Père et Fils (Ulf K. & Lizano)

Père et fils – Ulf K. – Lizano © La Gouttière – 2017
Père et fils – Lizano – Ulf K. © La Gouttière – 2017

« Une promenade au parc. Une partie de pêche. Un jeu de société. Avec un brin de magie et de complicité, il suffit d’un rien pour transformer le quotidien d’un père et son fils !
« Père et Fils », une bande dessinée muette, entre humour et tendresse, dans laquelle on suit les jeux et les instants de vie d’un père et son fils. Chaque planche propose une aventure, une saynète qui donne le sourire ! Cet ouvrage est un hommage au travail de Erich Ohser, qui a créé la série jeunesse allemande « Vater und Sohn » dans les années 30, une façon de revisiter cette série en l’ancrant dans notre monde contemporain. » (présentation de l’univers sur le site de l’éditeur).

Un album jeunesse dans lequel on est entré à pas feutrés. Sur la première de couverture, un dessin rond, net, mettant en avant des personnages joviaux, visiblement complices. Un père et son fils pris dans leur histoire imaginaire. Des rêveurs lunaires qui sont capable de faire abstraction du monde qui les entoure.

Les couleurs sont peu engageantes et cette couverture, je la trouve même assez austère. Il y a quelque chose de moderne dans le dessin de Ulf K. mais le cachet bleu-blanc-rouge-noir dénote. A l’intérieur de l’album, l’ambiance graphique me parle aussi peu. Le bleu nuit a disparu, laissant toute la place à une atmosphère piquante, tonique… peut-être un peu trop. Les saynètes racontent des petites tranches de vie dont on peut facilement en comprendre la morale.

Marc Lizano extrait la substance de ces instants qui font souvent écho avec notre propre expérience. Au scénario de cet album, Marc Lizano revisite l’univers créé par son compatriote Erich Ohser il y a près de 80 ans. Marc Lizano met les historiettes au gout du jour en y intégrant notamment télévision et console de jeux. Il montre de manière amusée les contradictions d’un père qui élève seul son fils. Les rôles sont inversés ou du moins, pas distribués de façon très tranchée. L’enfant se montre souvent plus mature et réfléchi que son père. Ce dernier, un brin colérique, mauvais perdant et un tantinet de mauvaise foi, nous touche tant il est spontané. L’homme laisse libre court à toute une part d’enfance qui est encore très vivace. Une figure parentale qui toutefois donne un cadre éducatif à son garçon, lui transmet ses valeurs et une certaine conception de la vie sans l’empêcher de faire ses propres expériences.

Un univers plein de tendresse qui fait la part belle à l’amour réciproque d’un père et de son fils. Un humour absurde, dommage que certains gags soient tout de même un peu hermétiques. Un petit côté poétique se dégage de ces scènes. Agréable moment de lecture. Je reste un peu sur ma faim mais mes petits lecteurs ont réellement savouré cet album.

La chronique de Sabine.

Père et Fils

– Vater und Sohn – Les Saisons –
One Shot
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Ulf K.
Scénariste : Marc LIZANO
Dépôt légal : février 2017
64 pages, 13,70 euros, ISBN : 979-10-92111-48-4

Bulles bulles bulles…

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Père et Fils – Lizano – Ulf K. © La Gouttière – 2017

Ecumes (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017
Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Une grossesse qui se fait désirer jusqu’à ce jour magique où, appelant pour connaître les résultats de ses derniers examens, elle apprend qu’elle est enceinte ! Elle ne tient pas encore son enfant dans ses bras mais déjà, la promesse d’une vie à trois la réchauffe.

Restant prudente, elle hésite cependant à trop anticiper la naissance ; acheter une salopette pour ce petit bonhomme à naître ne va pas de soi pour elle. Puis, la joie provoquée par la nouvelle de la grossesse laisse rapidement la place à de l’inquiétude. Des pertes abondantes de sang l’amène à se rendre régulièrement à l’hôpital, à y rester parfois quelques jours en observation. Jusqu’à cette hospitalisation plus longue durant laquelle elle fait une fausse couche.

Malgré la présence et l’amour que lui porte sa compagne, elles peinent toutes les deux à retrouver le goût de vivre.

Loin, bien loin des ouvrages jeunesse qu’elle écrit habituellement, Ingrid Chabbert livre ici un récit de vie très personnel. Une épreuve que la vie lui a imposée, qui l’a clouée à terre et dont elle a su se relever. La mettre en mots est certainement une catharsis. Les illustrations de Carole Maurel se posent comme une caresse sur ce témoignage douloureux.

Parfois, on se noie dans une mer à boire. Aussi rouge qu’un cœur qui cesse de battre. On regarde vers la surface, à la croisée de chemins sous-marins : remonter ou se laisse aller

Après quelques pages, les couleurs de l’album virent doucement au rose, puis au rouge. Pourtant, ce n’est que le prologue. Les prémices du récit nous emmènent dans le monde onirique de la scénariste, un cauchemar qui revient en boucle, douloureux présage. La couleur en métaphore, pour permettre au lecteur de toucher du doigt tous les non-dits contenus dans ces visions nocturnes, toute la peur que le personnage ne peut mettre en mots. Il est trop tôt pour qu’on en mesure la portée pour l’heure, on s’appuie sur la métaphore induite par la présence de ce rouge.

Puis, vient le drame et le long processus de deuil qui débute. Carole Maurel – dont l’autre actualité est la sortie de « Collaboration horizontale » – nous régale dans cet album. En toute simplicité, ses dessins illustrent des scènes de la vie quotidienne, sans fioritures. Elle exprime pourtant beaucoup de choses en utilisant les couleurs comme elle l’a fait. De fait, le récit peut être laconique, il ose aller à l’essentiel car il peut s’appuyer sur l’ambiance graphique. Ce sont les couleurs de Carole Maurel qui nous décrivent les émotions. Joie, plénitude, inquiétude, tristesse, mélancolie et cette petite flamme qui parvient à se rallumer timidement. Le scénario se soutien des illustrations, il puise sa force dans le dessin.

PictoOKUn livre qui se vit plus qu’il ne se dit. Un récit sensible et touchant.

Les chroniques de Moka et de Noukette.

Ecumes

One Shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : février 2017
88 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-003-0

Bulles bulles bulles…

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Ecumes – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Les deux vies de Baudoin (Toulmé)

Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Il décore son appartement de posters de ses groupes de musique préféré comme le ferait un adolescent. Mais Baudoin a 30 ans. Ce célibataire est juriste. Il vit à Paris. Sa vie c’est son travail. En dehors de ça, rien. Métro, boulot, dodo. Il a une telle charge de travail qu’il n’a pas le temps de faire autre chose. Et il n’a plus l’envie de faire autre chose. Son frère Luc est à l’opposé. Lui aussi a réussi ses études. Il est médecin et travaille dans une ONG. Les rares fois où il rentre en France, il appelle son frère et lui force un peu la main pour qu’il sorte. Un restaurant, une exposition… il emporte Baudoin malgré lui dans son tourbillon.

Luc tente en vain de faire prendre conscience à son frère qu’il ne s’écoute pas assez. Lui était un passionné de musique. Et si Baudoin le nie, il n’y a qu’à voir les conversations qu’il nourrit avec Morrison, son chat. Chasser le naturel et il revient au galop.

« Aah, si je gagnais 500 000 euros… Qu’est-ce qu’on ferait, Morrison, tiens, avec cet argent ? Je crois que je vendrais l’appart et je m’achèterais une petite bicoque sous les tropiques. Je finirais ma vie à gratter un ukulélé dans un hamac, un mojito à la main ».

Et puis un matin, sous l’aisselle, il sent une grosseur. Les résultats d’examens révéleront qu’il a des métastases dans tout le corps et qu’il lui reste quelques mois à vivre. Suite à cette nouvelle, il décide de tout plaquer et de partir en Afrique avec son frère.

Il y a eu l’émouvant « Ce n’est pas toi que j’attendais » dans lequel Fabien Toulmé racontait son quotidien avec sa petite fille handicapée. C’était il y a un peu plus de deux ans et je me rappelle de cette lecture comme si c’était hier. Alors c’est forcément avec quelque excitation que j’ai appris la sortie de son nouvel album sans pourtant voir pris le temps de lire les deux collectifs auxquels il a participé en 2015 et 2016.

On découvre ici le quotidien routinier et triste d’un trentenaire célibataire. Fabien Toulmé décrit une vie morose, solitaire que rien ne vient animer si ce n’est lorsque le frère du personnage principal fait son apparition. Notre « héros » bougonne un peu mais on voit bien que le propos tenu fait mouche. Un propos qui pourrait trouver écho dans bien des situations et c’est là la force de ce récit.

Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Oser le changement. Se remettre en question. Faire revivre sa part d’enfance, se rappeler de ses premières ambitions, de ce qui pouvait nous motiver. Et mesure l’écart entre ces rêves et la réalité. Faire le point de ce qu’on a cédé à la raison, à la facilité. Qu’est-ce que vivre ? Est-ce faire des concessions ? Est-ce entrer dans un moule, remuer ciel et terre pour décrocher un contrat à durée indéterminée et s’y tenir coûte que coûte parce qu’il y a des traites à payer, une épargne à constituer pour anticiper les tuiles que la vie ne manquera pas de faire tomber sur notre route ?

Ou est-ce que vivre s’est avant tout s’écouter, abandonner l’idée d’un petit confort rapide au bénéfice d’une passion. Concrétiser ses envies les plus folles. C’est de ça dont il est question dans cet album et Fabien Toulmé parvient à ses fins. Alors certes, il faut une terrible raison pour que le personnage principal ose s’écouter. Et puis il lui faut aussi la main tendue de son frère pour finir de se lancer. Mais la suite du récit n’est que bonne humeur et rares seront les moments de déprime. On passe du rire au silence, on s’étonne et finalement, on se laisse bercer par cette douce mélodie du bonheur.

PictoOKEtonnant comme ce livre peut faire du bien. Etonnant la claque qu’il inflige dans les dernières pages. Etonnante cette tension que le scénario n’oublie pas de nous rappeler, de rappeler cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de cet homme ordinaire, épée qu’on se plait à oublier et les occasions de l’oublier sont nombreuses. Entre les rencontres, les soirées bien arrosées, les solos de guitares, les complexes absurdes qui prêtent à sourire. En 9 pages tout est plié, le cœur est chiffonné, le ton devient d’un coup très grave. Mais la note de fin livre sa morale, son optimisme. J’ai passé un très bon moment en compagnie de cet album.

La chronique de Pierre Darracq, de Jérôme et de Noukette.

Les Deux vies de Baudoin

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Fabien TOULME
Dépôt légal : février 2017
272 pages, 27,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8225-7

Bulles bulles bulles…

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Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Le Choix (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Enfant, j’ai du mal à me faire aux virages qui m’emmènent ailleurs… à l’effervescence des départs… au brouhaha des haut-parleurs… à l’image figée de mes parents glissant sur la vitre avant de disparaître, comme si c’était eux qui s’en allaient, me laissant seule avec ma valise sur la tête.

Elle a passé son enfance à changer de maison. Chaque année, ses parents la mettaient dans un train, direction une autre ville, une autre famille d’accueil. Jusqu’au début de sa vie d’adulte, sa vie ne fut qu’une succession de séparations. Pourquoi ?

Il y eu une courte période pourtant où elle se dit que le bonheur était possible. Cette année-là, elle rentre en Cinquième. Sa grand-mère demande à ce qu’elle vienne vivre chez elle. Direction Biarritz et le bonheur, direction les petits mots sucrés du matin et les mots rassurants du soir. L’année s’annonce bien. Mais le bonheur ne dure qu’un temps. Pour elle, il a duré un peu plus d’un trimestre en tout et pour tout. Il fut emporté par le décès soudain de sa grand-mère. Elle part alors dans une nouvelle famille d’accueil en milieu d’année scolaire. Changement d’école, changement des repères, une fois de plus. Elle a l’habitude même si elle se fait difficilement à cette réalité.

A 13 ans, elle découvre la vie avec ses parents. L’enfant cherche ses repères dans ce noyau familial qu’elle ne connaît pas, elle tâtonne pour en trouver les contours. La communication ne passe pas, elle devine les limites à ne pas franchir et quand elle les dépasse, les coups de son père tombent sans qu’elle en comprenne les raisons. Elle sait juste qu’elle est responsable de sa colère.

(…) Je ne comprends pas ce que ça veut dire. Mon père, oui. Et il le prend très mal. Tant de choses déclenchent sa colère… et toutes viennent de moi.

Ce qui accroît son incompréhension, c’est qu’elle n’est plus scolarisée. Pour pallier à cela, elle allume la radio chaque matin et suit une émission qui diffuse des programmes pédagogiques. Deux cours de danse hebdomadaires viendront remplir un peu son emploi du temps. Pour le reste, elle tue l’ennui et la solitude en lisant. La journée, elle est seule à la maison. Elle stagne ainsi pendant deux ans, loin de ses pairs, loin de tout avant de retrouver les bancs de l’école. Elle a 15 ans quand elle redevient élève ; elle y trouve du plaisir mais cela a un prix…

Ma mère a beau dire que la Troisième ne sert à rien, passer de la Quatrième à la Seconde après deux ans d’absence ce n’est pas tellement évident… Les maths, les langues, ça ne va pas du tout… Il y a bien le français, mais là, c’est l’orthographe qui ne va pas du tout… J’ai du mal à photographier les mots. Je les comprends, mais je ne sais pas les écrire.

Le soir, elle dort dans un foyer d’étudiantes. Elle sympathise avec des filles plus âgées qu’elle, l’une d’entre elle milite au MLAC. La narratrice découvre le combat pour le droit des femmes, elle le fait sien sans toutefois en comprendre les tenants et les aboutissants… cela viendra plus tard.

Le scénario décrit un parcours de vie atypique. On se pose plusieurs fois la question de savoir quelles peuvent être les raisons qui motivent un couple parental à imposer ce cadre de vie si particulier. Pourquoi mettre tant de distance entre soi et son enfant ? Pourquoi lui imposer toutes ces séparations et la balloter de famille d’accueil en famille d’accueil ? Pourquoi ne pas voir l’insécurité dans laquelle ils la mettent et pourquoi attendre d’elle qu’elle grandisse seule ? Pourquoi ne pas l’aider à se forger ses propres armes qui l’aideront plus tard dans sa vie d’adulte ? Des pourquoi… beaucoup. Quelques réponses seront données après-coup.

Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015
Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Un album en partie autobiographie mais Désirée Frappier n’a aucune amertume dans le récit de sa propre enfance. Elle place un à un les éléments narratifs ; sans juger, elle questionne cependant ce défaut d’attention dont elle a fait l’objet, cette affection dont on l’a privée. Il y a un voile de brouillard qui entoure toute son enfance, on sent le poids du secret familial sans parvenir à le nommer. L’incompréhension et la souffrance affleurent à chaque mot. C’est du moins l’interprétation que j’en ai faite et le poids des non-dits a nourri mon questionnement.

L’écriture nous saisit, nous interroge, nous fait nous placer dans les interstices qui séparent les cases… qui sait s’il n’est pas possible d’y trouver quelques embryons de réponses ? Cette écriture vivante – semblable à un dialogue – m’avait déjà frappée lorsque j’ai lu « Là où se termine la terre ». La scénariste s’appuie sur des émotions et sur des silences, des doutes… ses doutes.

La narratrice s’est posée face à nous et raconte son enfance bancale d’une voix calme, presque chuchotée à certains moments. Désirée Frappier livre un récit profond et percutant. Le dessin charbonneux d’Alain Frappier le borde délicatement et le porte au-delà de toutes attentes. Le bon équilibre est trouvé pour cette histoire qui se situe à la croisée entre le récit de vie et le documentaire. Sur les pages où le propos est plus didactique, le trait du dessinateur devient plus neutre et plus épuré, les contrastes entre noir et blanc sont plus crus, les contours sont plus nets, sans fioritures. A mesure qu’on avance dans la lecture, on en comprend la portée et le sens à donner aux premières pages. L’incompréhension s’efface peu à peu sans toutefois disparaître totalement. Il reste des zones d’ombre malgré les réponses que la jeune fille obtient avec ou sans l’aide de ses parents. A mesure qu’elle grandit, elle s’approprie des bribes de son histoire, elle apprend à s’accepter.

Le témoignage autobiographique est un préambule destiné à préparer le terrain pour parler du combat mené par des milliers de femmes françaises soucieuses d’obtenir la reconnaissance de leurs droits de femmes. Toutes générations confondues, elles se sont mobilisées et ont revendiqué ce droit à jouir de leur corps. L’accès à la contraception, la possibilité de décider seules (ou avec leurs compagnons) du moment où elles enfanteront. Elles ont levé un tabou, bousculé l’opinion publique, dénoncé les pratiques d’avortements…

L’ouvrage rappelle que le droit à l’avortement fut l’objet de nombreuses polémiques. Sa reconnaissance fut controversée. Ne pas plier sous les accusations des conservateurs arguant inlassablement « qu’avorter, c’est tuer ». Dire que c’est nier la réalité. Nier que des milliers de femmes, toutes générations confondues, mettaient leur vie en péril en allant avorter dans des conditions parfois douteuses… plus que douteuses. Combien de septicémie ? Combien de décès ? Combien d’hémorragies et d’arrivées catastrophiques aux services des urgences ? Combien de discours réprobateurs de la part d’un corps médical jugeant, méprisant, moralisateur ? Dire que pour des milliers de femmes, toutes générations confondues, avorter n’est une décision facile à prendre. Dire qu’assumer une grossesse et les conséquences qui en résultent n’est pas à la portée de tout le monde. Tuer le mensonge car non avorter n’est pas une décision de confort. Avorter est toujours une décision douloureuse à prendre. C’est accepter l’évidence : cet enfant-là arrive trop tôt, les études ne sont pas terminées et que sans emploi, la situation est trop précaire pour garantir à cet enfant à venir les conditions nécessaires à son éducation.

Le scénario revient sur ce combat, les échecs qu’il a essuyé, les obstacles qu’il a dû franchir et la lente – très lente – évolution des mentalités. Ne pas oublier les premiers mouvements militants de défense des droits des femmes. Puis cette date historique du discours de Simone Veil devant l’Assemblée nationale. Novembre 1974.

Les femmes remplissent les tribunes du public. A leurs pieds, les députés, soit 469 hommes et 9 femmes.

Premier pas vers un changement des mentalités. Une petite victoire. Mais.. la loi est votée pour cinq ans et de nombreuses restrictions sont encore imposées. Une avancée tout de même. Avorter n’est plus un délit.

Je me demande quelle conception de Dieu autorise à dire que d’empêcher un embryon de se développer lorsqu’on est vraiment dans l’impossibilité de lui faire vivre un minimum de vie humaine est forcément plus désagréable à Dieu que la multiplication de la misère des hommes et que la condamnation d’un homme à la misère

PictoOKLe récit mêle la petite histoire [de la scénariste] à la Grande histoire. Désirée Frappier réalise un documentaire très complet. La partie autobiographique sert de levier à la partie documentaire.

Un devoir de mémoire, la mémoire d’un combat douloureux. Un album publié en 2015, à l’occasion des quarante ans de la Loi Veil. Un livre coup de poing. Nécessaire.

La chronique de Marilyne.

Extrait :

« Je me dit que tous ces souvenirs qui me reviennent, ça peut faire une histoire. Une histoire qui raconterait comment c’était avant. Parce que tout s’oublie si vite ! » (Le Choix).

Le Choix

One shot
Editeur : La Ville brûle
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2015
120 pages, 15 euros, ISBN : 9782360120567

Bulles bulles bulles…

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Le Choix – Frappier – Frappier © La ville brûle – 2015

Des espaces vides (Moreno)

Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017
Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Alors qu’il passe une après-midi avec son fils, ce dernier vient le voir en tenant à la main une photo de son grand-père. L’enfant se rappelle d’un souvenir puis la discussion glisse doucement vers le passé et la guerre d’Espagne.

« Tu as fait la guerre, papa ? Tu avais un tank ? »

Les questions de son fils lui rappelle les questions qu’il posait à son père lorsqu’il était enfant. Sur les raisons qui ont conduit son propre grand-père à quitter l’Espagne en 1924 et à s’exiler pendant sept ans en Argentine. Qu’a-t-il fait là-bas ?

Les questions de son fils lui donnent l’idée d’écrire cette histoire familiale.

Un jour peut-être, tu te poseras des questions sur ton père, ce type qui parlait une langue bizarre, ou sur ton grand-père et ton arrière-grand-père qui naquirent et vécurent dans un pays qui n’est pas le tien. (…) Ce ne sont que des tranches de vies vécues dans un monde où disparaissent chaque jour des millions d’histoires, dans un monde qui lui-même n’existe déjà plus. Des millions d’histoires pleines d’espaces vides et de silences qui en disent plus que des paroles. Je vais donc te raconter tout ce que m’a dit mon père, mais je vais y aller petit à petit, pour que tu puisses t’en souvenir quand tu voudras

Tour à tour, les questions de Miguel Francisco Moreno et celles de son fils se répondent en écho. Elles se confondent. Les questionnements restent les mêmes malgré l’écart de génération. De même, les réponses qu’il donne à son fils se confondent avec celles que son père lui avait donné, avec les mêmes silences, les mêmes incertitudes.

Une belle histoire de transmission familiale où l’on voit chacun tenter de se situer dans sa famille, tenter de la comprendre et d’en percer les secrets. On revisite ainsi la période qui va de 1931 (fuite du roi Alphonse XIII et proclamation de la république), on aborde la révolution espagnole puis la guerre d’Espagne.

Peu de choses seront dites sur le père de l’auteur qui apparaît principalement comme étant le passeur d’une histoire. Cet homme a beaucoup raconté à son fils le parcours de vie de son père. Il a raconté son enfance aussi, la misère, la famine. La fin de la guerre d’Espagne est survolée, comme si l’histoire familiale cessait à ce moment-là de sortir des rails et rentrait enfin dans le moule. Comme si, l’on faisait fi des guerres fratricides, envolées les cartes d’adhésion à la CNT. D’un bond, on passe au présent, à la vie de l’auteur, son installation à Helsinki, son travail de directeur artistique qui le conduit à concevoir les personnages de la série « Angry Birds », sa séparation et sa vie avec son fils.

On fait des va-et-vient réguliers entre passé (les années 1930 en Espagne) et présent. Il se documente sur la guerre d’Espagne, prend l’habitude de questionner de nouveau son père à ce sujet. Il tente de comprendre, de remplir les espaces vides de l’histoire familiale.

PictomouiLe dessin est très propre, il n’y a rien à redire. Un peu trop propre peut-être compte-tenu des sujets abordés, de cette intimité que l’auteur nous montre et de cette plongée dans une Espagne en guerre. Il y a un contraste entre le fond et la forme que j’ai eu du mal à gérer. Une lecture agréable face à laquelle je suis restée spectatrice.

Extrait :

« Dans la peur d’en dire trop. Dans la peur de n’en dire pas assez. Des regards complices, de l’oubli. De la crainte qu’on ne t’oublie pas. Toute cette peur qui se transforme en une tristesse transmise de génération en génération, comme une blessure éternellement infectée, éternellement purulente » (Des espaces vides).

Des espaces vides

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Miguel Francisco MORENO
Dépôt légal : janvier 2017
120 pages, 16,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8388-9

Bulles bulles bulles…

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Des espaces vides – Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Chanson douce – Leila Slimani

 

product_9782070196678_195x320« Lorsque Myriam, mère de deux jeunes enfants, décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise, qui conquiert très vite l’affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu à peu le piège de la dépendance mutuelle va se refermer, jusqu’au drame.

 À travers la description précise du jeune couple et celle du personnage fascinant et mystérieux de la nounou, c’est notre époque qui se révèle, avec sa conception de l’amour et de l’éducation, des rapports de domination et d’argent, des préjugés de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Leïla Slimani, où percent des éclats de poésie ténébreuse, instaure dès les premières pages un suspense envoûtant. » (Quatrième de couverture)

« Le bébé est mort. […] La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. » Le livre s’ouvre sur ces mots. Terribles. Et sur un cri. « Un cri des profondeurs ». « Un hurlement de louve ». Un cri de  mère. Devant ses enfants. Adam et Lila.  Morts. Ou presque. Et la « nuit s’est abattue sur cette journée de mai. »

Dès les premières phrases, on sait. Le drame. Le crime. Qui porte un nom : infanticide. Le pire.

A partir de cette tragédie, Leila Slimani remonte l’histoire. Tire les fils. Un à un. Jusqu’à l’inconcevable. Elle raconte ce jeune couple « bobo-parigo » et une étrange nounou, une vraie perle qui peu à peu, qui mine de rien, va envahir la vie de Myriam et de Paul et de leurs deux enfants. Jusqu’à devenir indispensable. Jusqu’à l’impensable ….

Tiré d’un fait divers, ce livre dont TOUT le monde a causé (surtout après ce Prix Goncourt), ce livre, incroyablement mené, incroyablement maîtrisé, incroyablement porté par l’écriture de Leila Slimani, m’a embarqué. Toutafé. Et contre toute attente ! Alors, je ne sais pas si ce roman-là méritait ce Prix élogieux ! Et je m’en fiche un peu ! J’ai aimé ! Punaise comme j’ai aimé 😉 Parce que ça cause de la vie, de nos petites lâchetés, de notre quotidien, de nos désillusions, de nos préjugés, de ces différences sociales qui abîment et de la solitude des êtres, du désarroi d’une femme, Myriam, tiraillée entre ses aspirations professionnelles, ses désirs d’évasion et son ventre de mère.

« Depuis qu’ils sont nés, elle a peur de tout. Surtout, elle a peur qu’ils meurent. Elle n’en parle jamais, ni à ses amis ni à Paul, mais elle est sûre que tous ont eu ces mêmes pensées. Elle est certaine que, comme elle, il leur est arrivé de regarder leur enfant dormir en se demandant ce que cela leur ferait si ce corps-là était un cadavre, si ces yeux fermés l’étaient pour toujours. Elle n’y peut rien. Des scénarios atroces s’échafaudent en elle, qu’elle balaie en secouant la tête, en récitant des prières, en touchant du bois et la main de Fatma qu’elle a héritée de sa mère. Elle conjure le sort, la maladie, les accidents, les appétits pervers des prédateurs. Elle rêve la nuit, de leur disparition soudaine, au milieu d’une foule indifférente. Elle crie « Où sont mes enfants ? » et les gens rient. Ils pensent qu’elle est folle. »

 

Ce livre, jamais moralisateur, raconte une tragédie humaine. Merci Leila Slimani pour ce beau moment de lecture. Je me suis dit, en le refermant, que c’était exactement pour des livres comme le votre que je passe tant de temps dans les mots et dans les histoires…

Extrait

« Myriam lui fait souvent des cadeaux. Des boucles d’oreilles qu’elle achète dans une boutique bon marché, à la sortie du métro. Un cake à l’orange, seule gourmandise qu’elle connait à Louise. Elle lui donne des affaires qu’elle ne met plus, elle qui a pourtant longtemps pensé qu’il y avait quelque chose d’humiliant. Myriam fait tout pour ne pas blesser Louise, pour ne pas susciter sa jalousie ou sa peine. Quand elle fait les magasins, pour elle ou pour ses enfants, elle cache les nouveaux vêtements dans un vieux sac en tissu et ne les déballe qu’une fois Louise partie. Paul la félicite de faire preuve d’autant de délicatesse. »

 

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Chanson douce, Leila Slimani, Gallimard, 2016.

Arthur ou la vie de château (Griot & Nsangata)

Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016
Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016

Chaque vendredi, Ronan accompagne sa mère à l’I.M.E. (Institut Médico-Educatif). C’est là que vit son grand frère Arthur.

Il est bizarre Arthur. Maman dit que c’est pas sa faute. Il est né comme ça. Papa dit qu’il est né avec un truc en plus. Un peu comme Black Knight, son super-héros préféré… C’est pour ça qu’il est un peu différent.

Arthur est trisomique et, pour cette raison, il bénéficie d’une prise en charge adaptée à son handicap. Arthur aime sa vie à l’I.M.E. Entouré par ses amis, il participe aux activités du centre. Bricolage, dessin, piscine… Et puis il y a aussi les temps de classe ; certains suivent leurs apprentissages au sein de l’établissement tandis que d’autres vont au collège.

Récit à deux voix, celle de Ronan (le frère cadet) et celle d’Arthur. Bastien Griot ramène le quotidien à hauteur d’enfants et aborde des situations qui leurs sont familières : la vie de famille et le quotidien avec des pairs. La jalousie, l’entraide, le plaisir d’être ensemble sont les principaux sujets qui vont être abordés dans ce récit. Il n’est pas question de focaliser sur le handicap, les problèmes de comportement qui sont évoqués ne sont pas spécifiques à des enfants en difficulté. Le scénario est ludique et permet au petit lecteur de découvrir la vie en institution : les professionnels qui y travaillent, l’organisation des journées. En revanche, rien n’est dit sur l’hétérogénéité des pathologies et handicaps pris en charge dans ces lieux cependant, un dossier pédagogique (en fin d’album) explique timidement la trisomie à son lectorat.

Graphiquement, le travail d’un jeune auteur congolais, Henoch Nsangata, permet de s’installer rapidement dans cet univers. Le trait est doux, rond, sensible et accompagné de couleurs proches de celles qu’on obtient en dessinant aux crayons de couleurs. L’univers graphique est très proche de celui que dessine les enfants, à l’exception près qu’il est d’une précision et d’une justesse agréables. C’est reposant de se promener entre ces pages et ceci ajouté au fait que le récit (alternance des voix-off et des répliques) reste discret.

Une belle manière d’aborder la question du handicap avec les enfants. Toutefois, ayez en tête que ce livre est un support et qu’il est loin de répondre à toutes les questions sur le sujet. Personnellement, je trouve que la question du handicap est effleurée… C’est certainement parce que je travaille avec ces publics mais il me semble que le récit aurait gagné à être plus explicite (difficultés à apprendre, à gérer ses émotions…).

Un livre pour les petites mains de 7 ans à 10 ans.

Extrait :

« Toute la semaine, Arthur vit dans ce château… Ce château, c’est un peu comme sa deuxième maison. Ici, il est un peu comme un roi. Y’a plein de personnes qui s’occupent de lui » (Arthur ou la vie de château).

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : République démocratique du Congo

Arthur ou la vie de Château

One Shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Henoch NSANGATA
Scénariste : Bastien GRIOT
Dépôt légal : septembre 2016
32 pages, 12,50 euros, ISBN : 978-2-37418-024-3

Bulles bulles bulles…

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Arthur ou la vie de château – Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016