternelles victimes et n’avaient pas d’autres alternatives à la soumission… Comme si le silence était le meilleur remède à ses maux… Comme s’il n’y avait pas de combat contre cette fatalité…

L’avis de Choco, de Joëlle, Enna, Catherine, Ys, Yvan, Hop blog, Ginie, Antigone.

Un article de Phylacterium consacré à James.

Extraits :

« Je sais que si je continue à me comporter de la sorte, je vais perdre ma meilleure amie. Mais j’ai l’impression qu’elle vient me voir comme si on va voir un vieux à l’hospice. Par habitude, par devoir, pour soulager une conscience un peu chiffonnée. Et ça me dérange. Je l’imagine assez bien parlant de moi à ses amies, ses collègues… Vous savez, mon amie qui se fait battre par son mari. Et eux, unanimes pour dire que ça ne devrait pas être permis, à y aller de leur fait divers, de leur anecdote. De leur analyse profonde et pleine de bon sens arborant leur costume de justicier ou de professeur de morale » (… à la folie).

« J’aime ma femme et elle le sait. Et je sais qu’elle le sait. D’ailleurs je suis sûr qu’elle aussi a toujours des sentiments pour moi. C’est vrai que je n’ai pas été toujours délicat avec elle. C’est vrai. Mais quand même, je subis énormément de tension au travail et ce n’est pas toujours simple de rester maître de soi. Alors oui, il m’est arrivé de sortir de mes gonds, pas toujours de la bonne manière, mais toujours pour une bonne raison » (… à la folie).

… à la folie

One Shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : JAMES

Scénariste : Sylvain RICARD

Dépôt légal : septembre 2009

ISBN : 9782754803021

Bulles bulles bulles…

Les  11 premières pages sur Digibidi.

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… à la folie – Ricard – James © Futuropolis – 2009