De longues nuits d’été (Appelfeld)

Appelfeld © L’Ecole des loisirs – 2017

La Seconde Guerre Mondiale a éclaté. Elle ravive les haines.

Un homme a peur. Il est juif. Il s’attend à chaque instant à voir les soldats franchir le seuil de sa maison. Il a peur pour sa famille. Cela fait des semaines qu’ils dorment dans leur cave, qu’ils se terrent à l’abri des regards, pensant trouver-là un refuge salvateur.
Mais la menace est de plus en plus concrète c’est pourquoi, il demande à son fils de le suivre. Ils vont trouver le vieux Sergueï, un vagabond aveugle, un ancien soldat. L’homme lui confie son fils. Ce dernier a 11 ans. Il ne sait rien de la vie et comprend mal pourquoi son père lui demande de rester avec inconnu. Les premiers temps, cette vie à vagabonder de village en village le terrorise. Il était habitué à la chaleur d’un foyer, il était heureux d’aller à l’école et de voir la fierté de ses parents face à ses résultats scolaires. Désormais, un pantalon et une chemise de lin remplacent ses vêtements de citadins, une petite croix en bois pend à son cou.

Tu dois changer de nom. A partir d’aujourd’hui, on ne t’appellera plus Michaël, mais Janek. Tu es intelligent, tu comprendras pourquoi, n’est-ce pas ? A la fin de la guerre, tu retrouveras ton nom.

L’enfant et le vieil aveugle vont apprendre à se connaître. Peu à peu, une complicité naît entre eux. Au fil des mois, Janek va suivre les apprentissages de Sergueï. Chaque matin, l’enfant s’entraîne à la course. Il devient endurant, agile. Il s’adapte à sa nouvelle vie, apprend à négocier le prix des provisions qu’il achète, veille au respect des rituels du vieil homme. L’enfant devient ses yeux lorsqu’il décrit les couleurs du ciel, ses mains lorsqu’il lui prépare le thé ou allume sa pipe. Le vieil homme, quant à lui, lui transmet la sagesse dont l’enfant est dépourvu, il partage sa conception de la vie, le respect pour les autres, la tolérance, la foi en soi.

Nous n’avons pas de maison, le ciel est notre toit.

Un roman d’apprentissage dans lequel on suit l’évolution d’un enfant auprès d’un vieux sage qui devient son mentor. Au contact du vieillard aguerri, l’enfant apprend tout d’abord à écouter les conseils de l’adulte puis à les mettre en pratique. Les deux « hommes » se font confiance et une profonde affection les unit. Il s’adapte à son nouvel environnement, apprend à vivre modestement et à se contenter de peu. Un sourire, une main tendue, un rayon de soleil, un fruit sauvage. L’enfant puise sa force et son assurance dans la présence bienveillante de l’adulte. Il s’émancipe, apprend à connaître son corps, à prendre des responsabilités. Il s’en remet au vieillard pour comprendre ce qui lui était jusque-là totalement inconnu : la haine, la guerre, la foi, le respect de l’autre, le respect de soi. Ensemble, ils réapprennent à dépasser leurs fragilités respectives. Leur union fait leur force. Ils s’entraident.

En toile de fond, Aharon Appelfeld décrit la guerre, l’intolérance, l’antisémitisme, l’histoire qui se répète et l’homme qui n’en tire aucune leçon. La présence du vieil homme influence ce texte, son rythme. A l’aide de phrases parfois laconiques, l’auteur décrit un monde sans concessions dans lequel se manifestent des croyances infondées, où il est impossible de rationaliser et d’expliquer certains faits comme la Shoah. Grâce à la présence du vieil homme, Aharon Appelfeld réalise un tour de force en parvenant à installer une ambiance rassurante. Les deux personnages sont totalement démunis, dépossédés de tout bien matériels pourtant, leur foyer à ciel ouvert est un havre de quiétude. Les rituels quotidiens comme celui du thé, de la préparation du feu ou celle du repas sont autant de repères sur lesquels nous nous appuyons peut-être pour nous rassurer.

Une maison à ciel ouvert, le vagabondage comme unique repaire, comme unique rempart à la méchanceté des hommes, à leur haine des sans domicile qui leur rappelle qu’eux aussi ne sont pas à l’abri de la misère. Dans ce récit, une place importante est accordée à la religion et plus encore, à la foi. La foi en soi et quand cette foi est prête à vaciller, elle peut être secondée par d’autres, comme la foi en Dieu. Un bon support pour parler de guerre, de tolérance et de religion avec les jeunes lecteurs qui découvriront cette œuvre.

Extraits :

« – Comment fait-on pour rester digne ? demanda Janek.
– Ne pas se plaindre, ne pas être amer, se taire lorsque l’on a rien à dire, et si l’on a quelque chose à dire, être concis. Ne pas se fâcher, garder à l’esprit que les hommes sont des visiteurs en ce monde, ne pas être prétentieux » (De longues nuits d’été).

De longues nuits d’été

Roman jeunesse
Editeur : L’Ecole des loisirs
Collection : Médium
Auteur : Aharon APPELFELD
Traduction (hébreu) : Valérie Zenatti
Dépôt légal : avril 2017
288 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-211-23047-6

Chroniks Expresss #31

Tandis qu’Antigone tente de limiter l’augmentation de sa P.A.C. (Pile à chroniquer)… je traite le mal à la racine grâce à des chroniques express 😛

Bandes dessinées : Rex et le chien (N. Poupon ; Ed. Scutella, 2017), Smart Monkey (Winshluss ; Ed. Cornélius, 2017).
Jeunesse : Le Grand Incendie (G. Baum & Barroux ; Ed. Les Editions des Eléphants, 2016).
Romans : L’Ours est un écrivain comme les autres (W. Kotzwinkle ; Ed. 10-18, 2016), Otages intimes (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Petit Pays (G. Faye ; Ed. Grasset, 2016).

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Bandes dessinées

 

Poupon © Scutella – 2017

Rex chien domestique rencontre Le Chien, chien errant. Quand l’un fait de théorise, l’autre voit plutôt le côté pratico-pratique. Passée la première impression, Rex apprend à dominer sa peur et prend l’habitude, lors de sa balade, de faire un détour pour aller saluer Le Chien.

« A votre contact, mon esprit bohème s’est réveillé et il grandit à vitesse grand V ».

Rex avec un beau collier et une médaille marquée d’un « R ». Rex et sa laisse dont on ne verra jamais le bout, le maître est factice, simple présence qui lui permet de sortir du jardin.

Gags d’une page à deux pages à la morale cynique. Les chutes peuvent faire sourire. Dans l’ensemble, c’est un regard acidulé sur notre société, un regard décalé. Nos deux protagonistes se complètent : l’un a totalement intégré les coutumes humaines, l’autre est davantage en accord avec sa nature… et tous les deux tentent de faire un pas de côté pour intégrer le point de vue de l’autre.

Divertissant mais inégal. A lire par petites touches.

 

Winshluss © Cornélius – 2017

Il est assez malingre comparé aux autres membres de sa tribu. Il se débrouille pour se nourrir de petits insectes et de fruits juteux, trouver une bonne branche pour faire la sieste… mais pour le reste, rien n’est vraiment à sa portée. Rouler des mécaniques face aux autres mâles, faire à la cour à une femelle ou tout simplement se sentir bien parmi les siens, il n’est pas doué pour tout cela car il n’a pas le gabarit.

Pourtant il est courageux ce petit singe. Il se débrouille même plutôt bien pour se tirer des mauvais pas et faire régner la justice dans la jungle. Défendre plus faible que soi face aux prédateurs et c’est peu dire qu’ils sont nombreux : tigre à dents de sabre, ptérosaure, crocodiles, tyrannosaures, serpent…

 

Edité pour la première fois en 2003 avant qu’un court métrage soit réalisé un an plus tard, « Smart Monkey » a été réédité en 2009. De nouveau épuisée, Cornélius remet au gout du jour cet album muet déjanté et propose une nouvelle édition qui est agrémentée d’un fascicule contenant la première version de l’histoire.

Winshluss (« Pinocchio », « In God we trust », « Monsieur Ferraille »…) propose ici de revisiter l’histoire de l’espèce humaine de façon totalement originale. Il mélange les ères calendaires, fait se côtoyer dinosaures et primates (et toute la palette des espèces qui ont vécu entre ces deux grandes espèces). Conte cruel où l’on peut voir en chaque animal un prédateur. Lutter pour vivre et pour survivre… une métaphore de la vie non dénuée d’intérêt.

Un album muet à ne pas mettre dans n’importe quelles mains (jeunes lecteurs s’abstenir) car il est des métaphores qui ne sont pas accessibles aux plus jeunes. Drôle pour ceux qui aiment l’humour noir.

 

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Jeunesse

 

Baum – Barroux © Les Editions des Eléphants – 2016

Cela fait si longtemps que les livres ont disparu, nous n’avons plus la moindre histoire à partager. Le jour, il nous faut travailler, nous courber, prier et obéir. Puis attendre le jour suivant. Un matin pourtant, tout a changé, quand elle est tombée du ciel.

Un sultan impose son diktat. Il efface toutes les traces de l’histoire, toutes les histoires. Les écrits doivent bruler, ses soldats s’affairent à cette tâche. C’est leur unique but.

Le sultan jubile. Encore quelques livres et son règne sera infini. Une seule allumette a suffi à effacer toute l’histoire de notre peuple.

Superbe album illustré qui nous plonge dans une société privée de livres, privée d’accès à la culture… privée de sa mémoire. A la tête de cet état, un despote qui n’aspire qu’à une chose : agrandir toujours et encore son pouvoir, son aura, sa domination sur ses sujets. Il les avilit par la peur, leur impose l’ignorance et attend d’eux un respect total à l’égard de sa personne.

Le narrateur est un enfant et décrit son quotidien à hauteur d’enfant. Un texte qui interpelle et qui saisit le jeune lecteur avide de connaître le dénouement, curieux de tout, questionnant et critiquant cette société absurde à ses yeux et pourtant… lui expliquer que c’est la réalité d’autres enfants, ailleurs… bien trop nombreux.

Gilles Baum propose un récit optimiste, plein de vie, porté par les couleurs de Barroux. Les illustrations s’étalent en double page et laissent tout loisir de savourer le coup de pinceaux magistral de l’artiste.

Superbe ! A lire !!

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Moka.

Pour aller plus loin : le site des Editions des Eléphants (avec le soutien d’Amnesty International) et les sites des auteurs : BARROUX et Gilles BAUM.

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Romans

 

Kotzwinkle © 10/18 – 2016

Un homme, Arthur Bramhall, professeur d’Université au beau milieu de son congé sabbatique (congé posé dans le but d’écrire un roman) se fait flouer par Dan Flakes, un ours, qui lui vole ledit roman.

Où l’on suit l’homme dans ses pérégrinations, dans sa lutte, cherchant à ne pas sombrer dans la déprime, qui a l’idée saugrenue de se laisser embarquer dans les hallucinantes idées de son voisin, Pinette, qui met tout en branle pour aider Bramhall à écrire son nouveau roman. Et cette connexion particulière, « spéciale » disons, entre cet homme et les animaux.

Où l’on suit l’ours dans le chemin qui le conduira au succès. De l’agent à l’éditeur, de cette femme-colibri (et attachée de presse de surcroît) qui n’ont de cesse que d’imaginer le meilleur moyen de travailler l’image de marque de leur client, leur auteur, et de monter de toutes pièces le plan marketing le plus percutant qui soit afin que le succès soit assuré.

Un regard absurde et hilarant du monde éditorial qui trouve totalement « normal » qu’un ours parviennent à écrire un roman. William Kotzwinkle parvient à réaliser une critique acerbe du paysage éditorial, de ses travers, de ses coups de maître, de son fonctionnement tordu, des réflexions piquantes sur les uns et les autres, « patauger dans la fange, tel est le lot commun des attachés de presse »

On suit en parallèle le parcours de l’ours et celui du romancier et l’on profite du tracé délicat entre ces deux trajectoires et des passerelles qui sont jetées d’un bord à l’autre. Tandis que l’un s’humanise l’autre « s’animalise » . Le premier degré de l’ours contraste avec le côté « bling-bling » du milieu qu’il fréquente (celui des agents littéraires, des coaches, des auteurs, des commerciaux…). L’animal invite inconsciemment ces têtes bien pensantes à écarter un peu les repères consuméristes sur lesquels ils se sont construites.

De rebondissements saugrenus en remarques piquantes à l’égard du monde éditorial, on se plait à s’enfoncer dans cette farce si rondement menée. J’ai pourtant déploré la présence de certains passages. En effet, si on peut s’étonner dans un premier temps du comportement naïf de l’ours qui provoque des réactions inattendues auprès de son auditoire, on ne peut éviter finalement de faire la moue face à cette redondance… ses attitudes originales finissent finalement par nous lasser tant elles en deviennent prévisibles.

Drôle et piquant, j’ai malheureusement terminé la lecture dans une certaine lassitude.

 

Benameur © Actes Sud – 2015

Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes. Et il y a cette fois et c’est cet homme-là.

Etienne est photographe de guerre. Alors qu’il couvre un reportage, il est kidnappé par des hommes cagoulés qui vont le retenir en otage pendant plusieurs mois. Quand vient enfin l’heure de la libération et qu’Etienne rentre chez lui, il doit réapprendre à vivre.

Alors que je continue ma découverte de la bibliographie de Jeanne Benameur [sur le blog : « Les Insurrections singulières », « Comme on respire », « Pas assez pour faire une femme »], je me suis laissée une nouvelle fois guider par Noukette et Framboise pour le choix d’une nouvelle lecture. Après les avis dithyrambiques publiés pour ces « Otages intimes », comment ne pas succomber ? Pêle-mêle, de mes notes prises pendant cette lecture (faite mi-février en compagnie de Kikine), me reviennent à l’esprit ces émotions qui nous saisissent. Ces réflexions sur l’intime et l’identité. Ces sensations de peur, ces mots qui ne suffisent pas toujours à exprimer ce que l’on ressent, cette appréhension qui empêche de ressentir un quelconque plaisir. Des moments d’une simplicité désarmante qui suffisent à répondre aux besoins vitaux. Enfouir sa main dans la terre, écouter le clapotis de l’eau, entendre la respiration d’un être proche, se laisser emporter par un souvenir.

Un roman riche, habités par des personnages très forts, très humains. Un homme qui cherche à se reconstruire après un traumatisme important. Une mère qui respire après une attente oppressante. Une amante qui s’épanouit de nouveau après l’échec d’une relation amoureuse. Une femme qui marque un temps d’arrêt nécessaire pour retrouver l’envie d’aller de l’avant…

L’écriture de Jeanne Benameur me transporte ailleurs. Aux côtés de ces personnages. Au milieu de ces lieux dont je ne connais rien et qui me sont pourtant familiers. A appréhender une situation en connaissance de cause alors que je n’ai rien vécu de tel dans mon propre parcours. Des mors qui résonnent et qui raisonnent encore.

Extraits :

« Chaque nuit depuis son retour, il faut qu’il lutte pour ne pas se sentir réduit. Il lutte contre le sentiment d’avoir perdu quelque chose d’essentiel, quelque chose qui le faisait vivant parmi les vivants. Il n’y a pas de mots pour ça. Alors dormir dans la chambre de l’enfance, non. Il a besoin d’un lieu que son corps n’a jamais occupé, comme si ce corps nouveau, qui est le sien ne pouvait plus s’arrimer aux anciens repères. La grande, l’immense joie du retour qu’il n’osait même plus rêver, il n’arrive pas à la vivre. Il est toujours au bord. Sur une lisière. Il n’a pas franchi le seuil de son monde. L’exil, c’est ça ? » (Otages intimes).

« J’étais devenue une drôle de femme. Une femme qui attend ce n’est plus tout à fait une femme » (Otages intimes).

« C’est tout un corps qui résonne de ce qui n’a pas eu lieu. Faute de. Il est devenu labyrinthe plein d’échos. Laisser passer l’air laisser passer la musique ne plus être que ça un pauvre lieu humain traversé » (Otages intimes).

« Elle soupire, pense aux hommes qu’elle a pris dans ses bras depuis des années. Chaque étreinte a compté. Pour chacun, elle a été présente. Vraiment. Dans l’amour elle est toujours totalement présente, elle connaît cette joie et ceux qui l’approchent la partagent. Mais elle ne reste pas. Demeurer, elle ne peut pas. Est-ce qu’ignorer l’embrassement d’une mère voue à passer de bras en bras ? » (Otages intimes).

 

Faye © Grasset – 2016

Gaby est un enfant mais déjà, les vieux griefs entre Hutu et Tutsi ne lui échappent pas. Les uns seraient grands et dotés d’un nez fin, les autres plus râblé et affublés d’un nez épaté. Mais Gaby n’en a que faire. Hutu, Tutsi, ses amis quel que soit le sang qui coule dans leurs veines restent des amis.

Les années passent dans le petit quartier pavillonnaire de Gaby. Aux portes du Burundi, la guerre éclate un jour. C’est une plongée dans l’horreur de cette guerre fratricide. Au début, Gaby ne comprend pas ou du moins, il ne mesure pas la gravité de ce qui se passe. Mais pour sa mère, c’est le début de la dérive. Tutsi, elle voit sa famille massacrée. Les siens tombent les uns après les autres ; pour cette femme, il n’y a plus que la folie comme seul échappatoire.

Il aura fallu que je m’y reprenne à deux fois pour apprécier ce roman qui a reçu nombre de récompenses et de critiques élogieuses (et c’est amplement mérité). Une œuvre qui a beaucoup fait parler d’elle et c’est peut-être à cause de cela que j’avais des attentes démesurées à son endroit. J’imaginais une écriture qui saisit très vite le lecteur mais ce ne fut pas le cas pour moi. Il m’a fallu lutter pour ressentir la force de cet ouvrage et ce n’est qu’à partir de la seconde moitié de l’ouvrage que j’ai senti monter la puissance de l’écriture de Gaël Faye.

J’ai fini par accepter son état, par ne plus chercher en elle la mère que j’avais eue. Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie.

Quoi qu’il en soit, on suit là l’adolescence atypique d’un jeune homme, entre insouciance et prise de conscience, entre bonheur et souffrance. Une identité qu’il peine à son construire et qu’il tente de trouver auprès de ses amis d’enfance. Un enfant qui semble grandir sans se soucier de ses attaches, jusqu’à ce que la réalité le rattrape. Et si je pense garder longtemps ce roman en mémoire, je sais aussi que le plaisir que j’ai eu à le découvrir a été grignoté par deux fois : la première – et j’en parlais plus haut – la déception que j’ai ressentie à la lecture de la première moitié de l’ouvrage ; la seconde quant à elle est une incohérence narrative qui m’a agacée. Le collège du narrateur met en place un programme de correspondants. Chaque élève se voit donc mis en contact avec un élève de France. Gaby (personnage principal de « Petit Pays ») va prendre plaisir à l’échange épistolaire qu’il entretient avec Laure (une collégienne d’Orléans). Ce qui m’a agacé, c’est la qualité des lettres écrites par Gaby ; le ton, l’emploi de la métaphore, le cynisme de ses propos, ce qu’il exprime et la manière dont il l’exprime. En cela, j’ai repensé à une réflexion de Stephie dans sa chronique sur « A l’origine notre père obscur » ; je me sens-là assez proche du ressenti qu’elle a pu avoir… un décalage entre la personnalité du narrateur (que Gaël Faye nous présente comme un garçon immature) et la manière dont il se montre dans ses écrits. Je n’ai pas apprécié même si l’écriture est de toute beauté.

Un roman qui percute malgré tous ces grincements de dents.

Le Choix (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Enfant, j’ai du mal à me faire aux virages qui m’emmènent ailleurs… à l’effervescence des départs… au brouhaha des haut-parleurs… à l’image figée de mes parents glissant sur la vitre avant de disparaître, comme si c’était eux qui s’en allaient, me laissant seule avec ma valise sur la tête.

Elle a passé son enfance à changer de maison. Chaque année, ses parents la mettaient dans un train, direction une autre ville, une autre famille d’accueil. Jusqu’au début de sa vie d’adulte, sa vie ne fut qu’une succession de séparations. Pourquoi ?

Il y eu une courte période pourtant où elle se dit que le bonheur était possible. Cette année-là, elle rentre en Cinquième. Sa grand-mère demande à ce qu’elle vienne vivre chez elle. Direction Biarritz et le bonheur, direction les petits mots sucrés du matin et les mots rassurants du soir. L’année s’annonce bien. Mais le bonheur ne dure qu’un temps. Pour elle, il a duré un peu plus d’un trimestre en tout et pour tout. Il fut emporté par le décès soudain de sa grand-mère. Elle part alors dans une nouvelle famille d’accueil en milieu d’année scolaire. Changement d’école, changement des repères, une fois de plus. Elle a l’habitude même si elle se fait difficilement à cette réalité.

A 13 ans, elle découvre la vie avec ses parents. L’enfant cherche ses repères dans ce noyau familial qu’elle ne connaît pas, elle tâtonne pour en trouver les contours. La communication ne passe pas, elle devine les limites à ne pas franchir et quand elle les dépasse, les coups de son père tombent sans qu’elle en comprenne les raisons. Elle sait juste qu’elle est responsable de sa colère.

(…) Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Mon père, oui. Et il le prend très mal. Tant de choses déclenchent sa colère… et toutes viennent de moi.

Ce qui accroît son incompréhension, c’est qu’elle n’est plus scolarisée. Pour pallier à cela, elle allume la radio chaque matin et suit une émission qui diffuse des programmes pédagogiques. Deux cours de danse hebdomadaires viendront remplir un peu son emploi du temps. Pour le reste, elle tue l’ennui et la solitude en lisant. La journée, elle est seule à la maison. Elle stagne ainsi pendant deux ans, loin de ses pairs, loin de tout avant de retrouver les bancs de l’école. Elle a 15 ans quand elle redevient élève ; elle y trouve du plaisir mais cela a un prix…

Ma mère a beau dire que la Troisième ne sert à rien, passer de la Quatrième à la Seconde après deux ans d’absence ce n’est pas tellement évident… Les maths, les langues, ça ne va pas du tout… Il y a bien le français, mais là, c’est l’orthographe qui ne va pas du tout… J’ai du mal à photographier les mots. Je les comprends, mais je ne sais pas les écrire.

Le soir, elle dort dans un foyer d’étudiantes. Elle sympathise avec des filles plus âgées qu’elle, l’une d’entre elle milite au MLAC. La narratrice découvre le combat pour le droit des femmes, elle le fait sien sans toutefois en comprendre les tenants et les aboutissants… cela viendra plus tard.

Le scénario décrit un parcours de vie atypique. On se pose plusieurs fois la question de savoir quelles peuvent être les raisons qui motivent un couple parental à imposer ce cadre de vie si particulier. Pourquoi mettre tant de distance entre soi et son enfant ? Pourquoi lui imposer toutes ces séparations et la balloter de famille d’accueil en famille d’accueil ? Pourquoi ne pas voir l’insécurité dans laquelle ils la mettent et pourquoi attendre d’elle qu’elle grandisse seule ? Pourquoi ne pas l’aider à se forger ses propres armes qui l’aideront plus tard dans sa vie d’adulte ? Des pourquoi… beaucoup. Quelques réponses seront données après-coup.

Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Un album en partie autobiographie mais Désirée Frappier n’a aucune amertume dans le récit de sa propre enfance. Elle place un à un les éléments narratifs ; sans juger, elle questionne cependant ce défaut d’attention dont elle a fait l’objet, cette affection dont on l’a privée. Il y a un voile de brouillard qui entoure toute son enfance, on sent le poids du secret familial sans parvenir à le nommer. L’incompréhension et la souffrance affleurent à chaque mot. C’est du moins l’interprétation que j’en ai faite et le poids des non-dits a nourri mon questionnement.

L’écriture nous saisit, nous interroge, nous fait nous placer dans les interstices qui séparent les cases… qui sait s’il n’est pas possible d’y trouver quelques embryons de réponses ? Cette écriture vivante – semblable à un dialogue – m’avait déjà frappée lorsque j’ai lu « Là où se termine la terre ». La scénariste s’appuie sur des émotions et sur des silences, des doutes… ses doutes.

La narratrice s’est posée face à nous et raconte son enfance bancale d’une voix calme, presque chuchotée à certains moments. Désirée Frappier livre un récit profond et percutant. Le dessin charbonneux d’Alain Frappier le borde délicatement et le porte au-delà de toutes attentes. Le bon équilibre est trouvé pour cette histoire qui se situe à la croisée entre le récit de vie et le documentaire. Sur les pages où le propos est plus didactique, le trait du dessinateur devient plus neutre et plus épuré, les contrastes entre noir et blanc sont plus crus, les contours sont plus nets, sans fioritures. A mesure qu’on avance dans la lecture, on en comprend la portée et le sens à donner aux premières pages. L’incompréhension s’efface peu à peu sans toutefois disparaître totalement. Il reste des zones d’ombre malgré les réponses que la jeune fille obtient avec ou sans l’aide de ses parents. A mesure qu’elle grandit, elle s’approprie des bribes de son histoire, elle apprend à s’accepter.

Le témoignage autobiographique est un préambule destiné à préparer le terrain pour parler du combat mené par des milliers de femmes françaises soucieuses d’obtenir la reconnaissance de leurs droits de femmes. Toutes générations confondues, elles se sont mobilisées et ont revendiqué ce droit à jouir de leur corps. L’accès à la contraception, la possibilité de décider seules (ou avec leurs compagnons) du moment où elles enfanteront. Elles ont levé un tabou, bousculé l’opinion publique, dénoncé les pratiques d’avortements…

L’ouvrage rappelle que le droit à l’avortement fut l’objet de nombreuses polémiques. Sa reconnaissance fut controversée. Ne pas plier sous les accusations des conservateurs arguant inlassablement « qu’avorter, c’est tuer ». Dire que c’est nier la réalité. Nier que des milliers de femmes, toutes générations confondues, mettaient leur vie en péril en allant avorter dans des conditions parfois douteuses… plus que douteuses. Combien de septicémie ? Combien de décès ? Combien d’hémorragies et d’arrivées catastrophiques aux services des urgences ? Combien de discours réprobateurs de la part d’un corps médical jugeant, méprisant, moralisateur ? Dire que pour des milliers de femmes, toutes générations confondues, avorter n’est une décision facile à prendre. Dire qu’assumer une grossesse et les conséquences qui en résultent n’est pas à la portée de tout le monde. Tuer le mensonge car non avorter n’est pas une décision de confort. Avorter est toujours une décision douloureuse à prendre. C’est accepter l’évidence : cet enfant-là arrive trop tôt, les études ne sont pas terminées et que sans emploi, la situation est trop précaire pour garantir à cet enfant à venir les conditions nécessaires à son éducation.

Le scénario revient sur ce combat, les échecs qu’il a essuyé, les obstacles qu’il a dû franchir et la lente – très lente – évolution des mentalités. Ne pas oublier les premiers mouvements militants de défense des droits des femmes. Puis cette date historique du discours de Simone Veil devant l’Assemblée nationale. Novembre 1974.

Les femmes remplissent les tribunes du public. A leurs pieds, les députés, soit 469 hommes et 9 femmes.

Premier pas vers un changement des mentalités. Une petite victoire. Mais.. la loi est votée pour cinq ans et de nombreuses restrictions sont encore imposées. Une avancée tout de même. Avorter n’est plus un délit.

Je me demande quelle conception de Dieu autorise à dire que d’empêcher un embryon de se développer lorsqu’on est vraiment dans l’impossibilité de lui faire vivre un minimum de vie humaine est forcément plus désagréable à Dieu que la multiplication de la misère des hommes et que la condamnation d’un homme à la misère

PictoOKLe récit mêle la petite histoire [de la scénariste] à la Grande histoire. Désirée Frappier réalise un documentaire très complet. La partie autobiographique sert de levier à la partie documentaire.

Un devoir de mémoire, la mémoire d’un combat douloureux. Un album publié en 2015, à l’occasion des quarante ans de la Loi Veil. Un livre coup de poing. Nécessaire.

La chronique de Marilyne.

Extrait :

« Je me dit que tous ces souvenirs qui me reviennent, ça peut faire une histoire. Une histoire qui raconterait comment c’était avant. Parce que tout s’oublie si vite ! » (Le Choix).

Le Choix

One shot
Editeur : La Ville brûle
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2015
120 pages, 15 euros, ISBN : 9782360120567

Bulles bulles bulles…

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Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

La Balade de Yaya, tomes 1 à 9 (Omont & Marty & Girard & Zhao)

Chine, 1937.

Nous sommes à Shanghai au moment où les Japonais lancent leur offensive contre la Chine. Peu à peu, les troupes japonaises s’imposent dans les grandes villes, contrôlent les points stratégiques du pays. Peu à peu, elles s’éloigneront des villes pour contrôler également les campagnes, les hameaux… les endroits les reculés. Face à cette invasion, la population chinoise prend peur et cherche à rejoindre des lieux plus sûrs, sollicitent les proches qui pourraient les accueillir. Dans ce mouvement, les parents de Yaya projettent de rejoindre Hong Kong où un membre de leur famille peut les héberger. Mais avant tout, il faut trouver un moyen de locomotion pour quitter Shanghai. L’histoire débute lorsque Yaya accompagne son père au port. Pendant qu’il paye leurs billets, Yaya furète à droite et à gauche, curieuse de tout. Pipo, son oiseau, l’accompagne et profite de la balade tout en étant posé sur l’épaule de sa petite maîtresse. Soudain, elle entend un air de musique joué au piano. Fascinée, elle se laisse guider par la mélodie qui la conduit dans une salle de banquet. Elle prend place à côté du pianiste puis, n’écoutant que son instinct, elle se met à jouer. La musique transcende cette fillette qui doit passer un concours de piano le lendemain, première étape vers une grande carrière de pianiste… elle en est convaincue. Quelle n’est pas sa déception lorsqu’elle apprend le soir même qu’elle ne pourra passer le concours. En effet, la guerre menace la Chine et les parents de Yaya préfèrent partir avant que le conflit n’éclate. Triste et en colère de ne pas pouvoir passer son concours, Yaya décide de fuguer.

En même temps, dans le quartier pauvre de Shanghaï, Tuduo réveille son petit frère à l’aube. Tuduo, si jeune mais déjà si marqué par la vie, la pauvreté et les coups de Zhu, décide de mettre son jeune frère à l’abri. Peu après y être parvenu, les bombes se mettent à pleuvoir sur la ville. C’est dans les décombres que Tuduo rencontre Yaya. Les deux enfants vont devoir apprendre à survivre seuls.

« La Balade de Yaya » est une série jeunesse et pourtant, la complexité et le sérieux des thèmes abordés donnent de la profondeur à cette histoire. On est face à un récit d’aventure captivant, contenant de nombreux rebondissements et contrairement à l’idée que l’on peut avoir d’un univers qui s’adresse à des enfants, on est confronté à la cruauté des hommes, à la dure réalité de la guerre… Jean-Marie Omont ne cherche pas à enrichir son récit de faux-semblants, il ne ménage pas son jeune lecteur et malmène même un lecteur plus âgé. Pourtant, si la réalité est crue et si l’on peut être surpris que Yaya – la petite héroïne – parvient à échapper au pire [presque par miracle], cette série nous emporte dans un élan de bonne humeur. Le dynamisme des personnages, leur pugnacité, rend la lecture entraînante. A chaque fin de tome, la question ne se pose pas. On ferme l’ouvrage tout juste achevé et on prend le suivant pour poursuivre l’aventure. Chaque protagoniste a une personnalité propre et des motivations personnelles dans cette course en avant qui est engagée. Pour autant, le récit est structuré et cohérent et quand bien même chacun tente de tirer profit de la situation, tous convergent finalement vers un même point : la réalisation de leurs idéaux. En toile de fond, le contexte historique [l’invasion de la Chine par les troupes japonaises] met en exergue l’obstination des personnages à parvenir au terme de leur épopée.

D’autres éléments enrichissent le récit puisqu’il sera également question de l’exploitation forcée et de trafics d’enfants, de génocide, de maltraitance, de corruption, de cupidité, d’abandon, de mensonges, d’orphelins, d’œuvres caritatives… Une trame narrative riche qui aborde la guerre sous toutes ses facettes et montre les pires penchants de l’Homme. Le récit est sublimé par les illustrations de Golo Zhao. Chaque dessin est une petite merveille. Un travail à l’aquarelle, des couleurs douces et chaudes la plupart du temps, l’ambiance graphique évite au lecteur de ressentir la lourdeur des événements que doit traverser l’héroïne. Les planches de ces petits formats à l’italienne sont lumineuses, les fonds de cases hyper fouillés jusqu’au moindre détail d’un accessoire. Le trait rond de Golo Zhao est un régal et s’accorde parfaitement à la bonhomie et à la bonne humeur des deux personnages principaux (Yaya et Tuduo).

PictoOKPictoOKMagnifique série jeunesse qui plairait aux enfants comme à leurs parents. Je vous invite à découvrir cette petite pépite.

La chronique d’Enna (série), de Jérôme (tomes 1 à 6, tomes 7 à 9) et celle de Bidib (tome 1).

La Balade de Yaya

Série en 9 tomes

Editeur : Feï

Dessinateur : Golo ZHAO

Scénaristes : Jean-Marie OMONT, Charlotte GIRARD & Patrick MARTY

Dépôt légal : de janvier 2011 à mars 2015

864 pages, de 8,50 à 8,90 euros le tomes

Bulles bulles bulles…

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La Balade de Yaya, série en 9 tomes – Omont – Marty – Girard – Zhao © Editions Feï – 2011 à 2015

La science des cauchemars – Véronique Olvadé et Véronique Dorey

9782364749399Rhoooo chouette, un p’tit nouveau, voilà qui me plait ! Déjà l’année dernière avec ma copine Noukette, on avait été sacrément emballées (si c’est pas déjà fait, découvrir ici et , nos billets  !). Alors évidemment, nous voilà reparties de concert, pour une autre lecture, une autre expérience, un peu étrange, un peu folle, un peu glauque aussi. Dans un univers qui dépote toutafé, celui de Véronique Olvadé mis en dessin par le talent époustouflant de Véronique Dorey…

Un brin d’histoire :

Il était une fois une demoiselle dans une station balnéaire mexicaine un brin sordide. Il était une fois une rencontre entre la dite-demoiselle-sans-sou et un vieil acteur porno aveugle et complètement traumatisé par des cauchemars affreux qui peuplent ses nuits. Il était une fois une quête de remède contre ses mauvais rêves en échange d’un peu d’argent….

Oui, ça donne un peu les chocottes !

On retrouve l’univers foisonnant, riche, fantastique, dingue, étrange de Véronique Olvadé (d’ailleurs ça fleure bon son dernier roman !). Les illustrations de Véronique Dorey, noires, envoûtantes, sublimes donnent un aspect plus sombre au texte poétique. C’est un peu poisseux, un peu irréel, un peu magique, un peu funèbre…. C’est superbe !

J’ai drôlement aimé cet étrange petit livre, dévoré en rien de temps et qui me hante encore des nuits et des nuits après héhé !

Le billet de ma Noukette c’est par là 😉

 

Les premières pages (extrait)

Quand j’avais dix-sept ans j’ai quitté Mexico pour aller à Santa Colonna sur la côte Pacifique. . Je portais les bijoux aztèques de ma grand-mère (des babioles en argent aussi légères que du papier de soie) et mon petit sac de velours dans lequel je n’avais rien mis. Je ne voulais rien de ce qui appartenait à ma mère.
Je voulais simplement voir l’éclipse de soleil qu’on m’avait promise. La comète Johnson passait devant la lune en même temps que la lune passait devant le soleil.
Je suis arrivée à Santa Colonna qui n’était pas la bourgade la plus riante qui soit.
Le front de mer était un front de mer pour les touristes à une époque où il n’y avait plus de touristes – à mon arrivée je ne savais pas encore bien pourquoi : étions-nous en récession ? était-ce la morte saison ? Le fait est qu’il n’y avait pas grand monde, que la supérette était déjà fermée à 16h30 et que ça sentait le renfermé même au grand air.
Je suis allée sur la plage. Je me suis étonnée qu’il n’y ait que moi sur cette plage excepté deux trois surfers polytoxicomanes et quelques chiens errants.
J’ai fini par comprendre qu’on m’avait raconté un bobard. Nulle éclipse. Nulle comète Johnson. Je me suis demandée comment j’avais fait pour croire à un truc pareil. Je n’avais plus un sou vaillant alors je suis restée à Santa Colonna.
Santa Colona avait quelque chose de fondamentalement féodal: il n’y avait pas de classe moyenne. Sur le front de mer les gens vivaient dehors ou dans d’anciennes villas témoins ou dans des mobil-home montés sur des parpaings, abrités pas des palmiers noircis comme passés au napalm et sur les hauteurs les gens vivaient dans des villas ultrasécurisées qui se regroupaient et rayonnaient autour des cliniques de chirurgie esthétique (pivot névralgique de nos collines). Et leurs palmiers étaient aussi verts et solides que s’ils avaient été conçus en résine ignifugée.
Il y avait eu une histoire d’usine d’amiante sur les collines au nord et on disait que la plage était contaminée (contaminée c’est un mot qui fait tellement peur, alors me demanderez-vous avec finesse pourquoi les multimillionnaires étaient restés sur les hauteurs de Santa Colonna, si le littoral était en si piteux état. C’est parce que Santa Colonna bénéficie d’une particularité géographique qui la met à l’abri des typhons, et des raz-de-marée, et de grâce ne m’en demandez pas plus, je ne sais rien, d’ailleurs je ne crois ni à cette affaire de coulures d’amiante ni à ce paradis épargné par les caprices climatiques, je suis un être plutôt sceptique sauf quand il s’agit d’éclipse de soleil).

 

 

 

La science des cauchemars, Véronique Olvadé et Véronique Dorey, Thierry Magnier, 2016.

Au fil de l’eau (Diaz Canalès)

Diaz Canales © Rue de Sèvres – 2016
Diaz Canales © Rue de Sèvres – 2016

Espagne, de nos jours.

La crise économique n’épargne personne. Jeunes, moins jeunes, salariés, chômeurs, retraités… il est difficile de se mettre à l’abri. Alors, pour les revenus les plus modestes, il s’agit parfois de trouver des solutions alternatives. Et à ce petit jeu-là, certains bricolent comme ils le peuvent, quitte à le faire en toute illégalité.

C’est le cas de Niceto. Cet octogénaire a trouvé le moyen, avec ses amis de toujours, de faire un pied de nez à la routine tout en arrondissant leurs fins de mois. Avec leur statut d’ancêtre, ils sont pratiquement intouchables, même la police a des scrupules à les placer en garde-à-vue. Pourtant, dans les rangs de ces vieux filous, les circonstances de la mort de Longinos indiquent que le vent tourne. D’autant que dans les jours qui suivent, c’est un autre membre de cette bande de durs à cuire qui casse sa pipe.

Juan Diaz Canales s’est fait un nom dans la bande-dessinée. Scénariste de « Blacksad », une série mettant en scène un chat détective très apprécié par les amateurs de BD, il a plus récemment réalisé le dernier « Corto Maltese » qui divise la critique, satisfaisant les uns tandis que les autres sont plus dubitatifs.

Avec « Au fil de l’eau », Juan Diaz Canales nous montre pour la première fois ses talents de dessinateur. Un trait fin et maîtrisé qui caresse les personnages et pose le moindre détail de leur physionomie, qui campe les décors et joue avec les contrastes avec brio. Du noir, du blanc, aucun dégradé pour enjoliver ce dessin qui s’offre à nous sans aucun artifice. L’effet est immédiat et donne envie au lecteur de se faire une petite place dans ce monde familier. Graphiquement, ça vaut le coup d’œil.

Le scénario quant à lui s’ouvre sur un prologue qui met en scène deux personnages que nous ne reverrons pas par la suite. Deux rats dotés de la parole et qui n’ont pas oublié de faire de l’esprit. Je regrette de ne pas les avoir retrouvés dans l’épilogue de l’album ; ils me semblaient capables d’enrichir l’histoire et de permettre au lecteur de prendre davantage de recul pour la savourer pleinement. Ils avaient du potentiel ces rats ! Celui-là même qui pose une pointe de cynisme et qui nous aide à être plus empathiques… tout simplement, celui qui permet de penser que le récit est plus qu’une anecdote. Mais il ne s’aventure pas sur ce terrain-là et reste trop frileux. Il court le risque que l’histoire ne fasse pas trace, que le héros ait fait tout cela pour rien et que le lecteur l’oublie… vite.

Bien sûr, Juan Diaz Canales a un talent indéniable pour raconter, pour créer des personnages charismatiques que l’on investit et/ou dans lesquels on s’identifie. Bien sûr, ils sont touchants. Mais l’auteur laisse planer plusieurs zones d’ombres, peut-être un peu trop. Les personnages sont pudiques lorsqu’ils abordent leur passé, notamment en ce qui concerne les épreuves par lesquelles ils ont dû passer durant la guerre civile espagnole et les années qui ont suivi. Au fil des pages, ce côté énigmatique agace d’autant qu’on comprend que le scénariste est bien décidé à laisser planer le mystère. Il nous manque des clés de compréhension. Cela vient écorner le plaisir de la lecture.

PictomouiPictoOKAussi fictif soit-il, ce récit pose un regard tendre sur la vieillesse, étonne en mettant en scène des vieillards débrouillards et savourant le goût du risque. C’est une manière comme une autre d’introduire une réflexion sur la précarité et ses impacts sur le quotidien, forçant les uns à trouver des solutions alternatives, les autres à s’isoler. Mais quelle est la morale de cette histoire ? Qu’est-ce qui motive les agissements de certains personnages ? Quelques doutes sur le sens à donner à cette lecture, quelques doutes sur les intentions réelles de l’auteur. Peu d’alternatives si ce n’est une seconde lecture ou, mieux, la lecture des chroniques de Jérôme et de Noukette qui m’ont accompagnée dans cette découverte. Je vous invite à lire leurs chroniques.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage à l’occasion de la « BD de la semaine ». Tous les liens sont aujourd’hui chez Noukette.

Au fil de l’eau

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : Juan DIAZ CANALES

Dépôt légal : septembre 2016

112 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36981-309-5

Bulles bulles bulles…

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Au fil de l’eau – Diaz Canales © Rue de Sèvres – 2016

Chroniks Expresss #25

Vide-grenier des chroniques restées en rade en juillet… et trop de projets par ailleurs pour pouvoir assurer des publications régulières sur le blog 😦

BD : Dolorès (B. Loth ; Ed. La Boîte à bulles, 2016)

Romans : Comme on respire (J. Benameur ; Ed. Thierry Magnier, 2011), Pedro Páramo (J. Rulfo ; Ed. Gallimard, 2009), Millenium #4 (D. Lagercrantz ; Ed. Actes Sud, 2015), Mort aux cons (C. Aderhold ; Ed. Le Livre de Poche, 2009)

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Bandes dessinées

 

Loth © La Boîte à bulles – 2016
Loth © La Boîte à bulles – 2016

France, de nos jours.

Marie vit en maison de retraite. Son quotidien s’égrène tranquillement, baigné de rituels, de soins infirmiers, des visites de sa fille cadette. Marie perd la tête ; elle se réfugie de plus en plus dans ses souvenirs d’enfance, au point de ne plus parler en français. Elle communique désormais naturellement en espagnol, sa langue maternelle, et précise à qui veut l’entendre qu’elle se prénomme Dolorès.

Ses proches s’étonnent. Personne ne lui connaissait des origines hispaniques d’ailleurs, personne ne connait réellement son passé. Sa fille décide donc de profiter de ses vacances pour partir sur les traces de sa mère. Direction l’Espagne.

Seul aux commandes de cet album, Bruno Loth (« Apprenti« , « Ouvrier« …) revient ici sur un thème et une période chers à son cœur : la guerre civile espagnole. Après Ermo, jeune orphelin qui était au cœur des événements, place à Dolorès. D’ailleurs, Dolorès est née grâce à Ermo… un travail de commande expliqué par Bruno Loth en postface : « il y a deux ans, Santiago Mendieta, de la revue Gibraltar, connaissant mon travail sur la guerre d’Espagne avec la série Ermo, me demandait de réaliser une BD en dix pages maximum sur le thème de la mémoire à vif ». L’impulsion de donner vie à Dolorès était prise, l’auteur a eu ensuite l’envie d’étoffer ce personnage ainsi que le thème. Cette dernière incarne la peur du peuple espagnol face au régime franquiste et le choix, résigné, que beaucoup ont fait de fuir l’Espagne et cette guerre fratricide. Le scénario se resserrera finalement sur la plage d’Alicante (1939).

Dans les deux œuvres, on perçoit bien cette volonté de témoigner des événements qui ont animés l’Espagne au milieu du siècle dernier, comme un devoir de mémoire. Contrairement à « Ermo« , je n’ai pas ressenti le même degré d’affection et d’attentions de l’auteur à l’égard de ses personnages. Dans « Dolorès« , les personnages principaux (Dolorès et sa fille cadette) semblent n’être qu’un prétexte, une « porte d’entrée », qui permet d’aborder le fond du sujet.

La particularité de cet album est de pouvoir aborder dans un même temps deux périodes différentes : celle de l’Espagne franquiste et celle a fait notre actualité beaucoup plus récemment puisque Bruno Loth suit les élections qui ont eu lieu en 2015 (l’auteur ne manque pas de faire des liens entre les deux périodes).

PictomouiConcrètement, nous voilà face à un album didactique qui relève plus du documentaire ; peut-être d’ailleurs aurait-il été plus pertinent d’assumer pleinement cette part de recherches documentaires et de rester dans la pure veine du documentaire. On ressent un peu trop le fait que les personnages sont instrumentalisés aux besoins de la narration, même s’il y a ici une part d’autofiction : « Au printemps 2015, je partais vivre quelques mois à Madrid pour écrire la suite du récit de Dolorès. Je me suis glissé dans la peau de mon personnage, la fille de Dolorès, et ce sont mes propres rencontres qui ont structuré et enrichi le scénario initial » (Bruno Loth).

Pour le reste, la présence de ces deux femmes a l’avantage de permettre d’imbriquer une destinée individuelle à la grande Histoire de l’humanité.

La chronique de Sabine que vous trouverez dans son « Petit carré jaune ».

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Romans

 

Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011
Benameur © Editions Thierry Magnier – 2011

« L’absurdité de la guerre condamne les enfants au silence. Quand l’écriture et les livres peuvent sauver de biens des maux…

Un livre-manifeste sur le pouvoir des mots. Ce texte de Jeanne Benameur a été spécialement écrit pour la quatrième édition d’Un Livre une Rose, organisée par les libraires à l’occasion de la Saint-Jordi » (synopsis éditeur).

Court recueil de nouvelles ou plutôt de réflexions, comme pour fixer une émotion éphémère, fragile, volatile. Comme pour poser une pensée volatile qui risquerait de s’échapper contre notre volonté. Et pourtant, les mots posés ici décrivent des situations douloureuses, des vies malmenées, des parcours chaotiques. Des enfants livrés à la tourmente de la guerre, de l’exil, de l’exode.

Mais ces mots, semblables à de courtes lettres que l’on adresserait à quiconque souhaiterait les lire, ne se concentrent pas uniquement sur des enfants victimes de la guerre. Au cœur des propos, il est aussi question de la souffrance que portent en eux tous ceux qui ont été confrontés à cette situation. A cette souffrance, une autre souffrance jaillit, issue de l’impuissance de pouvoir les aider pleinement. L’interlocuteur à qui l’on se confie peut certes prêter une oreille attentive, mais il n’a souvent d’autre choix que de constater son propre échec à panser correctement leurs plaies, soigner totalement le traumatisme qu’ils ont vécu. L’interlocuteur qui reçoit ces témoignages n’a souvent d’autre alternative que celle d’écouter attentivement et permettre à cet enfant traumatisé, à cet adulte apeuré, de mettre des mots sur l’horreur et de s’apaiser grâce à la parole.

Ces nouvelles contiennent également d’autres réflexions comme l’importance de la langue maternelle dans l’identité de chacun, la liberté, l’importance de défendre certaines valeurs morales/sociales. Jeanne Benameur nous propose enfin une très belle réflexion sur l’identité de l’écrivain et son rapport à l’écriture.

PictoOKUn recueil de trente-six pages que je vous invite à découvrir.

La chronique de Jérôme et celle de Noukette (madame… je te remercie une nouvelle fois d’avoir glissé cet ouvrage entre mes mains 😉 )

Extraits :

« Je voudrais retourner la main de ces enfants, leur dire que là, dans leurs paumes ouvertes, toutes ces lignes, c’est leur vie.
La vie.
Je voudrais leur dire la bonne aventure. Comme on retournerait le mauvais sort.
Secouer la paume offerte.
Embrasser.
Souffler.
Mon baiser n’effacera rien. Je sais.
Mais juste pour que l’air passe entre la main et ce qu’elle a formé, répété. Pour que le souffle ait une chance.
Refermer un à un les doigts là-dessus.
Je serre les poings. » (Comme on respire)

« Je marche au bord de la mer. Je respire.
J’ai besoin du large.
Une phrase s’est formée dans ma gorge à moi. « Je respire le même air que ceux qui font souffrir ».
J’ai horreur alors.
Je ne veux pas partager le même air.
C’est cela être humain ? C’est vivre en sachant cela ?
Je ferme les yeux. Je respire l’océan.
Ce qui entre dans mes poumons ne m’appartient pas.
Inspirons.
Expirons.
Nous sommes semblables.
Et c’est parfois terrifiant.
Qu’on ne me parle plus jamais de sécurité.
Il me faudrait une sécurité ontologique. Le trou de cette sécurité-là est un abîme et personne ne distribue de numéro. (Comme on respire)

 

Rulfo © Gallimard – 2009
Rulfo © Gallimard – 2009

La mère de Juan Preciado vient de mourir. Sur son lit de mort, elle a fait promettre à son fils de se rendre à Comala pour rencontrer son père. Elle lui a fait promettre puis s’est éteinte. Au début, Juan Preciado ne pensait pas se rendre à Comala. Il ne sait dire ce qui l’a fait changer d’avis.

Quoi qu’il en soit, le voilà qui arpente les ruelles du hameau de Comala. Il a choisi de rester même s’il a très tôt appris que Pedro Páramo – son père – est décédé. Pourtant ici, il n’y a en apparence nulle âme qui vive. Le silence pèse sur chaque pierre du petit village. Et pas un souffle de vent pour épargner le voyageur de la chaleur qui règne ici. Pourtant, au détour d’une ruelle, il n’est pas rare d’entendre des voix et après quelques instants à errer au milieu des habitations, des habitants apparaissent dans l’encadrement d’une porte. Les conversations s’engagent, le gîte est offert. Juan Preciado est épuisé de son voyage. Il s’enfonce rapidement dans un sommeil agité où il côtoie les indigènes, les vivants et les morts. Et à son réveil, le doute l’assaille. En ce lieu, les défunts semblent habiter les lieux.

Troublant roman de Ruan Rulfo, auteur mexicain. On erre entre rêve et réalité, un rêve éveillé où l’on ne parvient pas à faire la part des choses. On se perd entre passé et présent, on se demande si l’on n’a pas atteint le royaume des morts, on se questionne au sujet de notre guide – le narrateur -, est-il vivant ?

On avance pourtant dans la lecture de ce récit chorale où les narrateurs se succèdent, quelle que soit leur génération, ils racontent la vie de Pedro Páramo, celle de ses ancêtres et celle de ses descendants. Celle des habitants du hameau est intiment mêlée à la vie de cette famille.

Ici, la vie n’est que misère. Commérages et superstitions alimentent les conversations. Rien que du factuels dans cet univers rural étriqué où les voix des morts se mêlent à celles des vivants. Les anecdotes du passé sont le quotidien de ceux qui vivent encore, comme si l’histoire des uns et des autres ne pouvait pas être oubliée. Comme si les défunts bousculaient les vivants pour que ces derniers ne les oublient pas.

PictoOKUn roman atypique et complexe. J’ai eu du mal à rester concentrée durant la lecture. Rien n’est à sa place ici, présent en passé sont si enchevêtrés qu’il en est parfois difficile de savoir où se situer. Alors on lâche prise… et c’est peut-être ainsi que l’on profite le mieux de ce texte. Les bouts de récits patchwork s’organisent et l’ensemble prend tout son sens.

La chronique de Jérôme et la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

Extrait :

« Il n’y avait pas d’air. J’ai dû boire celui qui sortait de ma bouche en l’arrêtant de mes mains avant qu’il ne s’échappe. Je le sentais aller et venir, de plus en plus imperceptible, jusqu’au moment où il est devenu si ténu qu’il m’a glissé entre les doigts à jamais. Je dis bien à jamais. » (Pedro Páramo)

 

Lagercrantz © Actes Sud – 2015
Lagercrantz © Actes Sud – 2015

« La revue Millénium a changé de propriétaires. Ses détracteurs accusent Mikael Blomkvist d’être un has-been et il envisage de changer de métier.

Tard un soir, Blomkvist reçoit un appel du professeur Frans Balder, un chercheur de pointe dans le domaine de l’IA, l’intelligence artificielle. Balder affirme détenir des informations sensibles qui concernent le service de renseignement des Etats-Unis. Il a également été en contact avec une jeune femme, une hackeuse hors du commun qui ressemble à s’y méprendre à une personne que le journaliste ne connaît que trop bien.

Mikael Blomkvist espère tenir enfin le scoop dont Millénium et lui ont tant besoin. Quant à Lisbeth Salander, fidèle à ses habitudes, elle suit son propre agenda. » (synopsis éditeur)

C’est avec plaisir que j’ai retrouvé les personnages de Lisbeth Salander et de Mikael Blomkvist. Nous les avions laissé quelque peu épuisés suite aux événements du troisième opus de la série (le procès de Lisbeth, la traque menée contre elle par son père). L’intrigue de ce quatrième tome se déroule dix ans après. Dix ans durant lesquels Lisbeth a imposé le silence et qu’elle refuse tout contact avec Blomkvist, dix ans durant lesquels elle continue à traquer les malfrats sur internet, dix ans durant lesquels Blomkvist fait son métier de journaliste… mais avec moins de passion.

J’avais apprécié les trois intrigues de Stieg Larsson (« Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes », « La Fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette » et « La Reine dans le palais des courants d’air ») et me rappelle encore lorsque, prise dans la lecture, j’étais incapable d’interrompre ma lecture malgré l’heure très tardive. Il y avait une réelle accroche, une fascination à l’égard de cet univers, une peur palpable quant à ce qui pouvait arriver à Lisbeth ou Mikael. Malheureusement, Stieg Larsson n’est plus et les quelques manuscrits qu’il a laissés (Larsson envisageait 10 tomes pour « Millénium » et avait déjà construit le squelette des 7 tomes non encore édités), structurant déjà la forme et le contenu des autres tomes de la série. Sa mort prématurée crée la discorde auprès de ses ayants-droits, sa femme s’opposant notamment à ce que la série se poursuive tandis que le frère et le père de Larsson y sont plutôt favorables. Ces derniers auront le dernier mot… et l’éditeur charge David Lagercrantz d’écrire ce quatrième roman.

Alors oui, lorsque j’ai appris la sortie de « Ce qui ne me tue pas » l’année dernière, je me doutais bien que j’y viendrais tôt ou tard. La curiosité de savoir comment Lisbeth et Mikael ont cheminé, l’envie de retrouver ces angoisses saisissantes induites par la lecture, le plaisir de côtoyer des personnages devenus familiers… Malheureusement, David Lagercrantz n’a pas le talent de son prédécesseur… il n’a certainement pas la même vision de l’univers et de ses protagonistes. Il arrive-là en terrain conquis. Il a certes accepté de relever un challenge ambitieux qui en aurait effarouché plus d’un et il a eu le courage de s’y attaquer. Mais même armé des notes de Stieg Larsson, son écriture ne lui arrive pas à la cheville. A l’instar des trois romans précédents, un temps est nécessaire pour installer tous les pions de l’échiquier narratif. En cela, je n’ai aucun grief à apporter. Il faut accepter d’attendre avant que la tension ne monte et ne vous assaille.

PictomouiLe bât blesse car la mayonnaise ne prend jamais réellement. Il y a bien quelques passages durant lesquels le rythme s’emballe, il y a bien quelques moments où l’on craint le pire pour les personnages. Mais Lagercrantz ne tient pas la longueur, bichonne ses personnages et rassure le lecteur prématurément. Dommage, car la force de « Millénium » tenait à cela, à cette particularité qui soudait le livre à nos mains, nous faisait vibrer et angoisser. Ce quatrième tome est plus lisse et s’il fouille correctement les différents sujets abordés (piratage informatique, espionnage industriel), il délaisse le travail de fond qui permettait à l’ambiance de nous saisir. bien qu’il soit bourré de références et de clins d’œil aux trois précédents tomes, bien qu’il permette à l’univers de peaufiner sa construction et qu’il apporte des informations que nous ne détenions pas sur le passé des personnages principaux (essentiellement concernant Lisbeth)… la claque escomptée n’est pas au rendez-vous et c’est bien dommage.

 

Aderhold © Le Livre de Poche – 2009
Aderhold © Le Livre de Poche – 2009

Tout commença par un soir de canicule. Alors que le chat du voisin avait profité – tout comme à son habitude – de passer d’un balcon à l’autre pour s’introduire dans le salon du narrateur, il passa la soirée en sa compagnie mais eu l’idée saugrenue de le griffer. Ni une ni deux, le narrateur, avant d’aller se coucher, balance le greffier par la fenêtre… un saut de cinq étages dont le félin ne se remit pas. Constatant l’émergence d’un élan de solidarité suite à la mort du chat, l’homme décide d’étendre ses méfaits à l’ensemble du quartier afin, en tout cas l’espère-t-il, de rallumer la flamme d’entraide qui peut rapprocher ses congénères. Le voilà parti pour zigouiller les animaux domestiques des alentours. Chats, chiens… il développe une technique imparable mais s’était sans compter l’intervention de Suzanne, sa concierge qui, sans le vouloir, sapait tous ses efforts. La pauvre ne se remit pas d’une soirée partagée autour d’un porto avec notre homme. Dès lors, il récidive avec le voisin envahissant d’un couple d’amis, un chauffard repéré sur l’autoroute ou bien encore l’agent qui traite son dossier à la Sécurité Sociale. Dans cette période, il prend la décision de saisir la moindre occasion de débarrasser la société des cons qui croiseront sa route. Récit farfelu et entrainant d’un tueur en série.

Pour son premier roman publié en 2009, Carl Aderhold ose le tout pour le tout en nous faisant profiter du récit initiatique d’un homme en tous points ordinaires qui va opter pour la voie du crime afin de soulager la société des empêcheurs de tourner en rond. Individu à l’humour vaseux, fonctionnaire qui expédie les administrés pour garantir sa tranquillité, clochard haineux et hargneux… c’est généralement le fruit du hasard qui met le personnage principal sur le chemin de ces personnes… personnes qui passeront de vie à trépas dans les jours qui suivent.

Le scénario nous amène à découvrir ses cas de conscience, ses motivations, son modus operandi… et explique comment il parvient progressivement à trouver un certain apaisement, un certain équilibre, grâce à ses crimes. C’est drôle, totalement insensé mais on ne peut s’empêcher de suivre ses pérégrinations qui offre une certaine bonne humeur et prête à sourire.

« Ce qu’il y a de particulièrement frappant dans l’histoire, c’est que non seulement les cons ont tout loisir de sévir, mais qu’en plus ils prennent la pose et, sans doute portés par le souffle du cataclysme qu’ils sont en train de déclencher, se croient obligés de délivrer quelques mots historiques. Je dirais même que l’on reconnaît à coup sûr un con en histoire à la fortune de son trait ».

Pourtant, le récit manque de souffle et rapidement, l’impression qu’il traîne en longueur se fait ressentir. Les morts de [supposés] cons s’enchaînent à une vitesse vertigineuse et je me suis demandée à plusieurs reprises où l’auteur souhaitait nous emmener. Interrompre la lecture devient rapidement une nécessité et j’ai longtemps hésité à refermer définitivement l’ouvrage sans aller jusqu’à son dénouement. Puis, soudainement, à la mort d’un personnage secondaire essentiel dans l’univers, le rythme de la narration change et l’accroche se fait. Le narrateur prend alors de la consistance et sa quête [l’éradication des cons] se structure. Les meurtres se poursuivent mais cette fois, la raison de chaque acte étant mieux définie, on plussoie. Dommage que ce virage dans l’écriture ne se produise qu’à la moitié du roman… je pense en effet de Carl Aderhold a perdu plus d’un lecteur dans ses tergiversations et que les quelques deux cent premières pages auraient mérité un écrémage.

PictomouiMalheureusement, un manque de constance ramènera le lecteur à son impression première puisque dans la cinquantaine de pages qui le sépare du dénouement, le récit reproduit les mêmes erreurs : il y a des longueurs, le narrateur tue à tour de bras comme s’il utilisait le moindre prétexte pour assouvir ses penchants meurtriers.

Le postulat de départ de ce premier roman de Carl Aderhold est sympathique. Pire même, il promet à son lecteur de passer un moment bien plus jubilatoire qu’il est réellement en mesure d’apporter. Le plaisir ressenti lors de cette lecture est un peu trop timide.

Extrait :

« A chacune de nos rencontres, notre liste conative s’allongeait. « Combien de cons trouvés aujourd’hui ? » me lançait Marie à la fin de nos séances.
Nous commençâmes par ceux qui nous paraissaient évidents, enfin sur lesquels il n’y avait pas de débat entre nous : le con joint, qui partage la vie de l’autre et finit par la lui pourrir (en moi-même, je pensai à Christine) ; le con sanguin, qui s’énerve pour un oui ou pour un nom, surtout quand son interlocuteur est une femme ou fait trois têtes de moins que lui, car le con sanguin est rarement un con fort (là, je plaçais le con de la tour) ; le con fraternel, celui qui vous prend en affection et ne vous lâche plus, gentil mais très vite pesant, toujours prêt à se mettre à pleurer et à vous reprocher votre dureté ; le con disciple, celui qui a trouvé un maître, ne jure que par lui, et n’a de cesse de vous convertir à sa vision (« Fabienne » me dis-je) ; assez proche de ce dernier, le con vecteur, qui propage la rumeur et les on-dit (entraient dans cette catégorie Suzanne et les concierges, mais aussi les cafetiers et parfois les journalistes) ; le con citoyen, qui trie ses ordures avec méticulosité, allant jusqu’à laver ses pots de yaourt avant de les jeter ; le con tracté, très répandu celui-là, qui s’énerve au volant (mon chauffard sur l’autoroute en était l’archétype) ; le con casseur, qui sévit surtout dans les banlieues (le fils du beauf au chien et sa bande)… Nous décidâmes aussi, pour plus de justesse et par souci de précision, d’instaurer des degrés dans leur niveau de connerie, entre celui dont c’est héréditaire (le con génital), celui qui reste égal à lui-même quelle que soit la situation (le con stable), celui qui bat tous les records (le con sidérant ou le con primé), et enfin celui qui est guéri (le con vaincu), ce dont moi-même je doutais fortement, pensant qu’il s’agissait d’un trait de caractère tandis que Marie, lui, penchait pour un état pouvant se révéler passager.
Puis il y avait ceux sur lesquels nous n’étions pas d’accord, en fait surtout lui car, dans mon envie de la plus large palette possible, je me montrais beaucoup plus conciliant. Il me contesta ainsi les cons courant le dimanche ou les cons tondant leur pelouse. » (Mort aux cons)