Bolchoi Arena, tome 1 (Boulet & Aseyn)

Marje est une étudiante en astrophysique. Passionnée par son domaine d’études, elle rêve de parcourir la galaxie et d’observer les planètes au plus près. Elle finit par céder à la proposition de son amie Dana de tester le Bolchoi, l’immense réseau de l’univers virtuel d’un jeu où tout est possible. Maintenant qu’elle a fait le pas de se connecter, Marje est fébrile à l’idée de découvrir le système solaire, à commencer par Titan, le plus gros satellite naturel de Saturne.

Hyper motivée à l’idée de faire ses explorations scientifiques de la galaxie, Marje fait ses premiers pas dans le Bolchoi. Et cette expérience va être bien plus accrocheuse que ce que Marje avait imaginer. Elle voue pour ce monde virtuel une réelle fascination… sans compter que la jeune étudiante se découvre des talents qu’elle ne connaissait pas. Elle pilote avec brio et son audace doublée de son inexpérience s’avèrent être de précieux alliés dans les combats spatiaux. Marje se fait ainsi remarquer par des joueurs professionnels et sa quête prend un chemin inattendu.

J’étais curieuse de lire Boulet (célèbre pour ses Notes et la série Raghnarok notamment) se frotter à un univers mi-réaliste mi-geek. Pour le coup, il livre un scénario qui nous plonge des planches durant dans un univers virtuel de science-fiction. L’auteur prend le temps d’installer son personnage principal. Ce dernier peut s’appuyer sur une bonne équipe de personnages secondaires, ce qui permet au lecteur de profiter d’un récit dynamique et assez entraînant. Le temps pour nous de trouver nos repères dans ce monde de gamers et on se pique au jeu de suivre Marje dans ses sessions virtuelles. La lecture est fluide et l’album se lit plutôt de façon ludique même si quelques passages ne parviennent pas à éviter certains lieux communs.

Avec ses couleurs délavées, la nervosité et la finesse du trait d’Aseyn m’ont immédiatement fait penser à l’ambiance graphique de l’Incal (Jodorowsky & Moebius, aux éditions des Humanoïdes Associés). Une impression renforcée par la petite pointe d’humour présente au début de l’album, lorsque le personnage principal enfile pour la première fois la combinaison de vol utilisée dans le Bolchoi :

« – C’est drôle. Ces combis… ça fait vieille science-fiction.

– Tu sais. Je me suis toujours dis que ça devait être un peu voulu ! »

Pour les lecteurs fouineurs et curieux, il existe des bonus en réalité augmentée. Je n’ai pas testé l’application, par manque de temps et de place sur mon téléphone.

Bolchoi Arena a fait partie de la sélection officielle du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. C’est à ce titre que Rakuten l’a proposé dans son événement annuel « La BD fait son festival » … En cliquant sur ce lien, vous accéderez à la fiche de l’album sur le site de l’organisateur.

Un bon tome de lancement – également chroniqué par Jérôme – qui donne envie de découvrir la suite de cette série !

Bolchoi Arena
Tome 1 : Caelum Incognito / Série en cours
Série en cours
Editions Delcourt
Dessinateur : ASEYN
Scénariste : BOULET
Dépôt légal : septembre 2018, 162 pages, 23.95 euros
ISBN : 978-2-7560-8074-1

L’Homme semence (Mandragore & Rouxel)

En 2006, une femme donne aux Editions Paroles un manuscrit dont elle a hérité. Le texte a été écrit en 1919 par l’une de ses ancêtres, Violette Ailhaud. Cette dernière avait laissé des consignes :

« Dans sa succession, il y avait une enveloppe qui ne pouvait pas être ouverte par le notaire avant l’été de 1952. Après ouverture, la consigne indiquait que son contenu, un manuscrit, devait être confié à l’aîné des descendants de Violette, de sexe féminin exclusivement, ayant entre 15 et 30 ans. Yveline, 24 ans alors, s’est retrouvée en possession du texte (…). »

En ouvrant l’enveloppe, l’héritière a découvert que la lettre de Violette contenait un lourd secret jusque-là enfoui au cœur d’un village provençal depuis 1852. A cette époque, la France est en ébullition. Louis-Napoléon Bonaparte a réussi son coup d’état début décembre 1851 et attend des Français qu’ils lui montrent son soutien. Un référendum est organisé fin décembre afin que ses citoyens se prononcent favorablement à la mise en place d’une nouvelle constitution. Dans les faits, les seuls bulletins mis à la disposition des électeurs étaient ceux qui se prononçaient en faveur du oui. Au village de Violette, les hommes décident de boycotter cette mascarade électorale. Cet acte de résistance est très mal accueilli par le pouvoir. La sanction ne se fait pas attendre. Début février 1852, les gendarmes du Nouvel Empire entrent dans ce village reculé et arrêtent tous les hommes en âge de voter.

« Je pleure ces bras perdus faits pour nous serrer et renverser les brebis lors de la tonte. Je pleure ces mains fauchées faites pour nous caresser et tenir la faux pendant des heures. »

Amputée de « la moitié de son humanité » , les femmes attendant le retour de leurs hommes. Jamais ils ne reviendront. A mesure que le temps passe, les femmes s’organisent et apprennent à s’occuper des travaux de la ferme. Une année passe. Deux années passent.

« Nos corps vides de femmes sans maris se sont mis à résonner d’une façon qui ne trompe pas. »

Les femmes se désolent de cette vie qui ne grandit plus dans leur hameau. Un soir, la souffrance est si forte qu’elles se font une promesse. Si un jour un homme venait à monter au village…

« Celle que l’homme touchera en premier aura la priorité. Elle s’occupera de lui. Les autres se tiendront à l’écart jusqu’à ce que la première en ait fait son homme. Alors celle-ci devra lui faire comprendre… » qu’en devenant l’homme de l’une d’entre elle, « tu as le devoir d’être également l’homme des autres, la semence du village. »

« L’Homme semence » est un témoignage troublant et fort. Dérangeant aussi. Il en sort un cri, celui de femmes qui ont décidé de regarder la vie, de tourner le dos à leurs fantômes et de croire en un lendemain meilleur.

Deux autrices ont choisi de le revisiter… et de l’adapter. L’objet est original car il propose deux portes d’entrées pour la lecture. Le lecteur peut choisir de commencer par l’adaptation du texte original réalisée Laëtitia Rouxel. On prend ainsi connaissance du témoignage brut de Violette Ailhaud, on mesure le traumatisme de ces femmes à qui on a arraché leurs compagnons. Sans aucune nouvelle de ces derniers, comment penser à l’avenir… comment panser la douleur ?

En retournant l’album, Mandragore quant à elle injecte par bribes des extraits du texte de Violette Ailhaud. L’autrice s’intéresse davantage au contexte historique dans lequel se joue ce drame humain. L’insurrection de 1851, le coup d’état de « Napoléon le petit » (pour reprendre le sobriquet dont l’a affublé Victor Hugo), le référendum truqué que l’Empereur a organisé pour légitimer sa violente prise de pouvoir, l’organisation de la résistance dans le Sud-est de la France… Mandragore relate également tous le travail de recherches engagé par les autrices et le séjour qu’elles ont consacré pour aller à la rencontre des lieux et des personnes qui les ont accompagnés dans ce projet artistique. Ce pan de l’album peut s’apparenter à un carnet de voyage, mêlant passé et présent, éléments historiques et propos plus personnels.

Les deux facettes se complètent et se répondent à merveille. La difficulté tient plus, pour le lecteur, de se positionner quant au récit avec lequel il va débuter sa lecture. Pour ma part, j’ai commencé par le travail de Laëtitia Rouxel.

J’ai appris que le texte de Violette Ailhaud avait également commencer à bien circuler parmi les lecteurs de France et d’ailleurs. Outre le texte du manuscrit publié en 2006, il existe plusieurs adaptations de ce témoignage que ce soit à l’écran, au théâtre, ou comme ici en bande-dessinée. Je vous invite aussi à consulter la page Wikipédia dédiée à « L’Homme semence » et qui semble bien documentée.

Le témoignage est touchant, un vrai coup de poing. A découvrir.

L’Homme semence
Récit complet
Editions de l’Œuf et les Editions Parole
Autrices : MANDRAGORE et Laëtitia ROUXEL
Dépôt légal : décembre 2017 (3ème édition), 152 pages, 26 euros
ISBN : 978-2-917141-57-1

Manolis (Glykos & Antonin)

En 1922, Manolis a 7 ans lorsque les troupes turques entrent dans le village de sa grand-mère. Armés de sabres et de fusils, ils n’épargnent rien sur leur passage. En quelques heures, le village est laissé à l’état de ruine… les corps des habitants gisent par terre, certains sont à l’agonie tandis que d’autres sont passés de vie à trépas. Les hommes, pour la plupart, ont été égorgés. Les femmes ont été violées. Les survivants quant à eux sont rassemblés en troupeau tremblant sur la place central du village, la tête courbée en signe de soumission.

« A cause de la guerre et des hommes qui la font (…), un coin de rêve peut devenir en quelques instants un lieu de cauchemar. »

Jusque-là, Manolis ne connaissait les affres de la guerre que par le qu’en-dira-t-on, les messes basses des adultes et les jeux des enfants de son âge.

« S’il y avait la guerre, je la laisserais pousser… »

En l’espace d’à peine une demi-journée, l’enfance heureuse de Manolis n’est plus qu’un lointain souvenir.

Jusque-là, il s’épanouissait entre amour familial et traditions culturelles. Son cœur faisait de drôles de pirouettes à la vue de Nevra, son ventre se régalait des loukoums achetés au marché et les jours passaient à relever des défis d’enfants ou à aider à la maison.

Puis la guerre s’installa dans le quotidien sans avoir pris la peine de s’annoncer…

… laissant derrière elle son cortège de familles meurtries, endeuillées, éparpillées aux quatre vents.

Vint alors la nécessité de fuir pour se mettre en sécurité, échapper au conflit, au génocide. Migrer loin des troubles. S’exiler. Immigrer. Etre contraint de vivre dans un lieu impropre à la vie quotidienne. Vivre en communauté, par grappe… entassés dans des salles de classes qui ont été réquisitionnées pour contenir le flot d’étrangers. Se heurter à une nouvelle culture, une nouvelle langue. Devoir s’intégrer pour survivre. Mendier. Pleurer aussi pour décharger un peu de cette souffrance qui dévore le corps et l’esprit.

Au lendemain de la Première Guerre Mondiale, l’armée turque de Mustafa Kémal écrase l’armée grecque, bien décidée à reconquérir son pays démantelé. « Manolis » est le récit poignant d’une guerre fratricide entre deux communautés (turque et grecque) qui cohabitaient jusque-là au quotidien. L’histoire de Manolis, c’est la conséquence de ces guerres balkaniques qui a aboutit à la « Grande Catastrophe » … ce chambardement fou qu’a subit l’Asie Mineure dans les années 1920.

Cet album est l’adaptation du roman d’Allain Glykos, « Manolis de Vourla » publié en 2005 aux éditions Quiquandquoi. Il met en lumière, à hauteur d’un enfant de 7 ans (le père d’Allain Gylkos), toute l’incompréhension que la population grecque a pu avoir à l’égard de la situation. Au cœur des terres, la population n’a pas su/n’a pas pu anticiper/imaginer la guerre avec le peuple turque. Et pour l’enfant narrateur, c’est l’incompréhension qui domine face à ces rancunes tenaces entre deux peuples qui vivaient jusqu’alors côte-à-côte.

Le propos est simple et sincère. La petite voix de l’enfant se met vite à nous raconter les faits. On l’entendrait presque se confier à notre oreille, dire sa peine, sa peur, sa naïveté. Raconter comment il a été balloté le long des routes de son pays… des routes qu’il se plaisait à prendre à dos d’âne et qui sont, en un battement de cil, devenues des prisons à ciel ouvert. Des mouroirs où les hommes tombent d’épuisement à force de marcher et de subir de mauvais traitements. Des routes jalonnées de corps que personne n’a pris le soin d’enterrer – faute de temps – et dont les mouches se délectent.

Le propos est parfois simpliste mais il suffit de se rappeler qu’il s’agit-là du témoignage d’un petit enfant de 7 ans pour chasser les désagréments des ellipses narratives. Le récit fait la part belle, malgré le contexte historique, à la poésie et à l’imaginaire puisque l’enfant n’hésite pas à s’échapper dans son monde pour apaiser sa peine. Il se réchauffe en faisant remonter quelques souvenirs à sa mémoire comme ces pentes dévalées dans une carriole de fortune en riant à gorge déployée, ces après-midis passés aux côtés de sa grand-mère ou l’histoire d’Ulysse qu’il n’avait de cesse de lire et de relire… Un récit fragile, à fleur de peau. La sensibilité est présente à chaque page, tout comme ce refus obstiné de plier sous le poids de la fatalité.

Le travail d’Antonin au dessin est d’une douceur incroyable. Le trait est fluide. Il campe à la fois les décors de cette Grèce de l’époque et les trognes expressives des personnages, nous permettant de ressentir beaucoup d’empathie pour chaque protagoniste… et cette envie folle de serrer le personnage principal dans nos bras pour le réconforter et le mettre à l’abri. Les illustrations sont tantôt sombres, tantôt elles dorent à la lumière du soleil, collant ainsi à l’état d’esprit du narrateur qui oscille constamment entre cette peur sourde qui l’oppresse et l’envahit… et l’insouciance de l’enfance qui le remplit après avoir entendu les paroles rassurantes de sa grand-mère avec qui il fait l’expérience de l’exode.

« Manolis » est l’histoire du père de l’auteur (scénariste). Elle raconte le courage d’un enfant désireux de retrouver ses parents, un enfant qui a besoin de l’amour des siens pour grandir, un enfant désireux d’apprendre à lire et à écrire, de faire des études…

« Je veux apprendre. Peut-être cela m’aidera-t-il à mieux comprendre ce qui nous est arrivé. »

Cette histoire de guerre et d’exode a un siècle. Elle est malheureusement toujours d’actualité… Hier les Juifs, les Grecs, les Arméniens… des drames qui se rejouent aujourd’hui inlassablement.

Manolis 
One shot
Editions Cambourakis
Scénariste : Allain GYLKOS
Dessinateur : ANTONIN
Dépôt légal : mai 2013, 192 pages, 20 euros
ISBN : 978-2-36624-040-5

L’Âge d’Or, volume 1 (Pedrosa & Moreil)

Dehors, la chasse bat son plein dans cette grande forêt. On est en plein Moyen-Age et trois gaillards ont trouvé un petit coin pour se poser. Ils racontent des anecdotes comme celle de Mathurin qui s’est fait couper le nez après avoir braconné sur les terres du seigneur. Ils racontent la faim qui tenaille leurs corps. Ils racontent les conditions de leurs vies miséreuses. Ils racontent leurs vies qui ne leur appartient pas et sur lesquelles les nobles ont tous pouvoirs. Ils racontent la vie comme un fardeau, une fatalité. Il ne leur viendrait pas à l’esprit de se rebeller. Le seul luxe qu’ils s’octroient, c’est de rêver à un monde meilleur, un Eldorado imaginaire… un âge d’or depuis longtemps disparu.

Le cœur de cette contrée est le Château du Bois d’Armand. En son sein, le roi est mort et Tilda, sa fille aînée, s’apprête à lui succéder. Tankred et Bertil sont venus l’épauler dans ce moment douloureux.

La veille du sacre de la princesse, elle est victime d’un coup d’état fomenté par un des ennemis de feu son père. Cette prise de pouvoir par la force vise à placer sur le trône son jeune frère cadet. Privée de liberté, elle est contrainte d’assister impuissante à son exil sur une île du royaume. Durant son transfert, ses amis Tankred et Bertil vont l’aider à s’échapper.

Personne ne se doute de rien mais les premiers remous du changement se font sentir.

Le changement de ton progressif de ses albums ne m’avait pas préparée à un tel virage artistique lorsque j’ai découvert « Sérum » . Sorti en 2017, cet album m’avait profondément surprise. Il amenait Pedrosa à se risquer dans un registre narratif que je ne lui connaissais pas : celui de l’anticipation politique. Un changement de cap parfaitement réussi mais je pensais le voir revenir à des récits plus intimistes. Et voilà « L’Âge d’or » qui fait son apparition. Pour l‘occasion, Cyril Pedrosa collabore avec Roxanne Moreil avec qui il a co-fondé les éditions La Vie moderne et mené à terme plusieurs projets artistiques.

« L’Âge d’Or » est l’occasion de disséquer une nouvelle fois les arcanes du pouvoir et d’en observer les mouvements sous un angle différent de celui pris pour « Sérum » . Il y est aussi question de lutte des classes, d’inégalités sociales, d’autoritarisme, de pouvoir, de censure et… d’idéal social. On reste aussi dans le registre de l’utopie mais cette fois, c’est la trame de la quête – ou de la prophétie – qui va donner le rythme au récit. Rien qu’à voir l’illustration en couverture, on rêve déjà à tout le potentiel de l’héroïne.

Le décor est très vite planté et on a vite fait de repérer qui des « gentils » et qui des « méchants » sans que jamais le scénario ne tourne à quelque chose de convenu. Ce tome annonce un diptyque plus que prometteur !

L’Âge d’Or
Volume 1/2
Edité chez Dupuis dans la Collection Aire Libre
Scénaristes : Cyril PEDROSA & Roxanne MOREIL
Dessinateur : Cyril PEDROSA
Dépôt légal : septembre 2018, 232 pages, 32 euros
ISBN : 979-1-0347-3035-3

KZ Dora (Walter)

Walter © Des Ronds dans l’O – 2015

Pourquoi Pierre Walter était-il là ? Il a été arrêté en mai 1943, près de la frontière franco-espagnole, qu’il voulait franchir irrégulièrement pour rejoindre les forces françaises d’Afrique du Nord. Prisonnier de 1943 à 1945, aux prisons et camps du Boulou, Perpignan, Compiègne, Buchenwald puis Dora, il y vit l’enfer. Il attendra pourtant d’être à la retraite pour transmettre réellement ses mémoires, à travers ses souvenirs écrits, à ses enfants et petits-enfants, ainsi qu’au cours des visites des camps qu’il fait accompagné de plusieurs membres de sa famille, dont Robin Walter, l’auteur de cet ouvrage.

(extrait de la préface de Stéphane Hessel).

Emile a 18 ans quand il est dénoncé par un villageois aux Allemands. Emile faisait passer clandestinement des Juifs, il leur permettait de fuir la zone occupée, passer la ligne de démarcation pour pouvoir de nouveau vivre libre.
Paul vient de terminer l’école de l’Armée de l’Air, il est maintenant officier. Refusant de se soumettre, il décide de passer clandestinement la frontière de l’Espagne pour rejoindre les forces aériennes libres basées en Afrique du Nord.

Et puis il y a tous les autres qui ont été pris dans les mailles du filet allemand. Comme eux, ils vont passer de camp de concentration en camp de concentration, exploité par les allemands pour effectuer des travaux colossaux dans des conditions de vie déplorables… plus que déplorables. Inhumaines. Privation d’eau, de nourriture, de sommeil. Soumis quotidiennement aux humiliations, aux coups, aux travaux forcés, aux intimidations, à la cruauté sans frontière des officiers allemands. Dormants entassés sur des paillasses, sans matelas et encore moins de couverture. Dans le froid.

J’ai eu la chance de pouvoir refermer le livre pour faire un break sur les passages les plus crus. Les victimes des rafles n’ont pas eu ce luxe. Pour certains, ils ont vécu l’enfer pendant plusieurs mois… des mois qui se comptent en années. D’autres malheureusement n’ont pas eu « la chance » de s’en sortir.

Des prisonniers, des scientifiques, des officiers SS. Les points de vue se croisent et ne se rencontrent jamais. Des réalités totalement aux antipodes. Trois manières de voir et de vivre l’horrible réalité.

Des morts. Des centaines de morts. Des milliers de morts… Des charniers. Des cheminées d’où sortent en permanence de la fumée. Des examens médicaux dont on ne ressort jamais. Des tunnels à creuser. Des paillasses à partager. Des kilos de corps, de terre, de fer… à porter. Des charniers. Des colis qui arrivent au compte-goutte. La vie se poursuit dehors. Des proches qui pensent à leurs proches. Des colis qui arrivent… et les SS qui se sont servis avant.

Des corps entassés dans des wagons. Dans des baraquements. Dans des fosses communes.

L’horreur.

Robin Walter adapte les carnets de son grand-père, Pierre Walter, survivant des camps. Robin Walter sculpte les corps. Il suit le lent processus morbide provoqué par les conditions de vie des prisonniers. A mesure que l’on tourne les pages, les joues se creusent, les yeux se cernent, les corps s’affinent jusqu’à devenir squelettiques. On sent la force vitale qui s’échappe par tous les pores de la peau ; certains ont un instinct de survie qui parvient à perdurer grâce à leur foi ou la certitude que le pire est derrière eux et que c’est n’est plus qu’une question de jours…

On s’indigne face aux comportements des gardes de camps qui prennent goût aux horreurs qu’ils pratiquent. Des civils qui regardent, les bras ballants et à peine choqués par ce qu’ils voient, des hommes agoniser devant eux… certains allant même jusqu’à se dire scandalisés que les travaux des prisonniers n’avancent pas aussi vite qu’ils l’auraient souhaité.

Cet album réunit les deux tomes de « KZ Dora » publiés en 2010 et 2012. Il est enrichi d’une troisième partie « Notes sur mes années d’internement et de déportations – 1943-1947 » ; ce sont les écrits de Pierre Walter. Il explique en introduction :

« Dès ma libération, j’ai pensé intéressent d’écrire des souvenirs de ma captivité, sans idées préconçues. (…) Pendant cinquante ans, je n’y ai plus pensé et je les ai laissés dans mon coffre à la banque. C’est à la demande de mon fils Michel que je les ai récupérés et rendus lisibles, tout en gardant le vocabulaire des camps et des personnes que j’ai rencontrées. Ce travail m’a ramené vers un passé que j’avais oublié et m’a fait souffrir ; car contrairement à beaucoup de déportés, la vie que j’ai menée depuis 1945 a été consacrée à ma famille et à mon travail d’aviateur, et non pas à mes souvenirs. »

Un récit poignant, révoltant. Un témoignage, tout simplement, qui tord le ventre.

Je partage ma lecture avec les bulleurs de « La BD de la semaine » … on se retrouve aujourd’hui chez Noukette !

KZ Dora

(Intégrale)
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Histoire
Dessinateur / Scénariste : Robin WALTER
Dépôt légal : mars 2015
240 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-917237-77-9
L’ouvrage sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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KZ Dora – Walter © Des Ronds dans l’O – 2015

L’Homme gribouillé (Lehman & Peeters)

Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018

Paris. Il pleut. Il n’arrête pas de pleuvoir. La ville est inondée. On entre dans la grisaille de la ville. L’album sera en noir et blanc comme pour mieux coller à la réalité.

Vous le sentez pas ? Moi, je le sens. C’est dans l’air. Dans la lumière aussi. Cette espèce de gris plombé. Le mon est lourd et plein.

Betty est revenue vivre chez sa mère, Maud, le temps que les travaux dans son appartement soient terminés. Betty est revenue vivre chez son excentrique mère avec sa fille, Clara, une adolescente sympathique, franche, mature et mesquine. Comme à chaque fois qu’une échéance professionnelle importante approche – le genre de dossier où il ne faut pas se louper – les angoisses de Betty se manifestent par le fait qu’elle est incapable de prononcer un seul mot. Réduite au silence… pour quelqu’un qui travaille dans le monde de l’édition, ce n’est pas aberrant de repasser par l’écrit pour communiquer. Mais pour ce rendez-vous important qui arrive dans deux jours, il faudra qu’elle ait retrouvé la voix !
En attendant la fin des travaux, les trois femmes cohabitent, à la grande joie de Maud. Jusqu’à ce que Max sonne à la porte en pleine nuit. Max, mystérieux sous son masque inquiétant, étrange dans son manteau de plume, vient réclamer le paquet que Maud devait lui remettre. Il menace, ordonne, intimide pour obtenir son dû… et comme Maud ne se réveille pas, il semble transmettre une lourde malédiction à Clara. Des images jaillissent du passé et l’ombre de cet oiseau de mauvais augure va s’étendre sur cette petite famille qui menait jusque-là une vie plutôt paisible.

Je suis entrée dans l’album avec précipitation. Le seul fait de voir les noms de Serge Lehman – « La Brigade Chimérique » ou « Thomas Lestrange » – et de Frederik Peeters – difficile de tout nommer, je n’ai pas tout lu mais je n’en suis pas loin, je cite en vrac l’excellent « Lupus » , le poignant « Pilules bleues » ou bien encore la série « Koma » ! – a suffit pour que mon cœur ne fasse qu’un tour. J’ai donc ouvert cette bande dessinée en salivant d’avance…

C’est avec un Paris essoré par les pluies incessantes que le scénario s’installe. On entre dans le quotidien englué de Betty, l’une des héroïnes de cette histoire. Car Fred Peeters et Serge Lehman, les deux scénaristes, n’ont pas choisi un personnage central mais un trio de femmes.

La première des trois que l’on rencontre, c’est Betty. Pour cela, on pousse la porte d’un bar de quartier et on s’accoude au comptoir à côté d’elle. On cale vite notre respiration sur la sienne puis on ajuste nos enjambées sur les siennes pour aller affronter cette humidité poisseuse qui nous fait frissonner. On se colle contre Betty, excusant même son caractère maussade. J’ai accroché de suite avec elle, si charismatique, si pleine de charme et d’humour. Si masculine dans sa démarche quand elle est irritée et son visage est d’une expressivité folle ; toutes les émotions donnent des intonations à ses traits, on pourrait presque lire en elle comme dans un livre ouvert. Presque. Car c’est la tempête sous un crâne et seule la voix-off est capable de témoigner à quel point ses pensées bouillonnent. En moins de dix pages, on est entré dans sa vie comme par effraction. On apprend qu’elle est maquettiste, parisienne et mère célibataire. En apparence, rien d’exceptionnel. On devine aussi qu’elle a grandi un peu tordu et cache son talon d’Achille derrière une attitude fière.

Le tableau est complet lorsque les scénaristes nous présentent à sa mère (Maud) et à sa fille (Clara). Cela se fait en une scène pleine de sous-entendus où les héroïnes montrent les caractéristiques principales de leurs personnalités respectives. Les principaux éléments sont alors posés. Les cartes semblent jetées, la couleur annoncée… Puis de-ci de-là on glane des informations supplémentaires, on laisse une, puis deux, puis plusieurs questions en suspens. On sait que les réponses nous serons données très certainement au compte-goutte, il suffit juste d’attendre un peu. Un dernier personnage entre dans la danse ; c’est Max, l’homme-corbeau ou plutôt Maître Corbeau, l’homme masqué. Mystérieux, inquiétant, obsédant. Derrière son masque se cache un lourd secret.

L’aphasie de Betty, le masque de Max, la rébellion adolescente de Clara, les sous-entendus de Maud… autant de facettes d’une vérité que l’on veut connaître, autant d’éléments qui nous aspirent vers le dénouement, nous poussant à tourner les pages avec avidité. La tension grandit peu à peu et l’ambiance se charge d’électricité.

Au dessin, je vois avec plaisir Frederik Peeters revenir au noir et blanc. Cette fois pourtant, il laisse moins de place au vide, moins de place au blanc. Il remplit du brume et d’ombres ses planches, il enrobe, borde et caresse ses personnage… il les tient dans ses griffes et dans cette ambiance graphique tantôt apaisante tantôt anxiogène.

Entrer dans cet univers fantastique c’est faire abstraction du reste. Epier le moindre signe, la moindre piste, le moindre espoir pour imaginer l’issue de secours. Les intrigues se mêlent et s’emmêlent, les rencontres se font et se défont.
Un conte qui, comme les contes des frères Grimm, contient une part d’horreur et de violence. Pour autant, impossible de le limiter au simple affrontement entre le bien et le mal. Un récit fascinant. Un conte fantastique sublime qu’on lit avec voracité. A dévorer goulûment ! Magistral !

Délice de lire cet album avec Jérôme et Noukette. On a eu envie de partager ça pour cette session de « La BD de la semaine » ; les liens des participants sont à retrouver chez Noukette !

L’homme gribouillé

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Frederik PEETERS
Scénaristes : Serge LEHMAN & Frederik PEETERS
Dépôt légal : janvier 2018
320 pages, 30 euros, ISBN : 978-2-7560-9625-4

Bulles bulles bulles…

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L’Homme gribouillé – Lehman – Peeters © Guy Delcourt Productions – 2018