La Mécanique du Sage (Piquet)

Piquet © Atrabile – 2020

En ce début de XXème siècle, Charles Hamilton vit confortablement à Edimbourg. Une jeunesse sans histoire, une vie bourgeoise douillette, des amis, des conquêtes amoureuses à foison depuis que sa femme l’a quitté. Des soirées festives viennent conclure des journées de flâneries. Et une magnifique petite fille qu’il élève seul.

« Le bruit du monde éloigne l’ombre qui viendra bientôt l’accabler. »

Pourtant, malgré tout ce confort, ce luxe, cette douceur de vivre, Charles n’est pas heureux. Souffrant de bipolarité, Charles fait les frais de ses humeurs capricieuses.

« Je suis en alternance. »

Impuissant face à ce mal qui le ronge, Charles tente de trouver un moyen de guérir… de trouver un équilibre de vie qui écartera les périodes sombres. Il culpabilise de laisser sa fille seule durant de longues journées mais il ne peut se résoudre à rester enfermé chez lui ; il a peur de ruminer. Pourtant, il cherche des solutions mais elles se sont toutes révélées inefficaces. Jusqu’à ce qu’il se tourne vers une forme de littérature peu connue à l’époque : celle prônant le développement personnel. Dès lors, il attrape dans ces textes des idées qui ont chez lui un écho particulier et qu’il tente de mettre en pratique. Tiendrait-il enfin la clé de la guérison ?

« La Mécanique du Sage » est, contre toute attente, un album au rythme tout doux. Malgré les fluctuations d’humeurs qui mettent à mal le personnage principal, nous effectuons cette lecture avec un certain entrain et une vraie gourmandise. On y suit le cheminement d’un homme qui cherche un moyen de soigner sa maladie. Il n’a aucune plainte à énoncer à l’égard de ses phases maniaques durant lesquelles il consomme de façon excessive rapports sexuels, nouvelles amitiés, sorties festives et autres délices de l’esprit (il est notamment très sensible à la littérature)… En revanche, il est lassé de ses phases dépressives qui lui laissent une sensation d’abattement. C’est pour lui un vide gigantesque qui le terrifie. Il souhaiterait trouver un moyen de ne plus être confronté à cette terrible tristesse qui l’assaille par périodes.

Gabrielle Piquet – dont je ne connaissais que ses « Idées fixes » – illustre avec beaucoup de délicatesse le quotidien d’un homme que la vie a choyé… en apparences du moins. Le scénario déplie une chronologie logique qui nous permet d’appréhender simplement l’adulte face auquel on se trouve. On sait donc qu’étant jeune, il a hérité de son grand-père. Riches de cet héritage providentiel, ses parents n’ont pas hésité à faire leurs clics et leurs clacs pour découvrir de nouvelles contrées, laissant leur fils adolescent livré à lui-même et privé de leur affection. Charles Hamilton n’y a vu aucun inconvénient. Au contraire, il était libre de tout et à l’abri du besoin. Il ne se pose même pas la question de son avenir professionnel et il opte pour l’oisiveté. Charles occupe son temps à rêvasser, lire et faire la fête. Pourtant l’argent n’est pas suffisant pour faire son bonheur.

En toute simplicité, l’autrice met son dessin au service de ce personnage hésitant, en perpétuelle quête d’équilibre, fuyant la réalité pour trouver un bien-être qui lui sera longtemps inaccessible. Au contact de cet homme brouillé, une petite fille (sa fille) tente de grandir comme elle le peut. Le trait fin contient pourtant foule de petits détails (décoratifs, vestimentaires, expressifs, floraux…) et cela crée finalement une ambiance assez légère. Le lecteur n’est pas balloté par les humeurs changeantes du personnage. Étonnamment, on lit cet album de façon linéaire puisqu’on reste spectateur de la vie de Charles Hamilton mais on est piqué d’une curiosité amusée qui nous accompagnera d’un bout à l’autre de l’album. Finalement, l’originalité de ce personnage tient au fait que ce bourgeois toujours tiré à quatre épingles a un goût prononcé pour la luxure. Ce qui lui donne un côté espiègle assez inattendu.

Beaucoup de sensibilité dans ce bel album.

Les autres « BD de la semaine » sont chez Noukette !

La Mécanique du Sage (one shot)

Editeur : Atrabile

Dessinateur & Scénariste : Gabrielle PIQUET

Dépôt légal : janvier 2020 / 96 pages / 15 euros

ISBN : 978-2-88923-087-7

Mister Miracle (King & Norton & Gerads)

King – Norton – Gerads © Urban Comics – 2019

Né en temps de guerre sur la belle et harmonieuse Néo-Genesis, Scott Free a eu une enfance difficile. Son père, le très respecté et très bon Haut-Père, a dû sceller un pacte avec son ennemi juré, le vil et despotique Darkseid. Pour entériner l’armistice qui marquait la fin de sanglants combats menés entre les deux planètes, un pacte fut conclu entre les deux souverains. Ainsi, ils échangèrent leurs fils et Scott Free fut confié à l’odieux Darkseid. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il parvint à échapper à la surveillance de ses tuteurs et bourreaux. Scott décida de se réfugier sur Terre et y fit la rencontre de Mister Miracle, un artiste saltimbanque. A la mort de ce dernier, Scott décide de prendre sa suite. Il devient à son tour Mister Miracle et endosse le costume de son défunt mentor.

Ainsi, le mythique Mister Miracle est né. Il tente de mener une vie normale sur Terre, aux côtés de son ami Oberon et de sa douce et tendre guerrière Big Barda. Mister Miracle a tout pour vivre heureux désormais… mais c’est sans compter la profonde dépression qui le ronge et la folie dont il est la proie.

Il est pourtant obligé de composer avec sa mélancolie puisque le super-héros va devoir intervenir pour aider le Haut-Père, son père biologique, afin de contrer les plans machiavéliques de Darkseid visant à annihiler l’humanité.

Scott Free est pour le moins un super-héros atypique ! Tom King crée un personnage égocentrique et dépressif à souhait. Il est mu par ses états d’âme et ses introspections parfois (très) délirantes. Les traumatismes qu’il a vécu durant l’enfance ont fait de cet homme un individu brisé, blasé. Il s’est construit comme il a pu, un peu en biais, un peu sans raison, sans motivation mais les hasards de la vie lui ont permis de faire deux belles rencontres qu’il chérit comme un trésor. Il s’accroche à ces individus comme à une bouée. Il s’ancre à leurs destins comme si sa survie en dépendait. On suit donc le cheminement de cet homme, ses tentatives de reconstruction et ses auto-sabotages.

Etrangement, le héros est animé par un souffle d’humanité tenace. S’il ne s’aime pas, on ne peut nier qu’il aime son prochain. Il s’appuie sur de fragiles convictions qui lui permettent d’agir… De se démarquer… D’influencer à sa manière l’éternelle lutte du bien contre le mal. Et si le héros mène bon nombre de combats, il le fait moins par conviction que par devoir… un peu comme s’il assumait mécaniquement son rôle d’héritier du pouvoir… sans trop y réfléchir. La question du libre-arbitre est ténue – pour ne pas dire inexistante – chez ce personnage. Il se laisse porter par les désirs des autres mais est incapable d’en avoir lui-même… si ce n’est d’être aux côtés de sa compagne.

Personnage passif, il est étonnement doué pour mettre en place une stratégie de combat et affronter un adversaire au corps à corps. C’est le seul cas de figure où il est capable d’initiative. Pour le reste, c’est un personnage instable, torturé, fade. Le contre-pied du vide qui est en lui est son auto-dérision.

Surprenant, déstabilisant parfois, souvent drôle… voilà un album original qui fait sortir les super-héros des sentiers battus !

Une petite « BD de la semaine » qui se réunit aujourd’hui chez Noukette !

Mister Miracle
Editeur : Urban Comics / Collection : DC Deluxe
Dessinateurs : Mike NORTON & Mitch GERADS
Scénariste : Tom KING
Dépôt légal : mai 2019 / 328 pages / 28 euros
ISBN : 979-1-0268-1516-7

Trop vieux pour toi (Bétaucourt & Marchat)

Bétaucourt - Marchat © La Boîte à Bulles - 2016
Bétaucourt – Marchat © La Boîte à Bulles – 2016

Pour Xavier, la cinquantaine coïncide avec le constat douloureux que sa vie ne lui convient plus. Couple, travail… tout est devenu une routine, une contrainte. Le quotidien est devenu pesant, le boulot est devenu alimentaire. Son fils a grandi, il est désormais autonome… plus rien ne le rattache à cette vie. Il prend la douloureuse décision de divorcer et part. Plus d’attaches, plus de contraintes. Il « fait sa révolution » comme il dit et ressent une furieuse envie de liberté.

Pourtant, après des premiers mois difficiles, il est peu à peu parvenu à se reconstruire et à se défaire de ce sentiment de culpabilité qui le rongeait depuis la rupture. Contre toute attente, lors d’une séance de dédicaces sur un festival, il fait la connaissance de Léa. Elle a 40 ans

« Trop vieux pour toi » est le récit de vie du scénariste, Xavier Bétancourt. Il revient sur son expérience de vie, son propos se concentre sur deux années durant lesquelles son quotidien a subit un changement radical, tant sur le plan professionnel que sur le plan professionnel. Le scénariste opte pour un témoignage à la fois pudique et critique de lui-même. Il fait fi du qu’en-dira-t-on et introduit ses constats de façon directe : son couple part à la dérive et la seule solution envisageable est la séparation. Lorsqu’il énonce la rencontre avec sa nouvelle compagne, il traite de front les deux sujets : continuer le travail entrepris pour atténuer la culpabilité qu’il ressent d’avoir rompu son mariage et, d’autre part, se laisser porter par l’instant présent et profiter pleinement de cette relation naissance avec sa nouvelle compagne. L’annonce de la grossesse viendra accélérer la remise en question déjà engagée. Le scénario permet de ressentir le côté brusque de la situation et de comprendre, étape par étape, les différents états par lesquels il est passé. « Juin », « Juillet », « Août »… les chapitres marquent le temps qui passe et acculent le narrateur à cette injonction de devoir investir une nouvelle paternité. Implicitement, l’auteur ne se donne même pas la possibilité de fuir, il doit assumer ses responsabilités et tenter de construire à partir de là. Comment priver sa nouvelle compagne d’un bonheur qu’elle n’avait jamais envisagé comme possible ?

(…) je ne sais toujours pas si cela me fait envie et si je suis prêt à accepter cette vie.

Xavier Bétaucourt parvient parfaitement à montrer à quel point cette situation lui fait violence pourtant la robe graphique créée par Yannick Marchat pour illustrer ce récit protège le lecteur de cette pression. On ressent une certaine empathie pour le personnage principal mais le fait de le voir tenaillé ne provoque aucune sensation d’étouffement. Je retrouve ici un Yannick Marchat qui m’avait déjà fort émue sur « Albin & Zélie » : il sait installer des personnages vivants que l’on investit rapidement. Il a le sens du cadrage et sait matérialiser l’expression qui convient à chaque émotion. Gros plan, fluidité du mouvement, on se place facilement dans l’univers. On en oublie l’objet-livre. Je pense notamment à une scène de l’album qui se passe dans le train : pour la énième fois, Xavier prend le train pour retourner à Bourges. Durant le voyage, « Boys don’t cry » des Cure tourne dans sa tête. Les images de sa pensée se matérialisent sur les vitres du wagon… le lendemain, par association d’idées, j’ai repensé à cette scène, cherchant à quel film appartenait ce passage qui me revenait à l’esprit. Je me suis alors rendue compte que la vision que j’avais de « Trop vieux pour toi » était similaire à une histoire filmée, avec des bribes d’ambiances sonores qui reviennent à l’esprit, la vision de scène où les personnages se meuvent, interagissent, s’enlacent. Les cases ont volé en éclat. Est-ce ce sens particulier du cadrage qui a rendu cela possible ? Est-ce la sincérité du témoignage qui permet au lecteur de se sentir proche des protagonistes de l’album ? Est-ce le choix retenu pour la mise en couleurs des planches qui installe derechef une atmosphère dans laquelle on se sent bien ? Je pense que tous ces éléments contribuent largement à donner du plaisir au lecteur mais il est vrai qu’il serait dommage de ne pas parler de ces doux pastels qui nous portent durant tout l’album. La colorisation est de toute beauté et vient habiller chaque détail visuel et les embellir. Comment ne pas être sensible au personnage de Lisa, radieuse d’un bout à l’autre de l’album, même lors de ses rares coups de colère ? Lisa et son visage resplendissant que de grands yeux verts mangent en partie.

PictoOK« Trop vieux pour toi », un titre qui contient toutes les appréhensions d’un père (qui se trouve trop vieux) à l’égard de son enfant. Un titre qui exprime la peur sourde de mourir trop tôt et de priver ainsi un petit être de l’amour paternel. Si jamais cet album se place sur votre route, n’hésitez pas à le découvrir. Simple et efficace, cet album promet un sympathique moment de lecture en perspective.

Trop vieux pour toi

One Shot

Editeur : La Boîte à Bulles

Collection  : Contre-Cœur

Dessinateur : Yannick MARCHAT

Scénariste : Xavier BETAUCOURT

Dépôt légal : février 2016

128 pages, 18 euros, ISBN : 978-2-84953-253-9

Bulles bulles bulles…

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Trop vieux pour toi – Bétaucourt – Marchat © La Boîte à Bulles – 2016