Even (Zidrou & Alexeï)

Zidrou – Alexeï © Guy Delcourt Productions – 2021

Le sexe et son cortège de florilèges : jouissance, désir, orgasme, bien-être… Dans une société future, le sexe est devenu la clef de voute de l’harmonie communautaire. Optimiser la vie sexuelle de chacun est devenu un leitmotiv, une science… un business de santé publique. L’épanouissement de l’intime est de mise, de gré ou de force.

L’Erospital de Montpellier est le lieu en vogue pour atteindre la plénitude sexuelle. Dans ce complexe médical, on se touche, on se doigte, on se lèche, on s’attache, on se pénètre, on s’excite… les tabous sont laissés à la porte pour que chacun puisse explorer ses fantasmes… tous ses fantasmes.

« L’Erospital de Montpellier est particulièrement fier de vous proposer le premier traitement émotivo-sexuel au monde par réplico-thérapie Even. Even est une entité virtuelle neutre, malléable et auto-ajustable selon vos désirs, capable de prendre le sexe et l’apparence – humaine uniquement – de votre choix. La vôtre, si vous la souhaitez, ou celle d’un défunt qui vous était cher, sur présentation de son CogigA.D.N. Le bonheur sexuel est un droit. Contribuer au vôtre, notre devoir ! »

Cette promesse de bonheur cache en vérité des pratiques thérapeutiques peu conventionnelles. A commencer par le fait que la quête de l’extase sexuel est réservée aux Swiits : de beaux citoyens, agréables à regarder. Leur conformité physique leur permet d’accéder à l’emploi de leur choix. Aux Ugly seront réservés les emplois dont personne ne veut : agent d’entretien, éboueur… De fait, les Ugly n’ont pas le droit à cette envolée sexuelle à laquelle tout le monde aspire pourtant.

Cette quête chimérique de bonheur prend, pour certains, la forme d’une thérapie individualisée obligatoire. C’est un non-sens pour beaucoup de patients du Docteur Sidibe. A la longue, nombreux sont ceux qui ne perçoivent plus l’intérêt de venir se palucher à heure fixe et à fréquence régulière entre les murs d’une pièce de l’Erospital. Fred fait partie de ces patients ; le Docteur Sidibe s’est mis en tête de stimuler la libido de ce jeune veuf très affecté par le décès de sa compagne. La journaliste Ann Seymour va chercher à entrer en contact avec Fred afin de mener à bien son investigation pour prouver que les pratiques de Sidibe sont abusives… et pour le moins douteuses.

« Nous sommes passés d’une dictature du péché à une dictature du plaisir. »

Ce n’est pas simple pour moi de faire le résumé de cet album mais j’ai voulu prendre le temps d’en parler parce que j’ai trouvé qu’il y avait quelque chose d’intéressant dans le postulat de départ de cette fiction dystopique. Cette vision cynique d’une société qui cafouille encore m’a intriguée. J’ai trouvé cela pertinent et ça m’a donné envie de faire cette lecture.

Zidrou montre qu’il est possible que nos sociétés s’enlaidissent plus encore. Avec la pandémie, on a vu depuis 2020 que nos gouvernants étaient capables d’intruser sans vergogne la manière dont on gère nos vies privées. « Even » pousse la chansonnette un peu plus loin en imaginant que cette intrusion peut aller jusqu’à notre intimité… et cela sans vergogne… et cela sans que le « peuple » ne bronche. Il suffit juste d’un discours marketing suffisamment racoleur pour faire croire que cela se fait dans l’intérêt de tous.

Il n’y a qu’une seule chose optimiste là-dedans : la couleur de la peau n’est plus un critère pour juger des individus. Pourtant, c’est une autre forme de ségrégation qui s’est mise en place : celle de la beauté. Le paraître. Les laids sont mis au ban de la société : ils ont des écoles pour eux, des quartiers pour eux, des activités pour eux et rien ne peut leur permettre de sortir du carcan de cette imparable ghettoïsation.

C’est la description d’une société hypocrite qui a une nouvelle fois rebattu les cartes pour que le jeu tourne éternellement en sa faveur. Le dessin d’Alexei est assez propre et ne fait pas trop de remous côté graphique. Il « fait son taf » et installe une ambiance qui colle bien avec l’intrigue. Je n’ai pas grand-chose à dire à ce niveau-là car les illustrations n’ont provoqué aucun émoi en moi.

C’est donc le propos qui m’a tenu en haleine durant un bon moment. Dommage que le dénouement de cette histoire nous propose une fin si prévisible et si abrupte ! Tout se referme d’un coup sans prendre le temps de réellement donner les réponses à des questions qui nous ont traversé l’esprit. L’ensemble est finalement assez convenu. Je dis souvent que pour moi, lire un Zidrou : c’est quitte ou double. Cette fois, ça ne passe pas. C’est une lecture que j’oublierai vite. Mais toi, si tu as lu cet ouvrage, qu’as-tu à en dire ?

Even

Editeur : Delcourt

Dessinateur : ALEXEÏ / Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : juin 2021 / 88 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782413013266

Entre les lignes (Mermoux)

Mermoux © Rue de Sèvres – 2021

Une histoire de famille.

Un retour aux racines, une plongée dans une histoire familiale via les carnets intimes et les lettres écrites par un homme. Chaque 3 avril pendant quarante-sept ans, il écrit à Anne-Lise Schmidt. Qui est-elle pour lui ? Un amour perdu ? Une correspondante de guerre ? Son enfant ?

Cet homme se nomme Moïse. Il est né en 1910. La Première Guerre Mondiale le prive très tôt de son père et lui laisse comme seul parent une mère distante et incapable de donner de l’affection. Il grandira avec cette douleur d’avoir perdu un être cher et la difficulté d’appartenir à un milieu très modeste.

Au décès de Moïse, Denis (son fils) découvre les écrits que Moïse a rédigé tout au long de sa vie. Trois carnets et des lettres. La première est datée du 3 avril 1960. La seconde du 3 avril 1961… Un rituel s’installe. Chaque 3 avril, Moïse prend sa plume et s’adresse à Anne-Lise. Il lui raconte chronologiquement les événements importants de sa vie. Jusqu’à sa mort, Moïse passe chaque année au peigne fin la suite de son parcours et révèle les secrets qu’il n’a confié à personne. « Anne-Lise » , « Lisette » , « ma petite souris » … toujours une grande bienveillance dans les mots de l’aïeul pour donner forme à ses mémoires. Et toujours ce sentiment que Moïse se justifiait d’une faute inavouée et d’une immense culpabilité qui le ronge. La teneur des propos bouleverse Denis qui découvre le vrai visage de son père. Son sang ne fait qu’un tour et provoque une crise cardiaque. Cloué au lit pour les besoins de sa convalescence, Denis décide de transmettre l’intégralité des documents à son fils Baptiste Beaulieu.    

A la lecture des premières lettres, Baptiste propose à son père d’aller à la rencontre des lieux où a vécu Moïse. Il ambitionne également de retrouver certains protagonistes qui ont côtoyé son grand-père – à défaut leurs descendants. Baptiste souhaite recueillir leurs témoignages pour les partager avec son père. Face à l’ampleur de la tâche et face aux difficultés de la voir se réaliser, Baptiste décide finalement de maquiller la réalité. Il voit dans cette démarche l’opportunité de renouer le dialogue avec son propre père et la possibilité de lui faire passer quelques messages.

Les lettres de Moïse et les répercussions qu’elles ont eues dans la relation entre Baptiste et Denis seront le socle de « Toutes les histoires d’amour du monde » , un roman de Baptiste Beaulieu publié en 2018 aux éditions Mazarine.

Dominique Mermoux s’est saisi du texte du romancier… « Entre les lignes » est son adaptation en bande dessinée. Il crée deux ambiances graphiques propres à chaque facette du récit. Le présent et ses couleurs nous montrent comment le fils reconstruit la relation avec son père grâce aux recherches qu’il entreprend. Le passé et ses tons bleus-sépia très doux reprennent mot pour mot les lettres de Moïse.

Des passerelles se créent entre les deux périodes… autant de faits qui créent des occasions de dire, de se dire, au travers des personnes que Baptiste va rencontrer et interviewer. Il constate vite qu’il est impossible de retrouver les lieux et leur ambiance à l’identique, tout a tellement changé en cinquante ans ! Loin d’abandonner son idée, Baptiste décide de recueillir les témoignages de son entourage dont il est plus ou moins proche. Il y intègre notamment les récits de personnes qui lui sont proches comme celui de son compagnon.   

« Tu sais, quand je suis parti là-bas, à sa demande, dans l’espoir de lui ramener ce qui a survécu de cette époque, je pensais vraiment trouver quelque chose. Mais il ne me reste rien. Juste du neuf ou des ruines. Le neuf n’a rien à raconter et les ruines sont muettes. Vouloir fourrer une âme dans les lieux et croire qu’on peut la capter est une maladie de la pensée. Ce qui survit, ce sont les gens et les histoires qu’ils transmettent. »

Grâce à cette démarche, la parole se remet à circuler entre Baptiste et son père. Les non-dits et les tabous se lèvent, les doutes s’énoncent… les abcès se crèvent. Une catharsis.

Le grand-père de Baptiste aura connu les deux guerres mondiales. Trop jeune pour être appelé sous les drapeaux durant la Der des Der, il en gardera néanmoins une profonde blessure ; son père ne rentrera pas des champs de bataille. La Seconde Guerre Mondiale le changera profondément. D’abord en première ligne, il sera appréhendé par les Allemands et fait prisonnier. Les événements qui se produisent durant sa captivité le marqueront à vie. Ses lettres en témoignent et montrent à quel point la grande Histoire a influencé la petite histoire de sa vie d’homme.  

« Parfois, je pense à ce qui est arrivé, puis à ce qui aurait pu arriver et n’a jamais été, et je mords l’intérieur de mes joues, j’ai honte de cette immense douleur, et je pleure encore comme celui qui sait bien que, finalement, le bonheur est un projet surhumain, sur cette terre. »

Le propos est parfois assez convenu et si l’on hésite un court temps quant à l’identité réelle d’Anne-Lise et les liens qui la relie à Moïse, on comprend très vite de quoi il en retourne. Ce récit explore les tenants et les aboutissants qui ont conduit Moïse à faire un choix qu’il regrettera tout le reste de sa vie. Avec les moyens dont il dispose, Baptiste Beaulieu réalise le désir de son grand-père. L’idée d’en faire un livre est spontanée, sincère… une bouteille à la mer. En partageant les lettres de Moïse et en retraçant les démarches qu’il a réalisées pour mettre ses pas dans ceux de son aïeul, Baptiste confie un message à ses lecteurs et rêve qu’un jour, ce message atterrisse entre les mains de la personne à qui il est destiné : Anne-Lise.

J’ai eu l’occasion de lire, à droite et à gauche, de nombreuses critiques qui n’incitent pas le lecteur à se tourner vers l’ouvrage. Pourtant, même s’il m’a fallu un temps pour trouver ma place dans cette lecture, je l’ai trouvé touchant. Emouvant à certains moments.

Les deux facettes du récit sont intimement liées et se nourrissent réciproquement mais j’ai de loin préféré la partie consacrée aux correspondances épistolaires à celle qui s’attarde sur la démarche actuelle de Baptiste Beaulieu. Je crois que cela tient à la veine graphique qui est associée ; le contenu des lettres et la voix-off de Moïse associés à cette ambiance graphique si particulière créent une atmosphère où le temps est comme suspendu… comme si ces souvenirs laissaient le temps flotter. Les mots, les maux, les bonheurs et les doutes de cet homme sont si universels ! C’est une belle histoire de vie et une très belle occasion que Baptiste Beaulieu a su saisir pour renouer le dialogue avec son père.

En revanche, je n’adhère pas à l’objectif final de la démarche. Je doute qu’il soit bon que cette bouteille à la mer arrive à son destinataire car le temps a passé. Anne-Lise n’est plus l’enfant à qui Moïse adressait ses lettres. C’est une femme d’âge mûr désormais… qui vacillera certainement en découvrant le contenu des lettres de Moïse. Je ne sais pas si d’autres lecteurs partagent mon avis sur ce point.

Un bel album que j’aurais tendance à conseiller.

Entre les lignes

– d’après le roman de Baptiste Beaulieu –

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur & Scénariste : Dominique MERMOUX

Dépôt légal : mai 2021 / 168 pages / 20 euros

ISBN : 9782810202508

Le Spectateur (Grosjean)

Grosjean © Soleil Productions – 2021

Depuis sa naissance, Samuel n’a émis aucun son. Il n’a prononcé aucun mot. Au début, ses parents se sont inquiétés. Ils ont consulté de nombreux spécialistes ; leur diagnostic est unanime : Samuel va bien, il leur faut juste accepter d’attendre qu’il soit prêt à parler.

Les années ont passé et la promiscuité avec ses camarades d’école n’a pas changé le comportement de Samuel. Il fut même scolarisé un temps dans une classe adaptée, s’y est vite ennuyé car ses capacités cognitives sont réelles, efficientes. Il a seulement une sensibilité différente, une manière d’être au monde qui lui est propre.

Adulte, il devient artiste et c’est dans ses toiles qu’il dépose toute sa sensibilité.

C’est un personnage aussi déroutant que touchant auquel Théo Grosjean a donné vie. On s’accroche un bon moment à l’envie qu’il parle. Mais être silencieux fait partie de sa personnalité. Il est ainsi et cela rend le personnage fascinant. Sa manière d’être pique la curiosité, nous invite à tourner la page pour continuer à le voir évoluer. Quel avenir a-t-il en se comportant ainsi ? Quelles portes se ferme-t-il en sortant de la norme ? Quelle autonomie lui laissera-t-on une fois qu’il sera majeur ? Tout un tas de question auxquelles le scénario répond avec autant d’humour que de cynisme. Le personnage assume son mutisme comme si c’était une part de liberté qu’il s’autorisait. C’est sa façon à lui d’affronter la réalité crue de la vie.

L’intrigue se tient et, comme par mimétisme, on adhère à cette manière de se comporter. On ne voit que très rarement le héros… de fait, toute la part interprétative entre en jeu : à quel point l’expressivité de son visage compense son mutisme ? 

C’est en silence que Samuel traverse sa vie. Il s’est fait des amis. Samuel est plutôt observateur que leader… il préfère le rôle de spectateur à celui d’acteur. La bichromie des planches crée une ambiance atypique. Cela m’a longtemps donné l’impression que l’histoire nous faisait évoluer dans un rêve éveillé. Cela a aussi eu l’effet d’étouffer les sons extérieurs au personnage, comme si la cacophonie de la vie était recouverte de ouate. Les tons vert d’eau ont tendance à venir exacerber l’empathie que l’on ressent à l’égard du personnage d’autant que l’on « voit » toute l’histoire par les yeux du personnage… c’est comme si le lecteur était dans un scaphandre… ou plutôt comme si nous étions dans un autre (j’ai beaucoup pensé au film « Dans la peau de John Malkovich » !). On le sent rempli de tristesse, c’est du moins l’impression qui domine.

Etonnant ce roman graphique ! Un ouvrage déroutant, dépaysant… tout ce qu’on veut mais c’est aussi un livre prenant qui a su piquer ma curiosité.

La chronique de Laetitia Gayet sur France Inter.

Le Spectateur (one shot)

Editeur : Soleil / Collection : Noctambule

Dessinateur & Scénariste : Théo GROSJEAN

Dépôt légal : avril 2021 / 168 pages / 18,95 euros

ISBN : 9782302090446

Le Parfum de l’exil (Khayat)

Khayat © Charleston – 2021

A trente ans, Taline est terrassée par la mort de Nona, sa grand-mère maternelle qu’elle considérait comme sa mère. Nona lui a tout appris et lui a transmis son don. Car Taline est un nez talentueux et travaille en tant que tel dans l’entreprise de création de parfums créée par Nona.

A trente ans, Taline doit donc apprendre à vivre sans celle qui compte le plus à ses yeux d’autant que Nona lui a légué son entreprise et que Taline a peur de ne pas être à la hauteur des nouvelles responsabilités qui lui incombent. Elle se sent seule.

Dans la maison de Bandole dont elle hérite également, Taline découvre que Nona lui a légué un présent plus précieux encore : trois carnets manuscrits. En lisant ces mémoires, Taline comprend qu’elle tient en main un témoignage qui changera à jamais sa vie. Elle plonge dans le récit de vie de Louise, la mère de Nona. Les mots de sa bisaïeule la touchent profondément. Louise est née à Marach (Turquie) et s’est installée à Beyrouth après son mariage. Entre temps, elle a vécu l’horreur, le génocide de son peuple arménien. Les marches forcées, les morts par milliers, les exactions contre les siens, les deuils, l’exil… Louise a dû se reconstruire après tout cela.

Ondine Khayat livre un récit touchant qui rend hommage aux milliers de victimes du génocide arménien. La romancière aux origines arméniennes et libanaises propose un récit où l’on passe régulièrement du passé au présent, les témoignages des personnages féminins sont enchâssés. Trois générations s’expriment, trois voix de femmes témoignent de l’impact du génocide sur leurs parcours.

Il m’a fallu du temps et plus d’une centaine de pages pour apprécier cet ouvrage. J’ai eu à batailler pour accepter le côté un peu mielleux du récit et accepter que l’enfance de Louise soit aussi parfaite, aussi luxueuse, aussi mélodieuse. J’ai également eu du mal à accepter la précision des souvenirs de Louise ; en effet, en écrivant son récit plusieurs décennies après les faits, son récit est d’une précision incroyable. Echanges, détails vestimentaires, paysages, émotions… tout y est et je sas que j’ai toujours eu du mal à apprécier cet effet de style.

J’ai du mal avec l’emploi de la phrase parfaite posé au parfait moment et le parfait détail qui décore une scène. De fait, j’ai longtemps pensé que je ne verrais jamais la fin de ce livre… car j’étais intimement persuadée que je ne parviendrai pas à passer le cap du premier carnet [le roman s’organise en trois temps forts autour de ces carnets]. D’autant que dans le même temps, la voix de Taline s’exprime pour parler de son présent, de ses ressentis et de l’émotion produite par la lectures des carnets de Louise. C’est un contraste entre les évènements tourmentés vécus par Louise et les problèmes quotidiens de Taline qui sont, par moments, d’une banalité à faire pâlir. Taline s’abîme entre la nécessité de faire un deuil impossible (lié au départ de Nona) et le besoin de se protéger d’une mère et d’un compagnon toxiques. Enfin, il y a l’appréhension de ne pas savoir assumer les nombreuses responsabilités de son nouveau statut de cheffe d’entreprise.

A force d’insister, j’ai atteint le second tiers du récit, celui principalement consacré au génocide arménien. L’univers de Louise s’écroule, la jetant dans l’horreur et la douleur. La plume de l’écrivain s’emporte, quitte le confort douillet pour explorer davantage les ressentis, les sentiments, les réflexions de fond. Alors je sais que nombreux me diront que ça ne les tente pas de devoir attendre autant – dans une lecture – pour pouvoir commencer à l’apprécier. Je sais… Mais je voulais absolument lire l’intégralité de ce texte, eu égard au sujet qu’il aborde. Et je ne le regrette pas. Il y a des passages savoureux, des moments de profond désespoir, de magnifiques métaphores… Finalement, ce moment tant attendu que celui de pouvoir se laisser porter par le récit arrive. La vie de Louise n’a longtemps tenu qu’à un fil mais la volonté qu’elle affiche de ne pas céder à la mort et de ne pas sombrer dans la folie est assez impressionnante. Son récit de vie est puissant, de toute beauté.

Le Parfum de l’exil (roman)

Editeur : Charleston

Auteur : Ondine KHAYAT

Dépôt légal : avril 2021 / 448 pages / 19 euros

ISBN : 9782368126172

La Petite Mort, tome 1.5 (Mourier)

En 2013, sortait le premier tome de cette série devenue incontournable.

Huit ans après, le scénariste revient sur la genèse de cet univers et réécrit totalement son scénario.

tome 1.5 – Mourier © Guy Delcourt Productions – 2021

« Et si La Petite Mort n’avait pas fait les mêmes choix ? Et si ses parents, son grand-père et même son poisson avaient agi différemment ? Et si La Petite Mort ne fauchait pas Séphi (le chat) mais Ludo, que ce serait-il passé ? « La Petite Mort 1,5 » c’est la réécriture complète de l’univers de La Petite Mort où l’on retrouve des personnages forts de la série » (synopsis éditeur).

Un tome plein de supposés pour visiter « autrement » l’univers et le réinventer. Le changement commence dès le visuel de couverture qui prend totalement le contre-pied du premier tome de la série. Alors que ce dernier exposait La Petite Mort sur fond noir, ce nouveau tome opte pour un fond blanc… Pile ou face, les deux versants d’un monde qui aurait pu être tout autre si le scénariste avait fait faire d’autres choix à son personnage principal.

La Petite Mort succédera un jour à son père La Faucheuse. En attendant, il va à l’école et retrouve chaque jour son ami Ludo. Pendant les vacances d’été, il passe son examen de Fauche et le réussi haut la main. Sur la liste des prétendants à la mort qu’il doit faire passer de vie à trépas, il y a quelques célébrités comme Harry Potter, Spok et les tortues Ninja. La Petite Mort aime ça même si, au fond de lui, il rêve de devenir fleuriste. Mais il n’y a rien à faire, pas de négociations possibles : il doit reprendre l’entreprise familiale.

Un univers franchement décalé dans la même veine que « La Vie de Norman » ; on rit de la mort, on s’amuse avec elle… elle est dédiabolisée. Davy Mourier détricote et retricote son scénario pour en faire quelque chose d’à la fois nouveau et familier. Son scénario délirant saute du coq à l’âne et intègre – le temps de quelques cases – des personnages temporaires qu’il éradique aussitôt de l’histoire… ce qui renforce d’autant le côté farfelu du scénario. Des références à des univers imaginaires de tous poils : cinéma, littérature, dessin-animé… l’auteur pioche généreusement dans les références de la culture populaire.

Notre petit héros a le mal de vivre. Il déprime, a le spleen, aimerait être comme tous les enfants de son âge mais son statut lui interdit de mener une vie normale. La solitude est son fardeau quotidien. La mort est présente à chaque page et donne une ambiance atypique au récit. L’humour noir est le fil conducteur qui rythme la lecture, on se prend au jeu, on rit jaune… mais on rit. Davy Mourier décape au vitriol les travers de la société et réalise une critique sociale aussi juste décalée.

Le harcèlement scolaire, la maladie, le désespoir, le rejet, l’incompréhension… un flot généreux de thématiques face auxquelles la société ne trouve pas de réponse satisfaisante sont abordées de façon ironique. On referme cet album en étant amusé… et furieusement désireux de relire les premiers tomes de la série pour rafraichir un peu notre mémoire qui a remisé dans le tiroir de l’oubli de nombreux détails narratifs qui font le sel de cet univers loufoque et mordant.

La petite Mort / Tome 1.5 : Une Impression de déjà-vu

Editeur : Delcourt / Collection : Humour de rire

Dessinateur & Scénariste : Davy MOURIER

Dépôt légal : février 2021 / 96 pages / 15,50 euros

ISBN : 9782413039204

Le Plongeon (Vidal & Pinel)

Les « seniors » … tant de BD ont déjà abordé ce thème avec plus ou moins de justesse et pourtant, tout a -t-il été dit ? Non, bien évidement ! Un « non » d’autant plus affirmatif après avoir lu « Le Plongeon » …

Vidal – Pinel @ Bamboo Editions – 2021

Une nouvelle fois, Séverine Vidal et Victor L.Pinel collaborent et leurs crayons de scénariste et de dessinateur s’accordent de suite. Après « La maison de la plage » qui nous avait valu un petit pincement au cœur à la lecture de l’histoire de Julie et du deuil qu’elle doit faire alors qu’elle s’apprête à donner naissance à son premier enfant. J’avais apprécié cette fenêtre qui s’était ouverte sur la vie d’une jeune femme au matin de sa vie.

Le Plongeon – Vidal – Pinel @ Bamboo Editions – 2021

« Le Plongeon » nous fait quant à lui rencontrer Yvonne. Elle a 80 ans, son homme est décédé depuis quelques temps déjà mais elle ne se fait pas à son absence. Elle vit seule de façon tout à fait autonome dans sa maison. Des petits rituels peuplent son quotidien. Entre les balades avec sa chienne, les mots croisés, les moments de quiétude et ceux où elle s’affaire à autre chose. Mais il en a été décidé autrement. Alors sa maison est en vente et une place en EHPAD l’attend. Elle quitte son nid à contre-cœur. Elle a peur du changement auquel elle participe pourtant. Un dernier regard pour caresser le tilleul du jardin, bercer avec affection le chez-soi qu’elle ne reverra plus. Elle part… entre en apnée dans sa nouvelle vie, la dernière.

Le pas. Le saut tant redouté.

L’histoire saisit et empoigne. Dès le début, on a envie de s’indigner, de hurler à tous ces personnages qui ne sont pas là d’ouvrir les yeux. De laisser Yvonne chez elle. Ça fend le cœur de ressentir ce qu’elle vit. Ça tord, ça prend aux tripes. Et ça noue la gorge encore quand elle arrive à l’EHPAD, qu’elle s’installe dans sa chambre. Et ça attriste même quand elle noue les premières amitiés avec des « vieux » qui n’ont pas leur langue dans leur poche, qui affichent un moral au beau fixe…. mais ce sont des vieux… et ça reste la dernière vie d’Yvonne, celle qu’elle va passer en Institution. Elle s’acclimate cahin-caha à son nouveau cadre de vie, elle a moins d’espace pour se réfugier dans ses souvenirs… dans sa solitude. Des rires fusent, de nouvelles complicités se créent, des contacts relationnels… physiques. Elle revit en essayant de ne pas trop penser à la mort.

« Je n’aime pas qu’un autre me touche. Je n’avais pas envie de sa peau sur la mienne. Ses mains, chaudes, sèches, sur mon cou, mes épaules, effleurant mes cheveux. Et puis, la sensation m’a rattrapée. Je me suis souvenue de ce que c’est, le mélange des peaux. Il faudra y repenser ce soir. »

Et les lettres déposées. Les mots de son journal. Ses mots mettent ses pensées à nu…

« J’ai un peu peur, petit Tom. Peur de la suite, des mots qui vont s’effacer, comme mes souvenirs. J’oublierai ton prénom, peut-être. Si j’oublie ton prénom, tue-moi. »

Peur de la mort, de la sénilité, du corps qui lâche, de la mémoire qui s’échappe, « les mots fuguent » … Et c’est beau ! C’est beau ! C’est plein d’optimisme et des maux d’une cruelle réalité. Plein de petits riens qui disent que la vie mérite d’être vécue jusqu’au bout. Plein de tout qui montrent que c’est lorsqu’on s’y attend le moins que les plus belles choses nous arrivent. C’est fou et triste à la fois. C’est réconfortant et troublant. C’est poignant de savoir qu’Yvonne, c’est les autres et c’est nous. Lui, toi… moi. Que l’on va se perdre doucement dans un état de torpeur et être totalement impuissant face à cela. Séverine Vidal décrit ce refus de partir et sa cohabitation sereine avec la douce acceptation de l’évidence, comme un lâcher-prise. Comme une envie de se battre à tout prix et la sereine résignation face à la mort. C’est l’ambivalence, entre la peur de partir et l’envie de disparaitre pour que les douleurs du corps et de l’âme cessent. Un scénario de toute beauté. J’ai repensé à « Rides » , à « Jamais » et autres autres qu’ils soient Raymond, Abel, Marguerite, Mamé ou Emile. Puis j’ai repensé à Mimile, Antoine et Pierrot, forcément ! J’ai pensé à toutes ces vieilles solitudes, réelles ou fictives, qui m’ont touchées, me touchent et qui restent nichées quelques part au fond de moi. « Le Plongeon » les rejoint. Le ton de ce récit est juste et magnifiquement mis en image par Victor Pinel.

Superbe, délicat et drôle, un récit touchant sur les jours qui passent et la vie qui s’en va doucement… en riant.  

La chronique de Noukette, celle de Sabine.

Le Plongeon (one shot)

Editeur : Bamboo / Collection : Grand Angle

Dessinateur : Victor L. PINEL / Scénariste : Séverine VIDAL

Dépôt légal : janvier 2021 / 80 pages / 17,90 euros

ISBN : 978-2-81897-899-3