Chroniks Expresss #34

Bande dessinée : Crache trois fois (D. Reviati ; Ed. Ici Même, 2017).
Jeunesse / Ados : Sauveur & Fils, saison 1 (M-A. Murail ; Ed. L’Ecole des Loisirs, 2016), Pépites (A-L. Bondoux ; Ed. Bayard, 2012).
Romans : Le Cœur du Pélican (C. Coulon ; Ed. Points, 2016), Laver les ombres (J. Benameur ; Ed. Actes Sud, 2008), Comme un roman (D. Pennac ; Ed. folio, 2013).

 

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Bande dessinée

 

Reviati © Ici Même – 2017

C’est la chronique de Jérôme qui m’a convaincue. J’ai lu cet album en juillet dernier, je voulais lui consacrer une chronique et j’ai laissé filer le temps et, aujourd’hui, je n’ai plus la matière suffisante pour le faire. Pourtant, faire l’impasse sur cette lecture m’est impossible.

Inclusion, exclusion, intégration. Des thèmes forts de l’album qui viennent flirter avec cette peur de l’autre, de l’Etranger, de ses différences. Cette peur qui nous pousse à le rejeter, le haïr parfois. Et puis, quand l’Etranger part, son absence nous met mal. Qu’est-il devenu ? Reviendra-t-il ?

C’est l’histoire d’un village mais avant tout des enfants de ce village. Ils ont grandi ensemble et fait leurs premières expériences. Premier plongeon, première clope, premiers frissons du sentiment amoureux.

Le dessin de Davide Reviati est fragile. Il s’efface presque sur certains détails, comme s’il n’osait pas et laissait notre imagination faire son travail. Comme par pudeur, il laisse les lignes et les contours des visages se deviner. A nous de combler les brèches. Nuages, vent et mouvements sont de la partie. Les gestes fusent ou restent suspendus dans l’air. Ce paysage de campagne est parfois désertique, laissant présager un drame.

C’est l’histoire d’un village italien. Dans ce hameau, des tsiganes ont construit leur campement. Ils y vivent quelques mois puis repartent. Où vont-ils ? Au sein de la communauté tsigane, il y a Loretta. La jeune fille est sauvage, féline. Elle fascine les garçons du village, un mélange de peur et de désir.

Un ouvrage qui mélange légendes urbaines, superstitions et Histoire. L’Histoire des tsiganes, chassés par tous, jamais posés, constamment humiliés, souvent persécutés … comme pendant la Seconde Guerre Mondiale où ils furent parqués dans les camps de concentration, où les allemands les ont torturés, tentés de les briser et de les exterminer. Entre passé et présent, Davide Reviati.

Un récit où se croisent passé et présent, monde imaginaire et monde réel.

Beau. Aussi marquant que son précédent ouvrage : Etat de veille.

Extraits :

« Les copains d’enfance tu ne les choisis pas, ils te tombent dessus et ils entrent en toi comme la fièvre, et ils n’en partent plus même si tu ls chasses à coup de pied au cul » (Crache trois fois).

« Je ne sais pas comment le dire… que le bonheur, on ne l’exhibe pas partout comme une robe neuve. Que, si on ne le contrôle pas, il rend idiot, avant de devenir ennui » (Crache trois fois).

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Jeunesse / Ado

 

Murail © Ecole des Loisirs – 2016

Sauveur Saint-Yves est un thérapeute spécialisé dans la clinique des adolescents « à problème ». Sauveur est veuf, père et débordé. Ses patients empiètent parfois sur la vie privée.

Lazare Saint-Yves est un jeune garçon pétillant de vie, curieux de tout. Son meilleur ami s’appelle Paul ; ensembles, ils iraient au bout du monde. Lazare est fils unique et ce qu’il aime par-dessus tout, c’est écouter aux portes… surtout celle qui donne sur le cabinet de son père. Lazare ne raterait pour rien au monde ces témoignages croustillants mais touchants et qui questionnent beaucoup le petit garçon qu’il est.

Voilà une succulente découverte faite sur les blogs. Les chroniques tentatrices : Jérôme, Noukette, Cuné, Stephie,… et puis il y eu mars 2017 et ce fameux anniversaire des pépites jeunesse organisé par Jérôme et Noukette et voilà « Sauveur & Fils » qui déboule chez moi.

Succulent, drôle, dur, c’est assez rafraîchissant de lire le quotidien de ce psychologue clinicien confronté à des patients. Consultation après consultation, il tente de les aider à sortir de leurs impasses. Divorce, scarification, angoisses, jalousie, pédophilie… les causes sont multiples et, parfois, seul le bon sens peut être invoqué pour résoudre la crise. Marie-Aude Murail nous le décrit plutôt bel homme et doté d’une voix… je donnerais cher pour qu’on me susurre des mots doux à l’oreille avec cette voix-là [mais je me reprends… « Sauveur 1 Fils » est un roman jeunesse].

Les thèmes sont durs mais la romancière les borde très facilement, exposant des faits puis, à l’aide de son personnage principal, revient sur ces notions de façon posée et met des mots sur ces maux. Des sujets sensibles face auxquels ses jeunes lecteurs peuvent être confrontés personnellement ou indirectement. Le fait de les aborder dans cette fiction peut permettre d’en reparler aussi à la maison.

Jolie découverte. Je suis conquise, comme de nombreux lecteurs. Il me tarde de retrouver Sauveur, Lazare, Louise, Paul, Gabin… et de savoir ce que le second tome nous réserve.


Bondoux © Bayard Jeunesse – 2012

« A vingt ans, Bella Rossa est une jeune femme splendide, aux cheveux flamboyants et à la vitalité hors du commun. Pourtant depuis sa naissance, son existence n’est qu’une suite de calamités. Lorsque la guerre arrive jusqu’à Maussad-Vallée, elle décide que le moment est enfin venu de partir à la recherche de la fortune : elle a son idée ! Et tant mieux, si en chemin, elle trouve le bonheur…
Embarquant son père paralysé et sa collection de casseroles, Bella Rossa se met en route vers l’Ouest. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’elle manquera de mourir par la faute d’une pépite et que l’Ouest lui réserve des rencontres aussi dangereuses que formidables. Ce qu’elle ne sait pas, c’est qu’il existe des pépites plus précieuses que celles des chercheurs d’or… » (synopsis éditeur).

Partons donc parcourir ces grands espaces, à la période des pionniers américains et de la ruée vers l’or. Anne-Laure Bondoux propose un roman jeunesse frais et dépaysant, une histoire qui repose sur les épaules solides d’une jeune fille au caractère bien trempé. Ce roman m’avait été conseillé par Stephie il y a quelques années déjà ; si je m’étais empressée de m’offrir l’ouvrage, j’ai mis un peu plus de temps à passer à la lecture.

A ma grande surprise, il se dévore vite ce roman et alterne romance, aventure, suspense et – au passage – nous gratifie de quelques réflexions sur la société de l’époque : l’arrivée du chemin de fer qui facilite l’échange de marchandises et la mobilité des voyageurs, le racisme, le sectarisme, la corruption, l’alcoolisme, le chocs des cultures entre indiens d’Amérique et colons, le couple, la place de la femme dans la société, le « rêve américain » .

Ouvrage généreux, aussi ludique que captivant. Je l’ai déjà mis entre les mains de mon pré-ado qui le dévore (et roule des yeux ronds comme des billes et fait semblant d’être choqué lorsque la romancière s’attarde sur les seins de l’héroïne, « ses maudits seins ! Pourquoi, au lieu de pousser normalement, avaient-ils pris ces proportions ahurissantes ? Il n’y avait pas d’explication. En une seule année, ils étaient passés de la grosseur de deux pommes à celle de deux melons, puis à celle de deux pastèques » .

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Romans

 

Coulon © Points – 2016

Anthime a passé la majeure partie de sa vie à avoir peur.
Il a grandi un peu tordu par ses angoisses, un peu tordu par l’absence de ses parents. Son besoin d’affection et de réassurance, il le trouvait auprès de sa sœur.
Pour se forcer à dépasser ses peurs, il se lançait des défis.
Le plus marquant fut certainement celui qui fit suite à son arrivée dans sa nouvelle maison. C’était encore un jeune garçon quand ses parents ont déménagé et se sont installés en province. Lui et sa sœur les ont suivis, bien sûr, ils étaient encore trop petits pour avoir leur mot à dire. Une fête fut organisée ; de nombreux voisins y étaient invités. Lui ne connaissait personne, à peine quelques enfants qu’il avait aperçu dans le quartier. Une partie de balle au prisonnier fut improvisée alors, pour ne pas rester en marge, il s’est avancé puis a rejoint l’équipe qu’on lui désignait. Puis vint ce moment où, ballon en main, il s’est mis à courir avec tant de vigueur que personne ne fut en mesure de le rattraper. Ce jour-là fut comme une petite victoire pour Anthime.
Quelques mois plus tard, il étonna tout le monde sur un marathon inter-écoles. Dès ce moment, le professeur de sport se met à le considérer d’un autre œil. Anthime intègre le club d’athlétisme. Il a trouvé sa vocation, ce sera la course. Anthime n’a jamais compté les heures nécessaires à son entrainement, ni celles passées à aller ou à revenir d’une compétition, encore moins celles passées à courir. Sa raison de vivre était là. Dans la course. Un accident est venu balayer ses projets ouvrant le temps de la reconstruction et de l’oubli.

Troisième roman de Cécile Coulon que je découvre, troisième plongée dans une écriture totalement fascinante, qui nous prend aux tripes et nous jette dans tout ce que le personnage principal a le plus d’intime, de plus personnel. Hasard ou coïncidence [car j’ai encore des lacunes à combler puisque la romancière a été neuf romans à ce jour], c’est toujours un homme qui est au cœur du récit. Homme fragile, torturé, hanté par ses vieux démons qui ont fait naître en lui des peurs tenaces, certaines allant jusqu’à l’angoisse.

Je n’ai pas fini de parler de Coulon sur ce blog.

Une fois encore, je te remercie Noukette. Sans toi, j’aurais certainement fait l’impasse sur cet auteur.

Liens vers les autres romans de Cécile Coulon sur le blog.

 

Benameur © Actes Sud – 2008

Lea et Romilda. La fille et la mère. La danseuse et la vieille femme. L’inquiète et l’intranquille.

Lea a la trentaine, elle vit loin de chez elle, en ville. Sa respiration, c’est la danse. Depuis peu, elle s’autorise à se laisser aller avec Bruno. C’est la première fois qu’une relation dure, mais elle la sait fragile. Pourtant, les mains de cet homme-là, sa voix et sa présence la rassurent. Elle a trouvé son équilibre même s’il est encore balbutiant. Lea la danseuse, en permanence en équilibre, à la scène comme dans sa vie privée. Elle cherche à combattre son refus de l’Autre, de la vie. Puis, cet appel passé à sa mère. Elle perçoit dans la voit de l’aînée une fatigue, une inquiétude. Alors Lea prend la route malgré l’avis de tempête.

« Est-ce qu’aimer, ce n’est pas vouloir rejoindre, sans relâche ?
(…)
Aimer c’est juste accorder la lumière à la solitude.
Et c’est immense »

Un huis-clos, des retrouvailles entre deux femmes. Deux générations, deux vies, deux solitudes. Jeanne Benameur livre un récit poignant d’une rencontre où une mère brise le silence et explique à sa fille ce qu’elle a vécu. Un jour, un homme est entré dans sa vie. Avec lui, elle a fui, elle a quitté la maison familiale comme une voleuse, elle a quitté cette guerre qui ravageait son pays. L’homme lui a promis une vie meilleure loin de l’Italie, lui a fait miroiter le bonheur en France. Pourtant, si le couple a fini par s’installer dans un bourg paumé de la providence française, il y eu toutes ces années de guerre durant lesquelles la jeune fille perdit à jamais son insouciance. Prostitution, violences psychologiques, désillusions. Cette mère se livre avec émotions. Face à elle, sa fille avide de connaître la vérité tout en étant terrorisée par ce qui lui est confié. Mère et fille sont face-à-face, la romancière nous permet de ressentir la force de cet instant rythmé seulement par le vacarme que produit la tempête qui fait rage à l’extérieur de la maison dans laquelle elles se trouvent. Entre passé et présent, les deux femmes se livrent et font face à leurs peurs respectives.

Les autres romans de Jeanne Benameur sur le blog.

 

Pennac © Gallimard – 2013

Prenons un instant pour observer le rapport que nous avons à la lecture. Comment un individu développe-t-il le goût ou le dégoût de la lecture ? Le système scolaire donne les bases nécessaires à la lecture et à l’écriture mais qu’est-ce qui se joue à la maison ? Est-ce que le discours des parents a un impact sur le lien futur que nous aurons chacun avec les livres ? Lecture plaisir ou lecture contrainte. Que va-ton chercher dans les livres et qu’est-ce que l’objet livre représente tout simplement pour chacun ? Tant de question que Daniel Pennac nous invite à nous poser. Il nous amène à nous rappeler ce que lire représentait pour nous étant enfant. Ce plaisir de la lecture du soir que nous avions enfant ou que nous avons, en tant que parent. Le plaisir de lire serait-il une question de transmission ou ne serait-ce qu’une prédisposition que certains individus ont alors que d’autres en sont dépourvus.

La quatrième et dernière partie du roman nous présente les « droits imprescriptibles du lecteur » lus sur de nombreux blogs et repris quantité de fois à différentes occasions :

1/ Le droit de ne pas lire, 2/ Le droit de sauter des pages, 3/ Le droit de ne pas finir un livre, 4/ Le droit de relire, 5/ Le droit de lire n’importe quoi, 6/ Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible), 7/ Le droit de lire n’importe où, 8/ Le droit de grappiller, 9/ Le droit de lire à haute voix, 10/ Le droit de nous taire.

Belle réflexion sur la littérature et sa place dans la société. Belle réflexion sur le plaisir que procure la lecture. Un texte qui remet les pendules à l’heure. Ecrit en 1995 à l’époque ou Daniel Pennac était enseignant, j’ai trouvé ce texte très actuel, c’est à peine s’il a pris la poussière.

Saudade (Fortu)

Fortu © Guy Delcourt Productions – 2016
Fortu © Guy Delcourt Productions – 2016

Petits bouts d’existence couchés sur un papier épais et doux au toucher. Le petit format de l’album (147 * 210 mm) nous invite à entrer dans un univers intime et propice à la confidence.

L’objet-livre contient quinze nouvelles qui vont conduire le lecteur à « rencontrer » différents protagonistes et à écouter ce qu’ils ont à dire. Chaque histoire a donc sa voix-off, celle du personnage mis en premier plan. Il se livre, témoigne de ce qu’est sa vie, partage sa réflexion et fait le point sur ses impasses, des fragilités et ses échecs. Les récits ne proposent aucun dialogue direct, uniquement des situations racontées, analysées, décortiquées pour certaines tandis que d’autres resteront davantage sur du factuel. Les individus se remettent en cause, se questionnent. Ils cherchent, pour certains, une porte de secours sans toutefois se risquer à l’approcher de trop près. Quinze monologues qui ont ce point commun de contenir une certaine nostalgie d’un moment passé, d’une décision qui n’a pas été prise, d’une opportunité que l’on n’a pas su saisir ou d’une envie qui ne sera jamais réalisée.

« Saudade ». Comme l’explique le texte en quatrième de couverture, « Saudade est un mot portugais qui exprime une mélancolie empreinte de nostalgie. La saudade raconte un désir intense, pour quelque chose que l’on aime et que l’on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. » On retrouve d’ailleurs cette nostalgie mêlée à une petite étincelle de vie dans la chanson « Saudade » de Cesaria Evora.

Quinze nouvelles qui nous amènent à nous poser délicatement sur l’épaule d’autant d’inconnus pour entendre leurs pensées, apprendre d’eux et comprendre comment ils cheminent. Autant d’opportunités de « vivre » des situations nouvelles. Le lecteur côtoie ainsi un homme qui vient de perdre brutalement son enfant ; tandis que sa femme est dépassée par un deuil insurmontable, lui se révolte et dans un dernier soubresaut de colère, fait son adieu au monde. Ailleurs, dans un autre quotidien, nous assistons à une séparation à la terrasse d’un café et encaissons toute l’incompréhension que la situation fait naître : « je suis privé de celle avec qui j’aime être sous prétexte que l’on s’entend trop bien… Il y a vraiment quelque chose d’illogique ». Je repense aussi à l’histoire de ce jeune retraité qui, le jour de son pot de départ après 40 ans de carrière, mesure toute la difficulté d’accepter son nouveau statut ; il ressent déjà la nostalgie de son quotidien de travail, il comprend qu’il perd une part de lui-même, un élément de son identité, comme s’il perdait sa raison d’être.Ailleurs, un autre homme de 65 ans, homosexuel, en proie à un désir de paternité qui restera à jamais assouvi… « Ma vie ressemble désormais à cette cigarette. Elle se consume lentement, sans rien attendre d’autre, et elle s’éteindra sans laisser de trace » pense-t-il. Il est aussi question d’identité avec ce vieux portugais qui a quitté son pays dans sa jeunesse pour fuir la misère et la dictature de Salazar et qui, au crépuscule de sa vie, cherche toujours sa place, tel un apatride.

La grossesse, le coup de foudre, le deuil, la drague, le chantage… sont autant de situation et de sentiments que Fortu explore dans ce recueil.

Ma première réaction, après avoir lu deux ou trois des nouvelles du recueil, a été de me demander pourquoi un album de cette veine avait eu l’opportunité d’être publié chez un éditeur de cette trempe. Restant très extérieur à ces premières tranches de vie, l’impression désagréable d’être face à quelque chose de vaporeux m’interpellait. J’ai pourtant poursuivi la lecture et constaté qu’à mesure que l’on s’enfonce dans l’album, on parvient à attraper le fil qui relie les scénettes entre elles ; on mesure alors leur portée et l’impact qu’elles ont sur nous. Chacune a sa manière d’interpeller le lecteur, de l’amener à réfléchir tout en demandant un certain effort : celui de regarder la situation de la même manière que le narrateur. Entendre ce qu’il a à dire, accepter sa logique, comprendre la finalité de ce qu’il met en place et accepter les moyens qu’il utilise pour parvenir à ses fins… sans le juger, sans le rabaisser au prétexte que l’on n’agirait pas de la même manière.

Fortu avait publié son premier album (« C’est tout moi ! ») aux Editions Poivre et Sel en 2014. Outre sa participation à deux collectifs (« Papier » aux éditions Delcourt en 2014 et « Derrière le monument aux morts » aux éditions Le Potager moderne en 2015), « Saudade » est son deuxième album. Le dessin minimaliste voire dépouillé donne une profondeur inattendue au propos. Parfois, certaines illustrations donnent l’illusion que les portraits des personnages ont été réalisés à l’aide d’un trait continu… qu’à partir du moment où la mine du crayon a touché la feuille, elle n’a consenti à s’en détacher qu’une fois la silhouette entièrement réalisée. En cela, j’ai pensé au travail sur les lignes de Guillaume Chauchat et à ses bonhommes en fil de fer (voir lien vers la galerie de photos du FIBD 2015 qui consacrait une exposition à l’auteur).

La mise en page est aérée et chaque planche ne contient que deux lignes (deux bandes). Le dessin de Fortu invite à une introspection silencieuse. Les illustrations sont dépourvues de phylactères et la narration – tout en voix-off – est insérée en-dessous de chaque visuel et vient ainsi le légender. Chaque vignette est réalisée à l’aide d’un trait fin, la fragilité des personnages n’en est que plus apparente. On perçoit leur trouble, leur sensibilité. Cet émoi-là est d’autant plus visible que les décors (quand ils sont présents) s’effacent totalement derrière le personnage. L’individu capte totalement notre attention, on est pris dans sa confidence et on fait abstraction du reste. A mesure que l’on tourne les pages, on se love davantage dans le silence qu’impose l’album… on y consent même respectueusement.

PictoOKUn album intimiste où quelques voix se font entendre et sortent de la multitude. Des inconnus se livrent, se mettent à nu, ouvrent leur intimité. Le lecteur peut se reconnaître dans certaines de ces scénettes ou, au contraire, découvrir un comportement totalement différent de sa manière d’être au monde. On marque un temps d’arrêt, comme si le temps suspendait son vol… Intéressant.

Extrait :

« Ce que j’aime, c’est apprendre à connaître la personne et à faire qu’elle m’apprécie de plus en plus. Je cherche les failles, il y en a toujours de plus ou moins grandes. (…) Ce qui me plaît le plus c’est quand la fille se jette à l’eau sans s’apercevoir que je l’y ai poussée. (…) Dès qu’elles me disent oui, je sais que c’est déjà fini » (Saudade).

Saudade

One Shot

Editeur : Delcourt

Collection : Shampooing

Dessinateur / Scénariste : FORTU

Dépôt légal : mars 2016

160 pages, 14,50 euros, ISBN : 978-2-7560-7769-7

Bulles bulles bulles…

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Saudade – Fortu © Guy Delcourt Productions – 2016