Varsovie Varsovie (Zuili)

Zuili © Marabout – 2017

« A l’automne 1939, les armées allemandes envahissent la Pologne. Emanuel Ringelblum a alors 39 ans. Historien, militant social et politique, il comprend tout de suite le sort que les nazis réservent aux juifs d’Europe.
Dès octobre 1939, il débute l’écriture d’un journal, pour rendre compte le plus largement possible de la catastrophe qui s’abat sur la population juive. En mai 1942, conscient qu’il ne pourra suffire seul à la tâche, afin d’agrandir « dans tous les registres » des témoignages sur la réalité de la vie des juifs dans le ghetto de Varsovie, Emanuel Ringelblum crée le collectif d’écriture Oyneg Shabbes.
Traqués sans relâche par les nazis qui ont appris l’existence du collectif, Emanuel Ringelblum et ses amis auront réussi leur combat. Enfouies en 1943 dans des boîtes de métal et des bidons de lait en fer, 27 000 pages de documents et d’archives seront parvenues jusqu’à nous. Une première partie sera retrouvée en 1946, une seconde en 1950. Les Archives Ringelblum font aujourd’hui partie du Patrimoine Mondial de l’Unesco. » (présentation de l’éditeur).

Yentl Perlmann revient pour la première fois en Pologne depuis qu’elle a fui le pays. Née en 1935 à Varsovie… elle y revient à l’occasion de l’anniversaire des 74 ans du soulèvement du ghetto de Varsovie.

Pour moi, c’est inimaginable de revenir ici, à Varsovie, vivante.

A la sortie de l’aéroport, elle demande à revenir sur certains lieux avant de rejoindre son hôtel en plein cœur de la ville. Un moment chargé d’émotion. Le lendemain, elle intervient dans une classe pour témoigner des conditions de vie dans le ghetto de Varsovie pendant la Seconde guerre mondiale.


Mélangeant passé et présent, faits historiques et éléments fictifs, le scénario fait mouche très rapidement. Si le personnage principal (Yentl Perlmann) nous invite à nous immiscer dans l’Histoire, elle s’efface très vite une fois qu’on est entré dans le ghetto. Elle laisse la place à Emanuel Ringelblum (qui fera quelques apparitions), à sa femme, au jeune Jonasz… à ces juifs polonais qui ont eu le courage d’œuvrer dans l’ombre, pour libérer la parole, pour faire en sorte que les choses changent, que le carcan dans lequel ils sont enfermés vole en éclats. A tour de rôle, les personnages vont prendre la parole, donnant sa richesse à ce scénario patchwork. Entre peur et espoir, des années à vivre la boule au ventre dans le ghetto. Une action clandestine pour réunir les écrits de juifs polonais, dire l’insupportable. Didier Zuili leur rend hommage.

Le dessin, c’est autre chose. Flamme de vie, flamme de mort se heurtent en permanence. Les tons sont ternes, les visages marqués, leur teint est blafard, les cheveux hirsutes et des haillons en guise de vêtements. La guerre qui les emmure dans leur propre maison. Des quartiers devenus des antichambres de la mort. Famine, peur, maladie… se terrer pour survivre. Espérer survivre.

Un album pour ne pas oublier. Parce que dire permet aussi d’apaiser les traumatismes. Magnifique témoignage des victimes de la Shoah.

La chronique de Béatrice.

Extraits :

« L’histoire ne peut pas être écrite par des faussaires. Nos écrits sont des balles. Un jour, ces balles atteindront nos bourreaux. Notre résistance de papier traversera l’histoire et nous rendra justice » (Varsovie Varsovie).

« A quoi bon tuer l’espoir ? C’était une denrée si précieuse. La seule dans doute qui leur permettait de continuer à vivre » (Varsovie Varsovie).

Varsovie Varsovie

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Dessinateur / Scénariste : Didier ZUILI
Dépôt légal : mars 2017
124 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11471-4

Bulles bulles bulles…

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Varsovie Varsovie – Zuili © Marabout – 2017

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, tome 2 (Squarzoni)

Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017
Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017

Huit mois après le premier tome de la série, nous retrouvons les inspecteurs de la Brigade des homicides de Baltimore. Des enquêtes dont nous avions vu les prémices dans le tome précédent sont toujours non élucidées. Pourtant, la vie la brigade continue et dans les rues de Baltimore, il y a toujours autant de malfrats, de délinquants, de flics véreux, d’assassins. La lutte contre la criminalité est permanente.

En ce 4 février 1988, c’est le corps d’une enfant qui est retrouvé dans une arrière-cour de la ville. Le quartier est bien connu des inspecteurs ; c’est celui où l’on trouve la plus forte concentration de petites frappes au mètre carré.

Sa disparition a été signalée par ses parents le 2 février, deux jours plus tôt.

Latonya Kim Wallace est morte étranglée après avoir été violée. Elle avait 11 ans.

Le premier inspecteur à être sur place est Tom Pellegrini. L’enquête va donc lui être attribuée, charge à lui de diriger correctement les équipes, d’analyser correctement toutes les pièces du dossier, de lister les suspects…

Des mois plus tard, Pellegrini se rappellera avec frustration ce matin sur Reservoir Hill. Il souhaitera avoir pris quelques minutes de plus pour parcourir les arrière-cours.

Il y a quelque chose qui touche à l’horreur dans cette enquête. Parce qu’il s’agit d’une enfant, parce que son corps a été déposé comme un objet usagé, dont on n’a plus besoin, dans une ruelle peu fréquentée. Parce que les langues se taisent aussi. La police est perçue comme la petite vérole, les rapports entre la population de ce quartier chaud de Baltimore et les forces de l’ordre sont si dégradées que même dans le cas du meurtre d’une gamine, la méfiance reste forte.

Est-ce le fait que Philippe Squarzoni se concentre cette fois sur une seule affaire ou est-ce le ton qui a changé ? Je ne saurais le dire mais j’ai eu l’impression d’être face à un album plus mature que le précédent tome. La série a peut-être trouvé son crédo, la juste distance entre narration et mise en image… quoi qu’il en soit, et à partir du moment où la lecture était entamée, je n’ai pas une seule fois ressenti l’envie de faire une pause dans ma lecture. Rien de violent dans les illustrations, pas même de métaphores comme Philippe Squarzoni sait si bien faire pour appuyer là où ça fait mal… sobriété à tous les étages mais un reportage d’une profondeur !

La majeure partie du scénario est très factuelle mais il y a une réelle réflexion de fond sur les valeurs de la profession (pour certains c’est une vocation, pour d’autres un héritage familial…). L’enquête est très détaillée : inspection de la zone où le corps a été retrouvé, travail du laboratoire scientifique, collaboration avec les autres services, gardes à vue et techniques d’interrogatoires…

PictoOKLa série est installée et bien installée. Un choix minimaliste de couleurs pour ces planches. Vraiment un très bon documentaire.

Extrait :

« Sur le papier, les prérogatives d’un inspecteur de la brigade des homicides de Baltimore sont peu nombreuses. Contrairement à ses homologues des autres villes américaines, il n’a pas un rang plus élevé, ni un meilleur salaire. Les directives générales des services de police ne prennent pas en compte les conditions de travail particulières de la brigade des homicides. Et n’établissent guère de différence entre les flics en uniforme et les détectives. Seule exception cruciale : sur sa scène de crime, l’inspecteur est le maître. A partir du moment où un corps gît sur le bitume de Baltimore, aucune autorité ne dépasse celle du premier inspecteur sur place. Personne ne peut lui dire ce qu’il faut faire ou ne pas faire. Commissaires, divisionnaires, colonels, majors… tous sont sous l’autorité du détective, dès qu’ils franchissent les limites de la scène de crime » (Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, volume 2).

Homicide – Une année dans les rues de Baltimore

– 4 février – 10 février 1988 –
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur / Scénariste : Philippe SQUARZONI
Dépôt légal : février 2017
134 pages, 16,50 euros, ISBN : 978-2-7560-4240-4

Bulles bulles bulles…

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Homicide – Une année dans les rues de Baltimore, volume 2 – Squarzoni © Guy Delcourt Productions – 2017

Père et Fils (Ulf K. & Lizano)

Père et fils – Ulf K. – Lizano © La Gouttière – 2017
Père et fils – Lizano – Ulf K. © La Gouttière – 2017

« Une promenade au parc. Une partie de pêche. Un jeu de société. Avec un brin de magie et de complicité, il suffit d’un rien pour transformer le quotidien d’un père et son fils !
« Père et Fils », une bande dessinée muette, entre humour et tendresse, dans laquelle on suit les jeux et les instants de vie d’un père et son fils. Chaque planche propose une aventure, une saynète qui donne le sourire ! Cet ouvrage est un hommage au travail de Erich Ohser, qui a créé la série jeunesse allemande « Vater und Sohn » dans les années 30, une façon de revisiter cette série en l’ancrant dans notre monde contemporain. » (présentation de l’univers sur le site de l’éditeur).

Un album jeunesse dans lequel on est entré à pas feutrés. Sur la première de couverture, un dessin rond, net, mettant en avant des personnages joviaux, visiblement complices. Un père et son fils pris dans leur histoire imaginaire. Des rêveurs lunaires qui sont capable de faire abstraction du monde qui les entoure.

Les couleurs sont peu engageantes et cette couverture, je la trouve même assez austère. Il y a quelque chose de moderne dans le dessin de Ulf K. mais le cachet bleu-blanc-rouge-noir dénote. A l’intérieur de l’album, l’ambiance graphique me parle aussi peu. Le bleu nuit a disparu, laissant toute la place à une atmosphère piquante, tonique… peut-être un peu trop. Les saynètes racontent des petites tranches de vie dont on peut facilement en comprendre la morale.

Marc Lizano extrait la substance de ces instants qui font souvent écho avec notre propre expérience. Au scénario de cet album, Marc Lizano revisite l’univers créé par son compatriote Erich Ohser il y a près de 80 ans. Marc Lizano met les historiettes au gout du jour en y intégrant notamment télévision et console de jeux. Il montre de manière amusée les contradictions d’un père qui élève seul son fils. Les rôles sont inversés ou du moins, pas distribués de façon très tranchée. L’enfant se montre souvent plus mature et réfléchi que son père. Ce dernier, un brin colérique, mauvais perdant et un tantinet de mauvaise foi, nous touche tant il est spontané. L’homme laisse libre court à toute une part d’enfance qui est encore très vivace. Une figure parentale qui toutefois donne un cadre éducatif à son garçon, lui transmet ses valeurs et une certaine conception de la vie sans l’empêcher de faire ses propres expériences.

Un univers plein de tendresse qui fait la part belle à l’amour réciproque d’un père et de son fils. Un humour absurde, dommage que certains gags soient tout de même un peu hermétiques. Un petit côté poétique se dégage de ces scènes. Agréable moment de lecture. Je reste un peu sur ma faim mais mes petits lecteurs ont réellement savouré cet album.

La chronique de Sabine.

Père et Fils

– Vater und Sohn – Les Saisons –
One Shot
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Ulf K.
Scénariste : Marc LIZANO
Dépôt légal : février 2017
64 pages, 13,70 euros, ISBN : 979-10-92111-48-4

Bulles bulles bulles…

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Père et Fils – Lizano – Ulf K. © La Gouttière – 2017

Ecumes (Chabbert & Maurel)

Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017
Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Une grossesse qui se fait désirer jusqu’à ce jour magique où, appelant pour connaître les résultats de ses derniers examens, elle apprend qu’elle est enceinte ! Elle ne tient pas encore son enfant dans ses bras mais déjà, la promesse d’une vie à trois la réchauffe.

Restant prudente, elle hésite cependant à trop anticiper la naissance ; acheter une salopette pour ce petit bonhomme à naître ne va pas de soi pour elle. Puis, la joie provoquée par la nouvelle de la grossesse laisse rapidement la place à de l’inquiétude. Des pertes abondantes de sang l’amène à se rendre régulièrement à l’hôpital, à y rester parfois quelques jours en observation. Jusqu’à cette hospitalisation plus longue durant laquelle elle fait une fausse couche.

Malgré la présence et l’amour que lui porte sa compagne, elles peinent toutes les deux à retrouver le goût de vivre.

Loin, bien loin des ouvrages jeunesse qu’elle écrit habituellement, Ingrid Chabbert livre ici un récit de vie très personnel. Une épreuve que la vie lui a imposée, qui l’a clouée à terre et dont elle a su se relever. La mettre en mots est certainement une catharsis. Les illustrations de Carole Maurel se posent comme une caresse sur ce témoignage douloureux.

Parfois, on se noie dans une mer à boire. Aussi rouge qu’un cœur qui cesse de battre. On regarde vers la surface, à la croisée de chemins sous-marins : remonter ou se laisse aller

Après quelques pages, les couleurs de l’album virent doucement au rose, puis au rouge. Pourtant, ce n’est que le prologue. Les prémices du récit nous emmènent dans le monde onirique de la scénariste, un cauchemar qui revient en boucle, douloureux présage. La couleur en métaphore, pour permettre au lecteur de toucher du doigt tous les non-dits contenus dans ces visions nocturnes, toute la peur que le personnage ne peut mettre en mots. Il est trop tôt pour qu’on en mesure la portée pour l’heure, on s’appuie sur la métaphore induite par la présence de ce rouge.

Puis, vient le drame et le long processus de deuil qui débute. Carole Maurel – dont l’autre actualité est la sortie de « Collaboration horizontale » – nous régale dans cet album. En toute simplicité, ses dessins illustrent des scènes de la vie quotidienne, sans fioritures. Elle exprime pourtant beaucoup de choses en utilisant les couleurs comme elle l’a fait. De fait, le récit peut être laconique, il ose aller à l’essentiel car il peut s’appuyer sur l’ambiance graphique. Ce sont les couleurs de Carole Maurel qui nous décrivent les émotions. Joie, plénitude, inquiétude, tristesse, mélancolie et cette petite flamme qui parvient à se rallumer timidement. Le scénario se soutien des illustrations, il puise sa force dans le dessin.

PictoOKUn livre qui se vit plus qu’il ne se dit. Un récit sensible et touchant.

Les chroniques de Moka et de Noukette.

Ecumes

One Shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Carole MAUREL
Scénariste : Ingrid CHABBERT
Dépôt légal : février 2017
88 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-003-0

Bulles bulles bulles…

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Ecumes – Chabbert – Maurel © Steinkis – 2017

Chronosquad, tomes 1 et 2 (Albertini & Panaccione)

tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017
tome 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2017

Un appel du Professeur Korais en pleine nuit l’informe que sa candidature est retenue et qu’il est attendu le plus tôt possible au bureau des Chronosquad. Les Chronosquad sont une équipe d’agents – flics – surentraînés et dont la mission consiste à intervenir auprès des chronotouristes délictueux.

Lui, c’est Télonius Bloch… spécialiste du Moyen-Age… voire de l’Antiquité même si ce n’est pas son domaine. En tout et pour tout, il a suivi la formation des agents Chronosquad mais n’a pas eu réellement d’occasion de pratiquer depuis et les résultats de la formation n’étaient pas terribles. Les Chronosquad « sont des agents régulateurs des voyages temporels et des couacs qui peuvent en découler, car la pratique s’est popularisée. Pour 10999 euros à peine, vous pouvez désormais partir 30 jours en Egypte antique en formule tout inclus (ce qui correspond à 1 jour et 1 heure en 2016, quoi que cela varie selon le lieu et l’époque de la destination) » (extrait présentation Delcourt).

Voilà donc Télonius positionné sur une mission qui va l’emmener en Egypte antique. Au compteur temporel, « il est 10h25 et nous sommes le 27 juin 2574 avant J.C. ». Aux côtés de deux Chronosquad aguerris, Mümin Beylogu et Liz Penn, Télonius tente d’apporter ses connaissances pour démêler ce sac de nœuds et retrouver les deux adolescents.

Drôle de temps… drôle de rapport au temps. Etrange société qui s’octroie tous les droits, y compris celui de se payer le luxe de chambouler des périodes historiques jusque-là préservées. Sous les affiches racoleuses des agences de voyages temporels, des prix faramineux concurrencent à peine l’effet qu’induit un slogan tout aussi aguicheur, réelle promesse de faire un pied de nez… au temps.

Chronosquad, tome 1 - Albertini - Panaccione © Guy Delcourt Productions - 2016
Chronosquad, tome 1 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016

Pour son baptême dans le monde de la bande dessinée, Giorgio Albertini dépoussière le fantasme du voyage temporel. Les ingrédients sont bien dosés : dans une société prise dans son rythme infernal (métro-boulot-dodo), quoi de plus naturel que de vouloir rentabiliser au maximum ses périodes de vacances. Imaginez votre réaction si on vous annonçait qu’un seul jour de congé posé dans votre présent vous permet d’accéder [dans un autre espace-temps] de 30 jours de vacances ! Le petit « hic » est… le tarif de la prestation.

Giorgio Albertini enfonce le clou et exploite tous les travers de l’humanité : consumérisme, course aux profits, transgressions des règles, magouilles et corruption, réseaux parallèles et/ou clandestins. Sans compter les médias qui font leurs choux gras du moindre fait divers… Les Chronosquad – flics spécialisés qui interviennent pour épingler les chronotouristes qui ne respectent pas les règles des voyages temporels – nous sont vite assez sympathiques. Le scénariste s’appuie sur un trio de personnages aux caractères bien campés : la belle Liz Penn, compétente, perfectionniste, intransigeante avec elle-même comme avec les autres. A ses côtés, le solide Beylogu est un homme qui a le cœur sur la main et qui risquerait sa vie pour protéger ses coéquipiers que l’impressionnante stature et les kilos de muscles. Celui qui fait tache est donc Bloch… gringalet, courageux mais pas téméraire, incompétent et inexpérimenté, brouillon aussi bien dans sa manière de se déplacer que dans ses gestes ou la manière de gérer ses émotions… Il a la fraicheur et la spontanéité d’un gamin de six ans mais il dispose d’un sens de l’observation redoutable. Et ce sont finalement ces deux derniers traits de personnalité qui vont légitimer sa place dans le trio. Le regard décalé qu’il porte sur son environnement donne aux enquêtes une direction inattendue ! La mayonnaise prend vite entre ces trois-là et c’est ce qui donne le « la » au scénario : son ambiance et son tempo. Entre les incartades romantiques et naïves de notre apprenti flic et les deux Chronosquad expérimentés qui relativisent, la complicité et le respect s’installent vite, laissant toute la place à des échanges bourrés d’humour, de taquineries et la possibilité à l’enquête policière d’avancer.

Grégory Panaccione illustre avec malice des situations souvent cocasses. Il épaule parfaitement le scénariste grâce à son talent et la facilité qu’il a de dessiner n’importe quelle situation. La preuve en est puisque l’illustrateur a réaliser plusieurs albums muets. Avec le génialissime « Un Océan d’amour » (réalisé avec Wilfrid Lupano), il nous avait fait traverser la moitié du globe. Mais avant, il avait réalisé seul « Toby mon ami » ou « Match« , un album muet que je n’ai pas lu mais dont j’ai vu quelques séquences plutôt savoureuses (on pourra d’ailleurs trouver un air de famille entre l’un des personnages de ce match de tennis et Télonius [l’apprenti Chronosquad] si ce n’est que Télonius a la silhouette d’une feuille de cigarette tandis que la bedaine du joueur de tennis n’a rien à envier à celle de Gérard Depardieu).

Avec « Chronosquad« , l’illustrateur agrandit son terrain de jeu, le pousse jusqu’aux quatre coins du globe et l’étale de la Préhistoire à nos jours ! Au dessin, Grégory Panaccione est à l’aise et ça se ressent. Qu’il y ait du texte ou qu’il n’y en ait pas, il s’amuse avec l’espace de la planche, le séquence, joue des angles de vue… plongée, contre-plongée, gros plan… son récit graphique est fluide. Prenant.

Ce coup de crayon agile nous régale de tronches très expressives, tantôt déconfites tantôt hyper joviales (et toute la palette d’expression qu’il y a entre ces deux extrêmes). On savoure aussi bien les nombreux passages muets que les passages dialogués. Les planches font la part belle à des scènes pétillantes où le comique de situation, de gestes, de mots… embarque le propos dans son mouvement. Puis Panaccione change de couleurs, indiquant que l’heure est venue d’être plus sérieux. Le dessinateur guide son lecteur dans les émotions et les ambiances, on est à l’affût du moindre rebondissement, du moindre indice…

PictoOKOui… j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ces deux tomes. L’enquête assez simple en apparence se complexifie à mesure qu’on avance dans la lecture. Du simple avis de recherche de deux ados en fugue on se dirige progressivement vers une enquête plus complexe aux ramifications multiples. En parallèle, le personnage principal se révèle et quitte lentement sa coquille d’adulescent.

Le troisième tome de la tétralogie devrait arriver en mai 2017. Vivement !

Chronosquad

Tome 1 : Lune de miel à l’âge du bronze
Tome 2 : Destination révolution, dernier appel
Série en cours
Editeur : Delcourt
Collection : Neopolis
Dessinateur : Grégory PANACCIONE
Scénariste : Giorgio ALBERTINI
Dépôt légal tome 1 : octobre 2016
240 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7413-9 –
Dépôt légal tome 2 : janvier 2017
218 pages, 25,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7414-6 –

Bulles bulles bulles…

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Chronosquad, tomes 1 et 2 – Albertini – Panaccione © Guy Delcourt Productions – 2016 et 2017

Les deux vies de Baudoin (Toulmé)

Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Il décore son appartement de posters de ses groupes de musique préféré comme le ferait un adolescent. Mais Baudoin a 30 ans. Ce célibataire est juriste. Il vit à Paris. Sa vie c’est son travail. En dehors de ça, rien. Métro, boulot, dodo. Il a une telle charge de travail qu’il n’a pas le temps de faire autre chose. Et il n’a plus l’envie de faire autre chose. Son frère Luc est à l’opposé. Lui aussi a réussi ses études. Il est médecin et travaille dans une ONG. Les rares fois où il rentre en France, il appelle son frère et lui force un peu la main pour qu’il sorte. Un restaurant, une exposition… il emporte Baudoin malgré lui dans son tourbillon.

Luc tente en vain de faire prendre conscience à son frère qu’il ne s’écoute pas assez. Lui était un passionné de musique. Et si Baudoin le nie, il n’y a qu’à voir les conversations qu’il nourrit avec Morrison, son chat. Chasser le naturel et il revient au galop.

« Aah, si je gagnais 500 000 euros… Qu’est-ce qu’on ferait, Morrison, tiens, avec cet argent ? Je crois que je vendrais l’appart et je m’achèterais une petite bicoque sous les tropiques. Je finirais ma vie à gratter un ukulélé dans un hamac, un mojito à la main ».

Et puis un matin, sous l’aisselle, il sent une grosseur. Les résultats d’examens révéleront qu’il a des métastases dans tout le corps et qu’il lui reste quelques mois à vivre. Suite à cette nouvelle, il décide de tout plaquer et de partir en Afrique avec son frère.

Il y a eu l’émouvant « Ce n’est pas toi que j’attendais » dans lequel Fabien Toulmé racontait son quotidien avec sa petite fille handicapée. C’était il y a un peu plus de deux ans et je me rappelle de cette lecture comme si c’était hier. Alors c’est forcément avec quelque excitation que j’ai appris la sortie de son nouvel album sans pourtant voir pris le temps de lire les deux collectifs auxquels il a participé en 2015 et 2016.

On découvre ici le quotidien routinier et triste d’un trentenaire célibataire. Fabien Toulmé décrit une vie morose, solitaire que rien ne vient animer si ce n’est lorsque le frère du personnage principal fait son apparition. Notre « héros » bougonne un peu mais on voit bien que le propos tenu fait mouche. Un propos qui pourrait trouver écho dans bien des situations et c’est là la force de ce récit.

Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017
Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Oser le changement. Se remettre en question. Faire revivre sa part d’enfance, se rappeler de ses premières ambitions, de ce qui pouvait nous motiver. Et mesure l’écart entre ces rêves et la réalité. Faire le point de ce qu’on a cédé à la raison, à la facilité. Qu’est-ce que vivre ? Est-ce faire des concessions ? Est-ce entrer dans un moule, remuer ciel et terre pour décrocher un contrat à durée indéterminée et s’y tenir coûte que coûte parce qu’il y a des traites à payer, une épargne à constituer pour anticiper les tuiles que la vie ne manquera pas de faire tomber sur notre route ?

Ou est-ce que vivre s’est avant tout s’écouter, abandonner l’idée d’un petit confort rapide au bénéfice d’une passion. Concrétiser ses envies les plus folles. C’est de ça dont il est question dans cet album et Fabien Toulmé parvient à ses fins. Alors certes, il faut une terrible raison pour que le personnage principal ose s’écouter. Et puis il lui faut aussi la main tendue de son frère pour finir de se lancer. Mais la suite du récit n’est que bonne humeur et rares seront les moments de déprime. On passe du rire au silence, on s’étonne et finalement, on se laisse bercer par cette douce mélodie du bonheur.

PictoOKEtonnant comme ce livre peut faire du bien. Etonnant la claque qu’il inflige dans les dernières pages. Etonnante cette tension que le scénario n’oublie pas de nous rappeler, de rappeler cette épée de Damoclès au-dessus de la tête de cet homme ordinaire, épée qu’on se plait à oublier et les occasions de l’oublier sont nombreuses. Entre les rencontres, les soirées bien arrosées, les solos de guitares, les complexes absurdes qui prêtent à sourire. En 9 pages tout est plié, le cœur est chiffonné, le ton devient d’un coup très grave. Mais la note de fin livre sa morale, son optimisme. J’ai passé un très bon moment en compagnie de cet album.

La chronique de Pierre Darracq, de Jérôme et de Noukette.

Les Deux vies de Baudoin

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Fabien TOULME
Dépôt légal : février 2017
272 pages, 27,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8225-7

Bulles bulles bulles…

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Les deux vies de Baudoin – Toulmé © Guy Delcourt Productions – 2017

Le quatrième Mur (Corbeyran & Horne)

Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016
Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Une représentation de la pièce d’Antigone dans un pays en pleine guerre. C’est le projet fou de Sam, metteur en scène grec. C’est le projet fou qu’il va demander à son ami de porter. La pièce se jouera à Beyrouth. Mais ça, Georges ne le sait pas encore.

La première fois Samuel Akounis apparaît devant Georges, c’est un jour de janvier 1975. Sam s’apprête à faire une intervention dans l’amphithéâtre où Sam suit son cursus universitaire. Sam vient témoigner sur la violente répression du mouvement des étudiants de Polytechnique ; lorsque les chars ont été lancés contre des jeunes gens, faisant une quarantaine de morts et une centaine de blessés. Sam le grec avait plusieurs casquettes : metteur en scène, artiste et résistant.

Georges est impressionné, lui qui milite depuis de nombreuses années de façon aveugle, souvent violente. Il se laisse dépasser par une haine qu’il ne comprend pas. Très vite, les deux hommes sympathisent. Une amitié solide sur laquelle ils pourront compter pour des années. Sam devint ainsi le témoin de Georges puis le parrain de sa fille. Jusqu’au jour où, sur son lit d’hôpital, Sam demande à Georges de lui rendre un service : monter Antigone pour lui avec une trouve cosmopolites de comédiens.

Je t’avais aussi parlé de mon idée de monter la pièce d’Anouilh dans une zone de guerre. Mon projet était d’offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin…

Georges découvre Beyrouth. Venu pour monter une pièce de théâtre, il découvre la guerre.

Une nouvelle fois, je n’ai pas lu le roman originel qui donne lieu à cette adaptation. Une bonne chose en soi car cela m’évite d’avoir à déplorer des éléments manquants et/ou trop différents de l’idée que j’en avais. Déjà que je dois composer avec les chroniques de Noukette et de Jérôme dont je me souviens très bien…

Qui est donc le réel personnage principal de cette histoire ? Est-ce Georges, qui agit au jour-le-jour et acceptera le service que lui demande son ami ? Est-ce Georges sans qui rien de tout cela ne serait arrivé ? Est-ce finalement Antigone, la pièce de théâtre de Jean Anouilh autour de laquelle se tisse l’intrigue ?

Eric Corbeyran tisse son intrigue avec finesse. Il nous permet dans un premier temps de faire la connaissance des deux principaux protagonistes dans un contexte social tumultueux. Les étudiants sont mobilisés dans un mouvement contestataire des réformes universitaires et Georges, éternel étudiant, éternel adulescent, est en première ligne. Un personnage animé de bons sentiments mais trop fougueux, trop « brouillon » pour mener une lutte constructive. Sam est son double, l’aîné qui a tiré leçons de son expérience, celui qui prend sous son aile et tente – lentement – un travail de fond, appelant au calme et à la raison. Penser, raisonner, prendre du recul pour ne pas foncer tête baissée dans une lutte futile. Identifier la cause du combat, ne pas faire d’amalgames.

Un récit qui propose une réflexion sur la guerre, sur les motifs d’un conflit séculaire. Un heurt entre religions, entre identités. Une légitimité différente qui convainc chacun qu’il est dans son bon droit et que l’autre est un usurpateur. On rentre pleinement dans ce récit. On épouse les convictions des personnages qui appellent à la tolérance, au respect, à l’apaisement. L’intrigue se construit autour d’une utopie : croire que l’Art est capable – le temps d’une heure – de faire taire les animosités, de permettre un havre de paix, un ailleurs qui permet de s’échapper de la réalité.

Antigone est palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, est un Druze du Chouf. Créon, toi de Thèbes et père d’Hémon, est un maronite de Gemmayzé. Le page et le messager sont chiites. La nourrice est chaldéenne. Et Ismène, la sœur d’Antigone, est arménienne et catholique ! (…) Il avait imaginé les communautés entrant dans ce théâtre d’ombres…

Croire qu’une trêve est possible et qu’un medium possible pour permettre ce dépôt des armes est la scène, l’expression artistique. Croire que les artistes ont cette capacité à faire abstraction du reste et que les badauds, à partir du moment où ils mettent leur costume de spectateur, ont cette même capacité d’abstraction. Les deux camps protégés par le quatrième mur. Un mur invisible que seul les deux personnages principaux sont susceptibles de franchir.

– Le quatrième mur ?
– Celui qui empêche le comédien de baiser avec le public. Cette façade imaginaire que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Cette muraille qui protège le personnage… Cette clôture invisible qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle. Pour certain, c’est un remède contre le trac. Pour d’autre c’est la frontière du réel.

Georges, le metteur en scène est donc le seul, dans cette pièce d’Antigone, à briser le quatrième mur. Mais la métaphore est plus grande car c’est aussi le seul à venir d’un pays en paix, c’est le seul à ne pas connaitre la guerre au quotidien, le seul pour qui la réalité de Beyrouth est un choc… car les autres y sont habitués. Pour lui, il s’agit de trouver sa place dans cette abstraction qu’est la guerre. Pour les autres, il s’agit de passer outre les haines ancestrales. Pour tous, il s’agit de se plonger corps et âme dans le jeu scénique. Pour le lecteur, il s’agit de croire à l’utopie de Sam, croire dans tous les possibles.

L’exercice est facile malgré le fait que mon exemplaire du « Quatrième mur » fait une ellipse de près de vingt pages. Suite à une agaçante erreur lors de l’assemblage des cahiers, j’ai été contrainte de faire un bond de la page 75 à la page 93. Si cet « oubli » n’altère pas la compréhension du récit… cela suffit pour casser le rythme de lecture et devoir se réinstaller dans l’histoire en supposant ce qui s’est passé durant cette vingtaine de pages.

Le dessin de Horne fut une précieuse aide… le dessin de Horne fut comme une seconde peau durant toute la lecture. Le dessin de Horne… cette tuerie ! Il a pourtant quelque chose de bonhomme à première vue. Mais il est si naturel, si vivant que l’on s’y glisse spontanément. On trouve facilement notre place dans chaque scène. On perçoit les variations de tonalités dans la voix des personnages, du chuchotement au cri. On touche du doigt leurs émotions. On se trouble lorsqu’ils doutent. Dans ses dessins, Horne est parvenu à installer une ambiance qui nous est familière. Il campe des gueules, des attitudes, des décors, des liens forts entre les personnages. Il y a quelque chose de très assuré dans l’atmosphère de l’album, une convivialité prononcée dans ce trait assuré qui respecte la pudeur des personnages.

PictoOKReligion, identité, expression artistique, conflit armé, amitié… quelle richesse dans cet album ! Je vous invite à le lire. Quant à moi, j’ai maintenant très envie de lire le roman de Sorj Chalandon.

Une lecture commune que je partage avec Antigone. Je vous invite à lire sa chronique.

la-bd-de-la-semaine-150x150Comme chaque mercredi, je rejoints la « BD de la semaine ». Rendez-vous chez Stephie pour les participations d’aujourd’hui.

Extraits :

« C’est pour ça que je tenais à Sam. Il était mon reste d’évidence. Ni slogans. Ni passage d’un livre. Si mot d’ordre peint sur un mur. Il incarnait notre combat. Son arrivée m’avait redonné du courage. Il était ma résistance. Ma dignité. Dignité ! Le plus beau mot de la langue française » (Le Quatrième mur).

« Il y a des hommes comme ça, au premier regard, au premier contact, quelque chose est scellé. Cela n’a pas encore de nom, pas de raison, pas d’existence. C’est l’instinct qui murmure de marcher dans ses pas » (Le Quatrième mur).

Le Quatrième Mur

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Adaptation du roman éponyme de Sorj CHALANDON
Dessinateur : HORNE
Scénariste : Eric CORBEYRAN
Dépôt légal : octobre 2016
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11468-4

Bulles bulles bulles…

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Le Quatrième Mur – Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016