Mes quatre Saisons (Nicoby)

Nicoby © Dupuis – 2020

Au printemps, Nicoby se rappelle les préoccupations qu’il avait à 20 ans. Il dessine à tout-va depuis l’enfance, a des idéaux à revendre, les pieds sur Terre et la tête dans les nuages. Il rêve de faire de la BD mais la réalité économique le force à trouver une autre orientation… une alternative.

C’est aussi à cette période que L’Association commence à se monter et propose une ligne éditoriale tout à fait nouvelle. Cet éditeur alternatif montre ainsi à tous que la BD sait faire autre chose que des albums « grand public » et apporte un vent nouveau à ce secteur éditorial. La « BD d’auteur » a désormais voix au chapitre et cela donne quelques perspectives à Nicoby.

« C’est peut-être ça l’aventure : raconter un truc chiant en essayant de le rendre intéressant. La BD en pleine mutation. »

Tout en poursuivant des études – qu’il perçoit pourtant comme une voie de garage -, Nicoby ne perd pas de vue son rêve de toujours : vivre de son dessin. Aujourd’hui, il a la quarantaine. Il vit de son art. Un artiste-auteur qui continue à nourrir à chaque occasion sa passion pour la BD.

« La vie d’auteur de bandes dessinées, c’est surtout un long face-à-face avec soi-même. Une vie d’ascète, de moine solitaire. »

S’enchaîne la vie au rythme des saisons. A l’été, des rencontres pour récupérer des planches pour les expositions de la prochaine édition de Quai des Bulles. L’automne et son lot d’idées géniales pour des albums à venir. L’hiver et l’aggravation de l’état de santé de sa mère ; elle souffre d’Alzheimer. La mémoire friable de sa mère lui donne l’envie de retracer l’histoire familiale… et la sienne peut-être aussi un peu.

On parcourt ainsi une année de la vie de Nicoby. Bilan en humour avec des anecdotes de son parcours personnel et professionnel.

J’aime foncièrement Nicoby depuis que j’ai lu « Les Ensembles contraires » … cela fait une dizaine d’années maintenant. Depuis, j’ai saisi chaque occasion de le lire, même quand il ne s’occupe « que » de réaliser les planches d’un album (dans « 20 ans ferme » par exemple). Son regard sur le monde, sur la vie, son parcours… il me touche et fait mouche.

Sa passion pour la BD ne fait que grandir depuis ses 10 ans sans prendre une place dévorante. Il la dompte comme il peut, souvent du fait de contraintes budgétaires. Il aménage finalement sa vie professionnelle autour de sa passion de gosse qu’il ne cherche pas à cacher. Je trouve ça chouette de le voir s’extasier devant l’original d’une planche de Sempé ou de Franquin. C’est aussi agréable que le fait de pouvoir profiter de l’euphorie et de la satisfaction qu’il ressent à travailler sur un nouvel album de « Tif et Tondu » … projet qu’il appréhende comme une petite madeleine de Proust, un moyen de retrouver le même plaisir qu’il avait – gamin – à dévorer les tomes de la série. Tout cela fait largement contre-poids avec le fait de bouffer du pain noir du fait de son activité professionnelle qui a son lot d’incertitudes…

Le dessin est d’une bonhommie chaleureuse. Le propos sonne comme une confidence. Nous voilà bien accueilli dans cette lecture par un artiste fort fort généreux !

Nicoby nous offre un témoignage d’une spontanéité folle. Le propos est bourré d’autodérision. Il ne cache rien du manque de confiance qui le taraude parfois. Il nous ouvre son quotidien entre sa vie de famille et enfants à récupérer à la sortie de l’école, ses journées de travail qui sont souvent un long tête-à-tête avec lui-même, ses rencontres avec d’autres auteurs pour préparer Quai des Bulles (il est l’un des trois directeurs artistiques du festival), des soirées organisées par les éditeurs qui sont autant d’occasions de rencontrer des amis et de lier de nouvelles connaissances. Cet album est autant d’occasion de revenir sur son parcours, ses albums, les affinités qu’il a tissées avec d’autres auteurs (Sylvain Ricard, Etienne Davodeau, Eric Aeschimann, Didier Tronchet…)

La chronique de Branchés culture.

Mes quatre Saisons – Première Partie

Editeur : Dupuis / Collection : Aire Libre

Dessinateur & Scénariste : NICOBY

Dépôt légal : octobre 2020 / 216 pages / 22 euros

ISBN : 979-1-0347-5031-3

La Délicatesse (Bonin)

Lorsqu’on arrive dans cet univers, c’est pour faire la connaissance de Nathalie. Une jeune fille sans histoires, qui aime rire, qui aime lire plus que de raison. Elle s’est pourtant tournée vers des études en économie. Etudiante est une studieuse, Nathalie est une jeune fille discrète.

Bonin © Futuropolis – 2016

Un jour, alors qu’elle marche dans la rue, François l’aborde. Il a osé faire le premier pas. Il faut dire qu’elle est si belle… il a pris son courage à deux mains, préférant se ridiculiser plutôt que de la laisser disparaître au premier coin de rue. Une rencontre anodine, comme tant d’autres. Une rencontre fortuite. Très vite, ils remarquent l’évidence. Ce déclic. Entre eux, il y a cette facilité à entrer en relation. Un réel plaisir à être ensemble, à partager un café, une balade, une opinion. Il y a cette évidence à accepter l’autre tel qu’il est, pour ce qu’il est. Les mois filent, ils s’installent ensemble, ils s’aiment. Se marient. Leurs carrières professionnelles sont prometteuses. Chaque soir, en rentrant du travail, ils ont ce plaisir partagé de se retrouver dans leur bulle, faisant abstraction du reste, retrouvant sans heurts la voix de l’autre et se réchauffant à sa présence.

Leur premier face-à-face imprévu les a amenés à passer plusieurs années ensembles. Le tableau parfait du bonheur, la vie leur sourit…

… et c’est l’accident. François est percuté par un véhicule et tombe dans le coma. Son pronostic vital est engagé. Il meurt quelques jours plus tard. La vie de Nathalie bascule.

« François était mort depuis trois mois. Trois mois, c’était si peu. Ses amis lui avaient conseillé de recommencer à travailler, de ne pas se laisser aller, d’occuper son temps pour faire en sorte qu’il ne soit pas insupportable. Ne pas se laisser aller, quelle étrange expression. On se laisse aller quoi qu’il arrive. La vie consiste à se laisser aller. Elle, c’était tout ce qu’elle voulait : se laisser aller. »

Une fois n’est pas coutume, j’ai eu l’impression qu’on me lisait une histoire à voix haute. Et cette impression de profiter d’un instant privilégié avec l’auteur m’a notamment permis de m’installer très vite dans ce récit. Le débit de paroles est posé, lent. Cyril Bonin prend le temps de marquer des pauses, de faire des respirations. Par moments, le temps se suspend et le scénario s’arrête longuement sur une scène… petite parenthèse dans la vie chahutée du personnage principal. Durant ces instants, la voix-off de l’auteur s’efface et laisse la place aux dialogues où l’humour et les belles rencontres viennent panser sa solitude.

Une vie qui saute de surprises en évidences, sujette en grande partie par la routine à partir du moment où elle devient veuve. Dès lors, l’héroïne est en latence et se consacre exclusivement à son travail. La vie la chamboule, elle la blesse. Elle l’emmène de force sur des montagnes russes émotionnelles amenant cette femme à traverser sa vie comme un fantôme. Par petites touches, elle renaîtra doucement à la vie et éloignera peu à peu cette tristesse qui lui colle à l’âme.

« C’est drôle… On ne sait jamais ce que vous allez dire. C’est comme si les mots étaient des boules de Loto dans votre cerveau et qu’ils sortaient au hasard. »

Délicat. C’est vraiment le mot qui définit cet album. Une beauté, en toute simplicité. Les douces couleurs des illustrations réchauffent cet univers et lui donnent un petit gout sucré-salé très plaisant.  

La Délicatesse (récit complet)

Adapté du roman de David Foenkinos

Editeur : Futuropolis

Dessinateur & Scénariste : Cyril BONIN

Dépôt légal : novembre 2016 / 96 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-7548-1430-0

Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3

Addiction (Busquet & Colombo)

Busquet – Colombo © Akileos – 2017

Il y a plusieurs sortes d’addictions. Celles que tu caches aux autres, celles que tu regrettes, celles que tu ignores avoir, celles que tu nies, celles qui affectent ton entourage, celles qui passent inaperçues… Certaines dépendances sont plus mal vues que d’autres, certaines sont socialement acceptées et ne sont même pas considérées comme des addictions. Mais une addiction, aussi minime soit-elle, peut changer ta vie pour toujours. En particulier quand tu en perds le contrôle.

Paquita, Brigitte, Sophie, Alain… ils ont tous des vies très différentes. Ils ont 20, 30, 40 ans… Certains se connaissent d’autres pas. Ils sont laborantins, employés de bureaux, vendeurs en prêts à porter… Ils vivent seuls ou sont mariés. Certains ont des enfants. Ils ont peu de points commun si ce n’est le fait de vivre dans la même ville et de souffrir d’une addiction. Un talon d’Achille. Addictions aux jeux d’argent (machines à sous, jeux de grattage, poker…), cleptomanie, addiction au travail, au sexe, à l’alcool, aux écrans, aux cigarettes, aux stupéfiants…

J’ai honte c’est horrible

Une pulsion qu’ils sont incapables de réfréner et qui les entraîne dans une spirale infernale. Avant de parvenir à réagir, certains touchent le fond. Et même arrivés là, l’envie d’avoir recours à l’objet de tous les désirs est plus forte que tout. L’envie de « s’en sortir » est réelle mais trouver la force de changer ses habitudes est au-delà de leurs forces. Comment s’en sortir alors ? Peut-être en optant par le déni, forme de fuite qui permet de rendre la réalité plus supportable. Ils répètent une sorte de litanie qui varie d’une personne à l’autre.

… « Je contrôle ». « Ce n’est pas un problème… ». « Je ne pense pas tomber aussi bas… ». « Je suis dans la merde ». « Je peux tout effacer ». « J’arrive pas à m’empêcher de… ». « C’est plus fort que moi ». « Je ne vois pas le temps qui passe… ». « C’est ma faute ». « J’ai tout gâché ». « J’ai essayé mais je ne peux pas »…

Famille, conjoint, amis… Certains font appel à des centres spécialisés, d’autres préfèrent les groupes de parole d’usagers… beaucoup préfèrent aussi le silence. L’addiction les isole ou du moins, change les rapports qu’ils ont avec leur entourage. Ce qu’ils consomment en excès (de l’écran au produit) leur apporte de la satisfaction, de l’adrénaline, une bulle par rapport à la vie… et rares sont ceux qui n’arrivent pas au constat que la situation n’est pas viable. Ils se consolent autant qu’ils ne se fourvoient. La sensation qu’ils trouvent dans la pratique les rend vivants… le temps d’un instant. Puis, ils se prennent la réalité en pleine gueule. Dettes, isolement, licenciement, perte de la notion du temps, … culpabilité, précarité, honte… les excès sont aussi différents que les conséquences qu’ils provoquent.

Décaler un peu le regard sur nos habitudes, ce que l’on « consomme » et pourquoi. Quelques pistes de réflexion et un récit choral qui noue la gorge.

Addiction

One shot
Editeur : Akileos
Dessinateur : Pedro J. COLOMBO
Scénariste : Josep BUSQUET
Dépôt légal : avril 2017
92 pages, 15 euros, ISBN : 978-2-35574-134-0

Bulles bulles bulles…

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Addiction – Busquet – Colombo © Akileos – 2017

Le Grand A (Bétaucourt & Loyer)

Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016
Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Rentabilité, profit, marketing… autant de termes poétiques que l’on entend maintenant partout.

Mais dans les années 1970, ce n’étaient encore que les prémices et l’implantation d’un hypermarché dans la banlieue d’Henin-Beaumont n’inquiète personne. Le maire de l’époque a d’autres chats à fouetter (comme notamment de gérer la fusion entre sa ville et le village voisin), les habitants sont loin d’imaginer que cela changerait radicalement leurs habitudes d’achats et les commerçants loin de supposer l’impact économique sur leur activité.

On ne pensait pas que les gens iraient jusque là-bas pour faire des courses

Et pourtant… pourtant… dès son ouverture, les clients sont conquis par le fait d’avoir autant de choix en un seul lieu. Ils sont séduits par les événements proposés, les promotions appliquées, le coin discount qui permet lui aussi de faire de bonnes affaires. Les prix sont cassés et les premières boutiques des centres-villes commencent à fermer.

Mais ce n’est pas tout car dans cette région fortement impactée par le chômage suite à l’arrêt de l’activité minière, ce nouvel employeur est à même de recréer de l’emploi. Et pire encore, le secteur est en expansion permanente puisque l’hypermarché compte à ce jour 750 salariés (devant ainsi le premier employeur privé de la région) pour un chiffre d’affaire annuel hallucinant.

Mais si on prend un peu de hauteur et que l’on regarde les choses autrement, l’implantation du Grand A est également synonyme d’endettement, de fermeture des commerces de proximité, de diktat commercial, de malbouffe… Les grandes enseignes imposent à tous leurs règles, elles font la pluie et le beau temps. Pour les petits producteurs, contraints de se mettre au pas, n’ont que peu d’alternatives : soit ils s’adaptent, rejoignent une coopérative et changent leurs techniques de production… soit ils ferment boutique.

Le travail réalisé par Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer est très intéressant. Les auteurs sont allés chercher les témoignages de tous les acteurs locaux, du politique au commerçant de quartier sans oublier la ménagère-de-moins-de-cinquante-ans montrant ainsi comment le paysage local s’est transformé à mesure que le Grand A consolidait ses assises en fidélisant ses clients… et en cherchant à en aspirer davantage.

Des techniques de vente, des stratégies pour « vendre du rêve » au client, tout revient toujours vers la question du profit car – ne se leurrons pas – il s’agit bien d’atteindre un unique objectif :

Il faut que les clients dépensent !

Pour enrichir le propos, les auteurs font quelques rappels à l’Histoire, remontant ainsi à Carthage et au développement du commerce maritime. En se référant à l’histoire du commerce et de son évolution au fil des siècles, ils donnent ainsi une autre dimension à leur travail d’enquête. Tout est imbriqué et la situation actuelle apparaît ainsi comme une juste conséquence des choses. Les parenthèses historiques sont brèves et abordées de façon chronologique, elles sont ponctuelles et apparaissent à différents moments de l’album. Il sera notamment question du début de la mondialisation au XVIIème avec le début de la triangulation du commerce, au XIXème on assiste à l’ouverture du magasin parisien « Le bonheur des dames » qui répond aux besoin d’une clientèle bien ciblée…

Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016
Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Le scénario s’attarde ensuite à développer deux grandes périodes qui sont essentielles pour construire le propos. D’une part, le lecteur a la possibilité de « se poser » dans les années 1970, période à laquelle un groupe souhaite implanter un de ses magasins sur la commune d’Henin-Beaumont (Nord-Pas-De-Calais). Le maire de la commune s’oppose au projet, refusant ainsi de signer l’arrêt de mort des commerçants du centre-ville. Mais le problème est facilement contourné, le supermarché sera finalement implanté sur une commune limitrophe. Les travaux débutent et quelques mois plus tard, la filiale affiche ses couleurs en faisant installer son enseigne sur le toit du bâtiment. Le Grand A est prêt à accueillir ses clients qui témoignent de leur expérience ; ils sortent généralement ébahis par cet accès facile à une quantité vertigineuse de produits sur une zone aussi concentrée.

C’est pas comme à la Coop !

L’autre période développée est la période actuelle. L’intrigue principale se passe de nos jours et consiste à constater les enjeux locaux, humains, politiques, financiers… inhérents à la présence d’un acteur économique de cette envergure. Les auteurs sont allés rencontrer le directeur du magasin ainsi que chaque maillon de cette société, du chef de rayon au responsable de la sécurité en passant par la caissière ou l’agent d’entretien.

Pour garantir la lisibilité et notamment faire le distinguo entre les différentes périodes, trois ambiances se détachent : le passé lointain s’exprime dans les teintes sépia, les années 70 dans les tons gris-bleutés et la période actuelle – très largement abordée – utilise les teintes de gris bleutés qui seront complétées par de généreuses touches de couleurs pour marquer un détail (un vêtement ou un accessoire, le détail d’un panneau publicitaire, …).

Le propos est explicite, le parti pris des auteurs est dans ambiguïté concernant les effets pervers de la présence d’un tel complexe commercial mais vu toutes les facilités que cela apporte aux consommateurs… il y a finalement assez peu de monde pour s’indigner. Pire même, le cœur des petites villes a tendance à se dépeupler, les populations se déplacent vers les nouveaux poumons de nos sociétés consuméristes. D’ailleurs, Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt n’hésitent pas non plus à lancer de petites piques qui ne manquent pas d’interpeller. Ils osent notamment faire le parallèle entre le consumérisme et l’artistique et comparent ainsi l’attraction d’un centre commercial comme le Grand A (Auchan) et le Louvre-Lens, des lieux aux enjeux pourtant différents mais dotée d’un pouvoir de fascination réel pour ceux qui parcours les allées de ces galeries.

Les titres des chapitres affichent clairement le degré d’humour contenu dans le scénario. Car s’il est bien question d’un sujet de société sérieux et sensible, les auteurs sont parvenus à proposer là-aussi à fasciner leurs lecteurs. On s’engouffre dans cette lecture comme on plongerait dans un bon film. C’est ludique, didactique en un mot : intéressant ! Cinq chapitres donc qui font un peu office de têtes de gondoles et aident à structurer le reportage. Cinq chapitres qui renvoient à des monuments de la littérature (« Voyage au centre de la terre », « La guerre des mondes », « Alice au pays des merveilles », « Voyage au bout de la nuit » et « Autant en emporte le vent ») et qui montre une nouvelle fois tout l’intérêt d’utiliser la métaphore pour renforcer le côté cinglant et donner la profondeur adéquate au scénario. Loin de prendre le lecteur pour un con, Jean-Luc Loyer et Xavier Bétaucourt en font leur complice.

Une réflexion très pertinente sur le fonctionnement des grandes enseignes de supermarchés. « Le Grand A » permet d’avoir une vision globale des tenants et des aboutissants socio-économiques ce des grandes marques qui imposent un diktat sur les prix, qui régulent la circulation des marchandises, qui font parfois le jeu des politiques. Une course à la montre permanente où les petits commerçants tentent de lutter pour leur survie alors même que les grosses enseignes cherchent à se développer toujours et encore car si elles ne le font pas, elles se feront manger par la concurrence.

PictoOKPictoOKExcellent travail de Xavier Bétaucourt (« Trop vieux pour toi ») et de Jean-Luc Loyer (« Sang Noir »). Après « Noir Métal », « Le Grand A » est le second album qu’ils réalisent ensemble. En fin d’album, ils proposent un dossier de sept pages qui argumente quelques points abordés durant le reportage et présents dans le scénario.

Et si vous aimez ce genre d’ouvrage, je vous invite aussi à lire « La Survie de l’espèce » !

Extraits :

« Faut créer l’événement ! Marquer les esprits. Si les enfants aiment, ils voudront revenir… forcément, ce sera avec leurs parents » (Le Grand A).

« … et si on regarde objectivement dans le bassin minier, il y a deux pôles d’animation : le Louvre-Lens et ici. Acheter est un plaisir, non ? » (Le Grand A).

« Tu dois toujours garder en tête que le plus important, c’est le parking ! Faut toujours qu’il soit accessible ! » (Le Grand A).

Le Grand A

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Jean-Luc LOYER

Scénariste : Xavier BETAUCOURT

Dépôt légal : janvier 2016

135 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-7548-1038-8

Bulles bulles bulles…

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Le Grand A – Bétaucourt – Loyer © Futuropolis – 2016

Berlin 2.0 (Ramadier & Madrigal)

Ramadier – Madrigal © Futuropolis – 2016
Ramadier – Madrigal © Futuropolis – 2016

Septembre 2011.

Margot a 23 ans lorsqu’elle quitte Paris pour s’installer à Berlin.

Elle prépare un doctorat de philosophie, le sujet de sa thèse : la liberté face au temps. Elle dispose d’une bourse d’études pour quelques mois encore. Elle trouve facilement son pied-à-terre dans la capitale allemande, s’inscrit à des cours d’allemand pour parfaire son niveau, tisse de nouvelles relations amicales… A Berlin, elle a l’impression de respirer, d’être à sa place. Margot profite pleinement de son nouveau cadre de vie.

Côté professionnel en revanche, le bât blesse. Elle épluche la quantité d’annonces publiées chaque jour et si les postes sont accrocheurs, ils n’ont dans le fond rien de très réjouissant : contrats de travail de courte durée et la plupart ne sont même pas rémunérés. Margot découvre ainsi les minijobs, très répandus en Allemagne. Margot pense pourtant avoir trouvé le job idéal, rémunéré à 1500 euros par mois, inespéré. Mais pour des raisons comptables, le gérant de la start-up lui fait comprendre qu’elle doit attendre un peu avant de signer le CDI. Au final, elle se retrouve titulaire d’un CDD d’un mois, payée 600 euros pour un temps plein et avec une charge de travail étourdissante. Un minijob…

Berlin 2.0 – Ramadier – Madrigal © Futuropolis – 2016
Berlin 2.0 – Ramadier – Madrigal © Futuropolis – 2016

En postface, nous pouvons lire que « le minijob est un contrat de travail datant du gouvernement Schröder, de sa série de grandes réformes du travail en 2003, et en particulier des lois de Peter Hartz, un ancien directeur du personnel chez Volkswagen devenu ministre du travail. Créé pour « assouplir » le marché du travail, le minijob stagne avec nonchalance à 400 euros mensuels. Sa durée ne doit pas excéder deux mois, et la durée de travail quinze heures par semaine. En théorie. »

Mathilde Ramadier s’est inspirée de sa propre expérience pour écrire le scénario de « Berlin 2.0 ». Elle s’attarde dans un premier temps à décrire le quotidien et l’ambiance de la ville. La richesse de l’offre culturelle, la facilité avec laquelle il est possible de lier connaissance, la quiétude qui se dégage de la ville notamment grâce à ses nombreux espaces verts… Bien que le personnage principal connaisse Berlin pour y avoir passé quelques week-ends, il doit pourtant changer son fusil d’épaule, dépoussiérer ses idées préconçues. Il avait escompté trouver un emploi rapidement et facilement… il n’en est rien. En effet, pour trouver un emploi, cette femme va devoir revoir ses desiderata à la baisse si elle souhaite entrer sur le marché du travail allemand. Car c’est bien là le thème de cet album. Nous suivons pas à pas le parcours d’une expatriée mais la question de son intégration dans la société allemande est secondaire.

La Revue dessinée, numéro 3 (printemps 2014)
La Revue dessinée, numéro 3 (printemps 2014)

Mathilde Ramadier a réalisé un ouvrage qui sensibilise le lecteur au marché du travail outre-Rhin et s’attarde plus particulièrement sur les minijobs (courts CDD où le salarié est rémunéré au lance-pierre). Je « rangerais » volontiers cet album dans les docufictions et son sujet n’est pas sans rappeler le numéro 3 de « La Revue dessinée » (publié au printemps 2014) puisqu’il contenait notamment un dossier intitulé « Le vrai faux modèle allemand » (réalisé par Mathilde Ramadier et Pochep). « Berlin 2.0 »… celui qui cherche un travail doit être connecté (les informations passent par les réseaux sociaux, les sites spécialisés et/ou les sites de petites annonces comme Craigslist) et leurs principaux interlocuteurs sont des start-up.

Berlin, pauvre mais sexy. Des milliers de jeunes du monde entier y débarquent chaque année. En quête d’une qualité de vie meilleure. A la recherche d’une certaine lenteur. Dépourvue de stress urbain. A la conquête d’un marché du travail plus moderne. Plus prometteur. Plus créatif. Décomplexée et attractive, la ville bouillonne. Elle qui a si bien su renaître de ses cendres. Mais parfois, elle ne dévoile, sous son irrésistible appel à la liberté, que le vertige encouru par ceux qui refusent le cruel principe de réalité. Berlin, c’est la liberté au risque de la réalité.

Le dessin d’Alberto Madrigal est discret, totalement au service du propos. Le trait lisse calmement les personnages qui évoluent sur ces planches. Il complète l’ensemble à l’aide de couleurs légèrement délavées où prédomine des violine, marron clair et vert pistache. En revanche, le dessinateur détaille généreusement les fonds de case, décors et accessoires apparaissant régulièrement sur les cases. Quant à l’architecture, on sent que l’auteur maîtrise son sujet et pour cause, cet artiste espagnol vit désormais à Berlin. Cet album est sa première publication en France.

PictoOKUne lecture qui force à réfléchir, un ouvrage intéressant.

Les chroniques de Fanny Debuchot (Publikart) et de Thierry Bellefroid.

Berlin 2.0

One shot

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Alberto MADRIGAL

Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2016

ISBN : 978-27548-1146-0

Bulles bulles bulles…

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Berlin 2.0 – Ramadier – Madrigal © Futuropolis – 2016