Come prima (Alfred)

Alfred © Guy Delcourt Production – 2013
Alfred © Guy Delcourt Production – 2013

France, 1958.

Fabio vient d’encaisser sa énième défaite. Ce boxeur n’est jamais parvenu à percer, peut-être en raison de la vie qu’il mène : sans cesse sur les route, sans cesse dans les embrouilles. Râleur, baratineur, magouilleur, il fuit en permanence.

L’esprit morose, il a rangé ses affaires dans son sac et s’apprête à rentrer à l’hôtel où il vit avec sa compagne. Mais ce soir-là, Giovanni est là pour l’attendre. Giovanni, c’est son frère cadet qui a enfin retrouvé la trace de son frère après 10 ans de silence. Giovanni vient avec une requête : il demande à Fabio de faire le voyage avec lui jusqu’en Italie pour ramener au pays les cendres de leur père défunt.

Bien sûr, Fabio s’oppose. Quel sens cela aurait pour lui de rentrer au pays après tant d’années ? Malgré tout, il sait que le vent a tourné pour lui. Criblé de dettes, il sait que l’heure du règlement de comptes approche dangereusement. Prendre la route et fuir de nouveau semble la meilleure solution. Alors pourquoi ne pas saisir cette opportunité, revoir le pays une dernière fois avant de prendre son envol pour une destination inconnue.

Giovanni et Fabio vont traverser la France et l’Italie à bord de la petite Fiat 500 de leur père. Un voyage qui sera long d’autant que Fabio le fait à contrecœur et que Giovanni semble ne pas avoir tout dit à son frère sur ce qui l’attend à destination. Quant au voyage en lui-même, bien des surprises les attendent…

Alfred ! Un nom associé à des ouvrages qui m’ont marquée : Je mourrai pas gibier (l’adaptation du roman de Guillaume Guéraud) et Pourquoi j’ai tué Pierre sur lequel il avait collaboré avec Olivier Ka. Cette fois, il est seul maître à bord, à moins qu’il ne se soit entièrement laissé porté par l’imprévisibilité de ses personnages.

Lorsqu’on ouvre l’album, on se confronte en premier lieu avec des atmosphères. La première nous permet d’entrapercevoir une ville en bord de mer. Ses façades sont caressées par le soleil, ses rues désertes sont étrangement apaisantes, ses maisons sont délicatement agglutinées au pied d’une colline… La mémoire a effacé la cohue des badauds et autres détails pour ne conserver que l’essentiel, à commencer par un soupçon de nostalgie qui d’ailleurs contaminera progressivement l’album.

On encaisse ensuite la tension qui se dégage d’un combat de boxe. Les bruits mats des coups sont largement suggérés, le trait sec et nerveux d’Alfred s’habille d’un rouge carmin saisissant pour illustrer la rage des combattants à remporter le duel. Et lorsque les personnages apparaissent enfin, les dialogues font leur entrée. Fabio et Giovanni s’affrontent verbalement, Fabio a la même hargne à rétorquer aux dires de son frère que lorsqu’il combat sur le ring. Les fond de cases sont toujours revêtues de rouges, la tension est palpable, le rouge se renforce jusqu’à l’annonce de la mort de leur père. C’est alors un bleu électrique qui balaye d’un coup l’atmosphère, un bleu qui viendra marquer la décharge reçue par Fabio à l’annonce du décès.

Parfaite maîtrise du code couleur sur lequel s’appuie Alfred pour soulager les propos. Puis, après quelques soubresauts de colère inhérents à l’humeur morose de Fabio, l’histoire commence et les couleurs s’installent. En une poignée de pages, Alfred nous a déjà permis de nous confronter à deux ambiances graphiques très distinctes et tout le panel de ressenti que chacune d’entre elles peut susciter. Peu à peu, le lecteur s’immisce dans cet univers, s’attache à ses protagonistes. On attrape de-ci de-là des éléments de compréhension quant aux liens qui unit cette fratrie, on perçoit peu à peu ce qui s’est joué dans cette cellule familiale. On perçoit la rancœur et l’amour qu’ils se portent. Ils se côtoient, s’apprivoisent. Ils sont sans cesse sur le fil ; s’aimer ou se détester définitivement ? Pardonner ? Oublier ? Je n’ai pu m’empêcher de chantonner la chanson de Dalida Come prima lorsque je voyais les paysages défiler tout au long de leur périple. Étonnement, cet accompagnement musical inconscient s’est parfaitement prêté à la lecture, un mélange de nostalgie et de bonheur simple.

Alfred © Guy Delcourt Production – 2013
Alfred © Guy Delcourt Production – 2013

PictoOKPictoOKUn ouvrage conséquent, dense où l’auteur prend le temps de développer la psychologie de ses personnages et quelques sujets plus graves comme le fascisme (rappelez-vous, l’intrigue se passe en 1958, l’Italie panse encore les plaies que lui a infligé le Duce), les mouvements de résistants, la famille, les sentiments. Ces deux frères vont également parler, de façon plus ou moins explicite, de l’absence, du mensonge, du pardon, de la lâcheté et de l’espoir. Alfred va également recourir à l’emploi de métaphores avec l’adoption d’un chien abandonné et il n’est pas étonnant  de voir que ce sera Fabio qui s’attachera le plus au personnage canin.

J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet album. Un récit intimiste qui, je pense, ravira bon nombre d’entre vous.

La chronique de Cathia (A chacun sa lettre) et le dossier spécial Come prima sur le site de Delcourt.

Du côté des challenges :

Petit Bac 2013 / Chiffre/Nombre : prima

Roaarrr Challenge : Fauve d’Or 2014

Roaarrr Petit Bac

Une lecture que je partage avec Mango à l’occasion de ce mercredi BD

Logo BD Mango Noir

Extraits :

« On a tous voulu croire à ça, que ça nous protégerait du pire. Mais le pire était déjà arrivé et il n’y avait plus rien à sauver, Giovanni. Fabio n’est jamais revenu, et toi tu ne pouvais prendre la place de personne. Tu n’étais qu’un gosse terrifié, comme nous tous. Rien d’autre. Mais qui aurait voulu s’avouer ça ? » (Come prima).

« Je m’appelle Fabio Foscarini, et je n’ai pas revu mon pays depuis tellement longtemps que je ne sais même plus si c’est moi qui l’ai quitté ou si on m’en a chassé » (Come prima)

Come prima

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur / Scénariste : ALFRED

Dépôt légal : octobre 2013

ISBN : 978-2-7560-3152-1

Bulles bulles bulles…

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Come prima – Alfred © Guy Delcourt Production – 2013

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39 commentaires sur « Come prima (Alfred) »

  1. Deux pouces levés ? Je ne peux que noter d’autant plus que je me retrouve assez dans tes lectures ! Puis j’aimerais bien moi aussi faire la connaissance d’Alfred !^^

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  2. Rhaaa mais c’est pas vrai ! Je sais pas si tu te rappelles, on en avait parlé, je t’avais dit que je le trouvais vachement cher et que je voulais voir de quoi il retournait avant d’investir. Ben j’ai encore rien vu mais te lire suffit à me convaincre que je ne peux pas passer à coté. Vilaine !

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    1. Ah ! Non, je ne m’en rappelais pas de cette conversation 😳 Du coup, je suis partie en électron libre sur la lecture.
      Après, vu que tu t’es laissé tenté par Noukette sur « Ma révérence », tu devais de toute façon passer te réapprovisionner 😛

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        1. Je me mords déjà les doigts de n’avoir pas pris l’album dont a parlé Noukette. Idem pour le dernier Nury et Brüno d’ailleurs. Terrible la rentrée littéraire ^^

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    1. Oui, le prix fait un peu mal ! ^^ Mais c’était le dernier exemplaire en rayon. J’ai souvenir d’un « Coeur de pierre » que j’avais pris et reposé bien que ce soit le dernier en rayon et j’ai du attendre que la nouvelle commande arrive. On ne me la fait pas deux fois ^^

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  3. La thématique ne m’attire pas particulièrement. Je trouve que le voyage vers la terre originelle quand notre vie est un échec manque d’originalité. Néanmoins, l’enthousiasme de ta critique m’incite à jeter un coup d’œil sur cet album à l’occasion. Alors, pourquoi pas… Au plaisir de te relire…

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    1. La vie de Fabio ne manque pas particulièrement d’originalité… elle manque de réussite. C’est un looser. Après, d’accord avec toi sur le fait que le sujet est vu et revu.
      Je pense que le contenu plaira à beaucoup de lecteurs. J’ai plus de réserve sur l’adhésion de certains quant au dénouement de cette histoire. Je lirais avec intérêt les prochaines chroniques sur ce titre 🙂

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    1. Alors oui, je pense que ça te plaira ! Ça faisait un moment que j’attendais un nouvel album intimiste d’Alfred et j’ai vraiment passé un bon moment. Seul grief : j’ai la chanson de Dalida qui tourne en boucle dans ma tête depuis…

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  4. Pour quand je serai grande Mo’ ! Pour l’instant mes lectures sont toutes mignonnes, mais va falloir que je change de registre. Je note.
    PS : tu as gagné un coeur et je voudrais ton adresse s’il te plaît.

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  5. moi aussi j’ai aimé ses deux albums que tu cites, et du coup tu m’intéresses…
    mais des cendres en 1958 ce n’est pas un peu anachronique ?

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    1. Anachronique ? Euh… je n’y avais pas songé mais maintenant que tu le dis… J’ai pris l’histoire comme elle venait et c’est assez facile de se laisser porter 😉

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  6. Alfred ? Deux pouces levés ? Je n’hésite pas.
    Héééééééééééééééééé ! Nos étoiles contraires ! Ravie de voir que tu as aimé ! Il est lumineux ce roman !

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  7. Mon coup de cœur de la semaine dernière !! J’ai fermé l’album, la gorge serré, très émue par cette histoire. Il faut que j’en parle sur le blog, arrrrgh… ! ^^

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    1. Ouiiii !! Partages ton ressenti !! Je n’ai même pas pris le temps de feuilleter l’album quand j’étais en librairie ^^ Je ne m’attendais pas à ce dénouement, j’ai vraiment été surprise d’un bout à l’autre.

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