Ipak Yoli, Route de Soi(e) (Mandragore)

Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Dans les voyages, des fois, on laisse des petits morceaux de soi sur la route

L’idée de ce voyage est venue lors d’un séjour à l’hôpital.

En 2007, suite à un A.V.C. provoqué par une tumeur, Mandragore subit une intervention chirurgicale. L’opération est délicate et les risques sont importants. Sur la table d’opération, juste avant de s’endormir, elle se fait la promesse – si elle s’en sort – de réaliser un vieux rêve : parcourir la route de la soie et découvrir ces ailleurs qui l’ont faite rêvé à maintes reprises mais qu’elle n’a contemplé que par l’intermédiaire des livres ou de reportages télévisés.

La convalescence est longue et Mandragore la met à profit pour monter son projet. Acheter un véhicule pour faire ce voyage, trouver des fonds, définir l’itinéraire…

Pendant un semestre, Mandragore et son compagnon vont traverser un paysage pluriel. Un trajet de près de 7000 kilomètres, reliant Rennes à Tachkent (Ouzbékistan). Un voyage pour se reconstruire après la lourde intervention chirurgicale, un voyage jalonné par de nombreuses étapes prévues ou impromptues. Un voyage pour découvrir et mettre des mots, des sons, des odeurs sur des paysages maintes fois fantasmés. Equipée de sa harpe celtique, Mandragore part à la rencontre de musiciens.

Budapest, Sofia, Istanbul, Tabriz, Achgabat… sont quelques une des villes qui ont été traversées lors de ce périple. Un voyage pensé dans un premier temps pour se ressourcer mais également motivé par une envie de consigner, à l’aide du matériel d’enregistrement embarqué dans le camion, des instruments et des voix… Garder une trace de ces cultures et traditions du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie Centrale.

Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016
Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Sitôt ouvert, le voyage démarre. Le lecteur n’a aucun effort à faire pour répondre à l’invitation lancée. Au pinceau et feutre noir en main, Mandragore propose des planches sur lesquelles l’œil navigue à sa guise. Laissant tout le loisir de regarder ces fines broderies qui ornent les cols des robes des femmes turkmènes ou les mosaïques d’une façade qui nous rappellent ces décors de contes des mille et une nuits… de profiter de la chaleur d’un regard ou du généreux feuillage d’un arbre. Le départ est immédiat et même s’il commence sur un lit d’hôpital, on s’appuie très vite sur ce graphisme subtil. Ponctuellement, on verra des cases fleurir de ci de là mais une bonne partie des planches s’en affranchissent totalement, laissant respirer les illustrations.

Mandragore nous livre un carnet de voyage fascinant. On s’y laisse surprendre par le hasard d’une rencontre, on s’amuse d’une anecdote, on se laisse bercer par ces sons venus d’ailleurs et qu’on a la possibilité d’écouter sur le CD qui est fourni avec l’album. Tout au long de l’ouvrage, des repères visuels nous indiquent quand il faut enclencher une piste du CD pour entendre la musique associée à la scène qui se déroule.

Répondant aux objectifs de son reportage sur les musiques traditionnelles, elle enrichit son propos de tout ce qui a pu jalonner son parcours. Elle témoigne ainsi de ses rencontres, du contexte social et politique de chaque pays traversé, des mœurs et des coutumes, des traditions, de la place de la femme dans ces sociétés, du fonctionnement kafkaïen de ces administrations (la question des visas et des autorisations de circuler revient régulièrement), l’histoire des lieux traversés… L’étonnement est à chaque coin de rue…

D’un pays à l’autre, de nouveaux repères sont à trouver. La Turquie occidentale et sa course effrénée vers le capitalisme, la cohabitation entre des traditions ancestrales et un melting-pot de nationalités et de cultures qui vivent sur un même territoire. En changeant de continent, c’est une Turquie plus traditionnelle, moins industrialisée, moins consumériste qui les accueille ; autre mode de vie, autre rythme et un sens de l’hospitalité très marqué, « un mélange de curiosité, de sens de l’honneur et de tradition séculaire ». Puis c’est l’entrée en Iran, une lutte pour obtenir des visas et l’étonnement, encore…

Passé le rideau de fer invisible, une réalité qui ne rentre pas dans tes grilles d’analyse. Jetées toutes les idées préconçues, c’est un nouveau monde. (…) Nous découvrons des gens d’une affabilité infinie, passionnés de musique, de poésie, de fleurs…. Ensuite vient l’incompréhension : par quelle équation absurde, un peuple si raffiné issu d’une civilisation millénaire peut-il se retrouver ainsi, piégé par une bande de mollahs abrutis, élus par les urnes ?

Le Turkménistan et sa dictature. Dernière étape, l’Ouzbékistan, à mi-chemin entre l’Europe et la Chine. Un voyage ponctué par des rencontres organisées et/ou impromptues. Des artistes, célèbres ou anonymes, apparaissent dans le récit. Un témoignage riche, complet, dépaysant. L’album contient également un « bestiaire » des instruments rencontrés pendant ce périple. Mandragore explique de façon claire et succincte l’origine (géographique) de chaque instrument, leurs particularités (vibrations, sons…), les sensations ressenties à l’écoute de ces mélodies. Il est enfin question de l’histoire de ces musiques traditionnelles et des histoires/de l’Histoire qu’elles véhicule(nt).

PictoOKJolie découverte d’auteur. « Route de Soie » – « Route de Soi » est l’occasion pour l’auteur de faire le point – break nécessaire pour se reconstruire – et de réaliser un intéressant reportage sur les musiques traditionnelles. L’auteur montre la capacité de la musique à relier les hommes entre eux, à tisser du lien social et à porter la mémoire et l’histoire d’un peuple. A la fois identité culturelle et mode de communication universel. Très belle lecture musicale que je vous invite à découvrir.

Extraits :

« Je n’ai pas envie de répondre. Je suis ailleurs. Je suis partie dans cette immense fuite. L’organisation quotidienne n’efface pas la question obsédante : à quoi rime ce voyage ? J’attends quelque chose comme une réponse à une autre question non formulée » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Et nous voilà à 10000 kilomètres de chez nous, un quart de tour de la Terre… Ça change son rapport au monde. La Terre s’apprivoise-t-elle ? » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« De Route de la Soie, il n’y en eut pas qu’une mais de nombreuses et au-delà de la soie, c’est la fascination de l’Orient qui amena Alexandre, les Polo ou les espions anglais à écrire l’histoire de cette route mythique » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

« Je pense à quel point un tel voyage est salutaire pour se rendre compte de ce qui nous différencie de l’autre, mais aussi de ce qui nous rassemble. Vivre le monde comme une unité (…). Et puis sentir l’énorme liberté de se réinventer chaque jour dans l’œil d’une nouvelle rencontre » (Ypak Yoli, Route de Soi(e)).

Ipak Yoli, Route de Soi(e)

One shot
Editeur : L’Œuf
Dessinateur / Scénariste : MANDRAGORE
Dépôt légal : novembre 2016
360 pages, 28 euros, ISBN : 978-2913308-51-0

Bulles bulles bulles…

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Ipak Yoli, Route de Soi(e) – Mandragore © Editions L’Œuf – 2016

Hop ! La « BD de la semaine » est ici en ce mercredi 22 février 2017 !

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Cliquez sur les liens pour dénicher les pépites des bédéphiles :

Blandine :                                 Sabine :                                      Enna :

Enna :                                      Cristie :                                      Antigone :

Nathalie :                                  Amandine :                              Jérôme :

Noukette :                                       Hélène :                                     Caro :

    Mylène :                                         Bouma :                                    Marion :

Fleur :                                       Karine:) :                                 Keisha :

    Sandrine :                                     Jacques :                                  Estelle :

Soukee :                                      Laeti :

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Le quatrième Mur (Corbeyran & Horne)

Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016
Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Une représentation de la pièce d’Antigone dans un pays en pleine guerre. C’est le projet fou de Sam, metteur en scène grec. C’est le projet fou qu’il va demander à son ami de porter. La pièce se jouera à Beyrouth. Mais ça, Georges ne le sait pas encore.

La première fois Samuel Akounis apparaît devant Georges, c’est un jour de janvier 1975. Sam s’apprête à faire une intervention dans l’amphithéâtre où Sam suit son cursus universitaire. Sam vient témoigner sur la violente répression du mouvement des étudiants de Polytechnique ; lorsque les chars ont été lancés contre des jeunes gens, faisant une quarantaine de morts et une centaine de blessés. Sam le grec avait plusieurs casquettes : metteur en scène, artiste et résistant.

Georges est impressionné, lui qui milite depuis de nombreuses années de façon aveugle, souvent violente. Il se laisse dépasser par une haine qu’il ne comprend pas. Très vite, les deux hommes sympathisent. Une amitié solide sur laquelle ils pourront compter pour des années. Sam devint ainsi le témoin de Georges puis le parrain de sa fille. Jusqu’au jour où, sur son lit d’hôpital, Sam demande à Georges de lui rendre un service : monter Antigone pour lui avec une trouve cosmopolites de comédiens.

Je t’avais aussi parlé de mon idée de monter la pièce d’Anouilh dans une zone de guerre. Mon projet était d’offrir un rôle à chacun des belligérants. Faire la paix entre cour et jardin…

Georges découvre Beyrouth. Venu pour monter une pièce de théâtre, il découvre la guerre.

Une nouvelle fois, je n’ai pas lu le roman originel qui donne lieu à cette adaptation. Une bonne chose en soi car cela m’évite d’avoir à déplorer des éléments manquants et/ou trop différents de l’idée que j’en avais. Déjà que je dois composer avec les chroniques de Noukette et de Jérôme dont je me souviens très bien…

Qui est donc le réel personnage principal de cette histoire ? Est-ce Georges, qui agit au jour-le-jour et acceptera le service que lui demande son ami ? Est-ce Georges sans qui rien de tout cela ne serait arrivé ? Est-ce finalement Antigone, la pièce de théâtre de Jean Anouilh autour de laquelle se tisse l’intrigue ?

Eric Corbeyran tisse son intrigue avec finesse. Il nous permet dans un premier temps de faire la connaissance des deux principaux protagonistes dans un contexte social tumultueux. Les étudiants sont mobilisés dans un mouvement contestataire des réformes universitaires et Georges, éternel étudiant, éternel adulescent, est en première ligne. Un personnage animé de bons sentiments mais trop fougueux, trop « brouillon » pour mener une lutte constructive. Sam est son double, l’aîné qui a tiré leçons de son expérience, celui qui prend sous son aile et tente – lentement – un travail de fond, appelant au calme et à la raison. Penser, raisonner, prendre du recul pour ne pas foncer tête baissée dans une lutte futile. Identifier la cause du combat, ne pas faire d’amalgames.

Un récit qui propose une réflexion sur la guerre, sur les motifs d’un conflit séculaire. Un heurt entre religions, entre identités. Une légitimité différente qui convainc chacun qu’il est dans son bon droit et que l’autre est un usurpateur. On rentre pleinement dans ce récit. On épouse les convictions des personnages qui appellent à la tolérance, au respect, à l’apaisement. L’intrigue se construit autour d’une utopie : croire que l’Art est capable – le temps d’une heure – de faire taire les animosités, de permettre un havre de paix, un ailleurs qui permet de s’échapper de la réalité.

Antigone est palestinienne et sunnite. Hémon, son fiancé, est un Druze du Chouf. Créon, toi de Thèbes et père d’Hémon, est un maronite de Gemmayzé. Le page et le messager sont chiites. La nourrice est chaldéenne. Et Ismène, la sœur d’Antigone, est arménienne et catholique ! (…) Il avait imaginé les communautés entrant dans ce théâtre d’ombres…

Croire qu’une trêve est possible et qu’un medium possible pour permettre ce dépôt des armes est la scène, l’expression artistique. Croire que les artistes ont cette capacité à faire abstraction du reste et que les badauds, à partir du moment où ils mettent leur costume de spectateur, ont cette même capacité d’abstraction. Les deux camps protégés par le quatrième mur. Un mur invisible que seul les deux personnages principaux sont susceptibles de franchir.

– Le quatrième mur ?
– Celui qui empêche le comédien de baiser avec le public. Cette façade imaginaire que les acteurs construisent en bord de scène pour renforcer l’illusion. Cette muraille qui protège le personnage… Cette clôture invisible qu’ils brisent parfois d’une réplique s’adressant à la salle. Pour certain, c’est un remède contre le trac. Pour d’autre c’est la frontière du réel.

Georges, le metteur en scène est donc le seul, dans cette pièce d’Antigone, à briser le quatrième mur. Mais la métaphore est plus grande car c’est aussi le seul à venir d’un pays en paix, c’est le seul à ne pas connaitre la guerre au quotidien, le seul pour qui la réalité de Beyrouth est un choc… car les autres y sont habitués. Pour lui, il s’agit de trouver sa place dans cette abstraction qu’est la guerre. Pour les autres, il s’agit de passer outre les haines ancestrales. Pour tous, il s’agit de se plonger corps et âme dans le jeu scénique. Pour le lecteur, il s’agit de croire à l’utopie de Sam, croire dans tous les possibles.

L’exercice est facile malgré le fait que mon exemplaire du « Quatrième mur » fait une ellipse de près de vingt pages. Suite à une agaçante erreur lors de l’assemblage des cahiers, j’ai été contrainte de faire un bond de la page 75 à la page 93. Si cet « oubli » n’altère pas la compréhension du récit… cela suffit pour casser le rythme de lecture et devoir se réinstaller dans l’histoire en supposant ce qui s’est passé durant cette vingtaine de pages.

Le dessin de Horne fut une précieuse aide… le dessin de Horne fut comme une seconde peau durant toute la lecture. Le dessin de Horne… cette tuerie ! Il a pourtant quelque chose de bonhomme à première vue. Mais il est si naturel, si vivant que l’on s’y glisse spontanément. On trouve facilement notre place dans chaque scène. On perçoit les variations de tonalités dans la voix des personnages, du chuchotement au cri. On touche du doigt leurs émotions. On se trouble lorsqu’ils doutent. Dans ses dessins, Horne est parvenu à installer une ambiance qui nous est familière. Il campe des gueules, des attitudes, des décors, des liens forts entre les personnages. Il y a quelque chose de très assuré dans l’atmosphère de l’album, une convivialité prononcée dans ce trait assuré qui respecte la pudeur des personnages.

PictoOKReligion, identité, expression artistique, conflit armé, amitié… quelle richesse dans cet album ! Je vous invite à le lire. Quant à moi, j’ai maintenant très envie de lire le roman de Sorj Chalandon.

Une lecture commune que je partage avec Antigone. Je vous invite à lire sa chronique.

la-bd-de-la-semaine-150x150Comme chaque mercredi, je rejoints la « BD de la semaine ». Rendez-vous chez Stephie pour les participations d’aujourd’hui.

Extraits :

« C’est pour ça que je tenais à Sam. Il était mon reste d’évidence. Ni slogans. Ni passage d’un livre. Si mot d’ordre peint sur un mur. Il incarnait notre combat. Son arrivée m’avait redonné du courage. Il était ma résistance. Ma dignité. Dignité ! Le plus beau mot de la langue française » (Le Quatrième mur).

« Il y a des hommes comme ça, au premier regard, au premier contact, quelque chose est scellé. Cela n’a pas encore de nom, pas de raison, pas d’existence. C’est l’instinct qui murmure de marcher dans ses pas » (Le Quatrième mur).

Le Quatrième Mur

One shot
Editeur : Marabout
Collection : Marabulles
Adaptation du roman éponyme de Sorj CHALANDON
Dessinateur : HORNE
Scénariste : Eric CORBEYRAN
Dépôt légal : octobre 2016
136 pages, 17,95 euros, ISBN : 978-2-501-11468-4

Bulles bulles bulles…

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Le Quatrième Mur – Chalandon – Corbeyran – Horne © Marabout – 2016

Sweet Tooth, volume 3 (Lemire)

Lemire © Urban Comics – 2016
Lemire © Urban Comics – 2016

Depuis 2009, l’humanité est rongée par un mystérieux mal. Des enfants hybrides naissent tantôt avec des bois, tantôt avec de la fourrure, une nouvelle espèce mi-homme mi-animale. En parallèle, les hommes sont décimés par une épidémie qui se répand à une vitesse vertigineuse. Attaque chimique ? Intervention divine ? Nul ne le sait, quoi qu’il en soit, sur Terre, c’est le chaos. Les morts jonchent les rues partout sur la planète et les survivants tentent de trouver des solutions alternatives pour enrayer le phénomène. Des milices armées barricadent les villes pour empêcher l’intrusion d’étrangers et éviter ainsi la contagion. Des bases de l’armée deviennent des tombeaux à ciel ouvert pour les enfants hybrides, laboratoires de l’horreur où les enfants sont disséqués, étudiés, catalogués afin de trouver les causes du virus et mettre au point un remède. Le monde est devenu hostile. Les hommes, effrayés par la perspective que leur race va disparaître, sont capables de toutes les abominations.

C’est dans ce contexte qu’est né Gus. Premier enfant hybride. Sa naissance coïncide avec l’apparition du virus. Il a vécu les premières années de sa vie dans un bois avec son père, méconnaissant tout de ce qui se passe partout sur Terre. Mais un jour, son père meurt, emporté par la maladie. Pour survivre, Gus doit donc sortir du bois. C’est là qu’il rencontre Jepperd, un homme désabusé, un prédateur solitaire qui ne pense qu’à combattre pour assurer sa propre survie. Jepperd va prendre Gus sous son aile. Pour Jepperd, Gus est « Gueule sucrée ». Ce dernier ayant entendu parler d’une réserve où les enfants hybrides seraient en sécurité, Jepperd décide d’y accompagner l’enfant. Mais nombre d’embûches jalonnent leur chemin et de leur long périple va naître une profonde amitié.

J’ai perdu l’habitude de chroniquer une série tome par tome. C’est que, au bout d’un moment, si je trouve intéressant d’ouvrir l’échange sur un one-shot, un tome de lancement de série complète, je ne vois plus l’intérêt – pour un lecteur – de partager son ressenti détaillé sur un tome d’une série déjà bien avancée. Alors certes, il y aura toujours des personnes qui verront un intérêt à savoir qu’une série se poursuit et que la qualité est toujours au rendez-vous. Certes. Mais une série, n’est-ce pas aussi un univers à prendre en compte dans son ensemble ? Et puis, oser écrire sur l’album central d’une série qui compte… je ne sais pas… trente tomes !… quel intérêt ? Bonjour la figure de style. Bonjour l’exercice d’équilibriste pour ne pas spoiler ! Bref, je n’aime pas « saucissonner » une série et je fais allègrement l’impasse sur les chroniques qui se l’autorisent. Mais comme il y a toujours des exceptions à la règle…

« Sweet tooth » est une série de Jeff Lemire initialement pré-publiée dans des revues comics. Les quarante épisodes ont ensuite fait l’objet de cinq intégrales parues entre 2009 et 2013 aux Etats-Unis. Pour la France… il a fallu attendre 2015 pour que la série soit traduite. Un projet éditorial suivi par Urban Comics. Décembre 2015 – décembre 2016. Un an pour proposer « Sweet tooth » au lectorat francophone. Une trilogie consistante qui nous téléporte dans un monde post-apocalyptique dans lequel on est en alerte. A l’affut du moindre rebondissement, on s’inquiète rapidement pour les personnages et cela ne va pas en s’améliorant à mesure qu’on s’approche du dénouement.

Au début pourtant, le périple semblait simple : un homme, un enfant, un environnement hostile. Déjà, la relation privilégiée qui s’instaure entre l’adulte et le gamin est un point d’ancrage auquel on s’accroche. Cette relation est la petite flamme d’humanité sur laquelle repose tout le récit. Au fil des pages, des personnages secondaires viendront épauler le duo Jepperd-Gus. Leur périple est fait de haltes, imposées ou choisies, temps de répits ou temps de tension, temps de repos ou de réflexion. Des horreurs, ils en croiseront ; sur ce point, on dépasse largement le cadre de la fiction pour s’ancrer dans quelque chose qui nous est bien trop familier : les camps où sont parqués les enfants hybrides n’ont rien à envier – dans l’horreur – aux camps de concentration des nazis. C’est un album photo de la bêtise humaine et de ce que l’homme peut créer de pire (fanatiques, despotes, fous, désespérés…) et une incroyable quête pour la survie. Jeff Lemire montre un monde dans un état déplorable, un monde qui court à sa perte, il imagine le devenir de l’humanité de façon pessimiste. Il intègre à son scénario des références religieuses et mythologiques qui donnent une toute autre dimension au récit, le rendant à la fois plus profond et plus mystérieux encore.

Graphiquement, Jeff Lemire me fait décoller. Ses personnages ont une expressivité incroyable malgré l’imprécision apparente qui tape l’œil quand on feuillète « Sweet Tooth ». Par contre, je trouve important de préciser que certains passages peuvent heurter la sensibilité de certains lecteurs ; c’est violent, il y a du sang et des cervelles qui explosent, une série à mettre dans les mains de lecteurs avertis. Le travail de José Villarrubia me fait même apprécier la couleur sur les dessins de Jeff Lemire que pourtant je préfère en noir et blanc.

PictoOKPictoOKUne trilogie magnifique qui, je l’espère, deviendra un classique dans les années à venir.

Chroniques sur le blog : tome 1 et tome 2.

… Et mon petit doigt me dit que vous n’avez pas fini d’entendre parler de cette série puisque Jérôme présente le premier volume aujourd’hui. Sa chronique en cliquant sur ce lien.

la-bd-de-la-semaine-150x150Pour ce mercredi, les pépites des lecteurs de la « BD de la semaine » sont chez Noukette !

Sweet Tooth

Volume 3
Trilogie terminée
Editeur : Urban Comics
Collection : Vertigo Essentiels
Dessinateur / Scénariste : Jeff LEMIRE
Dépôt légal : décembre 2016
384 pages, 28 euros, ISBN : 978-2-3657-7941-8

Bulles bulles bulles…

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Sweet Tooth, volume 3 – Lemire © Urban Comics – 2016

L’Arabe du Futur 3 – Riad Sattouf

adf3-rvb-pour-web-tt-width-326-height-468-lazyload-0-crop-1-bgcolor-ffffffAmoureux de l’Arabe du Futur, précipitez-vous !

Steph  m’a invitée au bar à BD pour causer du tome 3! Elle m’a aveuglément fait confiance, je ne sais pas si c’est bien raisonnable, en tous cas merci à elle !!

Alors pour le petit résumé, Riad Sattouf,  auteur vénéré des mouettes  (oui, Riad est à nous ce que Conan le Barbare a été pour lui, c’est pour dire !), nous offre une autobiographie en 5 tomes qui relate son enfance et adolescence entre la Libye, la Bretagne et la Syrie.

Sa famille, décrite de ses yeux d’enfant :

Son  père, syrien, professeur à l’université, est un fervent adepte de panarabisme. Il se montre ici de plus en plus ambivalent, littéralement écartelé entre sa culture syrienne empreinte de religion et ses idées dites progressistes. On le voit peu à peu céder à la pression familiale et culturelle, se défendant toujours avec obstination de modernité. Quand vous le voyez passer son doigt sous le nez en reniflant, vous pouvez supposer un certain malaise Snffff

Sa mère est française. Elle était relativement effacée dans les deux 1ers tomes, générant chez moi un trouble quant à sa capacité à protéger ses enfants. Elle va enfin manifester des signes de ras-le-bol concernant leur vie au village. Elle rêve de vivre en ville et aspire à plus de confort pour éduquer ses enfants. Même une tante du village se demande pourquoi, en dépit des études et de ses diplômes, le père de famille revient « dans ce trou vivre au milieu des ignorants » (SSNNFFFF)…

Son petit frère Yahya, au vague air d’Astro le Petit Robot mais en beaucoup moins puissant, reste un personnage secondaire. « Très gentil et extrêmement mignon », il  va pourtant faire l’objet de défouloir pour notre tête blonde, mais bon, c’est le rôle d’un petit frère après tout, on ne va pas s’en offusquer…. Il y a bien d’autres occasions pour ça au fil des pages…

En 1985, notre héros au cheveu soyeux poursuit sa scolarité dans un système où la terreur règne : rapports entre les élèves, professeurs usant du bâton etc. et tout ceci sur fond d’ultra patriotisme.  Il a ainsi survécu à ses 1ères années de scolarité et atteint dans ce 3e tome l’âge de raison. Et en effet, se sont bien à des questions existentielles qu’il va se retrouver confronté… et nous, lecteur, on ne va pas y couper.

Son rapport au monde change. En qui croire quand on a 7 ans ? En Dieu qui tolère des injustices dont il est chaque jour témoin? En le Père-Noël qui oublie de distribuer des cadeaux à ses cousins ??  Oui, c’est le bazar là–dedans… d’autant qu’une partie de la famille pratique assidûment la religion et que l’autre se revendique anti-curé…

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Si comme moi vous êtes sensible aux questions de double culture, de transmission, des choix (ou non-choix) quant à la pratique de la religion, je n’ai qu’un mot à dire : foncez ! Tout y est traité avec finesse et intelligence. On s’étonne, on s’offusque, on rit, on se scandalise aussi… car la violence est partout, oui, partout.

 

Afin d’aller plus loin dans la réflexion et l’analyse, fait incroyable : Riad notre auteur bien-aimé a bien voulu nous accorder, à nous les mouettes, une interview privée ! Nous ne le remercierons jamais assez, merci ô Riad. Autant vous dire qu’interviewer  un auteur en pleine promo, ça nous a fait transpirer de la plume. Surtout qu’il nous a bien fait sentir qu’il comptait sur notre billet pour asseoir sa notoriété dans la blogosphère…. SNFFFFFFF…..

Notre invitation était lancée et acceptée, on ne pouvait plus reculer… munies  d’un dictaphone nous nous sommes lancées, telles des expertes du journalisme d’investigation, au plus près du terrain. Non, on n’a pas peur, nous les mouettes. En voici quelques extraits exclusifs et en avant-première dans le bar à BD.

 

LA vraie (fausse) interview de Riad par Les mouettes[1]

Moi : « Hum » tournant nerveusement mes feuilles… « Je …. Jeeeeeeeee, enfin, nous tenions à vous remercier de nous avoir accordé heu…. de votre temps précieux et….. » Bafouille, bafouille.

Framboise : « OK, Julia, si tu permets, je vais parler à ta place, tu n’es pas très claire. C’est gênant ! »

« Riad Sattouf, reprenons, voulez-vous !

Votre nouvel album, très attendu, met en scène un enfant : VOUS ! Ainsi, vous vous représentez tel un ange, cheveux au vent, sentant bon le shampooing à la camomille, extrêmement propret (ce sont vos mots !), le regard évanescent, l’air un peu satisfait. Vous vous qualifiez même de remarquable ! Et ce, au milieu d’un monde (La Syrie) violent, délabré, arriéré, triste, où chaque être humain a une part sombre. Sauf vous ! Vous vous situez DONC au-dessus des autres. Vos parents, vos amis, votre famille … Pourquoi ? »

Riad : «Je n’ai pas voulu d’une autobiographie nombriliste qui parlerait de mes ressentis. J’ai d’ailleurs laissé de côté des souvenirs antérieurs à ce que je raconte, quand j’étais encore plus petit.  «J’ai dû recommencer le storyboard de l’album complet 4 ou 5 fois en essayant plein de directions différentes. Je n’arrivais pas à trouver le bon ton, c’était ou trop affecté ou trop confus.»

Moi : à voix basse …. « Hum Framboise, enfin c’est sa place d’enfant qui permet cette position… »

Framboise : « Julia, s’il te plait… Laisse-moi faire ! Ce que tu dis est incompréhensible… Va plutôt nous servir un thé ou un café, ça brûle en cuisine !

Riad Sattouf, vous représentez VOTRE héros, dites-vous, votre père, comme le personnage central de « L’Arabe du futur ». Mais cet homme est d’une lâcheté sans pareille, d’une lâcheté totale ! Effrayante même ! Pourquoi lui avoir donné ce rôle-là ?»

Riad : « J’ai raconté les faits comme je m’en souviens. Avec le recul, je pense que la naïveté de mon père était peut-être moindre que celle des gens en France. En effet, il était naïf, il pensait devenir quelqu’un, il pensait qu’on allait peut-être lui donner un ministère. Des rêves apparemment mégalos mais qui, dans la Syrie de ces années-là, n’étaient pas complètement irréalistes. Je le laisse dire des horreurs sans jamais les commenter. Je veux que le lecteur pense : il dit des trucs horribles, mais en même temps, il est touchant. »

Moi : apportant fébrilement le café  « Par rapport à l’identification à votre père, j’ai ressenti le moment de la désillusion … »

Framboise : « JULIA, tu m’agaces et tu agaces Riad!

Riad Sattouf, la représentation que vous donnez de votre mère m’a PARTICULIEREMENT choqué : Femme sans saveur, presque sans consistance, effacée, dominée, dépressive…. En un mot : MAL ! Mais pourquoi, grand dieu ?!»

Riad : « Quant à ma mère, je voulais faire sentir que c’était une femme qui suivait son mari. Elle espérait que mon père devienne quelqu’un. Elle pensait que c’était possible, c’était un étudiant brillant, pas un looser, il avait deux doctorats. Elle non plus n’avait pas d’infos, elle ne s’intéressait pas à la politique, elle faisait confiance à son mari. »

Moi : « Se rendait-elle compte de ce queuuuh vous viviez ? »

Framboise : « Chuuuuuut, Julia ! C’en est trop ! 

Excusez-la, Riad, elle peut être d’un pénible parfois !

Pour en revenir à nos moutons, ou plutôt causons religion, voulez-vous, Riad Sattouf ?! Pour un athée, je trouve que la religion est présente dans tous vos ouvrages. Ne seriez-vous pas un religieux qui s’ignore ? »

Riad : …..

Moi : doigt sous le nez « SNNNNFF… »

Framboise : « Ma question est légitime. Riad Sattouf, je vous demande d’arrêter de souffler et de lever les yeux au ciel. Merci. Nos lecteurs sont en droit d’attendre une réponse de votre part ! »

Moi : Tremblant et pensant en mon for intérieur : « J’ai peur pour ma mouette… elle va trop loin… j’ai peur pour notre interview je ne la reconnais plus… serait-elle condamnée à perdre ses moyens à chacune de ses rencontres avec Riad Sattouf (Salon du Livre à Paris en 2015 quand tu nous tiens) ?? »

 

En effet, dans un élan de folle nervosité et de contrariété extrême, Riad s’en fut… Blessé, vexé, toutafé énervé de cette interview salement menée, et mettant fin, d’un claquement de baie vitrée, à un amour que j’avais cru possible…. !

 

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Je tiens à remercier Riad Sattouf pour ses vraies interviews (avec de vrais journalistes aguerris et surtout assermentés) diffusées dans Libération le 12 juin 2015 et Slate.fr le 06 octobre 2016, à Mamouette de m’avoir gâché la rencontre, et sans oublier Steph de nous avoir permis de la fantasmer, cette rencontre 😉 !

Julia

Pour découvrir les billets de Jérôme et Framboise !

Les billets des Tomes 1 (mais pas que !) &

Et le billet un peu fou ( avec Riad dedans !) sur le voyage de mouettes à Paris c’est ici !

[1] [1] Mouarf, évidemment, impossible d’approcher Riad, alors une interview ! Toutafé inimaginable ! Mais, dans nos délires de mouettes-rieuses, nous avons imaginé un entretien, rondement mené…

Là où vont les fourmis – Plessix / Le Gall

9782203098213

Une BD à partager avec mon lardon et le chouchou de la toile, c’est rien que du bonheur ! D’autant que cette merveille, elle dépote sévère 😉

« Où vont-elles, ces processions de fourmis qui sillonnent inlassablement le sable du désert ? Vers quelle mystérieuse destination ? C’est à cela que songe le jeune Saïd, en négligeant de garder le troupeau de son terrible grand-père. En les suivant un jour, accompagné de la prodigieuse chèvre parlante Zakia, Saïd va triompher des djinns, des sortilèges et des enchantements, découvrir l’amour et finalement trouver un grand-père, un vrai. »

Pierre, mon lardon de 12 ans :

L’histoire se passe dans le désert. Un jeune garçon nommé Saïd ne passe pas ses journées à l’école comme les autres enfants. Non lui il préfère suivre les fourmis qui le mènent à chaque fois à la fontaine, sa mère lui avait défendu de la dépasser. Un jour qu’il, comme à son habitude, suivait les fourmis, un monsieur lui demanda de le suivre, monsieur, qui, en fait était son grand-père. Il lui demanda de garder son troupeau de chèvres car il faisait son pèlerinage à la Mecque. Que va t il se passer ??? Vous le saurez en lisant Là ou vont les fourmis 😉

Cette BD m’a plu car les dessins sont bien fait et que l’histoire est passionnante !!!! Je sais pas vous mais ma BD sent la chèvre ! Est ce un signe ? AHAH vous le saurez en la lisant….

Framboise, vieille mère de 41 ans :

« Dans le désert, il y avait sans nul doute, un village oublié de tout le monde et un garçon nommé Saïd »

Et ce qu’aimait Saïd, c’était de passer ses journées à vagabonder, au lieu d’aller à l’école…. Suivre les fourmis en rêvant de leur mystérieuse destination…. C’est bien vrai, où vont-elles, ces petites bêtes, et ce d’un pas décidé  ?

Et puis un jour … Un mystérieux grand-père-pas-vraiment-commode l’entraîne au milieu de nulle part garder son troupeau de chèvres et avec elles, Zakia, la vieille bique un brin acariâtre….

C’est un conte SUPERBE pour petits et grands avec du dépaysement, de l’amour, de la franche rigolade, de l’odeur bestiale, des méchants, des rêves, de la divine répartie, des fourmis, des chèvres, de la magie, de la douceur, des cailloux, du désert, de l’enfance, de l’innocence, de la roublardise, de la sagesse, des mauvaises pensées, du pèlerinage, du trésor, de la quête, du breuvage, un vieux phare, de la mobylette, une lampe mal élevée, de la stupide obstination, du pirate, du sage, du géant et une étoile, une fille de toute beauté, des étranges visions et une chèvre-à-la-langue-bien-pendue !

Un régal, toutafé ! Les dialogues,  savoureux et incroyablement ciselés font mouche … Tenez, un extrait :

– Où est donc passée ta chèvre ensorcelée ? Je ne la vois nulle part …
-Bah ! Elle se promène sûrement quelque part entre ses cornes et sa queue.

Les dessins, dont on reconnait au 1er coup d’œil la patte de Plexis, et son merveilleux « Du vent dans les saules », sont tendres, ronds, sublimes et empreints d’un parfum d’Orient….

Ça fleure bon la BD pour minots, et pourtant, nous, les grands, les vieux, nous prenons un plaisir fou, le temps de quelques 62 planches, à suivre, pas à pas, Saïd, petit garçon drôlement dégourdi, attachant, rêveur, naïf, curieux et sacrément courageux ….

Et sans rien dévoiler, sachez que ce qui comptera finalement (comme dans la vie, en y réfléchissant bien !) ce sera le chemin qui mènera Saïd au bout de sa quête… Ce qui primera, ce seront les rencontres, les rires, les amis et les rêves !

Lisez-le, mes amis, cette BD est une vraie merveille ❤ Coup de cœur et fous rires partagés avec mon grand ❤

Le billet de Jérôme c’est par ici !

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Là où vont les fourmis de Plessix et Le gall, Casterman, 2016, 18€.

Un bruit étrange et beau (Zep)

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Zep © Rue de Sèvres – 2016

William a prononcé ses vœux à l’Ordre des Chartreux il y a 25 ans. Après la cérémonie des vœux, il est devenu Marcus. Sa nouvelle vie de moine implique qu’il vive dans la pauvreté et le silence. Il se soumet à un régime alimentaire strict, une vie remplie de rituels quotidiens.

« Solitude, pauvreté, obéissance, chasteté… silence »

Cela fait vingt-cinq ans qu’il a quitté ses proches et ses amis. Seul le père supérieur reçoit des nouvelles de l’extérieur. Il avise alors de la nécessité ou non d’en informer les moins. En 25 ans, Marcus a été informé de la mort de Nelson Mandela et du décès de ses parents. Ce jour-là, le père supérieur le convoque pour lui apprendre le décès de sa tante. Marcus est l’un des héritiers et la défunte impose la présence de tous ceux qui sont concernés par la succession soient présents lorsque le notaire lira les dispositions du testament. Marcus est dans l’impossibilité de se faire représenter par l’avocat de son diocèse.

« Mais le toit de l’aile sud est dans un piteux état. Cet héritage est peut-être une réponse du Seigneur à nos prières ? »

Contraint de quitter temporairement le monastère, Marcus part retrouver son ancienne vie avec appréhension.

Je garde un agréable souvenir d’ « Une histoire d’hommes » (Ed. Rue de Sèvres, 2013) qui m’avait permis de découvrir une autre facette de Zep, plus sombre, plus sérieuse, plus introspective [peut-être] que son célèbre « Titeuf ».

On part cette fois dans un univers peu familier, celui d’un monastère. Une communauté d’hommes dévoués entièrement à Dieu, murés volontairement dans un silence interminable. Rejoindre l’Ordre des Chartreux implique d’adhérer à un mode de vie drastique, austère. Zep parvient pourtant à nous mettre rapidement à l’aise avec le personnage principal qui nous guide, tout au long de l’album, dans la découverte de son monde religieux et de son monde intérieur. Il parle en silence, la voix-off retranscrit ce qu’il a perdu l’habitude de dire tout haut pourtant, si la parole est devenue pour lui superflue, sa pensée s’est libérée. Détaché de tout ce qui l’entravait avant, il se concentre désormais sur ce qui lui semble essentiel. Zep invite son lecteur à suivre cet homme atypique, à caler notre respiration sur la sienne, à réfléchir à notre tour sur la question du renoncement. Un homme humble que l’on imagine convaincu par le sens qu’il donne à son engagement. Il n’en est rien.

Nous faisons la connaissance de cet homme à un moment de sa vie où il v être de nouveau confronté à un choix important à faire. Après vingt-cinq ans de vie dans une communauté vivant en autarcie, on imagine mal qu’il fasse le chemin inverse, d’autant que rien ne lui a été imposé. Et pourtant cet homme va douter, ses convictions vont vaciller. En retrouvant les repères de sa vie passées, il est ému. Surpris de retrouver les bruits, les odeurs et les couleurs d’une société qu’il avait tenté d’oublier, troublé par le fait de côtoyer de nouveau des membres de sa famille, cet homme va peu à peu douter et questionner les choix qu’il a fait. Un état d’esprit que l’on comprend tout à fait pourtant, le scénario ne m’a pas totalement convaincue. J’ai du mal à concevoir qu’un homme qui ait fait le choix d’un tel engagement religieux puisse, en une poignée de jours, se laisser envahir à tel point par ses instincts. J’ai du mal à croire en son abandon, comme si cette plongée dans la vie était une bouffée d’air qu’il s’accorde dans son calvaire… un calvaire qu’il a choisi de son plein gré mais dans lequel il se sent si lourd. En dehors de cela, le lecteur boit les confidences du moine. A l’instar du personnage, on savoure un plaisir qui se nourrit de petits riens : sentir une odeur agréable, se baigner, converser, courir…

Le trait sobre de Zep me fait penser à celui de Thierry Murat. Différentes bichromies se succèdent pour décrire l’état d’esprit de Marcus : marron pour les souvenirs ou la quiétude, bleu violacé pour le présent, rose-pourpre pour l’afflux d’émotions, brun jaune pour la joie… Oui, à bien y repenser, cet album m’a beaucoup fait penser aux « Larmes de l’Assassin » dans la manière d’utiliser les couleurs et la voix du narrateur.

PictoOKUne vie rodée, routinière, une répétition de gestes quotidiens puis un événement qui précède une rencontre et des retrouvailles. La vie surgit au moment où l’on s’y attend le moins. Une belle histoire à laquelle j’aurai aimé croire davantage…

Une lecture que je partage avec Noukette

Les chroniques de Stephie et de Jacques.

Retrouvez les albums des autres lecteurs des « BD de la semaine », aujourd’hui chez Moka !

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Extraits :

« Je suis chartreux. Cloîtré depuis vingt-cinq ans et sept mois. Aujourd’hui, c’est le temps de la récréation : la promenade hebdomadaire. Trois ou quatre heures pendant lesquelles on peut parler. Mais on perd l’habitude. Le bruit des mots qui résonnent dans ma bouche me paraît étrange… inutile » (Un bruit étrange et beau).

« Ce monastère a presque mille ans. Certains jours, j’ai l’impression d’avoir le même âge que lui » (Un bruit étrange et beau).

« La mort m’a fait si peur, ce jour-là, que j’ai voulu croire en un Dieu plus fort qu’elle. Et j’ai fini par choisir une vie voisine de la mort. Pour m’habituer » (Un bruit étrange et beau).

Un bruit étrange et beau

One shot

Editeur : Rue de Sèvres

Dessinateur / Scénariste : ZEP

Dépôt légal : octobre 2016

84 pages, 19 euros, ISBN : 978-2-36981-185-5

Bulles bulles bulles…

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Un bruit étrange et beau – Zep © Rue de Sèvres – 2016

Chroniks Expresss #24

Vide-grenier des chroniques restées en rade… et pied levé sur les romans (à mon grand désespoir)

BD : Le Sentier des Reines (A. Pastor ; Ed. Casterman, 2015), Journées rouges et boulettes bleues (C. Mathieu & R. Benjamin & O. Perret ; Ed. La Boîte à bulles, 2016), Tritons, tome 1 (D. Tennapel ; Ed. Rue de Sèvres, 2016), Poussières (M. Ribaltchenko ; Ed. Akiléos, 2016)

Lectures (Albums/Romans) jeunesse : Trappeurs de rien (PoG & T. Priou ; Ed. de La Gouttière, 2016), Waluk (E. Ruiz & A. Mirallès ; Ed. Delcourt, 2011)

Romans : Coule la Seine (F. Vargas ; Ed. J’ai Lu, 2013), Joseph Anton (S. Rushdie ; Ed. Gallimard, 2013), On ne va pas se raconter d’histoire (D. Thomas ; Ed. Stock, 2014)

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Bandes dessinées

Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015
Le Sentier des Reines – Pastor © Casterman – 2015

Savoie, 1920.

Peu de temps après leur retour de la guerre, les époux de Blanca et de Pauline décèdent, emportés par une avalanche. N’ayant que peu de perspectives qui s’offrent à elles, les deux femmes quittent leur petit village de Savoie. Elles espèrent vivre des revenus du colportage et emportent avec elles des fournitures de mercerie qu’elles vendront dans les villages traversés durant leur périple. Florentin, un jeune adolescent, les accompagne.

« On part ! Si nous restons, nous deviendrons folles. Tout, chaque jour, nous rappellera ce que nous avons perdu. »

Très vite, elles croisent la route d’Arpin, un ancien poilu qui prétend avoir fait la guerre avec le mari de Blanca. Il prétend aussi que Blanca est en possession d’une montre en or qu’il aurait dérobée avec le défunt à leur supérieur. L’homme souhaite récupérer sa part de butin. Obstiné et aveuglé par son objectif, il va les suivre dans l’unique but de les faire céder et de récupérer la montre.

Ayant découvert Anthony Pastor et ses univers envoutants via « Las Rosas » et « Castilla Drive », cet huis-clos en haute montagne me tentait pour plusieurs raisons. D’une part, le fait de pouvoir une nouvelle fois profiter de la maîtrise de l’auteur à soutenir une ambiance tendue au couteau et son habilité à tisser des intrigues improbables. Le fait de voir évoluer un homme torturé par le traumatisme de la guerre, d’observer la manière dont il lutte avec la folie et de l’imaginer s’éprendre de ces deux femmes m’intriguait.

Pour autant, si l’histoire démarre rapidement et que les personnages principaux trouvent facilement leur place sur l’échiquier narratif, cet ouvrage s’essouffle rapidement. Page après pages, les rebondissements consistent principalement à décrire l’obstination de ces femmes à fuir leurs vies passées, à aller toujours plus en avant et à mettre de la distance avec cet homme inquiétant qui les poursuit. De son côté, l’ancien soldat met tout en œuvre pour les rattraper ou du moins, ne pas les perdre de vue. On apprend peu de choses sur les éléments de leur parcours et la psyché des personnages est dévoilée au compte-goutte. Des quatre protagonistes, on remarque rapidement des traits de caractères propres à chacun et ces personnalités sont peu enclines à évoluer. Blanca est une femme charismatique et déterminée qui prend dès la première page le rôle de leader. Pauline est plus effacée et manque de confiance ; ses doutes seront systématiquement et rapidement balayés par Blanca. Florentin est un adolescent insipide sans aucune ambition et pour compléter le tableau, Arpin-le poilu apparaît tantôt comme un pervers, tantôt comme un sadique, des traits de caractère invariablement accompagnés d’une psychorigidité inquiétante.

Aussi étonnant soit-il, j’ai apprécié le ton des dialogues et cette tension permanente dans les échanges. Le personnage de Blanca en impose, dommage qu’elle ait si peu de marge de manœuvre dans le récit. Quant aux dessins, on est face à un harmonieux mélange entre des œuvres réalisées par Bilal dans les années 1990 et du Gibrat. Le rendu n’est pas désagréable même si les mouvements des personnages manquent souvent de fluidité.

Peu de plaisir à lire cet album qui a manqué de me tomber des mains à plusieurs reprises. L’auteur est en train d’écrire la suite de ce récit… et autant dire que je ne suis pas tentée pour jouer les prolongations !

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Journées rouges et boulettes bleues - Mathieu - Benjamin - Perret © La Boîte à bulles – 2016
Journées rouges et boulettes bleues – Mathieu – Benjamin – Perret © La Boîte à bulles – 2016

« Après des heures de bouchons interminables, François et ses enfants – Kévin, l’adolescent renfermé et Baptiste, garçonnet plein d’amour pour sa chienne Hermione – arrivent enfin à Ramiolles, village du Sud de la France où ce père de famille passait jadis ses vacances.

Un village tout ce qu’il y a de plus paisible pour des vacances qui auraient dû l’être tout autant. Mais la tranquillité de leur séjour se trouve rapidement compromise. Non seulement par les rapports houleux entre François et sa femme, Clara, qui tarde à les rejoindre, mais surtout par la soudaine disparition d’Hermione » (synopsis éditeur).

Ça fleure bon l’été dans cet album au ton léger. L’histoire décrit un homme en train de se débattre en ses problèmes de couples et sa place de père face à ses enfants. Pris dans une course contre la montre et confronté à la pression que lui impose son cadet – très affecté par la disparition du chien -, cet homme a des difficultés pour fixer ses priorités : faire passer les enfants en premier ou profiter des vacances et s’accorder un peu de temps pour souffler ? Ecrit à quatre mains, le scénario de Rémy Benjamin et Cyprien Mathieu nous ménage d’un bout à l’autre de l’album. On a beau voir cet homme en proie au doute et totalement dépassé par la situation, on ne peut ressentir qu’une faible empathie pour lui. Je déplore que malgré la présence de tout un panel d’ingrédients (suspens, remise en question, souvenirs d’enfance, retrouvailles…), le récit ne décolle pas davantage et se contente de survoler son sujet. Et si finalement l’intrigue principale (celle de la disparition du chien) est solutionnée, on ne peut pas dire que les autres sujets abordés soient réellement traités.

Au dessin, le travail d’Olivier Perret est très agréable. Un bel emploi de l’aquarelle et un coup de crayon qui va à l’essentiel. Les personnages sont expressifs, les décors soignés ; l’ensemble plait au regard.

Une histoire qui manque de panache. Dommage qu’elle se soit contentée de si peu.

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Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016
Tritons, tome 1 – Tennapel © Rue de Sèvres – 2016

Dans un monde anthropomorphe, une communauté de tritons est menacée par leurs ennemis légendaires : les Lezzarks. Ces derniers font une intrusion brutale dans la petite ville de Tritonville et ne laissent derrière eux aucun survivant. Aucun ? A l’exception de Zak, jeune triton aux pattes atrophiées, et de Urck, triton adulte qui a la charge de protéger le village. Mais Urck va être capturé par les hommes de main du Seigneur Serpent. Malheureusement le triton ne fera pas le point contre les puissants sortilèges destinés à l’asservir…

Doug Tennapel, que je connaissais pour avoir réalisé « Ghostopolis » (qui m’avait permis de réaliser une chronique à quatre mains avec Jérôme) semble affectionner les univers imaginaires. Cette fois-ci, nulle question de voyage au pays des morts, mais une incursion dans un monde anthropomorphe qui peut se prévaloir d’avoir connu les mêmes revers que l’Humanité : une civilisation en pleine croissance, une période bénie de son histoire puis l’incontournable désaccord qui mène à une lutte des classes, puis à un soulèvement populaire, puis à une guerre… puis à une scission en deux camps, l’un reniant et tenant d’oublier l’autre… et réciproquement.

Le lecteur ne manquera pas de voir les nombreux parallèles et métaphores qui renvoie à l’histoire de l’humanité. Comme on le voit couramment, l’emploi de l’anthropomorphisme permet de faire passer la pilule en douceur et de profiter d’une aventure divertissante. L’histoire met pourtant du temps à trouver son rythme et la majeure partie du scénario avance par à-coups. J’ai longtemps cru que je n’arriverai pas au bout de ce tome et pourtant, la mayonnaise a fini par prendre… dans le dernier quart de l’album. Zak – le jeune héros – est lancé dans une quête incensée. S’il la mène à bien, il survivra… s’il fait un faux-pas… Résultat : je reste dubitative quant à la manière dont Doug Tennapel a traité sa fiction mais ayant finalement investi les personnages, il me tarde de connaître la suite de leurs aventures.

J’ai repéré cet album grâce à la chronique de Stephie (je vous invite à la lire, elle est bien plus enthousiaste que moi). Je m’étais inscrite au concours qu’elle organisait autour de ce titre et il aura finalement fallu attendre que mon nom soit tiré au sort pour que je le découvre. Merci !

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Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016
Poussières – Ribaltchenko © Akiléos – 2016

« Oberonn, « la forêt qui recouvrait tout », court un terrible danger. Les Airinites, étrange peuple technoïde, absorbent ses forces vitales et tuent par centaines les esprits chargés de la protéger.

Guidés par le vieux chevalier Torsechêne, Uzogi et Mimeya, enfants de l’Esprit-Mère, vont se lancer dans une quête essentielle pour la survie de leur planète. » (synopsis éditeur).

Un album qui pique tout d’abord parce que le dessin de Michaël Ribaltchenko (« Le Royaume suspendu« ) oblige à s’arrêter régulièrement pour comprendre de quoi il en retourne. Le dessin n’est pas facile, il manque souvent de lisibilité d’autant que la majeure partie des personnages appartiennent à une espèce extraterrestre et que, peu habituée à leurs expressions de visage, il n’est parfois pas facile de bien appréhender la nature des tensions qui peuvent exister entre les personnages.

Un ouvrage qui pique également parce que le récit s’éparpille souvent dans la nature et nous fait crouler sous tout un tas de nouveaux repères (un monde qu’on ne connait pas, des noms d’aliments et de boissons qu’on découvre, des codes sociaux qui nous sont étrangers, l’histoire de cette espèce qui se dévoile au compte-goutte). Tous ces éléments convergent vers le lecteur et le freine dans sa lecture.

« Poussières » est une fable écolo qui fait écho à l’actualité et à certains problèmes de société.

« – La terre ! Pourquoi ne l’avez-vous pas défendue ?! Cette terre qui vous nourrissait, qui vous faisait… vivre !
– Parce qu’elle n’a à offrir qu’une vie de dur labeur… »

« Poussières » est une quête. Comme dans la majeure partie des quêtes, l’histoire confronte un héros à l’inconnu et le force à repousser la frontière de ses propres limites, à remuer ces certitudes, à examiner ses incertitudes. Comme dans la majeure partie des quêtes, le héros se fait de nouveaux amis. Ici en l’occurrence, il s’agit de deux enfants-esprits conçus par la Terre-Mère, une entité abstraite dont nous découvrons la fonction au bout de quelques pages. L’un de ces personnages se fait contaminer par un mal mystérieux, se matérialisant par des traces noires qui vont progressivement recouvrir son corps… est-ce un clin d’œil à « Princesse Mononoké » ?

Je sors perplexe de cet album, pas certaine d’avoir perçu tous les tenants et les aboutissants, pas certaine d’avoir compris la morale de l’histoire… pas certaine d’en garder un quelconque souvenir.

Les premières planches sur Digibidi.

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Lectures Jeunesse

 

Trappeur de rien - Pog - Priou © Editions de la Gouttière - 2016
Trappeur de rien – Pog – Priou © Editions de la Gouttière – 2016

Trois amis se retrouvent pour passer un week-end en forêt. Ils ont prévu de chasser ensemble le caribou. Georgie et Mike se réjouissent de la présence de Croquette dont les talents de chasseur ne sont plus à prouver. Passée la première soirée conviviale au chalet de montagne, voilà nos compères qui sortent pour leur première journée de chasse. Toutes les conditions sont réunies pour que la journée soit réussie : la météo est clémente, les sujets de discussions ne manquent pas, le pique-nique est parfait… et au détour d’une colline, un caribou broute paisiblement.

« Caribou » est le premier tome d’une nouvelle série jeunesse scénarisée par PoG (qui a réalisé « Blanche » paru aux Editions Margot en 2013). Le ton est convivial et amusant, le lecteur profite pleinement du plaisir de chacun des trois personnages à passer ce week-end ensemble. L’humour est au rendez-vous et leur complicité fait plaisir à voir. Les illustrations de Thomas Priou sont épurées et permet au petit lecteur de suivre les pérégrinations du trio. La rondeur du dessin, les couleurs ludiques, les tics et traits de caractères qui font la personnalité de chacun, le fait d’évoluer dans un monde anthropomorphe sont autant invitent à la lecture.

Pour autant, nous nous sommes ennuyés. Les transitions entre les différentes scènes sont absentes et donnent l’impression que l’histoire saute en permanence du coq à l’âne. Excepté quelques sujets de discussions, le récit s’appuie beaucoup trop sur la complicité qui existe entre les trois lascars et il est difficile de trouver sa place dans ce groupe, laissant le lecteur spectateur. Le dénouement tombe de manière abrupte, ne prend pas le temps de mettre des mots sur ce qui vient de se passer… laissant au parent qui accompagne la lecture le soin de décoder ce qui vient de se passer.

Mon fils s’est finalement demandé ce que l’histoire voulait raconter même s’il a compris l’essentiel. Depuis la lecture, l’album est sagement rangé sur les étagères et je doute qu’il en ressorte un jour.

La fiche de présentation de l’album sur le site de l’éditeur.

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Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011
Waluk – Ruiz – Mirallès © Guy Delcourt productions – 2011

« Ourson abandonné par sa mère, Waluk se sent l’être le plus malheureux de la Terre entière. Tiraillé par la faim et le manque de sommeil, il ne peut survivre tout seul. Jusqu’à sa rencontre avec Esquimo, un vieil ours qui le prend en affection. Commence alors l’apprentissage du jeune Waluk pour une vie où l’insouciance n’a pas sa place. Il doit surtout se défier d’un adversaire redoutable : l’homme. » (synopsis éditeur).

Première lecture de cet album avec Kentin [mon cadet] qui n’avait encore jamais lu cet album. Convaincu par les arguments dithyrambiques de son grand frère à l’égard de cet ouvrage, Kentin a donc demandé à le découvrir avec moi. Puis lui aussi, l’accroche avec le duo d’ours (Waluk et Esquimo) fut immédiate.

Me concernant, ce fut un réel plaisir de relire cet album dont je gardais un bon souvenir. Fable écologique, le récit sensibilise le jeune lecteur à la question de l’environnement et au comportement irrespectueux de l’Homme à l’égard de la nature et des animaux. Emilio Ruiz a trouvé le ton adéquat pour aborder le sujet de façon critique sans que l’enfant soit mis à mal. On accès ici au regard de l’animal sur les humains et la manière dont ces derniers malmènent la planète et la modèlent au gré de leurs « caprices ». La talentueuse Ana Mirallès a réalisé les illustrations… ça vaut le coup d’œil.

PictoOKPictoOKJ’avais repéré ce titre au moment de sa sortie et la chronique de Choco m’avait convaincue de l’intérêt de cet album. J’avais « loupé le coche » après la première lecture et, à force de tarder à poser mon ressenti par écrit, j’avais fini par renoncer à l’envie de rédiger une chronique. Il n’est jamais trop tard pour bien faire et même si celle-ci est succincte, je souhaitais profiter de l’occasion pour inviter les lecteurs qui ne connaîtraient pas « Waluk » à le découvrir.

Public : à partir de 6-7 ans.

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Romans

 

Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013
Coule la Seine – Vargas © J’ai Lu – 2013

Trois nouvelles mettant en scène le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg. Trois enquêtes en bord de Seine. La Seine comme un personnage à part entière, témoin d’un crime ou confidente des pensées d’Adamsberg qui vient la côtoyer pour laisser naviguer ses pensées, « brasser des nuages » comme on peut lire souvent dans les romans de Fred Vargas.

« Salut et Liberté », la première nouvelle, se place en pleine chaleur estivale. Un jour d’été, Vasco, un clochard, s’installe sur le banc qui se trouve en face du Commissariat. Dès 9 heures il est à son poste. Toute la journée durant, il observe le ballet des flics qui entrent et sortent du bâtiment. De temps en temps, l’un d’entre eux vient discuter un peu avant de retourner vaquer à ses occupations. A mesure que les semaines passent, Vasco s’installe. Il amène tout d’abord un porte-manteau puis un lampadaire qu’il pose à côté du banc et qu’il emporte chaque soir lorsqu’il rentre chez lui. Au cours de cette période, Adamsberg reçoit les lettres anonymes d’un homme. Ce dernier prétend avoir assassiné une femme et annonce déjà son prochain meurtre. Le temps presse et certains éléments contenus dans les lettres laissent à penser que le tueur rode non loin du Commissariat. Il va solliciter Vasco pour tenter d’obtenir son aide.

« La Nuit des brutes » est une courte enquête policière sur le meurtre d’une femme pendant la nuit de Noël. Le corps de cette dernière a été retrouvé flottant dans la Seine plusieurs jours après le crime. Mais les poches de la défunte sont vides. Rien ne permet de l’identifier. L’enquête piétine. Un étrange énergumène va attirer l’attention d’Adamsberg sur un détail des plus inattendus.

« Cinq francs pièce » où Pi, le clochard assiste au meurtre d’une dame de la haute-société. Au fil des jours, le vagabond sympathise avec le commissaire. Cette nouvelle a été adaptée en bande dessinée par Edmond Baudoin. J’avais parlé de cet album – intitulé « Le Marchand d’éponges » – dans cet article.

PictoOKUn ouvrage agréable pour ceux qui apprécient la série mettant en scène le Commissaire Adamsberg. Ces trois nouvelles sont aussi un bon moyen de se sensibiliser à cet univers polar même si on déplore l’absence de la quasi-totalité des personnages secondaires. Seul Danglard, l’adjoint d’Adamsberg, apparaît dans « Salut et Liberté ».

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Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013
Joseph Anton – Rushdie © Gallimard – 2013

« Le 14 février 1989, Salman Rushdie reçut un coup de téléphone d’un journaliste de la BBC : il avait été « condamné à mort » par l’Ayatollah Khomeiny. Son crime ? Avoir écrit Les versets sataniques, un roman accusé d’être « contre l’Islam, le Prophète et le Coran ».

Ainsi commence l’extraordinaire histoire d’un écrivain devenu clandestin, changeant sans cesse de domicile, sous la protection permanente d’une équipe policière. Comment continuer à écrire ? À vivre des histoires d’amour ? Vaincre le désespoir et se relever ? Salman Rushdie nous raconte l’une des plus importantes batailles de notre époque pour la liberté d’expression. Il dit les réalités parfois cruelles, parfois comiques, d’un quotidien sous surveillance armée, retrace ses combats pour gagner le soutien des gouvernements, réfléchit au rôle de l’écriture dans nos sociétés » (synopsis éditeur).

Très factuel ce roman autobiographique qui relate les onze années de « cavale » de Salman Rushdie. Protégé par les services de police anglais, contraint à vivre caché pour se soustraite à la menace de mort qui plane sur lui depuis que l’Ayatollah Khomeiny a prononcé une Fatwa suite à la publication des « Versets sataniques ». Publiée le 14 février 1989, la fatwa oblige Rusdhie à vivre dans la clandestinité. Plusieurs mois après, à la demande des services de police qui assurent sa protection, il choisit le pseudonyme de « Joseph Anton » pour pouvoir effectuer un minimum de transactions (retrait bancaire, location d’un logement, réservation d’un hôtel…).

Ce retrait forcé de la société le terrasse. Au début, il n’y croit pas, il ne parvient pas à se rendre compte ce que cela implique. Il a également peur pour la vie de son fils. Puis, la sidération et la peur pour sa propre intégrité physique prennent le dessus avant de laisser la place à la révolte, qui sera chassée à son tour par la résignation. Peu à peu, il apprend à trouver de nouveaux repères, à accepter l’inacceptable mais jamais au grand jamais il ne cessera de dénoncer cette atteinte à la liberté d’expression. Et jamais au grand jamais il n’a centré le combat sur sa propre personne, cherchant en permanence à sensibiliser les autres acteurs du monde littéraire au diktat que tente d’imposer l’islam.

Ce témoignage s’ouvre sur une longue présentation de son parcours. Il se présente, parle de ses origines indiennes, de ses parents, de son choix d’orientation universitaire qui l’amène à s’installer seul en Angleterre. Durant cette période d’études, il se cherche, a du mal tisser des relations amicales, se questionne en permanence sur ses racines. C’est à cette époque qu’il commence à s’intéresser à la religion dans le cadre d’une recherche qu’il effectue pour mener à bien un mémoire qu’il doit rendre. Il trouve-là, sans le savoir, des éléments qui enrichiront sa réflexion et aboutiront – quelques années plus tard – à la finalisation des « Versets sataniques ». Le récit s’oriente ensuite naturellement vers les prémices de la rédaction des « Versets sataniques », comment le roman a lentement pris forme dans son esprit puis sur le papier. On comprend l’importance que revêt pour Rusdhie le fait de définir clairement la notion d’identité ; il ancre de plus en plus sa vie en Angleterre mais voyage régulièrement en Inde, pays de ses racines.

Il décroche plusieurs boulots alimentaires qui lui permettent de subvenir à ses besoins et de consacrer son temps libre à l’écriture. Ses premiers romans sont publiés tandis que l’ébauche des « Versets sataniques » continue de croupir dans un coin de son bureau, à végéter dans un coin de sa tête. Il se décrit comme un homme qui reste à l’affût de tout, des autres comme de l’actualité ; il emmagasine des détails qui lui permettront de donner forme au roman qui a fait éclater le scandale.

Il s’arrête longuement, et à plusieurs reprises, sur son rapport à l’écriture et la place de la littérature dans la société. Il partage également de nombreuses réflexions sur le rapport que l’individu nourrit avec la société comme avec la religion, sur l’amitié, sur le processus de création.

Il décrit ces onze années de clandestinité, critique la position du gouvernement à son égard, l’amitié qu’il a nouée avec certains agents chargés de sa protection. Les premières années sont marquées par la lente acceptation de la peur, l’aboulie, le manque d’inspiration, les multiples points de chute où il vivra temporairement… Puis, le retour à une forme de stabilité est permis via l’achat d’une maison londonienne, la reprise de quelques meeting littéraires en Angleterre comme à l’étranger.

PictomouiUn roman intéressant mais contenant de nombreuses tergiversations. Régulièrement, je posais « Joseph Anton » pour ne pas me lasser de ce long témoignage descriptif. Bien que j’appréhendais de perdre le fil de ma lecture, j’ai pu constater à chaque fois la facilité avec laquelle on reprend la lecture de cet ouvrage. L’auteur cherche peut-être trop souvent à se justifier…

Extraits :

« C’était bien là le sens de cette phrase qui revenait sans cesse. Il l’a fait exprès. Evidemment, il l’a fait exprès. Comment pourrait-on écrire le quart d’un million de mots par accident ? Le problème c’était, comme aurait dit Bill Clinton, ce qu’on pensait qu’il avait fait. L’étrange vérité, c’est qu’après deux romans directement liés à l’histoire publique du sous-continent indien, il considérait son nouveau livre comme beaucoup plus personnel, comme une exploration intérieure, sa première tentative de créer un monde issu de son expérience d’émigré et de sa métamorphose. Pour lui, c’était le moins politique de ses trois livres » (Les Versets sataniques)

« Au moment où un livre quitte le bureau de son auteur, il se transforme. Même avant que quiconque ne l’ait lu, avant que les yeux d’une autre personne que son créateur n’aient pu découvrir la moindre phrase, il est devenu irrémédiablement différent. Il est devenu un livre qui peut être lu et qui n’a plus besoin de son auteur. Il a acquis, d’une certaine façon, son libre arbitre. Il va entamer son voyage dans le monde et l’auteur n’y peut plus rien. Lui-même, quand il en revoit des passages, les lit différemment à présent que d’autres peuvent le lire. Les phrases semblent différentes. Le livre a pris son essor dans le monde et le monde peut le réinventer. » (Les Versets sataniques)

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On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014
On ne va pas se raconter d’histoire – Thomas © Stock – 2014

« David Thomas est le maître de l’instantané : ces microfictions sont autant de moments où la vie se fige, tragique ou drôle, au fond qu’importe.

Une femme n’a de plaisir que si on lui lit du Pierre Louÿs pendant l’amour. Deux anciens amants se rencontrent sur le trottoir et n’ont plus rien à se dire.

Un homme vole un rôti comme un acte de folie. Absurde ? Tendre ? Décalé ? Ce livre d’un charme fou ne pourra que séduire celles et ceux qui préfèrent le rire aux larmes. » (synopsis éditeur).

Ce recueil de nouvelles nous permet de côtoyer, le temps de quelques pages, des hommes et de femmes qui se livrent à l’aide d’une émotion, d’un ressenti. En réaction à une situation donnée, à un problème qu’ils rencontrent, à un sentiment qui les touchent… le flot de leur réflexion et de leur pensée nous est livré. Humour, dérision, cynisme… tout est bon et la plume de David thomas se charge de donner du sens à ce qui ne l’est pas.

PictoOKUn cadeau de Noukette que j’ai savouré pleinement. Les chroniques de Noukette, Moka et Jérôme… je vous invite à les lire, mon billet n’est qu’un prétexte à partager le plaisir que ce roman leur a procuré.

Une mise en bouche ? :

« J’ai parfois la sensation de m’accrocher de plus en plus aux aspérités de la vie. Ce qui me paraissait comme insignifiant il y a trente ans me semble aujourd’hui lourd, laborieux. Jeune, je n’étais curieux de rien mais je m’émerveillais de tout ; aujourd’hui, si je suis curieux de bien des choses, pratiquement plus rien ne m’étonne. J’étais prêt à tout croire alors que, maintenant, je ne crois presque en plus rien. Avant, j’avais peu d’opinions mais je parlais beaucoup et, paradoxalement, depuis quelques années, plus mon jugement s’aiguise, se précise, s’affine, et plus je me tais. A vingt ans, je voulais rencontrer le plus d’hommes possible, à présent je n’aspire plus qu’à voir la terre et ses paysages » (On ne vas pas se raconter d’histoires).