L’Enfant, la Taupe, le Renard et le Cheval (Mackesy)

« C’est étrange. On voit seulement l’extérieur des gens, mais presque tout se passe à l’intérieur. »

Mackesy © Les Arènes – 2020

Quatre amis.

Un enfant innocent et curieux, une taupe gourmande, un renard méfiant et un cheval bienveillant.

Ensembles, ils vont partir explorer le monde par un beau jour de printemps.

« Je m’étonne moi-même d’avoir écrit un livre, je ne suis pas un grand lecteur. J’ai surtout besoin des images, elles sont comme des îles, des refuges dans une mer de mots. Ce livre (…) j’aimerais que vous puissiez l’ouvrir à n’importe quelle page, n’importe quand. » (Charlie Mackesy)

Alors Charlie Mackesy a fait un livre que l’on pouvait ouvrir à n’importe quelle page. Plume, pinceau, encre de Chine, aquarelles et l’espace fou des pages blanches prêtes à accueillir ce que l’auteur leur livre. Charlie Mackesy a fait de ce livre un petit bijou. Un instant suspendu. Un message d’optimisme et d’amour. Un espoir d’humanité.

« – Qu’est-ce que tu veux être, toi, quand tu seras grand ?

– Gentil, dit l’enfant. »

En toute simplicité, l’auteur a posé des petites pensées, réflexions philosophiques et questions existentielles mais tout cela est amené simplement, spontanément, avec des mots simples et bienveillants. Le tout est accompagné de magnifiques illustrations où un jeu tendre se met en place entre le noir et blanc et la couleur. On a parfois l’impression de parcourir un carnet de croquis exploratoires, parfois l’impression d’être dans un livre d’Art. Chaque mot, chaque phrase, chaque intonation est mise à notre portée, parfois de façon poétique, parfois de façon naïve. On s’en saisit. On s’accroche à ces bribes, ces confidences, ces échanges qui parlent tour à tour de peurs, de désirs, d’amitié ou encore de confiance. Chaque page nous réchauffe. Chaque mot nous enchante.

L’aventure nous charme tant elle est spontanée et dépourvue d’animosité. Ici et là, en prêtant l’oreille, en respectant les silences, on verra les personnages souffler timidement la raisons de leurs peurs, de leur repli et de leurs rêves. On les entendra aussi parler de leurs espoirs, de leurs idéaux tandis qu’ils énonceront haut et fort l’importance des uns pour les autres, leur amour réciproque. Ces quatre personnages-là, en se rencontrant, ont rencontré leur famille. Le renard a des blessures au cœur, la taupe vit l’instant présent, le cheval est un grand rêveur et l’enfant cherche un endroit où vivre. Aussi différents soient-ils, ils se respectent, s’aiment et se font confiance.

Force est de constater que l’on se sent très bien aux côtés de ce quatuor atypique. On se colle à leur rythme. On écoute, on observe, on contemple. On prend le temps. On rit… Quelques passages se teintent de nostalgie, d’autres nous réchauffent et nous font nous questionner sur la manière dont on perçoit notre environnement, notre quotidien, nos ambitions. Cet album donne des couleurs à des choses que l’on trouvait parfois ternes ou obsolètes.

Un livre à savourer lentement. A lire d’une traite ou par petites bribes. Un livre à écouter et à contempler. Un livre que l’on pose jamais très loin de soi, pour mieux pouvoir y revenir. Une douceur, un délice de voir ces quatre amis questionner le sens de la vie, la chance d’avoir des amis, les bénéfices de l’amour, le sentiment de bonheur et surtout (surtout !)… un ouvrage qui nous rappelle qu’ « on ne voit bien qu’avec le cœur, l’essentiel est invisible pour les yeux ».

« La haine fait beaucoup de bruit, mais il y a dans ce monde plus d’amour qu’on imagine. »

La très belle chronique d’Alice.

L’Enfant, la Taupe, le Renard et Le Cheval (récit complet)

Editeur : Les Arènes

Dessinateur & Scénariste : Charlie MACKESY

Traduction : Laurent BECARIA

Dépôt légal : septembre 2020 / 128 pages / 18 euros

ISBN : 979-10-375-0127-1

La Bête, tome 1 (Zidrou & Frank Pé)

Zidrou – Frank Pé © Dupuis – 2020

Novembre 1955 à Anvers.

Un cargo est amarré au port sous une pluie battante. Il fait gris, froid… le genre de froid humide qui colle au corps. Dans ses soutes, Marsupilami ronge son frein, remonté à bloc par une traversée éprouvante qui a duré une éternité ; il, est profondément en colère de n’avoir été ni hydraté ni nourri. Il a le poil hirsute et le corps fortement amaigri. Mais il a encore assez de ressources pour mobiliser ses dernières forces et s’enfuir.

« Là ! Au milieu de la route ! Un enfant en imperméable jaune avec… un lasso ! »

Quelques jours plus tard, en banlieue bruxelloise, c’est le petit François qui découvrira le Marsu exténué. L’enfant décide de le ramener chez lui, ce qui ne manquera pas de provoquer une grande stupéfaction chez sa mère. Elle devrait pourtant être habituée de l’étrangeté des bestiaux que François prend sous son aile.

« Une taupe albinos ! Une hulotte idiote ! Une caille sans plumes ! Un vieux matou qui pète tout le temps ! Des salamandres ! Un chien à trois pattes ! (…) La seule chauve-souris diurne au monde ! Un aigle même pas fichu de voler !… (…) Il ne manque plus qu’une licorne et notre arche de Noé affichera complet !!! »

Avec son don inné d’entrer en relation avec les animaux, François réussi à apaiser Marsupilami. Se sentant chez lui, ce dernier se construit un nid dans la grange attenante à la maison.

Voilà un Marsupilami surprenant sous la plume de Zidrou et le sublime coup de crayon de Frank Pé. A l’instar du « Little Nemo » dont le dessinateur nous avait gratifié il y a quelques semaines à peine, le dessin est de toute beauté. C’est ainsi que visuellement, on découvre un Marsu plus sauvage, moins fluet, plus racé et féroce que celui de Franquin. Il en impose !! On sort totalement du registre humoristique familial dans lequel la série avait fait son nid pour entrer de plein pied dans un univers plus consistant qui réinvente totalement ce personnage imaginaire fabuleux. Un premier tome qui met en place ce petit monde tout nouveau… et nous présente un Marsu comme on ne l’avait jamais vu. Dès le premier regard, il n’y a aucun doute sur la puissance et la force de cet animal. Les dessins – en couleur directe – de Frank Pé sont de toute beauté… Chaque case est un tableau ! Bijou d’album ! Ce qui m’a davantage surprise, c’est le côté sombre de l’ambiance graphique. On sent la rage qui bouillonne dans les veines du marsupial, on sent le froid pinçant de ce fichu temps pluvieux qui rend son poil poisseux… puis on sent lorsqu’il baisse la garde en présence de l’enfant.

François… l’autre personnage fort de cet album. Un petit bonhomme d’une dizaine d’années qui vit avec sa mère. Un milieu modeste, un père absent… et pour cause… dix ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les soldats allemands sont rentrés chez eux, laissant des orphelins derrière eux. Les stigmates et la haine farouche des Boches est encore bien présente dans l’esprit des Belges. A l’école, le nom de famille de François est un fardeau. Un « Van den Bosche » qui ne laisse aucun doute sur la provenance de cette sonorité teutonne. Pour cela, il subit quotidiennement les violentes humiliations de ses « camarades » de classe. Il accepte, sans broncher mais sitôt arrivé à la maison, son sourire s’illumine de nouveau au contact de sa drôle de ménagerie.

« Glouglouricoooooo ! »

Zidrou quant à lui garde ses habitudes qui lui vont si bien. Le propos peut être incisif et devenir soudain moqueur, nous faire passer en un clin d’œil d’une scène cruelle à un débordement de bonne humeur où les rires fusent et la joie est palpable. Le scénario peut virevolter dans un délire farfelu et rebondir sur un sujet d’actualité de façon crue. Une lecture entrainante qui nous emporte entre action et petites scènes du quotidien. L’humour est très présent et une place généreuse est laissée aux rapports humains… On bondit d’émotion en émotion sans perdre le fil du récit. Du bon Zidrou qui a généreusement plongé son scénario dans un bouillon de culture belge ! Expressions en tout genre, plats, traditions… tout y passe et le rendu est réellement intéressant et très ludique.

« Les Chokotoff, c’est comme la vie : il faut laisser fondre doucement dans la bouche, pas mordre dedans ! »

Une claque ! Et j’ai bien hâte de tenir en mains le second tome qui devrait clore cette série. Hâte. Vraiment hâte !! Et je crois que vous feriez bien de vous procurer ce tome parce que ça m’étonnerait bien qu’il déplaise à quelqu’un !

Et je sais bien que je ne trouve pas toujours les mots pour vous convaincre alors… alors je vous envoie vers cette très complète et sympathique interview de Frank Pé (©Metro) qui devrait finir de vous convaincre que cet album-là est à lire.

La Bête / Tome 1 (Série en cours)

Editeur : Dupuis

Dessinateur : FRANK PE / Scénariste : ZIDROU

Dépôt légal : octobre 2020 / 150 pages / 24.95 euros

ISBN : 979-10-34738-21-2