Mister Miracle (King & Norton & Gerads)

King – Norton – Gerads © Urban Comics – 2019

Né en temps de guerre sur la belle et harmonieuse Néo-Genesis, Scott Free a eu une enfance difficile. Son père, le très respecté et très bon Haut-Père, a dû sceller un pacte avec son ennemi juré, le vil et despotique Darkseid. Pour entériner l’armistice qui marquait la fin de sanglants combats menés entre les deux planètes, un pacte fut conclu entre les deux souverains. Ainsi, ils échangèrent leurs fils et Scott Free fut confié à l’odieux Darkseid. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il parvint à échapper à la surveillance de ses tuteurs et bourreaux. Scott décida de se réfugier sur Terre et y fit la rencontre de Mister Miracle, un artiste saltimbanque. A la mort de ce dernier, Scott décide de prendre sa suite. Il devient à son tour Mister Miracle et endosse le costume de son défunt mentor.

Ainsi, le mythique Mister Miracle est né. Il tente de mener une vie normale sur Terre, aux côtés de son ami Oberon et de sa douce et tendre guerrière Big Barda. Mister Miracle a tout pour vivre heureux désormais… mais c’est sans compter la profonde dépression qui le ronge et la folie dont il est la proie.

Il est pourtant obligé de composer avec sa mélancolie puisque le super-héros va devoir intervenir pour aider le Haut-Père, son père biologique, afin de contrer les plans machiavéliques de Darkseid visant à annihiler l’humanité.

Scott Free est pour le moins un super-héros atypique ! Tom King crée un personnage égocentrique et dépressif à souhait. Il est mu par ses états d’âme et ses introspections parfois (très) délirantes. Les traumatismes qu’il a vécu durant l’enfance ont fait de cet homme un individu brisé, blasé. Il s’est construit comme il a pu, un peu en biais, un peu sans raison, sans motivation mais les hasards de la vie lui ont permis de faire deux belles rencontres qu’il chérit comme un trésor. Il s’accroche à ces individus comme à une bouée. Il s’ancre à leurs destins comme si sa survie en dépendait. On suit donc le cheminement de cet homme, ses tentatives de reconstruction et ses auto-sabotages.

Etrangement, le héros est animé par un souffle d’humanité tenace. S’il ne s’aime pas, on ne peut nier qu’il aime son prochain. Il s’appuie sur de fragiles convictions qui lui permettent d’agir… De se démarquer… D’influencer à sa manière l’éternelle lutte du bien contre le mal. Et si le héros mène bon nombre de combats, il le fait moins par conviction que par devoir… un peu comme s’il assumait mécaniquement son rôle d’héritier du pouvoir… sans trop y réfléchir. La question du libre-arbitre est ténue – pour ne pas dire inexistante – chez ce personnage. Il se laisse porter par les désirs des autres mais est incapable d’en avoir lui-même… si ce n’est d’être aux côtés de sa compagne.

Personnage passif, il est étonnement doué pour mettre en place une stratégie de combat et affronter un adversaire au corps à corps. C’est le seul cas de figure où il est capable d’initiative. Pour le reste, c’est un personnage instable, torturé, fade. Le contre-pied du vide qui est en lui est son auto-dérision.

Surprenant, déstabilisant parfois, souvent drôle… voilà un album original qui fait sortir les super-héros des sentiers battus !

Une petite « BD de la semaine » qui se réunit aujourd’hui chez Noukette !

Mister Miracle
Editeur : Urban Comics / Collection : DC Deluxe
Dessinateurs : Mike NORTON & Mitch GERADS
Scénariste : Tom KING
Dépôt légal : mai 2019 / 328 pages / 28 euros
ISBN : 979-1-0268-1516-7

Et il foula la terre avec légèreté (Ramadier & Bonneau)

Un couple dort. Ils sont enlacés, nus. Ils se touchent même lorsque le sommeil les emporte sur des rivages imaginaires différents. Le désir est là. Il tisse un lien invisible entre eux. Il aimante leurs corps l’un à l’autre. Se toucher. Se caresser. S’embrasser. Se lécher. Le langage du corps se passe de mots.

Mais lui doit partir. Son sac est prêt. Il doit prendre la voiture, s’éloigner. Monter dans ce ferry qui l’éloignera plus encore. Puis continuer à avaler les kilomètres. Jusqu’en Norvège. Entre leurs deux corps, la distance est maintenant conséquente.

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Ethan a été appelé pour le travail. Un nouveau gisement pétrolier a été découvert et il doit l’étudier. Loin de ses habitudes, loin de son mode de vie, Ethan découvre avant tout un lieu. Une ambiance. Une luminosité nouvelle qui donne à son nouvel environnement une teinte inédite.

« Être là, ce n’était pas simplement chercher ses repères et reconstruire le connu. Il fallait se rendre disponible… Être à l’affut des moindres choses pour comprendre ce nouvel environnement, l’expérimenter. »

Là, non loin du cercle polaire, il verra pour première fois une aurore boréale. Il embrassera de son regard la nuit et son ciel immense constellé d’étoiles. Il savourera le calme des lieux et cette impression que le temps est suspendu.

Ethan profite de son séjour pour apprendre quelques rudiments de vocabulaire, se sensibiliser à la culture norvégienne et au mode de vie des habitants de la région. Et ce qu’il va découvrir va lui plaire… lui plaire énormément…

Et il foula la terre avec légèreté – Ramadier – Bonneau © Futuropolis – 2017

Mathilde Ramadier a construit un récit tout en douceur. Beaucoup de sérénité dans les propos qui n’hésitent pas à se dérober au regard, à quitter le devant de la scène pour permettre aux lecteurs de savourer les illustrations, le « décor » magique de ce coin du monde. Elle installe un personnage principal solitaire et ouvert à tout. Il semble désireux d’apprendre, cherchant à aller à l’avant des rencontres, entendre ce qu’on a envie de lui transmettre. Il a envie de faire ce pas de côté ; il est à l’écoute de ce que son corps lui murmure. Quel est donc ce désir inconnu qui vibre en lui ? Il boit à grandes gorgées cet air nouveau, il se remplit de ce monde nouveau… et toutes les perspectives que cela lui offre. Il y a ici comme une facilité entre les personnages à se mettre en lien, à sympathiser, à parler ouvertement et franchement. Comme une spontanéité saine dans les rapports humains. Beaucoup d’humilité aussi dans les personnages secondaires que nous rencontrerons. Ces derniers portent à leur terre natale un amour incroyable et sans limite. Ils ont cette fierté d’être nés sur cette terre magique dans laquelle leur mémoire, leurs convictions, leur façon d’être au monde sont profondément enracinées. Ils clament et assument pleinement leur identité.

La scénariste emploie un ton didactique réellement doux. Je l’avais déjà vu faire dans « Berlin 2.0 » mai ici, elle a gagné en doigté dans la manière d’aborder les choses et de traiter son sujet… et il ne me semble pas que cela soit dû à la pagination de « Et il foula la terre avec légèreté » ; car bien que plus conséquente, l’épaisseur de cet ouvrage ne fait pas tout. On sent davantage de maturité dans le propos. Davantage de profondeur et d’empathie. Elle donne les clés de compréhension pour nous permettre de comprendre les tenants et les aboutissants de ce pays et ce à différents niveaux (sociologique, environnemental, philosophique, tradition…). Mathilde Ramadier ouvre également une réflexion pertinente sur le rapport que l’homme entretient avec la nature. Elle montre explicitement quels sont les enjeux économiques et environnementaux… et forcément, qu’on est là dans un cas de figure complexe et inextricable : comment préserver ce cadre de vie harmonieux lorsque les compagnies pétrolières ont jeté leur dévolu sur les gisements pétroliers qu’il détient ? Le pot de terre contre le pot de fer… et un réel esprit critique sur les déviances des sociétés de consommation.

Le dessin légèrement charbonneux de Laurent Bonneau va à ravir à ces paysages. Il leur donne une légère immatérialité et une intensité incroyable ! Il impose l’imprécision, amputant ses illustrations de détails dont d’autres se seraient gavés, comme s’il était trop respectueux pour dévoiler leurs détails et donnant l’impression d’une nature à la fois préservée et pudique. La nature rayonne de bleus pastel tandis que les scènes du quotidien flottent dans une légère teinte violacée, leur donnant une pointe de nostalgie hésitante et renforçant l’impression de quiétude. J’ai beaucoup vu passer les ouvrages sur lesquels Laurent Bonneau a travaillé ; nombreuses sont les chroniques qui m’ont donné l’envie de découvrir ce talentueux artiste et voilà enfin que je fais le pas… et ce que je découvre est réellement à la hauteur de mes attentes.

Superbe, réflexif, introspectif, humain, mature… Et il foula la terre avec légèreté est tout cela à la fois. Lisez-le 😉

Les chroniques : Jérôme, Noukette, Sans connivence, Linetje, Jean-François.

Et il foula la terre avec légèreté (one shot)

Editeur : Futuropolis

Dessinateur : Laurent BONNEAU / Scénariste : Mathilde RAMADIER

Dépôt légal : février 2017 / 168 pages / 27 euros

ISBN : 978-2-7548-1215-3

Babybox (Jung)

Un cœur saigne là-bas en Corée du Sud. C’est celui d’une mère contrainte d’abandonner son nourrisson. Pourtant, sa décision est prise. Elle ne peut élever cet enfant et se rend dans cette ruelle déserte pour déposer son bébé dans la trappe prévue à cet effet… son anonymat est garanti et de l’autre côté de la babybox, elle est certaine que des gens vont faire le nécessaire pour que sa fille ait le meilleur avenir possible.

Un déchirement que Claire n’a jamais ressenti dans sa chair. Jusqu’à ce qu’un accident de la route terrasse sa famille. Elle enterre sa mère et va traverser de longues semaines en espérant que son père sorte du coma.

Pour répondre à des exigences administratives, Claire doit fournir plusieurs documents. Elle n’a d’autre choix que de chercher dans les affaires de sa mère. C’est ainsi qu’en triant ses affaires, Claire découvre une boîte cachée au fond d’un placard. C’est en l’ouvrant qu’elle apprend qu’elle a été adoptée.

« En un instant, comme un missile qui serait venu détruire notre maison, j’ai tout perdu, tout ce que j’avais, tous mes repères, tout ce en quoi je croyais. »

Faire face au deuil et découvrir l’existence de son adoption sont deux nouvelles consécutives qui provoquent un réel raz-de-marée dans la tête de Claire. Du jour au lendemain, elle plaque tout. Boulot, copain… Tout. Et s’il n’y avait la présence de son petit frère de 10 ans, Claire aurait certainement commis l’irréparable. Lors de son combat contre cette tristesse dévastatrice, Claire décide de se rendre en Corée du Sud, à la recherche de ses origines… et de tout un pan de son identité.

Le scénario de Jung est une voix-off, solitaire, profonde et nostalgique. Quelques rares échanges directs apparaissent ça et là mais ils nous sont généralement rapportés par le filtre de la narratrice qui trie les informations auxquelles le lecteur a accès et les rempli d’une charge émotionnelle importante. On est totalement tributaires de sa pensée, on est bringuebalés comme elle par le doute et tenaillés par cette énorme tristesse trop lourde pour elle.

Un dessin aussi doux qu’une caresse. Une ambiance graphique léchée et légèrement charbonneuse où les personnages évoluent très souvent sur des fonds de cases totalement vierges, sans décor, faisant comprendre que le personnage est totalement absorbé par ses pensées. Son trouble est si grand qu’elle fait abstraction de tout ce qui se passe autour d’elle, plus rien n’existe. Et ce rouge qui pique de ci de là les planches pleine de cette palette infinie de gris… comme si le noir et et le blanc rivalisaient pour savoir lequel des deux parviendrait finalement à l’absorber. Elle est comme un fétu de paille qui se laisse balloter entre les ténèbres et la vie. Ce rouge qui rappelle l’héroïne à son enfance et au fait que sa fleur préférée et depuis longtemps le coquelicot. Le rouge du sang de l’accident, du sang de la coupure. Le rouge choisit pour teindre ses cheveux. Le rouge, enfin, de la douleur de certains souvenirs, de la chaleur du feu, de la couleur de la cuisine sud-coréenne… Le rouge en autant de déclinaisons possibles.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet album malgré l’impression de déjà-vu. Il y avait là comme une familiarité avec le récit mais aussi avec son personnage central. Quelque chose qui m’a ramenée en permanence à « Couleur de peau miel » (lu avant le blog, je n’ai donc pas consacré de chronique à cette série) ainsi qu’au « Voyage de Phoenix » qui sont deux récits dans lesquels Jung abordait déjà les sujets de l’adoption, de l’histoire douloureuse de la Corée et de la quête identitaire.

Magnifique récit relatant la quête identitaire d’une jeune femme.

La chronique de Noukette.

 Babybox
One shot
Editeur : Soleil / Collection : Noctambule
Dessinateur / Scénariste : JUNG
Dépôt légal : septembre 2018 / 156 pages / 18,95 euros
ISBN : 978-2-302-07118-6

Des Hommes couleur de ciel (Llobet)

Llobet © Editions de l’Observatoire – 2019

« Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter. Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. »

La nouvelle est impensable : un attentat dans un lycée. Des enfants tués. Combien ? Une bombe à l’heure du déjeuner dans un pays en paix. Voilà, c’est possible. C’est arrivé. Nous sommes à La Haye. Une ville néerlandaise. Une ville tranquille, belle, cosmopolite. Une ville contemporaine…

Alissa est professeur de russe. Le lundi, juste après le repas, elle a douze élèves assoupis. Ce lundi, quand elle arrive, c’est déjà trop tard. C’est déjà l’horreur…

Il y a trois trajectoires  inscrites dans ce récit : celle d’Alissa donc et celles de deux de ses élèves, Oumar et Kirem, deux frères, deux contraires. Autant Oumar est lumineux, autant Kirem est sombre, étrange. Comment deux frères peuvent être si différents ? Dans leurs envies, dans leurs destinées, dans leurs choix posés.

Kirem est « un enfant étrange, la copie inversée de son frère. Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. Comme des fentes d’où l’on s’apprête à tirer, même si Alissa avait vite compris qu’il préférait économiser ses forces. »

Oumar, l’ainé, est brillant. A l’inverse de Kirem. Pourtant il est comme dissonant. Différent. Il est un homme couleur de ciel.

Les trois personnages de ce roman ont un même pays d’origine qu’ils taisent. Ils sont tchétchènes. Ce roman pose la question de l’intégration dans un pays. Il aborde également le sujet du terrorisme et de la radicalisation. Du basculement aussi. Il dit surtout l’exil ou, pour le dire autrement, comment être quand on est d’ailleurs ?

C’est un roman qui peut faire peur du fait du sujet terrible. Il est pourtant toutafé formidable. Il se dévore d’un coup. Il nous tient en haleine car il est un peu construit comme un polar. Et les personnages, complexes comme j’aime, sont justes et très forts. La langue d’écriture d’Anais Llobet est précise, nette, belle et terriblement efficace. Sans pathos. J’ai beaucoup beaucoup aimé cette histoire, à la fois intime et singulière et incroyablement actuelle. Une tragédie qui dit notre monde…

 

Extraits :

« Je te le dis, ils sont faciles à apprendre les verbes de mouvement en temps de paix

Moi je voudrais leur apprendre à aller sans se promener

A marcher sans savoir où aller

A s’immobiliser sans respirer

A entendre un bruit, une explosion, fuir et ne plus jamais revenir. »

« Tu voudrais que je te raconte quoi, avec tes consignes pour enfants sages « racontez au passé un souvenir qui vous est cher » je n’ai aucun souvenir que je voudrais effacer et toi tu veux que je te l’écrive en russe, mais je vais te le dire en tchétchène puisqu’il n’y a que nous pour comprendre ce que nous avons vécu. »

« Des adjectifs sur ma famille à décliner, mais je vais rien te décliner, moi

J’ai que des hommes dans ma famille, ma mère elle compte pas elle sait à peine dire son prénom. Tu sais ce que c’est de dire adieu à sa mère alors qu’elle est encore vivante ?

Mère : allongée éveillée verre d’eau vide folle obsession répétition baccalauréat ennui

Père : mort ombre effacé inconnu… »

 

« Alissa n’écoutait plus. Elle observait ces joues pleines qui mastiquaient et parlaient, ces yeux gris brumeux qui la regardaient sans la voir. Elle l’aimait, se dit-elle. Elle l’aimait comme on aime un feu de cheminée après une balade hivernale. »

 

Encore une découverte des 68 (pour découvrir les billets c’est ici : https://68premieresfois.wordpress.com/)

Anaïs Llobet, Des hommes couleur de ciel, Les Editions de l’Observatoire, 2019.

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée (Liew)

Liew © Urban comics – 2017

Il m’est difficile de résumer cet album de façon à être compréhensible. Alors vu que cela faisait longtemps que je ne l’avais pas fait… je m’autorise un petit copier-coller. Fraichement sorti du site de l’éditeur, voici donc le pitch de « Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée » :

« Charlie Chan Hock Chye, né en 1938 à Singapour où il vit toujours, est auteur de bande dessinée depuis l’âge de 16 ans. À 70 ans passés, il revient sur ses 50 ans de carrière. Ses récits se déroulent sous nos yeux en un éblouissant éventail de genres et de styles graphiques dont l’évolution reflète à la fois celle de la bande dessinée mais aussi celle du paysage politique et social de son pays natal. Composée des extraits de publications, illustrations, croquis et peintures originales de l’artiste fictionnel, cette fausse autobiographie a permis à son véritable auteur, Sonny Liew, de questionner l’Histoire de son pays et de créer avec Charlie Chan Hock Chye l’artiste de bande dessinée dont Singapour aurait pu rêver. En imaginant cette histoire alternative de la bande dessinée singapourienne, l’auteur offre en parallèle une exemplaire leçon de bande dessinée à travers l’évolution de ses codes et de ses genres. »

Ingénieux cet album. Il nous embarque dans la vie d’un auteur de manga. On sait tout de son enfance à Singapour et de sa passion précoce pour le dessin, de son adolescence où il fait une rencontre heureuse avec Wong, qui deviendra son scénariste pour quelques années. Les compères cherchent à inventer « quelque chose de nouveau » et inventent de nouvelles histoires qui vont leur permettre de s’entraîner, de s’améliorer. Bien sûr, ils veulent percer, trouver leur lectorat, se faire remarquer. Dans un premier temps, c’est grâce à l’oncle (imprimeur) de Wong qu’ils sont édités mais le succès n’est pas au rendez-vous. Pire encore… les ventes ne décollent pas. Ils ne se découragent pas et persévèrent tout en continuant de grandir. A côté de leurs jobs alimentaires, ils se retrouvent pour faire avancer leur projet.

Le plan était de créer assez de matériel pour une maquette de magazine… un échantillon de travail éblouissant qui intéresserait les éditeurs.

Les années passent, la passion de faire de la BD demeure.

Ces personnages fictifs injectent dans leurs histoires le contexte social dans lequel ils sont nés et ont grandi. Ainsi, des réelles figures historiques côtoient les personnages fictifs. Les événements historiques nourrissent les histoires qu’ils mettent en images : la grogne des chauffeurs de bus et le mouvement étudiant de 1955, les actions syndicales et Lim Chin Siong ou bien encore les travaux qui influencent les premières histoires que le duo de personnage réalisent (Osamu Tezuka, Wally Wood…).

C’est un album absolument passionnant. En tournant les pages, on découvre des perles. A feuilleter, on pourrait croire à un recueil de travaux mais le fil narratif nous fait très vite oublier l’éclectisme des dessins. En effet, tout se fond dans un récit cohérent, des premiers crobards naïfs de Charlie Chan à des illustrations maîtrisées et réalisées à la peinture, des planches de ses « premières séries » dessinées au feutre bleu sur du papier de mauvaise qualité aux planches mettant en scène le personnage principal dans son quotidien d’aujourd’hui, de vieilles photos, quelques coupures de journaux… voilà un patchwork graphique impressionnant pour réaliser cette biographie fictive la plus documentée qu’il m’ait été donné de lire. Et c’est une sacrée aventure !

Sonny Liew a mis les petits plats dans les grands. Il crée son propre avatar que l’on voit de-ci de-là et on sent souvent sa présence – à défaut de le voir – dans l’interview fictive qu’il fait mener à son personnage de papier. Il ne juge pas mais utilise Charlie Chan pour retracer l’histoire de son pays, la colonisation anglaise puis l’arrivée des Japonais, l’utilisation des communistes puis la chasse aux sorcières, de la guerre d’indépendance… sans compter que c’est aussi l’histoire du lent développement de la bande dessinée des années 1950 on lit plusieurs histoires en unes ; à la fois chronique sociale, science-fiction, récit intimiste. Par le biais de son héros de papier, Sonny Liew scrute à la loupe l’histoire de Singapour et de la Malaisie des années 40 à aujourd’hui.

Captivant, fascinant… N’hésitez pas à le découvrir si l’occasion se présente à vous !

Et un immense merci à Jérôme pour ce somptueux présent 😉

Le rendez-vous de « La BD de la semaine » est à retrouver chez Noukette aujourd’hui !

Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée

One shot
Editeur : Urban Comics
Collection : Urban Graphic
Dessinateur / Scénariste : Sonny LIEW
Dépôt légal : janvier 2017
328 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2-3657-7975-3
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Charlie Chan Hock Chye, une vie dessinée – Liew © Urban comics – 2017

La Porte (Inoue)

Sôseki – Inoue © Editions Philippe Picquier – 2018

Nonaka Sôsuke et O-Yone sont mariés. Ils louent une petite maison au pied d’une falaise, dans un quartier paisible de Tokyo. Les jours coulent paisiblement. Sôsuke les vit de façon nonchalante, partagé entre l’envie de faire et celle de se laisser aller à la mélancolie. Car quelque chose est maintenant brisé dans la vie de Sôsuke. Quelque chose qui s’est passé bien après la mort de ses parents, alors qu’il avait déjà rencontré O-Yone. Quelque chose qui s’est passé après qu’il ait appris que son oncle l’avait dépouillé de son héritage et que la maladie de O-Yone se soit déclarée.

Sôsuke et O-Yone partagent ce secret et le récit est là pour nous amener progressivement à le découvrir.

Daisuke Inoue m’a tout d’abord donné l’impression d’effleurer son sujet. Pourtant, en l’effeuillant de la sorte, il en extrait toute la subtilité et fait ressortir la délicatesse. Car rappelons qu’il adapte-là un roman japonais du début du XXème siècle et que ls mœurs de l’époque étaient bien loin de celles d’aujourd’hui (déjà fort éloignées des mœurs européennes).

Ainsi, le roman éponyme de Natsume Sôseki revit sous le train fin et délicat de Daisuke Inoue. Ce dernier est ainsi passé de l’autre côté du bureau, d’assistant le voilà dorénavant assis dans le siège du mangaka.

Avec ce scénario, il prend le temps d’étudier son sujet. Les événements se déplient chronologiquement puis nous revenons en arrière et reprenons, tout aussi chronologiquement, le déroulement de l’histoire mais en y apportant quelques précisions et en s’arrêtant sur certaines périodes. Cet exercice, nous le ferons à deux reprises, nous concentrant chaque fois sur des époques différentes. Peu à peu, le puzzle prend forme et le secret se dévoile.

Daisuke Inoue nous force ainsi à contempler le sujet comme l’aurait fait Natsume Sôseki ; j’ai en mémoire « Oreiller d’herbes » [que je n’avais pas savouré à sa juste valeur à ma première lecture] où le personnage – un peintre – prenait le temps de regarder puis de saisir l’intérêt et la force d’un instant. Avec « La Porte » , Sôsuke est très vite placé dans le rôle du personnage principal, laissant son épouse légèrement en retrait. Il semble pourtant se faire le porte-parole du couple et livre peu à peu ce secret ; tous deux fléchissent sous son poids.

Sôsuke cherche donc, instinctivement, à faire face à leur culpabilité. Il remonte inlassablement ses souvenirs pour revenir à la source et le scénario suit un mouvement identique. Un cheminement individuel parfaitement mené que Daisuke Inoue accompagne d’un dessin vif et délicat.

Beau.

La Porte

– d’après le roman de Natsume Sôseki –
One shot
Editeur : Philippe Picquier
Collection : BD/Manga
Dessinateur / Scénariste : Daisuke INOUE
Traducteur : Patrick HONNORE
Dépôt légal : février 2018
224 pages, 15.50 euros, ISBN : 978-2-8097-1275-9

Bulles bulles bulles…

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La Porte – Sôseki – Inoue © Editions Philippe Picquier – 2018