Jeannot (Clément & Maurel)

Clément – Maurel © Guy Delcourt Productions – 2020

Il s’appelle Jeannot. La soixantaine bien tassée. Ancien jardinier. Le fil rouge de sa vie, c’est le soin (très) méticuleux qu’il a mis toute sa vie à s’occuper des plantes. Mais…

Sa vie a déjà basculé une fois. Il avait la quarantaine quand les tourments de la vie les poussent, sa femme et lui, au divorce. Un divorce qui l’affecte profondément. Et soudainement, suite à cette bourrasque qui a emporté sa vie d’avant, Jeannot s’est mis à entendre ce que disent les plantes. Cela pourrait être vu comme une bénédiction pour un jardinier… mais Jeannot le vit comme une malédiction.

 « … car si vous pouviez entendre parler les plantes, comme moi… vous constateriez que la plupart sont bêtes comme leurs racines. »

Cette aigreur qu’il ressent depuis des années l’a changé en vieux ronchon. Des années qu’il ressasse cette colère et presque rien ne l’apaise. Jusqu’à sa rencontre avec Josette… vous savez cette Josette que Merlin a affectueusement surnommée « Chaussette » !

Oh quel régal de pouvoir savourer cette pépite d’album jeunesse ! C’est une courte parenthèse (quarante pages, ça se lit rudement vite !) mais le résultat est beau. C’est aussi l’occasion de découvrir le premier titre de ce duo formé par Loïc Clément et Carole Maurel… un peu surprenante parenthèse car j’étais très habituée aux collaborations que le scénariste a eues avec Anne Montel avec notamment à leur actif Chaussette, Les Jours sucrés ou plus récemment Miss Charity (que j’ai lu mais non chroniqué).

Alors forcément, je n’ai pas fait le lien de suite avec « Chaussette » (paru en avril 2017 et qui fut pour moi un énooormissime coup de cœur). Je n’ai pas fait le lien parce que Josette n’y est pas le personnage principal… Puis je n’y étais pas préparée… Puis elle arrive dans un second temps, lorsqu’on se repère un peu dans le quotidien de Jeannot et que j’étais déjà là à rire sous cape en observant ce vieux bougon… Puis enfin [c’est le dernier] je n’ai pas fait le lien de suite parce que l’histoire de Jeannot est différente. Cerise sur le gâteau : il n’est pas nécessaire d’avoir lu « Chaussette » avant pour s’immiscer dans l’univers et s’y sentir bien.

« Jeannot » est un album plus mature que « Chaussette » . C’est du moins comme cela que je l’ai perçu. J’ai trouvé que le personnage principal avait une personnalité plus affirmée. Son grain de folie s’impose bien plus que celui de Josette. Cela tient aussi à la façon dont on entre dans sa vie : de plein-pied [pour l’histoire de Josette, c’était une drôle de filature que réalisait un enfant… forcément un récit plus onirique, un peu naïf]. La réelle différence tient au travail de Carole Maurel. On passe ainsi du crayonné printanier qui collait parfaitement avec le personnage féminin à un dessin plus épais, plus automnal dans ses teintes. Il se marie très bien à la personnalité de Jeannot.

Un drôle d’album qui nous amène sans crier gare sur un sujet douloureux. Support intermédiaire idéal pour parler de la question du deuil avec un jeune lecteur.

Jeannot (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Les contes des cœurs perdus

Dessinateur : Carole MAUREL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : juin 2020 / 40 pages / 10,95 euros

ISBN : 978-2-4130-1965-7

Joker (Adam)

« Joker » était épuisé depuis un moment jusqu’à ce que les éditions de La Pastèque le réimprime, profitant au passage pour apporter quelques modifications (format et finition). L’album fait partie de la sélection officielle du FIBD 2016 (cette année-là, c’est « Ici » de Richard McGuire qui a été récompensé du Fauve d’Or). Une bien bonne chose puisque cette fois, j’ai sauté sur l’occasion pour lire cet album.

Adam © Editions de La Pastèque – 2020

Joker Battie est un enfant de 7 ans qui se retrouve bien malgré lui au centre de cette histoire pour diverses raisons. L’une d’elles est dévoilée dans le dénouement, raison pour laquelle il vous faudra à votre tour lire l’album si vous voulez savoir de quoi il en retourne. La seconde est qu’il a tenté de fuguer ; il a appris par hasard que sa mère, Darlène, avait tué son père, Jed. Il a appris en même temps qu’il apprenait que sa tante, Charlène, avait tué son oncle, Herb. Les deux sœurs, Charlène et Darlène, ont tué leurs maris parce ceux-ci avaient tués leur cousin, Hawk. Hawk n’était autre que l’unique héritier de l’immense empire financier de leur famille. Mais ce n’est pas parce que Hawk a hérité de la prospère entreprise familiale que ses cousins l’ont tué… ou du moins, pas consciemment… Et puis il y a Sally, la mère d’Hawk, qui est décédée mais bien avant que les trois cousins ne passent de vie à trépas.

Joker est issu d’une fratrie de sept enfants. Sa tante, Charlène, a eu huit enfants avec son oncle Herb. Son oncle Hawk quant à lui n’avait pas d’enfants… du moins, il n’a pas eu d’enfants légitimement déclarés…

Prenant peur, les deux sœurs s’élancent dans une cavale désorganisée avec toute leur marmaille.

Tout cela, on le sait dès les premières pages de l’album…

Les détails de cet imbroglio, Benjamin Adam nous l’apprend au fil de son récit choral qui convoque une trentaine de personnages que l’on se surprend à identifier et reconnaître très vite. A tour de rôle, Joker, Charlène, Darlène, Jed, Herb, Hawk – ainsi que d’autres protagonistes importants – se relayent pour prendre la parole et nous donnent les pièces permettant de reconstruire le puzzle de l’intrigue. On saura tout des pourquoi et des comment, avec quelques redites puisque la majeure partie des personnages ne communiquent pas entre eux. Tous ont une vision parcellaire de la situation excepté… nous, lecteurs qui sommes aux premières loges pour les écouter. Arsène (l’oculiste) est le premier à nous inviter à recouper cela et c’est un peu grâce à son intervention que l’histoire prendre des allures d’enquête (quant aux flics, il en sera très peu question !!).

C’est par le prisme de ces drames funestes survenus dans une même famille que l’on découvre également le contexte dans lequel ils se sont produits. La famille Battie, du temps de l’arrière-grand-père de Joker, est passée en quelques années d’une petite entreprise d’artisanat local à une entreprise très prospère. Batimax a continué de s’étendre et de se diversifier avec les fils Battie (Walter, le grand-père de Joker, et son frère John) jusqu’à devenir l’empire industriel qu’elle est aujourd’hui. Non content d’être le principal employeur de toute une région, le groupe industriel injecte des fonds dans les petites entreprises locales pour leur éviter la faillite… et les tient ensuite sous sa botte.

Les principaux médias sont au service de l’empire Batimax (les autres ont fait faillite) ce qui permet à la société de contrôler l’information régionale ; les journalistes sont désormais des employés de l’empire Bati, ils alignent leur travail d’investigation sur les attentes de leur employeur et contribuent « de leur plein gré » à la diffusion de la culture Batimax ! Jusqu’à ce qu’Arsène (l’oculiste oui, encore lui) se questionne sur les enjeux de ces morts Battie successives et soit à l’initiative de la création du Diagno, un journal indépendant. Sur le fond, c’est l’occasion de parler du travail de la presse, de l’importance de préserver la liberté d’expression. Puis plus largement, avec un contexte socio-économique tel que celui que j’ai décrit supra… comment ne pas parler de corruption, de culture de masse…

… et j’en passe parce que c’est rudement succulent et qu’il m’est avis que vous devriez le lire, cet album ! Récit chorale et maxi bordel, assaisonné par un trait épais et noir qui donne l’impression qu’on est plongé dans ouvrage de la veine des comics underground. Succulent donc !

Joker (one shot)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Benjamin ADAM

Dépôt légal : mai 2020 (réédition) / 128 pages / 18 euros

ISBN : 978-2-89777-081-5

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 4 (Squarzoni)

La liste des noms des victimes s’allonge chaque jour.

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2019

Les dossiers des affaires non résolues s’entassent sur les bureaux des enquêteurs.

Parfois, une enquête est résolue par hasard, grâce à un heureux concours de circonstances, conduisant des meurtriers derrière les barreaux. Mais ce type d’événements est rare.

Les règlements de compte, actes de violence gratuite, expéditions punitives, petits larcins… conduisent généralement à l’irréparable. La Brigade des Homicides de la ville de Baltimore travaille d’arrache-pied pour trouver les coupables. Parmi les meurtres toujours non élucidés, celui de Latonya Wallace, une fillette de 11 ans dont le corps a été retrouvé le 4 février 1988 (voir tome 1). Elle est morte étranglée, après avoir été violée, et deux mois plus tard, l’inspecteur Pellegrini en charge de l’enquête reprend tous les éléments du dossier. Il est obsédé par ce meurtre et déterminé à retrouver le meurtrier de l’enfant. Il est à l’affut du moindre élément qui aurait échappé à sa vigilance.

Laytona Wallace, John Scott, Dany Cage, Trevon Harris… la liste des noms inscrits en rouge sur le tableau des affaires confiées à la brigade. Quand un meurtre est découvert, le nom de la victime est aussitôt inscrit en rouge sur le tableau… dès que l’affaire est résolue, le nom est réécrit, à l’encre noire cette fois. Tableau de chasse de la Brigade, qui sert à la fois à mobiliser les troupes, à maintenir un esprit de compétition entre les inspecteurs et à comptabiliser le nombre de dossiers sur lesquels l’équipe s’est cassé les dents.

Avec ce quatrième tome, Philippe Squarzoni pose l’avant-dernière pierre d’ « Homicide » , adaptation fidèle de la série « The Wire (Sur Ecoute) » réalisée par David Simon. Travail de terrain, travail d’observation et de décryptage, rester objectif, neutre … et pointer les dysfonctionnements d’un système.

« Ses inspecteurs devaient se plier plus rigoureusement au règlement. Et se couvrir en rédigeant des mises à jour et des suivis de dossiers pour toutes les affaires. C’était de la pure foutaise bureaucratique. Et le boulot inepte consistant à remplir des notes de service pour protéger ses fesses gâchait un temps précieux. Mais c’était le jeu et il fallait le jouer. »

Rien n’est épargné au lecteur. Ni les détails de la mort, ni le déroulement de l’expertise du médecin légiste, ni les idées noires que broient les inspecteurs, ni les codes instaurés entre les bandes faisant la loi dans les banlieues. Violences, règlements de compte, crises de couples, jalousies, deal… Baltimore est une ville dont le taux de criminalité est excessivement élevé. Cette enquête explique aussi les raisons de cette réalité sociale.

Très bonne série. Pesante. Plombante. Crue. Il me tarde d’en connaître le dénouement et, consécutivement à cela, de voir aussi Philippe Squarzoni revenir à ses propres documentaires.

Autres albums de l’auteur que vous trouverez ici : Saison brune, Torture blanche, Garduno en temps de paix, Zapata en temps de guerre, Dol ainsi que les trois premiers tomes de cette série.

Homicide – Tome 4 : 2 avril – 22 juillet 1988 (pentalogie en cours)

Editeur : Delcourt / Collection : Encrages

Dessinateur & Scénariste : Philippe SQUARZONI

Dépôt légal : septembre 2019 / 174 pages / 17,95 euros

ISBN : 978-2-413-01754-7

Moonshadow (DeMatteis & Muth)

« … un voyageur retourna dans la ville où il avait jadis vécu, une ville bâtie sur les Souvenirs, l’Innocence et la Joie, qu’il avait croisés irrégulièrement durant ses années d’errance. »

Je n’ai pas su résister à ce visuel de couverture. Cet enfant – qui nous tourne le dos et qui regarde ce visage lunaire inquiétant et sournois – m’a intriguée. En arrière-plan, un paysage infini, à en perdre la raison. J’ai eu envie de savoir ce qu’il cachait. D’être dans le secret, moi aussi, de son univers. Magnifique et intrigante illustration de Jon Muth que je pris comme une invitation à la lecture, une promesse de dépaysement et d’un grand voyage.

Alors de quoi ça parle ?

DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Il était une fois… Moonshadow, un vieillard au couchant de sa vie. Moon est l’enfant qui, sur la couverture, regarde cette créature sphérique que l’on appelle un G’I-dose… cette boule est un être vivant capricieux. Ces êtres influencent à leur manière le destin de la galaxie. Cà et là dans l’univers, ils capturent des individus puis les placent dans des « zoos » où leurs victimes s’occupent comme elles le peuvent. La mère de Moon fut capturée et placée dans un des zoos des G’I-doses. Elle est le seul être vivant à avoir eu une relation affective avec un G’I-dose. Elle se maria avec lui. De leur union, naquit Moon.

Le père de Moon jouait au grand absent. Moon grandit dans un petit monde aux frontières limitées, sous la protection de sa mère qui le couvait d’amour. Jusqu’au jour où elle meurt. Peu après, le père de Moonshadow revient et catapulte Moon dans un vaisseau avec pour seuls compagnon Frodo (le chat de Moon) et Ira (un extra-terrestre poilu, lubrique et imprévisible).

C’est le début d’une grande errance. D’une grande aventure qui mènera Moon de planètes en rencontres, de joies en peines, de guerres en quiétudes.

Moonshadow raconte sa vie.

« Je suis assis là, Frodo (ce chat miraculeusement vieux) dans les bras, à me rappeler ces vers de Shelley ; à me rappeler aussi les spectres rugissants et les torrents furieux de MA vie ; à me rappeler par-dessus tout mes pérégrinations sur la « plage solitaire » de la jeunesse et l’ami adoré avec qui je la parcourais. »

Le premier numéro de Moonshadow est sorti en janvier 1985. L’éditeur en vante les éloges en arguant : « Véritable conte de fée pour adulte, Moonshadow écrit par J.M Dematteis et dessiné par Jon J. Muth est célèbre pour avoir été le premier roman graphique américain entièrement peint. Découvrez-le ici pour la première fois dans son édition définitive. »

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

Concrètement, Moonshadow est pour moi une aventure fantasque, un peu foutraque et très touchante. Une quête identitaire bancale qui a manqué plusieurs fois de me faire débarquer mais que j’ai tout de même continué à engloutir… par curiosité et du fait d’un attachement certain au personnage central de Moonshadow. Il est atypique. Naïf, empathique, bienveillant. Il est aussi dans le doute permanent. Aussi solide qu’une brindille, il s’appuie sur l’espoir que sa mère défunte guidera ses pas à partir de l’au-delà et que son compagnon de route (l’énergumène poilu et lubrique) saura le protéger. Orphelin, illuminé, criminel, sauveteur, … le héros aura vécu cent vies en une ! Il est souvent indécis et manque de confiance en lui alors forcément, ça le rend attachant. La curiosité m’a piquée de savoir ce qu’il allait devenir. Il me fallait savoir comment il parviendrait à se sortir des guêpiers dans lesquels il n’a pas son pareil pour aller se nicher…

… et puis, j’avoue que très vite, je suis tombée sous le charme des illustrations de Jon Muth. Son coup de pinceau est magnifique. Il sublime le récit, le sauve lorsque ce dernier fléchit, lui donne davantage d’élan quand il devient plus fougueux.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

« Moonshadow » est une histoire patchwork. Celle d’une quête d’identité en premier lieu mais aussi une critique de la société. Ce jeune héros pose un regard sur le monde infini qui l’entoure : la guerre et ses conséquences, la famille, le pouvoir, les rapports entre les hommes et les femmes, la façon dont différentes communautés se côtoient, la religion, le sexe, l’amitié, la mort… On suit une vie, on vit une vie qui baigne dans la métaphore. Le personnage nourrit un imaginaire sans bornes et sa capacité à rêver, à extrapoler ou à déprimer ne connaît aucune limite. Nourrit d’un amour inconditionnel pour la littérature, il lit goulûment depuis le plus jeune âge et projette ses émotions et ses fantasmes dans les récits qui jalonnent son parcours. Ainsi, le narrateur fait son autobiographie à l’aide de miscellanées hétéroclites. Il nous raconte en quoi le fait de savoir quel est le sens de la vie fut une quête qu’il a mené durant toute son existence.

Moonshadow – DeMatteis – Muth © Akiléos – 2020

A l’aide de métaphores et de nombreuses références littéraires, on apprend donc quelles ont été ses joies enfantines, comment il a traversé les affres de l’adolescence et quelle est la porte qu’il a empruntée pour entrer dans la vie adulte. A partir de là, la vie comme on la connait avec ses joies et les douleurs incroyables qu’elle peut nous réserver. John Marc DEMATTEIS offre une vision de l’humanité, à la fois critique et tendre. Il montre comment la société -et les lois qu’elle établit – aliène les individus qui la composent ; elle est capable de veiller à leur bien-être autant qu’elle crée leur malheur. Par moment, le scénario devient une tribune qui dénonce les travers de l’humanité.

« Votre Oncle Sam, disait le message, vous envoie en vacances au Vietnam où les garçons deviennent des hommes, et les hommes, des cadavres. »

Que l’on hésite ou non à tourner la page, que l’on s’agace d’un énième rebondissement ou que l’on soit pris dans les mailles du scénario, tout de même… tout de même… la lecture est longue : prenante (par passages), plus revêche (à d’autres moments), j’ai mis plusieurs jours à parvenir au bout de l’album mais ne regrette en rien d’avoir tenu bon ! Le dénouement vaut vraiment le coup d’œil.

Moonshadow (récit complet)

Editeur : Akiléos

Dessinateur : Jon J. MUTH / Scénariste : John Marc DEMATTEIS

Traducteur : Mathieu AUVERDIN

Dépôt légal : février 2020 / 512 pages / 39 euros

ISBN : 978-2-3557-44600

Paul à la maison (Rabagliati)

Difficile pour moi de faire l’impasse sur « Paul à la maison » , neuvième tome de l’univers « Paul » créé par Michel Rabagliati en 1999. Aucune fréquence définie pour la publication d’un nouvel opus de Paul. La surprise toujours. L’impatience dès que l’on sait qu’un autre tome arrive. Puis la lecture dont on se régale souvent… ou, ponctuellement, que l’on range avec une légère pointe de déception en bouche.

La vie de Paul est calme désormais. Son divorce est consommé, Rose (sa fille) vit à temps plein chez sa mère. Il n’y a plus que des bricoles qui rythment le quotidien, souvent des impondérables d’ailleurs. Les semaines se suivent et se ressemblent souvent :  faire les courses pour sa mère et les lui apporter, acheter des petits riens à sa fille, se rendre dans une lointaine école pour y faire une intervention… Le temps est venu de se consacrer à soi, de s’accorder du temps pour les loisirs mais Paul a de goût à bien peu de choses. La cinquantaine est là… à croire que c’est la décennie de la râlerie !

En rendant visite à sa mère, Paul se visionne le film de ces dernières années. De son enfance, des événements marquants qui ont fait date dans la vie de ses parents, leur divorce, le remariage de sa mère puis sa solitude depuis ces dernières années. Il se remémore aussi ce qu’il sait d’elle, la sixième enfant d’une fratrie de treize, son entrée précoce sur le marché du travail, sa rencontre avec celui qui deviendra le père de ses enfants… Ces visites sont aussi l’occasion de mesurer à quel point les choses changent avec l’arrivée des technologies. La cinquantaine est là et le comme « c’était mieux avant » vient ponctuer chaque observation !

Fichtre. Voilà un album bien nostalgique et bien lent. On y retrouve cette tristesse qui avait teinté « Paul à Québec » (le personnage principal y avait enterré son beau-père, mort des suites d’un cancer). Ce neuvième tome est proche d’un arrêt sur image et l’occasion, pour Paul, de faire une grosse introspection. A force de cohabiter avec sa solitude, Paul est devenu morose. A 51 ans, il vit seul et cette situation lui pèse. Paul se replie, ne supporte pas le changement, rumine, devient hypocondriaque, est touché de sinistrose, bref… Paul broie du noir.

Au travers de cette parenthèse moins entraînante que la plupart des albums de la série, Michel Rabagliati montre une nouvelle facette de son personnage… celle des mauvais jours. Bien sûr, on avait déjà perçu que par périodes, Paul pouvait manquer d’entrain. Mais là, le malaise est profond. Pris d’une sévère crise de la cinquantaine, Paul fait du « sur place » . Son entourage semble s’être réduit comme peau de chagrin alors qu’atour de lui, il y a une myriade de choses à attraper. Au-delà de ça, Paul s’englue dans son quotidien, donne des croquettes à son chien chaque matin, va de spécialiste en spécialiste pour qu’ils mettent des mots sur ses maux, esquive son voisin, déserte son jardin, mange en tête-à-tête avec son téléviseur… Si sa vie semble vide, les cases quant à elles regorgent de petits détails : d’une étiquette de boite de conserve, d’une enseigne, d’une forme architecturale. Un monde où finalement, pour ce personnage, la seule source de plaisir semble être visuelle. Alors il dessine…

J’ai finalement peu de choses à dire sur ce tome qui propose un récit assez linéaire. La lecture n’est pas désagréable pour autant. Un tome que j’ai trouvé plus personnel que les précédents ; par l’intermédiaire de son alter-ego de papier, Michel Rabagliati s’y livre de façon plus explicite et couche sur papier quelques confidences :

« Ce soir, on lance Paul au Parc, mon septième. J’espère que les lecteurs l’aimeront. En tout cas, je ne le saurai pas ce soir, puisqu’ils ne l’ont pas encore lu ! on a eu quelques bonnes critiques dans les journaux, ça devrait aller. Pourquoi est-ce si stressant de laisser partir un livre à la rencontre du public ? on se sent si inquiet et vulnérable. Comme dans le cabinet d’un médecin. »

C’est un bout de vie québécoise que Michel Rabagliati raconte au travers de Paul, complété de quelques bouts de sa propre vie et peut-être quelques anecdotes glanées dans son entourage. Car la petite histoire de Paul nous permet de fouler le sol québécois. A travers son héros fictif, « Paul » est une chronique sociale qui ouvre à la culture québécoise (références musicales, télévisées, cinématographiques, littéraires…). On y renifle des odeurs de pâtisseries qu’on ne mangera que là-bas, nos oreilles frétillent au contact de cet accent si chaleureux, on effleure entre-aperçois de nouveaux spots publicitaires… sans être trop dépaysés puisque la course à la consommation est la même, le mantra métro-boulot-dodo est identique et dans les transports en commun, on observe un paysage similaire d’usagers qui ont le nez collé sur leur écran de téléphone.   

Plaisir de retrouver Paul. Parenthèse enchaînée pour une petite heure de lecture. Les amoureux de la série devraient se régaler ; pour les profanes, ce n’est pas la meilleure facette que Paul ait à montrer de lui mais c’est une belle occasion de faire sa connaissance [chaque tome est une porte d’entrée dans l’univers de Paul et chaque tome contient un récit complet que l’on peut lire indépendamment des autres, sans avoir la fâcheuse impression d’avoir raté un wagon].

La chronique de Sabine dans son Petit Carré Jaune et le très bel article de François Lemay (avec de l’interview inside).

Paul à la maison (tome 9)

Editeur : La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Michel RABAGLIATI

Dépôt légal : janvier 2020 / 208 pages / 25 euros

ISBN : 978-2-89777-072-3

Daybreak (Ralph)

Il semble assez jeune cet homme qui nous accueille dès la première page. Il s’adresse directement à nous, lecteur, en nous saluant et en nous invitant à le suivre. Après tout, nous n’avons nulle part où aller et nous semblons être assis là, au beau milieu de nulle part, à attendre que quelque chose se passe. Et puis il nous cueille là, juste avant que la nuit ne tombe alors oui… ce n’est peut-être pas plus mal de trouver un abri pour la nuit.

Alors on lui emboîte le pas, à l’insu de notre plein gré. On le suit dans les profondeurs de la terre puisque c’est là que semble être son repaire, là qu’il souhaite qu’on le suive.

Il nous nourrit, parle notre langue, nous sourit, nous offre son hospitalité. Puis il part, nous annonçant qu’il prend le premier tour de garde… charge à nous de nous reposer… autant que faire se peut…

Ralph © Guy Delcourt Productions - 2020
Ralph © Guy Delcourt Productions – 2020

C’est moins harassé mais tout aussi déboussolé que l’on découvrira donc ce monde à l’abandon. Est-ce un lendemain d’apocalypse ? Une tornade ? Une guerre ? qui a terrassé les environs, laissant maisons et lieux publics en ruine et à l’abandon ?

Brian Ralph installe une atmosphère anxiogène. On est comme frappé d’amnésie. On ne sait rien si ce n’est que le seul individu sur lequel on tombe parle une langue que l’on comprend. On comprend qu’il faut se terrer, se cacher… et sauver sa peau. Tantôt par-ci, parfois à ce recoin-là, des mains tentent de nous attraper. Des bras se tendent pour nous saisir et… quoi ? Que se passe-t-il si nous nous faisons prendre ?

Le dessin est un peu brouillon, comme un croquis inachevé. Pas de couleurs, juste du noir et blanc sur un papier très légèrement jauni. Aucune fioriture, pas de strass… seulement des décombres, des ruines et des friches urbaines. Des lambeaux en guise de vêtements, des plaies couvertes à la va-vite avec des bouts de tissus de fortune. Tout cela a tendance à donner une impression que l’on est face à un monde fragile, bancal, à quelque chose qui peut disparaître à la moindre étincelle. Survivre nécessite beaucoup de jugeote, un paquet de réflexe… mais dans ce monde éparpillé, où rien n’est organisé, où tout n’est qu’imprévu, cela implique aussi d’avoir de la chance.

Un monde qui meurt ? Un monde qui naît ?

Très vite, l’ambiance devient oppressante. Brian Ralph torture son univers, le construit à la hache. La peur nous accule… et ne nous laisse d’autre choix que de tourner la page pour nous rapprocher toujours plus du dénouement. Une libération en quelque sorte puisqu’il devrait nous permettre de réunir toutes les pièces du puzzle pour comprendre ce que l’on fait dans ce guêpier.

Je n’avais pas vu la série sur Netflix avant de lire cet album. Pire même, je ne connaissais même pas la série télévisée. Pour autant, après de furtives recherches sur la toile, je ne sais trop quelles pourraient être les similitudes entre ce récit et celui de la série TV…

Ici, on ne connait pas les raisons qui ont provoqué la métamorphose de cette ville. On ne sait rien du peu de personnages que l’on côtoie durant la lecture. On sait seulement qu’ils survivent comme ils peuvent… et que ce monde est hostile. Vu la manière dont le scénario se structure, il est difficile de ne pas se demander si on n’est pas en présence de personnes totalement hallucinées. Etrange moment de lecture. Si vous lisez « Daybreak » … pensez à revenir faire un petit tour par ici pour qu’on puisse échanger sur nos impressions de lecture.

Daybreak (one shot)

Editeur : Delcourt / Collection : Outsider

Dessinateur & Scénariste : Brian RALPH

Dépôt légal : janvier 2020 / 160 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2-4130-2250-3