Peer Gynt, Acte 1 (Carrion)

Acte 1 – Carrion © Soleil Productions – 2021

Peer Gynt est un jeune homme épris de liberté. Au printemps de sa vie, cet épicurien a soif de découvrir la vie et le monde. Il s’amourache aussi vite qu’il se lasse de ses compagnes éphémères. Solveig est la seule à entrer dans son cœur mais Peer est assailli de contradictions ; constatant qu’il ne trouve pas de compromis acceptable entre l’envie d’ici et l’envie d’ailleurs, Peer décide de partir.

Du noir et blanc… pour nous emmener dans ces contrées perdues de la Norvège. Antoine Carrion (dessinateur de « Nils » aux éditions Soleil) adapte ici la pièce de théâtre d’Henrik Ibsen.

Du noir et blanc… pour nous porter dans ce monde entre rêve et réalité… entre métaphores poétiques et matérialité crue de l’existence. Du noir et blanc enfin pour mettre en image cette quête identitaire d’une époque où les mythes et légendes populaires avaient encore la peau dure et faisaient partie intégrante d’un folklore local.

Le scénario est saturé d’éléments et de dialogues qui se croisent. La lecture est un peu saccadée du fait d’une multitudes de personnages secondaires, d’un Peer Gynt tiraillé par ses différents désirs et donc qui tâtonne quant à ses intentions. Les références au passé ainsi qu’à l’héritage familial du héros sont nombreuses et impactent réellement son quotidien… et donc le récit que nous lisons ; nous ne mesurons réellement les tenants et les aboutissants dans un deuxième temps. De fait, j’ai trouvé qu’il était ardu de faire la part des choses entre ce qui est vrai, ce qui est fantasmé et ce qui appartient au registre de la mythomanie. On ne mesure qu’après coup l’importance d’un événement (passé ou actuel) et cela saccade un peu la lecture… Cela m’a souvent rendue perplexe durant la lecture.

Le scénario qui gambade de ci de là, c’est le principal grief que j’aurais à formuler sur cet ouvrage : les intentions narratives sont souvent nébuleuses. Ce n’est pas chose aisée que d’aborder cette histoire qui fourmille d’éléments, de personnages secondaires, de références au passé du héros et à la culture populaire (légendes et mythes norvégiens). J’ai cafouillé pendant une partie de la lecture avant de trouver la bonne distance à avoir avec le récit et parvenir à comprendre ce qui était ironie, mélancolie ou bien encore passion amoureuse. Le personnage principal se cherche, se perd… et nous perd un peu en route.

Peer Gynt est aussi spontané que complexe. Ses penchants pour l’alcool, les femmes, l’humour et le mensonge le malmènent. Il est aussi présomptueux qu’idéaliste, aussi mythomane que pragmatique, aussi exubérant que timide, aussi prévisible que surprenant. A la fois fourbe et courageux, Peer a toutes les qualités et tous les défauts. Qui est-il ? Un doux rêveur, un homme intègre d’une naïveté touchante et d’une lucidité incroyable face à des situations inextricables. Il m’a semblé que le lecteur n’avait d’autres choix que d’observer ce personnage en quête de réponses et d’accepter ses errances et cafouillements.  Après tout, n’est-on pas face à un jeune homme qui cherche des réponses, qui teste ses limites et souhaite tout simplement donner un sens à sa vie plutôt que de suivre une voie que d’autres ont tracée pour lui.

Graphiquement en revanche, je me suis régalée. La mise en images des paysages est sublime. Une excursion onirique au beau milieu de l’album – au pays des trolls et de la nuit – nous saisit et nous interloque, mais c’est finalement ce passage narratif qui nous permet de comprendre ce que le héros est en train d’agir à cette période-charnière de sa vie où il sort du giron familial pour entrer de plein pied dans la vie adulte.

Au final, et à l’instar de Peer Gynt, je me retrouve un peu ambivalente face à ce récit : je suis désireuse de connaître le dénouement de cette épopée identitaire mais incertaine quant au fait d’avoir saisit correctement le personnage ainsi que sa démarche. Mais le sentiment sur le reste après la lecture de ce premier opus est plutôt positif.

Peer Gynt, Acte 1

(Diptyque en cours)

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur & Scénariste : Antoine CARRION

Adapté de l’œuvre (théâtre) d’Henrik Ibsen

Dépôt légal : février 2021 / 104 pages / 17,95 euros

ISBN : 9782302091368

Un léger Bruit dans le moteur (Gaët’s & Munoz)

Gaët’s – Munoz © Petit à Petit – 2021

Sorti en 2012, « Un léger bruit dans le moteur » n’intègre le catalogue Petit à Petit qu’en 2017… et c’est l’occasion d’une première réédition. Et voilà une nouvelle réédition comme une jolie petite mise en bouche pour nous préparer à la sortie du second tome – à paraître l’année prochaine – ! Cette seconde réédition est l’occasion d’intégrer un cahier graphique original qui nous permet de nous glisser dans les coulisses de l’album.

Le scénario de Gaët’s est une adaptation du roman éponyme de Jean-Luc Luciani. C’est un univers grinçant, un récit noir noir noir où il ne fait pas bon tomber en panne, de nuit et sous une pluie battante, dans cette bourgade isolée… Pas bon du tout ! On s’installe dans un petit hameau où vivent une poignée de familles. Dans l’une d’elle, un enfant teigneux et qui déteste sa vie va élaborer un projet machiavélique pour supprimer un à un les habitants de ce minuscule village.

« Parce qu’à force de tuer le temps, on finit par tuer vraiment. »

Il n’y a rien de beau dans le quotidien de cet enfant. Même pas le paysage où, malgré l’acharnement de quelques hommes à labourer leurs parcelles, la terre ne rejette rien d’autre que des patates rachitiques. Des colonies de lézards pullulent joyeusement et larvent sur les cailloux brulants de la route.

Ici, les adultes ont des ambitions limitées. Ils sont avares de bons mots, chiches d’affection à donner aux plus jeunes. Ils tournent en rond dans leur quotidien étriqué. Livrés à eux-mêmes, les enfants s’occupent comme ils peuvent. Ils ont le choix : jouer dans les flaques, courir dans les champs, se faire de vilaines farces. Ce milieu rural est des plus austères et on fantasme de voir ce qui vit au-delà. Gaët’s opte un mode de narration qui nous invite à nicher dans la tête du personnage principal ; la voix-off de l’enfant tueur est notre seul guide dans ce monde hostile… dans ce minuscule village en marge de toute vie sociale. Les intentions malsaines du « héros » nous grattent… pourtant, sa voix silencieuse nous attrape et il est difficile de s’extraire de cet univers. L’idée de faire une pause dans la lecture ne m’a pas titillée une seule seconde. On s’immisce dans son esprit malade, on comprend ses intentions, on anticipe avec lui le prochain assaut assassin qui décimera davantage encore la poignée d’hommes qui peuplent cette petite communauté rurale. Il déplie sa logique méthodiquement, se crée une forme de morale et une forme de priorité dans l’ordre des « exécutions » qu’il opère.

« Moi, je rêve souvent dans ma tête à moi que je tue mes parents avec une hache puis que je les regarde mourir. Bien sûr, ils sont toujours vivants. Mais c’est comme s’ils étaient déjà morts puisqu’ils ne font rien de la journée. »

Au crayon, Jonathan Munoz installe une ambiance macabre qui porte l’intrigue à merveille. L’enfant évolue comme un poisson dans l’eau dans son environnement… un quotidien où l’innocence et l’horreur se marient à merveille. Un frisson glaçant nous parcourt l’échine.

Cela faisait un bout que je voulais lire cet ouvrage et à moins que vous ne l’ayez déjà fait, je vous le conseille vivement !

Un léger bruit dans le moteur (récit complet)

Editeur : Petit à petit

Dessinateur : Jonathan MUNOZ / Scénariste : GAËT’S

Dépôt légal : janvier 2021 / 124 pages / 16,90 euros

ISBN : 9791095670230

Au Pays du Cerf blanc (Chen & Li)

Au Pays du Cerf blanc, à une journée de marche de Xi’an, capitale de la province du Shaanxi, la vie suit son cours et le rythme des saisons. De mariages en récoltes, dans le village de Bailu, les traditions cimentent les rapports entre les villageois. Bai et Lu, les deux familles les plus importantes de la contrée, veillent au grain et aux respects des règles sans toutefois parvenir à éviter quelques frictions.

Au Pays du Cerf blanc, tome 1 –
Chen – Li © Editions de La Cerise – 2015

La vie suit son cours lorsque l’année 1911 se présente à la porte. Rien ne laisser présager les changements à venir mais doucement déjà, les mentalités ont commencé à changer. Certes, dans les campagnes, le vent de la Révolution ne se fait pas sentir… dans un premier temps du moins. Par la suite, les remous provoqués par les révolutionnaires, l’arrivée des soldats dans les villages reculés, la violence et leurs exactions quotidiennes vont profondément changer le visage de la Chine. L’Empereur tombe et les partis politiques s’organisent. Les Chinois ne le savent pas encore mais moins de cinquante ans plus tard, la République de Chine fera ses premiers pas, portant les espoirs de certains et balayant les inquiétudes qu’ont les autres face à ce changement radical.

Adapté du roman de Chen Zhongshi, le diptyque de Li Zhiwu est un petit bijou graphique. Ses illustrations charbonneuses d’un réalisme fou m’ont fait penser à de vieilles photos en noir et blanc. Comme par magie, le temps a été suspendu et il nous est permis de plonger dans le décor d’une époque aujourd’hui révolue. Le format à l’italienne met en valeur ces illustrations ; superbement relié, l’objet-livre que nous tenons en main est magnifique.

Le scénario est lent, factuel, loin de mon registre de prédilection habituel. Et pourtant, on se laisse prendre, on tourne les pages pour parcourir ce pan dramatique de l’histoire de la Chine.

« Au Pays du Cerf blanc » est un lianhuanhua (bande dessinée traditionnelle de la Chine populaire). Avec ce récit, on parcourt trois décennies, de 1911 à 1949. Lorsqu’on referme le second tome, le tumulte qui a agité la Chine, ses villes et ses campagnes, est un peu retombé. Sur cette durée, nous avons suivi trois générations de trois familles originaires d’une même région. Nous avons également vu un pays entre deux identités, abandonnant de force celle qu’elle avait toujours connue et en pleine quête de l’identité qu’elle revêtira un jour. Nous avons vu un peuple partagé par d’incessants va-et-vient entre ses traditions séculaires et sa liberté nouvelle, entre de vieux rituels et un élan nouveau. Les anciens seigneurs sont tombés en disgrâce, leurs vassaux les ont détrônés. Un vent de révolte a soufflé si fort qu’il en a fait tituber tout un peuple ; hommes et femmes, riches et pauvres, tous ont été tancés, ébranlés, affectés. Certains en sont ressortis plus forts mais la grande majorité n’a finalement eu d’autre choix de que subir, de courber l’échine en attendant que leur sort soit décidé. Des familles se sont déchirées puis réconciliées avant de se déchirer à nouveau. Les amertumes se sont renforcées puis assoupies. Les fiertés individuelles se sont endurcies et peu à peu, les coups bas ont été perpétrés.

Un diptyque intéressant, riche en informations et faisant intervenir plus d’une vingtaine de personnages récurrents. On s’y perd parfois, la lecture demande un minimum de concentration mais elle est d’une saveur incroyable.

L’article dédié à cet univers sur kbd.

Au Pays du Cerf blanc (diptyque)

Adapté du roman de Zhongshi CHEN

Editeur : Editions de La Cerise / Collection : La Cerise sur le Gâteau

Dessinateur & Scénariste : Zhiwu LI

Traduction : Grégory MARDAGA

Premier tome : Dépôt légal : janvier 2015 / 424 pages / 29 euros

ISBN : 978-2-918596-07-3

Second tome : Dépôt légal (tome 2) : juin 2015 / 402 pages / 29 euros

ISBN : 978-2-918596-09-7

Puisqu’il faut des hommes (Pelaez & Pinel)

Pelaez – Pinel © Bamboo – 2020

Joseph rentre. Il revient après avoir été mobilisé. Il a fait la guerre. Il a vu ses horreurs. Il retrouve sa terre natale, les siens. Les retrouvailles devraient être liesse, les accolades devraient être joyeuses pour l’enfant qui revient au pays.

Après des mois passés en Algérie, la réalité est autre. Le retour est glacial. Tous gardent leurs distances, s’arment de regards accusateurs et de mots cinglants.

« Planqué » , « Tire-au-flanc » , « Lâche » … les sobriquets ne manquent pas. Affecté aux bureaux de l’état-major, ce n’est pas trop la représentation qu’on se fait, ici, du soldat… Joseph est critiqué, rejeté, dénigré.

Le retour au pays est amer… mais il caresse l’espoir qu’en retrouvant Mathilde, ces retrouvailles corrosives avec son village natal seront moins blessantes.

Puisqu’il faut des hommes - Pelaez - Pinel © Bamboo - 2020

« L’homme est un loup pour l’homme » … cette phrase se révèle une nouvelle fois d’une incroyable justesse. Philippe Pelaez déplie un scénario implacable et projette séance tenante son héros dans un univers familier qui devrait lui être, logiquement, ressourçant, apaisant, protecteur. Etrangement, c’est à une toute autre ambiance que nous nous frottons dans ce récit graphique. On bute sur des personnages secondaires majoritairement mesquins, amers, hypocrites. Il jaillit d’eux une aversion presque viscérale. Ils agissent en aveugles, comme mus par un mouvement collectif duquel ils sont incapables de se désolidariser. Çà et là pointent fièrement mais en trop faible nombre, des individus qui prennent la direction opposée. Ils incarneront nos quelques bouffées d’air dans ce tableau peu reluisant de l’espèce humaine. Je m’attendais pourtant à des interactions plus sournoises entre les personnages… quelque chose de plus insidieux, provoquant presque la nausée chez le lecteur tant le drame qui se joue sous nos yeux est révoltant. Et puis quelle est la finalité de ce jeu de dupes ? Pour gagner quelle reconnaissance si ce n’est d’avoir suivi fidèlement le troupeau des mauvaises langues et des frustrés ? Au finalement, je regrette que le scénario n’incise pas davantage les rapports humains. Il me semble que les choses sont restées en surface alors qu’il y avait tant à utiliser pour remuer le couteau dans la plaie et travailler l’ambiance au corps plus encore… ancrant définitivement le récit dans le registre de la pure fiction.

Au dessin, je retrouve la douceur du trait de Victor L. Pinel. Avec un tel coup de crayon, il parvient à faire ressentir la haine malgré la rondeur de son dessin. Il parvient à faire entendre le ton venimeux d’un mot malgré la chaleur de la palette de couleurs qu’il a choisie. Il impose aussi bien le silence qu’il permet aux cris de retentir et de sortir de la simple page de papier sur laquelle il est illustré. Il montre le regard qui se perd dans d’indicibles pensées, le cœur qui se contracte sous le poids de la tristesse ou celle de la peine. Après « La Maison de la Plage » qu’il avait réalisé avec Séverine Vidal, il nous offre une nouvelle fois le fruit d’une collaboration réussie.

Beau… mais ça manque de profondeur.

J’ai eu envie de lire cet ouvrage après avoir lu la chronique d’Amandine.

Puisqu’il faut des hommes (récit complet)

Editeur : Bamboo / Collection : Grand Angle

Dessinateur : Victor L. PINEL / Scénariste : Philippe PELAEZ

Dépôt légal : janvier 2020 / 64 pages / 15,90 euros

ISBN : 978-2-81896-907-6

Ada (Baldi)

Il y a quelques mois, j’avais découvert Barbara Baldi avec « La partition de Flintham » … Je n’ai pas accroché comme je l’avais espéré avec son premier graphique mais j’en ai savouré la force qui émane de son dessin et la profondeur de ses personnages. Il se dégage d’eux une fragilité qu’ils recouvrent d’un voile de pudeur et une nostalgie qu’ils bordent en cherchant à aller de l’avant. Il m’avait manqué très peu de choses – lors de cette lecture – pour entrer pleinement dans l’univers de Clara, la jeune pianiste. J’étais restée spectatrice de la vie de cette femme, attendant avidement le moment où je trouverai enfin une place à ses côtés et entendre les voix de chaque personnage, les frottements de tissus, les mélodies qu’elle joue sur le piano à queue… Ce moment n’est jamais arrivé.

Pourtant, l’intensité de son dessin m’a saisie. La manière dont elle crée les textures, la profondeur des regards, les contrastes entre les couleurs, la façon dont elle joue avec l’ombre et avec la lumière et l’impact des silences narratifs sur l’ambiance graphique sur l’ensemble. Tout autant de détails qui campent une atmosphère enveloppante et intrigante.

Baldi © Ici Même Editions – 2019

Et arrive « Ada » , le second roman graphique de l’autrice italienne. L’intrigue se déroule en Autriche durant la Première Guerre Mondiale. On est en été 1917, à Gablitz. Le soleil se couche, laissant la nuit envahir progressivement la campagne. Le brouillard avait patiemment attendu cette occasion pour gonfler le torse et prendre ses aises. Plongée dans l’obscurité, la forêt semble plus immense encore. Dans le noir, l’impression d’isolement entre la maison d’Ada et le reste de l’humanité est décuplée.

Ada rentre du bois pour pouvoir nourrir le feu, qu’il ne meurt pas pendant la nuit. « Adaaaa !!!! » . Son père beugle. Eternel insatisfait, il reproche à sa fille de mettre trop de temps pour faire ses corvées. Le Thénardier est attablé et attend qu’elle le serve. Elle a les yeux gonflés de fatigue tandis que les siens à lui sont déformés par la colère. Le male dominant règne sur sa maisonnée. Le visage fardé de couperose, il distribue directives et insultes, se bâfre et vomit son aigreur sur sa fille unique. Cela rend odieux ce tête-à-tête cruel.

« Mains lestes et tête basse, c’est tout ce dont tu as besoin. Alors dépêche-toi… »

Ada trouve pourtant la force de supporter cela. Elle se réfugie dans son jardin secret. Elle se dérobe au regard de son père dans un endroit qui n’appartient qu’à elle et dont il ne sait rien. Une échappatoire qu’elle trouve dans une petite cabane cachée dans la forêt où un petit vase accueille quelques fleurs de saison. Le cabanon est un lieu de quiétude. Ada s’y ressource pour quelques minutes ou quelques heures. Elle y a ses outils : pinceaux, peintures, carnets, toiles… Ada s’évade en couleurs pour mieux affronter la dure réalité.

Quelle triste vie que celle d’Ada. Par la force des choses, la jeune femme se retrouve prise au piège dans un quotidien où elle ne peut s’épanouir. Quelques notes d’espoir nous laissent présager que la vie d’Ada peut prendre un tournant radical mais l’espoir est ténu… il se devine dans les touches de couleurs déposées sur les toiles qu’elle peint. Ces instants suspendus susurrent la promesse que des jours meilleurs sont à venir. Chant des sirènes ?

Barbara Baldi pose tantôt le récit sur les scènes avec le père, tantôt sur les brefs instants de liberté qu’elle s’accorde. Un chaud-froid permanent. Deux facettes de sa solitude : l’une subie, l’autre désirée. Et le fragile équilibre ne tient à rien. C’est un château de carte qui peut se casser d’un simple battement de cils. La violence paternelle semble attendre le moindre faux pas pour éclater bruyamment, brutalement.

En ancrant son héroïne dans la toile historique tourmentée de la Première Guerre Mondiale, Barbara Baldi renforce le sentiment d’insécurité. La situation peut être bousculée d’un instant à l’autre… et empirer. L’atmosphère est électrique. Mais Ada reste paisible, sa présence rassure. Une force tranquille. Un personnage fictif qui offre à l’autrice italienne une opportunité de rendre hommage à Egon Schiele (contemporain et ami de Gustav Klimt). La référence à leurs œuvres surgit dans le récit de Barbara Baldi au moment opportun et donne une dynamique nouvelle à l’intrigue. La veine graphique de son récit s’accorde avec les œuvres des deux peintres expressionnistes – cités plus haut. Des teintes sable, bois, doré et rouge donnent l’échange avec des verts, des bleus et marrons soutenus. La manière d’utiliser les contrastes entre ombre et lumière guide l’œil dans les illustrations. Des photos retouchées d’un coup de peinture Photoshop, de grandes séquences muettes, des illustrations en pleines pages invitent le lecteur à modérer sa vitesse de lecture. On savoure, on prend le temps de contempler, on mesure la tension de chaque instant et l’importance de chaque geste.

Je vous invite réellement à lire cet ouvrage si ce n’est pas déjà fait !

Trois chroniques amies pour vous permettre d’aller plus loin : Noukette, Marilyne et Mes Echappées livresques. Sans compter celle de Capitaine Kosack sur le site Cases d’Histoire.

 Ada (récit complet)
Editeur : Ici Même
Dessinateur & Scénariste : Barbara BALDI
Traduction : Laurent LOMBARD
Dépôt légal : février 2019 / 120 pages / 24 euros
ISBN : 978-2-36912-051-3

Didier, la cinquième roue du tracteur (Rabaté & Ravard)

Le quotidien de Didier, c’est la ferme. Ses journées sont rythmées par les tâches qui incombent à la petite exploitation familiale : faire la traite des vaches, nettoyer les enclos, donner du grain et répartir les fourrages, labourer, semer, récolter…

Didier vit avec Soazig, sa sœur. Il faut bien reconnaître que Soazig abat l’essentiel du travail à faire à la ferme. Didier lui, se laisse porter. Il se fait rabrouer par Soazig mais au final, il se lève quand il se lève, se perd souvent dans ses pensées et s’occupe avant tout de sa petite et rondouillarde personne.

Mais ce matin-là, quelque chose cloche. C’est la douleur. La douleur absolue ! La douleur physique tout d’abord, celle qui le pousse à se rendre dare-dare chez le médecin, persuadé que son pronostic vital est engagé. La douleur morale ensuite, celle qui le fait penser avec amertume qu’il finira vieux garçon.

« Docteur… il me reste combien de temps ? »

Le médecin se montre impartial et délivre ses recommandations à Didier. Pour cette crise carabinée d’hémorroïdes : une crème et des médicaments. Pour le désespoir amoureux… il remet un post-it à son patient sur lequel est écrit « meetic.fr » . Puis Didier se hâte. Il a prévu d’aller à une vente aux enchères. Un fermier voisin a fait faillite. Didier souhaite profiter de la vente pour équiper de la ferme. Mais en lieu et place de la moissonneuse et du tracteur qu’il comptait acquérir, Didier revient avec Régis… le fermier ruiné et dépressif.

Une drôle de vie à trois commence en même temps que Didier se met en quête de l’âme sœur.

Didier, la cinquième roue du tracteur – Rabaté – Ravard © Futuropolis – 2018

Pascal Rabaté et François Ravard. Quand un album au nom improbable est signé par ces deux auteurs-là, il y a fort à parier qu’on se régale à la lecture.

Pour leur première collaboration, Pascal Rabaté et François Ravard parlent du monde paysan, une actualité composée de cyniques réalités. Faillites, isolement, suicides… un corps de métier sans cesse pris entre le marteau et l’enclume. Le choix des personnages vient égayer ce quotidien rural et cru sans rendre la description simpliste. La quête affective de Didier et sa recherche d’un idéal féminin glisse le tout dans le registre de la comédie. Un album qui s’apparente le travail de Troub’s sur « Mon voisin Raymond » (également publié aux Editions Futuropolis).

Au scénario, Pascal Rabaté ( « Les petits Ruisseaux » , « Un Ver dans le fruit » , « Alexandrin ou l’art de faire des vers à pied » , « Bien des choses » …). On sait que l’auteur a l’art et la manière de parler avec tendresse et amusement des petites gens. Fuyant le clinquant et le mirobolant, Pascal Rabaté émerveille dans sa description de vies ordinaires en y ajoutant la dose adéquate d’humour et de poésie qui touche le lecteur droit au cœur et l’emporte dans des récits au synopsis pourtant peu racoleurs. On retrouve toujours un peu d’étourderie et de rêverie mêlées dans la personnalité de ses héros atypiques et souvent ingénus. On ressent souvent quelques serrements de cœur au contact de ces solitudes souvent lourdes à porter. Il y a enfin ce soupçon de folie inattendue et beaucoup beaucoup d’espièglerie dans la manière de raconter ses histoires. Cet album-là ne déroge pas à la règle.

Didier, la cinquième roue du tracteur – Rabaté – Ravard © Futuropolis – 2018

Au dessin, comme toujours, François Ravard trouve les justes expressions et gestuelles pour nous permettre de savourer ces truculents quotidiens. Quittant les couleurs sombres auxquelles j’étais habituées dans ses précédents albums ( « Clichés de Bosnie » , « La Faute aux Chinois » , « Nous n’irons plus ensemble au Canal Saint-Martin » …), le dessinateur nous fait ici baigner dans une histoire haute en couleurs. Ces dernières égayent un quotidien difficile et le rehausse d’une joie inespérée qui nous met le sourire aux lèvres. On est rudement bien dans ce bain de bonne humeur !

Une lecture qui offre une jolie bouffée d’air !

Didier, la cinquième roue du tracteur (one shot)
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : François RAVARD / Scénariste : Pascal RABATE
Dépôt légal : août 2018 / 80 pages / 17 euros
ISBN : 978-2-7548-2384-5