Alexandrin (Rabaté & Kokor)

Rabaté – Kokor © Futuropolis – 2017

Il baguenaude dans les rues de la ville. De-ci de-là, il se penche sur une fenêtre pour observer l’intérieur des maisons. Puis il repart, les yeux repus de ce qu’il a vu, l’esprit occupé à jauger si le maître des lieux sera à même d’apprécier sa prose. Il se fie à son instinct, tantôt reprend sa route tantôt sonne chez les gens. Vie errante, à cheval entre rêve et réalité. Poète vagabond. Un certain art de vivre.

Je me présente, Alexandrin de Vanneville, poète des campagnes et des villes, arpentant les chemins et les villes, de terre ou de bitume, par vent et par la pluie, sans me taire et sans amertume, je survis en proposant ma poésie

Il flâne, vaque à ses occupations, surveille son maigre budget et profite de la moindre brise qui souffle, de la moindre rencontre, d’un simple « bonjour » pour en savourer la moelle et trouver l’inspiration. Ce qui fait battre son cœur, c’est le plaisir des mots.

Les faire sonner, les faire rimer…

C’est ce jeu avec les mots qui me tient debout,
c’est cette quête du beau qui m’évite de rester à genoux

… et partager son regard sur la société.

Un jour, Alexandrin fait la connaissance de Kevin, un jeune fugueur, qu’il va prendre sous son aile.

Une histoire assez douce au demeurant même s’il est vrai que la précarité d’Alexandrin donne un autre sens aux propos. On ne côtoie pas un poète oisif mais un amoureux de la rime qui vit pour et par son Art. Ses idéaux semblent l’avoir poussé à vivre une vie miséreuse plutôt que de chercher à aménager les choses pour s’assurer un minimum de confort (un toit et trois repas quotidiens).

On ne sait rien de son histoire ce qui le rend mystérieux, vierge de toute vie. C’est un poète, rien de plus. Amoureux de la rime, foncièrement humain, bienveillant quelle que soit la situation, sa placidité étonne autant qu’elle rassure. Pascal Rabaté le rend parfois un peu trop bavard, comme si – sous l’influence de son personnage – il s’était laissé aller par ces mots qui coulent et qui riment. Alors oui, cette manie qu’à le « héros » de parler en alexandrin va contaminer les autres personnages (du moins ceux qui sont amenés à le côtoyer au quotidien). A la longue, j’ai craint un certain écœurement et j’ai même appréhendé que l’histoire se noie dans une sorte d’obstination de la-rime-à-tout-prix. Mais ce n’est pas le cas. Bien au contraire, je me suis même étonnée d’autant de fluidité et finalement, qu’il y ait autant de naturel dans les échanges entre les personnages. Le seul « hic » les concernant est visuel : les phylactères s’imposent comme s’ils étaient plaqués sur les illustrations (il y a un gros contraste avec les illustrations).

Et puis ce duo que nous observons tout au long de l’histoire. D’un côté un idéaliste qui accepte de quitter sa solitude pour accompagner un jeune adolescent en mal de liberté. Cet homme parvient parfaitement à nous faire croire à une forme de naïveté quant à la réalité de cet enfant. Certains passages nous prouvent régulièrement le contraire mais la magie du scénario parvient vite à nous faire oublier que le poète est lucide. Et puis de l’autre, nous sommes face à un adolescent qui défie ses parents et veut se prouver qu’il est capable de grandir sans eux. La rencontre avec le poète est pour lui une aubaine puisqu’il va se reposer sur l’adulte comme si c’était un père de substitution. Tous deux vont se soutenir dans les épreuves qu’ils vont traverser mais l’histoire n’est – somme toute – rien d’autre qu’une quête initiatique

Côté dessin, je fonds d’amour, définitivement love de ce coup de crayon, cet album ne vient que confirmer le talent d’Alain Kokor. Avec un plaisir non dissimulé, j’ai retrouvé les trognes que lui seul est capable de dessiner ces silhouettes nonchalantes, dépourvues de toute animosité même quand il s’agit d’olibrius désagréables. Alain Kokor brosse leur portrait puis trois petites cases et puis s’en vont. Je savoure cette manière qu’il a de caresser et d’accompagner ses personnages. Et ses couleurs, son bleu, ses ocres… Bref, l’alchimie était encore une fois au rendez-vous.

Un joli duo au cœur de ces pages. Des rimes qui sonnent agréablement à nos oreilles. Une parenthèse enchantée dans mes lectures.

A toi qui lit peut-être là,
J’ai trouvé ton Poilala.
Au tout début, dans un tableau, je crois.
Mais tu l’as mis deux fois ??!!
Plus loin dans un pot à crayons…
… J’ai bon ? 😛

Extraits :

« Liberté, liberté… Vous n’avez que ce mot à la bouche. Liberté de crever de faim, de froid, d’être sales à attirer les mouches. C’est un mot bien trop grand pour un si jeune enfant » (Alexandrin).

Alexandrin

– où l’art de faire des vers à pied –
One shot
Editeur : Futuropolis
Dessinateur : Alain KOKOR
Scénariste : Pascal RABATE
Dépôt légal : août 2017
96 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-7548-1843-8

Bulles bulles bulles…

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Alexandrin – Rabaté – Kokor © Futuropolis – 2017

Là où vont les fourmis – Plessix / Le Gall

9782203098213

Une BD à partager avec mon lardon et le chouchou de la toile, c’est rien que du bonheur ! D’autant que cette merveille, elle dépote sévère 😉

« Où vont-elles, ces processions de fourmis qui sillonnent inlassablement le sable du désert ? Vers quelle mystérieuse destination ? C’est à cela que songe le jeune Saïd, en négligeant de garder le troupeau de son terrible grand-père. En les suivant un jour, accompagné de la prodigieuse chèvre parlante Zakia, Saïd va triompher des djinns, des sortilèges et des enchantements, découvrir l’amour et finalement trouver un grand-père, un vrai. »

Pierre, mon lardon de 12 ans :

L’histoire se passe dans le désert. Un jeune garçon nommé Saïd ne passe pas ses journées à l’école comme les autres enfants. Non lui il préfère suivre les fourmis qui le mènent à chaque fois à la fontaine, sa mère lui avait défendu de la dépasser. Un jour qu’il, comme à son habitude, suivait les fourmis, un monsieur lui demanda de le suivre, monsieur, qui, en fait était son grand-père. Il lui demanda de garder son troupeau de chèvres car il faisait son pèlerinage à la Mecque. Que va t il se passer ??? Vous le saurez en lisant Là ou vont les fourmis 😉

Cette BD m’a plu car les dessins sont bien fait et que l’histoire est passionnante !!!! Je sais pas vous mais ma BD sent la chèvre ! Est ce un signe ? AHAH vous le saurez en la lisant….

Framboise, vieille mère de 41 ans :

« Dans le désert, il y avait sans nul doute, un village oublié de tout le monde et un garçon nommé Saïd »

Et ce qu’aimait Saïd, c’était de passer ses journées à vagabonder, au lieu d’aller à l’école…. Suivre les fourmis en rêvant de leur mystérieuse destination…. C’est bien vrai, où vont-elles, ces petites bêtes, et ce d’un pas décidé  ?

Et puis un jour … Un mystérieux grand-père-pas-vraiment-commode l’entraîne au milieu de nulle part garder son troupeau de chèvres et avec elles, Zakia, la vieille bique un brin acariâtre….

C’est un conte SUPERBE pour petits et grands avec du dépaysement, de l’amour, de la franche rigolade, de l’odeur bestiale, des méchants, des rêves, de la divine répartie, des fourmis, des chèvres, de la magie, de la douceur, des cailloux, du désert, de l’enfance, de l’innocence, de la roublardise, de la sagesse, des mauvaises pensées, du pèlerinage, du trésor, de la quête, du breuvage, un vieux phare, de la mobylette, une lampe mal élevée, de la stupide obstination, du pirate, du sage, du géant et une étoile, une fille de toute beauté, des étranges visions et une chèvre-à-la-langue-bien-pendue !

Un régal, toutafé ! Les dialogues,  savoureux et incroyablement ciselés font mouche … Tenez, un extrait :

– Où est donc passée ta chèvre ensorcelée ? Je ne la vois nulle part …
-Bah ! Elle se promène sûrement quelque part entre ses cornes et sa queue.

Les dessins, dont on reconnait au 1er coup d’œil la patte de Plexis, et son merveilleux « Du vent dans les saules », sont tendres, ronds, sublimes et empreints d’un parfum d’Orient….

Ça fleure bon la BD pour minots, et pourtant, nous, les grands, les vieux, nous prenons un plaisir fou, le temps de quelques 62 planches, à suivre, pas à pas, Saïd, petit garçon drôlement dégourdi, attachant, rêveur, naïf, curieux et sacrément courageux ….

Et sans rien dévoiler, sachez que ce qui comptera finalement (comme dans la vie, en y réfléchissant bien !) ce sera le chemin qui mènera Saïd au bout de sa quête… Ce qui primera, ce seront les rencontres, les rires, les amis et les rêves !

Lisez-le, mes amis, cette BD est une vraie merveille ❤ Coup de cœur et fous rires partagés avec mon grand ❤

Le billet de Jérôme c’est par ici !

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Là où vont les fourmis de Plessix et Le gall, Casterman, 2016, 18€.

Souvenir de la peur (Pavlov)

Pavlov © Presses Sorbonne nouvelle – 2016
Pavlov © Presses Sorbonne nouvelle – 2016

En 1965, Konstantin Pavlov se voit interdit de publier pendant vingt ans en Bulgarie (le pouvoir trouvant ses textes trop pessimistes, trop subversifs… « mettant en doute sa bonne morale politique » nous explique-t-on). Pour ce poète bulgare né en 1933, ces années de mutisme forcé sont une souffrance…

« C’était horrible l’interdiction totalitaire de publier ; le sentiment de prison à perpétuité de l’esprit ; le doute : est-ce qu’on vit parmi les gens et est-ce qu’on est soi-même un être humain ; la sensation de ne remplir qu’avec sa chair une sorte de pause pathologique du développement humain » (K. Pavlov, 2006).

… d’autant que cette censure est assortie – pendant 10 ans [soit jusqu’en 1975] -, d’une interdiction de percevoir aucun salaire. Figé, il vivra difficilement cette quarantaine forcée mais, par la suite, il s’approprie le fait de vivre en marge. Lorsqu’il sera réhabilité dans les années 1980, il lui arrivera régulièrement de ne pas prendre part au débat public auquel on le convie, préférant ne pas se positionner, comme s’il n’était pas concerné… marquant ainsi une distance respectueuse avec ses contemporains. Ces années de silence l’ont marqué et l’ont rendu plus cynique. Une amertume que l’on ressent dans ses œuvres et dans les propos qu’il a énoncé lors de différentes apparitions en public.

« – Tant de choses, et si belles, ont été dites pour votre jubilé, y a-t-il quelque chose que vous n’ayez pas réussi à crier dans le brouhaha festif ?
– Gardez un peu de sentiments pour mon enterrement »

La sélection des poèmes présentés dans cet ouvrage a été réalisée par Marie Vrinat-Nikolov qui, comme à son habitude, nous fait également profiter d’une magnifique préface qui introduit l’œuvre de Pavlov et nous sensibilise à la signification de ses textes. Adepte de la métaphore, Konstantin Pavlov n’a jamais manqué d’en agrémenter ses œuvres. Farouche défenseur des libertés, farouche opposant au totalitarisme, Pavlov est un personnage singulier. Il publie ses premiers textes dans les années 1950 ; ceux-ci sont très bien accueillis tant par la critique que par le public. Très vite, Pavlov cherche une nouvelle forme d’écriture, capable de retranscrire exactement sa pensée, une écriture sans artifices et qui refuse les codes, les compromis… les interdits imposés par le pouvoir. Une langue contenant toute la souffrance et toute la rage du poète, les critiques parlant d’ « ensauvagement » du langage. La préface propose d’ailleurs une citation assez longue de Konstantin Pavlov ; on comprend que, dans cette recherche d’une nouvelle forme d’écriture, le poète aspirait à trouver l’authenticité.

PictoOKCe recueil contient 19 poèmes de Konstantin Pavlov. Sur chaque page, le poème original en bulgare et leur traduction en français. Une occasion de se sensibiliser à l’œuvre d’une figure de la littérature bulgare.

Extraits :

« Je peux passer avec indifférence
devant la beauté humaine la plus pure.
ans une goutte d’émerveillement j’écouterais
les paroles ensorcelantes de la sagesse.
Car les lâches que je croise en chemin
boivent avidement toute mon ardeur.
Et c’est pourquoi mon regard est trouble,
et c’est pourquoi ma voix est éraillée.
Mais toute abjection peut bien me tuer.
Je suis content d’être hâve et blême,
car il n’est rien de plus répugnant
qu’un poète empâté » (Mais toute abjection peut bien me tuer).

« Elle me dégoûte la conscience des autres
qui veulent être ma conscience,
me transformer en leur medium.
Je ne désire pas être singulier,
parce que de fait je suis singulier.
Mais parfois j’en fais trop… et…
Je suis un fragment rudimentaire
d’un avenir très lointain,
parce qu’inadapté rejeté en arrière – parmi vous » (extrait de Monologues)

Souvenir de la peur

– Cahiers de poésie Bilingue 4 –

Editeur : Presses Sorbonne Nouvelle

Auteur : Konstantin PAVLOV

Traduit du bulgare par Marie VRINAT-NIKOLOV

Dépôt légal : avril 2016

70 pages, 8 euros, ISBN : 978-2-87854-681-1