Imago – CYRIL DION

Repartir dans l’aventure des 68 premières fois, retrouver les copains, s’élancer dans ces premiers romans promesse de bonheur, de délice et de ravissement …. Evidemment le temps manque mais l’émotion est intacte et le plaisir, infini…

C’est avec Imago que débute cette nouvelle aventure et dès les premiers mots, me voilà embarquée sur un  petit territoire. Déchiré. Laminé. Un petit bout d’enfer sur notre terre … Qui représente un enjeu politique et stratégique immense. Un territoire explosif (sans mauvais jeu de mots). Un lieu qui se meurt, entrainant la douleur infinie de ses habitants. La violence aussi …. La bande de Gaza.

Ici habite Nadr. « […] au nord de Rafah, quelque part au milieu du champ d’ordures qui faisait face à la mer. Chacune de ses journées commençait au lever du soleil, à l’heure où les premières chaleurs le tiraient du lit. Il se lavait au-dessus du seau, puis se plantait devant l’entrée du petit bâtiment. Devant lui, il posait ses deux seuls livres, qu’il lisait et relisait. L’un de Darwich, l’autre de Rûmî. Vers huit heures commençait le défilé : jeunes, vieux, femmes, enfants. Il les regardait s’agiter dans la poussière et les détritus, le dos bien calé sur son vieux siège de toile. Ce qu’ils appelaient encore « le camp » (mais qui, d’un camp de réfugiés avait progressivement été transformé en quartier sale et délabré) était au portes de la ville et, dès les premières heures du jour, de petites grappes d’hommes s’en échappaient, quittaient les amas de ferraille et de pierres, les ruelles aux édifices morcelés, les dédales de fils électriques et de canalisations sauvages, pour rejoindre les rues animées du centre. Pas un ne pouvait déloger Nadr de son trône en lambeaux. »

Quatre histoires, quatre trajectoires, quatre voies se mêlent. S’entrechoquent. Nadr, Khalil, Fernando et Amandine. Entre Gaza et la France. Quatre personnages en quête d’un ailleurs. En quête d’eux-mêmes. En quête de liberté.

Et ça raconte l’histoire de Nadr parti à la recherche de son frère Khalil. Nadr, le doux, le rêveur, le lettré. Khalil, le révolté, le désespéré. Le kamikaze peut-être. Ou qui veut l’être. Alors Nadr, le grand, quitte tout. S’enfuit. Pour empêcher son frère. Ou du moins tenter de raisonner khalil. Et ce, malgré la peur et la violence.

Le sujet est grave, complexe. Douloureux. Et bien réel.

Et ça dit la souffrance des hommes, les peurs immenses, les croyances et les vengeances, les trajectoires ici et ailleurs, le terrorisme, l’injustice terrible, le sentiment d’enfermement, les rêves encore, l’espoir chevillé au corps, la solitude des êtres, l’entraide parfois, les liens tissés qui se font et qui défont, les destins croisés, les chemins contraires…

Mais ça dit aussi les livres, la poésie, la littérature et les mots qui sauvent (ou du moins qui aident). Qui adoucissent. Malgré tout…

 « Un autre jour viendra […]
adamantin, nuptial, ensoleillé, fluide, sympathique,
personne n’aura envie de suicide ou de migration
et tout, hors du passé,
sera naturel, vrai,
conforme à ses attributs premiers » Mahmoud Darwich

 

C’est un livre beau et triste, sobre et efficace. Rempli de poésie. Rempli de douleur.

J’ai hésité. J’ai aimé. J’ai eu du mal à en parler d’ailleurs. Je crois qu’il faut le lire. Vraiment. Parce que, quand la fiction s’invite dans une si triste réalité, elle permet notre regard, un autre regard sur notre monde. Un regard nécessaire. Un regard poétique. A travers les mots. Qui permet de creuser, d’imaginer, de comprendre. L’autre. Soi. Et le monde.

 

Extraits

« Jamais il n’avait considéré qu’un homme pût être empêché dans son ascension par autre chose que le manque d’effort et de rigueur. Sur ce point, les hommes surpassaient la nature, y réintroduisaient l’équité. »

 

« Il me faut t’écrire, je ne peux que t’écrire.
Toi qui vis à l’intérieur de mon crâne.
Toi qui n’as plus de visage dans mes rêves, mais une ouverture béante.
Mon histoire est la tienne. Du moins en partie.
Aujourd’hui, je dois la déposer.
Qu’elle cesse de me dévorer. »

 

« Le monde dont il venait ne connaissait pas la solitude. Quand il était petit, sa mère, son père, son frère, ses cousines vivaient avec lui, dormaient avec lui. Jamais il n’avait envisagé la solitude comme un mode de vie. Jusqu’à aujourd’hui ; jusqu’à ce que l’envie lui prenne de crier pour l’extrémité du ciel. Même endeuillé, même obscurci, le goût de la délivrance n’avait pas de mots pour être décrit. Il supposa que la liberté devait être l’état naturel d’un homme, mais qu’aucun des hommes ni aucune des femmes qu’il connaissait n’avaient jamais éprouvé quelque chose de semblable. Il supposa encore qu’un chien privé de liberté, soudain rendu à la férocité et à la nuit, japperait comme il jappait à présent, mais que son extase ne durerait que le temps que son ventre se vide. Alors il serait tenté de regagner les grillages familiers, de retrouver la main gantée qui le battait et le caressait, le bras qui le nourrissait et le retenait captif. Dieu sait quand viendrait l’heure où la faim lui tenaillerait le ventre. Pour le moment, la paix était encore en lui. »

 

Imago fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. Pour retrouver toute cette si belle sélection, les  chroniques de cette année et des éditions passées  ainsi que les diverses opérations menées (t’as vu Sabine, j’ai repris un peu tes mots !), allez faire un tour sur ce blog formidable qui donne sacrément envie de dévorer des premiers romans !

Et c’est une LC avec ma copine Noukette ❤ et pour lire son avis, c’est par ici (et pour lui coller des bises aussi, elle mérite, elle est toutafé formidable !)

 

Imago, Cyril Dion, Actes Sud, 2017.

Le Pays des Purs (Caron & Maury)

Caron – Maury © La Boîte à bulles – 2017

« Le 27 décembre 2007, la ville de Rawalpindi, au Pakistan, est la proie de violentes émeutes, suite à l’assassinat de Benazir Bhutto, principale opposante au régime en place.
Dans la foule, Sarah Caron, photographe française, saisit avec son appareil les moindres détails de la scène. Mais très vite, la jeune femme est repérée et se retrouve poursuivie, craignant pour sa vie.
Un mois plus tôt, Sarah rencontrait Benazir Bhutto afin de réaliser une série de portraits commandée par le magazine Time. Une entrevue difficilement décrochée et qui, par un pur hasard, survenait le jour même de l’assignation à résidence de l’opposante. Une aubaine pour Sarah : pendant 4 jours, elle se retrouvait aux premières loges de l’actualité ! De jour, elle mitraillait les lieux, de nuit, elle transférait ses clichés.
En immersion totale et au gré des commandes, la jeune femme passe cette année-là du monde de l’élite pakistanaise à celui des talibans, avec l’aide d’un fier guerrier pachtoune. Son objectif est une arme dont elle se sert pour frapper les esprits et franchir les frontières, qu’elles soient physiques ou culturelles, et ce malgré le danger des lieux et des situations » (synopsis éditeur).

« Pakistan » en urdu, ça veut tout simplement dire « Pays des Purs »

En immersion totale. On colle totalement au témoignage, comme si on se lovait autour de Sarah Caron pour prendre le moins de place possible, épouser le décor pour profiter du meilleur point de vue, comme si le fait de garantir notre intégrité physique nous permettait d’affuter tout notre objectivité.

Sarah Caron, grand reporter, raconte. Son métier pour commencer. Arriver dans un pays, s’engager dans un nouveau reportage, c’est en premier lieu trouver un pied-à-terre. Puis d’autres incontournables sont réalisés : repérage des lieux, des habitudes locales, des lieux d’approvisionnement… identifier les contacts et les ressources locales (trouver un fixeur, un traducteur si besoin, quelqu’un qui puisse la véhiculer à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit…). On entre réellement dans son quotidien de travail, une professionnelle qui partage sa conception du métier.

Je fais des photos de Lahore en attendant mon rendez-vous. C’est la partie la plus personnelle de mon boulot, documenter les lieux où je me trouve, même sans commande précise. Ça me détend. Je photographie également les gens dans la rue juste pour me donner un peu d’assurance. Il faut dire que faire le portrait d’une personnalité comme Benazir Bhutto me fiche un sacré trac, bien plus que de couvrir un événement d’actu !

L’album s’ouvre sur une série de photos réalisées par Sarah Caron lors de ce reportage. Outre le portrait de Benazir Bhutto et les clichés qu’elle a pris lors d’une assignation à résidence de l’opposante au régime politique, nous découvrons également une série de photos de son reportage au cœur du Pakistan, en plein territoire tribal pour rencontrer – suite à une commande du New York Times – le mollah Fazl ur Rehman. Elle est toujours au Pakistan lorsqu’un mois après son arrivée, Benazir Bhutto est assassinée à Rawalpindi. Alors qu’elle couvre l’événement, au cœur de la foule, des hommes la repèrent et s’en prennent à elle. Bénéficiant de quelques appuis et de l’aide précieuse de Faris Khan, elle se rend dans des endroits reculés (et non sécurisés) du Pakistan, là où les étrangers ne sont pas autorisés à se rendre (série de photos magnifiques ici).

Premier album de Hubert Maury qui réalise des dessins limpides et expressifs. Cet auteur a un parcours pour le moins surprenant : diplômé de Saint-Cyr, il s’engage tout d’abord dans une carrière militaire avant d’être nommé à l’Ambassade de France au Pakistan. Dessinateur à ses heures, son coup de crayon colle parfaitement à la BD-reportage.

Un reportage intéressant qui ne nous laisse pas le temps de se poser. Sarah Caron ne se laisse visiblement pas de temps mort lorsqu’elle est sur le terrain.

Le Pays des Purs

One shot
Editeur : La Boîte à Bulles
Collection : Contre-cœur
Dessinateur : Hubert MAURY
Scénariste : Sarah CARON
Dépôt légal : mai 2017
192 pages, 25 euros, ISBN : 978-2-84953-282-9

Bulles bulles bulles…

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Le Pays des Purs – Caron – Maury © La Boîte à bulles – 2017

Le Travailleur de la nuit (Matz & Chemineau)

Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Destin peu commun que celui d’Alexandre Marcus Jacob. Il fit sa première traversée en mer à 11 ans en tant que mousse et à 12 ans, il embarque en tant que timonier sur un navire des messageries maritimes. Il débarque clandestinement de son poste pour fuir un pédéraste, ce qui lui vaudra sa première peine pour désertion à l’âge de 13 ans. La même année, il repart pour une nouvelle traversée et découvre que ce n’est pas sur un baleinier qu’il a embarqué mais sur un bateau de pirate. Sa quatrième traversée sera également la dernière ; une maladie contractée en Afrique le prive de tout espoir de remettre un jour le pied sur un bateau et, comme un malheur ne vient jamais seul, de tout rêve de carrière d’officier de marine.

A 17 ans, il me fallait commencer une nouvelle vie.

Par le biais du filleul de son père, il se rapproche d’un groupuscule anarchiste où des hommes comme Charles Malato font entendre leurs voix. Il tente une première reconversion professionnelle en devenant typographe dans une imprimerie marseillaise qui imprime clandestinement « L’Agitateur », journal anarchiste marseillais dans lequel il publie quelques articles. Il est dénoncé par un de ses contacts et après une première incarcération, il tente une seconde reconversion en tant que pharmacien. Mais les forces de l’ordre lui mettent des bâtons dans les roues eu égard au fait qu’il est toujours actif dans le mouvement anarchiste. Il plaque tout, devient cambrioleur et monte son équipe, « Les travailleurs de la nuit ». Arrêté à la suite d’un cambriolage, il est envoyé au bagne de Cayenne en 1906 et devient le matricule 34777. Il ne remettra les pieds en métropole qu’en 1925, vivant mais affaiblit. Il finira de purger sa peine en prison et sera libéré en 1927. Il choisit alors la légalité et monte un commerce de textiles qui deviendra rapidement florissant. Et si ses convictions politiques sont inchangées, il ne milite plus activement.

Matz livre un portrait passionnant d’un homme charismatique et qui a toujours défendu ses convictions. Le scénariste s’efface totalement derrière son personnage, il lui laisse la main et choisit une narration à la première personne. L’effet est immédiat : on colle toujours au plus près de l’événement, on voit avec les yeux du personnage, on ressent les choses. C’est relativement facile avec un homme aussi entier et aussi engagé. J’ai également trouvé judicieux le fait que l’album s’ouvre sur le procès de 1905. A l’époque, Jacob a 26 ans et déjà un beau parcours derrière lui. Il fait face au juge avec dignité. L’homme est cultivé, sait manier la langue et l’ironie, n’hésite pas à corriger les « erreurs » d’interprétation faites par le magistrat…

– Vous vous êtes donc fait voleur. Pendant trois ans, vous avez écumé la France avec votre bande. Avec votre compagne illégitime, et même avec votre mère, qui se retrouvent accusées comme vous, ici, aujourd’hui ! Vous avez commis plus de 150 cambriolages !
– Je préfère le terme de reprise individuelle.
– Vous jouez sur les mots.
– Pas du tout. Je ne volais que les parasites et je ne volais pas pour mon propre compte. Mon but n’était pas de devenir moi-même un parasite.
– Mais au bout du compte, vous voliez.
– Je voyais plutôt cela comme une entreprise de démolition. La démolition de cette société basée sur le vol et le mensonge qui engraisse les parasites comme les curés et les juges, et suce le sang des travailleurs.

Très vite, on voit les qualités de cet homme franc, généreux, intègre, passionné. On pense très vite à d’autres héros de cette trempe : Robin des bois ou, après lui, le gentleman cambrioleur Arsène Lupin.

Côté dessin, le travail de Léonard Chemineau est tout aussi impeccable et efficace. Il crée des ambiances graphiques qui donnent corps à chaque période : les traversées maritimes (mer d’huile ou tempête, chaque atmosphère colle au contexte), ports d’Afrique, bagne de Cayenne, scènes diurnes…

C’est à lire et vous m’en direz des nouvelles !

Le Travailleur de la nuit

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur : Léonard CHEMINEAU
Scénariste : MATZ
Dépôt légal : avril 2017
128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-36981-273-9

Bulles bulles bulles…

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Le Travailleur de la nuit – Matz – Chemineau © Rue de Sèvres – 2017

Rapport sur la torture (Jacobson & Colón)

Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Après les attentats du 11 septembre 2001 à New York, la CIA met en place une nouvelle technique d’interrogatoires pour soutirer des informations aux terroristes qui sont détenus par les services américains. Les TIR (Techniques d’Interrogatoire Renforcées) ont été pratiquées sans réel contrôle à partir de l’année 2001 et ont donné lieu à des centaines de rapports, tout aussi imprécis les uns que les autres sur les maltraitances réelles dont les détenus ont été victimes. On se penche ainsi sur le contenu des séances de TIR et les résultats soient disant obtenus. Les principaux prisonniers soupçonnés de terrorisme dont il est ici question : Abou Zubaydah, Ridha al-Najjar, Gul Rahman (qui décède des suites des traitements qui lui sont infligés), Janat Gul, Hassan Ghul, Abd al-Rahim al-Nashiri, Ramzi Bin al-Shibh et Khalid Cheikh Mohammed.
Walling (projection du détenu contre les murs), claques, coups dans le ventre, privations de sommeil sur des périodes allant parfois jusqu’à 72 heures, manipulation alimentaire, nudité forcée, position debout prolongée, port de couches, simulations de noyade, simulations d’enterrement, douches glacées, cellule glaciale, tapage sonore, confinement dans une boîte (75x75x53 cm), isolement, défaut de soins… Les agents de la CIA font preuve d’imagination lorsqu’il s’agit de mener des interrogatoires musclés. A plusieurs reprises, le Congrès et le Sénat américains ont tenté de réguler cette pratique et de contrainte la CIA à s’en tenir uniquement aux techniques d’interrogatoires listées dans le règlement de l’Armée mais c’était sans compter les interventions du Président Bush qui mit son véto à plusieurs reprises, donnant ainsi carte blanche à la CIA pour évaluer la nécessité d’avoir recours à différentes techniques pour mener ses interrogatoires musclés.

Un outil archaïque ?

Cent quarante pages au sein desquels Sid Jacobson (journaliste) reprend point par point les nombreuses contradictions soulevées dans les rapports transmis par la CIA. L’Agence américaine de renseignement est présentée sous son aspect le plus retors et excelle dans sa capacité à manipuler les informations les plus opaques. Mensonges, argumentations fondées sur des informations fausses ou erronées. Le journaliste démontre à plusieurs reprises que la CIA n’a pas hésité à reprendre à son compte des éléments découverts par le FBI ou par d’autres services de renseignements (anglais, pakistanais…) parfois plusieurs années avant.

De même, Sid Jacobson montre que l’emploi des TIR est souvent infructueux. Il montre que certains détenus sont plus coopérations avec des méthodes d’interrogatoire relationnelles comme celle utilisées par le FBI. Des détenus seraient passés aux aveux dès les premiers jours de leur détention pourtant, malgré les informations capitales obtenues par les services de renseignement, la CIA a tout de même décidé de leur fait subir des séances de TIR répétées. Il est démontré que les détenus les plus coopératifs cessent même de coopérer une fois qu’ils sont soumis aux TIR. Pourtant, les pratiques de torture se sont poursuivies plusieurs mois durant ; la CIA arguant que ces techniques « ont permis de déjouer des attentats et de sauver des vies ». Un paravent.

La CIA n’a jamais été en mesure de fournir une liste précise de ses détenus (le chiffre de 119 revient à plusieurs reprises mais on sait qu’il est sous-estimé). En bout de course, lorsque la CIA estimait qu’elle n’avait plus rien à tirer d’un détenu, elle le transférait à la prison militaire de Guantanamo Bay. A l’arrivée, le seul traitement possible à administrer à un détenu – et compte-tenu des sévices répétés qu’il avait subi – était la prescription d’antipsychotiques.

Un ouvrage rébarbatif et qui se répète. Le reportage s’organise par thématiques ce qui nous amène à relire plusieurs fois les mêmes informations. On se perd au niveau des dates, des vétos de l’un, des dénonciations de l’autre, des rapports transmis, des tentatives de régulation de la CIA. Au final, on retient que la CIA est parvenue à éviter toute intervention visant y voir clair sans ses pratiques d’interrogatoires. A coups de fausses informations et de langue de bois, elle est parvenue durant tout le mandat Bush à poursuivre ses agissements en construisant autour d’elle un mur opaque… une nébuleuse.

Un bilan de l’ensemble des rapports d’interrogatoire de Zubaydah indique que les deux premiers mois d’interrogatoire en présence des agents du FBI furent bien plus prolifiques que les deux mois d’application des TIR. Le 2 mars 2005, un mémo de la CIA affirma que Zubaydah n’avait livré des renseignements relatifs à un projet d’attentat à la bombe qu’après avoir été soumis aux Techniques d’Interrogatoire Renforcées. En réalité, ces renseignements avaient été obtenus le 20 avril 2002, avant l’application des TIR, par les agents du FBI qui pratiquaient des techniques d’interrogatoire relationnelles.

Les planches sont chargées et cela n’est pas à imputer aux dessins d’Ernie Colón. L’illustrateur livre un travail très propre est très explicite. La violence n’est pas masquée pourtant, le dessinateur parvient à ne pas heurter. Il ne s’attarde pas sur des dessins sanglants qui pourraient choquer. Ernie Colón se contente d’accompagner le compte-rendu de Sid Jacobson, comme si son intervention n’était destinée qu’à aérer le propos. Les illustrations sont secondaires, c’est du moins l’impression que j’ai eue.

Après lecture de l’album, je retiens la piètre efficacité de ces techniques d’interrogatoire. Les mensonges répétés de la CIA capable de manipuler l’opinion à sa guise. L’absence de contrôle de cette organisation, des pratiques clandestines nébuleuses et douteuses. Des détenus épuisés qui, par simple instinct de survie, en viennent à fabriquer des informations fausses afin que cessent les actes de torture.

Une vaste fumisterie. Un amas de mensonges en partie listés par le journaliste. Un déni réel pour les conséquences physiques et psychiques. Un reportage qui donne la nausée. Cela aurait très certainement pu être évité si le propos n’avait pas tendance à revenir sans cesse sur les mêmes informations.

Rapport sur la torture

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Encrages
Dessinateur : Ernie COLÓN
Scénariste : Sid JACOBSON
Dépôt légal : avril 2017
140 pages, 15,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7633-1

Bulles bulles bulles…

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Rapport sur la torture – Jacobson – Colón © Guy Delcourt Productions – 2017

Coquelicots d’Irak (Trondheim & Findakly)

© Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Des souvenirs d’enfance à Mossoul. De vieux clichés, témoins de ces morceaux de passé, instants heureux et insouciants des sorties en famille. Radieuse, une enfant pose entre les pattes des lions ailés du site de Nimrod ou bien escalade les pierres du site d’Hatra.
« Mais on n’avait strictement pas le droit d’emporter des pierres. Les voitures étaient fouillées à la sortie du site pour le préserver à jamais ». Des souvenirs à jamais ancrés dans un passé révolu, l’Etat islamique a détruit en 2015…

Brigitte Findakly raconte l’histoire de sa famille. Elle explique la rencontre de ses parents – en 1950 – dans une gare française et l’arrivée de sa mère en Irak. Elle parle de sa scolarité à Mossoul et de l’étymologie de son nom de famille. De ses rapports avec son frère aîné, de ses amitiés… tout un quotidien où se mêlent cultures et traditions françaises et irakiennes. Il est également question de religion, d’éducation, d’identité et de déracinement.

Lorsqu’elle a 13 ans, son père décide que pour leur sécurité à tous, il est préférable pour eux de s’installer en France. Jusque-là, elle n’avait séjourné en France qu’aux périodes de vacances. Très vite, Brigitte Findakly a le mal du pays. La vision idyllique qu’elle avait de la France se heurte à la réalité. La dynamique familiale est profondément modifiée. A cela s’ajoutent les difficultés d’intégration, le racisme, un rythme de vie plus agressif…

Avec tendresse et un peu de nostalgie, elle décrit ces jours heureux. Des bribes de son enfance se succèdent et l’auteure les agrémentent de quelques incartades dans le présent. Brigitte Findakly partage généreusement sa mémoire. A l’extérieur de la bulle familiale, son regard d’enfant perçoit le chaos d’un pays à l’histoire douloureuse et chaotique. Elle fait revivre l’Irak qu’elle a connu à l’aide de petites anecdotes et livre ainsi ses souvenirs des événements qui ont marqués son pays natal. On voit parfaitement qu’à mesure qu’elle grandit, sa compréhension du contexte socio-politique s’affine ; une histoire qui a connu moult remaniements, les coups d’état successifs, la censure, l’extermination des juifs, les coutumes irakiennes… Malgré tout, on sent que cette vie « d’avant » manque à la narratrice mais la nostalgie n’alourdit pas le scénario.

Son compagnon, Lewis Trondheim, est au dessin. Léger et fluide, l’absence de cases crée une ambiance inespérée. L’ambiance graphique est pleine de fraîcheur comme si le fait de raconter cette enfance rendait heureux. Les touches de couleurs généreuses égayent cette histoire de famille et lui donnent un petit côté amusé. De vieilles photos de famille sont insérées par lot de trois ou quatre clichés ; elles marquent symboliquement la fin de chaque grand chapitre.

Les auteurs ont fait de choix de ne faire apparaître aucun repère visuel pour marquer la fin d’une anecdote / le début d’une autre. L’absence de transition (titre des saynètes, marqueur de temps…) ne met pas en difficulté le lecteur. On se repère très facilement dans cet album savoureux.

Le témoignage est touchant. On sent une famille heureuse et unie, un profond respect de l’auteure pour ses parents aux caractères aussi différents que complémentaires (un père altruiste, une mère attentionnée mais au contact plus farouche). Beaucoup de passé, un peu de présent. Une histoire personnelle qui nous accueille à bras ouverts.

Beaucoup de plaisir à partager cette lecture commune avec Noukette. Un beau mercredi BD qui se donne aujourd’hui rendez-vous chez Moka !

Lu dans le cadre de l’opération Price Minister « La BD fait son Festival »

A lire aussi les chroniques de Charlotte et de Saxaoul.

Coquelicots d’Irak

One shot
Editeur : L’Association
Dessinateur : Lewis TRONDHEIM
Scénaristes : Brigitte FINDAKLY & Lewis TRONDHEIM
Dépôt légal : août 2016
112 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-84414-628-1

Bulles bulles bulles…

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Coquelicots d’Irak © Brigitte Findakly, Lewis Trondheim & L’Association – 2016

Désintégration (Angotti & Recht)

Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2017

En septembre 2012, Matthieu Angotti entre à Matignon en qualité de conseiller technique du Premier Ministre Jean-Marc Ayrault.
Sa première mission est de mener à bien et de coordonner le projet de refonte du plan national contre la pauvreté. Son instant de gloire, il le connaît en décembre 2013 lorsque le plan de lutte contre la pauvreté est annoncé. L’aboutissement d’une année de travail.
L’état de grâce est éphémère car très vite, un second dossier lui est confié. Il s’en saisit non sans quelques appréhensions. Tout part du Rapport Tuot. En rédigeant la note de synthèse pour le Premier Ministre, une évidence apparaît : c’est un serpent de mer. Une refondation de la politique d’intégration est nécessaire. Le Premier Ministre leur donne carte blanche. Pourtant, Matthieu Angotti est moins à l’aise avec ce sujet dans lequel flirtent deux notions très proches : intégration et immigration. Pour cet ancien intervenant du secteur associatif, le terrain est glissant. Il sait d’entrée de jeu qu’il aura moins d’appuis d’autant que la question de l’intégration dépasse largement son domaine de compétences. Le principe des groupes de travail ayant fonctionné pour le plan pauvreté, Matthieu Angotti propose une nouvelle fois cette méthodologie.
Les groupes sont assez productifs. Matthieu Angotti est d’autant plus confiant que l’ensemble des ministères se sont mobilisés. Mais le 13 décembre 2013, un article polémique du Figaro met le feu aux poudres. La situation échappe à tout contrôle, les médias entrent dans la danse et le bal des politiques entretient la controverse. Les jours de Jean-Marc Ayrault à Matignon sont comptés… tout comme ceux de Matthieu Angotti.

Comme annoncé dans le titre de cet album, c’est un journal de bord que nous propose Matthieu Angotti. Il relate les événements qui ont marqué son mandat de conseiller à Matignon (septembre 2012 à mars 2014). Un témoignage intéressant pourtant je ne peux m’empêcher de penser que l’objectif premier du scénariste est de se dédouaner…

… Se dédouaner de l’échec cuisant qu’il a essuyé et s’excuser de ne pas être parvenu à mener à bien une réforme ? Résultat : il tente de clarifier – une fois encore – ce que les médias ont interprété, il explique l’état d’esprit dans lequel il était ainsi que sa démarche. J’étais sceptique quant à cet album mais curieuse « d’entendre » ce que l’auteur a à dire. Après tout, pourquoi écarter la possibilité de changer un peu notre regard sur ce panier de crabes politique ?

Force est de constater que l’ambiance graphique aide le lecteur à entrer dans l’album. Robin Recht se fond dans le décor. Le dessinateur s’efface et livre un travail d’une propreté extrême et d’une lisibilité irréprochable. La petite fantaisie vient de la couleur. Deux bichromies sont utilisées, l’une en jaune et blanc pour les moments officieux (la famille, les amis, les loisirs) et l’autre grise et blanche pour la sphère professionnelle (temps de réunion, de rédaction, de concertations…). Ces atmosphères vont finir par se confondre par moments, à mesure que la pression monte. Le narrateur est en difficulté pour cloisonner les choses ; son espace professionnel empiète sur la sphère familiale, il rumine sans cesse ses réflexions. C’est la seule fantaisie graphique que Robin Recht s’autorise. Pour le reste, le travail d’illustration est assez linéaire, il n’y a aucune prise de risque. Le dessinateur ne lâche pas sa trame : trois lignes de trois cases pour organiser les planches… comme si tout devait en permanence être bien rangé.

Passons au scénario. Il m’a fallu du temps pour m’installer dans l’écoute de ce récit. Sceptique avant même de démarrer la lecture, je ne suis jamais parvenue à écarter cet apriori. Pourquoi ? Car devant l’ampleur du problème à régler, il n’a pourtant pas à se justifier. Quel gouvernement (de France ou d’ailleurs) est en mesure de dire qu’il est parvenu à solutionner ce problème ?

Le premier contact avec cet homme est plutôt sympathique (la preuve en images avec cette interview de Matthieu Angotti). On arrive au moment où l’équipe gouvernementale fête l’aboutissement de plus d’un an de travail. Il est heureux, fier, satisfait et soulagé. C’est de bon augure. Mais le personnage a ses incohérences. Il explique rapidement être issu du secteur associatif. Son arrivée à Matignon l’a contraint à changer de look vestimentaire ; le sweat à capuche est remisé, le complet-cravate est désormais de mise. Quelques pages plus loin, on apprend que cet ancien intervenant associatif est passé par H.E.C… j’en connais assez peu qui ont ce pedigree… Aucun à vrai dire. Alors je fais une recherche internet et j’apprends qu’il était assez loin du terrain finalement ; il a occupé un poste de responsable du département de recherche du CREDOC avant d’être directeur de la FNARS. Je vois mal le sweat à capuche sur les épaules de celui qui est à même d’exercer ces fonctions. Ce qui est certain, c’est qu’il n’a pas la même vision que moi de l’intervenant associatif. Puis vient le reste. Son plaisir non dissimulé à évoluer dans les coulisses du pouvoir et à en goûter les avantages (luxe, confort de travail…). A plusieurs reprises, il témoigne également du confort procuré par son environnement professionnel : une bulle de bien-être malgré le stress. Cela me dérange, ce confort, cette sérénité, ce plaisir à travailler ensemble, à malaxer la « chose sociale », à la théoriser… loin des citoyens, loin de la rue… à ne pas côtoyer la réalité, à la fantasmer, s’en faire une idée, trouver un « angle d’attaque » pour la penser.

Pourtant, on ne peut nier son engagement. Il a tenté de trouver des solutions pour résorber la problématique de la pauvreté, il connait son sujet aussi bien que les acteurs de terrain. C’est avec appréhension qu’il s’attèle au dossier de l’intégration. Un homme dynamique, conscient de ses limites aussi bien que de ses capacités. Il évoque à plusieurs reprises les freins qu’il rencontre, à commencer par les rivalités mesquines entre les ministères. Le gouvernement et ses failles, ces individus qui tirent la couverture à eux, dénoncent les discours polémiques des médias puis, l’instant d’après, alimentent la controverse. Cette image de la bulle dorée de Matignon m’a mise mal à l’aise.

« Désintégration ». J’aime beaucoup le titre de l’album. Il contient à la fois toute l’ironie de cette expérience, la réalité cynique des jeux de pouvoirs auxquels Matthieu Angotti s’est confronté. Il met aussi en exergue une autre dimension : celle de l’échec aussi bien personnel que professionnel.Une mise en abyme. Ecrire pour prendre du recul. Une catharsis.

Habituellement, je suis pourtant friande de ce type de témoignages. Ici pourtant, on ne m’ôtera pas de l’esprit que Matthieu Angotti cherche à se disculper. Il se sent responsable de cette débandade gouvernementale, il s’en excuse même. Il doute de lui, est peiné face à l’incompréhension que suscite cette réforme… je n’ai ressenti aucune empathie pour lui. Le fait de devoir « cohabiter » avec cette intelligentsia politique, avec ce microcosme composé de gens bien-pensants qui malaxent avec ardeur leurs théories sur la « chose sociale » pour si peu de résultats concrets… tout cela renforce mes convictions que les politiques vivent vraiment dans un monde à part, loin des réalités sociales.

Désintégration – Journal d’un conseiller à Matignon

One shot
Editeur : Delcourt
Dessinateur : Robin RECHT
Scénariste : Matthieu ANGOTTI
Dépôt légal : mars 2017
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-7560-9600-1

Bulles bulles bulles…

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Désintégration, Journal d’un conseiller à Matignon – Angotti – Recht © Guy Delcourt Productions – 2017

Chroniks Expresss #31

Tandis qu’Antigone tente de limiter l’augmentation de sa P.A.C. (Pile à chroniquer)… je traite le mal à la racine grâce à des chroniques express 😛

Bandes dessinées : Rex et le chien (N. Poupon ; Ed. Scutella, 2017), Smart Monkey (Winshluss ; Ed. Cornélius, 2017).
Jeunesse : Le Grand Incendie (G. Baum & Barroux ; Ed. Les Editions des Eléphants, 2016).
Romans : L’Ours est un écrivain comme les autres (W. Kotzwinkle ; Ed. 10-18, 2016), Otages intimes (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2015), Petit Pays (G. Faye ; Ed. Grasset, 2016).

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Bandes dessinées

 

Poupon © Scutella – 2017

Rex chien domestique rencontre Le Chien, chien errant. Quand l’un fait de théorise, l’autre voit plutôt le côté pratico-pratique. Passée la première impression, Rex apprend à dominer sa peur et prend l’habitude, lors de sa balade, de faire un détour pour aller saluer Le Chien.

« A votre contact, mon esprit bohème s’est réveillé et il grandit à vitesse grand V ».

Rex avec un beau collier et une médaille marquée d’un « R ». Rex et sa laisse dont on ne verra jamais le bout, le maître est factice, simple présence qui lui permet de sortir du jardin.

Gags d’une page à deux pages à la morale cynique. Les chutes peuvent faire sourire. Dans l’ensemble, c’est un regard acidulé sur notre société, un regard décalé. Nos deux protagonistes se complètent : l’un a totalement intégré les coutumes humaines, l’autre est davantage en accord avec sa nature… et tous les deux tentent de faire un pas de côté pour intégrer le point de vue de l’autre.

Divertissant mais inégal. A lire par petites touches.

 

Winshluss © Cornélius – 2017

Il est assez malingre comparé aux autres membres de sa tribu. Il se débrouille pour se nourrir de petits insectes et de fruits juteux, trouver une bonne branche pour faire la sieste… mais pour le reste, rien n’est vraiment à sa portée. Rouler des mécaniques face aux autres mâles, faire à la cour à une femelle ou tout simplement se sentir bien parmi les siens, il n’est pas doué pour tout cela car il n’a pas le gabarit.

Pourtant il est courageux ce petit singe. Il se débrouille même plutôt bien pour se tirer des mauvais pas et faire régner la justice dans la jungle. Défendre plus faible que soi face aux prédateurs et c’est peu dire qu’ils sont nombreux : tigre à dents de sabre, ptérosaure, crocodiles, tyrannosaures, serpent…

 

Edité pour la première fois en 2003 avant qu’un court métrage soit réalisé un an plus tard, « Smart Monkey » a été réédité en 2009. De nouveau épuisée, Cornélius remet au gout du jour cet album muet déjanté et propose une nouvelle édition qui est agrémentée d’un fascicule contenant la première version de l’histoire.

Winshluss (« Pinocchio », « In God we trust », « Monsieur Ferraille »…) propose ici de revisiter l’histoire de l’espèce humaine de façon totalement originale. Il mélange les ères calendaires, fait se côtoyer dinosaures et primates (et toute la palette des espèces qui ont vécu entre ces deux grandes espèces). Conte cruel où l’on peut voir en chaque animal un prédateur. Lutter pour vivre et pour survivre… une métaphore de la vie non dénuée d’intérêt.

Un album muet à ne pas mettre dans n’importe quelles mains (jeunes lecteurs s’abstenir) car il est des métaphores qui ne sont pas accessibles aux plus jeunes. Drôle pour ceux qui aiment l’humour noir.

 

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Jeunesse

 

Baum – Barroux © Les Editions des Eléphants – 2016

Cela fait si longtemps que les livres ont disparu, nous n’avons plus la moindre histoire à partager. Le jour, il nous faut travailler, nous courber, prier et obéir. Puis attendre le jour suivant. Un matin pourtant, tout a changé, quand elle est tombée du ciel.

Un sultan impose son diktat. Il efface toutes les traces de l’histoire, toutes les histoires. Les écrits doivent bruler, ses soldats s’affairent à cette tâche. C’est leur unique but.

Le sultan jubile. Encore quelques livres et son règne sera infini. Une seule allumette a suffi à effacer toute l’histoire de notre peuple.

Superbe album illustré qui nous plonge dans une société privée de livres, privée d’accès à la culture… privée de sa mémoire. A la tête de cet état, un despote qui n’aspire qu’à une chose : agrandir toujours et encore son pouvoir, son aura, sa domination sur ses sujets. Il les avilit par la peur, leur impose l’ignorance et attend d’eux un respect total à l’égard de sa personne.

Le narrateur est un enfant et décrit son quotidien à hauteur d’enfant. Un texte qui interpelle et qui saisit le jeune lecteur avide de connaître le dénouement, curieux de tout, questionnant et critiquant cette société absurde à ses yeux et pourtant… lui expliquer que c’est la réalité d’autres enfants, ailleurs… bien trop nombreux.

Gilles Baum propose un récit optimiste, plein de vie, porté par les couleurs de Barroux. Les illustrations s’étalent en double page et laissent tout loisir de savourer le coup de pinceaux magistral de l’artiste.

Superbe ! A lire !!

Les chroniques : Noukette, Leiloona, Moka.

Pour aller plus loin : le site des Editions des Eléphants (avec le soutien d’Amnesty International) et les sites des auteurs : BARROUX et Gilles BAUM.

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Romans

 

Kotzwinkle © 10/18 – 2016

Un homme, Arthur Bramhall, professeur d’Université au beau milieu de son congé sabbatique (congé posé dans le but d’écrire un roman) se fait flouer par Dan Flakes, un ours, qui lui vole ledit roman.

Où l’on suit l’homme dans ses pérégrinations, dans sa lutte, cherchant à ne pas sombrer dans la déprime, qui a l’idée saugrenue de se laisser embarquer dans les hallucinantes idées de son voisin, Pinette, qui met tout en branle pour aider Bramhall à écrire son nouveau roman. Et cette connexion particulière, « spéciale » disons, entre cet homme et les animaux.

Où l’on suit l’ours dans le chemin qui le conduira au succès. De l’agent à l’éditeur, de cette femme-colibri (et attachée de presse de surcroît) qui n’ont de cesse que d’imaginer le meilleur moyen de travailler l’image de marque de leur client, leur auteur, et de monter de toutes pièces le plan marketing le plus percutant qui soit afin que le succès soit assuré.

Un regard absurde et hilarant du monde éditorial qui trouve totalement « normal » qu’un ours parviennent à écrire un roman. William Kotzwinkle parvient à réaliser une critique acerbe du paysage éditorial, de ses travers, de ses coups de maître, de son fonctionnement tordu, des réflexions piquantes sur les uns et les autres, « patauger dans la fange, tel est le lot commun des attachés de presse »

On suit en parallèle le parcours de l’ours et celui du romancier et l’on profite du tracé délicat entre ces deux trajectoires et des passerelles qui sont jetées d’un bord à l’autre. Tandis que l’un s’humanise l’autre « s’animalise » . Le premier degré de l’ours contraste avec le côté « bling-bling » du milieu qu’il fréquente (celui des agents littéraires, des coaches, des auteurs, des commerciaux…). L’animal invite inconsciemment ces têtes bien pensantes à écarter un peu les repères consuméristes sur lesquels ils se sont construites.

De rebondissements saugrenus en remarques piquantes à l’égard du monde éditorial, on se plait à s’enfoncer dans cette farce si rondement menée. J’ai pourtant déploré la présence de certains passages. En effet, si on peut s’étonner dans un premier temps du comportement naïf de l’ours qui provoque des réactions inattendues auprès de son auditoire, on ne peut éviter finalement de faire la moue face à cette redondance… ses attitudes originales finissent finalement par nous lasser tant elles en deviennent prévisibles.

Drôle et piquant, j’ai malheureusement terminé la lecture dans une certaine lassitude.

 

Benameur © Actes Sud – 2015

Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes. Et il y a cette fois et c’est cet homme-là.

Etienne est photographe de guerre. Alors qu’il couvre un reportage, il est kidnappé par des hommes cagoulés qui vont le retenir en otage pendant plusieurs mois. Quand vient enfin l’heure de la libération et qu’Etienne rentre chez lui, il doit réapprendre à vivre.

Alors que je continue ma découverte de la bibliographie de Jeanne Benameur [sur le blog : « Les Insurrections singulières », « Comme on respire », « Pas assez pour faire une femme »], je me suis laissée une nouvelle fois guider par Noukette et Framboise pour le choix d’une nouvelle lecture. Après les avis dithyrambiques publiés pour ces « Otages intimes », comment ne pas succomber ? Pêle-mêle, de mes notes prises pendant cette lecture (faite mi-février en compagnie de Kikine), me reviennent à l’esprit ces émotions qui nous saisissent. Ces réflexions sur l’intime et l’identité. Ces sensations de peur, ces mots qui ne suffisent pas toujours à exprimer ce que l’on ressent, cette appréhension qui empêche de ressentir un quelconque plaisir. Des moments d’une simplicité désarmante qui suffisent à répondre aux besoins vitaux. Enfouir sa main dans la terre, écouter le clapotis de l’eau, entendre la respiration d’un être proche, se laisser emporter par un souvenir.

Un roman riche, habités par des personnages très forts, très humains. Un homme qui cherche à se reconstruire après un traumatisme important. Une mère qui respire après une attente oppressante. Une amante qui s’épanouit de nouveau après l’échec d’une relation amoureuse. Une femme qui marque un temps d’arrêt nécessaire pour retrouver l’envie d’aller de l’avant…

L’écriture de Jeanne Benameur me transporte ailleurs. Aux côtés de ces personnages. Au milieu de ces lieux dont je ne connais rien et qui me sont pourtant familiers. A appréhender une situation en connaissance de cause alors que je n’ai rien vécu de tel dans mon propre parcours. Des mors qui résonnent et qui raisonnent encore.

Extraits :

« Chaque nuit depuis son retour, il faut qu’il lutte pour ne pas se sentir réduit. Il lutte contre le sentiment d’avoir perdu quelque chose d’essentiel, quelque chose qui le faisait vivant parmi les vivants. Il n’y a pas de mots pour ça. Alors dormir dans la chambre de l’enfance, non. Il a besoin d’un lieu que son corps n’a jamais occupé, comme si ce corps nouveau, qui est le sien ne pouvait plus s’arrimer aux anciens repères. La grande, l’immense joie du retour qu’il n’osait même plus rêver, il n’arrive pas à la vivre. Il est toujours au bord. Sur une lisière. Il n’a pas franchi le seuil de son monde. L’exil, c’est ça ? » (Otages intimes).

« J’étais devenue une drôle de femme. Une femme qui attend ce n’est plus tout à fait une femme » (Otages intimes).

« C’est tout un corps qui résonne de ce qui n’a pas eu lieu. Faute de. Il est devenu labyrinthe plein d’échos. Laisser passer l’air laisser passer la musique ne plus être que ça un pauvre lieu humain traversé » (Otages intimes).

« Elle soupire, pense aux hommes qu’elle a pris dans ses bras depuis des années. Chaque étreinte a compté. Pour chacun, elle a été présente. Vraiment. Dans l’amour elle est toujours totalement présente, elle connaît cette joie et ceux qui l’approchent la partagent. Mais elle ne reste pas. Demeurer, elle ne peut pas. Est-ce qu’ignorer l’embrassement d’une mère voue à passer de bras en bras ? » (Otages intimes).

 

Faye © Grasset – 2016

Gaby est un enfant mais déjà, les vieux griefs entre Hutu et Tutsi ne lui échappent pas. Les uns seraient grands et dotés d’un nez fin, les autres plus râblé et affublés d’un nez épaté. Mais Gaby n’en a que faire. Hutu, Tutsi, ses amis quel que soit le sang qui coule dans leurs veines restent des amis.

Les années passent dans le petit quartier pavillonnaire de Gaby. Aux portes du Burundi, la guerre éclate un jour. C’est une plongée dans l’horreur de cette guerre fratricide. Au début, Gaby ne comprend pas ou du moins, il ne mesure pas la gravité de ce qui se passe. Mais pour sa mère, c’est le début de la dérive. Tutsi, elle voit sa famille massacrée. Les siens tombent les uns après les autres ; pour cette femme, il n’y a plus que la folie comme seul échappatoire.

Il aura fallu que je m’y reprenne à deux fois pour apprécier ce roman qui a reçu nombre de récompenses et de critiques élogieuses (et c’est amplement mérité). Une œuvre qui a beaucoup fait parler d’elle et c’est peut-être à cause de cela que j’avais des attentes démesurées à son endroit. J’imaginais une écriture qui saisit très vite le lecteur mais ce ne fut pas le cas pour moi. Il m’a fallu lutter pour ressentir la force de cet ouvrage et ce n’est qu’à partir de la seconde moitié de l’ouvrage que j’ai senti monter la puissance de l’écriture de Gaël Faye.

J’ai fini par accepter son état, par ne plus chercher en elle la mère que j’avais eue. Le génocide est une marée noire, ceux qui ne s’y sont pas noyés sont mazoutés à vie.

Quoi qu’il en soit, on suit là l’adolescence atypique d’un jeune homme, entre insouciance et prise de conscience, entre bonheur et souffrance. Une identité qu’il peine à son construire et qu’il tente de trouver auprès de ses amis d’enfance. Un enfant qui semble grandir sans se soucier de ses attaches, jusqu’à ce que la réalité le rattrape. Et si je pense garder longtemps ce roman en mémoire, je sais aussi que le plaisir que j’ai eu à le découvrir a été grignoté par deux fois : la première – et j’en parlais plus haut – la déception que j’ai ressentie à la lecture de la première moitié de l’ouvrage ; la seconde quant à elle est une incohérence narrative qui m’a agacée. Le collège du narrateur met en place un programme de correspondants. Chaque élève se voit donc mis en contact avec un élève de France. Gaby (personnage principal de « Petit Pays ») va prendre plaisir à l’échange épistolaire qu’il entretient avec Laure (une collégienne d’Orléans). Ce qui m’a agacé, c’est la qualité des lettres écrites par Gaby ; le ton, l’emploi de la métaphore, le cynisme de ses propos, ce qu’il exprime et la manière dont il l’exprime. En cela, j’ai repensé à une réflexion de Stephie dans sa chronique sur « A l’origine notre père obscur » ; je me sens-là assez proche du ressenti qu’elle a pu avoir… un décalage entre la personnalité du narrateur (que Gaël Faye nous présente comme un garçon immature) et la manière dont il se montre dans ses écrits. Je n’ai pas apprécié même si l’écriture est de toute beauté.

Un roman qui percute malgré tous ces grincements de dents.