L’écorce des choses (Bidault)

Bidault © Warum – 2017

C’est l’été. Le temps des vacances est revenu. C’est moment de prendre la voiture, de monter à l’arrière, d’observer les paysages qui défilent, de s’émerveiller des couleurs de la nature, de ressentir les vibrations de la voiture. A l’avant, papa conduit et maman est assise sur le siège passager. Ils parlent en regardant une carte routière mais mon regard est attiré par un chat qui court se cacher dans la forêt. On a dû lui faire peur avec notre grosse voiture rouge.
La voiture freine. On doit être arrivé. Aujourd’hui, on emménage dans notre nouvelle maison à la campagne. C’est grand et puis il y a un arbre magnifique juste à côté de la maison. J’irai le voir demain. Mais aujourd’hui, je reste avec mes parents. Maman me parle. Je ne l’entends pas. Je suis sourde. Depuis toujours.
C’est l’histoire de cet été où tout à changer, où mon refuge est devenu cet arbre dont j’aime caresser l’écorce rugueuse. C’est la détresse de ma mère qui ne me comprend pas et que je ne comprends pas. C’est l’histoire de mon père qui n’est jamais là. C’est l’histoire où j’avance dans le silence espérant qu’un jour, je pourrais rencontrer quelqu’un qui acceptera de plonger son regard dans le mien et qui, patiemment, m’aidera à comprendre le monde dans lequel je suis née.

Le coup de cœur est venu dès que j’ai vu la couverture. « Ça ne présage » de rien me direz-vous (et vous avez raison) pourtant ici, la première impression était la bonne. Le fait de pouvoir plonger dans les yeux de cet enfant au sourire discret, le fait de la voir ainsi assise au milieu des feuilles rouges de l’automne… c’est à cet instant précis que la rencontre s’est faite. Ouvrir le livre, entrer dans l’histoire à pas feutrés, balayer du regard ces planches muettes, puis revenir au début, prendre le temps de scruter détails et visages. On est très vite aux côtés de cette fillette. Et très vite, on voit que son rapport au monde est différent du nôtre.

Sans emphase, Cécile Bidault aborde le monde de la surdité. En un coup de crayon elle nous fait voir le fossé qui sépare les entendants des malentendants. Elle nous montre la détermination de ce père à faire parler sa fille, exagérant les « A » et les « O » que fait sa bouche, invitant la fillette à toucher sa gorge pour sentir les vibrations, l’incitant à reproduire à l’identique un son qu’elle n’entend pas…

Des parents désarmés face à une enfant qui cherche à communiquer. Avec ses propres moyens, elle mime, dessine et cherche à apprivoiser ce sens dont elle est dépourvue. Le travail d’illustration de Cécile Bidault est délicat. L’auteur nous invite, le temps d’une lecture, à nous mettre à la place de cette fillette. On a très vite de l’empathie pour le personnage, on attrape le moindre détail qui nous permet de mieux appréhender ce qui se passe autour d’elle. Une dispute, un orage, une radio qui hurle des sons mais joie ! car ce sont autant de vibrations qui s’en dégagent, un rythme qui permet d’être bercé. Les premières pages contiennent quelques phrases ; la fillette nous parle en voix-off. Puis le silence s’installe définitivement et c’est au lecteur de comprendre seul le reste.

Coup de cœur pour cet album silencieux !

Sur le site Combat, une interview de Cécile Bidault qui revient sur la genèse de cet album. Je vous propose aussi ce lien qui vous permettra de découvrir le site Tumblr de l’album.

L’écorce des choses

One shot
Editeur : Warum
Dessinateur / Scénariste : Cécile BIDAULT
Dépôt légal : octobre 2017
128 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36535-297-0

Bulles bulles bulles…

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L’écorce des choses – Bidault © Warum – 2017

Chroniks Expresss #33

Bandes dessinées : Cette ville te tuera (Y. Tatsumi ; Ed. Cornélius, 2015), Les Mutants, un peuple d’incompris (P. Aubry ; Ed. Les Arènes – XXI, 2016), Miss Peregrine et les enfants particuliers, volume 2 (R. Riggs & C. Jean ; Ed. Bayard, 2017).

Jeunesse : Trois aventures de Léo Cassebonbons (F. Duprat ; Ed. La Boîte à bulles, 2017).

Romans : Les Echoués (P. Manoukian ; Ed. Points, 2017), Rien ne s’oppose à la nuit (D. De Vigan ; Ed. Le Livre de Poche, 2013), Women (C. Bukowski ; Ed. Grasset, 1981), Temps glaciaires (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2015), Les Jours de mon abandon (E. Ferrante ; Ed. Gallimard-Folio, 2016).

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Bandes dessinées

 

Tatsumi © Cornélius – 2015

Tokyo. Plongée au cœur d’une société en plein mal-être.

Stéphane Beaujean a réalisé une très belle préface qui explique à la fois le contexte social de l’époque et réalise une fine analyse de la démarche de l’auteur. « Dans les nouvelles qui suivent, Yoshihiro Tatsumi s’attarde plus précisément sur les relations entre hommes et femmes. Il témoigne de la mort du désir sexuel, de son dévoiement par le capitalisme et la modernité dans une civilisation en proie à une urbanisation étouffante ».

Cet album est le premier volume de l’anthologie des œuvres du Yoshihiro Tatsumi (« Une vie dans les marges »), il contient 23 nouvelles crées dans les années 1960 et 1970. Les histoires sont dures, brutales mais comme elles sont toutes assez courtes, le lecteur n’a pas le temps de s’apitoyer réellement sur un personnage. On traverse une succession d’avortements, de fœtus dans les égouts, de suicides, d’adultères. On voit des individus qui s’abrutissent au travail pour ne pas penser. Une ville inhospitalière. Des hommes désabusés, des femmes aigries et autoritaires et entre les deux, la communication est souvent en panne. Une sexualité à la fois contrariée, étouffée et pour d’autres, totalement débridée et pulsionnelle. C’est à la fois malsain et totalement affligeant, au point qu’on plaint ces gens en souffrance.

On sort un peu sonné de la lecture de ce gekiga mais tout de même, n’hésitez pas à le lire si vous en avez l’occasion.

A lire aussi : la présentation de l’album sur le blog de l’éditeur.

 

Aubry © Les Arènes-XXI – 2016

Service de pédopsychiatrie de l’Hôpital Sainte Barbe à Paris. Le pavillon Charcot accueille des adolescents âgés de 12 à 14 ans. Crises d’angoisse, tentatives de suicide, décompensation, overdose… les motifs d’hospitalisations sont multiples mais ils ont tous un point commun : leurs parents sont totalement dépassés par la « crise d’adolescence » et incapables d’aider leurs enfants à y faire face. Psychiatre, éducateurs spécialisés, infirmiers… assurent la prise en charge durant des séjours qui durent de quelques jours à plusieurs mois.

Pauline Aubry quant à elle est graphiste ; elle a repris par la suite ses études au CESAN, une école de BD. En 2013, elle sollicite son amie Camille, pédopsychiatre à Sainte-Barbe, pour savoir s’il est possible de faire un reportage BD sur le service. La réponse est positive mais en échange, il lui est demandé d’animer un atelier BD à destination des jeunes patients du service.

Un album à mi-chemin entre l’autobiographie et le reportage, entre la découverte des problématiques propres à l’adolescence et la démarche cathartique. Car pour adapter son atelier au public qu’elle va côtoyer, Pauline Aubry se remémore sa propre adolescence (état d’esprit, relations familiales, hobbies…). Elle va animer au total 8 séances d’atelier (de novembre 2013 à mars 2014). L’album est ponctué par ces repères chronologiques. Pour le reste, l’auteure relate l’ambiance de chaque séance d’atelier, et montre comment le service de pédopsychiatrie s’organise (profil des ados, travail d’équipe, méthodes de travail, liens avec les familles…). Entre les séquences de reportages, l’auteure fait remonter les souvenirs et décortiquent les informations qu’elle a reçues en faisant le parallèle avec sa propre adolescence.

Pour être honnête, cette BD est parfaite pour se sensibiliser sur la prise en charge des adolescents fragiles (manifestant des troubles du comportement, ayant des conduites addictives et/ou qui se mettent en danger). Je vois bien ce medium être utilisé dans des groupes de parole d’adolescents. Par contre, pour les personnes qui connaissent déjà ces services hospitaliers en pédopsychiatrie, ça fait vraiment redite. Globalement, je baigne un peu trop dans ce milieu professionnel. Je suis au contact quotidien avec la clinique, les thérapeutes, les éducateurs, les publics… en permanence en train d’écouter des gens parler de leurs vies, de leurs échecs, de leurs angoisses… Bref, un livre pour réviser les bases…

Vu aussi chez : Sabariscon, Joëlle, Tamara.

 

Riggs – Jean © Bayard – 2017

Les enfants particuliers recueillis par Miss Peregrine sont en cavale. Ils fuient les Sépulcreux et les Estres qui tentent de les capturer afin de pouvoir pratiquer d’obscures et de traumatisantes expériences en laboratoire. Dotés de pouvoirs surnaturels, les Enfants Particuliers vivaient jusqu’à présent – pour les plus chanceux d’entre eux – sous la protection d’ombrunes bienveillantes, sortes de nurses qui leur assurait le gîte et le couvert mais aussi la possibilité de mieux connaître les pouvoirs de chacun et … d’accepter d’être différents des autres enfants.

Mais l’avenir des Particuliers et compromis. Miss Peregrine ayant été blessée lors du dernier affrontement avec les Estres, les Particuliers qu’elle avait pris sous son aile décident d’aller demander de l’aide à d’autres ombrunes afin que Peregrine soit sauvée. Ils prennent la direction de Londres avec toute l’appréhension de se jeter délibérément dans les griffes de leurs adversaires. Pire encore, Londres est plongée dans les affres de la Seconde Guerre Mondiale.

C’est suite à la sortie de l’adaptation cinématographie de « Miss Peregrine… » que nous avions découvert, mon fils et moi, cet univers fantastique. Sitôt sorti de la salle de cinéma, nous avons voulu découvrir l’adaptation BD de la série (avant de lire éventuellement les romans originels). Profitant de la réédition du premier volume (Editions Bayard – Collection BD Kids), nous avons pu découvrir des détails et des interprétations qui étaient différentes de la vision de Tim Burton voire qui étaient totalement absente du film.

Les personnages sont intéressants, élaborés et cohérents. L’univers fascine, les motivations questionnent et les desseins des « méchants » n’est pas sans rappeler les agissements des nazis (d’ailleurs certains ont brodé sur leur uniforme une croix gammée).

Une série agréable à lire et qui sait capter notre intérêt. Loin d’être un récit incontournable ou un coup de cœur, les albums permettent de passer un bon moment de lecture et j’ai très envie de découvrir le troisième et dernier tome de cette histoire.

 

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Jeunesse

 

Duprat © La Boîte à bulles – 2017

Léo Cassebonbons est un petit garçon comme les autres : espiègle à souhait, naïf et spontané, il est dans cet âge où chaque chose se questionne et à chaque question sa réponse. Souvent, les conclusions auxquelles il aboutit sont sans concession pour les adultes qui l’entoure.

Cet ouvrage est une intégrale de trois albums de « Léo Cassebonbons » précédemment édités aux Editions Petit à Petit : « Chou blanc pour les roses », « Demandez la permission aux enfants » et « Mon trésor ».

Le premier tome regroupe des petits gags de quelques pages. Anecdotes du quotidien, à l’école ou en famille. Les scénettes sont de qualité inégale et rares ont été celles qui m’ont arraché un sourire.

Le second emmène la famille en vacances et c’est, pour le lecteur, l’occasion de découvrir davantage les proches de Leo, à commencer par sa tante et sa cousine. Délaissant l’historiette pour proposer une histoire complète, François Duprat s’amuse à rebondir de personnage en personnage. J’ai préféré cette seconde partie à la première, l’humour fonctionne mieux et rare sont les épisodes où il retombe comme un soufflet.

Le dernier tome de cette intégrale est aussi le cinquième et dernier tome de la série (publié en 2006). Après, est-ce que l’arrivée de la série à La Boîte à bulles va donner lieu à de nouveaux albums (on l’a déjà vu pour « L’Ours Barnabé ») ?? Quoiqu’il en soit, cette troisième partie est pleine de tendresse et propose des situations réalistes. La majeure partie de l’histoire se passe à l’école et le scénario propose de réfléchir aux relations entre des filles et des garçons âgés d’environ 8 ans et aux rapports de force qui peuvent se tisser entre eux. La question de l’amitié est au cœur du récit et notamment celle qui concerne les enfants de sexes différents. Pas évident à cet âge !

J’ai bien failli ne pas parvenir au bout du premier tiers de l’album. Et puis finalement le personnage principal est un petit bonhomme bien sympathique. Pour autant, la série n’a jamais fait de vagues et je ne pense pas qu’elle me laissera un souvenir ému.

 

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Romans

 

Manoukian © Points – 2017

On est en 1991. Virgil est moldave, Assan et Iman – le père et la fille – sont somaliens, Chanchal est bengladais… tous sont des immigrés. Tous ont traversés des épreuves pour échouer en France, dans l’espoir d’une vie meilleure. Tous ont fui la misère, la guerre, la peur, les ruines, leurs morts, la famine… pour venir respirer l’air d’un eldorado européen. Mais arrivés à destination, ce sont d’autres épreuves qui les attendent. Les squats, la faim, les coups, les humiliations… pas tout à fait les mêmes que les maux de leurs pays mais au fond, pas si différentes. Et puis les hasards de la vie ont fait qu’ils se sont rencontrés, qu’ils se sont entraidés. Entre eux, des liens d’amitié forts se sont tissés. Envers et contre tous, unis, ils ont tenté de poursuivre leur chemin. A plusieurs, on a moins peur que tout seul. Ensembles, on retrouve une dignité, une identité, une raison de vivre.

Pascal Manoukian est journaliste grand reporter. Pendant 20 ans, il a couvert les conflits qui embrasaient la planète. Puis, non content de témoigner dans les médias, il publie « Le Diable au creux de la main » en 2013 avant de livrer « Les Echoués » son premier roman paru initialement en 2016 aux Editions Don Quichotte.

Un livre dur, sans concessions, qui témoigne en premier lieu de la violence de ces trajets de la peur qui transporte des hommes comme on transporte du bétail. Enfermés dans une cale, entassé dans une benne, recroquevillés dans une cabine… entassé par dizaines parfois par centaines, ils traversent des pays et des mers au risque de leur vie. Les coups pleuvent, les réprimandes, la soif, la faim et la peur alourdissent leurs maigres bagages. Un traumatisme.

Arrivés en France, le calvaire continue. Contraints à supporter la clandestinité, ils dorment dans des conditions effrayantes ; vieilles usines désaffectées où grouillent les rats, caravanes remplies d’odeurs de pisse et de détritus, trous creusés à même la terre et j’en passe. Alignés comme des sardines à l’aube, regroupés par nationalités, droits comme des « i », ils attendent dès l’aube le passage d’un employeur qui – ils le savent – va les payer au lance-pierre. Mais même sous exploités, c’est mieux que les conditions de vie dans lesquelles ils vivaient avant de faire le voyage. « C’est comme ça ici, les pauvres s’en prennent aux pauvres ».

Un roman coup de poing, superbe. Des notes d’espoir et des plongées dans l’enfer nous font faire les montagnes russes. Un cri révoltant qui donne l’impulsion pour se mobiliser et tendre la main à ces exilés. Mais par où commencer ?

Extraits :

« Avant, en Moldavie, il adorait les chiens et détestait les mulots. Mais, depuis son arrivée en France, beaucoup de choses s’étaient inversées. Ici, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur » (Les Echoués).

« Depuis son arrivée en France, personne ne l’appelait plus jamais par son prénom, et il n’aurait jamais imaginé qu’avec le temps il puisse lui-même l’oublier. C’est ça aussi, l’exil, quelques lettres choisies avec amour pour vous accompagner tout au long d’une vie et qui brusquement s’effacent jusqu’à ne plus exister pour personne » (Les Echoués).

« Aujourd’hui, le premier analphabète venu prenait une arme et parlait au nom d’Allah. Ça donnait à l’islam une bien mauvaise haleine » (Les Echoués).

 

De Vigan © Le Livre de Poche – 2013

Fin janvier, Delphine De Vigan découvre le corps de sa mère. Un suicide. Sa mère avait 61 ans.

L’auteure décide alors de raconter sa mère. Un roman cathartique pour comprendre, s’approprier les choses, intégrer sa mort, donner du sens à sa douleur.

Ainsi, elle revient sur l’enfance de Lucile, sur ses 8 frères et sœurs et ses parents, George et Liane. Très tôt, Lucile se démarque par sa beauté tout d’abord. Liane lui fera d’ailleurs faire de nombreuses séances de photos ; enfant, Lucile deviendra l’égérie de plusieurs marques, son visage apparaît sur les grandes affiches dans les couloirs du métro, dans les rues de Paris… la ville où elle a grandi. Lucile se fera aussi remarquer pour son côté sombre et mystérieux. Très tôt, elle s’est repliée dans son silence, préférant observer les autres que de participer à leur conversation. Elle échappe aux autres, secrète. Elle se soustrait au tumulte de la vie familiale. A l’adolescence, déjà habituée depuis longtemps à l’effervescence de la vie, aux amis qui passent, aux cousins qui partagent leur vie de famille le temps d’un été, Lucile se désintéresse de sa scolarité, fume ses premières cigarettes, vit ses premières relations amoureuses. Elle tombe enceinte à 18 ans ; pour ses parents et ceux du père de son enfant, l’avortement est inenvisageable. Leur mariage est organisé. Lucile se réjouit d’être la première de la fratrie à quitter le cocon familial, elle se réjouit de pouvoir enfin créer son cocon à elle, elle s’éloigne de cette famille et de ses drames familiaux déjà si nombreux, si douloureux, si lourds à porter.

Huit ans après, elle quitte son mari et refait sa vie. Peu de temps après, les premières crises surviennent. Une alternance entre des phases maniaques et de profondes périodes de déprime. Il faudra près de 10 ans pour qu’elle reprenne le contrôle de sa vie. Entre temps, plusieurs séjours en psychiatrie, des tentatives de thérapie inefficaces, une camisole chimique qui la tasse avant qu’elle ne rencontre un médecin psychiatre en qui elle a confiance. Mais pendant ces 10 années, elle s’est laissée submergée, ballotée entre hystérie et aboulie, incapable de s’occuper d’elle et de ses deux filles. En racontant sa Lucile, Delphine De Vigan s’approprie à la fois l’histoire de sa famille, celle plus personnelle de sa mère et la sienne.

Delphine De Vigan enquête sur sa mère, sur la vie qu’elle a menée. Pendant longtemps, du fait qu’elle a grandi dans une grande fratrie puis, par la suite, du fait de ses choix de vie, sa mère a vécu entourée… en communauté. Jusqu’à ce que la maladie prenne le dessus. Delphine De Vigan plonge dans les écrits que sa mère a laissés mais elle replonge aussi dans ses propres journaux intimes qu’elle a tenu pendant toute son adolescence. Elle est allée questionner ses oncles et tantes, son père, ses grands-parents, les amis de sa mère, sa sœur, ses cousins… Elle croise tous ces témoignages et tente de rassembler les pièces du puzzle pour comprendre les raisons qui ont amené sa mère à se réfugier dans la maladie et l’incapacité de cette dernière à prendre le dessus.

Parentalisée très jeune, abusée, noyée dans la masse de la fratrie, séduite par l’alcool et la drogue… autant de morceaux d’une vie cassée. Jusqu’à la chute, la folie, la bipolarité, les lubies et les phobies. Une mère dépassée, déboussolée mais surtout une femme qui a vécu toute sa vie sur un fil, en proie au moindre coup de vent qui provoquera la rechute.

Un livre où l’intime est dévoilé, où la douleur tisse un fil rouge qui relie chaque période de la vie. Un livre écrit avec une chanson d’Higelin en tête et qui lui vaudra finalement son titre… rien ne s’oppose à la nuit… un livre pour pardonner, écrire pour s’approprier le deuil. Entre le passé de sa mère et sa propre histoire, Delphine de Vigan parle aussi de son rapport à l’écriture.

Magnifique. La suite (« D’après une histoire vraie« ) m’attend.

 

Bukowski © Grasset – 1981

Charles Bukowski a écrit « Women » à la fin des années 1970. Au rythme d’un roman par an (parfois deux), il se penche une nouvelle fois sur son rapport à l’écriture, son gout prononcé pour l’alcool, les femmes, la débauche… Son aversion pour les autres, les conventions, …

Il se met en abîme, se montre sous son meilleur jour par l’intermédiaire de son double de papier, le taciturne Henry Chinaski.

« Chinaski ne quitte son lit que pour faire une lecture de poésie – d’où il revient généralement avec un chèque (pour le loyer, l’alcool, le téléphone) et une femme (pour le lit) » (…). Ici, profitant honteusement de sa notoriété, de son charme et de sa grosse bedaine blanche de buveur de bière, Chinaski/Bukowski fait des ravages dans les rangs du sexe opposé. Ici, aussi, les femmes font craquer Bukowski » (extrait quatrième de couverture).

Quelques longueurs pour moi où l’on retrouve les thèmes de prédilection de l’auteur : l’alcool, sa relation chaotique aux femmes, les jeux (paris sur les courses hippiques), l’écriture de ses textes, les séances de lecture de ses poèmes dans des lieux publics. J’ai eu beaucoup de mal à terminer ce recueil.

 

Vargas © Flammarion – 2015

Le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg est appelé par un de ses confrères pour venir observer l’appartement d’une vieille dame qui se serait suicidée. L’activité de la brigade des homicides étant calme, Adamsberg demande à Danglard, son lieutenant, de l’accompagner. Le corps de la morte git dans la baignoire et l’absence de lettre d’adieu interroge les enquêteurs tout autant que l’étrange inscription qu’elle aurait dessinée sur le meuble de la salle-de-bain. Arrivés sur place, Adamsberg et Danglard observent, supposent et ouvrent déjà de nouvelles hypothèses.

Quelques jours plus tard, dans l’appartement d’un autre suicidé, Adamsberg et Danglard retrouvent le même signe inscrit à la hâte sur une plinthe de son salon. Peu à peu, des similitudes apparaissent entre ces deux enquêtes, des nouveaux cas de suicidés et d’autres dossiers plus anciens. Elles vont conduire Adamsberg et son co-équipier sur les bancs d’une association qui fait revivre Robespierre et les événements de la Révolution française ainsi qu’un mystérieux voyage en Islande, une expédition vieille de plusieurs décennies.

Pour cette huitième enquête du Commissaire Adamsberg (les sept précédentes sont également sur le blog), Fred Vargas reprend les mêmes ingrédients, les mêmes personnalités qu’elle continue de développer, le même goût prononcé pour le suspense, le même humour qui permet de décaler les tensions en douceur. Ma fascination et ma sympathie pour le personnage principal est bel et bien là et j’ai un réel plaisir à lire chaque nouvel opus de l’univers Adamsberg. J’ai beau être maintenant familiarisée avec l’écriture de Fred Vargas, je me laisse à chaque fois surprendre par les rebondissements narratifs et je suis toujours étonnée au moment du dénouement.

Cette année, le neuvième roman de cette saga est sorti. Intitulé « Quand sort la recluse », il est d’ores et déjà dans ma PAL et fera sans aucun doute partie de mes lectures de l’été prochain.

 

Ferrante © Gallimard – 2016

« Olga, trente-huit ans, un mari, deux enfants. Un bel appartement à Turin, une vie faite de certitudes conjugales et de petits rituels. Quinze ans de mariage. Un après-midi d’avril, une phrase met en pièces son existence. L’homme avec qui elle voulait vieillir est devenu l’homme qui ne veut plus d’elle. Le roman d’Elena Ferrante nous embarque pour un voyage aux frontières de la folie » (synopsis éditeur).

Olga m’a fait penser à Elena, l’héroïne de « L’Amie prodigieuse » (chroniques sur ce blog) qui fait l’actualité littéraire d’Elena Ferrante (vivement le quatrième et dernier tome qui devrait sortir en début d’année 2018).

Olga m’a fait penser à Elena… en plus agaçante, en plus pathétique, en plus déprimante… en pire.

Olga m’a rapidement été antipathique et j’en suis même venue à me dire que sa séparation conjugale est méritée. C’est même surprenant que ce genre de femme ait trouvé chaussure à son pied du côté affectif.

Olga n’est pas allé jusqu’à provoquer chez moi une crise d’urticaire mais j’ai rapidement soufflé, râlé d’être si têtue dans mon obstination à terminer ce roman. Et puis zou, il a volé alors que j’étais en plein milieu d’une page, même pas capable de terminer le chapitre en cours.

Le titre du roman était prémonitoire. J’ai abandonné Olga à ses angoisses, à ses manies, à ses lubies et je suis loin de regretter ce choix.

Le Perroquet (Espé)

Espé © Glénat – 2017

Elle me fait rire, elle me fait peur… ça dépend des moments.

Les crises d’angoisses, les bouffées délirantes… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Les périodes d’aboulie, les périodes de déprime, de pleurs… Bastien sait ce que c’est… il a 8 ans.

Petites bribes de vie directement sorties des souvenirs de l’auteur, « Le Perroquet » raconte – avec des mots d’enfant – le quotidien aux côtés d’une maman psychotique. C’était dans les années 1970 et si le dispositif de soins a aujourd’hui changé, la souffrance de ces malades reste la même, tout comme celle de leurs proches. Un récit intemporel.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

L’émotion remplit chaque page de cet album. L’auteur fait revivre l’enfant qu’il était. Guidé par des souvenirs marqués d’émotions, il livre des anecdotes poignantes de cette période de sa vie. Tout ce qu’il a éprouvé durant ces moments douloureux où tantôt sa mère partait, emmenée par des ambulanciers, tantôt elle revenait complètement sédatée et après des semaines d’hospitalisation en secteur psychiatrique… et avec toute l’incompréhension des événements que peut avoir un enfant de 8 ans.

C’est peut-être un peu grâce à tout ça que maman va un peu mieux des fois… elle sourit… ça me fait drôle quand elle est comme ça, j’essaie d’être le plus transparent possible. Je dis oui à tout pour ne pas la perturber.

Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Pour tenter de comprendre, l’enfant s’appuie sur son ressenti. Il observe, il décode et tente de trouver des réponses aux questions qu’il n’ose pas poser aux adultes qui l’entourent. En revanche, la souffrance de sa mère, il la perçoit totalement. Pour permettre au lecteur de ressentir le trouble de l’enfant et l’atmosphère si particulière qui planait chez lui, Espé s’aide des couleurs. L’artiste n’a retenu que peu de coloris pour raconter sa colère, sa tristesse… mais aussi l’étonnant calme qui s’installait par moments. Rouge, vert, bleu et un peu de marron, rien de plus.

Il est aussi question de la culpabilité d’un enfant. Cet enfant a 8 ans et des discussions que les adultes ont eues en sa présence lui ont permis de comprendre que la maladie de sa mère a le même âge que lui.

Son baby-blues s’est transformé en grosse dépression.

Il rend hommage à cette femme devenue mère à 19 ans. A son compagnon qui avait le même âge qu’elle. Certes, ils n’étaient plus des enfants mais il était encore un peu tôt pour être pleinement des adultes. Cette grossesse prématurée est venue tout précipiter. C’était en 1974. A l’époque, il était encore mal vu d’enfanter en dehors des liens du mariage et encore plus mal perçu quand on habite à la campagne, que tout le monde se connait et que la religion impose son jugement. A la campagne, une fille-mère est un outrage pour sa famille. Un blasphème. L’avortement est inévitable. Alors le jeune couple fuit, se trouve un refuge puis se marie. La famille désapprouve mais l’enfant se développe dans le ventre de sa mère. Il naîtra, il n’est pas un enfant unique, la maladie est sa jumelle.

Je me dis que si papy avait réussi à faire ce qu’il voulait, maman ne serait pas malade à cause de moi.

Sa culpabilité est présente, souvent tapie dans les recoins ; il la contient mais parfois, elle explose, elle le rattrape et le dévore. Et puis sa mère lui manque. Alors pour évacuer toutes ces pensées qui tournent dans sa tête, l’enfant s’est réfugié dans un exutoire : le dessin.

« Le Perroquet » est la preuve que l’on peut parler simplement de la schizophrénie, tout comme on peut parler simplement des troubles bipolaires en montrant leur impact sur le quotidien de ceux qui sont concernés. Enfant témoin, enfant spectateur… enfant farouche totalement intimidé par les maux et leurs manifestations. Une maladie insidieuse, invisible, qui ne fait pas de bruit et se terre au fond du corps et de la tête de sa mère et qui surgit sans crier gare. Le témoignage poignant d’une enfance en manque d’amour, d’un quotidien déréglé par la maladie psychique. Une claque. A lire.

Les chroniques de Stephie, de Noukette et d’Yvan.

Extraits :

« J’ai entendu un cri. (…) On aurait dit le cri d’un animal blessé… mais c’était maman… elle était par terre… elle hurlait » (Le Perroquet).

« Ça fait 8 ans que je grandis et qu’elle me manque. (…) Ça fait 8 ans que j’attends des câlins de maman » (Le Perroquet).

Quelques albums sur le thème de la bipolarité : « Une case en moins » d’Ellen Forney, « Journal d’une bipolaire » d’Émilie Guillon, Patrice Guillon et Sébastien Samson, « Cachés » de Mirranda Burton (qui aborde de façon plus large les pathologies psychiques)…

Le Perroquet

One Shot
Editeur : Glénat
Dessinateur / Scénariste : ESPÉ
Dépôt légal : février 2017
154 pages, 19.50 euros, ISBN : 978-2-344-01269-7

Bulles bulles bulles…

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Le Perroquet – Espé © Glénat – 2017

Macaroni ! (Zabus & Campi)

Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Sur la couverture, un vieil homme, sa bouteille d’oxygène à portée de main et son fantôme qui le hante. Le petit-fils dans l’encadrement de la porte à l’air perdu dans ses pensées. C’est Roméo. Il a 11 ans. Et Ottavio est son grand-père. Quant au titre, « Macaroni ! », c’est un quolibet dont on affublait les immigrés italiens, du temps où leur installation était encore récente et qu’ils n’étaient pas encore intégrés à la population.
L’histoire se passe en Belgique, dans les cités ouvrières proches des exploitations minières. Payés au lance-pierre, vivant dans la misère, ils gardaient toujours un bout du soleil d’Italie dans leur cœur. Paysage urbain d’une cité ouvrière parmi tant d’autres, des maisons qui s’enfilent en chapelet dans des rues rectilignes, toutes identiques les unes aux autres à quelques détails près. Des façades rouges tomate, rouge sang… rouge brique.

Roméo doit passer une semaine chez son grand-père paternel. Il ne le connaît pas ou très peu, la visite annuelle n’a jamais suffi à ce qu’il se sente proche de son aïeul. Roméo ne comprend pas pourquoi son père tient absolument à le confier à son grand-père le temps de… de quoi !? « C’est un peu le bordel en ce moment » à la maison.

L’accueil est plutôt froid. Le vieux est bourru, très attachés à ses rituels. Roméo se sent triste.

Je ne vais jamais tenir…

Le premier jour, le réveil est un peu rude et… matinal. La journée de Roméo commence au jardin. A 7 heures, il devra nettoyer l’auge de Mussolini. 3pour un gros porc, j’ai pas trouvé meilleur nom » lui dit Ottavio. Puis, il faut s’occuper du jardin, arracher les mauvaises herbes en prenant soin de ne pas abîmer les plants qui poussent dans le potager. Mais Roméo se rebiffe. « Hé ho, ça va aller ?! Je suis en vacances, moi ! ». Les deux générations cohabitent mal, leurs rythmes respectifs ne s’entendent pas, ils ne savent pas encore s’entendre même s’ils s’acceptent… de fait… ils sont de la même famille. A la première anicroche, le vieux doit se poser car l’air vient à lui manquer. Posé là sur la terrasse, il fixe son masque à oxygène sur son visage et s’assoupit. « C’est à cause de la silicose, la maladie des mineurs. (…) C’est parce qu’il a respiré trop de poussière dans les mines de charbon. Il a les poumons tout noirs » explique la voisine à Roméo. C’est Lucie. Elle a le même âge que Roméo et lui apprend au passage qu’Ottavio était mineur. Roméo découvre avec stupeur qu’il ne sait rien de son grand-père.
La semaine s’égrène lentement. Les jours se suivent, se ressemblent. Lentement, timidement, l’enfant et l’adulte s’apprivoise. Ottavio, que Roméo ne nommait pas, devient « nonno ».

Nonno. Le scénario de Vincent Zabus en fait un homme mystérieux. Fort. Ce genre d’homme face auquel on s’efface instinctivement. Il y a quelque chose en lui qui force le respect. Et puis Roméo va oser. Oser lui tenir tête. Oser lui poser des questions, un mélange entre la curiosité enfantine et l’envie de mieux connaître son grand-père. Et le « vieux chiant » se raconte et accepte que la distance se réduise entre son petit-fils et lui. La complicité naît et le scénariste prend le temps d’observer les interactions qui se noue, il ne brusque rien. Les rapports farouches aux tonalités électriques vont laisser la place à l’affection. L’incompréhension mutuelle perd chaque jour du terrain.

Roméo ne voit pas les fantômes qui hantent son grand-père. Parmi eux, il y a Giulia, sa grand-mère qu’il n’a pas connue. Il y a des trains, des mineurs et des soldats. C’est l’histoire de toute une vie. Une vie imposée par des forces contre lesquelles on ne peut lutter.

Moi, je me suis toujours laissé faire. Et j’ai tout laissé filer. (…) à 18 ans, on m’a envoyé à la guerre. Benito Mussolini, il m’a dit de tirer. Je savais pas sur qui mais j’ai dit oui. Puis on m’a dit « Va en Belgique ! » J’ai dit oui ! « Descends à la mine » Oui ! « Crève de misère » Oui ! Oui, oui, oui !

Une éternité que je suis la page Facebook de Thomas Campi. Une éternité que je savoure avec les illustrations qu’il partage. Une éternité que j’ai envie de plonger dans cet univers graphique qui me régale les pupilles. Voilà chose faite. Merveilles ces illustrations qui décrivent si bien toute la fragilité d’un homme, toutes les subtilités de son quotidien, tous les tiraillements qui le taraudent. Les jours succèdent aux nuits, les nuits aux jours. Les couleurs s’agitent, se pose, se parent et changent leur apparat, respectueuses de la luminosité. Le dessin s’installe, prend le temps de raconter cette rencontre entre deux générations, prennent le temps de caresser cette complicité naissante, prennent le temps de soigner la narration qui nous dit les affres de la guerre, celles de la mine et celle des petites gens qui vivent modestement. Les illustrations nous prennent par la main pour nous déposer, délicatement, à l’endroit adéquat, là où l’on peut observer ce qui se dit avec les mots et ce qui se dit avec les mains de ce vieil italien. Des teintes douces qui accompagnent parfaitement les heures de la journées, vives à midi, discrètes dans la chaleur agréable du début de soirée. Des couleurs qui, tout en portant chaque émotion, parviennent à atténuer l’aigreur du vieillard, de faire en sorte qu’elle ne nous envahisse pas, ne nous heurte pas de plein fouet.

Ma vie. Elle a filé comme du sable entre mes mains

De la nostalgie, des regrets et de la mélancolie flottent. Sensations diffuses, sentiments évanescents.
Rencontre, famille, complicité, affection.
On écoute. On apprend. On entend.
Coup de cœur !

Vite, un autre album de Thomas Campi !! « Les petites gens » il me faut trouver !

La chronique de Coco, Moka, Caro, Yvan et Fanny.

J’ai choisi un coup de cœur pour participer à la « BD de la semaine » . Je suis persuadée qu’il y a d’autres pépites qui vous attendent aujourd’hui pour cela, on se retrouve chez Stephie.

Macaroni !

One shot
Editeur : Dupuis
Collection : Grand public
Dessinateur : Thomas CAMPI
Scénariste : Vincent ZABUS
Dépôt légal : avril 2016
144 pages, 24 euros, ISBN : 978-2-8001-6360-4

Bulles bulles bulles…

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Macaroni ! – Zabus – Campi © Dupuis – 2016

Les petites victoires (Roy)

Roy © Rue de Sèvres – 2017

Marc et Chloé filent l’amour parfait. Ils ont trouvé leur équilibre, une harmonie complice, un respect mutuel et une confiance l’un envers l’autre qui les amène peu à peu à avoir un désir d’enfant. La naissance d’Olivier est une grande joie et durant les deux premières années de sa vie, le couple profite de chaque instant. Balade, jeux, câlins. Jusqu’au jour où Marc s’ouvre à Chloé pour partager ses doutes :

Je n’osais pas en parler pour ne pas t’inquiéter, mais ça fait un bout de temps que je me dis qu’Olivier a quelque chose… Et puis, il n’a toujours pas dit un seul mot.

Ils décident de consulter. Olivier subit des tests. Le diagnostic tombe quelques semaines plus tard : il est autiste. Commence alors une période émaillée de consultations, de tensions à la maison. Un sentiment d’impuissance grandissant envahit Marc. Il perd pieds. Le couple se sépare et une garde alternée se met en place. Au début, ce n’est pas simple. Marc oublie ses jours de garde, hésite mais progressivement, il fait le deuil de l’enfant idéal qu’il aurait aimé avoir, apprend à mieux connaître Olivier, à l’accepter tel qu’il est et fait tout son possible pour que son fils – tout en tenant compte de ses capacités – puisse s’épanouir au mieux.

L’autisme est encore peu connu. Je me dis qu’en observant mon fils, j’en saurai plus que quiconque sur son autisme à lui.

Yvon Roy est un auteur canadien. Il est aussi le père d’un enfant autiste aujourd’hui âgé de 12 ans. Ils ont parcouru un chemin semé d’embûches mais aujourd’hui, son fils est parvenu à s’affranchir de son handicap, à prendre le dessus sur ses angoisses, à domestiquer son monde intérieur souvent angoissant. On lui a maintes fois conseillé de faire une bande dessinée pour témoigner de son parcours. Il a refusé pendant longtemps puis peu à peu, à réfléchi à la question. Il a balayé ses doutes, cherché à savoir finalement ce qu’il pouvait transmettre lui de son expérience et s’est lancé. Pourtant, la peur était là, bien présente. Comment transmettre finalement une expérience somme toute très personnelle sans compter que s’il se lançait dans le projet, il risquait de voir ressurgir des souvenirs assez douloureux ?

Ce que je retiens de ce témoignage, c’est avant tout la détermination d’un père à refuser la fatalité.

J’te jure, si je les écoute tous, Olivier n’arrivera jamais à lire ni à écrire, peut-être parler, si on est chanceux. Je veux bien accepter leur diagnostic, j’ai pas trop le choix, mais le pronostic, ils peuvent le rouler serré et se le mettre là où je pense.

Une obstination bénéfique dans laquelle il puise sans cesse pour trouver la force de continuer. Ne pas baisser les bras face aux angoisses de son fils et toujours, aider ce dernier à gagner du terrain sur son handicap. Aider son fils à ne pas se replier dans son monde imaginaire, l’aider à dompter ses peurs, à gérer ses angoisses et ses colères, à prendre confiance en lui tant dans le rapports à l’autre que dans les apprentissages. A l’instar de « Tombé dans l’oreille d’un sourd », on voit une nouvelle fois la lourdeur des prises en charge médico-sociales, l’aigreur de certains professionnels qui sous prétexte de connaître leur sujet en deviennent des monstres d’égocentrisme, repliés sur leur précieux savoir et plus attentifs aux protocoles de prises en charges qu’aux particularités de chaque personne auprès desquelles elles sont amenées à intervenir. Pour incarner cette froideur asociale, la figure de la responsable du service spécialisé est plus explicite que les longs discours :

Les petites victoires – Roy © Rue de Sèvres – 2017

Des petites victoires obtenues à force de répétition. Beaucoup de bienveillance dans l’attitude de ce papa. La force de ce couple parental aussi qui, bien que séparé, parviennent à communiquer et à avancer dans la même direction.

Pour parvenir à réaliser cet album, Yvon Roy s’est appuyé sur des anecdotes qu’il a vécues avec son fils de la naissance jusqu’à son huitième anniversaire. Le fait de ne pas utiliser les prénoms des différentes personnes qu’il a côtoyées durant cette période lui a permis de conserver une certaine neutralité par rapport au scénario tout en proposant un ton intimiste qui nous permet d’accueillir ce témoignage sans difficultés. Cette légère distance lui a permis de finaliser ce projet. Il nous livre un album sensible qui ne verse pas dans le pathos ni dans la plainte. Une expérience à la fois très personnelle mais sur laquelle bon nombre de parents d’enfants autistes peuvent s’appuyer, prendre confiance en eux pour accepter le handicap de leur enfant et l’accompagner.

Un enfant qui s’épanouit contre toutes attentes, un pied de nez aux spécialistes. Avec patience, avec amour et avec un soupçon de créativité, on réussit de belles choses.

Très bel album. J’ai partagé ma lecture avec Noukette qui a elle aussi été conquise.

Un album parfait pour ma « BD de la semaine ». Toutes les pépites dégotées par les participants sont chez Noukette !

Extraits :

« Mais qu’est-ce que je vais faire de toi, p’tit gars… Qu’est-ce que tu vas devenir ? Les spécialistes nous envoient de la documentation sur toi, faut voir ça. On dirait un guide d’assemblage pour un meuble Ikea avec cinq morceaux en moins… » (Les petites victoires).

« Un soir, les mots sortent si naturellement que je n’ai même pas à y penser. Et je peux enfin faire mes adieux au fantôme de ce fils qui ne s’est jamais présenté, et accueillir celui qui a décidé de venir vivre avec moi » (Les petites victoires).

« Je ressens parfois de la honte, puis, j’ai honte d’avoir eu honte. Il me vient aussi l’envie de m’isoler avec mon fils. Ne plus sortir. Ne plus devoir faire face aux réactions des autres » (Les petites victoires).

Les petites victoires

One shot
Editeur : Rue de Sèvres
Dessinateur / Scénariste : Yvon ROY
Dépôt légal : mai 2017
158 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-369-81469-6

Bulles bulles bulles…

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Les petites victoires – Roy © Rue de Sèvres – 2017

Arthur ou la vie de château (Griot & Nsangata)

Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016
Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016

Chaque vendredi, Ronan accompagne sa mère à l’I.M.E. (Institut Médico-Educatif). C’est là que vit son grand frère Arthur.

Il est bizarre Arthur. Maman dit que c’est pas sa faute. Il est né comme ça. Papa dit qu’il est né avec un truc en plus. Un peu comme Black Knight, son super-héros préféré… C’est pour ça qu’il est un peu différent.

Arthur est trisomique et, pour cette raison, il bénéficie d’une prise en charge adaptée à son handicap. Arthur aime sa vie à l’I.M.E. Entouré par ses amis, il participe aux activités du centre. Bricolage, dessin, piscine… Et puis il y a aussi les temps de classe ; certains suivent leurs apprentissages au sein de l’établissement tandis que d’autres vont au collège.

Récit à deux voix, celle de Ronan (le frère cadet) et celle d’Arthur. Bastien Griot ramène le quotidien à hauteur d’enfants et aborde des situations qui leurs sont familières : la vie de famille et le quotidien avec des pairs. La jalousie, l’entraide, le plaisir d’être ensemble sont les principaux sujets qui vont être abordés dans ce récit. Il n’est pas question de focaliser sur le handicap, les problèmes de comportement qui sont évoqués ne sont pas spécifiques à des enfants en difficulté. Le scénario est ludique et permet au petit lecteur de découvrir la vie en institution : les professionnels qui y travaillent, l’organisation des journées. En revanche, rien n’est dit sur l’hétérogénéité des pathologies et handicaps pris en charge dans ces lieux cependant, un dossier pédagogique (en fin d’album) explique timidement la trisomie à son lectorat.

Graphiquement, le travail d’un jeune auteur congolais, Henoch Nsangata, permet de s’installer rapidement dans cet univers. Le trait est doux, rond, sensible et accompagné de couleurs proches de celles qu’on obtient en dessinant aux crayons de couleurs. L’univers graphique est très proche de celui que dessine les enfants, à l’exception près qu’il est d’une précision et d’une justesse agréables. C’est reposant de se promener entre ces pages et ceci ajouté au fait que le récit (alternance des voix-off et des répliques) reste discret.

Une belle manière d’aborder la question du handicap avec les enfants. Toutefois, ayez en tête que ce livre est un support et qu’il est loin de répondre à toutes les questions sur le sujet. Personnellement, je trouve que la question du handicap est effleurée… C’est certainement parce que je travaille avec ces publics mais il me semble que le récit aurait gagné à être plus explicite (difficultés à apprendre, à gérer ses émotions…).

Un livre pour les petites mains de 7 ans à 10 ans.

Extrait :

« Toute la semaine, Arthur vit dans ce château… Ce château, c’est un peu comme sa deuxième maison. Ici, il est un peu comme un roi. Y’a plein de personnes qui s’occupent de lui » (Arthur ou la vie de château).

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : République démocratique du Congo

Arthur ou la vie de Château

One Shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Henoch NSANGATA
Scénariste : Bastien GRIOT
Dépôt légal : septembre 2016
32 pages, 12,50 euros, ISBN : 978-2-37418-024-3

Bulles bulles bulles…

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Arthur ou la vie de château – Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016

Tombé dans l’oreille d’un sourd (Levitre & Mahieux)

Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017
Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

En 2005, les jumeaux de Grégory Mahieux et de Nadège viennent au monde avec deux mois d’avance par rapport au terme de la grossesse. Les premières semaines, ils seront donc en couveuses jusqu’à ce que leur état ne se stabilise. Mais passées les premières angoisses des parents, ceux-ci vont devoir en affronter de nouvelle. Charles est atteint d’une maladie génétique rare : la galactosémie congénitale. Le métabolisme des personnes atteintes de cette maladie ne parvient pas à transformer le galactose en glucose. Pour pas que Charles s’empoisonne, il faut donc proscrire de nombreux aliments, à commencer par les produits à base de lait. Grégory et Nadège vont devoir repenser complètement la manière de nourrir leur fils.

Tristan – le second jumeau – a quant à lui un autre handicap… et pas des moindres. Pourtant, ce n’est qu’après de nombreux examens que le diagnostic tombe : il est atteint de surdité.

Pour les parents, c’est le début du parcours du combattant. Entre les démarches administratives, médicales, médico-sociales… Grégory et Nadège sont ballotés et contraints de jongler avec le peu de temps qu’ils ont. D’autant plus que l’employeur de Grégory, un directeur de lycée professionnel mal embouché, est peu disposé à faciliter les choses à son enseignant.

Agaçant cet album, non pas sur la forme ni sur le fond… mais sur le constat qu’il dresse de différents secteurs : le médico-social tout d’abord, le système éducatif ensuite.

Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017
Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

Car Grégory Mahieux n’affabule absolument pas quand il montre la lourdeur et la lenteur des dispositifs. Des rencontres avec les spécialistes dans le cadre d’un suivi adapté, des mêmes spécialistes dont le jargon est totalement hermétique. Des professionnels butés, bornés, ritualisés dans leur quotidien de travail et qui ne font même plus l’effort de prendre en considération les familles… et qui traitent le patient comme un symptôme et non comme une personne à part entière. Des négociations avec l’Éducation nationale pour pas que l’enfant ne soit coincé dans une voie de garage dont il n’arrivera pas à s’extirper plus tard. Des accompagnements proposés par un CAMSP (Centre d’Action Médico-Sociale Précoce), des dossiers de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) à monter et à remonter régulièrement, des interventions d’AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire)… et tout un tas de termes qui surgissent de mon jargon professionnel et que je ne pensais pas utiliser un jour sur ce blog ! 🙂

Et je ne parle même pas du côté administratif. Ne serait-ce que de renouveler éternellement son dossier et prouver qu’il est toujours bien sourd… au cas où on aurait passé les vacances à Lourdes !

Avec l’aide d’Audrey Levitre, le scénario trouve son juste équilibre et le ton juste. Il y a de la plainte, c’est certain, mais elle est justifiée. Il y a de la consternation mais il ne s’agit pas de la subir. Un témoignage intelligent qui sensibilise à ce handicap et montre que lorsqu’il y a une alliance thérapeutique entre la famille et l’équipe pluridisciplinaire qui intervient, les solutions trouvées sont bien plus efficaces et adaptées que lorsque l’équipe se contente d’imposer son protocole. Pour ça, il faut un couple solide, où les partenaires communiquent et sont à même de s’épauler, de se relayer et de s’aider à supporter cette culpabilité que beaucoup de parents d’enfants handicapés ressentent… parfois aidés par des professionnels qui mériteraient un zéro pointé en matière de relations sociales.

‟ C’est le lait maternel qui a empoisonné Charles après sa naissance, ce qui explique tout ce qui s’est produit ensuite ˮ.
Pour Nadège qui culpabilisait déjà énormément, cette petite phrase, probablement anodine pour la pédiatre, a eu un effet dévastateur.

… et la généticienne, pour ne citer qu’eux :
‟ C’est une surdité génétique, de naissance… Chacun de vous est porteur d’un gène. Vous n’étiez pas faits pour être ensemble en fait ! ˮ

Le dessin de Grégory Mahieux est très explicite. Il donne du poids au propos. Il vient appuyer là où ça fait mal mais aide aussi beaucoup à dédramatiser les choses… l’humour aide à quitter la rancœur ; il sert de transition dans la narration.

PictoOKJ’avais très envie de lire ce témoignage qui couvre les dix premières années de la vie de Tristan. De l’inquiétude à la lourdeur des démarches à entreprendre régulièrement, de la loi de 2005 qui peu ou prou appliquée, des institutions qui stigmatisent la personne handicapée… « Tombé dans l’oreille d’un sourd » est un ouvrage très intéressant qui n’oublie pas de parler des petites joies du quotidien en famille.

La chronique de l’album sur Lirado.

Tombé dans l’oreille d’un sourd

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Grégory MAHIEUX
Scénaristes : Audrey LEVITRE & Grégory MAHIEUX
Dépôt légal : février 2017
188 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-36846-023-8

Bulles bulles bulles…

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Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017