Pas de deux (Cuveele & Dawid)

Cuveele – Dawid © Editions de la Gouttière – 2018

La pépite était attendue.

Delphine Cuveele raconte une nouvelle histoire de Luce.

Dawid la met en dessins.

Il y a cinq ans, Luce perdait sa grand-mère. La belle métaphore du papillon de Passe-Passe accompagnait le jeune lecteur dans le récit de ce deuil. Tout en douceur.

Un an plus tard, avec Dessus Dessous, on partait à la rencontre d’un habitant indésirable du jardin familial. Une petite taupe allait ainsi donner du fil à retordre à Luce et à son petit frère.

Pas de deux est l’histoire d’une amitié qui naît. Elle commence le jour où Taali rejoint la classe de Luce en cours d’année scolaire. Taali n’a pas d’amis, il vient de s’installer dans le village avec sa famille. Il est un peu impressionné. Sa première journée d’école se termine lorsque, sur le trajet du retour, il s’aperçoit qu’il prend la même direction que Luce. Les enfants s’observent de loin, en silence. Personne n’ose faire le premier pas. Jusqu’à ce qu’une souris verte détalle sur la route. Ni une ni deux, Taali se lance à sa poursuite, très vite suivi par Luce. C’est à celui qui attrapera la petite souris verte en premier !

La fraicheur de cette aventure doublée des dessins chaleureux et sublimes de Dawid nous font replonger en enfance. Quant au jeune lecteur, il profite pleinement de cet album muet sur lequel il peut poser ses propres mots et ainsi s’approprier tant l’histoire que sa morale.

Un album qui nous montre qu’on a tout à y gagner à faire un pas de côté pour aller à la rencontre de l’autre et l’accepter dans sa différence.

Pas de deux

Récit complet
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : DAWID
Scénariste : Delphine CUVEELE
Dépôt légal : avril 2018
40 pages, 10.70 euros, ISBN : 979-10-92111-75-0
L’album sur Bookwitty

Bulles bulles bulles…

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Pas de deux – Cuveele – Dawid © Editions de la Gouttière – 2018

Magisk Magi ! (Alfred & Lejonc)

Alfred – Lejonc © La Gouttière – 2018

A la télévision, il y a des publicités pour vanter les mérites de la Magi ! Box, une boite qui garantit à celui qui la possède de faire des tours de magie sensationnels et de transformer tout ce qu’il veut ! Ni une ni deux, voilà un bonhomme que cette boite fait rêver. Alors il dévale les escaliers et, face à la concierge mal embouchée, s’excuse d’un sourire gêné de tout ce remue-ménage et fonce à la boutique la plus proche pour s’acheter sa Magi ! Box. Mais voilà, ce n’est pas tout d’avoir un bon matériel… il faut aussi apprendre à ne pas faire n’importe quoi avec les formules magiques !

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures confitures, non ? Comme les auteurs le soulignent dès le début de l’album, « ce livre a eu une première vie en noir et blanc, en 2006 aux éditions Thierry Magnier » … Alors vous prenez un album jeunesse qui avait peu fonctionné au moment de sa sortie en 2006. Vous remplacez le noir et blanc par un coup de couleurs (ici : rouge, vert et bleu) et lui offrez un titre plus pétillant et hop, le tour est joué !

Alfred – Lejonc © Édition Thierry Magnier – 2006

Il faut reconnaître que dans le catalogue de La Gouttière, l’album ne dénote pas du tout et la présence de la couleur vient renforcer le côté pétillant de l’album. On a l’impression que les personnages rebondissent en permanence et les nombreuses onomatopées rythment à merveille les péripéties du héros. Le scénario d’Alfred invente un langage totalement loufoque, entre le franglais et des expressions phonétiques entre le russe et le mot déglingué. En lecture à voix haute, c’est un régal pour les petites oreilles. Pour Régis Lejonc qui sévit au dessin, cet album semble avoir été une immense cour de récréation ; les illustrations semblent n’en faire qu’à leur tête et ça n’a pas dû être simple de les faire tenir « sagement » dans des cases. Son trait nerveux nous montre à quel point le personnage se laisse emporter par l’euphorie et l’excitation de tenir une baguette magique aussi efficace !

Bref, ce petit coup de jeune pour un album jeunesse qui n’était pas si vieux es une aubaine. A mettre entre les mains de tous les petits chenapans car cette histoire contient aussi une morale… pour le moins surprenante !

A partir de 4-5 ans.

La chronique de Stephie.

Magisk Magi !

One shot
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Régis LEJONC
Scénariste : ALFRED
Dépôt légal : janvier 2018
56 pages, 9.70 euros, ISBN : 979-10-92111-67-5

Bulles bulles bulles…

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Magisk Magi ! – Alfred – Lejonc © La Gouttière – 2018

Betty Boob (Cazot & Rocheleau)

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Je m’appelle Elisabeth. J’étais plutôt épanouie avant que le crabe ne me fasse cette vilaine morsure. Tout me réussissait plutôt bien. J’étais profondément aimée par un homme, profondément décidée à réussir,

Et puis le crabe est arrivé et il a fallu qu’on m’opère. Ablation d’un sein. Mon amoureux n’a pas supporté mon nouveau corps. Mon employeur n’a pas supporté ma difformité. Et moi, pendant une période, j’ai eu beaucoup de mal à accepter tous ces changements.

J’ai passé une période de tourments. Une longue période de tourments.

Jusqu’à ce que je rencontre ma nouvelle famille. Finalement, l’amour que le crabe m’a porté a presque été une aubaine. Sans cela, je ne les aurais jamais connus… et je ne me serais jamais révélée à moi-même.

Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Un album pour parler de femmes et de féminité. Un album pour parler du corps dans une société qui tolère trop peu la différence et l’anormalité. Un album pour parler finalement de la nécessité de s’affranchir des stéréotypes et du combat mené par une femme pour reprendre le contrôle de sa vie. Un album pour parler du cancer et des surprises que la vie peut réserver.

Au scénario, Véro Cazot réalise le tour de bras. Elle réussit un exercice des plus difficiles en bande dessinée : réaliser un album muet. La scénariste réussit avec brio son clin d’œil au personnage de Betty Boop – figure féminine emblématique des années 1930 regorgeant de charme et de sensualité – et montre que la maladie est une épreuve dont on peut se relever… encore faut-il pour cela être bien entouré.

Pas de mots ici sauf quelques rares exceptions où l’on attrape un prénom ou le nom d’un lieu. A la place, des onomatopées, des notes de musique et de généreuses métaphores graphiques. Les dessins de Julie Rocheleau sont plein d’humour, de bonne humeur, de sourires et de vie. Le trait généreux de l’illustratrice nous emporte dans un tourbillon d’événements. D’un bout à l’autre de ce récit, j’ai apprécié l’utilisation de cette magnifique métaphore graphique pour exprimer le tourment, la joie, l’émotion, la douleur… Le ton malicieux des dessins donne beaucoup de consistance au propos silencieux de cette excellente bande dessinée.

Et si je vous disais que je vous conseille la lecture de « Betty Boob » … en seriez-vous étonnés ?

Les chroniques de Karine, Noukette, Antigone, Leiloona

Un album partagé avec les bulleurs de « La BD de la semaine ». Aujourd’hui, on s’est donné rendez-vous chez Moka !

Betty Boob

One shot
Editeur : Casterman
Dessinateur : Julie ROCHELEAU
Scénariste : Véro CAZOT
Dépôt légal : août 2017
184 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-203-11240-7

Bulles bulles bulles…

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Betty Boob – Cazot – Rocheleau © Casterman – 2017

Chaperon rouge (Zezelj)

Zezelj © Mosquito – 2015

Qu’elle est petite cette fillette qui part livrer des gâteaux à sa mère-grand.

Et qu’elle est grande cette forêt qu’elle doit traverser…

Elle se détourne de son chemin cette fillette, s’attendrissant à la vue d’un loup qui n’est pas si terrifiant qu’il n’y parait… prenant le temps de cueillir quelques fleurs pour sa mère-grand.

Qu’elle est sauvage cette forêt, avec ses touffes de buissons qui obstruent le champ de vision, ces gigantesques arbres qui arrêtent la lumière du soleil.

Qu’elle est impressionnante cette bâtisse que le petit chaperon rencontre en chemin. Des murs peints de motifs tribaux. Pour peu qu’on se prête observer ces décorations qui font penser à d’immenses champs d’immenses fleurs, on en oublierait presque la silhouette sinistre du bâtiment, ses herses cassées, sa façade délabrée, son enchevêtrement inquiétant de lianes et la voie rectiligne de l’ancien chemin de fer aujourd’hui à l’abandon.

Qu’il semble mauvais cet homme qui vit dans la forêt. Il s’y dissimule comme un caméléon et s’y déplace aussi silencieusement qu’une panthère. Même le loup se contente d’observer de loin ce chasseur. Qui est cet homme armé d’une lance ? Et quel sort réserve-t-il à ce petit chaperon rouge ?

Chaperon rouge – Zezelj © Mosquito – 2015

Zezelj a ce talent qui lui permet de raconter une histoire et d’imposer une atmosphère qui nous enveloppe en s’affranchissant totalement des mots.

Zezelj… J’ai lu si peu d’albums de cet auteur mais chaque fois, le même dépaysement. Babylone, Industriel… et cette fois encore, j’ai douté de l’identité du réel prédateur, j’ai espéré un monde sans violence… et j’ai surtout vu et savouré la beauté des illustrations de Danijel Zezelj. Ces noirs opaques et charbonneux qui nous donnent une impression que la matière avec laquelle est faite cet album est vivante. Un noir et blanc qui cohabitent à la perfection. Jusqu’à cet instant où l’équilibre cède, où l’on ne sait plus si c’est le blanc qui cisaille le noir ou bien le noir qui pénètre de force dans ces surfaces maculées et lumineuses. L’atmosphère graphique nous enveloppe, le lecteur devient le personnage, observe ces paysages de l’intérieur. J’hésite à chaque fois entre deux attitudes différentes : chercher le danger tapis quelque part dans ces dessins et profiter de ce décor majestueux.

Comme à chaque fois je ressors indécise et me glisse d’un état à l’autre, à chaque instant.

Contempler, guetter…

… Observer, écouter…

… Frissonner…

Ressentir. Et avoir envie de tenter de nouveau l’expérience avec un autre album de cet auteur talentueux.

Chaperon rouge

One shot
Editeur : Mosquito
Dessinateur / Scénariste : Danijel ZEZELJ
Dépôt légal : juillet 2015
54 pages, 13 euros, ISBN : 978-2-35283-290-4

Bulles bulles bulles…

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Chaperon rouge – Zezelj © Mosquito – 2015

Anuki, tome 7 (Maupomé & Sénégas)

Maupomé – Sénégas © Editions de la Gouttière – 2017

Il n’est pas simple de se repérer sur ce sentier ! Anuki peste et râle tout ce qu’il peu. Parti explorer la forêt avec Nuna, voilà notre petit indien pris à son propre jeu.
Mais voilà qu’Anuki à force de pester décide de s’asseoir pendant que son amie réfléchis sur la direction à prendre. Malheur à lui ! Car le voilà qui pose ses fesses sur un hérisson et ce dernier n’est pas d’humeur à se laisser faire. Anuki détale au quatrième galop, emportant dans sa course son amie Nuna. Ils roulent jusqu’en bas d’un talus, rebondissent… et atterrissent au pied d’un arbre majestueux. Joie ! Les voilà qui ont trouvé l’endroit idéal pour procrastiner, jouer, construire une cabane, regarder l’horizon… !!! Mais un polatouche avait trouvé ce havre de paix avant eux et il ne voit pas d’un très bon œil l’arrivée des deux marmots.

Je doute qu’il soit encore nécessaire de présenter Anuki ! Ce petit indien espiègle et imaginatif nous amuse depuis quelques années déjà. Le mois dernier, il est revenu à l’occasion de la sortie du septième album de la série.

Toujours frais, drôle, pétillant, Anuki réveille le lecteur endormi et lui donne envie d’aller faire les quatre cent coups en pleine nature. Un album muet accessible dès le plus jeune âge, « Anuki » c’est une série d’aventures ludiques qui met de bonne humeur. Les enfants se tordent de rire pendant la lecture, les adultes ne sont pas mécontents même s’ils sont moins expansifs…

D’album en album, aucune pointe de lassitude à lire ou à relire Anuki. De son côté le duo Frédéric Maupomé (scénario) et Stéphane Sénégas (dessin) semblent continuer à se régaler et à faire tourner expositions et spectacles autour de cet univers. Au menu : des trognes sympathiques, des cascades imprévues et des coups de sang qui virent au fou rire.

A voir & à lire, je doute que le voyage vous déplaise !

A partir de 4 ans.

Les autres albums de la série sont sur le blog. Allez donc faire un tour du côté de la biblio-jeunesse pour y trouver votre bonheur 😉

Anuki

Tome 7 : L’Arbre de vie
Série en cours
Editeur : La Gouttière
Dessinateur : Stéphane SENEGAS
Scénariste : Frédéric MAUPOME
Dépôt légal : septembre 2017
36 pages, 10.70 euros, ISBN : 979-10-92111-62-0

Bulles bulles bulles…

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Anuki, tome 7 – Maupomé – Sénégas © Editions de la Gouttière – 2017

L’écorce des choses (Bidault)

Bidault © Warum – 2017

C’est l’été. Le temps des vacances est revenu. C’est moment de prendre la voiture, de monter à l’arrière, d’observer les paysages qui défilent, de s’émerveiller des couleurs de la nature, de ressentir les vibrations de la voiture. A l’avant, papa conduit et maman est assise sur le siège passager. Ils parlent en regardant une carte routière mais mon regard est attiré par un chat qui court se cacher dans la forêt. On a dû lui faire peur avec notre grosse voiture rouge.
La voiture freine. On doit être arrivé. Aujourd’hui, on emménage dans notre nouvelle maison à la campagne. C’est grand et puis il y a un arbre magnifique juste à côté de la maison. J’irai le voir demain. Mais aujourd’hui, je reste avec mes parents. Maman me parle. Je ne l’entends pas. Je suis sourde. Depuis toujours.
C’est l’histoire de cet été où tout à changer, où mon refuge est devenu cet arbre dont j’aime caresser l’écorce rugueuse. C’est la détresse de ma mère qui ne me comprend pas et que je ne comprends pas. C’est l’histoire de mon père qui n’est jamais là. C’est l’histoire où j’avance dans le silence espérant qu’un jour, je pourrais rencontrer quelqu’un qui acceptera de plonger son regard dans le mien et qui, patiemment, m’aidera à comprendre le monde dans lequel je suis née.

Le coup de cœur est venu dès que j’ai vu la couverture. « Ça ne présage » de rien me direz-vous (et vous avez raison) pourtant ici, la première impression était la bonne. Le fait de pouvoir plonger dans les yeux de cet enfant au sourire discret, le fait de la voir ainsi assise au milieu des feuilles rouges de l’automne… c’est à cet instant précis que la rencontre s’est faite. Ouvrir le livre, entrer dans l’histoire à pas feutrés, balayer du regard ces planches muettes, puis revenir au début, prendre le temps de scruter détails et visages. On est très vite aux côtés de cette fillette. Et très vite, on voit que son rapport au monde est différent du nôtre.

Sans emphase, Cécile Bidault aborde le monde de la surdité. En un coup de crayon elle nous fait voir le fossé qui sépare les entendants des malentendants. Elle nous montre la détermination de ce père à faire parler sa fille, exagérant les « A » et les « O » que fait sa bouche, invitant la fillette à toucher sa gorge pour sentir les vibrations, l’incitant à reproduire à l’identique un son qu’elle n’entend pas…

Des parents désarmés face à une enfant qui cherche à communiquer. Avec ses propres moyens, elle mime, dessine et cherche à apprivoiser ce sens dont elle est dépourvue. Le travail d’illustration de Cécile Bidault est délicat. L’auteur nous invite, le temps d’une lecture, à nous mettre à la place de cette fillette. On a très vite de l’empathie pour le personnage, on attrape le moindre détail qui nous permet de mieux appréhender ce qui se passe autour d’elle. Une dispute, un orage, une radio qui hurle des sons mais joie ! car ce sont autant de vibrations qui s’en dégagent, un rythme qui permet d’être bercé. Les premières pages contiennent quelques phrases ; la fillette nous parle en voix-off. Puis le silence s’installe définitivement et c’est au lecteur de comprendre seul le reste.

Coup de cœur pour cet album silencieux !

Sur le site Combat, une interview de Cécile Bidault qui revient sur la genèse de cet album. Je vous propose aussi ce lien qui vous permettra de découvrir le site Tumblr de l’album.

L’écorce des choses

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : Cécile BIDAULT
Dépôt légal : octobre 2017
128 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36535-297-0

Bulles bulles bulles…

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L’écorce des choses – Bidault © Warum – 2017

Chroniks Expresss #31

Tandis qu’Antigone tente de limiter l’augmentation de sa P.A.C. (Pile à chroniquer)… je traite le mal à la racine grâce à des chroniques express 😛

Bandes dessinées : Rex et le chien (N. Poupon ; Ed. Scutella, 2017), Smart Monkey (Winshluss ; Ed. Cornélius, 2017).
Jeunesse : Le Grand Incendie (G. Baum & Barroux ; Ed. Les Editions des Eléphants, 2016).
Romans : L’Ours est un écrivain comme les autres (W. Kotzwinkle ; Ed. 10-18, 2016), Otages intimes (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Petit Pays (G. Faye ; Ed. Grasset, 2016).

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Bandes dessinées

 

Poupon © Scutella – 2017

Rex chien domestique rencontre Le Chien, chien errant. Quand l’un fait de théorise, l’autre voit plutôt le côté pratico-pratique. Passée la première impression, Rex apprend à dominer sa peur et prend l’habitude, lors de sa balade, de faire un détour pour aller saluer Le Chien.

« A votre contact, mon esprit bohème s’est réveillé et il grandit à vitesse grand V ».

Rex avec un beau collier et une médaille marquée d’un « R ». Rex et sa laisse dont on ne verra jamais le bout, le maître est factice, simple présence qui lui permet de sortir du jardin.

Gags d’une page à deux pages à la morale cynique. Les chutes peuvent faire sourire. Dans l’ensemble, c’est un regard acidulé sur notre société, un regard décalé. Nos deux protagonistes se complètent : l’un a totalement intégré les coutumes humaines, l’autre est davantage en accord avec sa nature… et tous les deux tentent de faire un pas de côté pour intégrer le point de vue de l’autre.

Divertissant mais inégal. A lire par petites touches.

 

Winshluss © Cornélius – 2017

Il est assez malingre comparé aux autres membres de sa tribu. Il se débrouille pour se nourrir de petits insectes et de fruits juteux, trouver une bonne branche pour faire la sieste… mais pour le reste, rien n’est vraiment à sa portée. Rouler des mécaniques face aux autres mâles, faire à la cour à une femelle ou tout simplement se sentir bien parmi les siens, il n’est pas doué pour tout cela car il n’a pas le gabarit.

Pourtant il est courageux ce petit singe. Il se débrouille même plutôt bien pour se tirer des mauvais pas et faire régner la justice dans la jungle. Défendre plus faible que soi face aux prédateurs et c’est peu dire qu’ils sont nombreux : tigre à dents de sabre, ptérosaure, crocodiles, tyrannosaures, serpent…

 

Edité pour la première fois en 2003 avant qu’un court métrage soit réalisé un an plus tard, « Smart Monkey » a été réédité en 2009. De nouveau épuisée, Cornélius remet au gout du jour cet album muet déjanté et propose une nouvelle édition qui est agrémentée d’un fascicule contenant la première version de l’histoire.

Winshluss (« Pinocchio », « In God we trust », « Monsieur Ferraille »…) propose ici de revisiter l’histoire de l’espèce humaine de façon totalement originale. Il mélange les ères calendaires, fait se côtoyer dinosaures et primates (et toute la palette des espèces qui ont vécu entre ces deux grandes espèces). Conte cruel où l’on peut voir en chaque animal un prédateur. Lutter pour vivre et pour survivre… une métaphore de la vie non dénuée d’intérêt.

Un album muet à ne pas mettre dans n’importe quelles mains (jeunes lecteurs s’abstenir) car il est des métaphores qui ne sont pas accessibles aux plus jeunes. Drôle pour ceux qui aiment l’humour noir.

 

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Jeunesse

 

Baum – Barroux © Les Editions des Eléphants – 2016

Cela fait si longtemps que les livres ont disparu, nous n’avons plus la moindre histoire à partager. Le jour, il nous faut travailler, nous courber, prier et obéir. Puis attendre le jour suivant. Un matin pourtant, tout a changé, quand elle est tombée du ciel.

Un sultan impose son diktat. Il efface toutes les traces de l’histoire, toutes les histoires. Les écrits doivent bruler, ses soldats s’affairent à cette tâche. C’est leur unique but.

Le sultan jubile. Encore quelques livres et son règne sera infini. Une seule allumette a suffi à effacer toute l’histoire de notre peuple.

Superbe album illustré qui nous plonge dans une société privée de livres, privée d’accès à la culture… privée de sa mémoire. A la tête de cet état, un despote qui n’aspire qu’à une chose : agrandir toujours et encore son pouvoir, son aura, sa domination sur ses sujets. Il les avilit par la peur, leur impose l’ignorance et attend d’eux un respect total à l’égard de sa personne.

Le narrateur est un enfant et décrit son quotidien à hauteur d’enfant. Un texte qui interpelle et qui saisit le jeune lecteur avide de connaître le dénouement, curieux de tout, questionnant et critiquant cette société absurde à ses yeux et pourtant… lui expliquer que c’est la réalité d’autres enfants, ailleurs… bien trop nombreux.

Gilles Baum propose un récit optimiste, plein de vie, porté par les couleurs de Barroux. Les illustrations s’étalent en double page et laissent tout loisir de savourer le coup de pinceaux magistral de l’artiste.

Superbe ! A lire !!

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Moka.

Pour aller plus loin : le site des Editions des Eléphants (avec le soutien d’Amnesty International) et les sites des auteurs : BARROUX et Gilles BAUM.

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Romans

 

Kotzwinkle © 10/18 – 2016

Un homme, Arthur Bramhall, professeur d’Université au beau milieu de son congé sabbatique (congé posé dans le but d’écrire un roman) se fait flouer par Dan Flakes, un ours, qui lui vole ledit roman.

Où l’on suit l’homme dans ses pérégrinations, dans sa lutte, cherchant à ne pas sombrer dans la déprime, qui a l’idée saugrenue de se laisser embarquer dans les hallucinantes idées de son voisin, Pinette, qui met tout en branle pour aider Bramhall à écrire son nouveau roman. Et cette connexion particulière, « spéciale » disons, entre cet homme et les animaux.

Où l’on suit l’ours dans le chemin qui le conduira au succès. De l’agent à l’éditeur, de cette femme-colibri (et attachée de presse de surcroît) qui n’ont de cesse que d’imaginer le meilleur moyen de travailler l’image de marque de leur client, leur auteur, et de monter de toutes pièces le plan marketing le plus percutant qui soit afin que le succès soit assuré.

Un regard absurde et hilarant du monde éditorial qui trouve totalement « normal » qu’un ours parviennent à écrire un roman. William Kotzwinkle parvient à réaliser une critique acerbe du paysage éditorial, de ses travers, de ses coups de maître, de son fonctionnement tordu, des réflexions piquantes sur les uns et les autres, « patauger dans la fange, tel est le lot commun des attachés de presse »

On suit en parallèle le parcours de l’ours et celui du romancier et l’on profite du tracé délicat entre ces deux trajectoires et des passerelles qui sont jetées d’un bord à l’autre. Tandis que l’un s’humanise l’autre « s’animalise » . Le premier degré de l’ours contraste avec le côté « bling-bling » du milieu qu’il fréquente (celui des agents littéraires, des coaches, des auteurs, des commerciaux…). L’animal invite inconsciemment ces têtes bien pensantes à écarter un peu les repères consuméristes sur lesquels ils se sont construites.

De rebondissements saugrenus en remarques piquantes à l’égard du monde éditorial, on se plait à s’enfoncer dans cette farce si rondement menée. J’ai pourtant déploré la présence de certains passages. En effet, si on peut s’étonner dans un premier temps du comportement naïf de l’ours qui provoque des réactions inattendues auprès de son auditoire, on ne peut éviter finalement de faire la moue face à cette redondance… ses attitudes originales finissent finalement par nous lasser tant elles en deviennent prévisibles.

Drôle et piquant, j’ai malheureusement terminé la lecture dans une certaine lassitude.

 

Benameur © Actes Sud – 2015

Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes. Et il y a cette fois et c’est cet homme-là.

Etienne est photographe de guerre. Alors qu’il couvre un reportage, il est kidnappé par des hommes cagoulés qui vont le retenir en otage pendant plusieurs mois. Quand vient enfin l’heure de la libération et qu’Etienne rentre chez lui, il doit réapprendre à vivre.

Alors que je continue ma découverte de la bibliographie de Jeanne Benameur [sur le blog : « Les Insurrections singulières », « Comme on respire », « Pas assez pour faire une femme »], je me suis laissée une nouvelle fois guider par Noukette et Framboise pour le choix d’une nouvelle lecture. Après les avis dithyrambiques publiés pour ces « Otages intimes », comment ne pas succomber ? Pêle-mêle, de mes notes prises pendant cette lecture (faite mi-février en compagnie de Kikine), me reviennent à l’esprit ces émotions qui nous saisissent. Ces réflexions sur l’intime et l’identité. Ces sensations de peur, ces mots qui ne suffisent pas toujours à exprimer ce que l’on ressent, cette appréhension qui empêche de ressentir un quelconque plaisir. Des moments d’une simplicité désarmante qui suffisent à répondre aux besoins vitaux. Enfouir sa main dans la terre, écouter le clapotis de l’eau, entendre la respiration d’un être proche, se laisser emporter par un souvenir.

Un roman riche, habités par des personnages très forts, très humains. Un homme qui cherche à se reconstruire après un traumatisme important. Une mère qui respire après une attente oppressante. Une amante qui s’épanouit de nouveau après l’échec d’une relation amoureuse. Une femme qui marque un temps d’arrêt nécessaire pour retrouver l’envie d’aller de l’avant…

L’écriture de Jeanne Benameur me transporte ailleurs. Aux côtés de ces personnages. Au milieu de ces lieux dont je ne connais rien et qui me sont pourtant familiers. A appréhender une situation en connaissance de cause alors que je n’ai rien vécu de tel dans mon propre parcours. Des mors qui résonnent et qui raisonnent encore.

Extraits :

« Chaque nuit depuis son retour, il faut qu’il lutte pour ne pas se sentir réduit. Il lutte contre le sentiment d’avoir perdu quelque chose d’essentiel, quelque chose qui le faisait vivant parmi les vivants. Il n’y a pas de mots pour ça. Alors dormir dans la chambre de l’enfance, non. Il a besoin d’un lieu que son corps n’a jamais occupé, comme si ce corps nouveau, qui est le sien ne pouvait plus s’arrimer aux anciens repères. La grande, l’immense joie du retour qu’il n’osait même plus rêver, il n’arrive pas à la vivre. Il est toujours au bord. Sur une lisière. Il n’a pas franchi le seuil de son monde. L’exil, c’est ça ? » (Otages intimes).

« J’étais devenue une drôle de femme. Une femme qui attend ce n’est plus tout à fait une femme » (Otages intimes).

« C’est tout un corps qui résonne de ce qui n’a pas eu lieu. Faute de. Il est devenu labyrinthe plein d’échos. Laisser passer l’air laisser passer la musique ne plus être que ça un pauvre lieu humain traversé » (Otages intimes).

« Elle soupire, pense aux hommes qu’elle a pris dans ses bras depuis des années. Chaque étreinte a compté. Pour chacun, elle a été présente. Vraiment. Dans l’amour elle est toujours totalement présente, elle connaît cette joie et ceux qui l’approchent la partagent. Mais elle ne reste pas. Demeurer, elle ne peut pas. Est-ce qu’ignorer l’embrassement d’une mère voue à passer de bras en bras ? » (Otages intimes).

 

Faye © Grasset – 2016

Gaby est un enfant mais déjà, les vieux griefs entre Hutu et Tutsi ne lui échappent pas. Les uns seraient grands et dotés d’un nez fin, les autres plus râblé et affublés d’un nez épaté. Mais Gaby n’en a que faire. Hutu, Tutsi, ses amis quel que soit le sang qui coule dans leurs veines restent des amis.

Les années passent dans le petit quartier pavillonnaire de Gaby. Aux portes du Burundi, la guerre éclate un jour. C’est une plongée dans l’horreur de cette guerre fratricide. Au début, Gaby ne comprend pas ou du moins, il ne mesure pas la gravité de ce qui se passe. Mais pour sa mère, c’est le début de la dérive. Tutsi, elle voit sa famille massacrée. Les siens tombent les uns après les autres ; pour cette femme, il n’y a plus que la folie comme seul échappatoire.

Il aura fallu que je m’y reprenne à deux fois pour apprécier ce roman qui a reçu nombre de récompenses et de critiques élogieuses (et c’est amplement mérité). Une œuvre qui a beaucoup fait parler d’elle et c’est peut-être à cause de cela que j’avais des attentes démesurées à son endroit. J’imaginais une écriture qui saisit très vite le lecteur mais ce ne fut pas le cas pour moi. Il m’a fallu lutter pour ressentir la force de cet ouvrage et ce n’est qu’à partir de la seconde moitié de l’ouvrage que j’ai senti monter la puissance de l’écriture de Gaël Faye.

J’ai fini par accepter son état, par ne plus chercher en elle la mère que j’avais eue. Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie.

Quoi qu’il en soit, on suit là l’adolescence atypique d’un jeune homme, entre insouciance et prise de conscience, entre bonheur et souffrance. Une identité qu’il peine à son construire et qu’il tente de trouver auprès de ses amis d’enfance. Un enfant qui semble grandir sans se soucier de ses attaches, jusqu’à ce que la réalité le rattrape. Et si je pense garder longtemps ce roman en mémoire, je sais aussi que le plaisir que j’ai eu à le découvrir a été grignoté par deux fois : la première – et j’en parlais plus haut – la déception que j’ai ressentie à la lecture de la première moitié de l’ouvrage ; la seconde quant à elle est une incohérence narrative qui m’a agacée. Le collège du narrateur met en place un programme de correspondants. Chaque élève se voit donc mis en contact avec un élève de France. Gaby (personnage principal de « Petit Pays ») va prendre plaisir à l’échange épistolaire qu’il entretient avec Laure (une collégienne d’Orléans). Ce qui m’a agacé, c’est la qualité des lettres écrites par Gaby ; le ton, l’emploi de la métaphore, le cynisme de ses propos, ce qu’il exprime et la manière dont il l’exprime. En cela, j’ai repensé à une réflexion de Stephie dans sa chronique sur « A l’origine notre père obscur » ; je me sens-là assez proche du ressenti qu’elle a pu avoir… un décalage entre la personnalité du narrateur (que Gaël Faye nous présente comme un garçon immature) et la manière dont il se montre dans ses écrits. Je n’ai pas apprécié même si l’écriture est de toute beauté.

Un roman qui percute malgré tous ces grincements de dents.