Le Vagabond des Etoiles, première partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2019

Magicien du verbe et de sa plume d’encre de Chine, Riff Reb’s m’émerveille à chaque nouvel album. Il a déjà su m’emporter sur les flots et me faire respirer à plein poumons les relents salins du grand large dans lequel nous voguons « A bord de l’Etoile Matutine ». Il a sur faire trembler les plus jeunes à l’occasion de « Qu’ils y restent » où il y traquait les monstres légendaires (loup garou et autres effrayantes créatures de la culture populaire) et leur prendre la main pour les accompagner dans le conte philosophique de « La Carotte aux Etoiles » (le jeune lectorat peut ainsi se sensibiliser aux concepts de mondialisation, d’industrialisation, de productivisme, de stratégies…). « Le Loup des Mers » m’attend sur une étagère, délicieuse invitation à la lecture que m’a offerte Noukette à l’occasion d’un week-end de retrouvailles… et il me reste tant d’œuvres de Riff Reb’s à lire encore !

Difficile donc de résister à la tentation de plonger une nouvelle fois dans les aquarelles aux teintes mélancoliques de l’artiste. Les violets de l’hiver et les ocres de l’automne charrient nos émotions durant toute la lecture. On retrouve ici encore le thème de la solitude si cher à Riff Reb’s et qu’il se plaît à explorer. Une nouvelle fois, on se frotte à un personnage en pleine mutation, chahuté par les aléas d’une vie capricieuse qui l’obligent à scruter ses propres recoins… à découvrir sa part d’ombre pour en extraire la quintessence et une forme nouvelle de connaissance de soi. Une bouleversante introspection.

Jack London inspire Riff Reb’s (il avait déjà revisité « Le Loup des Mers » il y a quelques années). Cette fois, il adapte le récit éponyme de l’écrivain américain en donnant corps au « Vagabond des Etoiles » . Ce ton narratif habille le dessin de Riff Reb’s à merveille. L’auteur excelle dans l’illustration de ces mises en abime vertigineuses et de ces existences balayées par de sournois impondérables. Il trouve le rythme adéquat pour permettre à la voix-off d’attraper le fil de son récit et l’inviter à se poser du côté de la confidence. On est vite captivé par les paroles du personnage, comme fascinés par la promesse de l’entendre raconter les intrigants voyages de son âme.

« Un kaléidoscope émotionnel de l’histoire du monde. Bouffon, scribe, homme d’armes, esclave ou monarque, des portraits en rafales surgissaient du maelström de mon être éclaté. »

C’est dans la dernière cellule où il est jeté, celle dont il ne sortira que pour être conduit à l’échafaud, qu’il manque de perdre pied. La solitude le menace de ses tourments. Pour faire face à la folie et toucher du doigt une sorte de félicité, il laisse son esprit s’échapper… Au début, il se contenta de faire appels à des souvenirs de son enfance. Il replongea ainsi dans l’âge tendre et embrassa de toute son âme les paysages de sa jeunesse. Petits bonheurs fugaces de pouvoir se réchauffer au contact de la main de sa mère. Parvenir à attraper çà et là des bribes de son passé lui a permis de tromper la litanie de ces minutes interminables.

Voyant que leur emprise ne produit pas les effets escomptés, ses bourreaux resserrent leur étreinte de jour en jour. Ils frappent plus fort et serrent davantage les lacets de la camisole de force. Par orgueil, Darell refuse de capituler et d’avouer un délit qu’il n’a pas commis. Il se rebiffe pour ne pas s’avouer vaincu. Pourtant, son corps meurtri le désavantage. Pour faire abstraction de la douleur, il expérimente une autre forme d’évasion mentale : celle des voyages astraux. Là, il goûte à de nouveaux horizons dont les contours s’étaient déjà esquissés durant sa petite enfance. Darrell est le témoin d’autres époques. Souvenirs d’autres vies et blessures d’anciens combats… des « expériences évanouies » comme il se plaît à les définir.

En offrant à un meurtrier la possibilité de s’amender, Riff Reb’s nous conduit finalement à changer notre regard sur cet homme. De page en page, nous ressentons davantage d’empathie pour lui et attendons même avec impatience les moments où ses bourreaux se lasseront de leur violence pour le laisser seul dans son lugubre clapier. Car c’est là qu’il s’échappe et qu’il quitte son enveloppe charnelle. Il fait des récits de ses escapades surnaturelles.

« Bien souvent, au cours de mon existence, j’ai éprouvé la bizarre impression que tous mes souvenirs ne m’appartenaient pas. L’impression de connaître des lieux où je ne me suis jamais rendu. De découvrir, parfois, dans les traits d’un visage pourtant nouveau, une personne que j’ai toujours aimée, toujours haïe, ou simplement croisée. »

Au-delà de l’histoire en elle-même, le récit pointe du doigt des conditions de détention inhumaines, du recours assumé à la violence par les matons, à l’utilisation de la camisole de force… La force de la réponse apportée pour contrer cette brutalité n’est autre qu’une plongée à corps perdu dans l’imaginaire. Le personnage s’évade par la pensée et a ainsi l’opportunité de revivre des scènes de ses vies passées.

Premier volet d’un diptyque, Riff Reb’s réalise une magistrale adaptation d’un roman qui mêle le réalisme au fantastique.

 

 Le Vagabond des Etoiles
Première partie (diptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S
Dépôt légal : octobre 2019 / 106 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07781-2

Bien des choses (Morel & Rabaté)

« Tout au long du siècle dernier, le vingtième, l’une des traditions estivales consistait à s’adresser des mots écrits à la main sur des petits bouts de carton.
La carte postale jouait franc jeu, s’exposant à la vue de tous. Elle ne cultivait pas le secret. Elle faisait étalage de son bonheur, s’amusant à susciter la jalousie. Un concierge à Saint Germain des Près quand il montait son courrier à Hubert Deschamps savait discerner l’information essentielle « Paraît qu’il fait beau à Marseille… »
Au verso, on pouvait profiter d’une vue en couleurs : le casino de Royan, la promenade des anglais ou un coucher de soleil sur Pornichet.  Quelquefois, toute une ville était condensée sur quelques centimètres carrés : la cathédrale Notre Dame d’Amiens, l’hôtel de Berny, la place Gambetta et les hortillonnages. D’autres fois, c’était un âne ou une vache ou un verrat avec un soutien-gorge… La légende disait « vachement bonnes vacances ! », « Bonne ânée ! » ou « Ben mon cochon ! ». On savait rire.
C’était avant les e-mail, Internet. Déjà on communiquait en s’envoyant des « Bonjour du Lavandou », des « Grosses bises de Laval », des « Bisous de Béziers » et des « Pensées de Paimpol ». »

L’album s’ouvre sur ces mots. Pas de chichis. Pas de fioritures. Beaucoup de tendresse. Beaucoup d’amour pour son prochain. La vie comme elle est, dans son simple costume de banalités. Une habitude naturelle que celle d’écrire, même pour rien dire, juste pour le geste de dire « on pense à vous » . Cela témoigne d’un art de vivre qui était encore de mise il y a une poignée d’années même si, je m’en rappelle encore, je soufflais quand il s’agissait de m’y mettre.

Aujourd’hui, la carte postale est devenue désuète. Un objet du quotidien que l’on utilise pratiquement plus. C’est à peine si on a eu le temps de se rendre compte qu’elle est passée de l’objet utile à l’objet vintage. Encore moins de s’y préparer. Pourtant, on les voit encore nombreuses dans les boutiques des buralistes, les carteries et papeteries, les magasins-à-touristes. Mais qui prend le temps d’en acheter aujourd’hui, à l’heure du portable, alors que tout le monde se promène en permanence avec un appareil photo dans sa poche et une connexion et une connexion continue « à son réseau » ?

Au départ, « Bien des choses » est un spectacle de François Morel. Il y donnait la réplique à Olivier Saladin.

François Morel, comme à son habitude, dit les choses avec tendresse et simplicité. On retrouve l’amoureux des mots avec lesquels il joue avec brio, tantôt poète tantôt pince-sans-rire. On retrouve l’homme altruiste. Le propos fait toujours mouche même lorsqu’il décrit tant de banalités. Il est touchant à décrire ces petites gens dans leur petit monde de petites habitudes. François Morel ne cherche pas à briller. Il émeut toujours avec ses intonations chargées de la juste émotion, chargées de sens. Sans éclabousser son auditeur de mots savants, il sait toujours placer le bon mot, glissant deci delà une expression désuète capable de réchauffer nos oreilles. J’aime.

« Une carte postale, c’est juste un peu de rêve qui passe… »

Avec « Bien des choses » nous partons main dans la main avec Monsieur et Madame Rouchon en Bulgarie. Quelques pages plus loin, c’est au tour des Brochon, leur couple de voisins, de partir en voyage et de se fendre d’une petite bafouille durant leur séjour. Nous suivons leurs périples qui n’en sont pas et nous régalons d’une blague qu’en temps normal nous ne relèverions même pas. Nous les accompagnons en Angleterre, au Brésil et ailleurs encore, partout où le vent pousse ces retraités (rentiers ?). Malgré toutes ces destinations qui devraient les dépayser, ils restent obstinément penchés sur leur quotidien : celui du pain frais qu’ils trouveront sur la table à leur retour, celui des bons mots placés dans les grilles de concours de mots croisés, celui de la pelouse qui pousse et du rendez-vous médical à honorer.

Pour illustrer certaines anecdotes, Pascal Rabaté a fait le choix du croquis rapide. Ses illustrations donnent une impression de légèreté. Elles vont de pair avec le comportement superficiel de ces « petites gens » dont l’humour et la culture générale ont un potentiel assez… bas. Il y a parfois un soupçon d’absurde, une manifestation de grande naïveté et une secousse d’improbabilité qui nous secouent… Mais comment donc à des lieues de chez soi peut-on penser à de si petits riens ? Comment peut-on être si peu curieux, cultivé et original alors qu’on a l’idée de voyager à l’autre bout de la terre ?? Comment peut-on avoir les idées si étriquées alors qu’on va à la rencontre d’autres cultures !? …

« Cher Monsieur et Madame Brochon,
La chaleur qu’il fait au Lavandou. C’est épouvantable. C’est bien simple, avec Roger, la nuit, on est obligé de coucher avec des mousquetaires. »

Portraits de petites gens nourris par le tube cathodique. François Morel a sur les rendre drôles et touchants, philosophes à certains moments.

Un ouvrage comme une petite sucrerie.

« PS : Avant de partir, nous avons eu l’occasion de rencontrer (en coup de vent) le petit fiancé de Martine. Il s’appelle Jean-François, il est grand, bien bâti mais porte des lunettes. Il a l’air sérieux, il est en quatrième année de droit mais il ne sait pas encore exactement ce qu’il veut faire plus tard, il hésite entre procureur, juge, avocat ou prestidigitateur, il paraît qu’il est fortiche pour faire des tours de pousse-pousse, je lui ai dit qu’il avait encore le temps vu qu’il avait la vie devant lui. »

Bien des choses
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Pascal RABATE
Auteur : François MOREL
Dépôt légal : août 2009 / 104 pages / 19.30 euros
ISBN : 9782754803144

Essence (Bernard & Flao)

Bernard – Flao © Futuropolis – 2018

Achille a un dernier travail à accomplir dans cet étrange lieu dont il ne sait rien… pas même les événements qui l’y ont amené. Une sorte d’antichambre où il a atterri sans savoir comment. A ses côtés, pour le guider sur les routes de cette surprenante contrée, il y a Mademoiselle. Elle lui explique qu’il a une dernière chose à faire avant d’atteindre sa destination finale. Elle lui explique qu’il est au purgatoire, ce qui fait beaucoup rire (jaune) Achille. Mademoiselle est aussi belle que mystérieuse. Mademoiselle est comme une thérapeute… une confidente… voire un ange gardien puisqu’elle aime à se décrire comme tel.

Achille aurait préféré pouvoir la considérer comme une amie… voire plus si affinités… mais Mademoiselle s’y oppose avec fermeté.

Achille est donc là pour faire le point. Prendre le recul nécessaire par rapport à ce qui s’est passé ces dernières années. Prendre du recul par rapport à sa vie… sonder ses souvenirs et forcer sa mémoire capricieuse.

Achille va vivre une étrange expérience. Les situations qu’il va traverser sont pour le moins saugrenues et il du temps pour comprendre et accepter la teneur de ce « voyage improvisé » … et parvenir à faire les derniers liens qui lui avaient manqué jusque-là.

« Essence » est une plongée dans l’univers loufoque de Fred Bernard. Un univers onirique bourré de succulentes métaphores. Un lieu rempli d’absurdes incohérences et saturé de réalistes constats. Un monde sans concessions. L’écriture de Fred Bernard est vivante, chaude, dynamique. Le scénariste s’en donne à cœur joie, salue d’autres univers imaginaires : Fred et ses histoires absurdes (« Histoire du conteur électrique » , « Histoire du Corbac aux baskets » , « Philémon » …), Hergé et son inépuisable Tintin, Miyazaki et ses voyages magnifiques, Moebius et ses mondes futuristes… Tout un fatras de références passe sous nos yeux, se bousculent sans nous heurter, nous régalent. L’auteur puisent également dans des références littéraires mais il emprunte également quelques repères de la culture populaire au cinéma et à la peinture. C’est aussi avec un plaisir non dissimulé qu’on retrouve la gouaille et la répartie des personnages qu’il a créé dans sa saga « Jeanne Picquigny » , recréant pour l’occasion des personnages frondeurs, tempétueux, entêté mais ô combien attachants et n’hésitant pas à se remettre en question, à l’instar d’Achille – personnage principal de ce récit – qui s’obstine à refuser de voir la situation en face et à comprendre ce qui est en train de lui arriver.

Grosse performance de Benjamin Flao au dessin avec un travail à l’aquarelle est encore plus poussé que sur « Kililana song ». Il crée une ambiance à la fois poétique et psychédélique où se côtoient douceur, nostalgie et un brin de folie pure. Une pléiade de couleurs s’invite sur les planches. Le travail de mise en image de cette épopée introspective est tout bonnement magnifique. Benjamin Flao a un vrai don pour illustrer parfaitement un mot, une image, une pensée. Epoustouflant. Il finit l’album en apothéose avec une scène d’action muette qui s’étale sur une trentaine de pages. Je dis « Chapeau l’artiste ! » .

Un régal cet album qui n’a pas été sans me rappeler « Le Commun des mortels » d’Alain Kokor.

La chronique d’Yvan pour finir de vous convaincre.

 Essence
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Benjamin FLAO
Scénariste : Fred BERNARD
Dépôt légal : janvier 2018 / 185 pages / 27 euros
ISBN : 978-27548-1179-8

Babybox (Jung)

Un cœur saigne là-bas en Corée du Sud. C’est celui d’une mère contrainte d’abandonner son nourrisson. Pourtant, sa décision est prise. Elle ne peut élever cet enfant et se rend dans cette ruelle déserte pour déposer son bébé dans la trappe prévue à cet effet… son anonymat est garanti et de l’autre côté de la babybox, elle est certaine que des gens vont faire le nécessaire pour que sa fille ait le meilleur avenir possible.

Un déchirement que Claire n’a jamais ressenti dans sa chair. Jusqu’à ce qu’un accident de la route terrasse sa famille. Elle enterre sa mère et va traverser de longues semaines en espérant que son père sorte du coma.

Pour répondre à des exigences administratives, Claire doit fournir plusieurs documents. Elle n’a d’autre choix que de chercher dans les affaires de sa mère. C’est ainsi qu’en triant ses affaires, Claire découvre une boîte cachée au fond d’un placard. C’est en l’ouvrant qu’elle apprend qu’elle a été adoptée.

« En un instant, comme un missile qui serait venu détruire notre maison, j’ai tout perdu, tout ce que j’avais, tous mes repères, tout ce en quoi je croyais. »

Faire face au deuil et découvrir l’existence de son adoption sont deux nouvelles consécutives qui provoquent un réel raz-de-marée dans la tête de Claire. Du jour au lendemain, elle plaque tout. Boulot, copain… Tout. Et s’il n’y avait la présence de son petit frère de 10 ans, Claire aurait certainement commis l’irréparable. Lors de son combat contre cette tristesse dévastatrice, Claire décide de se rendre en Corée du Sud, à la recherche de ses origines… et de tout un pan de son identité.

Le scénario de Jung est une voix-off, solitaire, profonde et nostalgique. Quelques rares échanges directs apparaissent ça et là mais ils nous sont généralement rapportés par le filtre de la narratrice qui trie les informations auxquelles le lecteur a accès et les rempli d’une charge émotionnelle importante. On est totalement tributaires de sa pensée, on est bringuebalés comme elle par le doute et tenaillés par cette énorme tristesse trop lourde pour elle.

Un dessin aussi doux qu’une caresse. Une ambiance graphique léchée et légèrement charbonneuse où les personnages évoluent très souvent sur des fonds de cases totalement vierges, sans décor, faisant comprendre que le personnage est totalement absorbé par ses pensées. Son trouble est si grand qu’elle fait abstraction de tout ce qui se passe autour d’elle, plus rien n’existe. Et ce rouge qui pique de ci de là les planches pleine de cette palette infinie de gris… comme si le noir et et le blanc rivalisaient pour savoir lequel des deux parviendrait finalement à l’absorber. Elle est comme un fétu de paille qui se laisse balloter entre les ténèbres et la vie. Ce rouge qui rappelle l’héroïne à son enfance et au fait que sa fleur préférée et depuis longtemps le coquelicot. Le rouge du sang de l’accident, du sang de la coupure. Le rouge choisit pour teindre ses cheveux. Le rouge, enfin, de la douleur de certains souvenirs, de la chaleur du feu, de la couleur de la cuisine sud-coréenne… Le rouge en autant de déclinaisons possibles.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet album malgré l’impression de déjà-vu. Il y avait là comme une familiarité avec le récit mais aussi avec son personnage central. Quelque chose qui m’a ramenée en permanence à « Couleur de peau miel » (lu avant le blog, je n’ai donc pas consacré de chronique à cette série) ainsi qu’au « Voyage de Phoenix » qui sont deux récits dans lesquels Jung abordait déjà les sujets de l’adoption, de l’histoire douloureuse de la Corée et de la quête identitaire.

Magnifique récit relatant la quête identitaire d’une jeune femme.

La chronique de Noukette.

 Babybox
One shot
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : JUNG
Dépôt légal : septembre 2018 / 156 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-302-07118-6

Bolchoi Arena, tome 1 (Boulet & Aseyn)

Marje est une étudiante en astrophysique. Passionnée par son domaine d’études, elle rêve de parcourir la galaxie et d’observer les planètes au plus près. Elle finit par céder à la proposition de son amie Dana de tester le Bolchoi, l’immense réseau de l’univers virtuel d’un jeu où tout est possible. Maintenant qu’elle a fait le pas de se connecter, Marje est fébrile à l’idée de découvrir le système solaire, à commencer par Titan, le plus gros satellite naturel de Saturne.

Hyper motivée à l’idée de faire ses explorations scientifiques de la galaxie, Marje fait ses premiers pas dans le Bolchoi. Et cette expérience va être bien plus accrocheuse que ce que Marje avait imaginer. Elle voue pour ce monde virtuel une réelle fascination… sans compter que la jeune étudiante se découvre des talents qu’elle ne connaissait pas. Elle pilote avec brio et son audace doublée de son inexpérience s’avèrent être de précieux alliés dans les combats spatiaux. Marje se fait ainsi remarquer par des joueurs professionnels et sa quête prend un chemin inattendu.

J’étais curieuse de lire Boulet (célèbre pour ses Notes et la série Raghnarok notamment) se frotter à un univers mi-réaliste mi-geek. Pour le coup, il livre un scénario qui nous plonge des planches durant dans un univers virtuel de science-fiction. L’auteur prend le temps d’installer son personnage principal. Ce dernier peut s’appuyer sur une bonne équipe de personnages secondaires, ce qui permet au lecteur de profiter d’un récit dynamique et assez entraînant. Le temps pour nous de trouver nos repères dans ce monde de gamers et on se pique au jeu de suivre Marje dans ses sessions virtuelles. La lecture est fluide et l’album se lit plutôt de façon ludique même si quelques passages ne parviennent pas à éviter certains lieux communs.

Avec ses couleurs délavées, la nervosité et la finesse du trait d’Aseyn m’ont immédiatement fait penser à l’ambiance graphique de l’Incal (Jodorowsky & Moebius, aux éditions des Humanoïdes Associés). Une impression renforcée par la petite pointe d’humour présente au début de l’album, lorsque le personnage principal enfile pour la première fois la combinaison de vol utilisée dans le Bolchoi :

« – C’est drôle. Ces combis… ça fait vieille science-fiction.

– Tu sais. Je me suis toujours dis que ça devait être un peu voulu ! »

Pour les lecteurs fouineurs et curieux, il existe des bonus en réalité augmentée. Je n’ai pas testé l’application, par manque de temps et de place sur mon téléphone.

Bolchoi Arena a fait partie de la sélection officielle du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. C’est à ce titre que Rakuten l’a proposé dans son événement annuel « La BD fait son festival » … En cliquant sur ce lien, vous accéderez à la fiche de l’album sur le site de l’organisateur.

Un bon tome de lancement – également chroniqué par Jérôme – qui donne envie de découvrir la suite de cette série !

Bolchoi Arena
Tome 1 : Caelum Incognito / Série en cours
Série en cours
Editions Delcourt
Dessinateur : ASEYN
Scénariste : BOULET
Dépôt légal : septembre 2018, 162 pages, 23.95 euros
ISBN : 978-2-7560-8074-1

Manolis (Glykos & Antonin)

En 1922, Manolis a 7 ans lorsque les troupes turques entrent dans le village de sa grand-mère. Armés de sabres et de fusils, ils n’épargnent rien sur leur passage. En quelques heures, le village est laissé à l’état de ruine… les corps des habitants gisent par terre, certains sont à l’agonie tandis que d’autres sont passés de vie à trépas. Les hommes, pour la plupart, ont été égorgés. Les femmes ont été violées. Les survivants quant à eux sont rassemblés en troupeau tremblant sur la place central du village, la tête courbée en signe de soumission.

« A cause de la guerre et des hommes qui la font (…), un coin de rêve peut devenir en quelques instants un lieu de cauchemar. »

Jusque-là, Manolis ne connaissait les affres de la guerre que par le qu’en-dira-t-on, les messes basses des adultes et les jeux des enfants de son âge.

« S’il y avait la guerre, je la laisserais pousser… »

En l’espace d’à peine une demi-journée, l’enfance heureuse de Manolis n’est plus qu’un lointain souvenir.

Jusque-là, il s’épanouissait entre amour familial et traditions culturelles. Son cœur faisait de drôles de pirouettes à la vue de Nevra, son ventre se régalait des loukoums achetés au marché et les jours passaient à relever des défis d’enfants ou à aider à la maison.

Puis la guerre s’installa dans le quotidien sans avoir pris la peine de s’annoncer…

… laissant derrière elle son cortège de familles meurtries, endeuillées, éparpillées aux quatre vents.

Vint alors la nécessité de fuir pour se mettre en sécurité, échapper au conflit, au génocide. Migrer loin des troubles. S’exiler. Immigrer. Etre contraint de vivre dans un lieu impropre à la vie quotidienne. Vivre en communauté, par grappe… entassés dans des salles de classes qui ont été réquisitionnées pour contenir le flot d’étrangers. Se heurter à une nouvelle culture, une nouvelle langue. Devoir s’intégrer pour survivre. Mendier. Pleurer aussi pour décharger un peu de cette souffrance qui dévore le corps et l’esprit.

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, l’armée turque de Mustafa Kémal écrase l’armée grecque, bien décidée à reconquérir son pays démantelé. « Manolis » est le récit poignant d’une guerre fratricide entre deux communautés (turque et grecque) qui cohabitaient jusque-là au quotidien. L’histoire de Manolis, c’est la conséquence de ces guerres balkaniques qui a aboutit à la « Grande Catastrophe » … ce chambardement fou qu’a subit l’Asie Mineure dans les années 1920.

Cet album est l’adaptation du roman d’Allain Glykos, « Manolis de Vourla » publié en 2005 aux éditions Quiquandquoi. Il met en lumière, à hauteur d’un enfant de 7 ans (le père d’Allain Gylkos), toute l’incompréhension que la population grecque a pu avoir à l’égard de la situation. Au cœur des terres, la population n’a pas su/n’a pas pu anticiper/imaginer la guerre avec le peuple turque. Et pour l’enfant narrateur, c’est l’incompréhension qui domine face à ces rancunes tenaces entre deux peuples qui vivaient jusqu’alors côte-à-côte.

Le propos est simple et sincère. La petite voix de l’enfant se met vite à nous raconter les faits. On l’entendrait presque se confier à notre oreille, dire sa peine, sa peur, sa naïveté. Raconter comment il a été balloté le long des routes de son pays… des routes qu’il se plaisait à prendre à dos d’âne et qui sont, en un battement de cil, devenues des prisons à ciel ouvert. Des mouroirs où les hommes tombent d’épuisement à force de marcher et de subir de mauvais traitements. Des routes jalonnées de corps que personne n’a pris le soin d’enterrer – faute de temps – et dont les mouches se délectent.

Le propos est parfois simpliste mais il suffit de se rappeler qu’il s’agit-là du témoignage d’un petit enfant de 7 ans pour chasser les désagréments des ellipses narratives. Le récit fait la part belle, malgré le contexte historique, à la poésie et à l’imaginaire puisque l’enfant n’hésite pas à s’échapper dans son monde pour apaiser sa peine. Il se réchauffe en faisant remonter quelques souvenirs à sa mémoire comme ces pentes dévalées dans une carriole de fortune en riant à gorge déployée, ces après-midis passés aux côtés de sa grand-mère ou l’histoire d’Ulysse qu’il n’avait de cesse de lire et de relire… Un récit fragile, à fleur de peau. La sensibilité est présente à chaque page, tout comme ce refus obstiné de plier sous le poids de la fatalité.

Le travail d’Antonin au dessin est d’une douceur incroyable. Le trait est fluide. Il campe à la fois les décors de cette Grèce de l’époque et les trognes expressives des personnages, nous permettant de ressentir beaucoup d’empathie pour chaque protagoniste… et cette envie folle de serrer le personnage principal dans nos bras pour le réconforter et le mettre à l’abri. Les illustrations sont tantôt sombres, tantôt elles dorent à la lumière du soleil, collant ainsi à l’état d’esprit du narrateur qui oscille constamment entre cette peur sourde qui l’oppresse et l’envahit… et l’insouciance de l’enfance qui le remplit après avoir entendu les paroles rassurantes de sa grand-mère avec qui il fait l’expérience de l’exode.

« Manolis » est l’histoire du père de l’auteur (scénariste). Elle raconte le courage d’un enfant désireux de retrouver ses parents, un enfant qui a besoin de l’amour des siens pour grandir, un enfant désireux d’apprendre à lire et à écrire, de faire des études…

« Je veux apprendre. Peut-être cela m’aidera-t-il à mieux comprendre ce qui nous est arrivé. »

Cette histoire de guerre et d’exode a un siècle. Elle est malheureusement toujours d’actualité… Hier les Juifs, les Grecs, les Arméniens… des drames qui se rejouent aujourd’hui inlassablement.

Manolis 
One shot
Editions Cambourakis
Scénariste : Allain GYLKOS
Dessinateur : ANTONIN
Dépôt légal : mai 2013, 192 pages, 20 euros
ISBN : 978-2-36624-040-5