Trois heures (Neyestani)

En matière de BD documentaire et/ou reportage, il y a – pour moi – des auteurs incontournables. Au même titre que Joe Sacco, Emmanuel Lepage ou encore Igort [pour ne citer qu’eux], Mana Neyestani a déjà prouvé à plusieurs reprises qu’il avait tout à fait sa place dans les auteurs qui ont ce talent de raconter une histoire en dépliant l’Histoire. Que ce soit dans un registre autobiographique comme dans « Une métamorphose iranienne » ou en reprenant un fait historique réel comme avec « L’Araignée de Mashhad » , Mana Neyestani témoigne avec force et conviction sans toutefois s’autoriser à juger arbitrairement. Sa plume nous informe, nous rend critique et nous permet d’acquérir une vision large d’une situation, d’une problématique… on se glisse alors entre les mots et on s’appuie sur ces espaces blancs laissés entre les cases pour tirer nos propres conclusions. Enrichissant.

Témoigner pour ne pas oublier. Témoigner pour dénoncer et dire sa désapprobation. Témoigner pour que d’autres sachent, que d’autres y réfléchissent… que d’autres en parlent à leur tour. Voilà la manière dont je perçois son travail.

Avec « Une métamorphose iranienne » , l’auteur nous parlait d’improbable. Improbable que la liberté d’expression soit aussi malmenée. Improbable qu’un régime politique aille aussi loin pour museler des individus, les contraindre au silence et les forcer à la docilité. Et pourtant… C’est « à cause » d’un petit crobard que Mana Neyestani a été contraint à fuir clandestinement l’Iran. Un petit crobard pour la presse que des gens sans humour, sans consistance, sans libre-arbitre ont jugé inapproprié et ont prétendu que ce crobard était capable d’ébranler tout un système…

C’était en 2006.

Depuis, les années ont filé. Mana Neyestani a vadrouillé. Il a obtenu des résidences d’auteur et a trouvé un « chez-soi » sur le territoire français. En 2017, il vivait en région parisienne. Sa vie reconstruite, il n’oublie pourtant rien des troubles qu’il a vécus. Il n’oublie rien des pressions, du chantage, des détentions, des gardes-à-vue que les autorités de son pays lui ont fait subir. Il n’a rien oublié du traumatisme qu’il a subit en Iran. Il a profondément changé. Marqué au fer rouge par cette période, il perdu cette part de nonchalance qui l’autorisait à croire qu’il n’avait rien à craindre pour son intégrité. Cette expérience a, en revanche, renforcé ses convictions. Il continue à avancer, conscient que la vie ne l’attendra pas s’il décide d’en être un passager.

Neyestani © Çà et Là & Arte Editions – 2020

Et le voilà à vivre ces « Trois heures » de 2017. « L’Araignée de Mashhad » vient de paraître et Mana Neyestani doit se rendre au Canada pour la promotion de l’album. Il soigne particulièrement les préparatifs de son départ. Papiers d’identité, planning une fois sur place… il pense le moindre détail, anticipe tout pour que les impondérables n’aient aucune prise sur lui.

« Je ne dois pas porter de chaussures à lacets. Quand on n’est pas très doué pour faire et défaire rapidement ses lacets, ce qui est mon cas, les contrôles de sécurité peuvent être considérablement prolongés par le fait de retirer puis de remettre ses chaussures. »

Le jour du départ, il se rend à l’aéroport trois heures avant l’heure de l’embarquement. Trois heures c’est largement pour enregistrer ses bagages, passer les contrôles de sécurité, lire pour oublier d’avoir stressé à l’idée des complications qu’il aurait pu rencontrer. Trois heures, c’est plus que trop même. Pourtant, une fois de plus, le contrôle de routine va virer au cauchemar. Son passeport n’est pas reconnu par le système informatique de l’aéroport. Le temps des vérifications administratives s’éternise. Une heure. Deux heures. Trois heures. Une interminable attente durant laquelle Mana Neyestani a tout loisir de repenser aux expériences passées et à son quotidien… à commencer par la course folle des déboires administratifs qu’il a dû mener pour effectuer ce voyage. Balloté entre la Préfecture, les ambassades… ce récit est l’occasion d’aborder la réalité kafkaïenne des réfugiés…

« Pourquoi je ne dis rien et je ne râle pas ? Peut-être parce qu’en tant que réfugié, je me sens comme un gosse que sa mère n’a pas hésité à virer de chez lui d’un coup de pied dans le derrière… et qui a été recueilli par des étrangers. Un réfugié est un orphelin qui ne doit pas se montrer trop exigeant avec sa famille d’accueil. »

Le récit nous met face à un constat édifiant, déprimant. Bien sûr, on connait cette réalité. On connaît la rigidité des démarches administratives. La rigueur des fonctionnaires veillant à ce que chaque mot soit à la bonne place et que chaque justificatif fourni corrobore chaque information. « Qu’est-ce que vous avez foutu dans les cases ? Ça déborde ! (…) on vous demande de répondre par « oui » ou par « non » alors : ça dépend, ça dépasse ! » constate Katia en lisant le formulaire complété par Zézette dans « Le père noël est une ordure » . Sauf qu’ici, Mana Neyestani veille à ne rien laisser dépasser pour qu’aucun grain de sable ne grippe les procédures. Mais c’est sans compter l’existence d’aprioris des gens natifs du Moyen-Orient. Délit de sale gueule, préjugés… la suspicion complexifie tout, jusqu’aux rapports humains. Mana Neyestani fait le point sur cette expérience qui a un goût de déjà-vus.

Il liste les amères et angoissantes auxquelles il a été maintes fois confronté. La France est-elle vraiment la terre d’accueil qu’elle prétend être ? Pourquoi accule-t-elle des personnes réfugiées des peurs sourdes comme celle du rejet ? Avec des mots crus, Mana Neyestani se confie sur les maux qui le ronge. A l’aide de son crayon, il dépeint de façon réaliste son quotidien et évite l’écueil du pathos en utilisant de belles métaphores graphiques. Un dessin tout en rondeur, tout en douceur pour décrire un quotidien aux facettes anguleuses et qui entretient un sentiment d’insécurité permanent.

Une réflexion sur l’identité, le déracinement, la place qu’une société laisse à un individu et le fait qu’elle le ramène sans cesse à son statut d’étranger. Un très beau témoignage.

Trois heures (récit complet)

Editeurs : Çà et Là & Arte Editions

Dessinateur & Scénariste : Mana NEYESTANI

Traduction : Massoumeh LAHIDJI

Dépôt légal : octobre 2020 / 124 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-36990-283-6

La Part du ghetto (Corbeyran & Dégruel)

Du noir et blanc charbonneux pour illustrer cette adaptation du roman éponyme de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune (éditions Fayard, 2018)… comme pour rappeler de façon délicate que vivre dans une cité implique quelque chose de très tranché. C’est noir ou blanc, on doit choisir son camp, poser cartes sur table et annoncer la couleur. Mais le côté charbonneux pour lequel a opté Yann Dégruel vient apporter tout le tranchant et toutes les nuances nécessaires à la (re)lecture de cet univers.

« On est toujours l’étranger de quelqu’un. »

Corbeyran – Dégruel © Guy Delcourt Productions – 2020

Retour dans une enquête menée il y a trois ans au cœur d’une banlieue de Seine-Saint-Denis. Manon Quérouil-Bruneel (grand reporter) décide d’enquêter sur une banlieue après avoir rencontré Malek Dehoune (intermittent du spectacle). Ce dernier l’emmène dans le quartier où il a grandi. Il faudra quelques mois à la journaliste pour être acceptée et intégrée dans les groupes [essentiellement masculins] qui se forment dans la rue, au bar, chez le coiffeur. Au final, leur ouvrage est le fruit d’un an d’enquête et l’occasion de dresser le portrait actuel d’une/des banlieue(s). Le constat est sans appel, sans jugement de valeur.

« La République, l’égalité des chances, toutes ces belles valeurs de papier, on a beau dire, ça franchit rarement le périph’. »

Le scénariste se fait le porte-parole de ces voix anonymes. Dealer, clandestin, mère, fils, prostituée… ils se livrent à visage découvert et racontent leur quotidien, cet entre-soi dans les murs de la Cité. Ils décrivent un repli communautaire, leur place (dans la société) sans cesse remise en question et une première génération (parents qui ont immigré en France) qui se sent plus français que les jeunes d’aujourd’hui alors qu’ils sont nés dans l’Hexagone !

« Le hijab, la barbe longue, le kamis… tout ça, c’est pas de la conviction, c’est de l’ostentation… c’est à la fois un étendard et une cuirasse identitaire ! Un bras d’honneur à la société française ! »

La débrouille, le chômage imposé malgré le fait que certains de ces jeunes sont bardés de diplômes… pour tromper l’ennui au pied des barres d’immeubles, ils en viennent à des solutions qui leur sautent à la gueule : le deal pour les uns, la prostitution pour les autres ; il n’y a rien de plus facile pour mettre de l’argent de côté et faire un pied-de-nez au destin qui les a fait naître du mauvais côté du périph’. Leurs rêves : pouvoir se payer un petit appartement dans le 16ème à Paris ou financer son envie de s’installer au bled. Car contre toute attente, le bled est devenu un Eldorado pour ces jeunes en mal d’identité… le seul moyen de faire « fructifier » légalement les études qu’ils ont suivies en France.

Eric Corbeyran adapte cette enquête, trouve le rythme narratif qui colle aux codes de la bande-dessinée. On sort des images préformatées sur les banlieues en donnant la voix aux principaux intéressés. L’accent des cités, ces regards fiers malgré les parcours cabossés… ces chemins de traverse empruntés pour se faire une micro-place au soleil…

« La vie en Cité pousse ses habitants à une forme de schizophrénie. Il y a d’un côté le poids du regard des autres, l’injonction à se conformer aux attentes de la Communauté, et de l’autre, l’envie de vivre sa vie comme on l’entend. »

Des paysages symétriques aux barres HLM interminables, le blanc délavé de ces façades interminables qui sont juste égayées par les couleurs du linge qui sèche à l’air libre. Yann Dégruel illustre cet horizon de béton sur lequel le regard bute, étriqué par les reliefs ternes. Le gris des entrées où les jeunes dealent de la cocaïne avec des gants parce qu’on n’est plus à un paradoxe près et que la drogue, ça reste… un « truc » sale pour les croyants. Un quotidien de contradictions où les jeunes filles rêvent de mariage avec des princes du Qatar et, en attendant, se prostituent pour pouvoir se payer le billet d’avion fantasmé qui la rapprochera de son prince charmant au pays des mille et une nuits. Un système de dupes. Des rouages grippés d’une société qui tourne à l’envers.

« Il est ressorti il y a un an, bardé de contacts. La prison est une formation accélérée pour monter en grade dans la délinquance. »

J’avoue, je pensais avoir à faire à un récit un peu plus couillu. Cette adaptation n’en reste pas moins l’occasion de se sensibiliser à l’enquête de Manon Quérouil-Bruneel et Malek Dehoune… ça donne même sacrément envie de mettre le nez dedans !

La Part du ghetto (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur : Yann DEGRUEL / Scénariste : Eric CORBEYRAN

Dépôt légal : septembre 2020 / 136 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01989-3

Celestia (Fior)

« La grande invasion est arrivée par la mer. Elle s’est dirigée vers le nord, le long du continent. Beaucoup se sont enfuis, certains ont trouvé refuge sur une petite île dans la lagune. Une île de pierre, construite sur l’eau il y a plus de mille ans. Son nom est Celestia. »

Fior © Atrabile – 2020

Ville-refuge, ville mouvante, ville double, ville trouble. Ville espoir. Ville chimère. Celestia contient en son sein toute une part de mystères. Dans les ruelles de ses entrailles, une société s’agite. Codée. Son histoire devient une énigme car peu nombreux sont ceux qui, aujourd’hui, se rappellent encore ce qui a motivé l’exode vers Celestia et la manière dont la vie s’est posée là.

« Je vois briller dans tes yeux cette détermination qui était la nôtre à l’époque. Cette illusion que tout pourrait recommencer ici… sur cette île de pierre… Apparue là où il n’y avait tien, telle une vision destinée à dominer la mer et la terre… C’était il y a si longtemps, mais aujourd’hui… aujourd’hui, les visionnaires, c’est vous, dans un monde sans limite. Celui de la pensée. »

Pierrot appartient à cette communauté qui grouille dans les venelles de cette ville nénuphar qui flotte sur l’eau. Il y a ceux qui œuvrent pour le bien de tous, il y a les bandes organisées. Puis il y a la foule des anonymes, affranchis de toute appartenance clanique et qui se fondent dans la masse. Pierrot fait partie de ceux-là. Suspicieux, solitaire, autonome… il s’est construit son petit réseau personnel qu’il contacte au gré de ses besoins ; le troc est encore la meilleure monnaie pour s’en tirer.

Le docteur Vivaldi aimerait pourtant que Pierrot rejoigne son équipe de télépathes. Les compétences de Pierrot lui seraient une aide précieuse pour mener à bien son projet… et pour ramener Dora dans le groupe. Faire alliance avec Pierrot l’aiderait également à atténuer la culpabilité qu’il a vis-à-vis du jeune homme. Mais Pierrot est bien trop rancunier pour accepter l’offre du Docteur. L’affabilité de ce dernier le convainc même d’aider Dora à fuir Célestia. Ensemble, ils vont tenter de trouver un asile dans la lagune. Cette cavale est l’occasion pour eux de découvrir le continent et ceux qui le peuplent.

« Les choses les plus belles ne durent qu’un instant. »

Dans « L’Entrevue », Manuele Fior avait déjà cherché à imaginer ce que pourrait être l’humanité de demain. Tenter d’entrapercevoir les possibles et la manière dont l’espèce humaine pourrait évoluer. Il avait également placé au cœur de son récit le personnage énigmatique et fragile de Dora. Cette dernière relie ainsi ces deux récits intemporels de façon troublante.

Dans ce monde post-apocalyptique, le ton narratif est relativement doux. Et face à cette société qui renait lentement de ses cendres, on ne peut éviter d’attendre des réponses qui resteront en suspens. Quelle est la nature de cette catastrophe qui a balayé la civilisation ? Quelle est donc la teneur de cette « grande invasion » à laquelle il est fait référence ? Catastrophe nucléaire ? écologique ? Folie des hommes ? Nul doute que ce chamboulement était de taille pour ainsi forcer le cours des choses. On fantasme sur les causes réelles sans toutefois peiner à trouver nos repères dans ce monde. Celestia est une copie conforme de Venise et Manuele Fior et organise son échiquier narratif autour de ce lieu mythique. Il matérialise le fait que l’espoir d’une vie meilleure a été placé dans chaque pierre de Celestia… Une enclave de pierre entourée d’eau comme une promesse féconde que les erreurs du passé sont loin derrière… Fadaises ! La mémoire de l’Homme est fugace…

Le monde d’après aurait pu être pacifique mais ce scénario ne l’entend pas de cette oreille. Il vient titiller les penchants de l’homme à s’immiscer dans les failles et glisser sur la mauvaise pente. On retrouve les déviances de nos sociétés actuelles : mensonges, harcèlement, manipulation, domination par la peur… Maquillage, costume ou port du masque vénitien, il est rare de voir des badauds se promener à visage découvert. Dans cette ville d’apparat, les malfrats en tout genre peuvent manœuvrer en toute impunité. Le porte du masque vénitien sert à afficher son identité… ou à se protéger.

Le côté lumineux du récit vient de ce que l’auteur imagine des conséquences du besoin de survie. Ainsi, nombre d’individus ont développé des capacités de télépathe. L’humanité du futur verrait ainsi ses individus reliés les uns aux autres. Ce qui est intéressant et ouvre la question d’agir pour le bien commun de tous… exit l’individualisme. Manuele Fior dose enfin parfaitement différents registres narratifs et parvient à semer le trouble entre illusion et réalité et entre passé, présent et futur. On est de nouveau dans un récit intemporel dont on a du mal à décrocher une fois que la lecture est commencée.  

C’est un album abouti que Manuele Fior nous livre. Superbe découverte.

Celestia (one shot)

Editeur : Atrabile

Dessinateur & Scénariste : Manuele FIOR

Traduction : Christophe GOUVEIA ROBERTO

Dépôt légal : août 2020 / 272 pages / 30 euros

ISBN : 978-2-88923-091-4

Les Ombres (Zabus & Hippolyte)

Il y a quelques jours, je m’étais régalée avec « Incroyable ! » et je l’avais partagé avec vous. En bonne épicurienne, j’ai eu envie de prolonger le plaisir de savourer un autre titre né de la collaboration entre Zabus et Hippolyte… « Les Ombres » a été publié en 2013 aux éditions Phébus et réédité en avril dernier chez Dargaud).

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

« Dis-lui la vérité ! Tu en as honte ? Raconte notre histoire, la vraie ! Si tu meurs, Nous mourrons une deuxième fois. L’histoire de notre vie supprimée, oubliée ! Le devoir de mémoire tu connais, grand chef ! Du fond de notre tombe… Nous l’exigeons ! »

Il est seul. Tétanisé sur sa chaise face à l’immense bureau sur lequel trône de façon imposante un dossier presque aussi grand que lui. Son dossier. Il contient toute sa vie, tous ses espoirs, la perspective de sa survie… celle de jours meilleurs. Il a peur qu’il ne soit pas accepté. Il va devoir le défendre. Se justifier. Se mettre en valeur mais… c’est si difficile quand on sait que son avenir repose sur cet instant-là. Il n’aura pas de seconde chance. Il doit expliquer comment il a pu s’extirper de la mort, comment il est parvenu à sauver sa peau alors que tant d’autres ont péri. Il porte en lui cette culpabilité-là. « Pourquoi moi ?! » Il a honte. Les ombres sont là. Ses vieux démons. Elles se moquent, cancanent. Elles fustigent sa peur autant qu’elles le supplient de témoigner de ce qui s’est passé là-bas… chez eux… chez lui. Car s’il ne dit pas, personne ne saura. Mais lui… lui veut sauver sa peau. Comment a-t-il pu s’en sortir… il ne le sait pas lui-même. Il ne sait pas expliquer pourquoi la faucheuse lui a fait grâce de la vie. Mais il sait que s’il y retourne, il n’aura pas de seconde chance. Alors il raconte son périple ; c’est ce qu’on lui demande pour examiner son dossier. Il y met tout son cœur, toute sa sincérité. Peut-être est-il arrivé au bout du chemin et que les frontières de sa nouvelle vie vont enfin s’ouvrir à lui.

« Alors on s’est sauvés… sans se retourner. Nos jambes tremblaient… mais on courait pour vivre. Vivre encore une heure, une minute, une seconde… »

Exil. Exode. Fuite. Un jeune homme s’est déraciné. Il fait désormais partie de la masse des migrants… de cette foule d’étrangers que l’on chasse, que l’on peine à accueillir… soi-disant faute de place, d’emplois. La masse de ces inconnus qui sont la preuve qu’ailleurs, le monde est malade et qu’un jour peut-être, ce mal touchera notre propre « Eldorado » et qu’il vacillera à son tour.

« Nous allons vers l’Autre Monde. Là-bas… c’est le pays du bonheur ! Là-bas, tu auras une maison avec une rivière qui coule à l’intérieur et te donne à boire quand tu as soif. Là-bas, tu auras de l’argent pour te payer ce que tu veux. Les billets sortent des murs, il suffit de les ramasser. »

Drame devenu trop commun que celui d’un pays pillé par un autre pour ses énergies fossiles. La liste des exactions commises est longue… trop longue. Le génocide d’un peuple pour satisfaire les rêves de prospérité économique d’un autre. Meurtres et viols en cascade, créant par là même des milliers de veuves, d’orphelins, de mutilés… Le langage des armes et de la peur pour museler tout un peuple et l’asservir. Superbe scénario de Vincent Zabus qui, à l’instar de « Là où vont nos pères » (Shaun Tan), rend hommage aux migrants et réclame un peu d’empathie pour ces hommes et ces femmes qui ont dû s’arracher à leur pays pour survivre. Un récit d’une beauté rare et d’une grande force.

« Quand un homme fuit son pays, c’est toujours pour trouver une vie meilleure… Mais la route est longue et difficile. L’exilé s’épuise tant à survivre qu’il en oublie la raison pour laquelle il est parti, ce qu’il cherche et même qui il est. Il n’est plus qu’un corps qui marche… »

C’est à l’aide de métaphores graphiques qu’Hippolyte nous emporte, nous transporte et nous chamboule dans ce récit. Issus de récits imaginaires populaires, les personnages secondaires prennent la forme d’ogres, de serpents, de fantômes. Ils accompagnent le témoignage du héros pas à pas.  

« Les Ombres » est un vibrant hommage aux migrants. Superbe et touchant. J’ai eu envie d’accompagner l’écriture de cette chronique avec « La petite Kurde » de Pierre Perret reprise par Idir pour accompagner cette lecture.

Les Ombres (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : avril 2020 / 180 pages / 18 euros

ISBN : 978-2205-08624-9

Sixtine, tome 3 (Maupomé & Soleilhac)

Maupomé – Soleilhac © Editions de La Gouttière – 2020

Sixtine est orpheline. Adolescente intrépide, elle a grandi sous le regard aimant de de sa mère. Toutes deux vivent modestement. Au décès de son père, les grands-parents paternels de Sixtine ont définitivement tourné le dos à leur belle-fille. D’ailleurs, ils n’avaient jamais accepté que leur fils se marie avec une femme de si modeste condition.

Depuis toute petite, Sixtine ne passe pas un jour sans Igor le Muet, Tranche-trogne et Archembeau, trois pirates fantômes. Ce sont ses amis, ses confidents et ses compagnons de jeu. Ils l’ont initiée à l’art du combat au sabre, à celui de l’esquive, de l’habileté et… de la répartie. Ces derniers temps pourtant, Sixtine se pose des questions et elle ne sait pas trop où trouver ses réponses. Les pirates sont de bons vivants mais qu’en savent-ils eux… sur son père par exemple ?

Oui, depuis quelques temps, le regard de Sixtine sur son environnement change. Cela a commencé il y a quelques mois, quand sa mère et elle – croulant sous les dettes – furent menacées d’expulsion. Voulant à tout pris aider sa mère à trouver une solution, Sixtine cherche à entrer en lien avec les parents de son père. Son initiative se solde par un échec. Pour Sixtine, il n’y a plus qu’une seule chose à faire : voler un trésor aztèque précieusement conservé dans un musée et le revendre ensuite ; le prix qu’elle devrait en tirer couvrira amplement les créances. Elle parvient effectivement à dérober le trésor mais Sixtine n’a d’autre choix que de l’enterrer dans un endroit sûr en attendant que les choses s’apaisent. Car depuis cette aventure, Sixtine est témoin d’étranges événements qui bousculent sa vie. De terrifiantes créatures rodent dans son sillage et la menacent.

Et comme la vie a toujours son lot de belles surprises, et comme pour atténuer toute cette tension, Sixtine découvre qu’un mystérieux ange gardien agit dans l’ombre et veille à la protéger.

J’ai embarqué dans l’univers de Sixtine en juin 2016 et vous ai brièvement parlé du premier tome de la série au moment de sa sortie en octobre 2017. Pour d’obscures raisons [je prendrai peut-être le temps de vous expliquer ça bientôt], le second tome de Sixtine n’est jamais arrivé jusqu’au Bar à BD [même s’il est arrivé chez moi et qu’il a été dévoré comme le précédent].

Sixtine, cela parle de l’adolescence en premier lieu. De ce moment si particulier de la vie où un individu quitte douloureusement le monde de l’enfance (avec tout ce que cela implique au niveau de l’imaginaire, des centres d’intérêt qui changent, de son rapport à l’autre qui se modifie, de son corps qui se transforme…) pour entrer doucement, pas à pas, dans le monde des adultes.

Sixtine, cela parle aussi d’identité. De ce que c’est que d’être orphelin et de ce que cela implique sur ce que l’on ne sait pas (ou de ce que l’on sait par la bouche des autres) sur la personnalité d’un parent que l’on n’a pas eu l’occasion de connaître. Lui ressemble-t-on ? A-t-on les mêmes tics ? Le même accent ? Les mêmes goûts musicaux ? Le(s) même(s) don(s) ?…

Sixtine, c’est aussi la chaleur d’une famille même si celle-ci est réduite à presque rien, à la bulle qu’une mère et sa fille ont créé et qu’elles parviennent à entretenir. Puis de la famille en général : cette manière de s’appuyer les uns sur les autres, de s’épauler… de s’opposer quand il y a désaccords. De se réconcilier ensuite.

Sixtine, c’est aussi la question du rejet. Du pourquoi certains se retrouvent amputés d’un pan de leur famille alors que la cassure s’est opérée avant même qu’ils puissent avoir voix au chapitre… ou parce que leur voix ne compte pas, comme s’ils étaient muets… ou parce que les adultes – trop affairés pour les écouter – ne tiennent pas compte de leur opinion.

Sixtine, c’est enfin une histoire d’amitiés. Parce qu’il y a la famille de sang dans laquelle on grandit… mais il y a aussi et surtout la famille qu’on se crée avec certains amis.

Parce qu’entre un adulte et un enfant, ces sujets que je viens de lister sont trop souvent abordés avec retenue. Il est plus simple de parler du doigt qu’on se met dans le nez plutôt que du parent qui n’a jamais été présent dans la cellule familiale. Difficile d’en parler spontanément, de façon décontractée. Et quand (enfin) la discussion est engagée, les premiers mots échangés donnent (souvent) l’impression qu’on vient de mettre les deux pieds sur une planche savonneuse… On y va maladroitement… D’autant qu’il est difficile d’aborder ces sujets parce qu’ils font (aussi) naitre des questions [compliquées] dans la tête de nos enfants… et que l’on sait d’avance qu’on n’aura pas de réponse (cohérente/intelligente/rassurante) à apporter. Frédéric Maupomé pourtant nous livre des pépites comme Sixtine, SuperS et Anuki qui sont de réels leviers à tous ces sujets compliqués. Pêle-mêle, Anuki (pour les pitchouns de 3-4 ans), SuperS et Sixtine (pour les plus grands dès 8 ans) abordent avec humour et finesse des sujets comme l’identité, l’amitié, les migrants, le deuil, l’environnement, le racisme… j’en passe.

Des ouvrages jeunesse qui sont donc de remarquables supports intermédiaires pour lancer la conversation. Pour un adulte, c’est un régal ; les métaphores contenues dans ces histoires sont un magnifique plongeoir pour faire enfin le grand saut. Plouf ! Du côté de l’enfant, ces séries [bien sûr, il y en aurait d’autres mais déjà, il y a une vraie richesse dans celles écrites par Fred] permettent au jeune lecteur de continuer à nourrir sa réflexion à bas bruit jusqu’au jour où il constate qu’il/elle a à peu près cerné ce qui le/la gêne et se sent prêt à questionner ses/ses parent(s).

Le scénario de Sixtine est ciselé. Il déplie dans un même mouvement un sujet sérieux et un élément plus ludique. Le message passe parfaitement, sans donner l’impression qu’un adulte fait une leçon de morale. Le scénario est parfaitement accessible à son lectorat et sans recourir à un vocabulaire générationnel saturé de termes « à la mode » , influencés par les médias sociaux existant, les séries du moment ou les peoples qui font le buzz. Frédéric Maupomé a créé un univers que des lecteurs de tous les âges vont visiter, investir et apprécier.

Après, si Sixtine plait autant, c’est aussi (surtout ? 😛 ) grâce au travail d’Aude Soleilhac qui a su trouver les couleurs, les trognes et la dynamique visuelle qui convenaient. Son trait ludique, joyeux et plein de mouvements se montre tout à fait capable de tenir sur ses fortes épaules ce scénario aussi solide. Quand le propos est grave ou que la scène est pleine de tension, le trait de l’artiste fait passer ce moment de tension comme une lettre à la Poste… c’est un album jeunesse ne l’oublions pas, il ne s’agit pas d’effrayer les foules non plus.

Bref, Sixtine, c’est l’alchimie entre un personnage et son univers. Entre un scénario et ses illustrations. Entre la série et ses lecteurs. Je kiffe… et mes gamins encore plus.

Sixtine / Tome 3 : Le Salut du Pirate

Editeur : Editions de La Gouttière

Dessinateur : Aude SOLEILHAC / Scénariste : Frédéric MAUPOME

Dépôt légal : janvier 2020 / 80 pages / 13,70 euros

ISBN : 979-10-92111-98-9

Les Oiseaux ne se retournent pas (Nakhlé)

« Les oiseaux ne se retournent pas. Ils partent. »

Nakhlé © Guy Delcourt Productions – 2020

C’est la guerre. Autour d’Amel, tout est dévasté. Le paysage n’est plus qu’un champ de ruines, de gravats. Le sol est émaillé d’énormes trous. Partout. Les maisons sont délabrées. Défigurées. Amputées d’une partie d’elles-mêmes. Leurs fenêtres ont volé en éclats. Elles ne sont plus que des boulevards pour les courants d’air. Les familles s’y confinent pourtant. Les adultes ont peur. Ils n’ont plus de réponses fausses à apporter. S’ils ne savent pas répondre, ils se murent dans leur silence et quand ils attrapent le regard de l’enfant qui se pose sur eux, ils esquissent un sourire maladroit… est-ce de la honte ou de la sagesse ? En attendant qu’un jour peut-être, cesse le bruit assourdissant des bombes, tout le monde se terre.

« On peut tout te prendre mais pas tes rêves. »

Puis un jour, il faut partir. 

« Toute la maison dans mon sac. »

Amel a 12 ans. La guerre a tué ses parents, détruit sa maison. Elle l’a dépossédée de ses amis, de ce qu’elle avait de plus cher. Amel est orpheline et elle doit désormais fuir son pays. Elle doit se débrouiller seule. Elle a peur. Partout, les soldats, les avions et leurs bombes, les murs de barbelés qui cantonnent, cloisonnent, retiennent captifs, étouffent, tétanisent. L’instinct de survie lui donne des forces insoupçonnées. Elle a compris que pour survivre, elle n’a qu’une alternative : mettre de la distance. Sa destination : Paris. Dans sa fuite, elle rencontre Bacem. Il a quitté les rangs de l’armée, incapable de tirer sur des civils, incapable d’être un bourreau, un assassin. Il a fui et a pour seule compagnie son oud.

« Deux oiseaux. Deux petits points perdus au milieu des montagnes silencieuses. L’un porte sa mélancolie. L’autre, l’espoir. Et tous deux avancent vers le même horizon. »

Du noir, du blanc et du gris pour ces illustrations d’une douceur incroyable. Quelques touches de couleurs çà et là. Rouge. Bleu. Vert. Jaune. Orange. Violet. Jamais plus de deux couleurs à la fois pour chaque dessin, pour faire ressortir un détail. La couleur insuffle des poussières de vie dans ce témoignage qui cherche à s’accrocher à l’espoir ténu, à l’infime probabilité que ce voyage réussisse.

Apprendre à s’en sortir seule dans la jungle des camps de réfugiés. Ne pouvoir se fier qu’à soi. Ne jamais savoir si on peut faire confiance ou non à un inconnu. Tenter quand même et avoir peur. Une écriture poétique. Chantante par moment alors que le sujet ne s’y prête pas en apparence. On flotte. Dans cette mer de silence où la majeure partie des échanges sont une voix-off, on avance lentement dans cette lecture qui invite à la réflexion, qui nous campe dans un tête-à-tête touchant. Un univers qui laisse la possibilité à l’onirisme de s’exprimer. La petite héroïne est encore une enfant… aux côtés du soldat, la confiance et le sentiment de sécurité retrouvés, elle ose rêver, partir pour quelques voyages dans son imaginaire. Souffler. S’abandonner. Oublier l’exil forcé et la peur. On accueille les mots, on prend le temps de lire mais surtout, on scrute, on contemple ces magnifiques illustrations. Le dessin nous réconforte et nous permet de mesurer tout ce que nous ne voyons pas. On ne voit pas l’horreur, on ne voit pas les corps, ni les ruines, ni la misère. Mais on les sent.

« Dieu, si tu existes ? Je t’avoue que je ne suis plus sûre… Comment peux-tu accepter tout ce sang versé ? Comment le ciel et la mer parviennent à rester bleus ? »

Des illustrations d’une beauté et d’une richesse folles. Un témoignage magnifique. Un tête-à-tête délicieux avec cet album.

Dans mes oreilles pour écrire cette chronique, la chanson de Pierre Perret « La petite Kurde » interprétée par Idir… et cet extrait que je partage ici :

(...) La pluie qui avait cousu tout l'horizon
Faisait fumer les ruines des maisons
Et tout en m'éloignant
Du Ciel de Babylone
J'ai compris que je n'avais plus personne.

N'écoute pas les fous qui nous ont dit
Qu'la liberté est au bout du fusil
Ceux qui ont cru ces bêtises
Sont morts depuis longtemps
Les marchands d'armes ont tous de beaux enfants.

Depuis la nuit des temps c'est pour l'argent
Que l'on envoie mourir des pauvres gens
Les croyants, la patrie
Prétextes et fariboles !
Combien de vies pour un puits de pétrole ?

Petite si tu es kurde, il faut partir
Les enfants morts ne peuvent plus grandir.
Nous irons en Europe,
Si tel est notre lot
Là-bas ils ne tuent les gens qu'au boulot !

Je partage cette lecture pour « La BD de la semaine » qui s’est aujourd’hui donné rendez-vous chez Moka.

Les Oiseaux ne se retournent pas

Editeur : Delcourt / Collection : Mirages

Dessinateur & Scénariste : Nadia NAKHLE

Dépôt légal : mars 2020 / 224 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-4130-2765-2