Ecorces vives (Lenot)

Lenot © Actes Sud – 2019

Cette histoire est comme une gifle. Elle secoue sévère. C’est une histoire sombre sombre. Genre plus noire tu meurs ! Le drame est déjà inscrit dans les premiers mots :

« Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché ; Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. […] Seul avec ses épaules voutées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’assoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. »

Je suis assez d’accord avec le qualificatif de « western rural » pour définir ce roman. Un western rude, âpre, à la limite du supportable (mais je suis une fille facilement impressionnable !). Un très beau texte aussi. Maitrisé. Il se déroule sur un territoire vide de sa substance. Vide de ses habitants. Un territoire abandonné. Ces terres du Nord du Cantal que tout le monde, depuis plusieurs générations, fuit.

Dans ces lieux, il y a tout de même des personnages qui luttent pour survivre : Eli, Louise, Laurentin. Ils sont des marécages humains. Ils sont des champs de bataille. Ils sont les écorchés. Les écorces vives. Pour être, tout trois arpentent la montagne et les bois. Sans cesse. Pour faire rentrer la lumière en eux. Des étincelles de vie.

Il y a d’autres personnages qui peuplent ces contrées sauvages et désertiques. Il y a Lison et ses enfants. Il y a le vieux couple d’américains qui tiennent la ferme de Cézerat. Il y a les cousins Couble un peu cabossés, un peu siphonnés. Et puis, il y a les autres. Les habitants tout autour. Des sauvages. Des brutes parfois. Des tendres aussi. Mais pas très souvent apparemment.

Ce n’est pas un texte qui épargne, on va pas se mentir. Mais c’est superbe. Et puis, il a une portée sociale et toutafé politique. Un vent de révolte souffle dans ce roman et ce n’est pas pour me déplaire ! Et les personnages de femmes ne sont pas là pour rigoler et ça aussi ça me plait…. Louise surtout. Ainsi :

« Elle a la main parcourue de petits picotements. On dirait une arme qui veut réciter sa malédiction aux vents, qui veut qu’on l’use, qui chante le goût du sang, l’envie d’entrer dans les chairs et de marquer les âmes. Frapper, c’est mettre sa main dans un trou noir et profond, un trou de mort, et l’en fait ressortir plus vivante que jamais. Frapper, c’est palpiter. Frapper un homme, c’est rejeter le sortilège de sa naissance, réclamer sa part de l’histoire. C’est peser, c’est faire son poids. Frapper une fois, c’est faire naître le désir de continuer. »

A lire en écoutant la divine Roberta Flack et sa chanson recommandée par Alexandre Lenot et son personnage de fille superbe qu’est Louise : https://www.youtube.com/watch?v=VqW-eO3jTVU (ou celle-là aussi qu’elle est belle : https://www.youtube.com/watch?v=kgl-VRdXr7I)

Extraits

« Peut-être qu’il a raison, peut-être qu’il faudrait nager jusqu’au Mozambique. Peut-être qu’il faudrait nager dans les courants, se jeter dans les rapides, fermer les yeux et crier très fort en arrivant aux chutes. Peut-être il faudrait se réinventer un petit dieu, le faire à notre main, lui imaginer des chants païens, comme l’ont fait nos parents. Peut-être qu’il nous faut de nouveaux rites pour en finir avec nos peurs, de nouvelles forêts pour nous abriter du regard du ciel, de nouveaux faisceaux pour éclairer nos nuits, de nouvelles phalanges pour nous garder de nos ennemis. De nouvelles pluies pour nous faire reverdir enfin. »

« Il leur avait dit, « vous serez mon voyage ». Jusque-là il avait rêvé des minarets de Samarcande, d’immenses glaciers aux confins de l’Himalaya et la Chine, de pêche en Alaska, de dormir dans le Sahara, de bûcheronnage au Québec, des narvals du Saint-Laurent. Il avait dans la poche de sa veste, à hauteur du cœur mais côté opposé, une carte postale de l’ile de Santo Antão envoyée par un ami d’enfance qui s’était fait marin, brèches montagneuses abruptes sur fond d’océan opaque. Il n’était jamais allé nulle part, il était resté là, il avait dit à sa femme et à ses fils « vous serez mon voyage », et maintenant il repose au cimetière d’Auriac-l’Eglise, dans le caveau familial, cinquième héritier en ligne droite à n’avoir jamais dépassé les monts d’Auvergne. »

Encore une formidable découverte des 68 premières fois, à découvrir par ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Alexandre LENOT, Ecorces vives, Actes Sud, 2019

Sky Hawk (Taniguchi)

Sky Hawk
Taniguchi © Casterman – 2009

1871. Amérique du Nord.

Deux samouraïs ont fuit le Japon et ont trouvé refuge en Amérique. Pour eux, la difficulté est réelle de se construire des repères et de s’adapter à ce nouveau mode de vie… jusqu’à leur rencontre avec les guerriers de la tribu des Oglalas. C’est alors qu’une nouvelle vie commence…

Je lis très peu de western mais je suis prête à faire des exceptions lorsque ceux-ci sont signés TANIGUCHI… et qu’ils sont introduits par une préface de Moebius. La trame du récit de l’histoire de ces deux hommes s’appuie sur des faits historiques qui sont ceux de la lente extermination, du génocide, des Indiens par les  » Blancs « . Un temps important est  consacré au clivage entre le matérialisme des Blancs avides et le spiritualisme des Indiens.

On parcourt les années 1870 et les différents conflits historiques qui se sont produits entre l’Armée des États-Unis et les tribus indiennes tentant de survivre, la lente construction du chemin de fer et sa percée au cœur des territoires de l’Amérique du Nord, la ruée vers l’or. Il y a beaucoup d’humanité chez les personnages principaux, les Indiens également.

Le trait de TANIGUCHI nous transporte comme à l’accoutumée : l’ivresse des grands espaces  ressort de ces magnifiques planches. Le temps est heureusement révolu où les Indiens apparaissaient comme de véritables êtres sanguinaires tuant sans aucune raison (ça, je le laisse au temps des western du cinéma américain des années 70).


Deux chroniques que j’avais vues concernant Sky Hawk : Sur Kroniks et chez Yaneck.

Autres albums de Taniguchi sur le blog : Le Journal de mon père, Le Sauveteur, Mon Année, Le Gourmet Solitaire, Un Ciel Radieux, L’Homme de la Toundra, Un Zoo en Hiver, Icare

J’ai sorti cette lecture de ma PAL à l’occasion du moi-s manga d’Emmyne.

Sky Hawk

One Shot

Éditeur : Casterman

Collection : Sakka

Dessinateur / Scénariste : Jiro TANIGUCHI

Dépôt légal : octobre 2009

ISBN : 9782203026179

Bulles bulles bulles…

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Sky Hawk – Taniguchi © Casterman – 2009