Les mots entre mes mains – Guinevere Glasfurd

telechargement« Je fais le tour de sa chambre à tout petits pas. Ce que je cherche n’est pas là. Son horloge, ses documents, le verre où il range ses plumes se sont envolés, disparus. Si j’ai déjà vu cette pièce vide sans m’en alarmer, aujourd’hui, cela ne fait que raviver ma douleur. Ce n’est ni de l’argent ni un souvenir que j’espère trouver ; ce sont des mots, un billet écrit de sa main. Il n’y a rien. Il est parti sans prendre congé et a emporté toutes ses affaires avec lui. »

« Je » c’est elle, Helena Jans Van Der Strom, servante, narratrice de l’histoire.

« Il » c’est lui, René Descartes, philosophe.

L’histoire débute en 1634 à Amsterdam chez M. Sergeant, libraire de son état. Sa demeure se cache dans une petite rue et donne sur la plus belle église (en construction !) de Hollande. Ce M. Sergeant reçoit  chez lui des pensionnaires, comme cet hôte français, ce grand penseur, qui « a besoin de calme et d’un endroit où travailler ».

Et dans cette librairie, à l’abri des regards, une rencontre entre deux personnes, de sexes, de conditions et de religions différents…. Helena et René…

« De lui, je ne perçois que des détails – les larges rubans de ses souliers, la courbure de ses épaules, ses cils noirs. J’ai remarqué qu’il a des doigts tâchés d’encre, des mains délicates d’écrivain, à la peau claire et plus fines que les miennes, que je voudrais cacher tellement elles sont calleuses. »

Et c’est un chavirement… Une passion … Un amour qui les entraînera tous deux vers des contrées inconnues, douloureuses parfois, belles sans aucun doute….

Descartes, bonté divine ! Incroyable de rentrer un peu dans sa vie et de le découvrir, de le rêver, de le penser autrement, et ce, grâce à la fiction ! Ou du moins comme un homme tout simplement 😉 Bon, la vérité, c’est que je n’avais aucune idée de la vie qu’il avait eu, ce grand homme. D’ailleurs, en y réfléchissant un poil, à part son Discours et sa Méthode, je ne savais rien jusqu’à aujourd’hui et ce 1er roman ! Le « vrai » se mêle délicieusement à la « romance », tant, que j’ai maintenant une envie folle d’en savoir plus sur le dit « Monsieur » et sur sa liaison avec la dite « Servante ».

Mais ce qui fait la force de ce livre c’est, évidemment, cette femme, cette servante, Helena. Toute en retenue, en finesse, en courage, en douceur et en pudeur… Une femme forte, amoureuse. Une femme volontaire, déterminée. Une moins-que-rien qui, pourtant a appris, seule, à lire, à écrire, à dessiner. Qui, chaque jour, pense, réfléchit, doute, se bat, pour elle, pour les siens. Sans relâche. Et derrière ce sublime portrait d’Helena, on entrevoit la vie de toutes les femmes au XVIIe siècle.

« Betje m’a dit un jour que nous avions de la chance et je n’ai pas compris pourquoi. Depuis que je vais chez les Veldman, je me rends compte que je bénéficie d’une liberté que ces demoiselles n’ont pas. Elles me font penser aux poules entassées dans des paniers au marché, affolées par la peur. Qui voudrait mener la vie des filles de M. Veldman, cloîtrées, confinées, captives ? Pas moi, en tout cas. »

Un vrai régal que ce 1er roman.

Un très beau moment de lecture comme je les aime tant, simple, doux, empreint de sensualité, de légèreté et de liberté.  Avec un petit rien de suranné. Un soupçon de romantisme-jamais-mièvre. Et un poil de féminisme (Nan ! Ce n’est pas un gros mot !).

Extrait

« Il me scrute, comme pour décider ce qu’il va dire ou s’il doit le dire. Je voudrais qu’il lise dans mes yeux : « continuez à parler, s’il vous plait. N’arrêtez pas. » Puis, sans prévenir, il bouge les bras dans tous les sens ; on croirait que ses idées courent devant lui et l’enfièvrent. « Qu’est ce qu’un livre ? Les élucubrations de mon cerveau. Des mots, écrits à la plume avant d’être imprimés. Des pages, assemblées et reliées ; diffusées par M. Sergeant et ses confrères. Lorsqu’il parait, un livre est une chose incroyable, Helena, incroyable – il a de la force, des conséquences. Il peut remettre en cause d’anciens dogmes, désarçonner les prêtres les plus convaincus, mettre à bas des systèmes de pensée. Vlan ! Il peut, il doit surprendre. » 

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#MRL16

Merci infiniment pour cette belle découverte grâce aux Matchs de la Rentrée Littéraire 2016  Price Minister et à ses si chouettes marraines ❤

Le billet de l’Irrégulière sur ce 1er roman et  le blog de Leiloona (et sa divine sélection pour ces matchs de la rentrée littéraire…Mais il y a 5 marraines, 5 sélections de 3 livres, uhhh, ça en fait des histoires, des billets et des envies folles de lecture !)

Les mots entre mes mains, Guinevere Glasfurd, Préludes, 2016.

Chroniks Expresss #23

Vide-grenier des chroniques restées en rade ce mois-ci…

BD : L’Ours Barnabé, tome 16 (P. Coudray ; La Boîte à Bulles, 2015)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Les Aventures fantastiques de Sacré-Cœur, tome 3 : La Momie du Louvre (A. Sarn & L. Audouin ; Ed. Le petit Lézard, 2012), Les Aventures fantastiques de Sacré-Cœur, tome 7 : Le Monstre de la Seine (A. Sarn & L. Audouin ; Ed. Le petit Lézard, 2016), Le vieux fou de dessin (F. Place ; Gallimard, 2008)

Romans : Réparer les vivants (M. De Kerangal ; Editions Verticales, 2014), Le Scaphandre et le papillon (J-D Bauby ; Ed. Robert Laffont, 2007), Je, d’un accident ou d’amour (L. Demey ; Ed.Cheyne, 2015)

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Bande dessinée

 

Coudray © La Boîte à Bulles – 2015
Coudray © La Boîte à Bulles – 2015

L’ours à la ronde bedaine est revenu en automne 2015. Animé d’un esprit débonnaire et doté d’un certain esprit pratique, il nous invite une nouvelle fois à le suivre dans un monde anthropomorphe dont les ficelles nous sont désormais bien familières. Et comme disait André Gide, « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions ».

A l’occasion de ce seizième opus, Philippe Coudray continue à explorer cet univers de tous les possibles. La qualité des gags est inégale mais l’ensemble est très agréable à lire. Quelques éclats de rires au détour d’une page sont la preuve que Barnabé parvient toujours à nous surprendre.

Simples et efficaces, les gags et leur chute peuvent être entendus différemment en fonction de l’âge du lecteur. On ne pouvait rêver titre d’album plus évocateur que ce « Trucs et astuces »… Un réel plaisir à suivre Barnabé à mesure que les albums sont publiés. J’ai été plus loquace sur les titres précédents (les Index vous aideront à les trouvez sur le blog).

PictoOKUne série qui poursuit son bonhomme de chemin sans perdre son panache. L’éditeur recense les liens des chroniques déjà en ligne.

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Lectures Jeunesse

 

Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2012
Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2012

Sacré-Cœur est un petit garçon débrouillard qui vit à Paris chez sa tante Finelouche. La vieille dame habite en plein cœur de la capitale, au 28 rue du Chemin Vert dans un immeuble haussmannien. Sacré-Cœur s’y est vite fait des amis et, dans la cave de l’immeuble, il s’est aménagé un atelier pour bricoler ses inventions.

Le principe de la série : « Dans chaque album, c’est un des habitants de l’immeuble qui devient le personnage principal de l’histoire ! Sacré-Cœur a donc fort à faire, quand Mademoiselle Mulot tombe amoureuse d’un vampire ou quand Monsieur Parrocchio se transforme en loup-garou » (texte de l’éditeur). Sacré-Cœur est accompagné par Abigaïl (une petite fantôme) et Mimi (une chauve-souris) qui lui prêtent main forte dans ses enquêtes. Dans ce troisième tome, Sacré-Cœur va devoir venir en aide à Mr Droit – le voisin du troisième étage – qui travaille en tant qu’archéologue au Musée du Louvre.

Je ne connaissais pas cet univers jeunesse jusqu’à ce que Julia me fasse marquer un temps d’arrêt sur le stand du Petit Lézard où Laurent Audouin, illustrateur de la série, s’installait pour une séance de dédicaces. L’accueil que m’a réservé l’auteur doublé des avis dithyrambiques de mes collègues et d’une petite fille qui attendait pour une dédicace ont eu raison de moi durant le dernier FIBD. J’ai choisi de faire découvrir deux tomes de « Sacré-Cœur » à mes fils… compte tenu de l’engouement qu’a provoqué cette « Momie du Louvre », j’imagine que les autres tomes de la série vont débarquer prochainement sur nos étagères.

Ce petit roman policier se lit très facilement. Son format (19*26) tient bien en main et propose sur chaque page une alternance de textes et d’illustration. L’ensemble est aéré, ludique et porte bien la dynamique du récit. De plus, chaque histoire se découpe en plusieurs chapitres, ce qui permet de faire des pauses assez facilement, de reprendre, relire… Le suspense est travaillé de telle façon à accrocher le lecteur sans le terroriser. Bien sûr, on est inquiet pour les personnages, mais la tension est vite prise à contre-pied grâce à Sacré-Cœur qui a plus d’un tour dans son sac (ou plutôt, plus d’une invention dans son sac).

PictoOKBelle découverte. Nous devrions plonger rapidement dans le tome 7 qui s’intitule « Le Monstre de la Seine » (dernier tome en date puisqu’il est paru en janvier 2016). Quant au reste de la série… je pense qu’on l’aura dévorée avant la fin de l’année.

 

Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2016
Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2016

Sacré-Cœur a cette fois fort à faire depuis qu’un violent orage a éclaté au-dessus de Paris. La foudre a frappé à différents endroits, ne causant pas de dommages particuliers, mais depuis cette intempérie, les sœurs Picpic (locataires du premier étage de l’immeuble situé 28 rue du Chemin Vert) se comportent bizarrement. Mais ce n’est pas tout, il a tellement plus que la Seine a débordé… et un monstre semble avoir élu domicile dans les eaux troubles du fleuve, au niveau du Pont de l’Alma…

Tremblez dans les chaumières, une sorte de crocodile géant s’est installé au cœur de Paris, il effraye autant qu’il fascine. Mais comment ce monstre a-t-il pu échouer aux pieds du Zouave du Pont de l’Alma ? Voilà bien un mystère que Sacré-Cœur souhaite percer. Amélie Sarn mène le scénario de main de maître et capte l’attention du petit lecteur. Le suspense est préservé d’autant que l’auteur injecte régulièrement quelques éléments qui viennent intriguer davantage et qui renforcent l’envie de continuer la lecture afin de connaître le fin mot de l’histoire. Le rythme est enlevé et le lecteur tourne les pages avec curiosité, pour ne pas dire avec avidité, si je me fie à la trombine de mon petit lutin. Cet album a capté son attention, très vite, il affichait des yeux ronds comme des billes et n’en finissait plus de les écarquiller davantage à chaque rebondissement.

Les illustrations de Laurent Audouin permettent à l’enfant d’avoir un appui visuel durant sa lecture et ont l’avantage de pondérer un peu la représentation mentale que l’enfant peut se faire de ce monstre aux dents acérées comme des couteaux… « Une chose rougeâtre et écailleuse était apparue à la surface. (…) Tandis que la tête effrayante d’un énorme monstre aquatique surgissait des flots, les Parisiens poussèrent tous un grand cri. Et s’enfuirent en courant ».

PictoOKVerdict : on aime. « Les aventures fantastiques de Sacré-Cœur » ont permis à mon cadet de découvrir le polar… et dire qu’il se régale est un doux euphémisme…

 

Place © Gallimard – 2008
Place © Gallimard – 2008

« Il était une fois au Japon, au cœur du XIXe siècle, un petit vendeur des rues, nommé Tojiro. Le jeune garçon rencontre un jour un curieux vieil homme. C’est Katsushika Hokusai, le vieillard fou de dessin, le plus grand artiste japonais, le maître des estampes, l’inventeur des mangas. Fasciné par son talent, Tojiro devient son ami et son apprenti, et le suit dans son atelier… » (synopsis éditeur).

Récit d’une rencontre entre un enfant et un vieil homme. Naissance d’une amitié et transmission de savoirs. Le vieux Katsushika Hokusai ouvre son atelier à l’enfant et lui apprend les secrets de la fabrication d’un livre (la technique de l’estampe, le rôle de l’éditeur, sa passion pour le dessin…). Pour le jeune lecteur, c’est aussi l’occasion de se sensibiliser à l’œuvre et à la démarche de ce grand artiste. En imaginant la rencontre de ces deux personnages, François Place aide l’enfant à imaginer le Japon de cette époque, l’animation des marchés, les combats de sumo, le dédale et la configuration des rues de Tokyo au XIXème siècle. Le langage de François Place est assez élaboré pour les petits curieux qui découvriraient cet ouvrage.

Le récit se découpe en 16 courts chapitres, ce qui permet de faire des pauses assez facilement dans la lecture pour échanger. En fin d’ouvrage, un glossaire reprend différents termes employés çà et là dans le récit (calligraphie, Kabuki, rônin…). Un bon moyen pour permettre à l’enfant d’en apprendre un peu plus sur l’artiste qui a créé « La Grande Vague de Kanagawa » et, plus généralement, sur le processus de création artistique : démarche personnelle, travail de commande, présentation des différents acteurs du monde du livre (artiste, éditeur, imprimeur, assistant…).

Un roman lu à voix-haute pour des petites oreilles très attentives. Kentin (7 ans) a été fasciné par cet univers un peu ardu.

Les chroniques de Présence et de Zazimuth.

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Romans

 

De Kerangal © Editions Verticales – 2014
De Kerangal © Editions Verticales – 2014

Simon Limbres a 20 ans lorsqu’un matin, en rentrant d’une session de surf, il est victime d’un accident de la route avec deux de ses amis. Si ces derniers devront rester quelques temps à l’hôpital suite aux fractures importantes dont ils souffrent, il n’en est rien pour Simon. Arrivé dans un état critique à l’hôpital, il est mis sous assistance respiratoire. Quelques heures après, ses parents devront encaisser le coup de la nouvelle : Simon ne reprendra jamais connaissance. Etat de mort cérébrale… le temps que ses proches se positionnent quant au don d’organe

« ‟ Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. ˮ Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d’accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l’amour » (présentation éditeur).

Plongée immédiate et complète dans ce roman qui nous place tour à tour du côté de Simon, de ses parents et deux trois membres du corps médical amenés à intervenir sur le corps du jeune homme (cette lectrice prend le temps de détailler les protagonistes). Sans pathos, sans excès, j’ai apprécié la manière dont Maylis de Kerangal traite son sujet, l’effleure lorsqu’il est nécessaire de l’effleurer mais toujours, sonde les pensées et les émotions de chacun des personnages. Elle suit silencieusement le processus de deuil que les parents doivent enclencher, les précautions que prennent les intervenants hospitaliers, les questions personnelles que la situation ne manque pas de leur renvoyer. Concernant l’acceptation ou non du don d’organe(s), on sent effectivement que la décision prises par les parents de Simon est une évidence et c’est là, finalement, qu’on peut reprocher à l’auteure d’avoir dévoilé trop tôt une partie de l’intrigue…

PictoOK… Mais qu’à cela ne tienne, j’ai vraiment apprécié sa touche, sa réserve et sa délicatesse, son émotion et son humanité. J’ai savouré cette façon de parler de l’amour, de la mort, de l’empathie…

Un cadeau de Véro (merci ! ;))

Extraits :

« À deux cents mètres du rivage, la mer n’est plus qu’une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. Simon Limbres se fond dans son mouvement, il rame vers le line up, cette zone au large où le surfeur attend le départ de la vague, s’assurant de la présence de Chris et John, postés sur la gauche, petits bouchons noirs à peine visibles encore. L’eau est sombre, marbrée, veineuse, la couleur de l’étain. Toujours aucune brillance, aucun éclat, mais ces particules blanches qui poudrent la surface, du sucre, et l’eau est glacée, 9 ou 10 °C pas plus, Simon ne pourra jamais prendre plus de trois ou quatre vagues, il le sait, le surf en eau froide éreinte l’organisme, dans une heure il sera cuit, il faut qu’il sélectionne, choisisse la vague la mieux formée, celle dont la crête sera haute sans être trop pointue, celle dont la volute s’ ouvrira avec assez d’ampleur pour qu’il y prenne place, et qui durera jusqu’au bout, conservant en fin de course la force nécessaire pour bouillonner sur la grève. Il se retourne vers la côte comme il aime toujours le faire avant de s’éloigner davantage : la terre est là, étirée, croûte noire dans des lueurs bleutées, et c’est un autre monde, un monde dont il s’est dissocié » (Réparer les vivants).

« (…) ils se regardent une fraction de seconde, puis un pas et ils s’étreignent, une étreinte d’une force dingue, comme s’ils s’écrasaient l’un dans l’autre, têtes compressées à fendre le crâne, épaules concassées sous la masse des thorax, bras douloureux à force de serrer, ils s’amalgament dans les écharpes, les vestes et les manteaux, le genre d’étreinte que l’on se donne pour faire rocher contre cyclone, pour faire pierre avant de sauter dans le vide, un truc de fin du monde en tout cas quand, dans le même temps, dans le même temps exactement, c’est aussi un geste qui les reconnecte l’un à l’autre, souligne et abolit leur distance, et quand ils se désincarcèrent, quand ils se relâchent enfin, ahuris, exténués, ils sont comme des naufragés » (Réparer les vivants).

« (…) elle suit des yeux leur marche lente vers les hautes portes de verre, s’adosse contre un pilier pour mieux les voir : la verrière est devenue miroir à cette heure, ils s’y reflètent comme se reflètent les fantômes à la surface des étangs les nuits d’hiver ; ils sont l’ombre d’eux-mêmes aurait-on dit pour les décrire, la banalité de l’expression relevant moins la désagrégation intérieure de ce couple que soulignant ce qu’ils étaient encore le matin même, un homme et une femme debout dans le monde, et à les voir marcher côte à côte sur le sol laqué de lumière froide, chacun pouvait saisir que désormais ces deux-là poursuivaient la trajectoire amorcée quelques heures auparavant, ne vivaient déjà plus tout à fait dans le même monde (…) s’en absentaient, et se déplaçaient vers un autre domaine, qui était peut-être celui où survivaient un temps, ensemble et inconsolables, ceux qui avaient perdu un enfant » (Réparer les vivants).

 

Place © Gallimard – 2008
Place © Gallimard – 2008

AVC. Un acronyme lourd de sens.

« Le 8 décembre 1995, brutalement, un accident vasculaire a plongé Jean-Dominique Bauby dans un coma profond. Quand il en est sorti, toutes ses fonctions motrices étaient détériorées. Atteint de ce qu’on appelle le « locked-in syndrome » – littéralement : enfermé à l’intérieur de lui-même -, il ne pouvait plus bouger, manger, parler ou même simplement respirer sans assistance. Dans ce corps inerte, seul un œil bouge. Cet œil – le gauche -, c’est son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie.

Avec son œil, il cligne une fois pour dire « oui », deux fois pour dire « non ». Avec son œil, il arrête l’attention de son visiteur sur les lettres de l’alphabet qu’on lui dicte et forme des mots, des phrases, des pages entières… Avec son œil, il a écrit ce livre : chaque matin pendant des semaines, il en a mémorisé les pages avant de les dicter, puis de les corriger.

Sous la bulle de verre de son scaphandre ou volent des papillons, il nous envoie ces cartes postales d’un monde que nous ne pouvons qu’imaginer – un monde où il ne reste rien qu’un esprit à l’œuvre. L’esprit est tour à tour sarcastique et désenchanté, d’une intensité qui serre le cœur. Quand on n’a plus que les mots, aucun mot n’est de trop » (synopsis éditeur).

Superbe roman qui décrit un état angoissant dans lequel un homme est plongé. Incapable du moindre mouvement, seule son intellect est intact… et il observe le monde qu’il entoure et tente – avec sa seule paupière valide – d’interagir avec son environnement. Les courts chapitres qui composent l’ouvrage ont été appris par cœur par leur auteur puis dictés [comme le synopsis l’explique] lettre par lettre à une femme qui patiemment a retranscris patiemment cette pensée. On sent la nécessité d’ordonner ses idées, d’être concis. Les mots sont pesés, remplis de sens, et permettre de traduire la nouvelle réalité de cet homme figé par la force des choses, statique à l’extrême et devenu totalement dépendants des autres.

(…) l’œil gauche, mon seul lien avec l’extérieur, l’unique soupirail de mon cachot, le hublot de mon scaphandre

A 44 ans, c’est une nouvelle vie qu’il doit entamer. « Coincé » à l’Hôpital maritime de Berck, il saisit n’importe quel prétexte pour tuer ces journées qui s’étirent. Il fait fonctionner son imagination ou ouvre un souvenir. Il sollicite constamment sa mémoire (olfactive, gustative, auditive… sensorielle en général), revit une scène qui appartient à « sa vie d’avant ».

Il y avait l’art d’accommoder les restes. Je cultive celui de mitonner les souvenirs

PictoOKJean-Dominique Bauby témoigne de ce qu’est son quotidien, observe le regard si particulier que d’autres posent désormais sur lui (des inconnus, des soignants, des amis). Un cri silencieux, l’effroi de ne plus être soi, l’humour silencieux qu’il ne peut plus exprimer… faute de ne pouvoir parler « normalement », sachant que son interlocuteur est suspendu à son œil gauche pour déchiffrer lettre par lettre ce qu’il souhaite énoncer, Jean-Dominique Bauby économise ses propos, va à l’essentiel… tait son sarcasme ou ses touches d’humour complice pour se faire comprendre facilement et ne pas déstabiliser la personne avec qui il parle. Jean-Dominique Bauby était journaliste devenu rédacteur en chef du magazine Elle. Quinze-mois après son AVC, le 6 mars 1997, son livre « Le Scaphandre et le Papillon » est publié… il décède le 9 mars 1997.

Extraits :

« E S A R I N T U L O M D P C F B V H G J Q Z Y X K W. L’apparent désordre de ce joyeux défilé n’est pas le fruit du hasard mais de savants calculs. Plutôt qu’un alphabet, c’est un hit-parade où chaque lettre est classée en fonction de sa fréquence dans la langue française. Ainsi, le E caracole en tête et le W s’accroche pour ne pas être lâché par le peloton. Le B boude d’avoir été relégué près du V avec lequel on le confond sans cesse. L’orgueilleux J s’étonne d’être situé si loin, lui qui débute tant de phrases. Vexé de s’être fait souffler une place par le H, le gros G fait la gueule et, toujours à tu et à toi, le T et le U savourent le plaisir de ne pas avoir été séparés. » (Le Scaphandre et le Papillon)

« Une onde de chagrin m’a envahi. Théophile, mon fils, est là sagement assis, son visage a cinquante centimètres de mon visage, et moi, son père, je n’ai pas le simple droit de passer la main dans ses cheveux drus, de pincer sa nuque duveteuse, d’étreindre à l’en étouffer son petit corps lisse et tiède. Comment le dire ? Est-ce monstrueux, inique, dégueulasse ou horrible ? Tout d’un coup, j’en crève. » (Le Scaphandre et le Papillon)

« Je m’éloigne. Lentement mais sûrement. Tout comme le marin dans une traversée voit disparaître la côte d’où il s’est lancé, je sens mon passé qui s’estompe. Mon ancienne vie brûle encore en moi mais se réduit de plus en plus aux cendres du souvenir. » (Le Scaphandre et le Papillon)

 

Demey © Cheyne Editeur – 2015
Demey © Cheyne Editeur – 2015

Hadrien partage sa vie avec Delphine. Mais la routine, la lassitude du quotidien…

Et l’on se corps de moins en moins. Notre couple s’usure. Jusqu’à la corde. (…) On se calme plat. Je me morne, elle se plaine

Puis un jour, au jardin du Luxembourg, Hadrien rencontre Adèle. Trouble, coup de foudre et confusion des sens. Hadrien et Adèle prennent l’habitude de se revoir, l’émoi grandit à chaque rencontre. Désir, envie, rires, tendresse. En seize courts chapitres, Loïc Demey conte l’histoire de cette relation adultère dans une langue chantante et saugrenue.

Je me chancelant, je me trac. Elle me chuchotements d’amour à l’oreille.

La rue se nuit, le ciel se lune. Je la nue.

La pièce se sombre, je m’orage. La fermeture éclair. La robe, tonnerre. Sa tunique en l’air et ses dessous à terre. La rue se lune, le ciel se nuit. Je la nue.

Elle me peau, je la pulpe des doigts. On s’épiderme.

PictoOKSurprenant roman où le verbe s’ébroue, frissonne, s’émeut. La construction narrative est absurde. Le déclic qui a conduit Loïc Demey à écrire ce texte s’est opéré après qu’il ait écouté « Prendre corps » d’Arthur H. Un texte où les verbes sont remplacés par des noms, adverbes ou adjectifs… un texte troublant dans lequel les sensations affleurent, caressent et bousculent. Très beau.

Découvert grâce aux articles de Sabine et de Lucie.