Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3

Dans un rayon de soleil (Walden)

Walden © Gallimard – 2019

L’Homme a quitté la Terre et vit désormais dans l’espace. Les écoles sont d’immenses vaisseaux autonomes, tout comme les sites historiques, les immeubles d’habitation et autres lieux de la vie courante. Quelques villes se sont construites çà et là sur des astéroïdes et on se déplace dans des vaisseaux ressemblants à d’immenses poissons.

Mia vient de quitter son pensionnat de jeunes filles très huppé pour rejoindre une équipe de restaurateurs de vieux bâtiments. Le groupe est placé sous la responsabilité de Char, une trentenaire inhibée qui a à cœur de faire un boulot impeccable. Pour Char, la prise de responsabilités et le coaching d’une équipe sont des choses difficiles à assumer. De fait, c’est Alma qui prend le contrôle des opérations pour soulager sa coéquipière et donner les directives à Julie et Elliot, deux adolescentes de l’âge de Mia.

Mia appréhende de ne pas parvenir à trouver sa place dans ce groupe très soudé. C’est pourtant tout l’inverse qui se produit. A vivre en permanence les unes avec les autres, Mia découvre la chaleur d’une vie de famille et noue des liens forts avec chacune de ses partenaires.

Mia s’adapte vite à son nouveau rythme de vie et se construit de nouveaux repères. Durant ses temps de repos, elle laisse son esprit vagabonder dans ses souvenirs. Elle se rappelle de Grace, son amie si particulière avec qui elle était au pensionnat. Mia rumine encore beaucoup les événements qui ont eu lieu mais là, dans son nouvel environnement quotidien, elle parvient à poser un regard plus mature et prendre du recul sur ses dernières années. Petit à petit, elle comprend qu’il lui reste une chose à faire pour pouvoir enfin aller de l’avant.

Tillie Walden développe un space opera atypique. En installant une jeune fille au cœur de son récit, elle crée d’emblée un rythme narratif loin des codes du genre. Plus inhabituel encore, les hommes sont totalement absents, y compris dans le discours des protagonistes. Quelques heurts sont relatés, ils sont généralement indépendants du noyau dur des personnages que nous suivons tout au long du récit. Nous savons peu de choses sur le monde dans lequel nous évoluons… Tillie Walden a choisi d’aller à l’épure concernant les enjeux économico-diplomatiques. Cela jette un voile de mystère sur l’intrigue et ses éventuels rebondissements. On est comme sur un fil.

Pour le lecteur, c’est l’occasion de se concentrer pleinement sur la psychologie des personnages et de prendre le temps de bien les appréhender. Car Tillie Walden ne se contente pas de scruter uniquement son héroïne. Elle s’arrête tour à tour sur chaque membre du groupe. Chaque personnage est amené à un moment ou l’autre à passer au premier plan. Cela change le ton narratif, la façon d’aborder un événement, l’angle de vue pour comprendre la scène. Chaque fois qu’une pièce principale du puzzle narratif nous est livrée, cela marquera une étape dans notre compréhension de l’ensemble. Chaque moment-clé du récit est un rite de passage pour l’héroïne.

Par bribes, Tillie Walden divulgue des pans de leurs histoires personnelles tout en veillant à laisser des zones obscures. Ces ellipses entretiennent le suspense, captent notre attention et attisent notre curiosité. Le doute plane. On suppose. On suppute. Alors on continue à plonger avidement dans la lecture pour connaître ce dénouement qui ne manquera pas de nous surprendre.

A mesure que les pages se tournent, l’histoire nous fait cheminer dans ses entrelacs émotionnels. Nous sommes amenés à naviguer entre passé et présent, à faire face aux peurs sourdes de ces jeunes femmes qui sont à un carrefour de leurs existences, chacune pour des raisons différentes. Des tensions intérieures, des regrets et des peurs farouches les dévorent. Pour autant, elles s’étayent les unes les autres et s’apportent un soutien précieux. Tillie Walden épice l’ambiance d’une forme de nostalgie qui donne une profondeur supplémentaire au récit.

Le temps est comme suspendu. L’autrice ne fournit aucun repère temporel pour ponctuer le scénario. Elle marque les césures à l’aide de chapitres. Step by step, l’héroïne avance dans sa vie en tâtonnant. Autour d’elle, les autres tâtonnent aussi. Seul son corps change discrètement : quelques expressions de son visage et quelques gestuelles nous font sentir que le temps passe, que l’adolescente se métamorphose, qu’elle glisse doucement vers l’âge adulte.

Pour libérer la tension aigre-douce des scènes en huis clos, Tillie Walden offre des respirations graphiques. Dans les premiers chapitres, les teintes sont contenues dans des bichromies. Puis, les tons dominants lâchent prise, permettant à la couleur de s’installer peu à peu dans les illustrations et de diversifier sa palette de coloris. Les décors alentour sont dépaysants. Les grandes baies vitrées du vaisseau ouvrent sur de magnifiques paysages d’espaces infinis. Le regard n’a pas de point de butée et peut fuir à l’envie dans ce sublime environnement. Constellations, soleils et astres sont autant de points lumineux qui décorent cette immensité illimitée. Par moments, des turbulences aux spirales fascinantes, des engins spatiaux qui ont la forme de poissons géants, des astéroïdes dotés de silhouettes psychédéliques ou des bâtiments flottants surgissent et invitent l’œil à suivre leurs lignes. Loin d’être verbeux, le scénario s’éclipse régulièrement. Des passages entiers se font dans le silence et laissent tout loisir au lecteur de contempler les illustrations.

Très beau roman graphique qui contient quelques petits défauts (notamment dans les derniers chapitres où on touche du doigt les limites des ellipses narratives opérées durant le récit).

Je vous renvoie vers la succulente chronique de Laetitia Gayet (France Inter).

 Dans un rayon de soleil (récit complet)

Editeur : Gallimard / Collection : Bandes dessinées
 Dessinateur & Scénariste : Tillie WALDEN
 Traduction : Alice MARCHAND
 Dépôt légal : janvier 2019 / 544 pages / 29 euros
 ISBN : 978-2-07-512882-9 

Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste (David B.)

David B. © Soleil Productions – 2019

On commence par la mise en bouche que l’on trouve sur le site de l’éditeur avec un pitch qui met l’eau à la bouche : « Sous couvert d’une enquête pleine de références et de folie imaginative, David B. aborde avec magnificence, intelligence et humour le surréalisme, mouvement artistique du XXe siècle.

André Breton, le fondateur du mouvement, est bien démuni : il n’a plus de femme dans sa vie, ses compagnons surréalistes sont partis ou ont été exclus et surtout, il lui semble qu’il a perdu ce qui faisait l’âme du surréalisme. Il engage donc son ami, le détective Nick Carter, pour enquêter et retrouver cette chose indicible qui lui aurait été volée. Nick Carter va parcourir le temps et l’espace dans un entrelacement de décors fantastiques, de personnages tortueux, de femmes fatales, de situations périlleuses, de crimes et de machines extraordinaires pour remettre la main sur ce qu’André Breton appelait « l’or du temps ». »

[Cliquez sur le visuel pour l’ouvrir :]

Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste – David B. © Soleil Productions – 2019

Comment David B. parvient à faire cohabiter un personnage de fiction (le détective Nick Carter créé par John R. Coryell) et les protagonistes du mouvement surréaliste ? Ça tient au talent, mes amis !

« Nick Carter et André Breton » n’est pas une bande-dessinée en tant que telle : il n’y a pas le découpage séquentiel habituel d’un gaufrier et pas de phylactères non plus. Le scénario se développe en voix-off. Il légende les illustrations qui sont toutes présentées en pleine page.

Extrait de la Préface

Après une rapide présentation, le narrateur (Nick Carter) explique comment il a été amené à enquêter. Il retrace ensuite la chronologie de ses investigations. Par sa voix, David B. pioche dans l’histoire du mouvement surréaliste et les œuvres qui le compose. Des clins d’œil graphiques au jeu du cadavre exquis, aux formes qui coulent et autres membres aux proportions distendues, corps à tiroirs, damiers, spirales, lignes droites, lignes brisées, des objets fous, des animaux métamorphosés… on trouve nombre de références aux toiles surréalistes. J’avoue, il y a beaucoup beaucoup de choses à côté desquelles je suis passée sans trop savoir à quelle toile ou quel artiste les raccrocher. Mais j’ai reconnu un peu de Dali, de Magritte, Desnos, Prévert, Aragon, Eluard, Tanguy… tous ces artistes qui ont rejoint le mouvement avant de s’en éloigner. Cela donne un fatras graphique que seul David B. pouvait dompter. Son trait si particulier convient à merveille.

Non content de réaliser ce tour d’équilibriste, David B. injecte des événements historiques dans l’enquête en projetant de-ci de-là des éléments issus du parcours de chaque surréaliste croisé dans l’enquête. Il place également des personnages secondaires de l’univers de Nick Carter, poursuivant ainsi leur éternelle rivalité.

Une enquête biscornue et pleine de dynamisme. Des rebondissements saugrenus. Des créatures fantasmagoriques. Il est difficile de décrire cet album et les voies empruntées par l’enquête. Tout est farfelu, métaphorique… délicieux.

Et si vous n’avez jamais lu David B., filez de ce pas dans votre librairie préférée et achetez « L’Ascension du Haut Mal » ! Bon sang ! C’est un must !! 😉

 Nick Carter et André Breton – Une enquête surréaliste
One shot
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur & Scénariste : David B.
Dépôt légal : novembre 2019 / 56 pages / 20,90 euros
ISBN : 978-2-3020-07898-7

Mondo Disco (Wild)

En 2007, Nicolas Wild avait fait son sac et filé à Kaboul. Là-bas, il avait trouvé un boulot d’illustrateur dans une entreprise. Mister Wild avait partagé ses années passées en Afghanistan en réalisant « Kaboul Disco » , un diptyque à la croisée de plusieurs genres ; à la fois journal intime, carnet de voyage et témoignage. Quelques années plus tard, « Ainsi se tut Zarathoustra » lui permettait de saisir l’occasion – suite à une rencontre avec un afghan sur les berges du canal Saint-Martin – pour réaliser un nouveau reportage qui scrute une des ramifications religieuses qui a cours au Moyen-Orient. Qu’est-ce qui le relie donc ainsi à cette partie du globe et à l’Afghanistan en particulier ?

« Mondo Disco » a une démarche différente car plus globale. Un carnet de voyages composé de différentes opportunités. L’éditeur résume parfaitement bien le côté patchwork des séjours de Nicolas Wild à l’étranger, je vous livre donc tel quel le synopsis de la fiche éditeur car je ne saurai faire mieux :

« Infatigable globe-trotteur et reporter graphique au mépris du danger, Nicolas Wild enfile une fois de plus sa casquette d’aventurier entre une sortie piscine et une partie de poker, pour notre plus grand plaisir.
Envoyé en reportage autour du globe par Arte, l’armée française ou mu par ses propres envies, il livre à l’issue de chacune de ses missions un récit court marqué par son regard tout à la fois pertinent et décalé.
De la France au Népal, en passant par l’Ukraine, la Turquie et le Liban, ses pas le mènent dans le capharnaüm des tuktuk de Phnom Penh, à la recherche de débris d’avion sur un glacier alpin et dans des camps de réfugiés sur le toit du monde. »

Mondo Disco – Wild © La Boîte à bulles – 2019

D’un pas léger et l’œil alerte, on embarque confiant dans la lecture ; premier arrêt à Beyrouth en 2012. En toile de fond du contexte social, une guerre civile… pour la énième fois, c’est encore la religion qui vient jeter de l’huile sur le feu et raviver les tensions entre chiites et sunnites. Une parenthèse ouverte sur la manière dont la jeunesse libanaise a intégré le conflit armé comme étant partie intégrante de leur quotidien. Second arrêt dans un camp de réfugiés au Népal ; des individus en transit, à bout de forces mais dont la plupart rêve d’une vie meilleure dans un eldorado lointain… et ainsi de suite, cet album nous fait faire le tour du globe.

L’ouvrage contient huit reportages (certains sont assez courts) réalisés entre 2012 et 2018, nous permettant d’avoir un court aperçu d’un contexte donné. Entre anecdotes, témoignages et reportages, « Mondo Disco » livre une observation dépourvue de tout jugement (mais pas dépourvue d’humour et d’autodérision) et incite à la réflexion.

 Mondo Disco (one shot)
Editeur : La Boîte à Bulles / Collection : Contre-Cœur
Dessinateur & Scénariste : Nicolas WILD
Dépôt légal : novembre 2019 / 190 pages / 19 euros
ISBN : 978-2-84953-352-9

Senso (Alfred)

Alfred © Guy Delcourt Productions – 2019

Une panne. Un contre-temps. Qui arrive là, au beau milieu de la chaleur estivale étouffante. Figeant les trains. Retardant les voyageurs. Les obligeant à s’organiser autrement, à la hâte.

Bloqués. Pour quelques heures. Que faire d’autre qu’attendre et prendre son mal en patience ? Et tout croiser pour parvenir à bon port sans trop de complications.

Germano est l’un de ces passagers restés en transit sur le quai. Il est finalement arrivé à destination avec six heures de retard. Plus personne ne l’attend. Il ne lui reste qu’à rejoindre son hôtel à pieds sous un soleil écrasant. Il ne s’étonne même pas quand il comprend que ce retard n’est que la mise en bouche d’une interminable journée où les complications s’accumulent. Il a l’habitude. Sa vie est ainsi faite. Il se contient et trouve en lui la patience et le degré d’autodérision nécessaires pour affronter cette folle journée. Heureusement, elle sera aussi l’occasion de faire la rencontre d’Elena. Une belle et étonnante rencontre… le genre de rencontre qui vous met du baume au cœur.

Alfred. J’ai accroché dès la première lecture. C’était en 2010. J’étais tombée sur « Pourquoi j’ai tué Pierre » et je l’avais emporté avec moi. Ce fut un coup de cœur. Les autres albums qu’il a composés ont suivi le même chemin. Chacun dans leur style, chacun dans leur époque, chacun dans leur ton… ils m’ont plu. Depuis, j’ai cette gourmandise qui me dévore lorsque je m’apprête à ouvrir un nouvel album de cet artiste.

Comme avec « Come Prima » , « Senso » se déroule en Italie. Une nouvelle fois, l’essentiel de l’histoire se passe en extérieur, l’occasion pour nous – lecteurs – de respirer à l’air libre et de profiter de magnifiques paysages. Graphiquement, le décor est absolument sublime. L’occasion aussi de découvrir le quotidien d’un homme solitaire et touchant. Comme Pierre Richard lorsqu’il incarne François Perrin, la malchance cueille notre personnage à la moindre occasion. Il pourrait se laisser abattre mais cela n’est pas dans son tempérament. Il se bat, il lâche prise. Il prend la situation avec humour et écarte la contrariété avec taux de réussite variable.

On rit en voyant ce à quoi il est confronté. On rit tout simplement parce que des situations aussi aberrantes et cocasses, bien évidemment qu’on y a déjà été confronté…. mais pas avec une telle concentration de tuiles dans un laps de temps aussi condensé. On rit de ses réactions spontanées et de son attitude désinvolte. On s’attendrait à ce qu’il ait le réflexe de se pincer pour savoir s’il ne rêve pas. Mais non. Il encaisse… et on rit tant il est blasé des farces mesquines que la vie lui réserve. Sans moquerie, on rit de ce qui lui arrive. Il faut dire que c’est cocasse.

Le scénario est sans à-coups. Tout s’enchaîne naturellement même si c’est si improbable ! Poussés par la surprise et l’amusement, nous tournons les pages, aussi curieux de connaitre la nature du prochain événement qui cueillera le personnage, que plein d’espoir que la vie devienne enfin plus douce pour lui.

Le groupe des personnages secondaires est tout aussi haut en couleurs. Il se compose d’une palette de personnalités originales qui permettent au scénario de jouer de tout et avec tous les registres (amitié, moquerie, racisme, nostalgie, ivresse…) et d’épicer l’intrigue comme il se doit. Un récit bourré de fraîcheur de de drôleries. Un personnage qu’on affectionne très vite. Un rêveur solitaire et altruiste.

Senso – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2019

 

Une pépite à lire.

Senso (One shot)
Editeur : Delcourt / Collection : Mirages
Dessinateur & Scénariste : ALFRED
Dépôt légal : octobre 2019 / 158 pages / 19,99 euros
ISBN : 978-2-7560-8284-4

Le Vagabond des Etoiles, première partie (Riff Reb’s)

Riff Reb’s © Soleil Productions – 2019

Magicien du verbe et de sa plume d’encre de Chine, Riff Reb’s m’émerveille à chaque nouvel album. Il a déjà su m’emporter sur les flots et me faire respirer à plein poumons les relents salins du grand large dans lequel nous voguons « A bord de l’Etoile Matutine ». Il a sur faire trembler les plus jeunes à l’occasion de « Qu’ils y restent » où il y traquait les monstres légendaires (loup garou et autres effrayantes créatures de la culture populaire) et leur prendre la main pour les accompagner dans le conte philosophique de « La Carotte aux Etoiles » (le jeune lectorat peut ainsi se sensibiliser aux concepts de mondialisation, d’industrialisation, de productivisme, de stratégies…). « Le Loup des Mers » m’attend sur une étagère, délicieuse invitation à la lecture que m’a offerte Noukette à l’occasion d’un week-end de retrouvailles… et il me reste tant d’œuvres de Riff Reb’s à lire encore !

Difficile donc de résister à la tentation de plonger une nouvelle fois dans les aquarelles aux teintes mélancoliques de l’artiste. Les violets de l’hiver et les ocres de l’automne charrient nos émotions durant toute la lecture. On retrouve ici encore le thème de la solitude si cher à Riff Reb’s et qu’il se plaît à explorer. Une nouvelle fois, on se frotte à un personnage en pleine mutation, chahuté par les aléas d’une vie capricieuse qui l’obligent à scruter ses propres recoins… à découvrir sa part d’ombre pour en extraire la quintessence et une forme nouvelle de connaissance de soi. Une bouleversante introspection.

Jack London inspire Riff Reb’s (il avait déjà revisité « Le Loup des Mers » il y a quelques années). Cette fois, il adapte le récit éponyme de l’écrivain américain en donnant corps au « Vagabond des Etoiles » . Ce ton narratif habille le dessin de Riff Reb’s à merveille. L’auteur excelle dans l’illustration de ces mises en abime vertigineuses et de ces existences balayées par de sournois impondérables. Il trouve le rythme adéquat pour permettre à la voix-off d’attraper le fil de son récit et l’inviter à se poser du côté de la confidence. On est vite captivé par les paroles du personnage, comme fascinés par la promesse de l’entendre raconter les intrigants voyages de son âme.

« Un kaléidoscope émotionnel de l’histoire du monde. Bouffon, scribe, homme d’armes, esclave ou monarque, des portraits en rafales surgissaient du maelström de mon être éclaté. »

C’est dans la dernière cellule où il est jeté, celle dont il ne sortira que pour être conduit à l’échafaud, qu’il manque de perdre pied. La solitude le menace de ses tourments. Pour faire face à la folie et toucher du doigt une sorte de félicité, il laisse son esprit s’échapper… Au début, il se contenta de faire appels à des souvenirs de son enfance. Il replongea ainsi dans l’âge tendre et embrassa de toute son âme les paysages de sa jeunesse. Petits bonheurs fugaces de pouvoir se réchauffer au contact de la main de sa mère. Parvenir à attraper çà et là des bribes de son passé lui a permis de tromper la litanie de ces minutes interminables.

Voyant que leur emprise ne produit pas les effets escomptés, ses bourreaux resserrent leur étreinte de jour en jour. Ils frappent plus fort et serrent davantage les lacets de la camisole de force. Par orgueil, Darell refuse de capituler et d’avouer un délit qu’il n’a pas commis. Il se rebiffe pour ne pas s’avouer vaincu. Pourtant, son corps meurtri le désavantage. Pour faire abstraction de la douleur, il expérimente une autre forme d’évasion mentale : celle des voyages astraux. Là, il goûte à de nouveaux horizons dont les contours s’étaient déjà esquissés durant sa petite enfance. Darrell est le témoin d’autres époques. Souvenirs d’autres vies et blessures d’anciens combats… des « expériences évanouies » comme il se plaît à les définir.

En offrant à un meurtrier la possibilité de s’amender, Riff Reb’s nous conduit finalement à changer notre regard sur cet homme. De page en page, nous ressentons davantage d’empathie pour lui et attendons même avec impatience les moments où ses bourreaux se lasseront de leur violence pour le laisser seul dans son lugubre clapier. Car c’est là qu’il s’échappe et qu’il quitte son enveloppe charnelle. Il fait des récits de ses escapades surnaturelles.

« Bien souvent, au cours de mon existence, j’ai éprouvé la bizarre impression que tous mes souvenirs ne m’appartenaient pas. L’impression de connaître des lieux où je ne me suis jamais rendu. De découvrir, parfois, dans les traits d’un visage pourtant nouveau, une personne que j’ai toujours aimée, toujours haïe, ou simplement croisée. »

Au-delà de l’histoire en elle-même, le récit pointe du doigt des conditions de détention inhumaines, du recours assumé à la violence par les matons, à l’utilisation de la camisole de force… La force de la réponse apportée pour contrer cette brutalité n’est autre qu’une plongée à corps perdu dans l’imaginaire. Le personnage s’évade par la pensée et a ainsi l’opportunité de revivre des scènes de ses vies passées.

Premier volet d’un diptyque, Riff Reb’s réalise une magistrale adaptation d’un roman qui mêle le réalisme au fantastique.

 

 Le Vagabond des Etoiles
Première partie (diptyque en cours)
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur & Scénariste : RIFF REB’S
Dépôt légal : octobre 2019 / 106 pages / 17,95 euros
ISBN : 978-2-302-07781-2