SuperMutant Magic Academy (Tamaki)

Tamaki © Denoël – 2017

L’Académie magique des SuperMutants accueille des élèves dotés de pouvoirs paranormaux. Des adolescents boutonneux ou charismatiques, des beaux et des laids, des doués et des cancres…

Entre rêveries et réalité, les adolescents de Jillian Tamaki font le grand écart entre le monde de l’enfance qu’ils peinent à quitter (malgré leurs grands discours pour se convaincre du contraire) et le monde des adultes qu’ils rejettent, ils s’y opposent autant qu’il les fascine. Ils sont en équilibre permanent sur ce fil ténu qui sépare le monde fantastique de leur imaginaire et le monde tout aussi vaste de la réalité virtuelle. Ces ados sont capables de tout et de rien et consacrent des heures entières à jouer à Donjon & Dragon, à procrastiner, à refaire le monde ou à se morfondre.

Il y a Wendy que les garçons reluquent à tout bout de champ, Masha et son éternel mal de vivre, Frances et ses idées réactionnaires, Trevor et son côté morbide, Trixie et ses préoccupations aussi insipides que superficielles… tous deviennent tour à tour le personnage principal. La structure du récit choral fonctionne à merveille, nous permettant d’avoir un œil sur tous les personnages et de les voir interagir entre eux. On a une vision d’ensemble de ce petit microcosme où l’on voit évoluer des ados au physique parfait, d’autres avec des têtes d’otaries, d’aliens ou simplement des petites oreilles de chat toutes mignonnes… Heureux sont ceux qui n’ont pas à ajouter encore, sur ces difformités, d’épaisses lunettes.

Jillian Tamaki questionne toujours et encore l’adolescence. La dernière fois que je l’avais lu, c’était sur Cet été-là, un album qui montrait tout ce qu’il y a de douloureux et de fascinant dans cette période de la vie. Qu’est-ce qui se passe quand on n’a pas totalement quitté le monde de l’enfance mais que l’on n’est pas encore prêt à entrer de plein pied dans l’âge adulte ? Qu’arrive-t-il lorsqu’on a déjà force de conviction mais que par ailleurs, on est incapable de s’assumer économiquement, sainement, pleinement ? Une période charnière durant laquelle on ne peut éviter la remise en question.

Bien que cet album compile des historiettes d’une page, Jillian Tamaki parvient à construire un récit patchwork cohérent. Au début de la lecture, on peut avoir l’impression de butiner des anecdotes mais le fait de voir revenir les personnages à intervalles réguliers nous permet finalement de bien les cerner. Ils ont des personnalités aussi différentes que complémentaires, la scénariste ne fait jamais dans la caricature grossière et le résultat est qu’elle donne une vision assez juste de ce qu’est l’adolescence. Une vision assez complète des problématiques de cet âge. On retrouve l’importance du paraître (du look en général, de la fringue à la coiffure) mais Jillian Tamaki parle aussi de la mutation du corps que l’adolescent ne reconnaît plus tant il est en état de changement permanent. La métaphore graphique rend très bien compte de ce flottement chez l’adolescent. Enfin, Tamaki s’intéresse aussi aux sujets de conversations que les ados peuvent avoir : un discours à la fois naïf et puéril mais rempli de questions métaphysiques et existentielles très pertinentes.

Je me rappelle de ma cuisante déception après avoir lu Les Mutants, un peuple d’incompris (de Pauline Aubry). Cet album parlait des ados (à la décharge de l’album, il parlait de ces ados « border-line » qui ont besoin d’un accompagnement des équipes de psychiatrie). Les mêmes questions revenaient mais c’est surtout cette étiquette de « mutant » qui me fait faire le parallèle. Mais l’album de Pauline Aubry était décevant (trop naïf, trop autocentré et trop terre-à-terre). Pas évident de parler de l’adolescence mais je sais pourtant qu’un tel sujet peut être transcendé grâce au médium qu’est la bande-dessinée. Comment ne pas penser à Black Hole de Charles Burns ?

Le récit choral fonctionne bien. La structure narrative sert réellement le sujet de l’histoire. L’album a le mérite d’être clair et d’employer la métaphore graphique de façon pertinente. Un album sur lequel vous devriez jeter un œil ne serait-ce pour qu’on puisse en reparler ensemble.

La « BD de la semaine » a aujourd’hui rendez-vous chez Noukette.

SuperMutant Magic Academy

One shot
Editeur : Denoël
Collection : Denoël Graphic
Dessinateur / Scénariste : Jillian TAMAKI
Traducteur : Lili SZTAJN
Dépôt légal : octobre 2017
276 pages, 21.90 euros, ISBN : 978-2-207-13470-2

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

SuperMutant Magic Academy – Tamaki © Denoël – 2017

Danser, encore (De Lestrange)

De Lestrange © Mazarine – 2017

Quelques années ont passé depuis que Sophie et Alexandre ont effectué ce voyage en Thaïlande. Ces deux-là se sont enfin trouvés. Ils sont aujourd’hui mariés et ils ont deux enfants. Juliette est en crèche et Nathan va à l’école maternelle. Le temps de la nonchalance est donc révolu, ce temps-là où l’on pouvait se consacrer entièrement à la personne que l’on aime, celui où l’on pouvait décider d’aller au cinéma ou au théâtre au dernier moment. Le temps des responsabilités est venu. Celui de l’âge adulte, celui de la parentalité. Ils forment une jolie famille maintenant. Alexandre a décroché un poste de journaliste depuis trois ans, il y est bien même s’il « attend son heure », celle-là même où il pourra partir à l’étranger pour couvrir des reportages plus ambitieux. Sophie travaille dans un ministère.

Leur routine est pourtant régulièrement bouleversée par les violentes crises d’asthme de Nathan. Sophie et Alexandre ne comptent plus ces passages aux urgences en catastrophe ou ces nuits passées à l’hôpital, aux côtés de Nathan sédaté, bourré de cortisone, intubé, épuisé par la dernière crise.

En devenant parents, ils ont relevé le défi d’incarner ce qu’ils sont de meilleur. La plus belle part d’eux-mêmes. Celle qu’ils ne soupçonnaient pas, mais qui peut tout donner, tout sacrifier, tout pardonner, qui aime inconditionnellement. Sans fléchir, compter, se fatiguer, encore moins abandonner. En une seconde, ils ont pris perpétuité.

Marco lui, s’est installé avec Pénélope. Il vit à cent à l’heure mais son couple bat de l’aile et Alexandre s’inquiète. Marco n’a jamais su vivre seul. Quant à Anouk, la sœur d’Alex, elle vit à Londres, est plasticienne et lorsqu’elle revient à Paris pour voir sa famille, elle annonce qu’elle va se marier et Claude, son père, s’inquiète quand il apprend que c’est un mariage blanc.

Lorsque j’ai lu « Hier encore, c’était l’été », je ne savais pas que Julie De Lestrange était en train d’écrire la suite de son roman. La suite, la voilà ! Et c’est le même plaisir de passer quelques heures en compagnie de cette écriture si fluide, si simple. De retrouver des personnages que l’on a aimé sans mesure, pour leurs défauts comme pour leurs qualités.

Le regard coule sur les mots, les phrases, l’histoire. On enfile les chapitres sans se poser de question, on bute sur les sentiments douloureux des personnages, les épreuves qu’ils traversent, puis on rit. On connaît leurs vies, la complicité qu’il y a entre eux et les boutades qu’ils se lancent. C’est un vrai feel good book même si les sujets abordés sont tout de même plus durs que dans le premier opus (du moins, c’est ainsi dans mes souvenirs).

Car il y en a de la peine et de la dans ce roman. Des douleurs multiples que traversent chaque personnage. Deuil, rupture, angoisses… mais il y a aussi d’autres formes de violences qui les toucheront plus ou moins directement. Pour y faire face, certaines fuient et d’autres restent en fouillant inlassablement leurs limites et leurs possibilités de se remettre en question, de changer, pour ne pas être emportés par la vague d’inquiétudes et de tristesse qui ne demande qu’à les submerger.

Julie De Lestrange a su de nouveau nous emmener dans ce dédale de combinaisons parfois impossibles que prennent leurs vies. On retrouve tous les personnages, du moins ceux auxquels on était le plus attachés et une fois encore, on a l’impression d’être là, à leurs côtés, confidents intimes de leurs pensées. Beaucoup d’empathie et de sympathie pour ces hommes et ces femmes qui n’ont rien d’exceptionnels en soi si ce n’est le fait d’être dans ces pages, dans cette ambiance qui s’est construite très vite dans le premier tome de cette saga et que l’on a plaisir à retrouver. Mais… a-t-on le droit de parler de saga ? a-t-on le droit d’espérer une suite à cette suite ? En tout cas, moi qui me suis laissée surprendre par Hier encore, c’était l’été, j’attendais Danse, encore avec impatience. J’avais des attentes et la romancière a su y répondre. Un roman qui fait du bien.

La chronique de LaSardine et celle d’Antigone.

Danser, encore

Roman
Editeur : Mazarine
Auteur : Julie DE LESTRANGE
Dépôt légal : octobre 2017
268 pages, 16.50 euros, ISBN : 97882863744642

Chroniks Expresss #29

Pour atteindre le bout de ce mois hyper-speed, je me suis octroyée une pause. J’ai levé le pied sur les lectures… et mis le point mort sur les chroniques. Reprise en douceur avec une présentation rapide des ouvrages qui m’ont accompagnée en décembre.

Bandes dessinées & Albums : Cœur glacé (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2014), La Vie à deux (G. Dal & J. De Moor ; Ed. Le Lombard, 2016), -20% sur l’esprit de la forêt (Fabcaro ; Ed. 6 Pieds sous terre, 2016), Hélios (E. Chaize ; Ed. 2024, 2016), Tête de Mule (O. Torseter : La Joie de Lire, 2016).

Jeunesse : La Vie des mini-héros (O. Tallec ; Ed. Actes Sud junior, 2016).

Romans : Les Grands (S. Prudhomme ; Ed. Gallimard, 2016), Pas assez pour faire une femme (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Le Garçon (M. Malte ; Ed. Zulma, 2016).

*

* *

Bandes dessinées

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2014
Dal – De Moor © Le Lombard – 2014

Il a la trentaine et une vie de couple qui connaît des hauts et des bas mais dans l’ensemble, ils ont trouvé leur équilibre. Il a un travail prenant au service Relations Presse d’un grand groupe.

Pourtant, son inconscient ressent tout autre chose. Il se sent seul bien qu’entouré d’amis et est taciturne. Ses pensées morbides l’envahissent, la mort est devenue une pensée quasi permanente. Il ne trouve pas de sens à la vie et pour apaiser ses angoisses, il est suivi pas un psychiatre en thérapie.

Les deux facettes de sa personnalité prennent le relais. Un passage pour le côté lumineux, un passage pour son côté sombre. Il vit sur un fil tel un équilibriste, il tente de trouver du sens à sa vie et un sens à l’humanité. Finalement, cet homme a tout pour être heureux… en apparence. A l’intérieur de lui gronde un mal-être important et rien de ce qui se présente à lui n’est en mesure de l’aider à trouver les réponses à ses questions.

Le pitch m’a tentée. J’imaginais un scénario bien monté pourtant, cet album se lit de façon linéaire. Il reprend de nombreux constats maintes et maintes fois formulés. Une lecture qui passe et qui assomme. Un narrateur qui a finalement peu de choses à dire, à penser. On doute qu’il parvienne un jour à assumer ses opinions.

pictobofLa fin tombe comme un couperet… c’est finalement le seul passage qui interpelle réellement le lecteur.

 

Dal - De Moor © Le Lombard - 2016
Dal – De Moor © Le Lombard – 2016

« Qu’est-ce que l’amour ? Peut-on vivre en couple aujourd’hui ? Qui croit encore à la vie à deux ? Johan De Moor et Gilles Dal nous livrent leur vision brillante, déstabilisante et loufoque sur ce sujet universel. » (synopsis éditeur)

C’est cet article du Monde qui m’a permis de repérer ce titre (au passage, vu les similitudes entre la couverture de cet ouvrage et « Cœur glacé », je me suis dit qu’il y avait peut-être un lien entre les deux). On retrouve le même postulat de départ que dans l’album précédent : le narrateur trouve la vie absurde. Il retourne ses opinions dans tous les sens pour tenter d’entrapercevoir une vérité à laquelle il pourrait adhérer pour aller mieux.  Quoi que, s’il est un concept qui met tout le monde d’accord, c’est bien celui de l’Amour. A n’importe quel moment de sa vie, un homme peut être englué dans la pire des situations ou transcendé par une joie intense, l’Amour viendra dans un cas comme dans l’autre transcender celui qui ressent ce sentiment et lui permettre de donner du sens à ce qu’il vit.

Graphiquement, le travail de Johan De Moor est beaucoup plus abouti. On retrouve le même angle d’attaque : des pages où fourmillent des illustrations contenant un double degré de lecture. Dans cette narration à deux vitesses, on saisit vite le cynisme des propos de Gilles Dal. Il décortique le sentiment amoureux et le passe au scanner des représentations sociales. La culture, les valeurs qu’on nous inculque en grandissant…

La question, au fond, est la suivante : d’où vient cette culture dans laquelle nous baignons ? On l’attribue souvent au cynisme mercantile, à ce capitalisme qui serait prêt à tout pour vendre. L’idée est la suivante : le système créerait l’instabilité amoureuse et tous les rituels qui vont avec pour faire tourner la machine économique. Mais ce raisonnement est un brin paranoïaque, car pour un peu, il reviendrait à prétendre que le système a créé le froid pour vendre des radiateurs ou a créé la nuit pour vendre des matelas.

Décortiquer, examiner à la loupe les penchants de chacun pour au final en arriver à une conclusion assez logique sur le couple : l’échange est la condition sine-qua-none de la relation. Cet ouvrage m’a fait penser à une sorte de documentaire dans lequel convergeraient différents points de vue : économique, philosophique, psychanalytique… Les auteurs semblent faire un procès d’intention amusé à l’encontre du sentiment amoureux. Au final… malgré le ton décalé, c’est un peu plombant.

pictobofUn livre auquel je n’ai pas accroché. L’ambiance graphique – plutôt expérimentale – fini par écœurer. Un album qui poursuit logiquement la réflexion de « Cœur glacé ».

 

Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

« Un cowboy recherché dans tout le Far-West pour avoir imité Jean-Pierre Bacri. Des playmobils. Un auteur de bande dessinée qui va manger chez une tante qu’il n’a pas vue depuis quinze ans. Un débat littéraire. Quelqu’un qui est gravement malade. Des indiens. Des poursuites à cheval sans cheval. Une histoire d’amour entre Huguette et l’étron. Des cartes de catch. La sagesse d’un grand chef. Un supermarché » (synopsis éditeur).

Réédition d’un ouvrage paru en 2011 et qui était épuisé chez l’éditeur. Fabcaro se joue, se moque, critique cynique et qui fait mouche de la société. On se perd entre présent et imaginaire. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce qui est imaginaire ? Est-ce ce cowboy déjanté qui rêve d’une société absurde telle que nous la connaissons, perdue entre consumérisme et débats politiques stériles ? Est-ce cet auteur happé par son inspiration et qui s’identifie à ce cowboy décalé qui « se tape sur la fesse plus fort que nous » ? Qui parodie qui dans ces scénettes qui s’enchaînent au point de nous faire perdre la tête ?

-20% sur l’esprit de la forêt - Fabcaro © 6 Pieds sous terre - 2016
-20% sur l’esprit de la forêt – Fabcaro © 6 Pieds sous terre – 2016

Un album drôle mais décousu. Une succession de gags qui ont du potentiel mais qui s’arrêtent vite, trop vite… la plupart font irruption de façon saugrenue. Un album drôle mais que je n’ai pas été en mesure de lire d’une traite. Quarante-six petites pages qui font réfléchir mais que l’on prend, que l’on repose, que l’on reprend… difficile d’en voir le bout. Un ouvrage où imaginaire et réel se mélangent. Des allers-retours incessants entre un western loufoque et un univers réaliste ubuesque. Un truc où la fiction s’emmêle les pinceaux avec la vie de l’auteur. Qui raconte quoi ? Impossible d’en avoir la certitude mais comme à son habitude, Fabcaro se moque, critique et tire à vue sur les idées préconçues et les grandes aberrations de notre société.

PictomouiÇa pique et ça gratte à souhait, ça jette de l’huile sur le feu et pourtant, je sors déçue de cette lecture.

 

Chaize © Editions 2024 - 2016
Chaize © Editions 2024 – 2016

« Un soir lointain, le soleil fige sa course et se pose sur l’horizon. Plongé dans un crépuscule sans fin, le Royaume décline et désespère.

Un jour, un voyageur se présente à la Cour ; il persuade le Roi d’aller jusqu’au Soleil pour le prier de reprendre son cycle. Alors, le Roi se met en route, à la tête d’une longue procession. Page après page, ils se heurtent à des obstacles qui réduisent le nombre des pénitents, et seuls sept d’entre eux atteindront finalement le sommet où repose Helios… » (synopsis éditeur).

Je ne connaissais pas le travail de cet artiste jusqu’à ce que le festival BD de Colomiers ne lui consacre (cette année) une exposition.

Bijou. Voyage silencieux dans cet album où tout se devine, tout se comprend grâce à l’observation. Monde merveilleux, nouveau, magique, triste, captivant, inquiétant. La première lecture est semblable à une exploration. On scrute davantage les personnages avant de remarquer les détails des paysages qu’ils traversent. Faune et flore sont gigantesques comparés à eux. Puis, en fin d’album, l’auteur fait les présentations. Chacun de ses petits personnages a un nom voire une fonction. Alors fort de cette connaissance, on reprend la lecture… on repart une nouvelle fois.

Hélios - Chaize © Editions 2024 - 2016
Hélios – Chaize © Editions 2024 – 2016

En double page, les illustrations d’Etienne Chaize qu’on ne se lasse pas de regarder, de scruter. On y revient sans cesse. On cherche le personnage que l’on avait aperçu précédemment : où est-il ? que fait-il ? qu’est-il devenu ? L’album est court mais le dépaysement est grand.

PictoOKJe vous recommande cet ouvrage.

 

Torseter © La Joie de Lire - 2016
Torseter © La Joie de Lire – 2016

Tête de mule est le septième et dernier fils d’un roi. Ce roi refuse de vivre seul, il est incapable de se séparer de tous ses fils en même temps, « l’un d’entre eux devait toujours rester avec lui ». Mais un jour, les six frères de Tête de mule sont partis ensemble ; ils espéraient chacun trouver une épouse. Tête de mule quant à lui devait rester au château pour tenir compagnie à son père. Ce dernier demanda également à ses aînés de trouver une femme à leur plus jeune frère.

Les frères finirent par trouver un château où vivaient six princesses. Ils les demandèrent en mariage. Sur le chemin du retour, les six couples croisèrent un troll qui les changea en pierre. Apprenant cela, Tête de mule supplia son père de le laisser partir. A contrecœur, le roi accepta et Tête de mule partit secourir ses frères.

« Tête de mule » est un conte. Il en reprend les rouages, les codes, la poésie, la magie. Tête de mule est un héros… mais il a ceci de particulier qu’il est le parfait portrait de l’anti-héros : il n’a pas la force pour déplacer une montagne, sa monture est un vieux canasson qui fait la moue quand on lui parle d’aventure, il ne part pas combattre de dragon mais le hasard placera pourtant sur sa route une princesse à délivrer.

Øyvind Torseter, auteur norvégien, s’amuse et fait de drôles de farces à son personnage. Il le malmène et l’oblige à faire appel à la ruse pour déjouer les pièges.

Ouvrage original face auquel je suis pourtant restée spectatrice. Lu d’une traite sans pour autant ressentir la moindre inquiétude pour le personnage. Conte moderne qui m’a dérangée par son rythme et ses rebondissements. Graphisme qui m’a gênée : pourquoi les femmes sont-elles représentées avec tous les attributs de la féminité (sans aucune vulgarité) et les hommes sont-ils des personnages anthropomorphes ? Le trait enfantin nous trompe, nous dupe. Je crois qu’il me faudra prendre un peu de recul avant d’en comprendre les finesses…

J’avais repéré ce titre chez Noukette et puis… Noukette s’est transformée en mère Nawel et m’a offert cet OVNI. Lisez sa chronique !

Pour les curieux, la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Jeunesse

 

Tallec © Actes Sud Junior - 2016
Tallec © Actes Sud Junior – 2016

Grandir. Apprendre. Qu’est-ce que la vie au final et qu’est-ce qui fait son sel ? Qu’est-ce qui fait que l’on est unique ? Pourquoi les autres sont fiers de nous alors que l’on a l’impression de faire des choses si banales ?

Olivier Tallec pose un regard tendre et amusé sur l’enfant et son environnement. L’enfant, ce petit-être innocent et souvent naïf qui perçoit la réalité à sa façon… Petit humain qui apprend chaque jour et nous montre avec franchise que le monde des adultes est trop souvent alambiqué. Petit bout d’homme que l’on tire généralement de son monde imaginaire pour lui demander de ranger, d’écouter, de partager…

PictoOKL’enfant est ce petit-héros. Ce qui nous apparaît être un petit progrès est généralement une grande étape pour lui. Un livre pour faire rire les petits et titiller les grands qui ont malheureusement oubliés leur part d’enfance. Un album jeunesse découvert grâce à Noukette.

La fiche de l’album sur le site d’Actes Sud Junior.

 

Romans

 

Prudhomme © Gallimard - 2016
Prudhomme © Gallimard – 2016

« Guinée-Bissau, 2012. Guitariste d’un groupe fameux de la fin des années 1970, Couto vit désormais d’expédients. Alors qu’un coup d’État se prépare, il apprend la mort de Dulce, la chanteuse du groupe, qui fut aussi son premier amour. Le soir tombe sur la capitale, les rues bruissent, Couto marche, va de bar en terrasse, d’un ami à l’autre. Dans ses pensées trente ans défilent, souvenirs d’une femme aimée, de la guérilla contre les Portugais, mais aussi des années fastes d’un groupe qui joua aux quatre coins du monde une musique neuve, portée par l’élan et la fierté d’un pays. Au cœur de la ville où hommes et femmes continuent de s’affairer, indifférents aux premiers coups de feu qui éclatent, Couto et d’autres anciens du groupe ont rendez-vous : c’est soir de concert au Chiringuitó. » (synopsis éditeur).

Couto est un personnage inventé. C’est avec lui que le lecteur va découvrir le parcours d’un groupe de musiciens qui a bel et bien existé (Le Mama Djombo) et les événements qu’a traversés la Guinée-Bissau depuis les années 1970 (dictature, coup d’état, nouvelle dictature, soulèvement de la jeunesse bissau-guinéenne…). Toute une histoire, tout un récit. Enrichissant.

Mais la découverte tient avant tout de ce premier contact avec une plume, celle de Sylvain Prudhomme. Atypique. Une écriture qui claque, qui vibre, qui ne lâche rien puis, dans une même phrase, une écriture qui s’adoucit, caresse, réconforte. Une écriture tonique que l’on entendrait presque respirer. Une écriture qui colle à la semelle de son personnage, Couto, un homme d’âge mûr qui a déjà bien roulé sa bosse. Avec lui, on observe le cœur des événements : le passé d’une nation qui a conduit nombre d’hommes à fuir le pays, le bouillonnement qu’elle vit dans les années 2010. Il est aussi question de musique, de passion, d’un groupe qui rencontre son public, d’un groupe qui se laisse porter par le succès, éternelle surprise d’entendre une salle pleine à craquer scander le nom de chaque musicien. Et puis la gloire s’en est allée comme elle est venue ; elle n’a laissé aucune amertume. Ce qui a été vécu l’a été pleinement, sans regrets… ils ont engrangés les souvenirs pour des décennies. « Les Grands », c’est ainsi que la nouvelle vague de musiciens locaux appellent respectueusement cette génération d’artistes qui a prouvé que tout était possible, que la musique de Guinée-Bissau n’a pas de frontières.

PictoOKTrès belle découverte que je dois à Framboise !! ❤

 

Benameur © Actes Sud - 2015
Benameur © Actes Sud – 2015

« Quand Judith rencontre Alain, elle découvre à la fois l’amour et la conscience politique. Cette jeune fille qui a grandi en oubliant qu’elle avait un corps est parvenue de haute lutte à quitter une famille soumise à la tyrannie du père pour étudier à la ville. Alain est un meneur, il a du charisme et parle bien, il a fait Mai 68. Si elle l’aime immédiatement, c’est pour cela : les idées auxquelles il croit, qu’il défend et diffuse, qui donnent un sens au monde.
Bref et intense, ce récit est celui d’une métamorphose : portée par l’amour qu’elle donne et reçoit, Judith se découvre un corps, une voix, des opinions, des rêves. L’entrée dans le monde de la littérature, de la pensée, de l’action politique lui ouvre un chemin de liberté. Jusqu’où ? » (synopsis éditeur).

Jeanne Benameur peint une nouvelle fois le portrait d’un personnage égaré, en proie au doute. Au centre du récit, une jeune femme raconte la période qui marqua un tournant dans sa vie, celle où des décisions importantes doivent être prises. La romancière nous la présente comme un personnage solitaire qui progressivement, va s’ouvrir aux autres et apprendre à leur faire confiance. Elle se découvre, elle lâche doucement la main de l’enfant et devient une femme capable d’accepter ses forces comme ses points faibles.

PictoOKLa plume de Jeanne Benameur nous emporte dans un tourbillon de vie. Le combat entreprit par son héroïne, les doutes qui l’assaillent et la force qu’elle tire de sa propre expérience donnent du rythme à ce récit. L’ouvrage se lit vite (96 pages) pourtant, on a le temps d’investir cette héroïne des temps modernes. En toile de fond, le mouvement étudiant post-68 sert de décor à ce récit.

La chronique de Noukette.

 

Malte © Editions Zulma - 2016
Malte © Editions Zulma – 2016

Il vient de nulle part, d’une cabane dans la forêt où il a vécu durant son enfance avec sa mère. Enfant presque sauvage, enfant qui a grandi dans le silence, enfant à qui sa mère n’a rien appris si ce n’est à survivre dans la nature. Lorsqu’elle meurt, le garçon quitte le nid et part découvrir le monde.

Son chemin est fait de haltes. La première, il la passera dans un hameau de quelques âmes. Garçon de ferme, c’est l’étranger que l’on a fini par accepter. Il sortait à peine de l’enfance. Lorsqu’il quittera ce lieu, il aura appris à travailler la terre, il se sera familiariser avec le langage, avec la pensée, avec la religion et les traditions. Pourtant, toute sa vie il restera quasi mutique. Lorsqu’il quitte le hameau, il est adolescent. Puis il rencontrera Brabeck « l’ogre des Carpates ». Cet homme le prendra à son tour sous son aile et se chargera d’une autre partie de son éducation. Puis, nouvelle séparation, nouvelle perte… nouveau deuil et le Garçon reprend sa route, au hasard des croisements de sentiers, au hasard des caprices de la vie. Au détour d’un virage, c’est la vie d’Emma qu’il heurte. Celle-ci le recueillera inconscient, le soignera puis en fera son frère, son confident… son amant. La Première Guerre Mondiale obligera ces deux âmes sœurs à se séparer, du moins physiquement. Autre ambiance, autres rapports, autres enjeux. Le Garçon est jeté malgré lui dans l’horreur, retour à la vie sauvage. Son allié est son instinct.

Un récit bouleversant, prenant, fascinant. Le Garçon, être fictif et mutique qui se nourrit d’air, d’amour, de musique. Enfant parmi les adultes, il semble être à la merci du moindre souffle de vent qui passe, tributaire des autres pour survivre, il passe sa vie à s’adapter. Il s’adapte à la vie sauvage, à la vie des tranchées, à la vie de bohème, à la vie des salons parisiens… Caméléon parmi les hommes, il scrute et observe. Son silence est une énigme, à la fois carapace et prison, c’est à la fois son identité, sa force et ce qui le conduit à sa propre perte.

Le Garçon, c’est un concentré d’émotions à l’état brut. Le Garçon c’est celui qui, sans le demander, invite ceux qui le côtoient à se montrer tels qu’ils sont, sans artifices, sans mensonges. Le Garçon, c’est cet être nu qui demande à ce qu’on l’aide à grandir, c’est celui qui reçoit, qui progresse mais qui a besoin du regard de l’autre pour utiliser à bon escient son expérience. Le Garçon, c’est l’enfant permanent, l’innocence, la beauté, la force.

PictoOKPictoOKCe roman de Marcus Malte, c’est une expérience à faire. C’est un récit intemporel. C’est l’histoire de l’homme, de la Guerre, de l’Amour, de la Littérature, de l’Amitié… C’est un livre que l’on a envie d’engouffrer pour en connaître le dénouement… c’est un livre que l’on ne veut pas terminer parce qu’on s’y sent bien. C’est un livre que l’on referme à des heures tardives… C’est un roman incroyable. C’est un coup de cœur.

Le Syndrome du petit pois (Domas)

Domas © La Boîte à bulles - 2016
Domas © La Boîte à bulles – 2016

Max travaille dans un atelier d’artistes. Il a déjà publié plusieurs albums autobiographiques et fondé une vie de famille lorsqu’en 2010, le corps médical diagnostique un « syndrome de Benson » à sa mère. Les bilans d’examens rassurent tout le monde dans un premier temps. Car si les symptômes s’apparentent à ceux de la maladie d’Alzheimer, il ne s’agit PAS de la maladie d’Alzheimer. La vie reprend paisiblement son cours.

Mais l’état de la mère de Max continue à se dégrader. Pertes de mémoire, pertes de repères spatio-temporels, perte d’autonomie… la liste s’allonge et à mesure que le temps passe, elle devient de plus en plus dépendante de son entourage. Cet état met Max en tension alors qu’en parallèle, une belle opportunité professionnelle s’ouvre à lui. Il croise Efix, un autre auteur de BD, lors d’une séance de dédicace. Ce dernier lui présente Joce. Ensembles, ils s’investissent dans un projet passionnant, celui d’adapter sa trilogie autobiographique (« Litost« , « 3 minutes » et « Souvenir de moments uniques« ) au théâtre. Max se mobilise et, de fait, « fuit » un peu la sphère familiale pour s’investir dans son travail. Peu à peu, les tensions apparaissent entre Max et Coquillage (sa compagne). Cette dernière se retrouve seule pour élever leurs deux filles en bas âge.

Balloté par tous ces changements, Max oscille entre abattement et colère, entre défaitisme et optimisme.

Ce n’est pas la première fois que Domas met en scène le personnage de Max, son double de papier, le récit de son propre parcours de vie, le miroir de ses peurs, la projection de ses émotions. Et même si Max a déjà existé à trois reprises déjà (pour rappel : « Litost » publié en 2008, « 3 minutes » en 2009 et « Souvenir de moments uniques » en 2011 à La Boîte à bulles), le fait de le découvrir à l’occasion du « Syndrome du petit pois » n’est pas un handicap. Le personnage est accessible, nous comprenons très facilement sa situation. Rien ne vient pénaliser le lecteur qui n’a pas connaissance des opus précédents.

Le personnage de Domas est un homme touchant quoi qu’un peu autocentré sur son propre ressenti. Il est de ceux qui sont vite déstabilisés par le moindre impondérable, un hyper-sensible… il est de ces gens qui doutent d’eux-mêmes et qui ont en permanence besoin du regard de l’autre pour se rassurer. Domas décrit bien le processus qui s’opère lorsque quelqu’un comprend qu’un de ses proches est en train de partir doucement. Domas/Max lutte contre cette détérioration des facultés & capacités de sa mère. Max refuse la maladie et dénie son attitude.

Le récit couvre une période de trois ans. Durant ce laps de temps, beaucoup de tensions, beaucoup d’incertitudes quant au sens de sa vie, des doutes quant à son couple et à sa position paternelle. Pourtant, le lecteur n’est pas agressé par ce mal-être et cela tient en partie au fait que le dessin de Domas est très doux, voire aérien par moment. Il y a quelques envolées oniriques qui laissent dériver les illustrations dans le monde imaginaire de l’inconscient. Ainsi, Domas est tantôt allongé sur la lune, tantôt flotte au beau milieu de l’océan ; en fonction de la tension du moment, la mer sera tantôt déchaînée tantôt d’huile. De la métaphore qui allège le propos et permet au lecteur de comprendre les émotions qui traversent le personnage principal.

PictoOKCe fut pour moi très agréable de lire le « témoignage » de ce deuil douloureux qui est à faire. In fine, le personnage accepte progressivement l’idée de la mort de sa mère. Il accepte surtout de ne pas pouvoir tout contrôler / tout décider / tout anticiper… à méditer 🙂

L’auteur présente l’album.

Extrait :

« Pourquoi je me bats ? Qui m’agresse ? Je veux dire, dans l’intention de me faire du mal ? Mon travail ? Non. Mes enfants ? Non. Mon épouse ? Non. Seule la maladie m’agresse. Et je n’y peux rien. Tout va bien » (Le Syndrome du petit pois).

Le Syndrome du petit pois

One Shot

Editeur : La Boîte à bulles

Collection : Contre-Cœur

Dessinateur / Scénariste : DOMAS

Dépôt légal : mars 2016

ISBN : 978-2-84953-250-8 / 288 pages / 28 euros

Bulles bulles bulles…

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Le Syndrome du petit pois – Domas © La Boîte à bulles – 2016