Journaux troublés (Perez & Mazzoni)

Mise en bouche de l’éditeur : « Bipolarité, dysmorphophobie, paranoïa… tout le monde connaît ces termes. Mais que dissimulent-ils réellement ? Cet ouvrage aborde treize maladies psychiatriques à travers des extraits de journaux intimes de patients d’un asile imaginaire : l’Arion Asylum. L’un après l’autre, ces troubles mentaux se racontent, accompagnés d’une illustration, parabole animalière ; puis s’ensuit une transcription émotionnelle sous forme de bande dessinée, avant de terminer par une description succincte de la maladie. Un livre qui traite magnifiquement d’un sujet ancré dans la société depuis toujours et qui n’a jamais cessé de fasciner. »

Perez – Mazzoni © Soleil Productions – 2020

On est plongé dans un monde silencieux, un environnement familier que l’on observe avec un miroir déformant. On est plongé dans nos pensées et ce que les illustrations provoquent en nous d’émotions, de ressentis et de réflexion. On observe des bribes d’une normalité qui déraisonne. Une folie douce qui a depuis longtemps perdu les pédales. Décalée. Aux dysharmonies psychiques palpables… dérangeantes. Pourtant l’harmonie graphique est là. Elle est bel et bien là. Ses tons pourpres, turquoises et vert acier relient au monde réel ce qui dissone dans la tête d’individus qui ont perdu le sens du bon sens. De l’autre côté du miroir, des dessins sur ton de sépia froid témoignent une solitude abyssale, d’un long monologue intérieur qui rétropédale, tourne en boucle. Une impression d’être si unique au point d’être hors-norme, hors format, hors contrôle.

Une capsule a été enlevée, laissant leur esprit s’emballer, s’étouffer… s’atrophier sur de fausses perceptions.

« Le vide est un luxe que je ne m’autorise pas… »

« Mon cœur se fissure par tant de froideur. »

« Le dégoût a une saveur. Celle de l’illusion. »

« Je dois briller de mille feux pour ne pas disparaitre. »

Ces troubles psychiques ont des noms. Anorexie, anxiété, bipolarité, boulimie, dépression, dysmorphophobie, hypocondrie, hystérie, masochisme social, narcissisme, obsession compulsive, paranoïa, la personnalité multiple. Treize psychoses ici mises en mots de façon poétique et habillées d’illustrations sublimes. Le dessin est majestueux. Une sérénité étrange le porte. Un peu de nostalgie et un peu de quelque chose d’angoissant, un effet hypnotique fascinant et troublant. Epoustouflant travail graphique réalisé par Marco Mazzoni, un artiste-auteur italien que je découvre à l’occasion de la parution de « Journaux troublés » … ses compositions sont à couper le souffle. J’ai marqué un temps d’arrêt et souvent pensé à l’univers graphique de Benjamin Lacombe. Des dessins aux métaphores multiples, belles, inconscientes… il faut un peu de lâcher-prise pour accepter de ne pas toutes les percevoir. Se laisser porter ici a été très facile.

Journaux troublés – Perez – Mazzoni © Soleil Productions – 2020

Les auteurs nous tendent la main et nous accompagnent de façon bienveillante et nous invitent à faire ce pas de côté, laisser la raison légèrement ensommeillée et accepter que de poser un autre regard sur le monde… entendre ce que le regard du « fou » a à nous dire. Ne pas tressaillir à l’écoute des fausses notes qu’il fait tinter au contact de notre réalité de névrosé. On s’adapte volontiers.  

« Journaux troublés représente une approche poétique et artistique du ressenti supposé des personnes atteintes de ces troubles divers. Le parti pris littéraire de Sébastien Perez, usant du journal intime, favorise à la fois une mise en abyme et une capacité d’identification très forte au trouble de l’individu. Le parti pris graphique de Marco Mazzoni, usant de l’allégorie et de la métaphore visuelle avec subtilité, permet, là encore, une grande variété d’interprétation et d’identification » (extrait de la préface de Lydia Lacombe-Csango, psychologue clinicienne).

Sous la plume de Sébastien Pérez, les mots s’assemblent. Des lettres, des confidences chuchotées, des bribes de journaux intimes, des pensées jetées sur papier comme on jette une bouée à la mer. Ces textes énoncent des certitudes qui nous semblent bancales mais à n’en pas douter, ils sont le témoignage d’une grande souffrance. D’une immense solitude. Il y a là, au creux de ces mots, comme un appel à l’aide. La recherche d’une voix qui leur dit qu’ils ne sont pas fous pourtant… pourtant c’est bien ce que leur inconscient semble leur marteler. Des mots comme une énième tentative de contenir au cœur des mots un mal-être dévorant. Il y a là une réelle invitation, e la part du scénariste, à laisser se développer une empathie pour les individus qui souffrent de ces troubles du comportement.

A savourer. A méditer. A réfléchir. A lire aussi si on se sent d’attaque écouter et contempler en apnée. Beau.

Journaux troublés (recueil)

Editeur : Soleil / Collection : Métamorphose

Dessinateur : Marco MAZZONI / Scénariste : Sébastien PEREZ

Dépôt légal : août 2020 / 104 pages / 22,95 euros

ISBN : 9782302083288

Little Nemo (Frank Pé)

« Ecrire, c’est chevaucher le mystère. Ecrire, c’est prendre la plume et laisser faire plus grand que soi. On contrôle à peine : un petit coup de talon par ci… un chuchotement à l’oreille par là… et le texte s’écrit. Il faut juste se mettre dans l’intention… choisir une émotion, un souvenir, un désir… et le porte-plume se fait passeur de mondes, comme s’il savait déjà. La création, ça s’entretient tous les jours. Ça se nourrit de la vie elle-même. Et en retour, ça donne beaucoup. »

Frank Pé © Dupuis – 2020

Quel plaisir de voir remis au goût du jour un classique de cette trempe ! Avec cette petite pépite, Frank Pé rend un hommage époustouflant à l’univers de Winsor McCay.

Nemo est un petit garçon rêveur. La tête en permanence dans son monde imaginaire, dans les livres qu’il dévore et qui lui servent de levier pour vivre de folles aventures oniriques. Son lit est son vaisseau, son oreiller sa boussole. Sitôt endormi, il rejoint son monde. Un univers où l’on danse, on rit, on jongle, on s’émerveille… Un monde où la gravité est toute relative tant les corps virevoltent en tous sens en permanence. Nemo y retrouve Flip et d’autres amis. Ensemble, ils jouent, relèvent des défis et tentent de ne pas arriver trop en retard à la grande fête que la Princesse organise et à laquelle il a bien du mal à arriver.

« Little Nemo in Slumberland » est né en 1905. Chaque dimanche, le New York Herald publiait un épisode des aventures de ce jeune héros hors pair. Ce petit bonhomme vêtu d’un union-suit blanc est un éternel rêveur, une fripouille attendrissante. Winsor McCay a construit l’univers de Little Nemo à l’aide d’histoires courtes, chacune évoluant sur une à deux pages. Un début, une fin… et entre les deux, absolument tout peut arriver. Rebondissements, rencontres, situations extravagantes, animaux hybrides, magie de l’instant, folie de ces décors qui se transforment en un clin d’œil… Tels sont les codes de ce monde où le rêve interagit avec la réalité. Nemo est l’alter ego de papier de McCay. Par le biais de ce personnage, l’auteur mettait en image ses propres rêves. « Little Nemo » est un univers original, imprévisible, grandiose, magique, poétique, tendre et d’une créativité incroyable !! Un monde à l’imaginaire foisonnant !

Little Nemo © McCay – 1906

Avec Frank Pé, Nemo perd son petit bidon, ses grosses joues et les billes noires (et assez inexpressives) qui faisaient son regard. Plus svelte, plus expressif, le Nemo de Frank Pé a gardé toute sa verve et sa curiosité. Frank Pé donne libre cours à son imagination. Il revisite, invente et réinvente des aventures plus folles les unes que les autres pour ce Nemo contemporain, dépoussiéré et beaucoup plus moderne que celui de Winsor McCay. Le trait est plus libre, moins emprunté, totalement aérien. Exit les décors un peu kitch et assez chargés de Winsor McCay. On respire sur les pages, le trait est plus lumineux sans rien perdre de son espièglerie.

Little Nemo – Frank Pé © Dupuis – 2020

Cerise sur le gâteau, les Editions Dupuis proposent une intégrale au format gourmand (350 x 250 mm). On en prend plein les mirettes ce qui accroît le plaisir que l’on a à (re)découvrir l’univers et le personnage de Little Nemo. De ci de là, Frank Pé fait apparaître le créateur de « Little Nemo » tantôt en pleine création artistique, tantôt en train de se réveiller… la tête encore dans ses rêves fous. Cette intégrale regroupe deux tomes réalisés par Frank Pé et initialement édités en 2014 et 2016.

Grandiose, il n’y a pas d’autres mots pour définir cet objet et le voyage dans lequel il nous emmène.

Little Nemo

d’après l’œuvre de Winsor McCAY

Editeur : Dupuis / Collection : Grand Public

Dessinateur & Scénariste : Frank PE

Dépôt légal : août 2020 / 80 pages / 39 euros

ISBN : 979-1-0347-3894-6

Tati par Merveille (Merveille)

Merveille © Dupuis – 2020

Un petit joyau a débarqué dans les bacs à la fin du mois d’août. Une merveille que dis-je, un Merveille qui nous permet de plonger littéralement dans le monde de Monsieur Hulot. Depuis plusieurs années maintenant, David Merveille revisite avec tendresse cet univers créé par Jacques Tati. Comment ne pas s’émerveiller de la douceur qui règne ici et du charme des illustrations ?

La silhouette de Monsieur Hulot, incarnée à l’écran par Jacques Tati lui-même, s’étale ici en pleine page d’un format d’album aux proportions gourmandes (282 x 295 mm). Alors je ne vais pas m’amuser un personnage que l’on ne présente plus et pour lequel d’autres ont trouvé des mots pour le décrire bien meilleurs que les miens… à commencer par Jacques Tati : « (…) Monsieur Hulot, personnage d’une indépendance complète, d’un désintéressement absolu et dont l’étourderie, qui est son principal défaut, en fait, à notre époque fonctionnelle, un inadapté. »

« Playtime », « Jour de fête », « Les Vacances de Monsieur Hulot », « Trafic » … tout y est de l’univers de Tati.

Illustrations au fusain, au crayon, à la gouache, à l’acrylique, aux pastels et/ou complétées de couleurs numériques ou imprimées en sérigraphies, ces illustrations – réalisées tantôt pour la seule beauté de l’objet ou pour une affiche – s’offrent à nous généreusement.

C’est tout un univers de flâneries, de poésie, de bonne humeur qui s’expose sous nos yeux ravis. La silhouette dégingandée de Monsieur Hulot, longiligne et penchée, ses jambes sans fin et son éternel chapeau vissé sur son crâne nous embarquent dans cette ambiance de vacances et de nonchalance où le temps semble secondaire, très secondaire. Perché sur un toit, un rocher, une chaise-longue, un vélo… Hulot défie les lois de l’apesanteur et nous emporte ailleurs, dans un lieu où l’on pourrait lâcher-prise et ne penser à rien d’autre qu’à caresser les paysages présents de nos yeux.

Douceur graphique qui invite à revisiter encore et encore les albums de David Merveille consacrés à Monsieur Hulot ainsi que les films de Jacques Tati.

Tati par Merveille (Recueil)

Editeur : Dupuis / Collection : Champaka Brussels

Auteur : David MERVEILLE

Dépôt légal : août 2020 / 120 pages / 45 euros

ISBN : 978-2-3904-1013-3

Le Serment des Lampions (Andrews)

Andrews © Guy Delcourt Productions – 2020

Comme chaque année à la période de la Fête de l’Equinoxe, le village est en fête. Les enfants ont construit des lampions qu’ils déposent dans la rivière afin qu’elle les emporte pour un lieu fantasmé par les enfants. Jusque-là, dès que les lampions se mettaient à flotter, Ben et ses amis enfourchaient leurs vélos pour les suivre jusqu’au pont en bas de la montagne. Leurs parents ne les autorisent pas à aller plus loin.

Cette année pourtant, les amis se sont fait le serment de suivre les lampions jusqu’au bout de leur voyage. Interdiction de faire demi-tour ou de regarder en arrière. Aller aussi loin que les lampions pour savoir, enfin, ce qu’il y a au bout de leur voyage. Certains disent qu’ils vont rejoindre les étoiles. D’autres qu’ils s’enfoncent dans les profondeurs d’une grotte. Il y a tant d’histoires véhiculées par les adultes et les chansons ancestrales !!

C’est le cœur battant et des rêves d’aventure plein la tête que la bande d’amis s’élance. Mais au bout de quelques kilomètres, seuls Ben et Nathaniel ont le courage de ne pas rebrousser chemin. Ils ont soif de nouveaux paysages et une envie furieuse de vivre cette aventure tant rêvée. Celle-ci va pourtant les surprendre à la première occasion. Leur chemin est jalonné d’embûches, de détours à faire, de mille surprises et de surprenantes rencontres : un ours pêcheur, une pharmacienne aussi loufoque que passionnée, des Illuminés…

De quoi nourrir les rêves d’ailleurs de Ben et Nathaniel.

« Le Serment des lampions » est une épopée onirique de deux jeunes garçons à la curiosité débordante. Leur soif de nouveaux horizons, leur curiosité gourmande à découvrir le monde par leurs propres yeux, leur capacité à s’affranchir de l’autorité de leurs parents et à finalement suivre leur rêve viennent épicer cette aventure incroyable. Ryan Andrews nous emporte entre rêve et réalité et nous fait ressentir la peur que tout cela s’arrête en un battement de cil… tourner la page, c’est prendre ce risque que les garçons se réveillent et que tout ce qu’ils ont vécu depuis que l’on a commencé la lecture ne soit qu’illusions. On est proches des univers de Miyazaki, sur cette fine frontière où la vie chahute l’improbable.

Ryan Andrews nous offre-là une belle parenthèse qui fait oublier, le temps de la lecture, ce qui extérieur à elle… et ses relents délicieux reviennent nous titiller longtemps après qu’elle soit terminée. C’est une belle escapade imaginaire, un beau prétexte pris par deux enfants qui veulent s’émanciper et s’affranchir du joug parental. On s’émerveille avec eux de ces rencontres surprenantes qu’ils font, de l’existence d’un monde parallèle au nôtre qui tient compte d’autres codes, de communautés qui parviennent à vivre en harmonie avec leur environnement. On est attentif lorsqu’on découvre comment faire une boussole avec trois fois rien. On est amusé de découvrir les trouvailles pétillantes du scénariste… en veux-tu de « l’extrait d’œil de cartographe » ? Sais-tu que l’on peut nager parmi les étoiles ou qu’il existe des grottes aux étoiles ?

Je me suis régalée. Ça pétille, c’est frais, c’est drôle même quand le héros est bougon, c’est folie douce autant que passionnant. C’est censé car on voudrait croire au possible. C’est le périple d’une nuit d’équinoxe, une fugue surnaturelle, un voyage initiatique qui se teint de tous les dégradés possibles de bleu. Et bien que la palette des teintes utilisées par l’auteur soit limitée, Ryan Andrews nous offre-là un voyage graphique haut en couleurs.

Un album pour petits et grands lecteurs, un ouvrage qui se dévore.

Le Serment des Lampions (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : Ryan ANDREWS

Dépôt légal : mai 2020 / 336 pages / 24,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1859-9

Dryades (Vande Ghinste)

Le ciel est chargé, une chape de nuages s’est installée là-haut, de gros nuages gris gorgés d’eau s’apprêtent à percer. Sitôt que les premières gouttes tombent, les rues de Bruxelles se désertent peu à peu.

Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Yacha rentre chez elle. Elle est seule ce soir. Un livre repose sur la table de la cuisine. Pour tromper l’ennui, elle s’en saisit… et plonge dans la lecture. Elle s’y échappe. Oublie la nuit qui tombe, la pluie qui bat, la solitude. Ygor vient de lui annoncer qu’il sera de nouveau absent pour un mois. Yacha n’aime pas vivre seule. Alors elle décide de sous-louer la chambre vacante jusqu’au retour de son colocataire.

Rudica vient d’arriver à Bruxelles. Elle revient à la vie après avoir vécu en captivité. Elle était la prisonnière d’un ogre « très très loin du monde réel » … elle est parvenue à s’échapper en lui faisant boire une tisane qui l’a endormi. Et enfin, Rudica a pu s’échapper. En voyant l’annonce pour la location de la chambre, Rudica saute sur l’occasion. De cette rencontre nait une amitié entre les deux jeunes femmes. Ensemble, elles vont décider de décorer la ville en recouvrant les murs de dessins à la craie.

Cela m’a beaucoup fait penser au dessin un peu cagneux que Joanna Hellgren avait réalisé sur « Frances » . Un dessin enfantin que je trouve inesthétique mais le fait qu’il soit enrichit d’un scénario mature donne une profondeur inattendue à l’histoire. On flotte entre rêve et réalité et les deux dimensions se chevauchent en permanence. C’est troublant cette magie… cette alchimie qui se crée entre les deux femmes. Troublant également de voir à quel point elles se complètent et se nourrissent de l’une de l’autre, de leur amitié quasi fusionnelle.

Dryades – Vande Ghinste © La Boîte à bulles – 2018

Le quotidien de ces dryades des temps modernes est pourtant banal. D’ailleurs, les crayonnés renforcent ce constat. Crayon de papier, feutre noir et peut-être même quelques gris posés à l’aquarelle par-ci, quelques noirs bien accentués à l’encre de Chine par-là, il n’en faut pas plus pour donner corps à la ville, au petit appartement de ces filles et aux décors urbains peuplés de badauds. C’est pourquoi, quand la couleur surgit d’un livre, d’un dessin à la craie, ou que le vert d’une plante apporte sa note de fraicheur, on s’émerveille comme un gosse excité quand il sait que quelque chose de fantastique va arriver…

La couleur et l’ogre sont utilisés ici comme des métaphores pour parler du couple quand il toxique, des rêves que l’on étouffe au bénéfice de choix plus conventionnels… plus en adéquation avec une vie finalement très matérielle. Les deux personnages de l’histoire ont des personnalités assez stéréotypées : l’une est belle, complètement insouciante et mythomane ; la seconde est terne, banale et incapable de vivre seule. Leur rencontre sonne comme une évidence. Lorsqu’elles sont ensemble, elles s’équilibrent, elles s’épanouissent. Elles sont solaires, affrontent leurs démons et repoussent leurs peurs.

C’est un peu fou, absurde mais tellement poétique ! Ces femmes sont belles mais elles ont poussé de guingois. Et cette belle rencontre leur permet finalement de prendre en confiance en elles et d’accepter totalement leur originalité, leurs convictions. Deux sorcières des temps modernes qui naviguent dans un quotidien fantastico-réaliste.

La chronique de Bidib.

Dryades (one shot)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clef des champs

Dessinateur & Scénariste : Tiffanie VANDE GHINSTE

Dépôt légal : mars 2018 / 88 pages / 16 euros

ISBN : 978-2-84953-307-9

Morte saison et autres récits (Claveloux)

Au mois de janvier 2020, j’ai eu l’occasion de visiter la superbe exposition consacrée au travail de Nicole Claveloux lors du Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Cette immersion dans l’univers fascinant de l’autrice présentait les travaux qu’elle a réalisé pour les magazines Okapi et Métal Hurlant, ainsi que des tableaux. Sublime mise en bouche qui m’a donné envie de plonger dans les récits de Nicole Claveloux.

Claveloux & Zha / Cornélius 2020

« Morte saison » (une nouvelle publiée en 1979 dans Métal Hurlant) titre ce second volume d’une anthologie que Cornélius consacre à Claveloux. L’éditeur résume ainsi ce voyage de lecture : « Déposées sur une plage par un train qui se désagrège à leur arrivée, deux détectives (auxquelles les autrices prêtent leurs traits) débarquent à l’Hôtel du Petit boudin des dunes. Dans ce refuge de bord de mer, le temps s’écoule différemment. La mer monte quand elle en a envie et les méduses volent dans le ciel. Les habitués vaquent à leurs occupations au son du pianiste d’automne, jusqu’au jour où l’Homme triste disparaît mystérieusement… »

Onze autres histoires (très) courtes (quant à elles) parues entre 1977 et 1985 dans les magazines Métal Hurlant, Okapi et Ah ! Nana ! se joigne à la danse. Le tout développe un univers graphique fantastique totalement déroutant. Délicieux aussi.

J’imagine à quel point ce voyage a été déroutant pour les lecteurs de la première heure ; ils étaient jusque-là habitués à des canons esthétiques bien différents en matière de BD ! Ça devait être fabuleux cette période où la BD a pris un virage pour explorer d’autres possibles, d’autres formes de langage visuel et narratifs ! Avec Gotlib, Moebius, Bilal, Bourgeon… il y avait là une nouvelle génération d’auteurs très prometteurs.

Morte saison et autres récits © Claveloux & Zha / Cornélius 2020
Morte saison et autres récits © Claveloux & Zha / Cornélius 2020

A la lecture de ce recueil, on devient la petite Alice au moment où elle découvre ce qui se cache de l’autre côté du miroir. Le paysage est vivant, les objets sont parfois dotés d’une conscience propre. Rien ne se passe comme on s’y attend… et l’on côtoie tout une gamme d’espèces dont la présence saugrenue crée des situations jubilatoires. Une araignée phobique broie du noir. Une reine (Louise XIV) est fatiguée d’être fatiguée… tous ces privilèges et ce luxe confortable rendent la vie rudement compliquée tout de même ! Un bigorneau humaniste tente de sortir un bigorneau patibulaire de sa coquille.

Morte saison et autres récits © Claveloux & Zha / Cornélius 2020

Au scénario, Nicole Claveloux signe la majeure partie des textes de ce recueil. Outre la collaboration avec Edith Zha sur « Morte saison » , ce volume nous permet de découvrir une nouvelle écrite par Patrick Cothias sur un univers fantastique (un style que je ne lui connaissais pas). L’alchimie entre cynisme et poésie fonctionne réellement bien et les dessins de Claveloux nous installent sur un ailleurs où lenteur, bonne humeur et rêveries sont des constantes. A plusieurs moments, ça m’a fait penser à la folie douce et poétique de Philémon.

Nicole Claveloux semble considérer les phylactères comme des êtres indociles. L’artiste les laisse libres de n’en faire qu’à leur tête. Il y a de l’ingéniosité dans ce choix de les présenter, de les poser au milieu des illustrations sans logique apparente. Pour autant, la lecture suit un rythme de croisière très ludique. Je n’ai jamais été en difficulté pour trouver le « sens de lecture » , je n’ai jamais fait fausse route. La lecture est intuitive, fluide.

Des personnages fantasques, de doux dingues, de solides incompétents, de vrais désespérés critiquent le pouvoir ou le façonnent à leur image. Des gens morose, des gens peureux, des gens de tout poil prennent des décisions conventionnelles ou partagent des habitudes dénuées de sens… On se moque des gens prétentieux, imbus, paresseux. On apprécie les poètes, les originaux, les marginaux. Le propos nous bouscule avec humour. L’univers singulier de Nicole Claveloux nous invite à faire ce pas de côté, à lâcher prise. Impossible de savoir où l’histoire nous amène tant les répliques spontanées nous prennent au dépourvu.

Drôles, déjantées, touchantes ou terrifiantes, ces histoires nous emportent loin de tout, du quotidien, de la raison, du bon sens mais tout cela est délicieux.

Morte saison et autres récits (recueil)

Editeur : Cornélius / Collection : Solange

Dessinateur : Nicole CLAVELOUX / Scénariste : Édith ZHA

Dépôt légal : février 2020 / 128 pages / 25,50 euros

ISBN : 978-2-36081-180-9