Gaza 1956, en marge de l’Histoire (Sacco)

Gaza 1956, en marge de l'histoire
Sacco © Futuropolis – 2010

Joe Sacco propose avec Gaza 1956 un récit et un travail assez impressionnants sur des massacres de palestiniens perpétrés en 1956. Impressionnant, c’est le mot qui vient au premier coup d’œil puisque cet album près de 400 planches.

Dans la préface, rédigée en juillet 2009, il explique sa démarche et son point de départ. En faisant des recherches, Sacco découvre les génocides de civils de Khan Younis et de Rafah  de novembre 1956 pratiquement passés sous silence. Il va consacrer quatre années de travail à la recherche de témoins oculaires et au recueil de leurs témoignages. Il rassemble le fruit des ses investigations dans cet album en deux parties, chacune d’elle étant dédiée à l’un de ces massacres (preuves irréfutables des excès de l’armée israélienne). De plus, Sacco situe ces événements dans un contexte historique plus large : enjeux politiques dans la bande de Gaza, influences internationales sur les prises de positions des hommes politiques locaux (Israël, Palestine, Égypte), fuite des populations, organisation des camps de réfugiés…

Au niveau du graphisme, j’ai assez peu de choses à en dire : le trait est basique mais illustre parfaitement propos et émotions.

Un récit poignant qui s’organise autour deux personnages centraux qui au passage se lieront d’amitié : Joe Sacco et son guide. Ils filtrent le flot de récits recueillis pour l’occasion, parlent des doutes et des certitudes qu’ils ont rencontrés. Ils sont dépositaires de plusieurs centaines de témoignages, plus ou moins précis, plus ou moins fantasmés… Le journaliste et son guide se confrontent donc à la difficulté majeure de rester objectifs face à des souvenirs parfois déformés par le temps.

Ce qui est intéressant, c’est la trame narrative employée par Sacco pour mettre en forme cet album. Il ne se contente pas de relater les événements de 1956 mais les situe dans une période historique plus large. Il déroule ainsi 60 années de l’Histoire d’un pays. Pour se faire, il utilise de nombreux allers-retours passé / présent, expliquant l’origine de certains événements (signature de traités, influences des politiques anglaises/françaises et américaines…) et leurs conséquences directes sur la population. En créant un ancrage fort des prémices des événements en 1948 (année où Israël a déclaré son indépendance), il continue à dérouler certains fils dans le présent, nous permettant ainsi de constater l’état du marasme : un pays englué dans le conflit. La population est lasse et seules deux alternatives semblent possibles : soit encaisser dans rien dire, soit intégrer des réseaux extrémistes (seul exutoire pour exprimer cette haine farouche d’Israël… et de la présence des troupes américaines). La majorité des protagonistes rencontrés se situe dans le premier groupe : des civils qui ont intégrés leur histoire malgré eux, qui ont été déracinés et sont à la merci de l’opposant.

« – J’aimerais goûter à la liberté des Occidentaux, mais sans perdre mes repères.
– Tu te sens libre à Gaza ?
– En pensée seulement. »

On plonge rapidement dans cet ouvrage. L’habileté de Joe Sacco à brosser un portrait touchant de la population palestinienne ne nous fait pas lâcher l’album, cependant impossible à lire d’un bloc. Après avoir présenté le contexte de travail, Abed (le guide), les conditions de vie quotidienne en Palestine (couvre-feu, règles de savoir-être en groupe, etc) et les repères historiques-clés, le récit se consacre ensuite aux témoignages. On ne retiendra peu de noms mais certains visages nous deviendrons familiers.

On est marqué par les conditions d’existence des Palestiniens, beaucoup sont contraints de vivre dans de réels taudis, entassés à 15 personnes ou plus dans un espace dérisoire. J’ai fait des temps de pause à la lecture de certains témoignages… à la vue de ces petits êtres que l’on appelle enfant par commodité de taille mais qui ont déjà perdu toute naïveté. La peur et les souffrances fait grimacer leurs visages comme les adultes :

Cette lecture s’inscrit dans le Challenge Histoire

Un travail impressionnant que nous livre-là Joe Sacco. Quatre années de travail, quatre années de rencontres, d’interview pour regrouper des témoignages et tenter autant que faire se peut de livrer un regard objectif sur les faits. Un livre dur que je trouve malgré tout porteur d’espoir. Malgré des conditions de vie souvent à la limite du supportable, les Palestiniens trouvent les ressources pour continuer à faire des projets, scolariser leurs enfants, (re)construire leurs maisons…

Roaarrr ChallengeJ’ai cependant un bémol concernant cet album : malgré la richesse des informations obtenues par Joe Sacco, à aucun moment il ne n’abordera le quotidien du peuple israélien. On pourrait donc hâtivement conclure que le peuple palestinien est le seul à subir cette situation éprouvante alors que ce n’est pas le cas et que le peuple israélien souffre tout autant. Admettons-le, la connaissance que nous de la situation dans la Bande de Gaza est lacunaire. Il est donc difficile de faire la part des choses ici. Je ne peux donc m’empêcher de faire la comparaison avec Les Chemins de traverse (je suis désolée, je vous en ais déjà beaucoup parlé) de Maximilien Le Roy et Soulman qui aborde intelligemment la situation en offrant tour à tour la parole à chaque camp. Cet ouvrage a reçu le Prix Regard sur le monde au Festival d’Angoulême de 2011.

Mais la critique est-elle possible sur un tel album ??

Un autre album de Sacco sur cette situation : Palestine.

Les liens : entretien de Joe Sacco sur Du9, une interview de l’auteur sur BD-Theque,  un article sur protection-palestine.org.

Les chroniques : Seb Naeco, chronique de Lo, Yvan.

Extraits :

« L’Histoire peut se passer d’annexes. Les notes de bas de page sont au mieux superflues. Au pire, elles font trébucher le grand récit. De temps à autre, paraissent des éditions plus audacieuses, plus dépouillées, l’Histoire se débarrasse de quelques notes. On comprend pourquoi… L’Histoire a les mains pleines. elle ne peut s’empêcher de produire des pages à l’heure, à la minute. Elle s’étrangle avec les épisodes récents et digère les plus anciens. (…) Une autre page, une autre annexe. Ici, l’encre ne sèche jamais » (Gaza 1956, en marge de l’histoire).

« En 1949, un rapport du ministère des Affaires étrangères israélien prédisait : La sélection naturelle fera le tri entre les réfugiés les plus adaptables et les plus combatifs et les autres, qui dépériront. Certains mourront, mais la plupart, changés en épaves et en parias, iront grossir les classes défavorisées dans les pays arabes » (Gaza 1956, en marge de l’histoire).

Extrait du discours de Moshe Dayan du 30 avril 1956 : « Voici huit ans maintenant que, depuis les camps de réfugiés de Gaza, ils nous voient faire notre patrie de la terre et des villages où ils vivaient, où leurs ancêtres vivaient. Par-delà la frontière gronde une mer de haine et de violence. Une vengeance qui guette le jour où le calme endormira notre vigilance… où nous écouterons ces chantres d’une hypocrisie pernicieuse qui nous appellent à déposer les armes… N’ayons pas peur de regarder en face la haine qui consume les arabes autour de nous. C’est le destin de notre génération » (Gaza 1956, en marge de l’histoire).

« Après tout, le cadavre de ce pauvre gosse a droit à son intimité. Seuls l’Histoire et le temps, qui blanchit les os, rendent les morts assez décents pour qu’on les contemple » (Gaza 1956, en marge de l’histoire).

Gaza 1956, en marge de l’histoire

One Shot

Éditeur : Futuropolis

Dessinateur / Scénariste : Joe SACCO

Dépôt légal : janvier 2010

ISBN : 9782754802529

Bulles bulles bulles…

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Gaza 1956 – Sacco © Futuropolis – 2010

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30 commentaires sur « Gaza 1956, en marge de l’Histoire (Sacco) »

  1. Sacco a vraiment fait un boulot monumental sur cette BD. Pas mon genre mais on ne peut qu’être admiratif. A part ça, les résultats du concours Seuls sont en ligne chez moi. Tu peux aller y jeter un oeil, on ne sait jamais !

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  2. La densité des pages et des images rend parfois la lecture un peu laborieuse, mais SACCO fournit toujours un super boulot.
    Et le fait qu’il se mette souvent en scène rappelle que son récit en reste un, donc un point de vue malgré tout subjectif sur des situations toujours très complexes.
    De la bonne BD, une fois encore !!

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    1. Il faut faire des pauses dans la lecture de tourte façon, sinon je pense qu’on arrive rapidement à un effet de saturation.
      J’ai lâché sur la partie des bonus de fin. Égoïstement, j’avais besoin d’une lecture plus légère

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  3. Vu l’épaisseur de la bête, j’ai pour le moment évité de m’y plonger… mais je ne doute pas qu’il soit nominé à Angoulême pour de très bonnes raisons… pour une fois ^^ (choco mauvaise langue)

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    1. On verra bien ce qu’Angoulême en pensera. Enfin, vu la sélection de cette année et le peu que j’en ai lu, j’ai encore du mal avec certaines nominations. Déjà, il n’y a pas de Pascal Brutal cette année…. une bonne chose ^^

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  4. Je pense qu’au travers de toutes ces anecdotes et allez-retour, Joe Sacco parle d’une certaine facon du quotidien des Palestiniens.

    Avec ‘Palestine’, il y a quelques annees il avait voulu parler d’un peuple dont on ne parlait pas – d’ailleurs a l’epoque cet album avait fait un flop. Il voulait contrebalancer ce qui se disait sur Israel aux Etats-Unis, c’etait et c’est toujours un choix journalistique de sa part.

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