Arthur ou la vie de château (Griot & Nsangata)

Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016
Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016

Chaque vendredi, Ronan accompagne sa mère à l’I.M.E. (Institut Médico-Educatif). C’est là que vit son grand frère Arthur.

Il est bizarre Arthur. Maman dit que c’est pas sa faute. Il est né comme ça. Papa dit qu’il est né avec un truc en plus. Un peu comme Black Knight, son super-héros préféré… C’est pour ça qu’il est un peu différent.

Arthur est trisomique et, pour cette raison, il bénéficie d’une prise en charge adaptée à son handicap. Arthur aime sa vie à l’I.M.E. Entouré par ses amis, il participe aux activités du centre. Bricolage, dessin, piscine… Et puis il y a aussi les temps de classe ; certains suivent leurs apprentissages au sein de l’établissement tandis que d’autres vont au collège.

Récit à deux voix, celle de Ronan (le frère cadet) et celle d’Arthur. Bastien Griot ramène le quotidien à hauteur d’enfants et aborde des situations qui leurs sont familières : la vie de famille et le quotidien avec des pairs. La jalousie, l’entraide, le plaisir d’être ensemble sont les principaux sujets qui vont être abordés dans ce récit. Il n’est pas question de focaliser sur le handicap, les problèmes de comportement qui sont évoqués ne sont pas spécifiques à des enfants en difficulté. Le scénario est ludique et permet au petit lecteur de découvrir la vie en institution : les professionnels qui y travaillent, l’organisation des journées. En revanche, rien n’est dit sur l’hétérogénéité des pathologies et handicaps pris en charge dans ces lieux cependant, un dossier pédagogique (en fin d’album) explique timidement la trisomie à son lectorat.

Graphiquement, le travail d’un jeune auteur congolais, Henoch Nsangata, permet de s’installer rapidement dans cet univers. Le trait est doux, rond, sensible et accompagné de couleurs proches de celles qu’on obtient en dessinant aux crayons de couleurs. L’univers graphique est très proche de celui que dessine les enfants, à l’exception près qu’il est d’une précision et d’une justesse agréables. C’est reposant de se promener entre ces pages et ceci ajouté au fait que le récit (alternance des voix-off et des répliques) reste discret.

Une belle manière d’aborder la question du handicap avec les enfants. Toutefois, ayez en tête que ce livre est un support et qu’il est loin de répondre à toutes les questions sur le sujet. Personnellement, je trouve que la question du handicap est effleurée… C’est certainement parce que je travaille avec ces publics mais il me semble que le récit aurait gagné à être plus explicite (difficultés à apprendre, à gérer ses émotions…).

Un livre pour les petites mains de 7 ans à 10 ans.

Extrait :

« Toute la semaine, Arthur vit dans ce château… Ce château, c’est un peu comme sa deuxième maison. Ici, il est un peu comme un roi. Y’a plein de personnes qui s’occupent de lui » (Arthur ou la vie de château).

Tour du Monde en 8 ans
Tour du Monde en 8 ans

Du côté des challenges :

Tour du monde en 8 ans : République démocratique du Congo

Arthur ou la vie de Château

One Shot
Editeur : Des Ronds dans l’O
Collection : Jeunesse
Dessinateur : Henoch NSANGATA
Scénariste : Bastien GRIOT
Dépôt légal : septembre 2016
32 pages, 12,50 euros, ISBN : 978-2-37418-024-3

Bulles bulles bulles…

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Arthur ou la vie de château – Griot – Nsangata © Des Ronds dans l’O – 2016

Tombé dans l’oreille d’un sourd (Levitre & Mahieux)

Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017
Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

En 2005, les jumeaux de Grégory Mahieux et de Nadège viennent au monde avec deux mois d’avance par rapport au terme de la grossesse. Les premières semaines, ils seront donc en couveuses jusqu’à ce que leur état ne se stabilise. Mais passées les premières angoisses des parents, ceux-ci vont devoir en affronter de nouvelle. Charles est atteint d’une maladie génétique rare : la galactosémie congénitale. Le métabolisme des personnes atteintes de cette maladie ne parvient pas à transformer le galactose en glucose. Pour pas que Charles s’empoisonne, il faut donc proscrire de nombreux aliments, à commencer par les produits à base de lait. Grégory et Nadège vont devoir repenser complètement la manière de nourrir leur fils.

Tristan – le second jumeau – a quant à lui un autre handicap… et pas des moindres. Pourtant, ce n’est qu’après de nombreux examens que le diagnostic tombe : il est atteint de surdité.

Pour les parents, c’est le début du parcours du combattant. Entre les démarches administratives, médicales, médico-sociales… Grégory et Nadège sont ballotés et contraints de jongler avec le peu de temps qu’ils ont. D’autant plus que l’employeur de Grégory, un directeur de lycée professionnel mal embouché, est peu disposé à faciliter les choses à son enseignant.

Agaçant cet album, non pas sur la forme ni sur le fond… mais sur le constat qu’il dresse de différents secteurs : le médico-social tout d’abord, le système éducatif ensuite.

Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017
Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

Car Grégory Mahieux n’affabule absolument pas quand il montre la lourdeur et la lenteur des dispositifs. Des rencontres avec les spécialistes dans le cadre d’un suivi adapté, des mêmes spécialistes dont le jargon est totalement hermétique. Des professionnels butés, bornés, ritualisés dans leur quotidien de travail et qui ne font même plus l’effort de prendre en considération les familles… et qui traitent le patient comme un symptôme et non comme une personne à part entière. Des négociations avec l’Éducation nationale pour pas que l’enfant ne soit coincé dans une voie de garage dont il n’arrivera pas à s’extirper plus tard. Des accompagnements proposés par un CAMSP (Centre d’Action Médico-Sociale Précoce), des dossiers de la MDPH (Maison Départementale des Personnes Handicapées) à monter et à remonter régulièrement, des interventions d’AVS (Auxiliaire de Vie Scolaire)… et tout un tas de termes qui surgissent de mon jargon professionnel et que je ne pensais pas utiliser un jour sur ce blog ! 🙂

Et je ne parle même pas du côté administratif. Ne serait-ce que de renouveler éternellement son dossier et prouver qu’il est toujours bien sourd… au cas où on aurait passé les vacances à Lourdes !

Avec l’aide d’Audrey Levitre, le scénario trouve son juste équilibre et le ton juste. Il y a de la plainte, c’est certain, mais elle est justifiée. Il y a de la consternation mais il ne s’agit pas de la subir. Un témoignage intelligent qui sensibilise à ce handicap et montre que lorsqu’il y a une alliance thérapeutique entre la famille et l’équipe pluridisciplinaire qui intervient, les solutions trouvées sont bien plus efficaces et adaptées que lorsque l’équipe se contente d’imposer son protocole. Pour ça, il faut un couple solide, où les partenaires communiquent et sont à même de s’épauler, de se relayer et de s’aider à supporter cette culpabilité que beaucoup de parents d’enfants handicapés ressentent… parfois aidés par des professionnels qui mériteraient un zéro pointé en matière de relations sociales.

‟ C’est le lait maternel qui a empoisonné Charles après sa naissance, ce qui explique tout ce qui s’est produit ensuite ˮ.
Pour Nadège qui culpabilisait déjà énormément, cette petite phrase, probablement anodine pour la pédiatre, a eu un effet dévastateur.

… et la généticienne, pour ne citer qu’eux :
‟ C’est une surdité génétique, de naissance… Chacun de vous est porteur d’un gène. Vous n’étiez pas faits pour être ensemble en fait ! ˮ

Le dessin de Grégory Mahieux est très explicite. Il donne du poids au propos. Il vient appuyer là où ça fait mal mais aide aussi beaucoup à dédramatiser les choses… l’humour aide à quitter la rancœur ; il sert de transition dans la narration.

PictoOKJ’avais très envie de lire ce témoignage qui couvre les dix premières années de la vie de Tristan. De l’inquiétude à la lourdeur des démarches à entreprendre régulièrement, de la loi de 2005 qui peu ou prou appliquée, des institutions qui stigmatisent la personne handicapée… « Tombé dans l’oreille d’un sourd » est un ouvrage très intéressant qui n’oublie pas de parler des petites joies du quotidien en famille.

La chronique de l’album sur Lirado.

Tombé dans l’oreille d’un sourd

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Grégory MAHIEUX
Scénaristes : Audrey LEVITRE & Grégory MAHIEUX
Dépôt légal : février 2017
188 pages, 22 euros, ISBN : 978-2-36846-023-8

Bulles bulles bulles…

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Tombé dans l’oreille d’un sourd – Levitre – Mahieux © Steinkis – 2017

L’Epouvantable Peur d’Epiphanie Frayeur (Gauthier & Lefèvre)

Gauthier – Lefèvre © Soleil Productions – 2016
Gauthier – Lefèvre © Soleil Productions – 2016

Épiphanie a 8 ans ½ et elle a peur de son ombre. Par je ne sais quel miracle, cette fillette se retrouve toute seule dans une forêt surprenante, peuplée d’êtres aussi mystérieux que bienveillants. Epiphanie se lance dans une quête : celle de parvenir à trouver le moyen de se débarrasser de sa peur qui la hante depuis toujours.

– Aaahhh !!! Vous m’avez fait peur ! Qu’est-ce que c’est que ça ?
– Ma peur justement.
– On dirait votre ombre.
– Oui, j’ai peur de mon ombre.

« Garance », « Cœur de pierre », « Aliénor Mandragore »… les scénarios de Séverine Gauthier m’ont déjà emportés plusieurs fois. Mes enfants aussi ont succombé à ses histoires. Ces dernières les captivent, les font rire, les émeuvent. Des livres qui ne laissent pas indifférents, qui apportent cette satisfaction rare d’avoir vécu un moment de lecture qui laissera une trace. Des livres vers lesquels on revient, que l’on relit et à chaque nouvelle découverte, on savoure… encore et encore.

Séverine Gauthier propose une réflexion sur un sujet qui touche de nombreuses personnages, adultes et enfants confondus : la peur viscérale que l’on nourrît vis-à-vis de quelque chose et dont, souvent, on en ignore la cause réelle. Ce genre de peur qui nous grignote, insidieusement, et finit par envahir totalement l’esprit. La peur qui grandit et devient phobie. La phobie qui fige, qui empêche de vivre les choses, qui frustre, qui paralyse…

La scénariste installe facilement la fillette au cœur de cette fable contemporaine. Les illustrations de Clément Lefèvre campent pourtant l’histoire au beau milieu d’une forêt généreuse, où les hautes cimes se substituent à l’architecture austère des villes. L’ambiance graphique donne vie à ce décor apaisant… en apparence, car Epiphanie est terrorisée. Tout est contraste mais on se sent bien dans ce dédale de sentiers forestiers. On mesure à chaque page toute l’ambiguïté de la phobie d’Epiphanie. Les auteurs jouent avec l’électricité créée par cette rencontre entre la tension intérieure de l’enfant et les vertus apaisantes de la nature. En parallèle, l’héroïne joue elle aussi de ses ambivalences ; elle cherche à la fois à se débarrasser de ce qui la gêne mais elle y est si habituée… qu’elle s’est finalement attachée à cette ombre encombrante. Sa peur fait partie d’elle, de sa personnalité. On perçoit une autre peur sournoise qui la fait hésiter, un doute immense : qui sera-t-elle lorsqu’elle sera « guérie » ?

Par ailleurs, chaque étape de cette épopée nous permet de rencontrer de nouveaux personnages ; certains ont dépassé leurs peurs, d’autres les ont laissé prendre de l’ampleur. L’héroïne, en toute innocence, va leur permettre de témoigner voire de se confier quant à ces peurs inavouées… honteuses. Difficile de ne pas rire en découvrant des phobies totalement loufoques. Difficile de ne pas s’attendrir en observant cette entraide tacite qui se met en place. Les plus forts viennent en aide à ceux qui sont en difficulté et leur montrent les différents choix qui sont à leur portée. Séverine Gauthier ne formule aucun jugement, elle construit son récit à l’aide de métaphores qui laissent au lecteur toute la liberté de s’approprier les choses à sa guise. Avec la présente du docteur Psyché (psychiatre), Séverine Gauthier montre que la parole est libératrice. Au final, l’auteur est parvenu à créer un récit initiatique drôle, magique et surprenant.

Initialement, je n’avais pas envisagé de proposer cet album à mon fils. A 10 ans, je le trouve encore un peu jeune pour ce genre de sujet. Pourtant, j’ai cédé face à ses demandes insistantes. Et si je n’ai pas accompagné sa première lecture, nous en avons parlé dès qu’il a fermé l’album… puis nous l’avons relu ensemble. Cet album peut-être un bon support pour parler des peurs (enfantines) à son enfant ou – car c’est valable dans l’autre sens – pour permettre à son enfant de parler de la peur quelle que soit sa raison. Que ce dernier le lise seul ou en compagnie du parent, il fait rapidement des liens avec son environnement direct ; il fait le parallèle avec des peurs concrètes (la peur d’aller à l’école, la peur du noir…) ou plus cocasses (en cela, la lecture du petit lexique – donnant la définition de phobies loufoques croisées dans l’album – inséré en fin d’album invite à imaginer des peurs imaginaires et, au final, à dédramatiser les choses… au point de rire de ses propres peurs ! Un must !).

PictoOKSuperbe conte moderne, « L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur » raconte le combat d’une fillette pour surmonter ses angoisses. Dans son périple, elle sera amenée à rencontrer des personnages éclectiques (du psychiatre au « preux chevalier sans peur »). Des influences de toutes parts enrichissent l’histoire ; créatures légendaires, voyante et gentils monstres peuplent cet univers surprenant et Ôh combien fascinant.

Pour plusieurs raisons (le thème de la peur, le dessin), cet album m’a fait penser au superbe « Cœur de l’ombre » (de Laura Iorio, Marco D’Amico et Roberto Ricci paru chez Dargaud en début d’année). Les deux albums se répondent à merveille.

Tentée par Moka et je vous invite bien évidemment à lire sa chronique.

Extrait :

« Pourquoi tu fais ça ? Tu prends toujours tellement de place. Je n’arrive plus à respirer. Tu ne me laisses jamais respirer. Tu dois t’en aller. Tu dois me laisser. Tu me fais mal » (L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur).

L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur

One shot

Editeur : Soleil

Collection : Métamorphose

Dessinateur : Clément LEFEVRE

Scénariste : Séverine GAUTHIER

Dépôt légal : octobre 2016

90 pages, 18,95 euros, ISBN : 978-2-3020-5385-4

Bulles bulles bulles…

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L’Epouvantable peur d’Epiphanie Frayeur – Gauthier – Lefèvre © Soleil Productions – 2016

La Différence Invisible (Dachez & Mademoiselle Caroline)

Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016
Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016

Cette jeune femme de 27 ans se prénomme Marguerite.

Elle travaille, elle a une vie de couple, fait les courses, voit ses amies, aime ses chats… comme tant d’autres personnes. Une vie ordinaire en apparence… Une femme « normale ». Mais cette normalité, elle l’a acquise grâce à une multitude de rituels qui lui permettent d’organiser son quotidien. Des petits rituels répétitifs, de l’heure de partir au travail, de prendre le déjeuner, de préparer sa monnaie avant d’aller acheter le pain… Des rituels rassurants. Elle en a besoin de ces petites bouées. Elles seules lui permettent de ne pas être envahie par l’angoisse. Mais dans sa tête, c’est la tempête, les peurs… Assaillie par le bruit et les odeurs, mise à mal par toute forme de contact corporel… elle souffre du syndrome d’Asperger.

Extrait de la Préface de Carole Tardif (psychologue) et de Bruno Gepner (pédopsychiatre et psychiatre)
Extrait de la Préface de Carole Tardif (psychologue) et de Bruno Gepner (pédopsychiatre et psychiatre)

L’album s’ouvre sur une préface de deux thérapeutes (Carole Tardif est psychologue et Bruno Gepner est pédopsychiatre et psychiatre) qui présentent l’histoire de l’étude du syndrome d’Asperger. Les premiers écrits datent de 1944. Rédigés par Hans Asperger (un pédiatre autrichien) suite au travail qu’il a réalisé auprès de deux cent enfants autistes, ils décrivent pour la première fois les manifestations du syndrome.

Aujourd’hui, plus de 70 ans après la publication des travaux d’Asperger, cette forme d’autisme est encore mal connue. D’autant qu’il y a une particularité, une méconnaissance d’une partie de la maladie. En effet, si les thérapeutes parviennent à diagnostiquer plus facilement les hommes, la clinique reste partagée et très peu sensibilisée… et il reste difficile de diagnostiquer la gente féminine. Les symptômes de la maladie sont moins évidents à repérer pour les femmes, notamment parce qu’elles sont moins nombreuses. Les experts expliquent : « classiquement, le sexe ratio des troubles autistiques est d’environ quatre hommes pour une femme ». De plus, elles ne présentent pas toujours les manifestations habituellement repérées dans les cas d’autisme ; elles regardent leurs interlocuteurs dans les yeux et parviennent à mettre en place des rituels qui leur permettent de maintenir un semblant de vie sociale. La manifestation des troubles diffère donc entre hommes et femmes ; pour ces raisons (et d’autres que je n’ai pas cité ici), les caractéristiques de la maladie sont moins identifiables.

Julie Dachez est une jeune femme Asperger. Son personnage – Marguerite – lui permet de témoigner, indirectement, du quotidien de centaines de femmes aspies (personnes présentant un syndrome d’Asperger). Sans jamais s’apitoyer, elle décrit sa souffrance.

« Il faut que tu t’ouvres aux autres. Tu es limite asociale »

Le dessin de Mademoiselle Caroline porte avec délicatesse le témoignage de Julie Dachez. On se pose à peine dans ce monde, comme si on l’effleurait… effet miroir avec le monde intérieur de Marguerite qui fuit toute forme d’agitation, en quête permanente de lieux repérants. Sensible aux bruits, aux odeurs, aux mouvements, elle choisit généralement des lieux calmes et reculés pour se sentir le moins mal possible.

La différence invisible – Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016
La différence invisible – Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016

Puis, on assiste à la métamorphose. Le déclic ? Le diagnostic.

Le diagnostic qui soulage et qui vient mettre des mots sur ce qu’elle ressent. Ça lui permet de comprendre sa différence, de s’accepter telle qu’elle est. Le dessin, jusque-là très sobre en couleurs, prend un virage très net. Si le trait reste le même, tendre, doux, discret, la couleur surgit des cases et donne de la chaleur à l’histoire. On la sent moins seule, plus assumée, optimiste. On perçoit également un changement dans son rapport aux autres. Jusque-là, les phylactères contenant les propos de ses interlocuteurs étaient rouges, signifiant que chaque échange avec autrui est une violence, une agression de chaque instant qu’elle subit. Désormais, s’il y a toujours cette angoisse de s’adresser à ses collègues de travail, à son médecin traitant, à sa cousine… cette difficulté c’est plus une généralité. Elle s’entoure de nouveaux amis, souvent des aspies comme elle, avec qui elle parvient à communiquer sans être mise à mal.

En fin d’album, des compléments informatifs sont proposés : deux parties se présentent au lecteur. Respectivement appelées « Qu’est-ce que l’autisme ? » et « Le syndrome d’Asperger, kézako ? », Julie Dachez donne une définition simple à son syndrome. Car l’ouvrage ne se contente pas de raconter une histoire individuelle, intime… il sensibilise et informe le lecteur. Se battre contre les clichés, voilà un objectif que Julie Dachez s’est fixé et son blog est un des supports qu’elle utilise pour y parvenir.

PictoOKUn témoignage sincère et très agréable à lire.

Je vous invite aussi à découvrir le blog de Julie Dachez. L’auteure y poste régulièrement des articles et des vidéos pour expliquer ce qu’est le syndrome d’Asperger.

A lire aussi : l’interview de Julie Dachez sur Women Lab et la chronique de Sabine.

Extrait :

« (…) je peux dire avec certitude que Marguerite en a marre. Marre d’être jugée en permanence. Marre d’essayer de faire comme les autres. Les autres dont elle a l’apparence, mais guère plus. Marre de tout ça. Au fond d’elle, Marguerite sait qu’elle vaut la peine d’être aimée pour de vrai » (La différence invisible).

La Différence invisible

One shot

Editeur : Delcourt

Collection : Mirages

Dessinateur : Mademoiselle Caroline

Scénariste : Julie DACHEZ

Dépôt légal : aout 2016

196 pages, 22,95 euros : ISBN : 978-2-7560-7267-8

Bulles bulles bulles…

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La différence invisible – Dachez – Mademoiselle Caroline © Guy Delcourt Productions – 2016

Le Désespoir du Singe (Peyraud & Alfred)

Peyraud – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2016
Peyraud – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2016

« Au bord d’une mer intérieure menacée de disparition, une ville est agitée par un vent révolutionnaire. Josef, peintre à la carrière avortée, va se fiancer à Joliette. Mais Édith, la cousine de Josef, lui présente Vespérine, l’épouse d’un opposant politique paralytique au charme troublant. Quand la répression s’abat sur la ville, les destins de Josef et Vespérine basculent. » (synospis éditeur).

Débuté en 2006, ce triptyque a vu son dernier tome paraître il y a maintenant cinq ans. Quel plaisir de pouvoir profiter de la publication de cette intégrale et ainsi découvrir le récit complet de cette histoire. Il m’est difficile de parler de l’intrigue, je dirai seulement qu’elle se déroule à une époque proche du XIXème siècle. Peu de moyens de locomotion si ce n’est à dos de cheval ; le chemin de fer relie à peine quelques villes entre elles. Le transport fluvial est le principal moyen de transporter des marchandises cependant, le commerce maritime est sur la sellette. En effet, le pays étouffe, s’essouffle, oppressé par un tyran qui contrôle le gouvernement d’une main de fer. Il mène une politique coercitive et privilégie l’économie agricole, au détriment de tout ce qui a trait à l’activité maritime. Sous couvert de l’orientation du gouvernement qui cherche à détruire le commerce maritime et développer l’économie agricole, c’est avant tout un conflit ethnique qui opère de façon sournoise. Jean-Philippe Peyraud décrit un contexte social au bord de l’implosion. Le peuple est sous tension, réprimé et contrôlé en permanence par des milices qui font appliquer des règles arbitraires au pied de la lettre. Les sanctions sont violentes et irréversibles, comme celle réservée aux marins sortis en mer en dehors des jours autorisés par la loi subit une double peine ; le contrevenant est d’abord molesté, puis il assiste ensuite à la destruction de son bateau avant d’être jeté en prison.

« Bon Dieu, vous croyez peut-être que vos calendriers tiennent compte de nos enfants qui ont faim ?! »

Un état policier où les allées et venues sont contrôlées, où le peuple est affamé… où tous doutent des uns et des autres. Une simple étincelle suffirait à déclencher une révolution. Et c’est ce qui se passe. On assiste aux événements, au mouvement d’un peuple qui se soulève ; la peur des uns les force à fuir tandis que les autres font front et coordonnent les interventions à venir.

C’est dans ce contexte que le scénariste permet à deux individus – un homme et une femme – de faire connaissance. On est là face à ces rencontres si particulières et si rares qui marquent définitivement des êtres. Pourtant, rien ne laissait supposer que leurs chemins se croisent. Leurs parcours, leurs valeurs, le milieu social dont ils sont issus… tout les sépare et pourtant…

Josef Setznar est un jeune peintre qui a pourtant rangé ses pinceaux depuis longtemps. Il est rongé par différentes impressions, notamment celle d’avoir raté sa vie. Par facilité, il s’est engagé auprès de son père à reprendre l’entreprise familiale mais cette activité ne lui apporte aucune satisfaction. Pour éviter de penser à tout cela, il retrouve chaque soir son ami Lazlo. Ensemble, ils font la tournée des tavernes. Et si Lazlo est un incroyable séducteur, ce n’est pas le cas de Josef qui noie son spleen dans l’alcool et dans les fêtes. Pourtant, depuis quelques temps, il s’investit dans une relation amoureuse avec Joliette. Un attachement timide, Josef hésite encore à s’engager. Jusqu’à ce qu’il rencontre Vespérine. Fougueuse, rebelle, charismatique et fervente militante qui défend les libertés individuelles, Vespérine est l’épouse d’un notable envers lequel elle n’a plus de sentiments. Mais depuis que celui-ci est atteint d’un lourd handicap, elle n’ose se résoudre à le quitter.

Ils vivent tous deux dans une société hyper normée où le régime en place est omnipotent. Tout est réglementé et la Milidza – forces de l’ordre de cet état – est omniprésente dans les rues de la ville. Ombres noires dotées de grandes bouches ouvrant sur des dents de carnassiers, ces agents ont une apparence terrifiante, belle métaphore graphique qui symbolise le régime autoritaire de cette société. Une nouvelle fois, j’ai trouvé le travail d’Alfred (« Pourquoi j’ai tué Pierre », « Je mourrai pas gibier »…) très juste et dégageant une ambiance intemporelle. Aucune certitude que l’intrigue se déroule à une période antérieure à la nôtre ni même que nous soyons sur Terre. Courants politiques, courants artistiques, noms des lieux… impossible d’identifier une époque ou de faire le parallèle avec un événement historique précis. Pourtant, les similitudes sont troublantes avec nombre d’entre eux, on connait déjà cette Histoire de l’humanité mais l’histoire construite par Jean-Philippe Peyraud et Alfred est unique. De fait, elle parvient à nous surprendre et à nous emporter.

PictoOKBelle découverte que je ne manque pas de vous conseiller.

la-bd-de-la-semaine-150x150Une lecture que je partage dans le cadre des « BD de la semaine » ; tous les liens sont chez Noukette.

Le Désespoir du singe

Intégrale (triptyque)

Série terminée

Editeur : Delcourt

Collection : Conquistador

Dessinateur : ALFRED

Scénariste : Jean-Philippe PEYRAUD

Dépôt légal : mai 2016

183 pages, 29,95 euros, ISBN : 978-2-7560-7830-4

Bulles bulles bulles…

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Le Désespoir du singe – Peyraud – Alfred © Guy Delcourt Productions – 2016

Un temps de Toussaint (Zamparutti & Rabaté)

Zamparutti – Rabaté © Futuropolis – 2015
Zamparutti – Rabaté © Futuropolis – 2015

La vie suit son cours dans un petit village français. Deux hommes viennent de conclure une affaire. L’un est ravi d’avoir trouvé un acheteur pour sa vieille Lada… l’autre se réjouit de sa nouvelle acquisition. Pour fêter ça, le vendeur – patron du bar du village – invite son acolyte à boire un verre.

Dans l’estaminet, les conversations vont bon train entre l’enterrement d’une connaissance et le passage de Dédé, l’idiot du village, qui vient remplir la grille de Loto pour son frère qui est à l’hôpital. Mais les langues se délient et sont pleines de venin.

« Un temps de Toussaint » est une courte nouvelle de 20 pages. Publiée pour la première fois en 1999, elle a été rééditée l’année dernière par Futuropolis. D’une simplicité déroutante, l’intrigue ne fait pas du tout dans le sensationnel en revanche, le dénouement abrupt ne manque pas surprendre le lecteur.

L’univers n’est pas convivial, le ton est plein d’animosité et de rancœur. Très vite, le lecteur opte pour la solution de repli et se réfugie dans un rôle d’observateur passif. On assiste donc de façon méfiante à une scène banale, on voit la routine de gens anodins aux mines patibulaires. Le patron du bar et sa femme ne ratent aucune occasion de se disputer ; entre eux, c’est la guerre des reproches. Le croque-mort (l’acheteur de la Lada) est un homme cupide et, cerise sur le gâteau, un éternel aigri. Quant au benêt, c’est le seul qui semble faire preuve d’un peu d’humanité mais ses ratiches biscornues et son regard globuleux nous invitent à rester sur nos gardes. Dans cette histoire, Angelo Zamparutti met en scène des personnages qui n’ont rien à partager. Rien ne les réunit, ils meublent le temps en parlant de futilités.

Tous ces protagonistes sont antipathiques à souhait. La lecture s’annonce difficile. Pour relativiser, on se dit que les vingt pages seront vite lues… et on compte largement sur le talent des auteurs pour nous faire changer d’opinion. Méconnaissant totalement le travail d’Angelo Zamparutti (scénariste), je me représente davantage ce dont est capable Pascal Rabaté (« Les Petits Ruisseaux« , « Un Ver dans le Fruit« , « Le Petit Rien tout neuf avec un ventre jaune« …) et il suffit parfois d’attendre un peu pour que ses univers nous saisissent. Attendre… mais lorsqu’il n’y a que 20 pages…

Au final, le scénario nous réduit à la fonction de simple spectateur. On assiste, médusé, à ces conversations stériles, au ton que l’on imagine monocorde et détaché. Les propos sont crus. Les personnages ne prennent même pas le soin d’enrober leurs piques avec un peu d’humour ou de second degré. Tout est dit avec la méchanceté et l’amertume comme si les personnages étaient incapables de digérer leur frustration. Les rapports humains sont froids, les échanges sont frontaux. On retrouve l’ambiance électrique développée dans « Un Ver dans le fruit ». L’ambiance graphique renforce le côté incisif des dialogues. Vingt pages d’aquarelles (superbes) en noir et blanc. Les dégradés de gris qui sont obtenus, le sens du cadrage de Rabaté, l’impression que parfois les personnages se meuvent sur la page… tous ces éléments offrent davantage de perspectives au lecteur que les horizons limités de ces petites vies qui sont décrites dans l’album.

La nouvelle survole les personnages, le format ne permettant pas de développer davantage. Cela a pour effet de laisser le lecteur sur la première impression qu’il ressent en découvrant ces individus. En une vingtaine de pages, ils n’ont pas le temps d’évoluer, le lecteur n’a pas le temps de les investir. La rencontre avec eux est fulgurante, on se sépare d’eux tout aussi rapidement et facilement. Pourtant, la lecture interpelle. La présence du « gentil » Dédé y est pour beaucoup. Le dénouement surprenant de cette intrigue étonne et nous fait passer de l’incompréhension à l’empathie. Mais cela arrive tardivement et l’effet de surprise ne suffit pas à donner de l’intérêt à cette lecture.

pictobofCourt récit à l’humour grinçant, l’histoire s’arrête au moment même où elle commençait à devenir intéressante. Dommage. Le scénario ne m’a pas accrochée en revanche, se perdre dans la contemplations des dessins (réalisés au pinceau) fut un réel plaisir.

Un Temps de Toussaint

One shot

Editeur : Futuropolis

Auteur : Angelo ZAMPARUTTI

Dessinateur : Pascal RABATE

Dépôt légal : mai 2015

20 pages, 6 euros, ISBN : 978-2-7548-1139-2

Bulles bulles bulles…

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Un Temps de Toussaint – Zamparutti – Rabaté  © Futuropolis – 2015

Chroniks Expresss #23

Vide-grenier des chroniques restées en rade ce mois-ci…

BD : L’Ours Barnabé, tome 16 (P. Coudray ; La Boîte à Bulles, 2015)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Les Aventures fantastiques de Sacré-Cœur, tome 3 : La Momie du Louvre (A. Sarn & L. Audouin ; Ed. Le petit Lézard, 2012), Les Aventures fantastiques de Sacré-Cœur, tome 7 : Le Monstre de la Seine (A. Sarn & L. Audouin ; Ed. Le petit Lézard, 2016), Le vieux fou de dessin (F. Place ; Gallimard, 2008)

Romans : Réparer les vivants (M. De Kerangal ; Editions Verticales, 2014), Le Scaphandre et le papillon (J-D Bauby ; Ed. Robert Laffont, 2007), Je, d’un accident ou d’amour (L. Demey ; Ed.Cheyne, 2015)

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Bande dessinée

 

Coudray © La Boîte à Bulles – 2015
Coudray © La Boîte à Bulles – 2015

L’ours à la ronde bedaine est revenu en automne 2015. Animé d’un esprit débonnaire et doté d’un certain esprit pratique, il nous invite une nouvelle fois à le suivre dans un monde anthropomorphe dont les ficelles nous sont désormais bien familières. Et comme disait André Gide, « Il n’y a pas de problème, il n’y a que des solutions ».

A l’occasion de ce seizième opus, Philippe Coudray continue à explorer cet univers de tous les possibles. La qualité des gags est inégale mais l’ensemble est très agréable à lire. Quelques éclats de rires au détour d’une page sont la preuve que Barnabé parvient toujours à nous surprendre.

Simples et efficaces, les gags et leur chute peuvent être entendus différemment en fonction de l’âge du lecteur. On ne pouvait rêver titre d’album plus évocateur que ce « Trucs et astuces »… Un réel plaisir à suivre Barnabé à mesure que les albums sont publiés. J’ai été plus loquace sur les titres précédents (les Index vous aideront à les trouvez sur le blog).

PictoOKUne série qui poursuit son bonhomme de chemin sans perdre son panache. L’éditeur recense les liens des chroniques déjà en ligne.

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Lectures Jeunesse

 

Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2012
Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2012

Sacré-Cœur est un petit garçon débrouillard qui vit à Paris chez sa tante Finelouche. La vieille dame habite en plein cœur de la capitale, au 28 rue du Chemin Vert dans un immeuble haussmannien. Sacré-Cœur s’y est vite fait des amis et, dans la cave de l’immeuble, il s’est aménagé un atelier pour bricoler ses inventions.

Le principe de la série : « Dans chaque album, c’est un des habitants de l’immeuble qui devient le personnage principal de l’histoire ! Sacré-Cœur a donc fort à faire, quand Mademoiselle Mulot tombe amoureuse d’un vampire ou quand Monsieur Parrocchio se transforme en loup-garou » (texte de l’éditeur). Sacré-Cœur est accompagné par Abigaïl (une petite fantôme) et Mimi (une chauve-souris) qui lui prêtent main forte dans ses enquêtes. Dans ce troisième tome, Sacré-Cœur va devoir venir en aide à Mr Droit – le voisin du troisième étage – qui travaille en tant qu’archéologue au Musée du Louvre.

Je ne connaissais pas cet univers jeunesse jusqu’à ce que Julia me fasse marquer un temps d’arrêt sur le stand du Petit Lézard où Laurent Audouin, illustrateur de la série, s’installait pour une séance de dédicaces. L’accueil que m’a réservé l’auteur doublé des avis dithyrambiques de mes collègues et d’une petite fille qui attendait pour une dédicace ont eu raison de moi durant le dernier FIBD. J’ai choisi de faire découvrir deux tomes de « Sacré-Cœur » à mes fils… compte tenu de l’engouement qu’a provoqué cette « Momie du Louvre », j’imagine que les autres tomes de la série vont débarquer prochainement sur nos étagères.

Ce petit roman policier se lit très facilement. Son format (19*26) tient bien en main et propose sur chaque page une alternance de textes et d’illustration. L’ensemble est aéré, ludique et porte bien la dynamique du récit. De plus, chaque histoire se découpe en plusieurs chapitres, ce qui permet de faire des pauses assez facilement, de reprendre, relire… Le suspense est travaillé de telle façon à accrocher le lecteur sans le terroriser. Bien sûr, on est inquiet pour les personnages, mais la tension est vite prise à contre-pied grâce à Sacré-Cœur qui a plus d’un tour dans son sac (ou plutôt, plus d’une invention dans son sac).

PictoOKBelle découverte. Nous devrions plonger rapidement dans le tome 7 qui s’intitule « Le Monstre de la Seine » (dernier tome en date puisqu’il est paru en janvier 2016). Quant au reste de la série… je pense qu’on l’aura dévorée avant la fin de l’année.

 

Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2016
Sarn – Audouin © Le petit Lézard – 2016

Sacré-Cœur a cette fois fort à faire depuis qu’un violent orage a éclaté au-dessus de Paris. La foudre a frappé à différents endroits, ne causant pas de dommages particuliers, mais depuis cette intempérie, les sœurs Picpic (locataires du premier étage de l’immeuble situé 28 rue du Chemin Vert) se comportent bizarrement. Mais ce n’est pas tout, il a tellement plus que la Seine a débordé… et un monstre semble avoir élu domicile dans les eaux troubles du fleuve, au niveau du Pont de l’Alma…

Tremblez dans les chaumières, une sorte de crocodile géant s’est installé au cœur de Paris, il effraye autant qu’il fascine. Mais comment ce monstre a-t-il pu échouer aux pieds du Zouave du Pont de l’Alma ? Voilà bien un mystère que Sacré-Cœur souhaite percer. Amélie Sarn mène le scénario de main de maître et capte l’attention du petit lecteur. Le suspense est préservé d’autant que l’auteur injecte régulièrement quelques éléments qui viennent intriguer davantage et qui renforcent l’envie de continuer la lecture afin de connaître le fin mot de l’histoire. Le rythme est enlevé et le lecteur tourne les pages avec curiosité, pour ne pas dire avec avidité, si je me fie à la trombine de mon petit lutin. Cet album a capté son attention, très vite, il affichait des yeux ronds comme des billes et n’en finissait plus de les écarquiller davantage à chaque rebondissement.

Les illustrations de Laurent Audouin permettent à l’enfant d’avoir un appui visuel durant sa lecture et ont l’avantage de pondérer un peu la représentation mentale que l’enfant peut se faire de ce monstre aux dents acérées comme des couteaux… « Une chose rougeâtre et écailleuse était apparue à la surface. (…) Tandis que la tête effrayante d’un énorme monstre aquatique surgissait des flots, les Parisiens poussèrent tous un grand cri. Et s’enfuirent en courant ».

PictoOKVerdict : on aime. « Les aventures fantastiques de Sacré-Cœur » ont permis à mon cadet de découvrir le polar… et dire qu’il se régale est un doux euphémisme…

 

Place © Gallimard – 2008
Place © Gallimard – 2008

« Il était une fois au Japon, au cœur du XIXe siècle, un petit vendeur des rues, nommé Tojiro. Le jeune garçon rencontre un jour un curieux vieil homme. C’est Katsushika Hokusai, le vieillard fou de dessin, le plus grand artiste japonais, le maître des estampes, l’inventeur des mangas. Fasciné par son talent, Tojiro devient son ami et son apprenti, et le suit dans son atelier… » (synopsis éditeur).

Récit d’une rencontre entre un enfant et un vieil homme. Naissance d’une amitié et transmission de savoirs. Le vieux Katsushika Hokusai ouvre son atelier à l’enfant et lui apprend les secrets de la fabrication d’un livre (la technique de l’estampe, le rôle de l’éditeur, sa passion pour le dessin…). Pour le jeune lecteur, c’est aussi l’occasion de se sensibiliser à l’œuvre et à la démarche de ce grand artiste. En imaginant la rencontre de ces deux personnages, François Place aide l’enfant à imaginer le Japon de cette époque, l’animation des marchés, les combats de sumo, le dédale et la configuration des rues de Tokyo au XIXème siècle. Le langage de François Place est assez élaboré pour les petits curieux qui découvriraient cet ouvrage.

Le récit se découpe en 16 courts chapitres, ce qui permet de faire des pauses assez facilement dans la lecture pour échanger. En fin d’ouvrage, un glossaire reprend différents termes employés çà et là dans le récit (calligraphie, Kabuki, rônin…). Un bon moyen pour permettre à l’enfant d’en apprendre un peu plus sur l’artiste qui a créé « La Grande Vague de Kanagawa » et, plus généralement, sur le processus de création artistique : démarche personnelle, travail de commande, présentation des différents acteurs du monde du livre (artiste, éditeur, imprimeur, assistant…).

Un roman lu à voix-haute pour des petites oreilles très attentives. Kentin (7 ans) a été fasciné par cet univers un peu ardu.

Les chroniques de Présence et de Zazimuth.

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Romans

 

De Kerangal © Editions Verticales – 2014
De Kerangal © Editions Verticales – 2014

Simon Limbres a 20 ans lorsqu’un matin, en rentrant d’une session de surf, il est victime d’un accident de la route avec deux de ses amis. Si ces derniers devront rester quelques temps à l’hôpital suite aux fractures importantes dont ils souffrent, il n’en est rien pour Simon. Arrivé dans un état critique à l’hôpital, il est mis sous assistance respiratoire. Quelques heures après, ses parents devront encaisser le coup de la nouvelle : Simon ne reprendra jamais connaissance. Etat de mort cérébrale… le temps que ses proches se positionnent quant au don d’organe

« ‟ Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. ˮ Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque. Telle une chanson de gestes, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d’accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l’amour » (présentation éditeur).

Plongée immédiate et complète dans ce roman qui nous place tour à tour du côté de Simon, de ses parents et deux trois membres du corps médical amenés à intervenir sur le corps du jeune homme (cette lectrice prend le temps de détailler les protagonistes). Sans pathos, sans excès, j’ai apprécié la manière dont Maylis de Kerangal traite son sujet, l’effleure lorsqu’il est nécessaire de l’effleurer mais toujours, sonde les pensées et les émotions de chacun des personnages. Elle suit silencieusement le processus de deuil que les parents doivent enclencher, les précautions que prennent les intervenants hospitaliers, les questions personnelles que la situation ne manque pas de leur renvoyer. Concernant l’acceptation ou non du don d’organe(s), on sent effectivement que la décision prises par les parents de Simon est une évidence et c’est là, finalement, qu’on peut reprocher à l’auteure d’avoir dévoilé trop tôt une partie de l’intrigue…

PictoOK… Mais qu’à cela ne tienne, j’ai vraiment apprécié sa touche, sa réserve et sa délicatesse, son émotion et son humanité. J’ai savouré cette façon de parler de l’amour, de la mort, de l’empathie…

Un cadeau de Véro (merci ! ;))

Extraits :

« À deux cents mètres du rivage, la mer n’est plus qu’une tension ondulatoire, elle se creuse et se bombe, soulevée comme un drap lancé sur un sommier. Simon Limbres se fond dans son mouvement, il rame vers le line up, cette zone au large où le surfeur attend le départ de la vague, s’assurant de la présence de Chris et John, postés sur la gauche, petits bouchons noirs à peine visibles encore. L’eau est sombre, marbrée, veineuse, la couleur de l’étain. Toujours aucune brillance, aucun éclat, mais ces particules blanches qui poudrent la surface, du sucre, et l’eau est glacée, 9 ou 10 °C pas plus, Simon ne pourra jamais prendre plus de trois ou quatre vagues, il le sait, le surf en eau froide éreinte l’organisme, dans une heure il sera cuit, il faut qu’il sélectionne, choisisse la vague la mieux formée, celle dont la crête sera haute sans être trop pointue, celle dont la volute s’ ouvrira avec assez d’ampleur pour qu’il y prenne place, et qui durera jusqu’au bout, conservant en fin de course la force nécessaire pour bouillonner sur la grève. Il se retourne vers la côte comme il aime toujours le faire avant de s’éloigner davantage : la terre est là, étirée, croûte noire dans des lueurs bleutées, et c’est un autre monde, un monde dont il s’est dissocié » (Réparer les vivants).

« (…) ils se regardent une fraction de seconde, puis un pas et ils s’étreignent, une étreinte d’une force dingue, comme s’ils s’écrasaient l’un dans l’autre, têtes compressées à fendre le crâne, épaules concassées sous la masse des thorax, bras douloureux à force de serrer, ils s’amalgament dans les écharpes, les vestes et les manteaux, le genre d’étreinte que l’on se donne pour faire rocher contre cyclone, pour faire pierre avant de sauter dans le vide, un truc de fin du monde en tout cas quand, dans le même temps, dans le même temps exactement, c’est aussi un geste qui les reconnecte l’un à l’autre, souligne et abolit leur distance, et quand ils se désincarcèrent, quand ils se relâchent enfin, ahuris, exténués, ils sont comme des naufragés » (Réparer les vivants).

« (…) elle suit des yeux leur marche lente vers les hautes portes de verre, s’adosse contre un pilier pour mieux les voir : la verrière est devenue miroir à cette heure, ils s’y reflètent comme se reflètent les fantômes à la surface des étangs les nuits d’hiver ; ils sont l’ombre d’eux-mêmes aurait-on dit pour les décrire, la banalité de l’expression relevant moins la désagrégation intérieure de ce couple que soulignant ce qu’ils étaient encore le matin même, un homme et une femme debout dans le monde, et à les voir marcher côte à côte sur le sol laqué de lumière froide, chacun pouvait saisir que désormais ces deux-là poursuivaient la trajectoire amorcée quelques heures auparavant, ne vivaient déjà plus tout à fait dans le même monde (…) s’en absentaient, et se déplaçaient vers un autre domaine, qui était peut-être celui où survivaient un temps, ensemble et inconsolables, ceux qui avaient perdu un enfant » (Réparer les vivants).

 

Place © Gallimard – 2008
Place © Gallimard – 2008

AVC. Un acronyme lourd de sens.

« Le 8 décembre 1995, brutalement, un accident vasculaire a plongé Jean-Dominique Bauby dans un coma profond. Quand il en est sorti, toutes ses fonctions motrices étaient détériorées. Atteint de ce qu’on appelle le « locked-in syndrome » – littéralement : enfermé à l’intérieur de lui-même -, il ne pouvait plus bouger, manger, parler ou même simplement respirer sans assistance. Dans ce corps inerte, seul un œil bouge. Cet œil – le gauche -, c’est son lien avec le monde, avec les autres, avec la vie.

Avec son œil, il cligne une fois pour dire « oui », deux fois pour dire « non ». Avec son œil, il arrête l’attention de son visiteur sur les lettres de l’alphabet qu’on lui dicte et forme des mots, des phrases, des pages entières… Avec son œil, il a écrit ce livre : chaque matin pendant des semaines, il en a mémorisé les pages avant de les dicter, puis de les corriger.

Sous la bulle de verre de son scaphandre ou volent des papillons, il nous envoie ces cartes postales d’un monde que nous ne pouvons qu’imaginer – un monde où il ne reste rien qu’un esprit à l’œuvre. L’esprit est tour à tour sarcastique et désenchanté, d’une intensité qui serre le cœur. Quand on n’a plus que les mots, aucun mot n’est de trop » (synopsis éditeur).

Superbe roman qui décrit un état angoissant dans lequel un homme est plongé. Incapable du moindre mouvement, seule son intellect est intact… et il observe le monde qu’il entoure et tente – avec sa seule paupière valide – d’interagir avec son environnement. Les courts chapitres qui composent l’ouvrage ont été appris par cœur par leur auteur puis dictés [comme le synopsis l’explique] lettre par lettre à une femme qui patiemment a retranscris patiemment cette pensée. On sent la nécessité d’ordonner ses idées, d’être concis. Les mots sont pesés, remplis de sens, et permettre de traduire la nouvelle réalité de cet homme figé par la force des choses, statique à l’extrême et devenu totalement dépendants des autres.

(…) l’œil gauche, mon seul lien avec l’extérieur, l’unique soupirail de mon cachot, le hublot de mon scaphandre

A 44 ans, c’est une nouvelle vie qu’il doit entamer. « Coincé » à l’Hôpital maritime de Berck, il saisit n’importe quel prétexte pour tuer ces journées qui s’étirent. Il fait fonctionner son imagination ou ouvre un souvenir. Il sollicite constamment sa mémoire (olfactive, gustative, auditive… sensorielle en général), revit une scène qui appartient à « sa vie d’avant ».

Il y avait l’art d’accommoder les restes. Je cultive celui de mitonner les souvenirs

PictoOKJean-Dominique Bauby témoigne de ce qu’est son quotidien, observe le regard si particulier que d’autres posent désormais sur lui (des inconnus, des soignants, des amis). Un cri silencieux, l’effroi de ne plus être soi, l’humour silencieux qu’il ne peut plus exprimer… faute de ne pouvoir parler « normalement », sachant que son interlocuteur est suspendu à son œil gauche pour déchiffrer lettre par lettre ce qu’il souhaite énoncer, Jean-Dominique Bauby économise ses propos, va à l’essentiel… tait son sarcasme ou ses touches d’humour complice pour se faire comprendre facilement et ne pas déstabiliser la personne avec qui il parle. Jean-Dominique Bauby était journaliste devenu rédacteur en chef du magazine Elle. Quinze-mois après son AVC, le 6 mars 1997, son livre « Le Scaphandre et le Papillon » est publié… il décède le 9 mars 1997.

Extraits :

« E S A R I N T U L O M D P C F B V H G J Q Z Y X K W. L’apparent désordre de ce joyeux défilé n’est pas le fruit du hasard mais de savants calculs. Plutôt qu’un alphabet, c’est un hit-parade où chaque lettre est classée en fonction de sa fréquence dans la langue française. Ainsi, le E caracole en tête et le W s’accroche pour ne pas être lâché par le peloton. Le B boude d’avoir été relégué près du V avec lequel on le confond sans cesse. L’orgueilleux J s’étonne d’être situé si loin, lui qui débute tant de phrases. Vexé de s’être fait souffler une place par le H, le gros G fait la gueule et, toujours à tu et à toi, le T et le U savourent le plaisir de ne pas avoir été séparés. » (Le Scaphandre et le Papillon)

« Une onde de chagrin m’a envahi. Théophile, mon fils, est là sagement assis, son visage a cinquante centimètres de mon visage, et moi, son père, je n’ai pas le simple droit de passer la main dans ses cheveux drus, de pincer sa nuque duveteuse, d’étreindre à l’en étouffer son petit corps lisse et tiède. Comment le dire ? Est-ce monstrueux, inique, dégueulasse ou horrible ? Tout d’un coup, j’en crève. » (Le Scaphandre et le Papillon)

« Je m’éloigne. Lentement mais sûrement. Tout comme le marin dans une traversée voit disparaître la côte d’où il s’est lancé, je sens mon passé qui s’estompe. Mon ancienne vie brûle encore en moi mais se réduit de plus en plus aux cendres du souvenir. » (Le Scaphandre et le Papillon)

 

Demey © Cheyne Editeur – 2015
Demey © Cheyne Editeur – 2015

Hadrien partage sa vie avec Delphine. Mais la routine, la lassitude du quotidien…

Et l’on se corps de moins en moins. Notre couple s’usure. Jusqu’à la corde. (…) On se calme plat. Je me morne, elle se plaine

Puis un jour, au jardin du Luxembourg, Hadrien rencontre Adèle. Trouble, coup de foudre et confusion des sens. Hadrien et Adèle prennent l’habitude de se revoir, l’émoi grandit à chaque rencontre. Désir, envie, rires, tendresse. En seize courts chapitres, Loïc Demey conte l’histoire de cette relation adultère dans une langue chantante et saugrenue.

Je me chancelant, je me trac. Elle me chuchotements d’amour à l’oreille.

La rue se nuit, le ciel se lune. Je la nue.

La pièce se sombre, je m’orage. La fermeture éclair. La robe, tonnerre. Sa tunique en l’air et ses dessous à terre. La rue se lune, le ciel se nuit. Je la nue.

Elle me peau, je la pulpe des doigts. On s’épiderme.

PictoOKSurprenant roman où le verbe s’ébroue, frissonne, s’émeut. La construction narrative est absurde. Le déclic qui a conduit Loïc Demey à écrire ce texte s’est opéré après qu’il ait écouté « Prendre corps » d’Arthur H. Un texte où les verbes sont remplacés par des noms, adverbes ou adjectifs… un texte troublant dans lequel les sensations affleurent, caressent et bousculent. Très beau.

Découvert grâce aux articles de Sabine et de Lucie.