Mirador – Tête de mort (Cenou)

Cenou © La Boîte à Bulles – 2013
Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

1er mai 1993

« C’est l’histoire de ma descente dans les recoins glauques de ma vie où j’aurais pu perdre au moins la raison ».

Un mois après son retour d’ex-Yougoslavie, Sam a repris les habitudes de la vie civile. Des journées à bosser pour un boulot sans perspective d’évolution. Des soirées passées entre beuveries et bastonnades. Des week-end entre glandage et virées entre potes comme celle à Paname pour défiler aux côtés des militants du Front National lors de leur grand rassemblement annuel, « le défilé de Jeanne d’Arc ! » dont « le principal intérêt (…) était surtout de se retrouver au milieu d’un bon millier de nazillons de tous poils venus de toute la France. Une sorte de réunion de famille à l’échelle nationale, quoi ! ».

Sam et sa bande de petits nazillons se connaissent depuis l’adolescence voire plus pour certains. Ils sont aveuglés par les idéaux haineux qui les rassemblent. Sam raconte sa longue dérive dans les milieux extrémistes, jusqu’à ce matin où il se rend au Commissariat de Police pour faire sa déposition sur les événements de la veille, mû par un espoir illusoire que son témoignage permettra d’atténuer les charges retenues contre son ami Romain. Le problème, c’est que l’état d’ébriété de Sam était tel qu’il ne garde en mémoire aucun souvenir de la veille…

« Ce matin à 2 heures, un homme est mort ».

skinheadMirador – Tête de mort est un album autobiographique. David Cenou revient à cette occasion sur son passé de Skinhead.

Nous sommes accueillis par un passage onirique et muet de quatre pages qui contient d’ores-et-déjà une violence qui ne se contente pas d’être seulement suggérée. Pourtant, l’ambiance graphique en présence rassure. La rondeur du trait, la douceur des formes, le soin accordé aux illustrations et des lavis – qui viennent lécher son coup de crayon – créent un clair-obscur très agréable à l’œil. Très beau contraste entre le ton narratif annoncé dans le synopsis et la douceur de l’atmosphère visuelle.

Ensuite, on est frappé par l’intonation intimiste du récit qui sonne comme une introspection. Le témoignage contient une nostalgie troublante sans pour autant que cette évocation mettre mal à l’aise. Étonnant également le fait qu’au sein de cette meute humaine, il existe une relation d’amitié fraternelle, presque fusionnelle. Sans surprise, on a le sentiment d’être face à des individus qui font bloc, une unité qui semble rassurer ces individualités… autant qu’elle terrorise tout ce qui lui est extérieur (le lecteur n’y échappe pas). Une unité qui se “signale” par le port de certains insignes (croix gammée, rune d’Odal, croix celtique…), les pages de cet album en contiennent à foison.

SHARPTout au long de son récit, l’auteur revient sur son parcours qu’il entrecoupe de passages plus récents et inhérents à sa déposition ; suite à sa grade-à-vue, il sera placé en détention provisoire puis incarcéré. Le lecteur est ainsi amené à côtoyer différents groupuscules que David Cénou, alias Sam dans le récit, a pris le soin de renommer. Mais sous cet anonymat, difficile de laisser échapper des personnalités comme Werewolf (Serge Ayoub) leader et fondateur des TNR (« JNR ») ou autres groupuscules d’Extrême-Droite qui s’illustrent régulièrement pour leurs propos et autres interventions que je me passerais de commenter ici (il en sera de même dans mes réponses à commentaires).

Cet album nous permet cependant de nous sensibiliser à l’état d’esprit d’un groupuscule marginalisé qui alimente et se nourrit de tout un tas d’idéaux fascistes, incapable de faire preuve de tolérance à l’égard d’autrui. Tout ce qui est différent… leur est totalement étranger (pour ne pas dire que ça leur est anxiogène). « Une plongée sans détour dans l’univers des skins, un témoignage rare sur l’itinéraire d’un enfant pas gâté » pour reprendre les termes de l’éditeur. On suit donc le quotidien de cette bande de potes dont le seul élément positif que nous pouvons retenir est leur engouement commun pour la musique ; ils ont d’ailleurs su trouver l’énergie positive pour monter un groupe de musique et maintenir un certain engouement autour de ce projet (ils ont donné plusieurs concerts, principalement en France, mais aussi en Allemagne…).

David Cenou s’évertue à faire monter progressivement la tension et la pression qui pèse sur les épaules de son personnage principal. A mesure que le lecteur s’enfonce dans l’album, on sent de manière perceptible l’étau qui se resserre, comme si Sam se risque à s’aventurer sur une voie qu’il sait sans issue. En milieu d’album, le second épisode narratif qu’il immisce dans la chronologie des faits (on accède ainsi par bribes au déroulement de la garde-à-vue et des événements qui ont eu lieu ensuite) contribue à accélérer le rythme narratif, jouant ainsi sur la pression et donnant ainsi au lecteur le sentiment que le personnage est ferré.

Cenou © La Boîte à Bulles – 2013
Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

PictoOKUn article délicat à rédiger puisqu’il s’inscrit dans une actualité assez douloureuse suite au décès récent de Clément Méric. Pourtant, le fait que David Cenou ne teinte pas son témoignage d’une quelconque forme d’expiation et ne s’apitoie pas rend celui-ci tout à fait percutant. L’exercice était casse-gueule, l’auteur ne cherche absolument pas à justifier les choses. Il assume pleinement sa responsabilité à l’égard de ce qui s’est passé et nous permet en outre de comprendre un peu l’état d’esprit dans lequel il était à l’époque des faits. Un album que je vous conseille.

La bande annonce : 

Extraits :

« C’était si rares ces moments où l’on se sentait su forts, presque invincibles. (…) On pouvait lire la peur sur le visage des gens, quand ils osaient décoller leur regard du sol » (Mirador – Tête de mort).

« Il fallait maintenant retrouver ses occupants et châtier sévèrement les coupables. L’heure du sang avait sonné et plus rien ni personne ne pouvait nous raisonner. Trop d’alcool, trop de temps passé ensemble, trop de bourrage de crâne, trop de bastons, trop de fascination et de fétichisme dans notre façon de vivre pour avoir, à ce moment-là… une réflexion objective et sensée sur nos agissements » (Mirador – Tête de mort).

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Gros mot : Tête de mort

Petit Bac 2013
Petit Bac 2013

Mirador – Tête de mort

One Shot

Editeur : La Boîte à Bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : David CENOU

Dépôt légal : mai 2013

ISBN : 978-2-84953-172-3

Bulles bulles bulles…

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Mirador, Tête de Mort – Cenou © La Boîte à Bulles – 2013

Luchadoras (Adam)

Luchadoras
Adam © Atrabile – 2006

A Ciudad Juarez, de nos jours.

Alma travaille en tant que serveuse. Sa journée terminée, elle rentre chez elle retrouver Laura, sa petite fille, et Romel, son mec. Comme beaucoup d’hommes à Ciduad Juarez, Romel n’hésite pas, à la moindre contrariété, à frapper sa femme jusqu’à ce qu’elle se range au même avis que lui. Et vu que les femmes n’osent pas faire valoir leurs droits, rien ne fait obstacle à la toute-puissance de ces mâles en mal d’autorité. D’autant que dehors, la vie est une vraie jungle pour les femmes. Chaque jour, la Police enregistre de nouvelles disparitions de femmes voire d’adolescentes… chaque jour, de nouveaux cadavres ne font que gonfler le chiffre déjà alarmant de toutes celles qui ont subi des violences ; viols, mutilations, séquestration qui dure parfois des semaines,…

Il y a quelques temps, j’avais découvert Viva la Vida : los sueños de Ciudad Juarez, un album où Edmond Baudoin et Troub’s nous faisaient découvrir tout en finesse le quotidien de cette ville mexicaine. Suite à cette lecture, j’avais fait des recherches poure mieux me rendre compte de la situation, c’est ainsi que j’ai découvert la dure réalité de cette ville : des disparitions quotidiennes de femmes, des meurtres de femmes qui ont commencé en 2003, des cadavres mutilés qui en disent long sur les sévices qu’elles ont subi dans les jours ou les semaines qui ont précédé leur mort… Tout cela dans un contexte de guerre des gangs, de narcotrafiquants qui s’étripent pour grappiller une part du juteux marché américain de la drogue, une ville qui accueille chaque jour de nouveaux arrivants venue d’Amérique latine et qui rêvent de s’installer aux États-Unis, sans oublier les autres fléaux sociaux : chômage, précarité, squats, alcoolisme, corruption…

Heureux concours de circonstance : au moment même où je sortais de la lecture de l’ouvrage de Baudoin et Troub’s, Joëlle met en ligne une chronique d’album pour présenter Luchadoras. Sensibilisée au sujet, je décide donc de me procurer cet album qui rend hommage aux « lutteuses » de Ciudad Juarez (traduction de « Luchadoras » en référence à ces femmes livrées à elles-mêmes).

Le résultat : une claque !

Disons-le franchement : si j’avais découvert la situation à Ciudad Juarez par le biais de l’album de Peggy Adam, avec certitude : je n’aurais pas souhaité poursuivre sur le sujet (internet, BD ou n’importe quel autre support). La violence contenue dans cet album m’a sonnée. L’auteur aborde de manière frontale les conditions des femmes dans cette enclave mexicaine. La première scène nous permet d’ailleurs de faire la connaissance d’Alma, personnage principal du récit, alors qu’elle est en plein entretien avec Maria, bénévole dans une association qui aide les femmes à faire face aux violences conjugales qu’elles subissent. Lorsque Alma sort des locaux de l’Association, elle se retrouve nez-à-nez avec Romel qui la poignarde en plein jour, en pleine rue… une agression à laquelle personne ne semble réagir. Le reste de l’histoire telle qu’elle nous est présentée par Peggy Adam est dans la même veine, l’auteur ne s’encombre vraiment pas de fioritures inutiles, la violence n’est pas maquillée et agresse le lecteur.

Graphiquement, les illustrations de l’auteure renforcent le malaise. Cet album est réalisé en noir et blanc, les jeux de contrastes ne sont pas utilisés ce qui donne lieu à un graphisme assez « simple ». J’ai trouvé le dessin un peu « tassé » et même s’il y a des jeux de perspectives, les personnages sont pris dans le même bloc visuel que les décors en second plan. On a l’impression que l’auteur n’a pas réellement cherché à travailler ses personnages et ses décors et qu’elle nous les livre brut, ce qui renforce d’autant la dureté de l’album. Ce n’est pas le genre de dessins dont je raffole (inesthétique et grossier), il a tendance à alourdir un propos déjà bien chargé émotionnellement.

Pourtant, je trouve que le personnage d’Alma porte bien cette histoire. Le courage dont elle fait preuve est impressionnant, mais je ne suis pas sure que ce genre de personnalité soit réellement représentative de ce qui se passe à Ciudad. En effet, pour avoir visionner quelques reportages sur ce sujet, on sent que les femmes s’indignent de la manière dont elles sont traitées mais la peur les enferme dans un silence pesant. Elles constatent, elles pleurent la mort de leurs proches mais n’osent pas juger et se refusent à dénoncer… la peur au ventre.

Une lecture que je partage avec Mango et les lecteurs des

MangoPictoOKLe résultat : une lecture qui percute, des haut-le-cœur à plusieurs reprises durant la lecture, un malaise. Tout à fait le genre d’album que je conseillerais à quelqu’un qui s’intéresse à la situation de Ciudad Juarez, pas vraiment le genre d’album que je conseillerais aux autres lecteurs. L’album déroute et, contre toute attente, propose cependant une fin ouverte qui donne la touche d’optimisme salutaire.

Les avis de Joëlle, Solenn, du9.

Luchadoras

Challenge Petit Bac
Catégorie Loisir/Sport

Éditeur : Atrabile

Collection : Bile blanche

Dessinateur / Scénariste : Peggy ADAM

Dépôt légal : octobre 2006

ISBN : 294032929X

Bulles bulles bulles…

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Luchadoras – Adam © Atrabile – 2006

… à la folie (Ricard & James)

... à la folie
Ricard – James © Futuropolis – 2009

Tout a commencé sur les bancs de la Fac. Une fille repère un gars et cherche à attirer maladroitement son attention. Puis, surprise, lors d’une soirée étudiante : l’un comme l’autre sont invités. L’alcool aidant, les affinités se créent.

Quelques années plus tard, on les découvre mariés et toujours aussi amoureux. L’homme a obtenu une bonne promotion professionnelle qui les met à l’abri du besoin et juge que sa femme n’a pas besoin de travailler. La routine s’installe, elle se cantonne dans ses tâches domestiques et lui se laisse déborder par le stress professionnel. Il ne trouve aucun exutoire. A la suite d’un désaccord conjugal assez anodin, son seul moyen d’obtenir gain de cause sera physique. Il la gifle. Elle lui pardonne… La violence va progressivement s’installer dans leurs relations.

« Convenu ». C’est un peu ce que je me suis dit en sortant de cet album. Je m’attendais effectivement à un traitement plus original des violences conjugales. Mais si la manière de faire est différente, j’ai déjà entendu ce discours-là. Une fois encore, encore, mon regard critique est influencé par le fait que je travaille dans le Social. Étant sensibilisée à ce sujet, j’attendais certainement que les auteurs frappent les esprits à l’aide d’un traitement narratif plus mordant mais surtout, j’en attendais une réflexion constructive. Rien de tout cela ici. La violence s’étale tout au long de l’album. Si les scènes de violences sont suggérées, leurs conséquences physiques le sont moins mais c’est à la partie graphique qu’on doit leur présence (James ne cache pas les stigmates sur le corps de la jeune femme). Sans surprise, Sylvain Ricard s’attarde donc sur l’aspect psychologique de ce mécanisme. Mais l’utilisation de personnages stéréotypés conduit à un dénouement prévisible. La présence de quelques soubresauts narratifs m’a longtemps laissé croire qu’enfin, le récit pouvait conclure de manière innovante. Mais les représentations sur ce sujet ont la peau dure. Si cet ouvrage est une fenêtre ouverte sur le quotidien de milliers de femmes battues en France, il n’apporte rien de nouveau quant à la manière de traiter le sujet en bande dessinée. Le seul ouvrage qui a retenu mon attention sur cette question est En chemin elle rencontre. Les autres titres nous font tourner en rond.

Mais c’est bon, c’est réglé. Il s’est excusé. Il a juré qu’il ne recommencerait pas.

Pour servir les propos du scénariste, James a opté pour un monde anthropomorphique dans des teintes sépia. Un choix pertinent puisqu’il permet de décaler le regard, donne de la force aux textes. Il montre à quel point cette femme vit dans le passé, retenue par ses souvenirs heureux en compagnie de son homme. Le trait est tout en retenue, à l’instar de la victime qui mesure ses propos, anticipe les événements pour éviter tant que possible le courroux du mâle dominant. Pour moi, l’originalité de cet album tient à la partie graphique qui nous force à décaler le regard pour mieux observer le drame qui se déroule.

PictomouiUn album que je trouve trop conventionnel et trop délicat comparé à la réalité. Certes, il montre à quel point cette violence est imprévisible. Certes, il montre qu’aucun couple n’est à l’abri et ce, quelque soit le milieu social. Sans forcément m’attendre à ce que les auteurs livrent en pâture leurs personnages à une violence surajoutée, je venais chercher dans cet album une réflexion constructive, chose qu’Inès et Léa ne se souvient pas comment fonctionne l’aspirateur n’avaient su proposer.

Mais une nouvelle fois, on nous montre la même facette du combat, comme si les femmes étaient d’éternelles victimes et n’avaient pas d’autres alternatives à la soumission… Comme si le silence était le meilleur remède à ses maux… Comme s’il n’y avait pas de combat contre cette fatalité…

L’avis de Choco, de Joëlle, Enna, Catherine, Ys, Yvan, Hop blog, Ginie, Antigone.

Un article de Phylacterium consacré à James.

Extraits :

« Je sais que si je continue à me comporter de la sorte, je vais perdre ma meilleure amie. Mais j’ai l’impression qu’elle vient me voir comme si on va voir un vieux à l’hospice. Par habitude, par devoir, pour soulager une conscience un peu chiffonnée. Et ça me dérange. Je l’imagine assez bien parlant de moi à ses amies, ses collègues… Vous savez, mon amie qui se fait battre par son mari. Et eux, unanimes pour dire que ça ne devrait pas être permis, à y aller de leur fait divers, de leur anecdote. De leur analyse profonde et pleine de bon sens arborant leur costume de justicier ou de professeur de morale » (… à la folie).

« J’aime ma femme et elle le sait. Et je sais qu’elle le sait. D’ailleurs je suis sûr qu’elle aussi a toujours des sentiments pour moi. C’est vrai que je n’ai pas été toujours délicat avec elle. C’est vrai. Mais quand même, je subis énormément de tension au travail et ce n’est pas toujours simple de rester maître de soi. Alors oui, il m’est arrivé de sortir de mes gonds, pas toujours de la bonne manière, mais toujours pour une bonne raison » (… à la folie).

… à la folie

One Shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur : JAMES

Scénariste : Sylvain RICARD

Dépôt légal : septembre 2009

ISBN : 9782754803021

Bulles bulles bulles…

Les  11 premières pages sur Digibidi.

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… à la folie – Ricard – James © Futuropolis – 2009