Ipak Yoli, Route de Soi(e) (Mandragore)

Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Dans les voyages, des fois, on laisse des petits morceaux de soi sur la route

L’idée de ce voyage est venue lors d’un séjour à l’hôpital.

En 2007, suite à un A.V.C. provoqué par une tumeur, Mandragore subit une intervention chirurgicale. L’opération est délicate et les risques sont importants. Sur la table d’opération, juste avant de s’endormir, elle se fait la promesse – si elle s’en sort – de réaliser un vieux rêve : parcourir la route de la soie et découvrir ces ailleurs qui l’ont faite rêvé à maintes reprises mais qu’elle n’a contemplé que par l’intermédiaire des livres ou de reportages télévisés.

La convalescence est longue et Mandragore la met à profit pour monter son projet. Acheter un véhicule pour faire ce voyage, trouver des fonds, définir l’itinéraire…

Pendant un semestre, Mandragore et son compagnon vont traverser un paysage pluriel. Un trajet de près de 7000 kilomètres, reliant Rennes à Tachkent (Ouzbékistan). Un voyage pour se reconstruire après la lourde intervention chirurgicale, un voyage jalonné par de nombreuses étapes prévues ou impromptues. Un voyage pour découvrir et mettre des mots, des sons, des odeurs sur des paysages maintes fois fantasmés. Equipée de sa harpe celtique, Mandragore part à la rencontre de musiciens.

Budapest, Sofia, Istanbul, Tabriz, Achgabat… sont quelques une des villes qui ont été traversées lors de ce périple. Un voyage pensé dans un premier temps pour se ressourcer mais également motivé par une envie de consigner, à l’aide du matériel d’enregistrement embarqué dans le camion, des instruments et des voix… Garder une trace de ces cultures et traditions du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie Centrale.

Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Sitôt ouvert, le voyage démarre. Le lecteur n’a aucun effort à faire pour répondre à l’invitation lancée. Au pinceau et feutre noir en main, Mandragore propose des planches sur lesquelles l’œil navigue à sa guise. Laissant tout le loisir de regarder ces fines broderies qui ornent les cols des robes des femmes turkmènes ou les mosaïques d’une façade qui nous rappellent ces décors de contes des mille et une nuits… de profiter de la chaleur d’un regard ou du généreux feuillage d’un arbre. Le départ est immédiat et même s’il commence sur un lit d’hôpital, on s’appuie très vite sur ce graphisme subtil. Ponctuellement, on verra des cases fleurir de ci de là mais une bonne partie des planches s’en affranchissent totalement, laissant respirer les illustrations.

Mandragore nous livre un carnet de voyage fascinant. On s’y laisse surprendre par le hasard d’une rencontre, on s’amuse d’une anecdote, on se laisse bercer par ces sons venus d’ailleurs et qu’on a la possibilité d’écouter sur le CD qui est fourni avec l’album. Tout au long de l’ouvrage, des repères visuels nous indiquent quand il faut enclencher une piste du CD pour entendre la musique associée à la scène qui se déroule.

Répondant aux objectifs de son reportage sur les musiques traditionnelles, elle enrichit son propos de tout ce qui a pu jalonner son parcours. Elle témoigne ainsi de ses rencontres, du contexte social et politique de chaque pays traversé, des mœurs et des coutumes, des traditions, de la place de la femme dans ces sociétés, du fonctionnement kafkaïen de ces administrations (la question des visas et des autorisations de circuler revient régulièrement), l’histoire des lieux traversés… L’étonnement est à chaque coin de rue…

D’un pays à l’autre, de nouveaux repères sont à trouver. La Turquie occidentale et sa course effrénée vers le capitalisme, la cohabitation entre des traditions ancestrales et un melting-pot de nationalités et de cultures qui vivent sur un même territoire. En changeant de continent, c’est une Turquie plus traditionnelle, moins industrialisée, moins consumériste qui les accueille ; autre mode de vie, autre rythme et un sens de l’hospitalité très marqué, « un mélange de curiosité, de sens de l’honneur et de tradition séculaire ». Puis c’est l’entrée en Iran, une lutte pour obtenir des visas et l’étonnement, encore…

Passé le rideau de fer invisible, une réalité qui ne rentre pas dans tes grilles d’analyse. Jetées toutes les idées préconçues, c’est un nouveau monde. (…) Nous découvrons des gens d’une affabilité infinie, passionnés de musique, de poésie, de fleurs…. Ensuite vient l’incompréhension : par quelle équation absurde, un peuple si raffiné issu d’une civilisation millénaire peut-il se retrouver ainsi, piégé par une bande de mollahs abrutis, élus par les urnes ?

Le Turkménistan et sa dictature. Dernière étape, l’Ouzbékistan, à mi-chemin entre l’Europe et la Chine. Un voyage ponctué par des rencontres organisées et/ou impromptues. Des artistes, célèbres ou anonymes, apparaissent dans le récit. Un témoignage riche, complet, dépaysant. L’album contient également un « bestiaire » des instruments rencontrés pendant ce périple. Mandragore explique de façon claire et succincte l’origine (géographique) de chaque instrument, leurs particularités (vibrations, sons…), les sensations ressenties à l’écoute de ces mélodies. Il est enfin question de l’histoire de ces musiques traditionnelles et des histoires/de l’Histoire qu’elles véhicule(nt).

PictoOKJolie découverte d’auteur. « Route de Soie » – « Route de Soi » est l’occasion pour l’auteur de faire le point – break nécessaire pour se reconstruire – et de réaliser un intéressant reportage sur les musiques traditionnelles. L’auteur montre la capacité de la musique à relier les hommes entre eux, à tisser du lien social et à porter la mémoire et l’histoire d’un peuple. A la fois identité culturelle et mode de communication universel. Très belle lecture musicale que je vous invite à découvrir.

Extraits :

« Je n’ai pas envie de répondre. Je suis ailleurs. Je suis partie dans cette immense fuite. L’organisation quotidienne n’efface pas la question obsédante : à quoi rime ce voyage ? J’attends quelque chose comme une réponse à une autre question non formulée » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Et nous voilà à 10000 kilomètres de chez nous, un quart de tour de la Terre… Ça change son rapport au monde. La Terre s’apprivoise-t-elle ? » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« De Route de la Soie, il n’y en eut pas qu’une mais de nombreuses et au-delà de la soie, c’est la fascination de l’Orient qui amena Alexandre, les Polo ou les espions anglais à écrire l’histoire de cette route mythique » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Je pense à quel point un tel voyage est salutaire pour se rendre compte de ce qui nous différencie de l’autre, mais aussi de ce qui nous rassemble. Vivre le monde comme une unité (…). Et puis sentir l’énorme liberté de se réinventer chaque jour dans l’œil d’une nouvelle rencontre » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

Ipak Yoli, Route de Soi(e)

One shot
Editeur : L’Œuf
Dessinateur / Scénariste : MANDRAGORE
Dépôt légal : novembre 2016
360 pages, 28 euros, ISBN : 978-2913308-51-0

Bulles bulles bulles…

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Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 22 février 2017 !

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Cliquez sur les liens pour dénicher les pépites des bédéphiles :

Blandine :                                 Sabine :                                      Enna :

Enna :                                      Cristie :                                      Antigone :

Nathalie :                                  Amandine :                              Jérôme :

Noukette :                                       Hélène :                                     Caro :

    Mylène :                                         Bouma :                                    Marion :

Fleur :                                       Karine:) :                                 Keisha :

    Sandrine :                                     Jacques :                                  Estelle :

Soukee :                                      Laeti :

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44 commentaires sur « Ipak Yoli, Route de Soi(e) (Mandragore) »

  1. Malgré ton enthousiasme, je pense que je vais passer mon chemin. La thématique de l’ouvrage ne m’attire pas du tout. Je fais peut-être une erreur… Au plaisir de te relire…

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  2. La route de la soie? Oh oui! Je ne savais pas qu’il y avait une BD (j’ai déjà lu des récits de voyage)
    (je viens de déposer mon lien sur facebook pour une BD à lire absolument)(l’appel)

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    1. Pas loin… euh… c’est un peu tiré par les cheveux mais je vois ce que tu veux dire. Mais pour avoir lu les deux albums, je n’avais pas fait le rapprochement pendant la lecture du Toulmé (que j’ai lu après Ipak Yoli)

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  3. Bon ça commence fort. Tu viens de me décocher une flèche en plein cœur. C’est tout ce qui me fait rêver.

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    1. Parfait ! 😀
      J’ai vraiment envie de faire découvrir ce titre. Il y a encore un mois je ne connaissais ni l’auteure ni l’éditeur et c’est une très belle rencontre pour le coup ! 😉

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    1. La tumeur a été l’électrochoc. Et puis ensuite, elle s’est démenée pour trouver des financements pour mener à bien le reportage. Très chouette cet album 😉

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    1. C’est marrant, j’ai pensé à toi en écrivant ma chronique (je me suis dit qu’un petit voyage ne serait pas pour te déplaire… je me rappelle de ton commentaire suite à l’album de Lénaïc Vilain 😉 ).
      Pour les liens : avec plaisir madame 😉

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    1. Alors tout d’abord, bienvenue à toi !
      Je t’ai envoyé un mail à l’instant, n’hésite pas si tu as des questions.
      La BD de la semaine en fait est un partage hebdomadaire (le mercredi donc). Un rendez-vous qu’on se donne et on accueille à tour de rôle (on est 4 : Moka le premier mercredi du mois, Noukette le second mercredi, Stephie le troisième et moi le quatrième mercredi du mois) les découvertes des lecteurs qui participent.
      Chacun participe à son rythme (pas d’obligation de publier chaque semaine) par contre, ceux qui participent mettent à la fin de leur article le logo de la « BD de la semaine » et le lien vers l’article de la personne qui rassemble toutes les participations du jour. Ça permet à chacun de naviguer plus facilement d’un article à l’autre 😉
      EDIT : à tout le monde : n’hésitez pas à compléter ce que j’ai dit ou à corriger euh… je ne sais pas quoi, à vous de dire 😛

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      1. Merci pour l’accueil 😀 et les explications! Comme je lis de plus en plus de BD, je me suis dit « pourquoi pas »! j’ai déjà inséré le logo, je vais ajouter le lien vers ton article et je vais lire ton mail 😉

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    1. Oh oui !! Il faut ça pour se rendre compte de l’ambiance, du ton de l’auteure pour raconter son voyage et pour se raconter aussi 😉

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    1. Et je prendrais bien l’avis de ton amie musicienne. J’en ai parlé à un collègue (qui est musicien lui aussi, mais ce n’est pas son activité principale) et ça m’intéresse d’avoir les retours de personnes qui pratiquent la musique régulièrement

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    1. Et mais tout le plaisir était pour moi ! 🙂
      J’ai acheté cet album à Angoulême. Je ne me rappelle même plus si je l’ai sorti du sac pour que tu puisses le feuilleter ! (ahem)

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    1. Voui voui voui. Je ne suis pas mécontente. Je regrette juste de ne pas avoir davantage dévalisé leur stand koaa 😛
      En tout cas, c’est peut-être la première fois que je lis un album de Mandragore mais ce n’est pas la dernière !

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  4. Je crois que je ne ferai pas de cet album une priorité, d’autant plus que j’ai du mal avec les compléments audio (je ne suis pas fan d’avoir de la musique pendant une lecture…).

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    1. La musique n’est pas en continu durant la lecture. L’ouvrage fait environ 360 pages et il est tout à fait possible de s’arrêter de lire pour écouter ce son (et le temps de lecture est supérieur au temps d’écoute). Après, souvent, j’ai marqué une pause mais au bout d’une minute, j’ai repris. Ca aide à se rendre compte de l’ambiance des lieux. Il y a notamment une scène qui relate une rencontre avec une vieille dame dans un village isolé. La vielle dame chante a capella et c’est juste magique vu la rencontre (la manière dont elle s’est organisée, le refus initial de la dame de chanter…)

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    1. Une vraie belle découverte me concernant. N’ayant jamais rien lu sur ce livre et peu familiarisée avec la ligne éditoriale de cet éditeur, je suis vraiment partie vierge de tout a priori. Et c’est chouette de se laisser surprendre et embarquer ainsi 😉

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  5. La route de la soie… quel rêve. Pour le visuel, pourquoi pas. Pourtant, ce genre de route de soi, des fois, je viens à trouver ça lourd. Pourtant, graphiquement, il a l’air vraiment superbe!

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    1. Cette route de soi là n’est pas nombriliste 😉 Des réflexions finalement sur son rapport aux autres, à soi, au monde, que l’on peut tout à fait prolonger ou s’approprier. C’est bien fait.
      Graphiquement c’est beau et cette route de soie réserve de bien belles rencontres

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  6. Ai tout lu, si, TOUT !
    Suis pas fan des carnets de voyage (sauf celui de Fabcaro mouarf !) ou plutôt j’en lis jamais (voilà qui est plus juste !).
    Aime bcp ton billet, je note cette belle route de la soie 😉
    du bisou de retour de vacances pouah pouah pouah

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    1. Mmmh… ah parce que d’habitude tu ne lis pas tout… mmh 😛 Je vois je vois :mrgreen: (cela dit, suis très consciente que mes articles sont un poil trop long mais voilà… on ne se refait pas ^^)
      Note note… bien beau ce voyage de soi et ce voyage loin de la France

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  7. Mais il me faut cet album tout de suite, maintenant !!! Je ne comprends même pas que mon libraire ne m’aie pas appelé pour m’en parler ! Inadmissible ! Heureusement que tu es là ! Merci mille fois 🙂

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