Les deux vies de Baudoin (Toulmé)

Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Il décore son appartement de posters de ses groupes de musique préféré comme le ferait un adolescent. Mais Baudoin a 30 ans. Ce célibataire est juriste. Il vit à Paris. Sa vie c’est son travail. En dehors de ça, rien. Métro, boulot, dodo. Il a une telle charge de travail qu’il n’a pas le temps de faire autre chose. Et il n’a plus l’envie de faire autre chose. Son frère Luc est à l’opposé. Lui aussi a réussi ses études. Il est médecin et travaille dans une ONG. Les rares fois où il rentre en France, il appelle son frère et lui force un peu la main pour qu’il sorte. Un restaurant, une exposition… il emporte Baudoin malgré lui dans son tourbillon.

Luc tente en vain de faire prendre conscience à son frère qu’il ne s’écoute pas assez. Lui était un passionné de musique. Et si Baudoin le nie, il n’y a qu’à voir les conversations qu’il nourrit avec Morrison, son chat. Chasser le naturel et il revient au galop.

« Aah, si je gagnais 500 000 euros… Qu’est-ce qu’on ferait, Morrison, tiens, avec cet argent ? Je crois que je vendrais l’appart et je m’achèterais une petite bicoque sous les tropiques. Je finirais ma vie à gratter un ukulélé dans un hamac, un mojito à la main ».

Et puis un matin, sous l’aisselle, il sent une grosseur. Les résultats d’examens révéleront qu’il a des métastases dans tout le corps et qu’il lui reste quelques mois à vivre. Suite à cette nouvelle, il décide de tout plaquer et de partir en Afrique avec son frère.

Il y a eu l’émouvant « Ce n’est pas toi que j’attendais » dans lequel Fabien Toulmé racontait son quotidien avec sa petite fille handicapée. C’était il y a un peu plus de deux ans et je me rappelle de cette lecture comme si c’était hier. Alors c’est forcément avec quelque excitation que j’ai appris la sortie de son nouvel album sans pourtant voir pris le temps de lire les deux collectifs auxquels il a participé en 2015 et 2016.

On découvre ici le quotidien routinier et triste d’un trentenaire célibataire. Fabien Toulmé décrit une vie morose, solitaire que rien ne vient animer si ce n’est lorsque le frère du personnage principal fait son apparition. Notre « héros » bougonne un peu mais on voit bien que le propos tenu fait mouche. Un propos qui pourrait trouver écho dans bien des situations et c’est là la force de ce récit.

Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Oser le changement. Se remettre en question. Faire revivre sa part d’enfance, se rappeler de ses premières ambitions, de ce qui pouvait nous motiver. Et mesure l’écart entre ces rêves et la réalité. Faire le point de ce qu’on a cédé à la raison, à la facilité. Qu’est-ce que vivre ? Est-ce faire des concessions ? Est-ce entrer dans un moule, remuer ciel et terre pour décrocher un contrat à durée indéterminée et s’y tenir coûte que coûte parce qu’il y a des traites à payer, une épargne à constituer pour anticiper les tuiles que la vie ne manquera pas de faire tomber sur notre route ?

Ou est-ce que vivre s’est avant tout s’écouter, abandonner l’idée d’un petit confort rapide au bénéfice d’une passion. Concrétiser ses envies les plus folles. C’est de ça dont il est question dans cet album et Fabien Toulmé parvient à ses fins. Alors certes, il faut une terrible raison pour que le personnage principal ose s’écouter. Et puis il lui faut aussi la main tendue de son frère pour finir de se lancer. Mais la suite du récit n’est que bonne humeur et rares seront les moments de déprime. On passe du rire au silence, on s’étonne et finalement, on se laisse bercer par cette douce mélodie du bonheur.

PictoOKEtonnant comme ce livre peut faire du bien. Etonnant la claque qu’il inflige dans les dernières pages. Etonnante cette tension que le scénario n’oublie pas de nous rappeler, de rappeler cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de cet homme ordinaire, épée qu’on se plait à oublier et les occasions de l’oublier sont nombreuses. Entre les rencontres, les soirées bien arrosées, les solos de guitares, les complexes absurdes qui prêtent à sourire. En 9 pages tout est plié, le cœur est chiffonné, le ton devient d’un coup très grave. Mais la note de fin livre sa morale, son optimisme. J’ai passé un très bon moment en compagnie de cet album.

La chronique de Pierre Darracq, de Jérôme et de Noukette.

Les Deux vies de Baudoin

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Fabien TOULME
Dépôt légal : février 2017
272 pages, 27,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8225-7

Bulles bulles bulles…

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Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Ipak Yoli, Route de Soi(e) (Mandragore)

Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Dans les voyages, des fois, on laisse des petits morceaux de soi sur la route

L’idée de ce voyage est venue lors d’un séjour à l’hôpital.

En 2007, suite à un A.V.C. provoqué par une tumeur, Mandragore subit une intervention chirurgicale. L’opération est délicate et les risques sont importants. Sur la table d’opération, juste avant de s’endormir, elle se fait la promesse – si elle s’en sort – de réaliser un vieux rêve : parcourir la route de la soie et découvrir ces ailleurs qui l’ont faite rêvé à maintes reprises mais qu’elle n’a contemplé que par l’intermédiaire des livres ou de reportages télévisés.

La convalescence est longue et Mandragore la met à profit pour monter son projet. Acheter un véhicule pour faire ce voyage, trouver des fonds, définir l’itinéraire…

Pendant un semestre, Mandragore et son compagnon vont traverser un paysage pluriel. Un trajet de près de 7000 kilomètres, reliant Rennes à Tachkent (Ouzbékistan). Un voyage pour se reconstruire après la lourde intervention chirurgicale, un voyage jalonné par de nombreuses étapes prévues ou impromptues. Un voyage pour découvrir et mettre des mots, des sons, des odeurs sur des paysages maintes fois fantasmés. Equipée de sa harpe celtique, Mandragore part à la rencontre de musiciens.

Budapest, Sofia, Istanbul, Tabriz, Achgabat… sont quelques une des villes qui ont été traversées lors de ce périple. Un voyage pensé dans un premier temps pour se ressourcer mais également motivé par une envie de consigner, à l’aide du matériel d’enregistrement embarqué dans le camion, des instruments et des voix… Garder une trace de ces cultures et traditions du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie Centrale.

Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Sitôt ouvert, le voyage démarre. Le lecteur n’a aucun effort à faire pour répondre à l’invitation lancée. Au pinceau et feutre noir en main, Mandragore propose des planches sur lesquelles l’œil navigue à sa guise. Laissant tout le loisir de regarder ces fines broderies qui ornent les cols des robes des femmes turkmènes ou les mosaïques d’une façade qui nous rappellent ces décors de contes des mille et une nuits… de profiter de la chaleur d’un regard ou du généreux feuillage d’un arbre. Le départ est immédiat et même s’il commence sur un lit d’hôpital, on s’appuie très vite sur ce graphisme subtil. Ponctuellement, on verra des cases fleurir de ci de là mais une bonne partie des planches s’en affranchissent totalement, laissant respirer les illustrations.

Mandragore nous livre un carnet de voyage fascinant. On s’y laisse surprendre par le hasard d’une rencontre, on s’amuse d’une anecdote, on se laisse bercer par ces sons venus d’ailleurs et qu’on a la possibilité d’écouter sur le CD qui est fourni avec l’album. Tout au long de l’ouvrage, des repères visuels nous indiquent quand il faut enclencher une piste du CD pour entendre la musique associée à la scène qui se déroule.

Répondant aux objectifs de son reportage sur les musiques traditionnelles, elle enrichit son propos de tout ce qui a pu jalonner son parcours. Elle témoigne ainsi de ses rencontres, du contexte social et politique de chaque pays traversé, des mœurs et des coutumes, des traditions, de la place de la femme dans ces sociétés, du fonctionnement kafkaïen de ces administrations (la question des visas et des autorisations de circuler revient régulièrement), l’histoire des lieux traversés… L’étonnement est à chaque coin de rue…

D’un pays à l’autre, de nouveaux repères sont à trouver. La Turquie occidentale et sa course effrénée vers le capitalisme, la cohabitation entre des traditions ancestrales et un melting-pot de nationalités et de cultures qui vivent sur un même territoire. En changeant de continent, c’est une Turquie plus traditionnelle, moins industrialisée, moins consumériste qui les accueille ; autre mode de vie, autre rythme et un sens de l’hospitalité très marqué, « un mélange de curiosité, de sens de l’honneur et de tradition séculaire ». Puis c’est l’entrée en Iran, une lutte pour obtenir des visas et l’étonnement, encore…

Passé le rideau de fer invisible, une réalité qui ne rentre pas dans tes grilles d’analyse. Jetées toutes les idées préconçues, c’est un nouveau monde. (…) Nous découvrons des gens d’une affabilité infinie, passionnés de musique, de poésie, de fleurs…. Ensuite vient l’incompréhension : par quelle équation absurde, un peuple si raffiné issu d’une civilisation millénaire peut-il se retrouver ainsi, piégé par une bande de mollahs abrutis, élus par les urnes ?

Le Turkménistan et sa dictature. Dernière étape, l’Ouzbékistan, à mi-chemin entre l’Europe et la Chine. Un voyage ponctué par des rencontres organisées et/ou impromptues. Des artistes, célèbres ou anonymes, apparaissent dans le récit. Un témoignage riche, complet, dépaysant. L’album contient également un « bestiaire » des instruments rencontrés pendant ce périple. Mandragore explique de façon claire et succincte l’origine (géographique) de chaque instrument, leurs particularités (vibrations, sons…), les sensations ressenties à l’écoute de ces mélodies. Il est enfin question de l’histoire de ces musiques traditionnelles et des histoires/de l’Histoire qu’elles véhicule(nt).

PictoOKJolie découverte d’auteur. « Route de Soie » – « Route de Soi » est l’occasion pour l’auteur de faire le point – break nécessaire pour se reconstruire – et de réaliser un intéressant reportage sur les musiques traditionnelles. L’auteur montre la capacité de la musique à relier les hommes entre eux, à tisser du lien social et à porter la mémoire et l’histoire d’un peuple. A la fois identité culturelle et mode de communication universel. Très belle lecture musicale que je vous invite à découvrir.

Extraits :

« Je n’ai pas envie de répondre. Je suis ailleurs. Je suis partie dans cette immense fuite. L’organisation quotidienne n’efface pas la question obsédante : à quoi rime ce voyage ? J’attends quelque chose comme une réponse à une autre question non formulée » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Et nous voilà à 10000 kilomètres de chez nous, un quart de tour de la Terre… Ça change son rapport au monde. La Terre s’apprivoise-t-elle ? » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« De Route de la Soie, il n’y en eut pas qu’une mais de nombreuses et au-delà de la soie, c’est la fascination de l’Orient qui amena Alexandre, les Polo ou les espions anglais à écrire l’histoire de cette route mythique » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Je pense à quel point un tel voyage est salutaire pour se rendre compte de ce qui nous différencie de l’autre, mais aussi de ce qui nous rassemble. Vivre le monde comme une unité (…). Et puis sentir l’énorme liberté de se réinventer chaque jour dans l’œil d’une nouvelle rencontre » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

Ipak Yoli, Route de Soi(e)

One shot
Editeur : L’Œuf
Dessinateur / Scénariste : MANDRAGORE
Dépôt légal : novembre 2016
360 pages, 28 euros, ISBN : 978-2913308-51-0

Bulles bulles bulles…

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Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 22 février 2017 !

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Cliquez sur les liens pour dénicher les pépites des bédéphiles :

Blandine :                                 Sabine :                                      Enna :

Enna :                                      Cristie :                                      Antigone :

Nathalie :                                  Amandine :                              Jérôme :

Noukette :                                       Hélène :                                     Caro :

    Mylène :                                         Bouma :                                    Marion :

Fleur :                                       Karine:) :                                 Keisha :

    Sandrine :                                     Jacques :                                  Estelle :

Soukee :                                      Laeti :

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Là où se termine la terre (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © Steinkis – 2017
Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Né à Santiago, Pedro Atias raconte son enfance, son pays, sa vie… jusqu’à l’arrivée violente de Pinochet au pouvoir en 1973.

Quand je pense à l’exil, ce sont mes souvenirs d’enfance qui me reviennent. Comme si je m’étais laissé là-bas, coupé de moi pour toujours. Mon père disait : Chili signifie « là où se termine la terre ».

Ce témoignage est avant tout l’occasion de découvrir un pays. Son histoire, sa jeunesse, ses idéaux, ses positions politiques, l’aura de la révolution cubaine et la force que la jeunesse chilienne en tire. Le rejet de l’impérialisme américain et, comme la majeure partie de la planète, une admiration sans faille pour de nombreux « produits » en provenance des Etats-Unis : musique, cinéma, Une enfance où il a nourri son imagination dans les nombreux livres que son père achetait. Une scolarité parfois douloureuse dans les meilleures écoles de Santiago, la séparation de ses parents dans un contexte social qui ne voyait pas le divorce d’un bon œil puis, avec l’entrée au lycée, les amitiés qui se consolident et de nouvelles qui se nouent. Petit à petit, il a le courage de ses convictions, s’implique timidement puis de manière affirmée dans le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). Sa première action consistera à donner des cours d’alphabétisation aux familles pauvres de Santiago. Son militantisme sera de plus en plus prononcé à mesure que les années passent.

Désirée et Alain Frappier. Elle est journaliste, lui est illustrateur. Ensemble, ils réalisent des albums depuis le début des années 1990. Comme ils l’expliquent en postface, ils souhaitaient depuis longtemps « raconter une histoire qui se déroule en Amérique latine, en Argentine ou au Chili. Mais cela nous semblait impossible ans l’aide d’un fil conducteur sensible, capable de nous mener dans les méandres d’une histoire excessivement complexe tout en nous maintenant toujours dans la fragilité de l’intime et du particulier ». Leur rencontre avec Pedro Atias a été une opportunité qu’ils ont su saisir. Et le plaisir de témoigner de Pedro Atias qui affleure à chaque page.

Cet album propose un vrai voyage dans le passé, un vrai voyage au cœur d’un pays lointain. Très tôt, on sait que Pedro a été contraint de quitter son pays. On imagine une fin dramatique, elle l’est en partie. On sait aussi qu’il a choisi pour terre d’exil ce « vieux continent » que son grand-père avait quitté près d’un demi-siècle avant lui, en quête d’un Eldorado providentiel.

C’est ainsi qu’en 1900, abandonnant le siècle et ses ancêtres, il traversa une mer, franchit deux océans et débarqua dans un pays qui n’était peut-être pas tout à fait celui qu’il attendait. Qu’importe ! Le Chili c’était l’Amérique

Ce grand-père s’est intégré, il a adopté le Chili comme le Chili l’a adopté… du moins en partie car les stigmates propres à celui qui est « étranger » ne disparaissent jamais totalement. Pourtant, ses enfants et petits-enfants, natifs du Chili, n’ont jamais eu à porter le poids d’un ailleurs, d’une terre natale où une branche de leur famille a ses racines. Le scénario de Désirée Frappier est d’une sensibilité incroyable. Elle a tant d’empathie et une telle volonté de transmettre ce témoignage qu’elle s’efface totalement derrière Pedro Atias au point que j’ai eu plusieurs fois l’impression que c’était lui qui tenait le crayon pour écrire ce scénario. Mais nul doute que ce n’est pas une autobiographie, la postface efface les derniers doutes, et pourtant…

Il y a dans ce témoignage une nostalgie et une tendresse réelles. Les éléments contenus au cœur de ces pages nous sont livrés sans filtre, sans haine et on sent la volonté de ne pas juger les événements. Plusieurs passages vont dans ce sens, comme un garde-fou qui permet au témoignage de ne pas perdre de vue ce qu’il souhaite faire passer.

Il est difficile et même injuste de juger nos convictions d’alors à travers le prisme déformant d’un passé aujourd’hui révolu.

Et que dire des illustrations d’Alain Frappier. Elles m’ont tout d’abord semblé trop épurées. Mais cette impression s’est vite estompée lorsque j’ai commencé la lecture. Elles nous servent de fil conducteur, elles nous servent de guide, elles nous protègent aussi d’une réalité qui a dû être beaucoup plus crue et cinglante que ce que l’on voit. Un noir et blanc très « propre » qui nous met des paillettes aux yeux. L’absence de couleurs n’est qu’apparence, une fois la lecture commencée, on pose mille et une couleurs sur ces paysages du Chili, sur les façades des immeubles, les affiches…

PictoOKUn témoignage d’une rare qualité.

La chronique de Véronique Servat.

Là où se termine la terre

– Chili 1948-1970 –
One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2017
256 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-005-4

Bulles bulles bulles…

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Là où se termine la terre – Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Toutes les mers (Standjofski)

Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017
Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017

Animée par le désir de réaliser son arbre généalogique, Michèle Standjofski interroge sa mère et consigne chaque anecdote appartenant à l’histoire de sa famille. Un grand-père russe, fils d’un militaire et aristocrate, contraint de quitter sa terre natale lorsque la Révolution d’Octobre éclate. Un arrière-grand-père italien qui a été orfèvre puis jeté en prison sans qu’on en connaisse la raison et que l’arrière-grand-mère génoise parvenue à faire sortir son homme de prison, une grand-mère italienne sauvée par sa mère d’une mort certaine dans le grand incendie d’Izmir (Smyrne à l’époque) en 1922 et dont « elle gardera toute sa vie un goût prononcé pour les bains de mer et les croisières en bateau ».

Une famille dont les membres viennent des quatre coins de l’Europe. Pologne, Grèce, Russie, France, Italie, Turquie… Une famille cosmopolite et polyglotte. C’est à Beyrouth, ville plurielle, ville hybride, métisse, hétéroclite, où cohabitent Chiites, Sunnites, Orthodoxes, Maronites, Chrétiens… que ses ses arrière-grands-parents maternels s’installent. Une ville où grands-parents se rencontrent, là où ils fondent une famille. Une ville que son père stambouliote adopte. Là où l’auteur naît.

Son enfance se retrouve au carrefour de toutes ces histoires de vie, de toutes ces cultures, de toutes ces langues maternelles. Une enfance heureuse, une enfant entourée et aimée, peu de nuages à l’horizon si ce n’est toutes ses petites différences qu’elle peine à assumer. Il lui faudra attendre de traverser l’adolescence pour aimer cette touche d’originalité qui la caractérise, jeune fille qui ne fume pas les mêmes cigarettes que « tout le monde », qui n’a pas les mêmes goûts musicaux (préférant le rock à la disco), qui préfère les bandes-dessinées aux romans estampillés « best-seller ».

Michèle Standjofski livre ici un roman graphique autobiographique et très personnel pourtant, son témoignage est très accessible. L’ouvrage se découpe en deux temps : une première partie où elle présente les principaux membres de sa familles, commençant par ses arrières-grands-parents et descendant chronologiquement les strates des générations. Ainsi, le lecteur prend connaissance du parcours spécifique de chacun, de l’originalité de ces « personnages » hauts en couleurs. De leur attrait et de leur ouverture vers d’autres cultures, de leur acceptation sans réticence aucune d’autres croyances, de leur gourmandise à l’égard des langues étrangères avec lesquelles ils se familiarisent, jusqu’à les maîtriser et les parler couramment pour certains… plus approximativement pour d’autres.

Dans un deuxième temps, forts de la connaissance que nous avons désormais de cette lignée, nous partons à la rencontre de l’auteur elle-même. Nous la voyons grandir, hésiter, s’approprier son identité et ses racines. Très tôt, son grand-père paternel lui apprend à dessiner, une pratique qui va la passionner. Elle trouvera également des points d’ancrage auprès de chaque membre de sa famille mais le dessin est un mode d’expression qu’elle va réellement s’approprier.

Un récit généreux, riche qui dépasse la simple démarche autobiographique. Les dessins sont réalisés aux crayons (crayons gras et crayons de couleurs). Beaucoup de simplicité dans ce coup de crayon, une impression de naturel, de fraicheur, de spontanéité. C’est vivant, très agréable. On profite complètement de ce qui nous est raconté. Michèle Standjofski parle non seulement d’elle, de l’environnement dans lequel elle a grandi, mais aussi de son amour pour Beyrouth, de l’ambiance de cette ville. Il sera également question de la guerre ; la guerre des six jours tout d’abord puis la guerre du Liban qui éclate en 1975. Les couleurs accompagnent les époques : des bleus lumineux, des jaunes, des ocres de l’adolescence et de la vie estudiantine laissent place à des marrons, noirs, verts soutenus en période de guerre.

Ancrer ses racines, s’approprier son identité, construire ses opinions et les assumer, s’enrichir et se construire au contact de l’autre que l’on rencontre sur un banc d’école ou lors d’une soirée entre amis. Accepter la différence, observer ce qui nous est étranger pour le comprendre, l’entendre.

PictoOKTrès bel ouvrage qui traite de culture et d’identité. Un témoignage sincère entre l’album photo familial et la démarche d’écrire ses mémoires. Ecrire pour ne pas oublier ? Ecrire pour témoigner ? Ecrire pour mieux s’approprier ses racines ? Ecrire pour transmettre aux générations suivantes ? C’est un peu de tout cela et c’est à lire assurément.

Extrait :

« Mon Beyrouth est fait de celui de mes parents, de mes grands-parents et de mes arrière-grands-parents. Leurs efforts d’adaptation sont comme des strates, des couches superposées qui renforcent mon attachement à cette ville. » (Toutes les mers)

la-bd-de-la-semaine-150x150Le rendez-vous des « BD de la semaine » est aujourd’hui chez Stephie. Je vous invite à cliquer sur ce lien pour découvrir les pépites partagées par les lecteurs.

Toutes les mers

One shot
Editeur : Des ronds dans l’O
Collection : Un Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Michèle STANDJOFSKI
Dépôt légal : janvier 2017
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-37418-026-7

Bulles bulles bulles…

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Toutes les mers – Standjofski © Des Ronds dans l’O – 2017

 

Polina (Vivès)

Vivès © Casterman – 2011
Vivès © Casterman – 2011

Polina Oulinov est encore une fillette lorsqu’elle passe le concours d’une prestigieuse école de danse russe. Elles sont nombreuses à rêver d’y entrer mais les places sont rares. Polina en décroche et les années qui suivront seront exclusivement consacrées aux études et à la danse.

Polina quitte sa famille et entre en Internat. Elle vit désormais au rythme de l’école. La fatigue et la tension d’un côté, la technicité s’ancre d’année en année, les nerfs lâchent aux périodes d’examen et, dans ce microcosme, les amitiés s’ancrent profondément. Polina grandit et est très vite repérée pour intégrer les cours de danse classique du professeur Bojinski. Réputé pour être autoritaire et exigeant, les élèves appréhendent. Polina est inquiète et très vite, elle mesure le degré d’exigences et d’attente de l’enseignant. Polina s’entraîne avec rigueur, Bojinski est intransigeant. Elle ne se décourage pas, s’obstine ; elle trouve en elle la force et la détermination. Elle se rend aux cours en ayant la boule au ventre et avec la certitude de ne pas être à la hauteur. Bojinski ne l’épargne pas pourtant, c’est bel et bien une rencontre qui s’est opérée entre ces deux personnes. De la rigueur des entraînements quotidiens naît un respect réciproque, une amitié.

Début 2011 paraissait « Polina », un album très vite repéré par les lecteurs et très vite encensé par la critique. Un an avant, j’avais lu « Le Goût du chlore » et je m’étais jurée d’être au rendez-vous pour la sortie de « Polina », impressionnée par la maîtrise du trait de Bastien Vivès et surtout sa capacité à faire ressentir les sensations (essoufflement, effort, gêne, désir, élancement…). Puis « Polina » a été récompensé par le Prix des libraires en mai 2011… nouvelle pluie de critiques alléchantes. L’envie de lire l’ouvrage est accrue. L’album est ensuite le lauréat du Grand Prix de la Critique ACBD en 2012… nouvelle pluie d’avis dithyrambiques. Rappel qu’une découverte m’attend là, dans les pages de l’album. Il m’a fallu attendre 2016 pour le lire enfin. L’avantage : les propos élogieux ont décanté lu çà et là sur la toile.

La souplesse et la grâce ne s’apprennent pas. C’est un don.

Polina – Vivès © Casterman – 2011
Polina – Vivès © Casterman – 2011

Le coup de crayon est épais, il oublie volontairement les détails des visages, des plis d’étoffe, des accessoires divers et se concentre entièrement sur l’émotion brute et l’attitude corporelle. Dépourvu de couleurs, le trio noir-blanc-gris crée une ambiance dépouillée, ramenée à l’extrême et forçant le lecteur à apposer ses propres couleurs à cet univers. Contraste permanent d’ombre et de lumière, appuyant un sourcil qui se lève ou qui se fronde. On mesure le prix de l’effort à fournir. On sent la tension, le poids du corps des ballerines tandis qu’en apparence, rien de tout cela ne semble transparaître.

Plus de légèreté, ça doit paraître facile. C’est important que ça « paraisse ». Les gens ne doivent rien voir d’autre que l’émotion que vous devez faire passer

Et sous le trait de Bastien Vivès… ça passe. Grâce et souplesse, les deux mamelles de la réussite. Les deux objectifs à atteindre, quel qu’en soit le prix, à force d’entraînement et d’acharnement.

Corps tendus par l’effort, corps effilés, maigres, légers, cassés, musclés, fatigués. La danseuse glisse sur l’air. Trois pas chassés plus loin, elle a atteint l’autre bout de la scène. Contraste d’émotions, quand la tension se concentre à l’intérieur d’elle tandis que sur son visage, c’est une expression de sérénité et de plénitude qui se lit. Bastien Vivès se saisit du mouvement, il le dessine à merveille.

Polina – Vivès © Casterman – 2011
Polina – Vivès © Casterman – 2011

L’idée du scénario a germé suite à une vidéo de la danseuse Polina Semionova. Bastien Vivès s’en inspire et y injecte des bribes de sa propre expérience pour enrichir la fiction. Il pioche également dans la relation qu’il a avec son père : « Pour Bojinski, je me suis inspiré de mon père. Le point de départ de Polina, c’est mon père et ce qu’il a voulu m’apprendre. Quand je pense à son enseignement, j’ai l’impression que je n’ai rien appris. C’est un peintre, et moi j’ai un énorme blocage, je ne sais pas faire de la couleur.  Il a essayé de m’apprendre énormément de choses et ça n’a jamais marché. Je suis un dessinateur et lui, un peintre » (extrait de l’interview que l’auteur a accordée à Helena pour le site cccdanse.com).

Le scénario suit chronologiquement (j’aurais tendance à dire « sagement ») le parcours de Polina. La formation reçue à l’Académie Bojinsji puis le théâtre puis quelques années à suivre une troupe de danse contemporaine avant de se consacrer entièrement à un projet qu’elle monte de toute part avec deux amis. Au terme de ces années de pratique, la notoriété. Bastien Vivès s’attarde sur la détermination du personnage, son obstination à maîtriser son corps. Les pieds en sang, elle prend sur elle, elle cache et étouffe la douleur, elle lui fait la guerre ; un combat permanent. On suit également la romance de la ballerine et ses premiers pas lorsqu’elle sort pour la première fois de Russie, découvrant ainsi un ailleurs où d’autres expressions sont possibles, d’autres courants artistiques, d’autres facettes de son métier.

PictoOKSceptique au départ, je dois bien l’avouer. La danse classique est un domaine que je connais peu et avec lequel j’ai bien peu d’affinité. En abordant le sujet comme il l’a fait, Bastien Vivès donne à cette fiction beaucoup d’humanité. Les motivations de l’héroïne sont à notre portée, compréhensibles… on se les approprie et on les transpose sans difficulté.

Les chroniques : la chronique à plusieurs mains de kbd (regroupant les avis de David, Champi, Lunch, Badelel, Choco, OliV, Zaelle, Mr Zombi et Mitchul) et les chroniques solo de Moka, Noukette, Lorraine

Polina

One Shot
Editeur : Casterman
Collection : KSTR
Dessinateur / Scénariste : Bastien VIVES
Dépôt légal : mars 2011
198 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-203-02613-1

Bulles bulles bulles…

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Polina – Vivès © Casterman – 2011

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La « BD de la semaine » se pose aujourd’hui chez moi. Je vous invite à découvrir les trouvailles des autres bédéphiles !

                  Karine                                        Mylène                                   Nathalie

                  Enna                                             Jérôme                                             Stephie

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Chroniks Expresss #29

Pour atteindre le bout de ce mois hyper-speed, je me suis octroyée une pause. J’ai levé le pied sur les lectures… et mis le point mort sur les chroniques. Reprise en douceur avec une présentation rapide des ouvrages qui m’ont accompagnée en décembre.

Bandes dessinées & Albums : Cœur glacé (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2014), La Vie à deux (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2016), -20% sur l’esprit de la forêt (Fabcaro ; Ed. 6 Pieds sous terre, 2016), Hélios (E. Chaize ; Ed. 2024, 2016), Tête de Mule (O. Torseter : La Joie de Lire, 2016).

Jeunesse : La Vie des mini-héros (O. Tallec ; Ed. Actes Sud junior, 2016).

Romans : Les Grands (S. Prudhomme ; Ed. Gallimard, 2016), Pas assez pour faire une femme (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Le Garçon (M. Malte ; Ed. Zulma, 2016).

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Bandes dessinées

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2014
Dal – De Moor © Le Lombard – 2014

Il a la trentaine et une vie de couple qui connaît des hauts et des bas mais dans l’ensemble, ils ont trouvé leur équilibre. Il a un travail prenant au service Relations Presse d’un grand groupe.

Pourtant, son inconscient ressent tout autre chose. Il se sent seul bien qu’entouré d’amis et est taciturne. Ses pensées morbides l’envahissent, la mort est devenue une pensée quasi permanente. Il ne trouve pas de sens à la vie et pour apaiser ses angoisses, il est suivi pas un psychiatre en thérapie.

Les deux facettes de sa personnalité prennent le relais. Un passage pour le côté lumineux, un passage pour son côté sombre. Il vit sur un fil tel un équilibriste, il tente de trouver du sens à sa vie et un sens à l’humanité. Finalement, cet homme a tout pour être heureux… en apparence. A l’intérieur de lui gronde un mal-être important et rien de ce qui se présente à lui n’est en mesure de l’aider à trouver les réponses à ses questions.

Le pitch m’a tentée. J’imaginais un scénario bien monté pourtant, cet album se lit de façon linéaire. Il reprend de nombreux constats maintes et maintes fois formulés. Une lecture qui passe et qui assomme. Un narrateur qui a finalement peu de choses à dire, à penser. On doute qu’il parvienne un jour à assumer ses opinions.

pictobofLa fin tombe comme un couperet… c’est finalement le seul passage qui interpelle réellement le lecteur.

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2016
Dal – De Moor © Le Lombard – 2016

« Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on vivre en couple aujourd’hui ? Qui croit encore à la vie à deux ? Johan De Moor et Gilles Dal nous livrent leur vision brillante, déstabilisante et loufoque sur ce sujet universel. » (synopsis éditeur)

C’est cet article du Monde qui m’a permis de repérer ce titre (au passage, vu les similitudes entre la couverture de cet ouvrage et « Cœur glacé », je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien entre les deux). On retrouve le même postulat de départ que dans l’album précédent : le narrateur trouve la vie absurde. Il retourne ses opinions dans tous les sens pour tenter d’entrapercevoir une vérité à laquelle il pourrait adhérer pour aller mieux.  Quoi que, s’il est un concept qui met tout le monde d’accord, c’est bien celui de l’Amour. A n’importe quel moment de sa vie, un homme peut être englué dans la pire des situations ou transcendé par une joie intense, l’Amour viendra dans un cas comme dans l’autre transcender celui qui ressent ce sentiment et lui permettre de donner du sens à ce qu’il vit.

Graphiquement, le travail de Johan De Moor est beaucoup plus abouti. On retrouve le même angle d’attaque : des pages où fourmillent des illustrations contenant un double degré de lecture. Dans cette narration à deux vitesses, on saisit vite le cynisme des propos de Gilles Dal. Il décortique le sentiment amoureux et le passe au scanner des représentations sociales. La culture, les valeurs qu’on nous inculque en grandissant…

La question, au fond, est la suivante : d’où vient cette culture dans laquelle nous baignons ? On l’attribue souvent au cynisme mercantile, à ce capitalisme qui serait prêt à tout pour vendre. L’idée est la suivante : le système créerait l’instabilité amoureuse et tous les rituels qui vont avec pour faire tourner la machine économique. Mais ce raisonnement est un brin paranoïaque, car pour un peu, il reviendrait à prétendre que le système a créé le froid pour vendre des radiateurs ou a créé la nuit pour vendre des matelas.

Décortiquer, examiner à la loupe les penchants de chacun pour au final en arriver à une conclusion assez logique sur le couple : l’échange est la condition sine-qua-none de la relation. Cet ouvrage m’a fait penser à une sorte de documentaire dans lequel convergeraient différents points de vue : économique, philosophique, psychanalytique… Les auteurs semblent faire un procès d’intention amusé à l’encontre du sentiment amoureux. Au final… malgré le ton décalé, c’est un peu plombant.

pictobofUn livre auquel je n’ai pas accroché. L’ambiance graphique – plutôt expérimentale – fini par écœurer. Un album qui poursuit logiquement la réflexion de « Cœur glacé ».

 

Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

« Un cowboy recherché dans tout le Far-West pour avoir imité Jean-Pierre Bacri. Des playmobils. Un auteur de bande dessinée qui va manger chez une tante qu’il n’a pas vue depuis quinze ans. Un débat littéraire. Quelqu’un qui est gravement malade. Des indiens. Des poursuites à cheval sans cheval. Une histoire d’amour entre Huguette et l’étron. Des cartes de catch. La sagesse d’un grand chef. Un supermarché » (synopsis éditeur).

Réédition d’un ouvrage paru en 2011 et qui était épuisé chez l’éditeur. Fabcaro se joue, se moque, critique cynique et qui fait mouche de la société. On se perd entre présent et imaginaire. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est imaginaire ? Est-ce ce cowboy déjanté qui rêve d’une société absurde telle que nous la connaissons, perdue entre consumérisme et débats politiques stériles ? Est-ce cet auteur happé par son inspiration et qui s’identifie à ce cowboy décalé qui « se tape sur la fesse plus fort que nous » ? Qui parodie qui dans ces scénettes qui s’enchaînent au point de nous faire perdre la tête ?

-20% sur l’esprit de la forêt - Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
-20% sur l’esprit de la forêt – Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

Un album drôle mais décousu. Une succession de gags qui ont du potentiel mais qui s’arrêtent vite, trop vite… la plupart font irruption de façon saugrenue. Un album drôle mais que je n’ai pas été en mesure de lire d’une traite. Quarante-six petites pages qui font réfléchir mais que l’on prend, que l’on repose, que l’on reprend… difficile d’en voir le bout. Un ouvrage où imaginaire et réel se mélangent. Des allers-retours incessants entre un western loufoque et un univers réaliste ubuesque. Un truc où la fiction s’emmêle les pinceaux avec la vie de l’auteur. Qui raconte quoi ? Impossible d’en avoir la certitude mais comme à son habitude, Fabcaro se moque, critique et tire à vue sur les idées préconçues et les grandes aberrations de notre société.

PictomouiÇa pique et ça gratte à souhait, ça jette de l’huile sur le feu et pourtant, je sors déçue de cette lecture.

 

Chaize © Editions 2024 - 2016
Chaize © Editions 2024 – 2016

« Un soir lointain, le soleil fige sa course et se pose sur l’horizon. Plongé dans un crépuscule sans fin, le Royaume décline et désespère.

Un jour, un voyageur se présente à la Cour ; il persuade le Roi d’aller jusqu’au Soleil pour le prier de reprendre son cycle. Alors, le Roi se met en route, à la tête d’une longue procession. Page après page, ils se heurtent à des obstacles qui réduisent le nombre des pénitents, et seuls sept d’entre eux atteindront finalement le sommet où repose Helios… » (synopsis éditeur).

Je ne connaissais pas le travail de cet artiste jusqu’à ce que le festival BD de Colomiers ne lui consacre (cette année) une exposition.

Bijou. Voyage silencieux dans cet album où tout se devine, tout se comprend grâce à l’observation. Monde merveilleux, nouveau, magique, triste, captivant, inquiétant. La première lecture est semblable à une exploration. On scrute davantage les personnages avant de remarquer les détails des paysages qu’ils traversent. Faune et flore sont gigantesques comparés à eux. Puis, en fin d’album, l’auteur fait les présentations. Chacun de ses petits personnages a un nom voire une fonction. Alors fort de cette connaissance, on reprend la lecture… on repart une nouvelle fois.

Hélios - Chaize © Editions 2024 - 2016
Hélios – Chaize © Editions 2024 – 2016

En double page, les illustrations d’Etienne Chaize qu’on ne se lasse pas de regarder, de scruter. On y revient sans cesse. On cherche le personnage que l’on avait aperçu précédemment : où est-il ? que fait-il ? qu’est-il devenu ? L’album est court mais le dépaysement est grand.

PictoOKJe vous recommande cet ouvrage.

 

Torseter © La Joie de Lire - 2016
Torseter © La Joie de Lire – 2016

Tête de mule est le septième et dernier fils d’un roi. Ce roi refuse de vivre seul, il est incapable de se séparer de tous ses fils en même temps, « l’un d’entre eux devait toujours rester avec lui ». Mais un jour, les six frères de Tête de mule sont partis ensemble ; ils espéraient chacun trouver une épouse. Tête de mule quant à lui devait rester au château pour tenir compagnie à son père. Ce dernier demanda également à ses aînés de trouver une femme à leur plus jeune frère.

Les frères finirent par trouver un château où vivaient six princesses. Ils les demandèrent en mariage. Sur le chemin du retour, les six couples croisèrent un troll qui les changea en pierre. Apprenant cela, Tête de mule supplia son père de le laisser partir. A contrecœur, le roi accepta et Tête de mule partit secourir ses frères.

« Tête de mule » est un conte. Il en reprend les rouages, les codes, la poésie, la magie. Tête de mule est un héros… mais il a ceci de particulier qu’il est le parfait portrait de l’anti-héros : il n’a pas la force pour déplacer une montagne, sa monture est un vieux canasson qui fait la moue quand on lui parle d’aventure, il ne part pas combattre de dragon mais le hasard placera pourtant sur sa route une princesse à délivrer.

Øyvind Torseter, auteur norvégien, s’amuse et fait de drôles de farces à son personnage. Il le malmène et l’oblige à faire appel à la ruse pour déjouer les pièges.

Ouvrage original face auquel je suis pourtant restée spectatrice. Lu d’une traite sans pour autant ressentir la moindre inquiétude pour le personnage. Conte moderne qui m’a dérangée par son rythme et ses rebondissements. Graphisme qui m’a gênée : pourquoi les femmes sont-elles représentées avec tous les attributs de la féminité (sans aucune vulgarité) et les hommes sont-ils des personnages anthropomorphes ? Le trait enfantin nous trompe, nous dupe. Je crois qu’il me faudra prendre un peu de recul avant d’en comprendre les finesses…

J’avais repéré ce titre chez Noukette et puis… Noukette s’est transformée en mère Nawel et m’a offert cet OVNI. Lisez sa chronique !

Pour les curieux, la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Jeunesse

 

Tallec © Actes Sud Junior - 2016
Tallec © Actes Sud Junior – 2016

Grandir. Apprendre. Qu’est-ce que la vie au final et qu’est-ce qui fait son sel ? Qu’est-ce qui fait que l’on est unique ? Pourquoi les autres sont fiers de nous alors que l’on a l’impression de faire des choses si banales ?

Olivier Tallec pose un regard tendre et amusé sur l’enfant et son environnement. L’enfant, ce petit-être innocent et souvent naïf qui perçoit la réalité à sa façon… Petit humain qui apprend chaque jour et nous montre avec franchise que le monde des adultes est trop souvent alambiqué. Petit bout d’homme que l’on tire généralement de son monde imaginaire pour lui demander de ranger, d’écouter, de partager…

PictoOKL’enfant est ce petit-héros. Ce qui nous apparaît être un petit progrès est généralement une grande étape pour lui. Un livre pour faire rire les petits et titiller les grands qui ont malheureusement oubliés leur part d’enfance. Un album jeunesse découvert grâce à Noukette.

La fiche de l’album sur le site d’Actes Sud Junior.

 

Romans

 

Prudhomme © Gallimard - 2016
Prudhomme © Gallimard – 2016

« Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó. » (synopsis éditeur).

Couto est un personnage inventé. C’est avec lui que le lecteur va découvrir le parcours d’un groupe de musiciens qui a bel et bien existé (Le Mama Djombo) et les événements qu’a traversés la Guinée-Bissau depuis les années 1970 (dictature, coup d’état, nouvelle dictature, soulèvement de la jeunesse bissau-guinéenne…). Toute une histoire, tout un récit. Enrichissant.

Mais la découverte tient avant tout de ce premier contact avec une plume, celle de Sylvain Prudhomme. Atypique. Une écriture qui claque, qui vibre, qui ne lâche rien puis, dans une même phrase, une écriture qui s’adoucit, caresse, réconforte. Une écriture tonique que l’on entendrait presque respirer. Une écriture qui colle à la semelle de son personnage, Couto, un homme d’âge mûr qui a déjà bien roulé sa bosse. Avec lui, on observe le cœur des événements : le passé d’une nation qui a conduit nombre d’hommes à fuir le pays, le bouillonnement qu’elle vit dans les années 2010. Il est aussi question de musique, de passion, d’un groupe qui rencontre son public, d’un groupe qui se laisse porter par le succès, éternelle surprise d’entendre une salle pleine à craquer scander le nom de chaque musicien. Et puis la gloire s’en est allée comme elle est venue ; elle n’a laissé aucune amertume. Ce qui a été vécu l’a été pleinement, sans regrets… ils ont engrangés les souvenirs pour des décennies. « Les Grands », c’est ainsi que la nouvelle vague de musiciens locaux appellent respectueusement cette génération d’artistes qui a prouvé que tout était possible, que la musique de Guinée-Bissau n’a pas de frontières.

PictoOKTrès belle découverte que je dois à Framboise !! ❤

 

Benameur © Actes Sud - 2015
Benameur © Actes Sud – 2015

« Quand Judith rencontre Alain, elle découvre à la fois l’amour et la conscience politique. Cette jeune fille qui a grandi en oubliant qu’elle avait un corps est parvenue de haute lutte à quitter une famille soumise à la tyrannie du père pour étudier à la ville. Alain est un meneur, il a du charisme et parle bien, il a fait Mai 68. Si elle l’aime immédiatement, c’est pour cela : les idées auxquelles il croit, qu’il défend et diffuse, qui donnent un sens au monde.
Bref et intense, ce récit est celui d’une métamorphose : portée par l’amour qu’elle donne et reçoit, Judith se découvre un corps, une voix, des opinions, des rêves. L’entrée dans le monde de la littérature, de la pensée, de l’action politique lui ouvre un chemin de liberté. Jusqu’où ? » (synopsis éditeur).

Jeanne Benameur peint une nouvelle fois le portrait d’un personnage égaré, en proie au doute. Au centre du récit, une jeune femme raconte la période qui marqua un tournant dans sa vie, celle où des décisions importantes doivent être prises. La romancière nous la présente comme un personnage solitaire qui progressivement, va s’ouvrir aux autres et apprendre à leur faire confiance. Elle se découvre, elle lâche doucement la main de l’enfant et devient une femme capable d’accepter ses forces comme ses points faibles.

PictoOKLa plume de Jeanne Benameur nous emporte dans un tourbillon de vie. Le combat entreprit par son héroïne, les doutes qui l’assaillent et la force qu’elle tire de sa propre expérience donnent du rythme à ce récit. L’ouvrage se lit vite (96 pages) pourtant, on a le temps d’investir cette héroïne des temps modernes. En toile de fond, le mouvement étudiant post-68 sert de décor à ce récit.

La chronique de Noukette.

 

Malte © Editions Zulma - 2016
Malte © Editions Zulma – 2016

Il vient de nulle part, d’une cabane dans la forêt où il a vécu durant son enfance avec sa mère. Enfant presque sauvage, enfant qui a grandi dans le silence, enfant à qui sa mère n’a rien appris si ce n’est à survivre dans la nature. Lorsqu’elle meurt, le garçon quitte le nid et part découvrir le monde.

Son chemin est fait de haltes. La première, il la passera dans un hameau de quelques âmes. Garçon de ferme, c’est l’étranger que l’on a fini par accepter. Il sortait à peine de l’enfance. Lorsqu’il quittera ce lieu, il aura appris à travailler la terre, il se sera familiariser avec le langage, avec la pensée, avec la religion et les traditions. Pourtant, toute sa vie il restera quasi mutique. Lorsqu’il quitte le hameau, il est adolescent. Puis il rencontrera Brabeck « l’ogre des Carpates ». Cet homme le prendra à son tour sous son aile et se chargera d’une autre partie de son éducation. Puis, nouvelle séparation, nouvelle perte… nouveau deuil et le Garçon reprend sa route, au hasard des croisements de sentiers, au hasard des caprices de la vie. Au détour d’un virage, c’est la vie d’Emma qu’il heurte. Celle-ci le recueillera inconscient, le soignera puis en fera son frère, son confident… son amant. La Première Guerre Mondiale obligera ces deux âmes sœurs à se séparer, du moins physiquement. Autre ambiance, autres rapports, autres enjeux. Le Garçon est jeté malgré lui dans l’horreur, retour à la vie sauvage. Son allié est son instinct.

Un récit bouleversant, prenant, fascinant. Le Garçon, être fictif et mutique qui se nourrit d’air, d’amour, de musique. Enfant parmi les adultes, il semble être à la merci du moindre souffle de vent qui passe, tributaire des autres pour survivre, il passe sa vie à s’adapter. Il s’adapte à la vie sauvage, à la vie des tranchées, à la vie de bohème, à la vie des salons parisiens… Caméléon parmi les hommes, il scrute et observe. Son silence est une énigme, à la fois carapace et prison, c’est à la fois son identité, sa force et ce qui le conduit à sa propre perte.

Le Garçon, c’est un concentré d’émotions à l’état brut. Le Garçon c’est celui qui, sans le demander, invite ceux qui le côtoient à se montrer tels qu’ils sont, sans artifices, sans mensonges. Le Garçon, c’est cet être nu qui demande à ce qu’on l’aide à grandir, c’est celui qui reçoit, qui progresse mais qui a besoin du regard de l’autre pour utiliser à bon escient son expérience. Le Garçon, c’est l’enfant permanent, l’innocence, la beauté, la force.

PictoOKPictoOKCe roman de Marcus Malte, c’est une expérience à faire. C’est un récit intemporel. C’est l’histoire de l’homme, de la Guerre, de l’Amour, de la Littérature, de l’Amitié… C’est un livre que l’on a envie d’engouffrer pour en connaître le dénouement… c’est un livre que l’on ne veut pas terminer parce qu’on s’y sent bien. C’est un livre que l’on referme à des heures tardives… C’est un roman incroyable. C’est un coup de cœur.

M. Train- Patti Smith

product_9782070105571_195x320« Ce n’est pas si facile d’écrire sur rien ». C’est par ces mots que débute ce livre, nommé par cette artiste immense de « carte de mon existence ». Patti Smith. Icône absolue. Qui se livre (un peu) à travers ces pages et qui nous laisse entrevoir, pour un instant suspendu, sa vie, ses pensées, ses souvenirs, ses lectures, ses amours, ses petits riens ….

Ce sont donc les pérégrinations de Patti Smith à travers 18 chapitres (« stations »), 256 pages et 53 illustrations.

L’histoire commence dans un café, le ‘Ino, une fin novembre glaciale, début d’un voyage immobile, début d’une rêverie et puis les souvenirs affleurent …

« Quelques mois avant notre premier anniversaire de mariage, Fred m’a annoncé que, si je lui promettais de lui donner un enfant, alors il commencerait par m’emmener n’importe où dans le monde. Sans hésitation, j’ai choisi Saint-Laurent-du-Maroni, une ville frontière dans le nord-ouest de la Guyane française, sur la côte atlantique nord de l’Amérique du Sud. Cela faisait longtemps que j’avais envie de voir les vestiges de la colonie pénitentiaire où les pires criminels étaient envoyés par bateau, avant d’être transférés sur l’île du Diable. Dans «Journal du voleur, Genet décrivait Saint-Laurent comme une terre sacrée et parlait des détenus avec une compassion empreinte de dévotion… »

Ce récit, tendre et mélancolique, est difficilement résumable ! Difficile de mettre des mots dessus, difficile de raconter ce petit bijou de finesse, d’élégance, de simplicité (bien loin des paillettes de la vie d’icône du rock)… Mais quelle émotion de s’égarer dans ses mots, avec l’impression de rentrer dans un peu dans l’intimité de cette artiste que j’aime tant ! Une exploration poétique de l’intime entre rêve et réalité, souvenirs et instants présents,  que l’on peut ouvrir au hasard des pages et s’y sentir comme chez soi ! A découvrir indéniablement….

 

Extrait 

« Je crois dans le mouvement. J’ai foi dans le monde, ce ballon au cœur léger. Je crois en minuit et en midi. Mais en quoi d’autre ai-je foi ? Parfois en tout. Parfois en rien ? Cela fluctue comme la lumière qui miroite à la surface d’un étang. Je crois en la vie, que chacun de nous un jour perdra. Quand nous sommes jeunes, nous pensons que cela n’arrivera pas, que nous sommes différents. Enfant, je pensais que jamais je ne deviendrais adulte, que je pourrais résister à l’âge par la force de ma volonté. Puis je me suis rendu compte, relativement récemment, que j’avais franchi une ligne, inconsciemment cachée dans la vérité de ma chronologie. Bon sang, comment avons-nous fait pour devenir si vieux ? je demande à mes articulations, à ma chevelure couleur fer. Maintenant je suis plus vieille que mon amour, que mes amis défunts. »

 

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 M. Train, Patti Smith, Gallimard, 2016.