Capitaine Fripouille (Ka & Alfred)

Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2017

Rien ne va plus à Palladipelledipollo.

La petite ville jadis si charmante, si gaie, si colorée est aujourd’hui devenue l’antre d’un monopole commercial qui pèse sur le moral des habitants. En effet Federico Jabot, un lugubre personnage avide de pouvoir et assoiffé d’argent, met tout en œuvre pour atteindre son objectif : posséder tous les commerces de la ville et asseoir sa suprématie. Hôtels, restaurants, épiceries, coiffeurs… tout absolument tous les commerces font apparaître l’enseigne Jabot.
A Palladipelledipollo, un seul bastion survit encore. C’est la petite librairie Fellini de Fabiola et Ernesto. Mais les temps sont durs, les rayonnages se vident, les fournisseurs leur tournent le dos et les dettes s’accumulent. Il semble que la seule issue possible soit d’accepter le rachat du fonds de commerce par l’odieux Jabot. Fabiola et Ernesto s’en désolent d’autant plus que le fameux Capitaine Fripouille, le père de Fabiola, a choisi ce moment pour rendre visite à sa fille et faire la connaissance d’Edna, sa petite-fille. Lorsque le vieux baroudeur se rend compte de l’ampleur du désastre, il décide d’agir afin de barrer la route de Jabot.

Cela fait plus de dix ans maintenant qu’Olivier Ka et Alfred nous avaient régalé avec « Pourquoi j’ai tué Pierre ». L’idée de voir ce duo d’auteurs se reformer était donc une idée bien alléchante. Pour l’occasion, c’est autour d’un projet jeunesse que leur nouvelle collaboration s’est réalisée.

« Capitaine Fripouille » vient enrichir la jeune collection des « Enfants gâtés » qui a vu le jour fin 2015 chez Delcourt et qui proposent des ouvrages cartonnés grand format dans lesquels on plonge littéralement.

La locomotive de ce récit est le Capitaine Fripouille. Un personnage généreux, charismatique, courageux et optimiste… Pour compléter le tableau, je reprends un extrait du quatrième de couverture de l’album qui le qualifie copieusement : « (…) un personnage bruyant, rigolard, tempétueux, espiègle, bagarreur, rageur, lumineux, grandiloquent, orageux, remuant, immature, aventureux, turbulent, bedonnant, tenace et entêté. »

Autant de qualités réunies en un seul personnage ne peuvent que nous inviter à mettre nos pieds dans ses traces et le suivre, presque les yeux fermés, dans le combat qu’il engage. Olivier Ka propose aux enfants une critique simple et pertinente du capitalisme sans pour autant les noyer dans un vocabulaire qui leur serait inaccessible. Le scénariste raconte également l’histoire d’une famille, le choix d’un père de prendre la mer pour découvrir d’autres horizons, l’admiration que lui porte sa fille qui ne peut pourtant pas s’empêcher de lui reprocher son absence. On découvre aussi un secret de famille, on côtoie un homme qui défend corps et âmes ses idéaux. On assiste à l’éveil des consciences, on dénonce les injustices.

Au dessin, Alfred parvient tout à fait à faire ressentir le contexte oppressant dans lequel vit la petite communauté des habitants de Palladipelledipollo. Pour autant, le lecteur ne se sent pas étriqué dans cet univers. On évolue dans un monde moyenâgeux plein de surprises. On accueille avec amusement les nombreux anachronismes que l’on attrape çà et là dans le décor. Des « Jabot Burger », « Jabot intérim » et autres références modernes qui donnent une touche de folie à l’histoire. Alfred pique également notre imagination en livrant un capitaine Fripouille vêtu comme un pirate. On l’imagine volant au secours de la veuve et de l’orphelin ou en train de foncer tête baissée dans une échauffourée afin de prêter main forte aux opprimés.

De l’action, du suspense, de l’humour et beaucoup de tendresse.
Une histoire qui, loin de nous cantonner aux remparts des murs d’un petit bourg, nous donne des ailes et nous invite à imaginer les combats que nous pourrions mener avec brio pour faire reculer l’injustice. Un récit drôle et entraînant malgré la présence de passages un peu plus brouillons qui peuvent laisser le jeune lecteur un peu perplexe (un petit coup de pouce du parent clarifiera les éventuelles incompréhensions).

Les chronique de Claire (La Soupe de l’espace) et de Madoka.

Capitaine Fripouille

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Les enfants Gâtés
Dessinateur : ALFRED
Scénariste : Olivier KA
Dépôt légal : mai 2017
24 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-9496-0

Bulles bulles bulles…

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Capitaine Fripouille – Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2017

Le Désespoir du Singe (Peyraud & Alfred)

Peyraud – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2016
Peyraud – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2016

« Au bord d’une mer intérieure menacée de disparition, une ville est agitée par un vent révolutionnaire. Josef, peintre à la carrière avortée, va se fiancer à Joliette. Mais Édith, la cousine de Josef, lui présente Vespérine, l’épouse d’un opposant politique paralytique au charme troublant. Quand la répression s’abat sur la ville, les destins de Josef et Vespérine basculent. » (synospis éditeur).

Débuté en 2006, ce triptyque a vu son dernier tome paraître il y a maintenant cinq ans. Quel plaisir de pouvoir profiter de la publication de cette intégrale et ainsi découvrir le récit complet de cette histoire. Il m’est difficile de parler de l’intrigue, je dirai seulement qu’elle se déroule à une époque proche du XIXème siècle. Peu de moyens de locomotion si ce n’est à dos de cheval ; le chemin de fer relie à peine quelques villes entre elles. Le transport fluvial est le principal moyen de transporter des marchandises cependant, le commerce maritime est sur la sellette. En effet, le pays étouffe, s’essouffle, oppressé par un tyran qui contrôle le gouvernement d’une main de fer. Il mène une politique coercitive et privilégie l’économie agricole, au détriment de tout ce qui a trait à l’activité maritime. Sous couvert de l’orientation du gouvernement qui cherche à détruire le commerce maritime et développer l’économie agricole, c’est avant tout un conflit ethnique qui opère de façon sournoise. Jean-Philippe Peyraud décrit un contexte social au bord de l’implosion. Le peuple est sous tension, réprimé et contrôlé en permanence par des milices qui font appliquer des règles arbitraires au pied de la lettre. Les sanctions sont violentes et irréversibles, comme celle réservée aux marins sortis en mer en dehors des jours autorisés par la loi subit une double peine ; le contrevenant est d’abord molesté, puis il assiste ensuite à la destruction de son bateau avant d’être jeté en prison.

« Bon Dieu, vous croyez peut-être que vos calendriers tiennent compte de nos enfants qui ont faim ?! »

Un état policier où les allées et venues sont contrôlées, où le peuple est affamé… où tous doutent des uns et des autres. Une simple étincelle suffirait à déclencher une révolution. Et c’est ce qui se passe. On assiste aux événements, au mouvement d’un peuple qui se soulève ; la peur des uns les force à fuir tandis que les autres font front et coordonnent les interventions à venir.

C’est dans ce contexte que le scénariste permet à deux individus – un homme et une femme – de faire connaissance. On est là face à ces rencontres si particulières et si rares qui marquent définitivement des êtres. Pourtant, rien ne laissait supposer que leurs chemins se croisent. Leurs parcours, leurs valeurs, le milieu social dont ils sont issus… tout les sépare et pourtant…

Josef Setznar est un jeune peintre qui a pourtant rangé ses pinceaux depuis longtemps. Il est rongé par différentes impressions, notamment celle d’avoir raté sa vie. Par facilité, il s’est engagé auprès de son père à reprendre l’entreprise familiale mais cette activité ne lui apporte aucune satisfaction. Pour éviter de penser à tout cela, il retrouve chaque soir son ami Lazlo. Ensemble, ils font la tournée des tavernes. Et si Lazlo est un incroyable séducteur, ce n’est pas le cas de Josef qui noie son spleen dans l’alcool et dans les fêtes. Pourtant, depuis quelques temps, il s’investit dans une relation amoureuse avec Joliette. Un attachement timide, Josef hésite encore à s’engager. Jusqu’à ce qu’il rencontre Vespérine. Fougueuse, rebelle, charismatique et fervente militante qui défend les libertés individuelles, Vespérine est l’épouse d’un notable envers lequel elle n’a plus de sentiments. Mais depuis que celui-ci est atteint d’un lourd handicap, elle n’ose se résoudre à le quitter.

Ils vivent tous deux dans une société hyper normée où le régime en place est omnipotent. Tout est réglementé et la Milidza – forces de l’ordre de cet état – est omniprésente dans les rues de la ville. Ombres noires dotées de grandes bouches ouvrant sur des dents de carnassiers, ces agents ont une apparence terrifiante, belle métaphore graphique qui symbolise le régime autoritaire de cette société. Une nouvelle fois, j’ai trouvé le travail d’Alfred (« Pourquoi j’ai tué Pierre », « Je mourrai pas gibier »…) très juste et dégageant une ambiance intemporelle. Aucune certitude que l’intrigue se déroule à une période antérieure à la nôtre ni même que nous soyons sur Terre. Courants politiques, courants artistiques, noms des lieux… impossible d’identifier une époque ou de faire le parallèle avec un événement historique précis. Pourtant, les similitudes sont troublantes avec nombre d’entre eux, on connait déjà cette Histoire de l’humanité mais l’histoire construite par Jean-Philippe Peyraud et Alfred est unique. De fait, elle parvient à nous surprendre et à nous emporter.

PictoOKBelle découverte que je ne manque pas de vous conseiller.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage dans le cadre des « BD de la semaine » ; tous les liens sont chez Noukette.

Le Désespoir du singe

Intégrale (triptyque)

Série terminée

Editeur : Delcourt

Collection : Conquistador

Dessinateur : ALFRED

Scénariste : Jean-Philippe PEYRAUD

Dépôt légal : mai 2016

183 pages, 29,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7830-4

Bulles bulles bulles…

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Le Désespoir du singe – Peyraud – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2016

Come prima (Alfred)

Alfred © Guy Delcourt Production – 2013
Alfred © Guy Delcourt Production – 2013

France, 1958.

Fabio vient d’encaisser sa énième défaite. Ce boxeur n’est jamais parvenu à percer, peut-être en raison de la vie qu’il mène : sans cesse sur les route, sans cesse dans les embrouilles. Râleur, baratineur, magouilleur, il fuit en permanence.

L’esprit morose, il a rangé ses affaires dans son sac et s’apprête à rentrer à l’hôtel où il vit avec sa compagne. Mais ce soir-là, Giovanni est là pour l’attendre. Giovanni, c’est son frère cadet qui a enfin retrouvé la trace de son frère après 10 ans de silence. Giovanni vient avec une requête : il demande à Fabio de faire le voyage avec lui jusqu’en Italie pour ramener au pays les cendres de leur père défunt.

Bien sûr, Fabio s’oppose. Quel sens cela aurait pour lui de rentrer au pays après tant d’années ? Malgré tout, il sait que le vent a tourné pour lui. Criblé de dettes, il sait que l’heure du règlement de comptes approche dangereusement. Prendre la route et fuir de nouveau semble la meilleure solution. Alors pourquoi ne pas saisir cette opportunité, revoir le pays une dernière fois avant de prendre son envol pour une destination inconnue.

Giovanni et Fabio vont traverser la France et l’Italie à bord de la petite Fiat 500 de leur père. Un voyage qui sera long d’autant que Fabio le fait à contrecœur et que Giovanni semble ne pas avoir tout dit à son frère sur ce qui l’attend à destination. Quant au voyage en lui-même, bien des surprises les attendent…

Alfred ! Un nom associé à des ouvrages qui m’ont marquée : Je mourrai pas gibier (l’adaptation du roman de Guillaume Guéraud) et Pourquoi j’ai tué Pierre sur lequel il avait collaboré avec Olivier Ka. Cette fois, il est seul maître à bord, à moins qu’il ne se soit entièrement laissé porté par l’imprévisibilité de ses personnages.

Lorsqu’on ouvre l’album, on se confronte en premier lieu avec des atmosphères. La première nous permet d’entrapercevoir une ville en bord de mer. Ses façades sont caressées par le soleil, ses rues désertes sont étrangement apaisantes, ses maisons sont délicatement agglutinées au pied d’une colline… La mémoire a effacé la cohue des badauds et autres détails pour ne conserver que l’essentiel, à commencer par un soupçon de nostalgie qui d’ailleurs contaminera progressivement l’album.

On encaisse ensuite la tension qui se dégage d’un combat de boxe. Les bruits mats des coups sont largement suggérés, le trait sec et nerveux d’Alfred s’habille d’un rouge carmin saisissant pour illustrer la rage des combattants à remporter le duel. Et lorsque les personnages apparaissent enfin, les dialogues font leur entrée. Fabio et Giovanni s’affrontent verbalement, Fabio a la même hargne à rétorquer aux dires de son frère que lorsqu’il combat sur le ring. Les fond de cases sont toujours revêtues de rouges, la tension est palpable, le rouge se renforce jusqu’à l’annonce de la mort de leur père. C’est alors un bleu électrique qui balaye d’un coup l’atmosphère, un bleu qui viendra marquer la décharge reçue par Fabio à l’annonce du décès.

Parfaite maîtrise du code couleur sur lequel s’appuie Alfred pour soulager les propos. Puis, après quelques soubresauts de colère inhérents à l’humeur morose de Fabio, l’histoire commence et les couleurs s’installent. En une poignée de pages, Alfred nous a déjà permis de nous confronter à deux ambiances graphiques très distinctes et tout le panel de ressenti que chacune d’entre elles peut susciter. Peu à peu, le lecteur s’immisce dans cet univers, s’attache à ses protagonistes. On attrape de-ci de-là des éléments de compréhension quant aux liens qui unit cette fratrie, on perçoit peu à peu ce qui s’est joué dans cette cellule familiale. On perçoit la rancœur et l’amour qu’ils se portent. Ils se côtoient, s’apprivoisent. Ils sont sans cesse sur le fil ; s’aimer ou se détester définitivement ? Pardonner ? Oublier ? Je n’ai pu m’empêcher de chantonner la chanson de Dalida Come prima lorsque je voyais les paysages défiler tout au long de leur périple. Étonnement, cet accompagnement musical inconscient s’est parfaitement prêté à la lecture, un mélange de nostalgie et de bonheur simple.

Alfred © Guy Delcourt Production – 2013
Alfred © Guy Delcourt Production – 2013

PictoOKPictoOKUn ouvrage conséquent, dense où l’auteur prend le temps de développer la psychologie de ses personnages et quelques sujets plus graves comme le fascisme (rappelez-vous, l’intrigue se passe en 1958, l’Italie panse encore les plaies que lui a infligé le Duce), les mouvements de résistants, la famille, les sentiments. Ces deux frères vont également parler, de façon plus ou moins explicite, de l’absence, du mensonge, du pardon, de la lâcheté et de l’espoir. Alfred va également recourir à l’emploi de métaphores avec l’adoption d’un chien abandonné et il n’est pas étonnant  de voir que ce sera Fabio qui s’attachera le plus au personnage canin.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet album. Un récit intimiste qui, je pense, ravira bon nombre d’entre vous.

La chronique de Cathia (A chacun sa lettre) et le dossier spécial Come prima sur le site de Delcourt.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Chiffre/Nombre : prima

Roaarrr Challenge : Fauve d’Or 2014

Roaarrr Petit Bac

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Extraits :

« On a tous voulu croire à ça, que ça nous protégerait du pire. Mais le pire était déjà arrivé et il n’y avait plus rien à sauver, Giovanni. Fabio n’est jamais revenu, et toi tu ne pouvais prendre la place de personne. Tu n’étais qu’un gosse terrifié, comme nous tous. Rien d’autre. Mais qui aurait voulu s’avouer ça ? » (Come prima).

« Je m’appelle Fabio Foscarini, et je n’ai pas revu mon pays depuis tellement longtemps que je ne sais même plus si c’est moi qui l’ai quitté ou si on m’en a chassé » (Come prima)

Come prima

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur / Scénariste : ALFRED

Dépôt légal : octobre 2013

ISBN : 978-2-7560-3152-1

Bulles bulles bulles…

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Come prima – Alfred © Guy Delcourt Production – 2013

Je mourrai pas Gibier (Alfred)

Je mourrai pas gibier
Alfred © Guy Delcourt Productions – 2009

Un carnage au fusil, des douilles partout dans la chambre, il a tiré par la fenêtre, excité par les gens qui s’agitent en bas… ce lycéen a pété les plombs. « Ils ne tiennent pas à ce que je me foute en l’air. Mais n’importe comment, il y a toujours moyen (…). J’avais d’ailleurs prévu de conserver deux cartouches pour ma pomme. Sauf que j’ai du me laisser emporter par l’euphorie, je les ai toutes tirées ».

Les flics viennent d’arriver, ils ont maîtrisé le forcené et commencent leur sale besogne, celle de compter les blessés, les morts, de faire le tour du propriétaire. Intérieur banal qui ne laissait pas présager le drame. Nous sommes à Mortagne, un petit bled qui ne paye pas de mine, un lieu du bout du monde perdu en pleine campagne, deux employeurs font vivoter le bassin d’emploi : une scierie et un domaine viticole embauchant à 50/50 les hommes du village.  Cela crée un clivage et nourrit une haine ancestrale au sein de Mortagne.

Cette BD est une adaptation d’un roman de Guillaume Guéraud, lui même tiré d’un triste fait divers. Alfred dessine et scénarise l’ensemble, viennent ensuite s’apposer les couleurs d’Henri Meunier sur cet univers très particulier.

Le personnage principal parle de son geste et revient les circonstances qui l’y ont conduit. Il présente alors « le décor » : un monde rustre, rural et étriqué. Seule trêve dans le vain combat scierie/vigne : la chasse, moment enfantin où les haines se taisent et que les clans lèvent leurs fusils de concert pour dégommer leurs congénères à poils ou à plumes. Charmant ! On rentre progressivement dans la tête du personnage à mesure que l’on cerne les codes de vie bien huilés de sa vie et qu’on comprend qu’il se débat pour éviter l’avenir déprimant et  mortifère de la scierie. Alfred nous assomme : gros plans, portraits, paysages… les angles de vue se succèdent et imposent leur rythme. La colorisation crée une atmosphère morose, une violence latente. Un bruit monte en sourdine, la tension s’installe et grandit à mesure qu’on avance dans la lecture même si son dénouement nous est dévoilé dès la première planche. On étouffe dans ce monde étriqué où le libre-arbitre n’est pas de mise, où les frontières relationnelles sont érigées vulgairement, où l’on évite soigneusement de se confronter à l’inconnu.

PictoOKJ’ai bien aimé. Je me suis sentie oppressée pendant la lecture mais après tout, ce carcan social n’a-t-il pas eu cet effet sur le personnage principal ? Simple, sans fioritures et percutant… Album à ouvrir en ayant la certitude d’avoir une heure bien à soi car impossible de refermer le livre en cours de lecture.

L’interview d’Alfred sur BDGest’, les chroniques de Lelf, Val et d‘Hectorvadaire.

Extrait :

« A Mortagne, on n’a pas vraiment les moyens de réfléchir en fait. On a bien un cerveau, mais rien d’autre à mettre dedans que du raisin, des planches, de la sueur et du plomb. Pour le reste, on n’a pas les armes qu’il faut pour changer les choses » (Je mourrai pas gibier).

Je mourrai pas gibier

One Shot

Éditeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur / Scénariste : ALFRED

Dépôt légal : janvier 2009

ISBN : 978-2-7560-1313-8

Bulles bulles bulles…

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Je mourrai pas gibier – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2009

Pourquoi j’ai tué Pierre (Ka & Alfred)

Pourquoi j'ai tué Pierre
Ka – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2006

Olivier a 7 ans et on apprend qu’il est en vacances chez ses grands-parents très croyants et très pratiquants.

A 8 ans, il part en vacances avec ses parents babas et passe un moment avec eux chez un couple hippies.

A 9 ans ses grands-parents viennent en vacances chez eux et font entrer Pierre dans la famille, un jeune prêtre remplaçant qui apporte avec lui une nouvelle image (pour Olivier) de ce que peut être la foi…

J’ai l’impression de lire des choses complètement bizarres en ce moment. Et pourtant, une fois de plus voilà un univers que j’ai aimé et que je voudrais vous faire découvrir.

De nouveau également un récit autobiographique d’un auteur, Olivier KA, qui nous laisse entrer très loin (trop loin ?) dans son intimité. Cet album se compose de plusieurs chapitres, certains peuvent être très courts (deux planches), d’autres sont plus développés. Chronologiquement, ils abordent des temps importants dans la vie de l’auteur. On le suit ainsi de ses 7 ans à ses 35 ans, chaque âge n’étant pas forcément représenté dans la BD.

Commencez par regarder la couverture et vous comprendrez déjà beaucoup de choses sur cet ouvrage. Voyez, imaginez comment les actes d’un adulte peuvent modeler un enfant, façonner l’adulte qu’il va devenir. Je croyais initialement que Pierre était un personnage imaginaire (certains enfants s’en créent parfois). Il n’en est rien puisque Pierre nous est rapidement présenté et va influer sur la vie de l’artiste à plusieurs niveaux.

Le rapport à la sexualité d’Olivier KA est quelque peu atypique : quand ses grands-parents lui proposent un modèle de couple très conventionnel (stabilité et rigueur auxquelles se mêle une Foi sans limite), ses parents vont lui offrir des repères parentaux moins attachés aux préjugés (voire licencieux ?) et… se rajoute à cela une expérience sexuelle à l’âge de 12 ans. Cette expérience va apporter son lot de malaises et de questionnements. Quoiqu’il en soit, c’est pendant les temps de regroupements familiaux que tout se joue.

On ne verra jamais Olivier à l’école ou chez un ami. Tout est centré sur la cellule familiale et les réponses qu’il a obtenues en son sein… (puisque Pierre est considéré comme un membre de la famille, je l’assimile donc à un relais familial pour les temps de « colos » estivales… Olivier disposant, de plus, d’un statut particulier à l’égard des autres enfants).

Ce livre représente pour l’auteur une énorme page qui se tourne, un énorme travail d’acceptation de soi. Nous sommes également témoins des prémices de la démarche qui aboutira à la publication de ce témoignage. Les questions sur le rapport à la religion ne sont pas occultées, à l’inverse du choix fait par Craig THOMPSON (cf Blankets). Ici, l’auteur va régler ses comptes (éducation, religion), s’approprier sa propre histoire et jalonner son œuvre de nombre de questions ouvertes (à destination du lecteur ?).

Le graphisme est simple et agréable. Les ambiances graphiques varient d’une planche à l’autre pour se marier au mieux à la tonalité du récit. Beaucoup de symboliques dans cet ouvrage, à commencer par son titre. Le témoignage est réellement de qualité… rien à redire.

PictoOKPictoOKJ’ai adoré cette BD. Je suis, comme d’habitude, émue et gênée qu’un auteur ose se livrer autant. Un récit qui fait naître tout de même beaucoup (trop) d’empathie à l’égard de l’auteur, je ne suis pas certaine que ce soit l’effet recherché. Ce que je ne parviens pas à comprendre, en revanche, c’est le secret dans lequel Olivier s’est laissé enfermer. Pourquoi l’a-t-il accepté alors qu’à plusieurs reprises, il nous montre des parents capables d’apporter écoute et soutien ?

Prix du Public Angoulême 2007.

A lire également : du9, la fiche éditeur et le blog d’Olivier KA.

Pourquoi j’ai tué Pierre

One Shot

Éditeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur : ALFRED

Scénariste : Olivier KA

Dépôt légal : septembre 2006

ISBN : 978-2-7560-0380-1

Bulles bulles bulles…

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Pourquoi j’ai tué Pierre © Guy Delcourt productions – 2006