Berlin, livre troisième (Lutes)

Berlin, 1933.

La ville se referme doucement sur elle-même. L’effervescence des rues s’estompe de jour en jour, les sourires s’effacent des visages. Les gens se replient dans leurs foyers, le ventre serré par la peur.

Le régime nazi a installé un climat de terreur ; il force la société allemande à se plier à son modèle. Les affiches de propagande recouvrent chaque jour davantage de façades. La suspicion est dans chaque regard, dans chaque parole. La délation va bon train, encouragée par la peur des arrestations et l’illusion qu’en agissant ainsi, il est possible de préserver le peu que l’on a acquis. La dictature d’Hitler prend ses aises incitant les personnalités de chacun à révéler dans ce qu’elles ont de plus beau… ou de plus laid.

C’est dans ce contexte délétère que Martha (la jeune peintre qui était venue à Berlin pour étancher sa soif de liberté et d’émancipation) et Karl (le journaliste engagé) cherchent un sens à donner à leurs vies. Leurs sentiments l’un pour l’autre sont intacts mais les événements les ont amenés à s’éloigner. Martha s’est éprise d’Anna, une jeune travestie à l’identité sexuelle encore balbutiante. Karl quant à lui sombre dans l’alcoolisme.

A l’instar des tomes précédents, ce troisième et dernier tome fait intervenir plusieurs personnages. Jason Lutes s’évertue à montrer comment la toile d’araignée nazie s’est méthodiquement tissée. Le diktat d’Hitler définit minutieusement ce qui doit être à toutes les strates de la société ; le bras armé du régime traque les fauteurs de trouble, forçant les minorités à rivaliser d’ingéniosité pour trouver la parade.

Hommes, femmes, enfants, vieillards, juifs, militants… chacun de ces protagonistes montre les multiples visages de la société berlinoise de cette époque. A la veille de la Seconde Guerre Mondiale, Berlin est un patchwork ethnique, religieux, artistique, politique… un melting-pot que le régime nazi s’obstine à niveler.

Dix ans après la publication française des deux premiers tomes de « Berlin » , Jason Lutes donne à son récit une conclusion que l’on n’attendait plus. Les deux premiers tomes auraient pourtant pu se suffire à eux-mêmes. La fresque humaine supportait tout à fait cette fin ouverte, libre à nous d’imaginer le devenir de chaque protagoniste et leurs capacités à traverser les années sombres qui s’annonçaient.

Je me rappelle encore la difficulté que j’ai eue à entrer dans le premier tome de la saga. Dans ma chronique sur les deux premiers tomes, je soulevais entre autres les confusions narratives et l’imprécision du dessin. J’appréhendais d’avoir la même difficulté à entrer de nouveau dans l’univers. Force est de constater qu’il n’en est rien. Le scénario de ce troisième tome est fluide, il nous permet de retrouver rapidement nos marques. Graphiquement, le dessin de Jason Lutes est plus mature. Les personnages sont maintenant facilement identifiables, leur gestuelle n’est plus figée… et l’auteur nous régale de passages muets parfaitement maîtrisés.

« Berlin » est l’occasion de revisiter l’histoire de l’Allemagne par le biais de destins individuels anodins. On assiste au matage de différents groupuscules et minorités (communistes, homosexuels, gitans, juifs…). Jason Lutes montre avec brio comment le contexte social du début des années 1930 trouble les identités et bouleverse profondément la société allemande.

Je prendrais volontiers vos avis sur ce triptyque !

Berlin
Livre troisième
Triptyque terminé
Editeur : Delcourt / Collection : Outsider
Dessinateur / Scénariste : Jason LUTES
Dépôt légal : août 2019 / 172 pages / 19,99 euros
ISBN : 978-2-413-01123-1

La Croisade des Innocents (Cruchaudet)

Entrer dans un livre.
Reprendre doucement le goût de la lecture. Espérer retrouver également celui du partage.
Ne rien attendre d’autre que le plaisir d’écrire. Caresser l’espoir de donner l’envie à d’autres de se lancer dans ce moment sucré-salé écrit et dessiné par Chloé Cruchaudet (Groenland Manhattan, Mauvais Genre, La Poudre d’Escampette, Ida…).

Je m’appelle Colas et je ne suis pas bien grand. Mes guenilles sont bien ajustées et la faim a fait depuis longtemps son nid dans le creux de mon ventre. J’ai grandi dans une cahute qui nous protégeait à peine du froid. Je croupissais dans une enfance qui n’en était pas une, entre un père qui cherchait à me dresser et une mère qui ne savait pas me prendre dans ses bras. De temps en temps, une étincelle d’enfance venait me sortir de ce monde brut et miséreux… j’étais très vite rappelé à l’ordre. J’ai fugué. Mais après plusieurs jours, ne tenant plus, j’ai frappé à la première porte qui se présentait à moi. On m’a donné du travail. En échange, j’avais de quoi manger chaque jour. Et puis un jour, le Christ est apparu devant moi. Je l’ai vu comme je vous vois.
J’ai raconté mon histoire aux autres enfants. Mon ami Camille y a ajouté quelques menus détails. Cela nous a permis de trouver l’élan de partir. Nous étions désormais les élus de Dieu, des innocents choisis pour délivrer le tombeau de Jésus. Peu de temps après, on a pris la route en direction de Jérusalem.

« Notre seule arme sera la parole. Seulement des discours et des prières. »

Chloé Cruchaudet s’est inspirée des rares écrits qui existent sur ce fait historique du XIIIème siècle (il a eu lieu en 1212, entre la quatrième et la cinquième croisade). Ce récit peu connu relate la croisade improvisée d’une troupe d’enfants partis vers Jérusalem pour libérer le tombeau du Christ des Arabes. Au début de cette expédition, le groupe était famélique mais en chemin d’autres enfants s’y sont greffés. L’autrice s’en est nourrit pour écrire cette fiction.

Malgré leur morve au nez et leurs cheveux ébouriffés et malgré la crasse qui les recouvre de haut en bas, on emboîte très vite le pas de ces petits héros en culottes courtes. On sait bien que la tâche est démesurée, on sait bien qu’il y a peu de chances qu’ils en ressortent vivants mais pourquoi ne pas croire à leur rêve ? Pourquoi ne pas se laisser porter par l’espoir qui les anime ?

Et ça marche. La ferveur qui les porte nous fait croire en la réussite de leur quête. Qu’ont-ils à perdre dans ce combat ? Certainement pas la chaleur d’un foyer car ils n’y étaient pas dorlotés. Peut-être la promesse d’un avenir meilleur car ne s’offrait à eux qu’une vie miséreuse. C’est sans doute-là leur unique chance de vivre libres et de croire, quelque temps du moins, que la vie pourrait enfin leur sourire. Et tout cela donne à ce voyage en Terre sainte un aspect poétique.

Ce récit d’apprentissage est superbement illustré par Chloé Cruchaudet. Son ambiance graphique aux tons délavés nous plonge dans un univers moyenâgeux, pauvre et austère mais l’optimisme de ces enfants fait un superbe pied de nez à la violence de ce monde. Les personnages aux traits doux pour les uns, farouches pour les autres, sont expressifs à souhait. Les visages sont mangés par de grands yeux ronds comme des billes, de francs sourires ou des moues boudeuses… on ressent vite de l’empathie pour les jeunes personnages de l’histoire.

Au cœur de cet album bat une belle histoire d’amitié. Il est aussi questions de croyance, de convictions et d’espoir. Le voyage m’a beaucoup plu.

La Croisade des Innocents
Récit complet publié chez Soleil, Collection Noctambule.
Scénariste / Dessinatrice : Chloé CRUCHAUDET
Dépôt légal : octobre 2018, 176 pages, 19.99 euros
ISBN : 978-2-302-07127-8

Chroniks Express 37

Bande dessinée : Un Père vertueux (L. Debeurme ; Ed. Cornélius, 2015).

Romans : L’Orangeraie (L. Tremblay ; Ed. Folio, 2016), L’amie prodigieuse, tome 4 : L’enfant perdue (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2018), Trois Saisons d’orage (C. Coulon ; Ed. Viviane Hamy, 2017), Soyez imprudents les enfants (V. Ovaldé ; Ed. Flammarion, 2016), Mon Traître (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2009), Retour à Killybegs (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2016), Quand sort la recluse (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2017).

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Bande dessinée

 

Debeurme © Cornélius – 2015

Trois garçons et leur père s’installent dans un nouveau pays. L’un d’eux, Horn, cache une pilosité excessive sous un ample sweat à capuche. Honteux, il préfère fuir l’école plutôt que d’affronter les moqueries de ses camarades. L’autre, Twombly, réalise d’horrible petites sculptures dans des morceaux de bois. Le dernier est surnommé « Bird » depuis qu’il a recueilli un oiseau blessé.

La vie suit drôlement son cours. Le père, un dangereux criminel, décide un jour d’aller chercher la mère de ses fils. Avant de partir, aucunes embrassades, aucun encouragement. Des injonctions.

Je m’absente quelques temps. Je vais retourner chez nous chercher votre mère. Je vous laisse la maison… S’il arrive le moindre problème, ici ou à l’école… A mon retour, je vous égorge.

Ce père autoritaire, les trois garçons en ont peur. Un père froid, dur. Un père qui impose une discipline militaire, incapable de donner de l’amour. Un père qui punit de façon excessive. Un père à faire peur, surtout quand il a bu… mieux vaut ne pas le contrarier. Un père à faire peur… ça donne des petits soldats qui filent droit.

On se place dans cette famille étrange que Ludovic Debeurme dessine au crayon de couleurs. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont là pour nous raconter les horreurs de cette vie-là. Un album qui vient prolonger « Les Trois Fils » que l’auteur avait réalisé deux ans plus tôt. C’est cruel, c’est injuste mais quelques passages proposent des scènes d’une beauté pure. C’est magique et épouvantable… ça ma gênée et à certains instants je n’ai pas su quoi faire de ce qui était dit ou ce qui était fait par les personnages (le père surtout).

Vraiment bizarre. Il y a comme une curiosité malsaine qui m’a poussée à continuer ma lecture, comme pour voir jusqu’où l’auteur était capable d’aller dans la cruauté absurde qu’il décrit. Je préfère, et de loin, ce qu’il avait réalisé sur « Lucille » et « Renée » …

 

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Romans

 

Tremblay © Folio – 2016

Des jumeaux âgés de 9 ans. Aziz et Amed sont inséparables. Ils vivent dans un pays en guerre. Le fragile équilibre de leurs vies étaient préservés jusqu’à ce qu’une bombe tombe sur la maison de leurs grands-parents. Dès lors c’est à Zahed, leur père, qu’il revient de s’occuper de l’orangeraie exploitée jusque-là par le grand-père. Zahed s’affaire plus que de coutume puisque c’est à lui de nettoyer les décombres et de donner une dépouille décente aux deux corps et Tamara, leur mère, continue à veiller comme une louve sur ses fils.

Mais un beau jour, Soulayed fait son apparition dans l’orangeraie. Peu de temps après, Zahed explique aux jumeaux qu’il doit faire un choix : celui des deux qu’il désignera ira avec Soulayed et partira en martyr.

Un texte court, un texte fort, un texte plein d’émotion.
En son cœur, un amour fraternel plus fort que tout, un respect des traditions et un sens du devoir hors normes.
Et le regard de deux enfants sur les événements, deux enfants à qui l’on demande de grandir vite, bien trop vite.

Pour nous occidentaux, c’est aussi le récit de l’inconcevable, de l’incompréhensible. Le tiraillement d’un père qui doit choisir entre ses deux garçons. La souffrance d’une mère qui, docile, ne cherche même pas à convaincre son époux qu’il n’a pas à faire ce choix absurde. Un texte qu’on lit d’une traite, presque en apnée.

 

Coulon © Viviane Hamy – 2017

André, Benedict, Bérangère.

Trois générations, trois existences liées les unes dans les autres. Trois membres d’une même famille. Le grand-père, le père et la fille. Une famille pas comme les autres aux Fontaines, ce petit village qui s’est étalé, reliant presque le cœur du village, son clocher, son Café… aux carrières qui se situent en périphéries. Les décennies ont appris aux paysans natifs de ce coin de terre isolé, appelé Les Trois Gueules, à accepter ces « fourmis blanches » venues travailler dans les carrières où l’on extrait la roche du ventre de la terre pour la vendre aux entreprises. La roche et les produits agricoles sont désormais le fonds de commerce des Fontaines, à parts égales. André est venu de la ville il y a 50 ans pour s’installer aux Fontaines. Il fut le premier médecin à accepter de vivre là. Benedict, son fils, a pris sa relève. Bérangère quant à elle est encore trop jeune pour oser affirmer ce qu’elle fera de sa vie.

Je suis un peu entrée sur la pointe des pieds dans ce roman, encore troublée par mes précédentes plongées dans les romans de Cécile Coulon (Le Roi n’a pas sommeil, Le Rire du grand blessé, Le Cœur du Pélican). Et puis, il me semble que ce récit prend davantage le temps de nous décrire l’environnement (les paysages autour du village et de ses alentours) et l’ambiance des lieux grandement influencée par les superstitions véhiculées de générations en générations… C’est dans un deuxième temps que l’on va à la rencontre des personnages. Très vite, on apprend à vivre avec eux, on découvre leurs habitudes et leurs ambitions. André, le patriarche, gardera une part de mystère ; l’auteure ne prend effectivement pas le temps de remonter dans son enfance, nous n’aurons donc que les grandes lignes de ce qu’il a vécu avant. En revanche, nous verrons naître Benedict puis Bérangère. Si jamais on ne s’attarde sur un personnage – Cécile Coulon ayant préférer donner la parole à tour de rôle aux cinq personnages principaux, on n’en connaît pourtant suffisamment sur chacun d’entre eux pour naviguer de façon fluide entre chacun d’entre eux. Très vite, j’ai appréhendé un drame ; la douceur et la quiétude du récit est presque parvenu à me faire oublier cette éventualité… du moins pendant un temps.

Une fois à la moitié de l’ouvrage, Cécile Coulon serre davantage l’étau narratif. On sait que cette éventualité va devenir effective. J’ai tendu le dos et continué à profiter de ma lecture. J’ai cherché à anticiper, j’ai même dessiné les contours de cette fatalité mais je me suis évidemment laissée cueillir par les mots.

 

Ferrante © Gallimard – 2018

Dernier volet de la saga « L’Amie prodigieuse » . Après l’enfance (tome 1), la fin de l’adolescence et l’entrée dans la vie active (tome 2), l’âge adulte et la vie de famille (tome 3)… place désormais à la fin du récit : celui de la maturité, de l’épanouissement professionnel.

Pendant plusieurs années, Elena avait attaché une attention particulière au fait de garder de la distance entre elle et Naples, sa ville natale. Elle avait aussi veillé à extraite Lina de sa vie, consciente de l’influence que son amie d’enfance avait sur elle, une influence qui lui avait été nocive à plusieurs reprises. Désormais, Elena est une femme épanouie. La réussite professionnelle lui sourit et elle s’épanouit enfin dans son couple. Mais tout cela ne doit-il durer qu’un temps ?

J’étais impatiente de lire ce dernier tome de cette saga qui avait pris une tournure (et un rythme) inespérée dans la dernière ligne droite du tome 3.

On repart ici avec pas mal d’entrain, on repart de plus belle dans cette amitié ambiguë entre les deux amies d’enfance et on essuie un peu plus facilement les contradictions de l’héroïne.

Ravie de connaître le dénouement de cette saga, j’ai pourtant ressenti de la lassitude à la moitié de l’ouvrage car le rythme est mou, trop mou. Sur la fin en revanche, je me suis ennuyée – mais réellement ! , j’ai sauté certains passages (notamment ceux qui sont consacrés à Naples… j’avais envie d’une fin qui se tient et non de passages pour noircir les pages avec un exposé historique des différents bâtiments napolitains).
Dans les tomes précédents, j’avais relevé quelques longueurs. Dans ce tome, les cinquante dernières pages sont… inutiles.

La fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Ovaldé © Flammarion – 2016

Espagne. Anastasia est née en 1970. Nous faisons sa connaissance lorsqu’elle a 13 ans. La narratrice nous fait la grâce de nous épargner les détails de ses premières années de vie ; elle les résume en quelques anecdotes.

Anastasia est née en Espagne d’une famille espagnole. La guerre civile est passée par là et comme dans toutes les familles espagnoles, on en voit encore les stigmates. Les jeunes générations portent le poids de cette guerre fratricide sans avoir vécu cette déchirure. A 13 ans, lors d’une sortie scolaire, Anastasia découvre les œuvres du peintre Roberto Diaz Uribe. Elle va se passionner pour son art. Cela va même devenir une obsession.

Jusqu’à 18 ans, Anastasia s’ennuie. Comme pour tous les adolescents, le temps s’étire de façon déprimante. Puis à 18 ans, elle quitte le foyer familial et part faire ses études à Paris.

Je ne compte plus le nombres d’avis positifs que j’ai lu et entendu sur ce roman. Je ne compte plus. A chaque avis, mon envie d’engouffrer ce roman grandissait. Puis je l’ai reçu en cadeau et j’ai laissé décanter un peu… Pendant les cent premières pages, la lecture fut des plus ennuyeuses. Tellement ennuyeuse que l’ouvrage a bien failli me tomber des mains. A peine plus d’une demi-douzaine de pages par jour… cette lecture a eu, au début, un effet hautement soporifique sur ma petite personne. Puis Anastasia a grandi et Véronique Ovaldé a lentement élargi les centres d’intérêt de sa narratrice, la rendant plus consistante, plus pertinente… plus intéressante. Quand bien même, ce roman m’a laissé sur ma faim.

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2009

Antoine, luthier à Paris, rencontre un client qui lui parle de James Connolly, activiste irlandais. Les paroles de cet inconnu de passage dans son atelier lui redonnent peu à peu l’envie de retourner en Irlande, pays qu’il connait peu.

En mai 1975, Antoine décide de se faire un court séjour en Irlande à l’occasion de ses 30 ans. C’est à ce moment qu’il rencontre Jim O’Leary et Cathy, son épouse. La rencontre entre le français et le couple est immédiate. Ils s’échangent leurs coordonnées. Antoine reviendra les voir, c’est certain. Au fil des années, Antoine s’organise pour leur rendre visite. A chacune de ses venues, il est accueilli comme un frère, un ami de toujours. Il a sa chambre qui l’attend, ses repères.

En 1997, lors d’une soirée arrosée dans un pub, il croise pour la première fois Tyrone Meehan, celui qu’il nomme son traitre. Entre eux, une forte amitié va se construite au fil des années. Antoine a déjà compris que Jim était un militant actif de l’IRA mais Tyrone est un de ses combattants les plus actifs. Tyrone est respecté, admiré. Les séjours d’Antoine sur le sol irlandais sont de plus en plus fréquents, il aimerait lui aussi aider la cause, participer au combat mené en vue de l’indépendance. Les années filent, Jim meure, emporté par une bombe qu’il avait mal réglée. Les allers-retours de Tyrone en prison, les coups durs que l’IRA doit encaisser, tout cela Antoine le vit, il accuse les coups en témoin discret. 2006 sera l’année des désillusions… tous apprennent que Tyrone est un traître, qu’il a vendu des informations aux Anglais.

Avant de devenir écrivain, Sorj Chalandon était journaliste. A ce titre, il a notamment effectué des reportages en Irlande du Nord et y a rencontré Denis Donaldson. De cette rencontre naît une amitié ; l’auteur s’en est inspirée pour écrire « Mon traitre » . Sorj-journaliste y devient Antoine-luthier et Denis Donaldson se glisse sous les traits de Tyrone Meehan.

« Mon traître » est le récit d’une lutte, celle d’un peuple qui aspire à vivre en paix, libre. C’est aussi le récit d’une amitié et d’une trahison, d’une incompréhension. C’est enfin la recherche la quête identitaire d’Antoine qui apprend à se connaître au travers du regard que Tyrone pose sur lui.

C’est l’adaptation de ce roman par Pierre Alary qui m’a invitée à découvrir le texte originel. Premier roman que je lis (enfin !) de cet auteur. Une claque !

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2016

Retour sur les événements abordés dans « Mon Traître » mais cette fois, ils sont abordés du point de vue de Tyrone Meehan. Ecrit trois ans après « Mon Traître » , « Retour à Killybegs » narre le parcours de Tyrone, de sa plus tendre enfance à sa mort, aborde son recrutement par l’IRA et les événements qui ont conduit à ce qu’il devienne, dans les années 70, l’un des commandants de la branche armée de l’IRA.

L’occasion de découvrir les raisons qui ont motivé Tyrone à accepter de collaborer avec les anglais, la manière dont il a tenté de sortir ses épingles du jeu. Si vous ne l’avez pas encore fait et que vous avez lu « Mon Traître » , voici une nouvelle fois un roman que je vous recommande vivement.

 

Vargas © Flammarion – 2017

Appelé en urgence pour boucler une enquête, le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg doit quitter l’Islande, pays qu’il a découvert lors de sa précédente enquête. En quelques jours, il parvient à mettre en avant les éléments clés qui conduisent à faire passer aux aveux l’un des principaux suspects. Sitôt l’affaire bouclée, son instinct attire son attention sur la mort soudaine de deux « vieux » à la suite de piqûres de recluses (des araignées habituellement très discrètes et qui ne s’attaquent que rarement à l’homme). Il se met à enquêter en solo avant de s’en ouvrir à une poignée de ses lieutenants. Voisenet, Froissy, Veyrenc puis Retancourt seront les premiers à lui prêter main forte sur cette enquête non officielle qui sème le trouble dans la Brigade et fait peser sur l’ensemble du groupe les désaccords de plus en plus tendus entre le Commissaire et Danglard, son bras droit.

J’ai toujours autant de plaisir à retrouver le personnage d’Adamsberg. Sa personnalité, son état d’esprit… tout jusqu’à sa manière lente et nonchalante de se déplacer, ses « bulles de pensées » et sa nécessité d’aller marcher pour « brasser des nuages » . L’écriture de Fred Vargas coule quand je la lis, elle coule comme quelque chose de très naturel. Habituellement, les enquêtes d’Adamsberg me surprennent car je ne vois jamais venir qui est l’assassin. « Quand sort la recluse » est l’exception à la règle, à ma grande surprise. Très tôt dans la lecture, mes suspicions se sont portées sur un personnage qui s’est effectivement avéré être l’auteur des crimes. C’est un peu déstabilisant, cela m’a donné l’impression de quelques longueurs dans le texte pour autant, ce roman policier n’est pas à une exception près car c’est aussi la première fois où l’émotion m’a saisie dans les dernières pages, lorsque Adamsberg confond l’assassin dans un tête à tête. Le Commissaire s’était attaché… moi aussi.

Pas le meilleur ouvrage dans la série « Adamsberg » mais un de ceux dont je me rappellerais certainement avec beaucoup de précision

Florida (Dytar)

Dytar © Guy Delcourt Productions – 2018

Londres.
Dix ans après le massacre de la Saint-Barthélemy, Walter Raleigh sollicite Jacques Le Moyne, un ancien cartographe, pour qu’il témoigne de son expérience en Floride. Lorsqu’il était plus jeune, Jacques a fait partie d’une expédition française conduite par les commandants Jean Ribault et René Goulaine de Laudonnière. Le but était de fonder une nouvelle colonie en Amérique.
Jacques refuse et fuira longtemps les sollicitations qui lui sont faites de transmettre son témoignage. Sa femme, Eléonore, ne comprend pas l’attitude de son mari jusqu’au soir où, vingt ans après les faits, Jacques Le Moyne de Morgues s’ouvre enfin et lui fait le récit dans les moindres détails de ces deux années éprouvantes.

Un important travail de recherche a été mené par Jean Dytar pour parvenir à réaliser cet album ; plusieurs articles de son site en témoignent (comme ici par exemple).

Avant de se pencher sur l’épisode de l’expédition huguenote au « Nouveau Monde » la traversée de l’Atlantique et Jean Dytar s’intéresse en premier lieu au couple de Jacques Le Moyne. A sa femme tout d’abord ; elle se heurte à l’incompréhension, elle tente d’identifier la raison qui explique le silence de son homme. Pourquoi a-t-il toujours refusé de parler de son expérience en Floride ? Pourquoi, depuis son retour, refuse-t-il de réaliser des cartes topographiques ? Pourquoi passe-t-il son temps à dessiner minutieusement des fleurs (que les dames de la cour utiliseront pour faire leurs broderies) et refuse-t-il obstinément toutes autres formes de sollicitations professionnelles ?

Car c’est elle, Eléonore Le Moyne qui est notre guide dans cette histoire. C’est elle qui prend la parole le plus souvent. C’est elle qui tente de maintenir son homme à flots et qui se bat chaque jour pour qu’il retrouve la force de vivre, de se battre, de ne plus être un fantôme au sein de sa propre famille. Elle ne sait rien de ce qui s’est passé en Floride ; son époux a toujours refusé d’en parler. Elle sait juste qu’elle a réussi à la convaincre d’accepter de partir, arguant qu’une telle opportunité ne se présente qu’une fois dans une vie et qu’elle, en tant que femme, n’aura jamais une telle occasion.

Ecoute Jacques. Si tu n’y vas pas pour toi, vas-y pour moi ! Sois mes yeux et mes sens. (…) C’est peut-être dur à comprendre, mais… je veux rêver à travers toi. Pars ! Et à ton retour, épouse-moi ! Je promets de t’attendre et tu me raconteras ce qu’il y a de l’autre côté.

Elle ne sait que penser de l’expérience qu’a vécue son époux excepté, elle ne peut qu’imaginer le pire… elle ne peut que rêver à ces terres lointaines. Elle l’a vu partir inquiet à l’idée de cette expédition à laquelle il avait accepté de participer. Elle l’a vu revenir changé, amaigri et plus taciturne que jamais.

Jean Dytar nous explique, à l’aide des souvenirs d’Eléonore, les événements qui ont précédés ce grand voyage. Durant tout l’album, deux ambiances graphiques se relaient : des tons sépia pour le « présent » des personnages et de magnifiques aquarelles généreusement pourvues de bleus pastels et de verts d’eau pour le passé. Grâce à Eléonore, on commence à comprendre. L’auteur nous montre comment pendant des années, elle a tenté de faire parler son mari ; pour assouvir sa propre curiosité d’abord mais très vite, pour pouvoir lui venir en aide. Jean Dytar nous cuisine un peu car il faudra attendre avant que son personnage de Jacques Le Moyne de Morgues se mette à table. De la difficile traversée de l’Atlantique, des premiers pas balbutiants de l’expédition en Amérique et de la tournure prise ensuite par les événements, le lecteur finira par tout savoir. Je pourrais vous expliquer les temps forts du récit par le menu que je ne spoilerais rien, l’histoire de cette expédition (dont je ne connaissais rien avant de lire cet album) est écrite partout (dans les livres, sur la toile…).

Un album qui, assez logiquement je crois, m’a fait penser à Terra Australis. Que ce soit sur la forme ou sur le fond, la qualité est au rendez-vous.

Le rendez-vous hebdomadaire des bulleurs est à retrouver aujourd’hui chez Stephie.

Florida

One shot
Editeur : Delcourt
Collection : Mirages
Dessinateur / Scénariste : Jean DYTAR
Dépôt légal : mai 2018
264 pages, 29.95 euros, ISBN : 978-2-413-00978-8

Bulles bulles bulles…

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Florida – Dytar © Guy Delcourt Productions – 2018

Gitans (Mirror)

Mirror © Steinkis – 2018

Sur le site de l’éditeur, on peut lire que « Gitans est une enquête artistique. Graphique pour la forme et intimiste pour le fond. C’est l’illustration des pèlerins gitans dans ces lieux uniques, de ce qu’ils ressentent, l’évènement en lui-même, sa puissance émotionnelle et le point de vue subjectif d’un auteur passionné qui explore depuis trente ans la culture tsigane. »

Oui, je n’ai pas pu résister au fait de copier un extrait du synopsis éditorial. Car Gitans se résume difficilement. Kkrist Mirror revient sur l’histoire de ce peuple fier et rejeté. Un peuple qui ne renie pas ses origines, sa religion et ses valeurs. Un peuple nomade, chassé des villes et dont le mode de vie est décrié. Un peuple qui réalise un pèlerinage annuel aux Saintes Marie-de-la-Mer et c’est de cela dont il est question ici ; d’un grand rassemblement. Kkrist Mirror y a lui-même participé à quatre reprises.

Marie Jacobé et Marie Salomé, proches de Jésus et de Marie, chassées de la Judée par les persécutions, auraient débarqué en ce lieu, (…) Elles ont évangélisé les gens du pays, les Romains qui étaient les occupants et peut-être aussi les Gitans qui auraient vécu là et qui auraient accueilli les saintes Marie en la personne de Sara, leur chef de tribu. Sara [la vierge noire] aurait demandé le baptême, elle et tout son peuple.

Gitans, c’est Pépé Lafleur, Roland… et d’autres encore. Ce sont les interactions qu’ils ont entre eux, les séparations et les retrouvailles. Les tatouages singuliers qu’ils portent et qui racontent les sentiments, les déceptions et/ou les colères qu’ils ont eues par le passé. Gitans c’est le récit de ce pèlerinage particulier, tout en croquis esquissés sur le vif et d’attitudes corporelles attrapées au vol. Gitans c’est un livre où l’on butine, sautant d’individu en individu pour entendre une prière, un commentaire, une anecdote… Dans ce récit-chorale, impossible de nommer tout le monde ; la majorité reste composée d’anonymes de toutes les générations. Toutes les ethnies des gens du voyage sont représentées lors de ce pèlerinage (qui dure une dizaine de jours).

Kkrist Mirror qualifie lui-même cet ouvrage d’ « enquête artistique » ; un livre un peu spécial qui s’affranchit de tous les codes habituels de la bande dessinée. Il s’apparenterait davantage à un reportage dont seuls les temps forts de la procession structurent le témoignage.

Une seconde partie de l’album se consacre davantage à expliquer les origines de cette fête des gens du voyage. De larges textes explicatifs sont proposés au lecteur ainsi que des illustrations (généralement en pleine page).

Un peu de concentration est nécessaire pour suivre cette effervescence… et disons que ma concentration a été un peu capricieuse.
Réédition d’un album paru en 2009 chez Emmanuel Proust Editions.

Gitans

One shot
Editeur : Steinkis
Collection : Roman graphique
Dessinateur / Scénariste : Kkrist MIRROR
Dépôt légal : mars 2018
104 pages, 17 euros, ISBN : 978-2-36846-174-7
L’album sur Bookwitty.

Bulles bulles bulles…

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Gitans – Mirror © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli, la gitane anarchiste (Satta & De Santis & Colaone)

Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018

Leda Rafanelli est originaire d’une famille très modeste. Adolescente, elle décroche un travail dans une imprimerie locale. Leda va s’accroche et fait le nécessaire pour se faire remarquer de son employeur. Ses efforts s’avèrent payant car si l’imprimeur la remarque et la félicite régulièrement pour son sérieux, il lui confie aussi progressivement la préparation des caractères en métal en vue de l’impression de textes politiques. Ce métier lui permet également d’avoir accès à une culture que sa condition sociale ne lui aurait pas ouverte.

Par la suite, Leda Rafanelli affirme ses convictions politiques et assume ouvertement ses orientations anarchistes.

En 1901, elle part vivre à Florence avec ses parents. Elle y fait de nouvelles rencontres et notamment Luigi Polli, son premier mari. Elle rencontre ensuite Giuseppe Monanni qu’elle épouse et avec qui elle crée une maison d’édition ; ils ouvrent une librairie pour diffuser notamment les œuvres qu’ils éditent. Et ce n’est là que le début de son parcours atypique où, entre autres, elle devient musulmane, romancière (l’écriture l’accompagnera toute sa vie), mère ou encore chiromancienne.

Francesco Satta et Luca de Santis réalisent un portrait décapant et ébouriffant de cette italienne de caractère. Aussi douce que tranchante, ses interventions sont tout simplement fascinantes. En elle beaucoup de contradictions, à commencer par une curiosité insatiable du monde qui l’entoure mais d’une sorte d’entêtement à défendre ses propres opinions qu’elle protège comme une louve. Une femme entière qui lorsqu’elle épouse une cause, s’y consacre dans retenue. Une femme imprévisible qui traite ses interlocuteurs tantôt avec intérêt, tantôt avec des attitudes de gamine capricieuse.

… tu sais que je vis dans l’absolu. J’aime et je déteste avec la même passion

On est là finalement à traverser les décennies, de l’euphorie de l’installation à Florence à la fierté d’éditer des textes et de soutenir un idéal politique en marge… en passant par les rencontres d’anarchistes ayant joué un rôle majeur dans le mouvement anarchiste en Italie, d’intellectuels en vogue, la Première Guerre Mondiale qui redistribue les cartes, le départ de son époux pour les Etats-Unis, la rencontre avec Benito Mussolini alors qu’il n’est encore qu’un novice en matière de politique, la Seconde Guerre Mondiale qui ébranle les rangs des anarchistes…

De scènes en scènes, on a finalement assez peu de temps morts pour digérer les informations. Sur certains passages, j’ai trouvé les phylactères trop verbeux, peut-être trop instruits (?), me donnant l’impression qu’en voulant trop bien faire, les scénaristes ne sont finalement pas parvenus à aller à l’essentiel. On comprend cependant l’aura qui entourait cette femme mystérieuse et pourquoi son charisme a fait chavirer le cœur de plus d’un homme.

Coté dessin, j’ai également tangué dans les illustrations de Sara Colaone. Alternant des planches très aérées où l’on respire et profite où l’on profite, comme l’héroïne, de l’instant présent sans avoir à se soucier du lendemain… et des planches plus chargées où l’image et la parole se volent parfois la vedette… où la parole étouffe parfois les illustrations. Leda Rafanelli donne l’impression d’avoir eu mille vies en une, une vie d’engagements et de rencontres… j’aurais certainement davantage savouré ces dernières si j’avais moins peiné à reconnaître les visages des protagonistes.

J’ai refermé cet album en étant un peu hébétée. Le scénario est intéressant et je ne cacherai pas que je ne connaissais pas du tout Leda Rafanelli pour autant, si parfois certaines biographies me donnent envie d’aller plus loin dans ce qu’un album a pu m’apprendre ici… je vais m’en tenir aux informations fournies par cet ouvrage.

Extrait :

« Ne donnez pas aux camarades ce qu’ils veulent mais plutôt ce qu’ils n’ont pas encore conscience de vouloir » (Leda Rafanelli – La gitane anarchiste)

Leda Rafanelli – La gitane anarchiste

One shot
Editeur : Steinkis
Dessinateur : Sara COLAONE
Scénaristes : Francesco SATTA & Luca DE SANTIS
Traduction : Marie GIUDICELLI
Dépôt légal : janvier 2018
216 pages, 20 euros, ISBN : 978-2-36846-173-0

Bulles bulles bulles…

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Leda Rafanelli, la gitane anarchiste – Satta – De Santis – Colaone © Steinkis – 2018