Fondu au noir (Brubaker & Phillips)

Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017

Hollywood, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale.

Charlie Parish est scénariste. Depuis qu’il est revenu du front, Charlie n’est plus le même. Une part de lui-même est resté là-bas, incapable d’accepter les horreurs dont il a été témoin… incapable d’imaginer un lendemain à sa vie. Auteur renommé, il a déjà écrit les scénarii de plusieurs films et a été récompensé pour cela. Mais c’était avant la guerre… Depuis, il est incapable d’écrire plus de deux mots d’affilée. Ses textes, c’est Gil qui les écrit. Gil Mason est celui grâce à qui il est entré dans le métier, celui qui lui a tout appris. Mais Gil est communiste et depuis la terrible « chasse aux sorcières » cet homme est devenu un paria dans le microcosme d’Hollywood. Les deux amis se sont mis d’accord : Gil écrit les textes et Charlie les signe. Leurs faiblesses font leur force.

Il avait perdu la capacité à imaginer ce qui arriverait ensuite. Charlie ne savait plus penser au-delà du prochain verre. Il n’existait plus qu’au bord de l’oubli.

Leur fragile équilibre est quotidiennement mis à mal par leurs frasques d’ivrognes. Tous deux ont déjà sombré depuis longtemps dans l’alcool et le décès soudain d’une jeune actrice en pleine ascension, Valeria Sommers, est le grain de sable qui va gripper la machine. Val était l’actrice principale du dernier film de Charlie et sa mort survient pendant le tournage du film. Charlie est le premier à découvrir le corps de Val ; lorsqu’il découvre des traces de strangulation sur le cou de sa collègue (et compagne), il prend peur et quitte précipitamment les lieux du crime. Le problème, c’est que Charlie n’est pas fichu de se rappeler ce qui s’est passé durant la soirée.

Quel n’est pas son étonnement lorsqu’il apprend qu’elle s’est donnée la mort. « Suicide d’une starlette » titrent les journaux… et Charlie prend peur. Qui a donc maquillé ce meurtre et pourquoi ? Mais surtout qui était au courant qu’il était sur les lieux du crime et doit-il lui-même craindre pour sa vie ?

Séries d’Ed Brubaker & Sean Phillips

Pas simple d’écrire cette chronique parce que l’album sort tout de même de ce que j’ai l’habitude de lire et d’apprécier habituellement. Je sais pourtant que lorsque Ed Brubaker et Sean Phillips co-signent une série, cela donne généralement lieu à des titres remarqués par le lectorat. « Criminal » , « Incognito » , « Fatale » … qui n’a pas au moine une fois vu ces couvertures ? Quant à ceux qui ont mis le nez dans ces albums, d’après ce que j’ai entendu, il est difficile de lutter contre leur effet hautement addictif.

L’intrigue est riche, très riche. Dans un contexte social délétère de chasse aux sorcières, de faux-semblants, de profit et d’industrie cinématographique, ce thriller psychologique prend plaisir à torturer son personnage principal. Ce dernier, un homme brisé par son expérience au front, lutte chaque jour pour garder un semblant de dignité et sauver les apparences. Mais derrière le masque, il n’a plus de libre-arbitre, plus d’ambitions.

Chronique d’une mort annoncée, c’est un peu comme cela que j’ai engagé la lecture de « Fondu au noir » . Je suis entrée dans cet album par la petite porte car il a fallu que je m’accroche fermement au livre au début de ma lecture et que je lutte un peu contre mon envie de le reposer (j’ai notamment été gênée par le fait de ne pas reconnaître de suite les personnages d’une page à l’autre… cela s’estompe au bout d’un moment). Ce récit me conduit loin de ma zone de confort habituelle mais je suis finalement parvenue à entrer dans cet univers crade, corrompu et hypocrite… un milieu qui pourtant peut faire rêver rien qu’à l’évocation de son nom : Hollywood.

A l’instar des personnages, on plonge dans l’alcool, on se vautre dans le luxe et la luxure, les filles faciles et l’utilisation des médias. L’acteur est un produit marketing que l’on façonne de toute pièce et c’est encore plus vrai pour les actrices que les producteurs exploitent à plus d’un titre. Ed Brubaker crée une ambiance électrique et presque dépourvue de toute chaleur entre les personnages. Les rapports humains sont tellement faussés par les jeux d’argent qu’on est sans cesse en train de se demander qui est sincère et qui ne l’est pas. On a l’impression que tout le monde se contente de bouger ses propres pions pour se placer au mieux sur l’échiquier. Les alliances d’un jour se défont le lendemain.

Sean Phillips a affuté ses crayons pour nous faire profiter de cette atmosphère digne des productions américaines de la fin des années 1940. D’ailleurs, on lit cet album comme on regarderait un bon vieux film. Graphiquement, c’est un régal et les couleurs de Elizabeth Breitweiser renforcent le côté réaliste de l’univers graphique.

Alcool, strass et paillettes masquent la crasse de ce milieu. Un roman graphique conséquent et assez prenant dont la sortie en France a coïncidé avec la retentissante « Affaire Weinstein » donnant une dimension plus profonde encore à toute une partie de l’intrigue… Brrrr, on ne peut que constater que les sujets soulevés par le scénariste sont des verrues tenaces qui enlaidissent tous les milieux.

Je suis surprise d’avoir finalement accroché avec ce titre.

Une lecture commune avec Jérôme que l’on partage avec les bulleurs de « La BD de la semaine » . Les liens des participations d’aujourd’hui sont à retrouver chez Stephie.

Fondu au noir

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Dessinateur : Sean PHILLIPS
Scénariste : Ed BRUBAKER
Dépôt légal : novembre 2017
400 pages, 39.95 euros, ISBN : 978-2-7560-9504-2

Bulles bulles bulles…

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Fondu au noir – Brubaker – Phillips © Guy Delcourt Productions – 2017

Strangers in Paradise, intégrale 1 (Moore)

Moore © Guy Delcourt Productions – 2017

Katchoo et Francine sont amies depuis le collège. Aujourd’hui, elles ont 25 ans et elles partagent un appartement en colocation. A deux elles arrivent à s’en sortir, entre les périodes de chômage et les petits boulots. Francine file l’amour presque parfait avec Freddie. Quant à Katchoo, éternelle solitaire, elle traîne dans les musées et consacre son temps libre à peindre ses propres tableaux. C’est au détour d’une galerie d’art qu’elle fait la connaissance de David avec qui elle va se lier d’amitié.

Au début en tout cas, tout semble assez simple. Mais c’est au début et on sait toujours qu’il ne faut pas se fier aux apparences. La vie n’est pas un long fleuve tranquille et Terry Moore se charge de nous le démontrer. Alors que Francine s’apprête à fêter son premier anniversaire avec Freddie, ce dernier rompt brutalement, excédé que sa compagne refuse tout rapport sexuel. Et tandis que Francine sombre dans une grosse dépression, Katchoo se retrouve nez-à-nez avec des individus qu’elle avait fuis. Dix ans après les faits, Katchoo se retrouve donc à devoir expliquer ses erreurs passées.

« Strangers in paradise » est une série de Terry Moore assez connue outre-Atlantique. Il a commencé à l’écrire en 1993 et terminée 14 ans plus tard. C’est un soap-opera avec des épisodes à rebondissements multiples. Le ton du récit est assez entraînant, parfois verbeux sur certains passages que j’aurais aimé un peu aérés au niveau graphique. Le trait de Terry Moore est agréable, expressif mais j’ai à plusieurs reprises eu des difficultés pour reconnaître au premier coup d’œil certains personnages. L’illustrateur renouvelle peu son style, utilise en permanence les mêmes détails pour les visages, les mêmes silhouettes parfois… les blondes se ressemblent toutes et les brunes… je les ai confondues entre elles.

Si « Strangers in paradise » avait déjà été publié en France par différentes maisons d’éditions, c’est Delcourt qui offre à la série un second souffle en proposant une parution de la totalité de la série en trois intégrales. Ce tome est donc le premier d’une trilogie. Il est conséquent et volumineux (600 pages).

Pour tout dire, j’ai eu du mal à accrocher sans toutefois avoir envie de le passer par la fenêtre. Je trouve que l’auteur a cherché à injecter trop de sujets dans sa saga. On a de la romance, de l’amitié, une gentille critique de société, des questions d’identité sexuelle, une enquête policière, du suspense, des rebondissements à gogo, des histoires de corruption et de manipulations diverses, de la violence, du sexe, de l’alcool… J’ai suivi avec intérêt l’histoire centrale qui raconte cette amitié forte entre les deux héroïnes mais les histoires secondaires m’ont souvent agacées. En préface, Terry Moore revient rapidement sur la genèse de ce récit : « J’ai commencé à écrire Strangers in Paradise parce que je ne trouvais rien de comparable en librairies. Je mourais d’envie de lire une histoire d’amour, d’amitié, de bravoure… et du courage de se lever chaque matin et de tout recommencer. »

Alors je reconnais que Terry Moore a l’art d’épicer le quotidien de ses personnages de façon assez surprenante. Disons que ce n’est pas difficile de s’identifier à elles, leur quotidien est réaliste… mais compte-tenu tout ce qui se passe, on est plutôt face à une fiction bon enfant peuplée de personnages un peu soupe-au-lait. Et puis on a aussi des explosions de colère à certains moments, des caprices excessifs, des dérapages, des pétages de plombs, des égos de certains qui sont surdimensionnés…

Disons que j’ai lu mais les passages qui ont retenu mon attention ne font pas le poids par rapport au reste.

La preview de l’album.

Une lecture commune que je partage avec Jérôme.

Strangers in Paradise

Intégrale 1
Trilogie en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Contrebande
Dessinateur / Scénariste : Terry MOORE
608 pages, 45 euros, ISBN : 978-2-7560-9327-7

Bulles bulles bulles…

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Strangers in Paradise, intégrale 1 – Moore © Guy Delcourt Productions – 2017

Les albums partagés aujourd’hui à l’occasion de la BD du mercredi :

Jérôme :                                    Cristie :                                 Pati Vore :

 Nathalie :                                  Nathalie :                                       Maël :

Stephie :                                 Amandine :                               Bouma :

Sabariscon :                                Sabine :                               Noukette :

Caro :                                  Soukee :                                    Sandrine :

Khadie :

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Time is money (Fred & Alexis)

Fred – Alexis © Dargaud – 2016
Fred – Alexis © Dargaud – 2016

La préface de Jean-Claude Mézières rappelle le contexte de la naissance de « Timoléon » et nous met l’eau à la bouche. Parlant de l’équipe de Pilote et du courant artistique de l’équipe, il explique que « c’est avec [Pierre] Christin que j’ai démarré la première histoire de Valérian, agent spatio-temporel qui installait le voyage dans l’Espace et le Temps durablement dans les pages de Pilote… Il n’en fallait pas plus pour que Fred, en compagnie d’Alexis (…) récupère Valérian au coin d’une bulle pour le citer en exemple, en compagnie de H.G. Wells, dans son discours triomphal sur le moyen de gagner de l’argent en voyageant dans le Temps ! ».

Tout commence ainsi : « Sur la lande inculte et désolée un homme inculte se désole de son manque de culture qui l’oblige à faire le désolant métier de marchand-de-machines-à-vapeur-pour rouler-les-cigarettes-une-à-une-sans-se-fatiguer. » C’est ainsi que ce commercial, à force de faire du porte-à-porte, arrive au seuil du manoir de Stanislas. Ce dernier invite Timoléon à lui montrer comment fonctionne la machine et sitôt la démonstration terminée, s’empresse de le débaucher pour son propre compte. Stanislas, scientifique excentrique et inventeur fou, souhaite que Timoléon vende sa machine révolutionnaire qui permettra de gagner de l’argent en voyageant dans le temps. Timoléon devient ainsi le premier « commerçant du temps » et, sitôt la collaboration conclue entre les deux protagonistes, se retrouve propulsé à Florence en 1469 afin de suggérer à Léonard de Vinci de peindre la Joconde, de lui acheter le tableau… qui lui permettra, ainsi qu’à son acolyte – de devenir richissime.

Les aventures de cette série furent publiées dans le magazine Pilote de 1969 à 1973. Dès 1974, les planches furent regroupées et éditées en trois albums : « Time is money », « 4 pas dans l’avenir » et « Joseph le borgne ».

Time is money – Fred – Alexis © Dargaud – 2016
Time is money – Fred – Alexis © Dargaud – 2016

Le trait ciselé d’Alexis va droit à l’essentiel et crée un univers à la fois loufoque et réaliste. L’intégrale propose des planches en noir et blanc, ce qui me en valeur les illustrations d’Alexis. Son trait ciselé prend soin de faire apparaître le moindre détail, notamment au niveau des expressions de visage. Ainsi, nous aurons l’occasion de nous poser à la terrasse du café « Les 3 Magots » au beau milieu du quartier de Ponte Vecchio à Florence… et de naviguer dans les couloirs du temps au risque d’y perdre notre latin ! Car le scénario de Fred met en scène deux personnages qui n’ont pas leur langue dans leur poche et font preuve d’un joli sens de la répartie. Quelle que soit la situation, la bonhommie de ces deux-là marque l’ambiance. Car même s’ils voyagent au gré des époques, nous, nous restons confortablement installés et profitons de leurs déboires drolatiques en ayant l’impression que partout où leurs pieds se posent, ils sont chez eux. Râleur, Timoléon se glisse bon an, mal an dans le rôle de l’homme à tout faire. Vêtu d’un maillot de corps, d’un pantalon de smoking noir et d’un chapeau melon, il se plie sans trop de difficultés aux caprices de Stanislas, son acolyte. Ce dernier quant à lui déambule dans une ample robe de chambre, les cheveux hirsutes et le regard ailleurs. Ils sont tellement aveuglés par l’idée de devenir riches grâce à leurs voyages temporels, qu’ils en oublient de tenir compte cupides et pris par l’envie de mener à bien leur plan, qu’ils en oublient d’envisager qu’un grain de sable peut venir gripper la machine et mettre en échec leur plan. Ils sont tellement maladroits et malchanceux qu’ils nous font drôle. Leur cupidité les rend obstinés et touchants.

PictoOKNée il y a presque 50 ans, la série n’apparaît ni vieillotte, ni décalée. De tout temps, l’appât du gain a toujours été la préoccupation de certaines personnes et « Time is money » est une bien belle manière de jouer avec le sujet.

Time is money

– Ils voyagent dans le temps pour de l’argent –

Intégrale de la série « Timoléon »

Editeur : Dargaud

Dessinateur : ALEXIS

Scénariste : FRED

Dépôt légal : juin 2016

206 pages, 29 euros, ISBN : 978-2205-07538-0

Bulles bulles bulles…

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Time is money – Fred – Alexis © Dargaud – 2016