Des espaces vides (Moreno)

Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017
Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

Alors qu’il passe une après-midi avec son fils, ce dernier vient le voir en tenant à la main une photo de son grand-père. L’enfant se rappelle d’un souvenir puis la discussion glisse doucement vers le passé et la guerre d’Espagne.

« Tu as fait la guerre, papa ? Tu avais un tank ? »

Les questions de son fils lui rappelle les questions qu’il posait à son père lorsqu’il était enfant. Sur les raisons qui ont conduit son propre grand-père à quitter l’Espagne en 1924 et à s’exiler pendant sept ans en Argentine. Qu’a-t-il fait là-bas ?

Les questions de son fils lui donnent l’idée d’écrire cette histoire familiale.

Un jour peut-être, tu te poseras des questions sur ton père, ce type qui parlait une langue bizarre, ou sur ton grand-père et ton arrière-grand-père qui naquirent et vécurent dans un pays qui n’est pas le tien. (…) Ce ne sont que des tranches de vies vécues dans un monde où disparaissent chaque jour des millions d’histoires, dans un monde qui lui-même n’existe déjà plus. Des millions d’histoires pleines d’espaces vides et de silences qui en disent plus que des paroles. Je vais donc te raconter tout ce que m’a dit mon père, mais je vais y aller petit à petit, pour que tu puisses t’en souvenir quand tu voudras

Tour à tour, les questions de Miguel Francisco Moreno et celles de son fils se répondent en écho. Elles se confondent. Les questionnements restent les mêmes malgré l’écart de génération. De même, les réponses qu’il donne à son fils se confondent avec celles que son père lui avait donné, avec les mêmes silences, les mêmes incertitudes.

Une belle histoire de transmission familiale où l’on voit chacun tenter de se situer dans sa famille, tenter de la comprendre et d’en percer les secrets. On revisite ainsi la période qui va de 1931 (fuite du roi Alphonse XIII et proclamation de la république), on aborde la révolution espagnole puis la guerre d’Espagne.

Peu de choses seront dites sur le père de l’auteur qui apparaît principalement comme étant le passeur d’une histoire. Cet homme a beaucoup raconté à son fils le parcours de vie de son père. Il a raconté son enfance aussi, la misère, la famine. La fin de la guerre d’Espagne est survolée, comme si l’histoire familiale cessait à ce moment-là de sortir des rails et rentrait enfin dans le moule. Comme si, l’on faisait fi des guerres fratricides, envolées les cartes d’adhésion à la CNT. D’un bond, on passe au présent, à la vie de l’auteur, son installation à Helsinki, son travail de directeur artistique qui le conduit à concevoir les personnages de la série « Angry Birds », sa séparation et sa vie avec son fils.

On fait des va-et-vient réguliers entre passé (les années 1930 en Espagne) et présent. Il se documente sur la guerre d’Espagne, prend l’habitude de questionner de nouveau son père à ce sujet. Il tente de comprendre, de remplir les espaces vides de l’histoire familiale.

PictomouiLe dessin est très propre, il n’y a rien à redire. Un peu trop propre peut-être compte-tenu des sujets abordés, de cette intimité que l’auteur nous montre et de cette plongée dans une Espagne en guerre. Il y a un contraste entre le fond et la forme que j’ai eu du mal à gérer. Une lecture agréable face à laquelle je suis restée spectatrice.

Extrait :

« Dans la peur d’en dire trop. Dans la peur de n’en dire pas assez. Des regards complices, de l’oubli. De la crainte qu’on ne t’oublie pas. Toute cette peur qui se transforme en une tristesse transmise de génération en génération, comme une blessure éternellement infectée, éternellement purulente » (Des espaces vides).

Des espaces vides

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Miguel Francisco MORENO
Dépôt légal : janvier 2017
120 pages, 16,95 euros, ISBN : 978-2-7560-8388-9

Bulles bulles bulles…

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Des espaces vides – Moreno © Guy Delcourt Productions – 2017

La petite fille et la cigarette (Sylvain-Moizie)

Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016
Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016

Une société où l’enfant est roi et où il est interdit à l’adulte de faire quoi que ce soit qui puisse nuire à ces charmantes têtes blondes, aucun comportement ne doit leur être nocif ni leur porter préjudice.

Benoît vit dans cette société. Agent administratif, il assiste le Maire dans la politique qui est conduite. Hyper vigilant au fait de ne faire aucune entorse aux règles, Benoît de lâche littéralement en rentrant chez lui. Il baise à s’en faire péter le cœur, fume à tout va et boit. Il nage dans le bonheur avec Latifa, sa compagne depuis 10 ans. Aucun nuage à l’horizon si ce n’est que vu son âge, Latifa commence à avoir un désir d’enfant… Benoît n’aime pas les enfants. Même pas ceux des autres. Et ce ne sont pas ses conditions de travail qui vont l’aider à changer d’avis. Suite à un plan de licenciement, la moitié des effectifs municipaux ont fait le saut. Les bureaux inutilisés ont été reconvertis en garderie et désormais, des mioches circulent en toute liberté et sans aucune surveillance dans les couloirs de la mairie. Et puisque dans cette société l’enfant est roi, l’adulte ne s’autorise pas à faire quoi que ce soit qui puisse contrarier ces charmantes têtes blondes… Benoît n’a plus qu’à prendre sur lui !

Et comme Benoît est hyper stressé, pour décompresser pendant la journée, il va fumer en cachette dans les toilettes de la mairie. C’est un gros risque qu’il prend ; la législation est explicite et les espaces que les fumeurs peuvent utiliser se réduisent comme peau de chagrin. Pour Benoît, fumer est un plaisir réel, un exutoire presque. C’est sa résistance à lui, il n’y renoncerait pour rien au monde.

Jusqu’au jour où, à cause d’un verrou mal enclenché, une petite fille ouvre la porte et le surprend, cigarette au bec et froc baissé. Il est accusé de « crime contre l’enfance », une sale affaire dont il va tenter de s’extraire.

Adaptation du roman de Benoît Duteurtre qui décrit une société assez peu engageante… La France est devenue un état sécuritaire qui fait totalement fi du respect des libertés individuelles (sauf en ce qui concerne les droits de l’enfant), de la protection de l’environnement, de la morale… Du moment que le citoyen consomme et a le sentiment – si l’on en croit les sondages – que la société dans laquelle il vit le rend heureux, les politiques osent… tout ! Le scénario décrit les nombreuses autres facettes de cette société qui s’efforce de gommer les notions de libre-arbitre, d’épanouissement personnel, d’intégrité… On n’a aucun mal à imaginer que ces dérives-là ne se produisent pas un jour… un état où la devise nationale est désormais « Liberté – Transparence – Sécurité » avec un locataire de l’Elysée qui ressemble étrangement à Sarkozy, l’Elysée et son site… elysee-moi.org…

Et en toute logique, les médias font la pluie et le beau temps, diffusent quantité d’émissions aussi futiles qu’idiotes. Une pourtant semble attirer l’attention. Originale. Inédite. Aussi troublante que fascinante… Du jamais vu ! La « Martyre Academy » est une émission de télé-réalité réalisée par des djihadistes qui ont pris en otages une demi-douzaine de pauvres occidentaux et diffusent les le déroulement des épreuves qu’ils leur font subir et demandent aux téléspectateurs de voter. Le perdant du mois aura la tête tranchée.

Un monde fou, irrationnel. On pourrait sortir quantité d’anecdotes de ce scénario pour enfoncer le clou et montrer à quel point on frôle l’hystérie. Mais le citoyen lambda ne bronche pas, gavé d’inepties télévisée et équipé de gadgets dernier cri. Il consomme donc il est heureux. Il est heureux donc il tolère tout et ne manifeste pas. CQFD. Pourtant, des grains de sable il y en a de ci de là. Grinçants. Qui pique. Qui gratte de lecteur de partout mais qui n’agacent pas. Peu d’effort à faire pour croire tout cela crédible… l’homme est capable de tout. Du pire et… du pire… Dérive d’une société. Critique sociale sur fond de roulette de dentiste avec quelques parenthèses rythmées par Bob Marley.

Le dessin satirique de Sylvain-Moizie donne le ton d’entrée de jeu et nous permet de suivre deux intrigues qui vont ponctuellement se croiser. Sylvain-Moizie est plutôt un baroudeur. De ses voyages, il est revenu avec des illustrations qui ont enrichi des collectifs : « Sept mois au Cambodge » (sorti chez Glénat en collaboration avec Lucie Albon, Chan Keu, Lisa Mandel) ou encore « [Carnet de résidences] en Indonésie » (publié à La Boîte à bulles avec Joël Alessandra, Clément Baloup et Simon Hureau). Son trait est plutôt nerveux. D’un coup de crayon, il donne vie à des personnages expressifs et des décors qui fourmillent de détails. On a l’impression qu’un coup de vent passe et, sans bien comprendre comment l’auteur parvient à cette prouesse, que ce laps de temps lui a permis de dessiner une case complète. Du coup, j’ai eu l’impression d’être prise dans cette vitesse alors que les phylactères demandent un peu d’attention pour bien les savourer.

PictoOKJ’ai eu un peu de mal avec le graphisme pour dire vrai et ses couleurs (surtout) qui m’ont fait grogner. Graphiquement, ça m’a piqué, ça m’a gratté à rebrousse-poil mais vu que le scénario me piquait et me grattait (dans le bon sens du poil par contre), j’ai enfilé la lecture sans broncher.

La petite Fille et la cigarette

One Shot
Editeur : La Boîte à bulles
Collection : Contre-Pied
D’après le roman de Benoît DUTEURTRE
Dessinateur / Scénariste : Sylvain-Moizie
Dépôt légal : septembre 2016
224 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84953-265-2

Bulles bulles bulles…

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La petite fille et la cigarette – Sylvain-Moizie © La Boîte à bulles – 2016

 

Là où se termine la terre (Frappier & Frappier)

Frappier – Frappier © Steinkis – 2017
Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

Né à Santiago, Pedro Atias raconte son enfance, son pays, sa vie… jusqu’à l’arrivée violente de Pinochet au pouvoir en 1973.

Quand je pense à l’exil, ce sont mes souvenirs d’enfance qui me reviennent. Comme si je m’étais laissé là-bas, coupé de moi pour toujours. Mon père disait : Chili signifie « là où se termine la terre ».

Ce témoignage est avant tout l’occasion de découvrir un pays. Son histoire, sa jeunesse, ses idéaux, ses positions politiques, l’aura de la révolution cubaine et la force que la jeunesse chilienne en tire. Le rejet de l’impérialisme américain et, comme la majeure partie de la planète, une admiration sans faille pour de nombreux « produits » en provenance des Etats-Unis : musique, cinéma, Une enfance où il a nourri son imagination dans les nombreux livres que son père achetait. Une scolarité parfois douloureuse dans les meilleures écoles de Santiago, la séparation de ses parents dans un contexte social qui ne voyait pas le divorce d’un bon œil puis, avec l’entrée au lycée, les amitiés qui se consolident et de nouvelles qui se nouent. Petit à petit, il a le courage de ses convictions, s’implique timidement puis de manière affirmée dans le MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire). Sa première action consistera à donner des cours d’alphabétisation aux familles pauvres de Santiago. Son militantisme sera de plus en plus prononcé à mesure que les années passent.

Désirée et Alain Frappier. Elle est journaliste, lui est illustrateur. Ensemble, ils réalisent des albums depuis le début des années 1990. Comme ils l’expliquent en postface, ils souhaitaient depuis longtemps « raconter une histoire qui se déroule en Amérique latine, en Argentine ou au Chili. Mais cela nous semblait impossible ans l’aide d’un fil conducteur sensible, capable de nous mener dans les méandres d’une histoire excessivement complexe tout en nous maintenant toujours dans la fragilité de l’intime et du particulier ». Leur rencontre avec Pedro Atias a été une opportunité qu’ils ont su saisir. Et le plaisir de témoigner de Pedro Atias qui affleure à chaque page.

Cet album propose un vrai voyage dans le passé, un vrai voyage au cœur d’un pays lointain. Très tôt, on sait que Pedro a été contraint de quitter son pays. On imagine une fin dramatique, elle l’est en partie. On sait aussi qu’il a choisi pour terre d’exil ce « vieux continent » que son grand-père avait quitté près d’un demi-siècle avant lui, en quête d’un Eldorado providentiel.

C’est ainsi qu’en 1900, abandonnant le siècle et ses ancêtres, il traversa une mer, franchit deux océans et débarqua dans un pays qui n’était peut-être pas tout à fait celui qu’il attendait. Qu’importe ! Le Chili c’était l’Amérique

Ce grand-père s’est intégré, il a adopté le Chili comme le Chili l’a adopté… du moins en partie car les stigmates propres à celui qui est « étranger » ne disparaissent jamais totalement. Pourtant, ses enfants et petits-enfants, natifs du Chili, n’ont jamais eu à porter le poids d’un ailleurs, d’une terre natale où une branche de leur famille a ses racines. Le scénario de Désirée Frappier est d’une sensibilité incroyable. Elle a tant d’empathie et une telle volonté de transmettre ce témoignage qu’elle s’efface totalement derrière Pedro Atias au point que j’ai eu plusieurs fois l’impression que c’était lui qui tenait le crayon pour écrire ce scénario. Mais nul doute que ce n’est pas une autobiographie, la postface efface les derniers doutes, et pourtant…

Il y a dans ce témoignage une nostalgie et une tendresse réelles. Les éléments contenus au cœur de ces pages nous sont livrés sans filtre, sans haine et on sent la volonté de ne pas juger les événements. Plusieurs passages vont dans ce sens, comme un garde-fou qui permet au témoignage de ne pas perdre de vue ce qu’il souhaite faire passer.

Il est difficile et même injuste de juger nos convictions d’alors à travers le prisme déformant d’un passé aujourd’hui révolu.

Et que dire des illustrations d’Alain Frappier. Elles m’ont tout d’abord semblé trop épurées. Mais cette impression s’est vite estompée lorsque j’ai commencé la lecture. Elles nous servent de fil conducteur, elles nous servent de guide, elles nous protègent aussi d’une réalité qui a dû être beaucoup plus crue et cinglante que ce que l’on voit. Un noir et blanc très « propre » qui nous met des paillettes aux yeux. L’absence de couleurs n’est qu’apparence, une fois la lecture commencée, on pose mille et une couleurs sur ces paysages du Chili, sur les façades des immeubles, les affiches…

PictoOKUn témoignage d’une rare qualité.

La chronique de Véronique Servat.

Là où se termine la terre

– Chili 1948-1970 –
One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Alain FRAPPIER
Scénariste : Désirée FRAPPIER
Dépôt légal : janvier 2017
256 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-005-4

Bulles bulles bulles…

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Là où se termine la terre – Frappier – Frappier © Steinkis – 2017

L’Arabe du Futur 3 – Riad Sattouf

adf3-rvb-pour-web-tt-width-326-height-468-lazyload-0-crop-1-bgcolor-ffffffAmoureux de l’Arabe du Futur, précipitez-vous !

Steph  m’a invitée au bar à BD pour causer du tome 3! Elle m’a aveuglément fait confiance, je ne sais pas si c’est bien raisonnable, en tous cas merci à elle !!

Alors pour le petit résumé, Riad Sattouf,  auteur vénéré des mouettes  (oui, Riad est à nous ce que Conan le Barbare a été pour lui, c’est pour dire !), nous offre une autobiographie en 5 tomes qui relate son enfance et adolescence entre la Libye, la Bretagne et la Syrie.

Sa famille, décrite de ses yeux d’enfant :

Son  père, syrien, professeur à l’université, est un fervent adepte de panarabisme. Il se montre ici de plus en plus ambivalent, littéralement écartelé entre sa culture syrienne empreinte de religion et ses idées dites progressistes. On le voit peu à peu céder à la pression familiale et culturelle, se défendant toujours avec obstination de modernité. Quand vous le voyez passer son doigt sous le nez en reniflant, vous pouvez supposer un certain malaise Snffff

Sa mère est française. Elle était relativement effacée dans les deux 1ers tomes, générant chez moi un trouble quant à sa capacité à protéger ses enfants. Elle va enfin manifester des signes de ras-le-bol concernant leur vie au village. Elle rêve de vivre en ville et aspire à plus de confort pour éduquer ses enfants. Même une tante du village se demande pourquoi, en dépit des études et de ses diplômes, le père de famille revient « dans ce trou vivre au milieu des ignorants » (SSNNFFFF)…

Son petit frère Yahya, au vague air d’Astro le Petit Robot mais en beaucoup moins puissant, reste un personnage secondaire. « Très gentil et extrêmement mignon », il  va pourtant faire l’objet de défouloir pour notre tête blonde, mais bon, c’est le rôle d’un petit frère après tout, on ne va pas s’en offusquer…. Il y a bien d’autres occasions pour ça au fil des pages…

En 1985, notre héros au cheveu soyeux poursuit sa scolarité dans un système où la terreur règne : rapports entre les élèves, professeurs usant du bâton etc. et tout ceci sur fond d’ultra patriotisme.  Il a ainsi survécu à ses 1ères années de scolarité et atteint dans ce 3e tome l’âge de raison. Et en effet, se sont bien à des questions existentielles qu’il va se retrouver confronté… et nous, lecteur, on ne va pas y couper.

Son rapport au monde change. En qui croire quand on a 7 ans ? En Dieu qui tolère des injustices dont il est chaque jour témoin? En le Père-Noël qui oublie de distribuer des cadeaux à ses cousins ??  Oui, c’est le bazar là–dedans… d’autant qu’une partie de la famille pratique assidûment la religion et que l’autre se revendique anti-curé…

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Si comme moi vous êtes sensible aux questions de double culture, de transmission, des choix (ou non-choix) quant à la pratique de la religion, je n’ai qu’un mot à dire : foncez ! Tout y est traité avec finesse et intelligence. On s’étonne, on s’offusque, on rit, on se scandalise aussi… car la violence est partout, oui, partout.

 

Afin d’aller plus loin dans la réflexion et l’analyse, fait incroyable : Riad notre auteur bien-aimé a bien voulu nous accorder, à nous les mouettes, une interview privée ! Nous ne le remercierons jamais assez, merci ô Riad. Autant vous dire qu’interviewer  un auteur en pleine promo, ça nous a fait transpirer de la plume. Surtout qu’il nous a bien fait sentir qu’il comptait sur notre billet pour asseoir sa notoriété dans la blogosphère…. SNFFFFFFF…..

Notre invitation était lancée et acceptée, on ne pouvait plus reculer… munies  d’un dictaphone nous nous sommes lancées, telles des expertes du journalisme d’investigation, au plus près du terrain. Non, on n’a pas peur, nous les mouettes. En voici quelques extraits exclusifs et en avant-première dans le bar à BD.

 

LA vraie (fausse) interview de Riad par Les mouettes[1]

Moi : « Hum » tournant nerveusement mes feuilles… « Je …. Jeeeeeeeee, enfin, nous tenions à vous remercier de nous avoir accordé heu…. de votre temps précieux et….. » Bafouille, bafouille.

Framboise : « OK, Julia, si tu permets, je vais parler à ta place, tu n’es pas très claire. C’est gênant ! »

« Riad Sattouf, reprenons, voulez-vous !

Votre nouvel album, très attendu, met en scène un enfant : VOUS ! Ainsi, vous vous représentez tel un ange, cheveux au vent, sentant bon le shampooing à la camomille, extrêmement propret (ce sont vos mots !), le regard évanescent, l’air un peu satisfait. Vous vous qualifiez même de remarquable ! Et ce, au milieu d’un monde (La Syrie) violent, délabré, arriéré, triste, où chaque être humain a une part sombre. Sauf vous ! Vous vous situez DONC au-dessus des autres. Vos parents, vos amis, votre famille … Pourquoi ? »

Riad : «Je n’ai pas voulu d’une autobiographie nombriliste qui parlerait de mes ressentis. J’ai d’ailleurs laissé de côté des souvenirs antérieurs à ce que je raconte, quand j’étais encore plus petit.  «J’ai dû recommencer le storyboard de l’album complet 4 ou 5 fois en essayant plein de directions différentes. Je n’arrivais pas à trouver le bon ton, c’était ou trop affecté ou trop confus.»

Moi : à voix basse …. « Hum Framboise, enfin c’est sa place d’enfant qui permet cette position… »

Framboise : « Julia, s’il te plait… Laisse-moi faire ! Ce que tu dis est incompréhensible… Va plutôt nous servir un thé ou un café, ça brûle en cuisine !

Riad Sattouf, vous représentez VOTRE héros, dites-vous, votre père, comme le personnage central de « L’Arabe du futur ». Mais cet homme est d’une lâcheté sans pareille, d’une lâcheté totale ! Effrayante même ! Pourquoi lui avoir donné ce rôle-là ?»

Riad : « J’ai raconté les faits comme je m’en souviens. Avec le recul, je pense que la naïveté de mon père était peut-être moindre que celle des gens en France. En effet, il était naïf, il pensait devenir quelqu’un, il pensait qu’on allait peut-être lui donner un ministère. Des rêves apparemment mégalos mais qui, dans la Syrie de ces années-là, n’étaient pas complètement irréalistes. Je le laisse dire des horreurs sans jamais les commenter. Je veux que le lecteur pense : il dit des trucs horribles, mais en même temps, il est touchant. »

Moi : apportant fébrilement le café  « Par rapport à l’identification à votre père, j’ai ressenti le moment de la désillusion … »

Framboise : « JULIA, tu m’agaces et tu agaces Riad!

Riad Sattouf, la représentation que vous donnez de votre mère m’a PARTICULIEREMENT choqué : Femme sans saveur, presque sans consistance, effacée, dominée, dépressive…. En un mot : MAL ! Mais pourquoi, grand dieu ?!»

Riad : « Quant à ma mère, je voulais faire sentir que c’était une femme qui suivait son mari. Elle espérait que mon père devienne quelqu’un. Elle pensait que c’était possible, c’était un étudiant brillant, pas un looser, il avait deux doctorats. Elle non plus n’avait pas d’infos, elle ne s’intéressait pas à la politique, elle faisait confiance à son mari. »

Moi : « Se rendait-elle compte de ce queuuuh vous viviez ? »

Framboise : « Chuuuuuut, Julia ! C’en est trop ! 

Excusez-la, Riad, elle peut être d’un pénible parfois !

Pour en revenir à nos moutons, ou plutôt causons religion, voulez-vous, Riad Sattouf ?! Pour un athée, je trouve que la religion est présente dans tous vos ouvrages. Ne seriez-vous pas un religieux qui s’ignore ? »

Riad : …..

Moi : doigt sous le nez « SNNNNFF… »

Framboise : « Ma question est légitime. Riad Sattouf, je vous demande d’arrêter de souffler et de lever les yeux au ciel. Merci. Nos lecteurs sont en droit d’attendre une réponse de votre part ! »

Moi : Tremblant et pensant en mon for intérieur : « J’ai peur pour ma mouette… elle va trop loin… j’ai peur pour notre interview je ne la reconnais plus… serait-elle condamnée à perdre ses moyens à chacune de ses rencontres avec Riad Sattouf (Salon du Livre à Paris en 2015 quand tu nous tiens) ?? »

 

En effet, dans un élan de folle nervosité et de contrariété extrême, Riad s’en fut… Blessé, vexé, toutafé énervé de cette interview salement menée, et mettant fin, d’un claquement de baie vitrée, à un amour que j’avais cru possible…. !

 

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Je tiens à remercier Riad Sattouf pour ses vraies interviews (avec de vrais journalistes aguerris et surtout assermentés) diffusées dans Libération le 12 juin 2015 et Slate.fr le 06 octobre 2016, à Mamouette de m’avoir gâché la rencontre, et sans oublier Steph de nous avoir permis de la fantasmer, cette rencontre 😉 !

Julia

Pour découvrir les billets de Jérôme et Framboise !

Les billets des Tomes 1 (mais pas que !) &

Et le billet un peu fou ( avec Riad dedans !) sur le voyage de mouettes à Paris c’est ici !

[1] [1] Mouarf, évidemment, impossible d’approcher Riad, alors une interview ! Toutafé inimaginable ! Mais, dans nos délires de mouettes-rieuses, nous avons imaginé un entretien, rondement mené…

Mysterium Tremendum (Syrano)

Syrano © LddZ – 2016
Syrano © LddZ – 2016

« Mysterium Tremendum »… un tel titre amènera probablement certains qui, comme moi, penseront à la bière « Delirium Tremens » voire, moins drôle, à cet état de manque lié à un sevrage abrupt à l’alcool.

Le contenu de cet album est à la croisée de ces deux significations, entre humour et cynisme, entre onirisme et dure réalité. Des sujets d’actualités comme l’élevage industriel, l’individualisme, les magouilles politiques, les lobbying pharmaceutiques. L’album est un mélange des genres et reflète la cacophonie médiatique qui fait notre quotidien.

Syrano explique son titre dans la préface : « Mysterium Tremendum. Cela sonne comme une incantation de sorcier ou une formule magique utilisée dans un film d’animation. Mais il s’agit en fait du nom donné au vertige primaire de l’homme face à sa finitude. Le traumatisme mystique qui le plongea dans la crainte de la mort et de l’avenir, dans les questions qui donneront naissance aux croyances et aux religions ».

Il se présente comme un autodidacte. Touche à tout, il s’essaie aussi bien dans la musique, dans l’écriture que dans le dessin. Auteur, compositeur, interprète, dessinateur, il mélange les styles et crée des passerelles entre ces différentes expressions artistiques. Cela donne lieu à des albums, « Mysterium Tremendum » est son sixième coup d’essai. Il explore et expérimente les possibilités des différents mediums en créant cette fois des passerelles entre bande dessinée et musique.

Expérience de lecture sonore puisque la BD est complétée d’un CD à moins que ce ne soit l’inverse). Sur ce dernier, 14 titres au rythme entraînant. La BD est à lire (de préférence) pendant l’écoute, on la savoure mieux ainsi. Les textes des chansons sont repris dans les phylactères. Le résultat est inégal. Si le son de Syrano fait partie intégrante d’un courant musical que j’apprécie [on est là dans la même veine que des groupes comme Tryo, La rue Ketanou, Massilia Sound System, Java, les Ogres de Barback…], il y a des accros, l’œil n’a pas forcément le temps de se poser comme il le souhaiterait sur certaines cases. Le CD fait sa vie sans le livre et si mon oreille était timide dans les premières écoutes, elle a maintenant plaisir à réentendre bon nombre de chanson. Le livre en revanche a plus de mal à se passer de sa bande son.

Feutre, pastel gras, crayons de couleur, aquarelle… il y a largement de quoi se régaler seul grief : il n’y a pas de cohérence graphique, comme si chaque nouvelle histoire avait été réalisée par un auteur différent. C’est assez surprenant. Pourtant, la démarche est évidente : il s’agit de créer un univers qui colle au détail près à l’ambiance de chaque chanson. L’idée de partir dans tous les sens semble donc d’une logique imparable sauf qu’une fois sortie de la lecture, je serais bien en peine de vous dire dans quelle veine graphique s’inscrit cet album. C’est trop éclectique et contrasté, grief récurrent que l’on formule vis-à-vis des albums collectifs. On accroche par à-coups.

Quatre histoires m’ont particulièrement marqué : l’une d’elle propose une succession de croquis (dessins réalisés au crayon blanc sur fond noir) mettant en scène une ballerine (en référence au titre éponyme de la chanson de Syrano) ; le dessin y est d’une finesse et d’une sensibilité incroyables, le trait est aérien, le regard du lecteur est complètement capté par les différentes postures de la danseuse, par ses grands yeux tristes, la douceur de ses formes. Les paroles de la chanson se glissent librement entre les croquis. C’est magnifique. La seconde histoire (« Les Lucioles« ) nous fait partir dans un monde onirique avec, pour seule compagnie, un petit bonhomme (fantôme ou bonhomme de neige) équipé d’un baluchon. Blanc, violet et marron dominent sur un trait charbonneux. Le trait est rond, le visage du personnage très expressif. Ça mérite le coup d’œil (une planche de cet univers est dans le diaporama de fin d’article). Quant à l’histoire intitulée « Le Dernier des fils du bourreau de Sombreclair », elle nous installe dans un monde moyenâgeux où dominent les teintes sépias… et si quelques retouches Photoshop viennent de-ci de-là piquer l’oeil, on ressort assez satisfait du fond et de la forme. Pour ces trois réalisations, qu’on les écoute avec ou sans la bande son, la lecture est fluide. La dernière histoire (« Le Lycanthrope ») est réalisée au feutre noir sur un papier légèrement alvéolé. Là aussi on sent une profondeur et une chaleur dans l’univers graphique proposé, on sent que l’histoire a une âme.

Pour les autres réalisation de l’album (papier), je suis restée très extérieure, incapable d’entrer dans des travaux entièrement réalisés à la palette graphique… ou étouffant presque lorsque l’auteur s’ose à la gouache, à l’aquarelle ou aux crayons de couleurs ; les planches y sont généralement surchargées, l’œil du lecteur effleure la page et ne retient rien.

Si je suis rentrée facilement dans l’univers musical, prenant plaisir à le réécouter plusieurs fois, ce n’est pas le cas de l’album séquentiel. Il y a trop de styles différents qui cohabitent dans cet ouvrage et la présence de la musique comme fil conducteur ne m’a pas suffit pour l’apprécier.

Mysterium Tremendum

– Livre-disque –

Editeur : LddZ

Auteur : SYRANO

Dépôt légal : novembre 2016

140 pages, 25 euros, ISBN : 376-0-2317607-6-6

Bulles bulles bulles…

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Mysterium Tremendum – Syrano © LddZ – 2016

Pereira prétend (Gomont)

Gomont © Sarbacane – 2016
Gomont © Sarbacane – 2016

Pereira est veuf. La tuberculose a emporté sa femme avait même qu’elle puisse donner naissance à un enfant.

Pereira est journaliste. Responsable de la page culturelle d’un quotidien portugais – journal conservateur et catholique -, il sait qu’on le laisse libre d’organiser comme il l’entend ses rubriques. Une liberté relative toutefois puisqu’à cette époque, le Portugal est en pleine dictature salazariste et les agents de la censure veille. L’armée est dans les rues et les passages à tabac des opposants au régime se font en place publique. Mais Pereira s’accommode de la situation, sélection les sujets de l’actualité culturelle selon son bon sens, se protège sans faire de vague. Metro, boulot, dodo.

Un jour cependant, son regard tombe sur l’article d’un jeune homme tout juste diplômé de la Faculté de philosophie pour son mémoire qui a trait à la mort. Pereira contact cet homme, un certain Francesco Monteiro Rossi, et l’engage en tant que pigiste pour qu’il rédige des nécrologies d’auteurs. Mais Pereira ne peut pas publier les chroniques que Francesco rédige. Les écrits sont subversifs, enflammés… de réels pamphlets… des petites bombes à retardements. Plutôt que de le congédier, Pereira va se lier d’amitié pour ce militant et tenter de l’aider, à sa manière. Au contact du jeune révolutionnaire, Pereira va peu à peu prendre conscience du contexte social et politique dans lequel s’enlise son pays. Une prise de conscience tardive, risquée, qui vient chambouler sa triste routine et, peut-être, l’aider à enlever quelques œillères et quelques vieilles peurs aujourd’hui sans fondement.

Adaptant le roman éponyme d’Antonio Tabucchi (publié en 1994 en Italie), Pierre-Henry Gomont nous fait revenir au Portugal vers la fin des années 1930, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale. A cette époque, Salazar apporte son aide et son soutien à Franco ; à l’intérieur du pays, on sent la tension. Certains se replient et étouffent leurs convictions (c’est le cas du personnage principal) tandis que d’autres tentent la révolte (Francesco, le jeune pigiste, incarne la jeunesse révolutionnaire). Pierre-Henry Gomont s’aide de couleurs chaudes, les ocres et les rouges qu’il utilise pour la mise en couleur illustrent parfaitement la canicule sous laquelle Lisbonne étouffe durant cet été 1938. Cette ambiance graphique renforce d’autant les tensions et permet au lecteur de mieux se représenter l’atmosphère électrique du moment, où chaque citoyen est sur le qui-vive, suspicieux et méfiant, craignant la délation.

Le contexte socio-politique utilisé vient également exacerber les tiraillements et questionnements du personnage principal. On le découvre prudent, effacé, enlisé dans sa vie et ne parvenant pas à faire le deuil de sa défunte épouse. Il est abattu et on remarque rapidement qu’il a abandonné toute idée de lutte. S’il désapprouve l’orientation prise par le gouvernement de Salazar, il n’en dit rien et pire, pour un journaliste, il n’a rien à en dire, ne cherche pas à se renseigner. Il préfère éluder et s’excuse maladroitement de n’être qu’un journaliste affecté à une rubrique culturelle. La rencontre avec le jeune pigiste va venir redistribuer les cartes et changer la donne. Peu à peu, il va entendre ce que lui disent les personnes qu’il est amené à côtoyer. Francesco tout d’abord, la compagne de Francesco ensuite, son ami prêtre… une dernière rencontre avec un médecin philosophe viendra poser la dernière pierre ou, si vous préférez, viendra enfoncer le clou. La métamorphose du héros est déjà en marche. La question est de savoir s’il l’acceptera lui-même, s’il acceptera la prise de risque que cela sous-tend et s’il parviendra à quelque chose qui lui soit à la fois constructif et satisfaisant.

Pierre-Henry Gomont accompagne la réflexion de son personnage avec nombre de métaphores graphiques. La conscience de Pereira prend la forme de petits bonhommes qui symbolisent chacun un trait de sa personnalité. Tantôt colérique, tantôt apathique, tantôt réfléchi… on mesure l’ampleur des conflits intérieurs qui l’anime. Et face à cette effervescence, le personnage constate avec violence à quel point il souffre de solitude. Et en cette période historique mouvementée, il est délicat de lier de nouvelles amitiés car le moindre faux-pas peut détruire le fragile château de cartes sur lequel il a construit sa vie.

PictoOKPictoOKUne claque. Un album sérieux, grave même que l’on regarde avec les yeux d’un personnage touchant, sincère. L’utilisation permanente d’une pointe d’humour permet de profiter d’une savoureuse remise en question, une métamorphose. On profite également de superbes planches où Lisbonne sert de décor aux déambulations diverses et variées de cet homme, où la ville est un personnage à part entière tant elle nous marque de sa présence. Attention, pépite !

Les chroniques de Moka, Jérôme, Noukette.

Extraits :

« – La nostalgie de quoi ?
– De toi, de moi, de nos 20 ans… Tu sais, sa jeunesse au aussi sa mèche sur le front, son idylle avec la jolie Maria.
– Je n’aime pas ça. Au début, c’est une forme douce de mélancolie. Et après, c’est la douleur sourde de ta solitude » (Pereira prétend).

« Un jour, il faudra que tu trouves ta place parmi les autres, mon amour. Ce jour-là, il faudra la défendre et être moins gentil » (Pereira prétend).

Pereira prétend

One shot

Adapté du roman d’Antonio TABUCCHI

Editeur : Sarbacane

Dessinateur / Scénariste : Pierre-Henry GOMONT

Dépôt légal : septembre 2016

160 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-84865-914-5

Bulles bulles bulles…

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Pereira prétend – Tabucchi – Gomont © Sarbacane – 2016

Salto (Bellido & Vanistendael)

Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Un pendentif de Saint Jude autour du coup, une arme de poing sur la table de chevet, Miguel se réveille doucement. Comme chaque matin, après sa douche, il prend son premier café de la journée, sa première cigarette et part rejoindre Rose, sa co-équipière. Puis, ils iront chercher Javier, un maire d’une commune de Navarre menacé par l’E.T.A. et assureront sa protection jusqu’au soir. Il rentre très tard, se glisse comme un ombre dans son lit… et la même journée que la veille recommence. Sa femme l’a quitté, il voit ses enfants au petit bonheur la chance, quand les missions de protection rapprochée lui laissent le temps de passer quelques heures avec eux.

Pourtant, rien ne prédisposant Miguel à devenir garde du corps. Foncièrement pacifique, cet ancien marchand de bonbons ambulants n’avait jamais tenu d’arme en main. Originaire d’Andalousie, Miguel était heureux : une femme, des enfants, des amis sur qui compter, une vie agréable et insouciante. Certes, les fins de mois étaient compliquées, les traites non payées s’accumulaient. Et puis ce projet d’écrire un livre qui n’avançait pas. C’est en entendant un journaliste commenter un attentat de l’E.T.A. au journal télévisé que l’idée de devenir garde du corps privé commence à germer. Miguel se dit qu’il trouverait-là un vivier d’histoires à raconter. Et puis c’est plutôt bien payé.

En août 2007, sa décision est prise. Avec sa famille, ils quittent le sud de l’Espagne et s’installent à Pampelune. Il devient Mikel, un garde du corps chargé de protéger des personnalités menacées par l’E.T.A., un « chien » comme disent les gens du coin. Mikel était à mille lieues d’imaginer à quel point sa vie allait changer.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

« Salto – L’histoire d’un marchand de bonbons qui disparut sous la pluie » est le premier roman graphique de Mark Bellido qui soit traduit en français. Touche-à-tout, sa biographie en fin d’album fait penser à un homme multi-facette : « Pour certains, c’est un photojournaliste de guerre, pour les autorités espagnoles, un militant politique, mais en réalité, c’est juste un conteur de mensonges qui utilise des images et des mots. À la recherche d’histoires, et armé d’un appareil-photo, il a vécu des guerres et quelques nuits en prison. Pendant quatre ans, il a protégé des politiciens basques menacés par l’ETA. Il vit tout ce qu’il écrit. Son nom est Mark Bellido, mais cela est aussi un mensonge… » (extrait de la biographie de l’auteur).

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Autobiographie ? Autofiction ? Fiction ? Je ne suis pas en mesure de le dire en revanche, ce qui est plus simple à décrire, c’est l’effet que procure cette lecture. Le scénario propose quelques repères temporels, principalement en lien avec des attentats perpétrés par l’E.T.A. Pour autant, Mark Bellido ne s’attarde pas sur le contexte socio-politique de l’Espagne. Il ne décrit ni ne juge l’organisation indépendantiste dont il tente de contrer les actions. Le personnage principal est le narrateur. Il décrit souvent avec humour, parfois avec dépit, son quotidien de garde du corps. On comprend vite qu’il a dû tirer un trait sur sa vie de famille… que son nouveau boulot ne laisse aucune place à la vie privée.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Ses journées se suivent et se ressemblent : du lever au coucher, de l’heure à laquelle il passe chercher le politique à protéger avec sa coéquipière, l’heure à laquelle ils le déposent à son bureau, l’heure à laquelle il fait sa pause, mange, se balade… Les scènes se passent majoritairement en plein air ou dans l’habitacle d’un véhicule. Peu de personnages sont amenés à intervenir. Et même si l’emploi du temps est assez ritualisé, le lecteur ne ressent pas de lassitude, il n’y a pas de redondances, peu de redites. Les pages filent, le récit se déplie dans une parfaite alternance entre des passages narrés et des passages silencieux et pourtant lourds de sens. On voit le personnage principal changer, il s’adapte à son environnement professionnel. Au début très naïf et totalement inexpérimenté, il va peu à peu prendre de l’assurance, faire preuve de capacités d’anticipation et d’analyse de situation, il devient plus réactif, moins tétanisé par le danger.

Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016
Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016

Les pastels gras et le pinceau de Judith Vanistendael (« La jeune fille et le nègre », « David, les femmes et la mort ») font mouche. Elle développe deux ambiances très distinctes qui parlent d’elles-mêmes. Elle pose en abondance des couleurs chaleureuses à la vie passée de Miguel, celle où il était encore un marchand de bonbons sympathique, un père de famille attentif, un mari attentionné, un ami que l’on a plaisir à retrouver. Le dessin est très libre sur ces passages. On y voit un personnage décontracté, maladroit parfois, drôle… qui n’hésite pas à faire le clown. Et puis, il y a l’autre facette de cet homme. Pour illustrer Mikel, la dessinatrice se saisit de pastels gris, bleus délavés, noirs et quelques rouges… Et comme le soleil de l’Andalousie s’est effacé derrière la pluie de la Navarre, l’ambiance est brumeuse, humide… le personnage est statique, son visage est impassible, seul ses propos contiennent une certaine ironie qui montre l’importance de relativiser ce qui se passe.

PictoOKUn album intéressant que je vous recommande.

Les chroniques de Mike Léonard, Eric Guillaud et Jean-Laurent Truc.

Lire un extrait de l’album sur Le Monde.fr.

Extraits :

« Tuer est simple. Entre la vie et la mort il n’y a pas de ligne de démarcation. C’est juste un point, un point final… Le trou d’une balle dans une tête ensanglantée… » (Salto).

« Nous, les chiens, on sert à ça… faire le sale boulot. Inspecter chaque recoin, fouiller les poubelles, humer les bagnoles et se coucher pour être à la hauteur des bombes » (Salto).

Salto

– L’histoire du marchand de bonbons qui disparut sous la pluie –

One shot

Editeur : Le Lombard

Dessinateur : Judith VANISTENDAEL

Scénariste : Mark BELLIDO

Dépôt légal : juin 2016

354 pages, 22,50 euros, ISBN : 978-2-8036-3384-5

Bulles bulles bulles…

Quelques visuels sur cet article de Judith Vanistendael.

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Salto – Bellido – Vanistendael © Le Lombard – 2016