La Saveur du Printemps (Panetta & Ganucheau)

Panetta – Ganucheau © Jungle – 2020

Quand il était plus jeune, Ari adorait aller dans l’atelier de la boulangerie de son père. Sentir l’odeur du pain chaud, aider son père à la préparation du pain et des pâtisseries, sentir la chaleur du four… tout cela était sa petite madeleine de Proust. Puis les années ont passé et l’adolescence a pointé le bout de son nez avec tout le cortège des questions existentielles qu’elle traîne dans son sillage. Et maintenant que ses études au lycée touchent à leur fin, Ari a d’autres envies qu’il ne cerne pas réellement. Il voudrait partir habiter en ville et s’installer en colocation avec ses amis. Il veut fuir cette vie toute tracée qui s’offre à lui, quitter ce cocon familial pourtant si harmonieux. Il rêve de vivre de sa musique avec le groupe qu’il a monté avec des amis… mais tout cela est balbutiant. Il n’est si sûr de tout ce qu’il voudrait…

Il sait pourtant que son père souhaite qu’il reprenne le commerce familial. Ari décide donc en premier lieu de trouver quelqu’un capable de le remplacer à la boulangerie pour pouvoir quitter le nid l’esprit tranquille. C’est ainsi qu’il rencontre Hector lorsque ce dernier postule pour travailler à la boulangerie. Peu à peu, une amitié forte naît entre les deux jeunes hommes. Une amitié teinte de sentiments amoureux.

« La saveur du printemps » est récit plein de fraicheur. Pour leur premier roman graphique, Kevin Panetta (scénariste) et Savanna Ganucheau (dessinatrice) mettent les petits plats dans les grands. Loin de nous noyer dans les remous tumultueux de l’adolescence, ils ont su trouver le ton adéquat pour aborder leur sujet de façon douce sans en faire quelque chose de mièvre. On est surpris de découvrir un personnage principal en plein questionnement mais pas en pleine rébellion. Ses relations avec ses parents sont harmonieuses et bourrées de complicité. Quant à son mal-être, même s’il est réel, il ne nous enfonce pas dans un marasme qui colle à la peau et engluerait personnages et lecteurs dans des méandres narratifs stériles.

Alors oui, il est question d’une quête identitaire, de savoir quoi faire de soi et de sa vie. Difficile de ne pas aborder ces questions dans un récit qui place au cœur de son intrigue un personnage adolescent. Les auteurs ont su trouver le La pour pouvoir parler à la fois du « mood » adolescent et des humeurs si versatiles qui le chahutent. Le personnage est dans cet entre-deux ; il n’est plus un enfant mais il n’est pas encore entré pleinement dans l’âge adulte. Ari cherche sa place et souhaite donner un sens à sa vie. Il est au printemps de sa vie. C’est aussi le moment idéal pour laisser éclore de nouvelles amitiés et se laisser surprendre par la fraicheur d’une rencontre amoureuse. Les auteurs manient tout cela avec beaucoup de talent et d’humour.

On pourra s’étonner de la douceur extrême du récit qui évolue dans des teintes vert émeraude. Elles aident à maintenir un sentiment de quiétude durant toute la lecture. Le dessin est d’une grande lisibilité et riche en détails graphiques qui contribuent à rendre cette tranche de vie crédible. Le fait que les auteurs complètent le scénario de références musicales et les mélangent à l’univers culinaire renforcent d’autant le réalisme de l’univers. On salive en permanence. Je me suis facilement laissé porter par l’ambiance. J’ai apprécié le fait que l’intrigue soit si délicate et qu’elle ne nous fait pas faire les montagnes russes avec nos émotions. La réflexion n’en est pas moins dénuée d’intérêt.

En bien des points, cet album m’a fait penser à « Cet été-là » réalisé par les cousines Tamaki. La période de l’adolescence y est traitée avec la même justesse et la même sensibilité. Une lecture qui offre une parenthèse et nous accueille à bras ouverts dans son univers.

La Saveur du Printemps (One shot)

Editeur : Jungle

Dessinateur : Savanna GANUCHEAU / Scénariste : Kevin PANETTA

Traduction : Mathilde TAMAE-BOUHON

Dépôt légal : juin 2020 / 368 pages / 17 euros

ISBN : 978-2-822-23044-5

Surf (Boudet)

Boudet © Memo – 2019

J’aime les livres. J’aime les histoires en général. Pour des tas de raisons évidemment. Je pourrais même dire qu’elles me sauvent la vie. Chaque jour. Chaque nuit. Carrément. Et dans cette drôle de période traversée depuis le mois de mars, les histoires contées dans les livres ont été furieusement salutaires.

Le roman de Frédéric Boudet ne déroge pas à la règle. Parce qu’il m’a entrainée loin. Loin de moi. Loin de la situation complexe vécue. Loin de tout. Et c’était bon ! Inattendu et bon ! Pour autant, ce n’est pas vraiment un roman facile à lire, il faut le dire (d’ailleurs mon lardon a renoncé malgré l’histoire qui lui plaisait, malgré le personnage d’Adam surtout). Mais ce livre à destination de la (grande !) jeunesse est formidable. Fort. Courageux. Beau. Vraiment beau. C’est un livre qui fait chavirer le cœur. Du fait surtout de la langue d’écriture si particulière. Pour l’auteur, « l’idée était de voir comment, adolescent, on essaie de se tenir debout sur ces « foutues vagues » comme dit Jack. Comment on refuse d’être maltraité par le destin. Comment même l‘idée du destin, d’un passé qui conditionne votre existence, d’un présent comme un fruit à moitié pourri dans vos mains, d’un futur qui ricane en vous échappant, sont des idées que vous réfutez à dix-neuf ans, que vous voulez balancer à la mer, à coups de pieds et de poings s’il le faut»

L’histoire est celle d’Adam qui rentre chez sa mère à Brest. Il a dix-neuf et il a renoncé à terminer sa première année dans une école de graphisme à Paris. Il est parti, ou plutôt, il est de retour au « nid », son pavillon familial un peu miteux où vit sa mère, seule, déprimée, abîmée depuis le départ du père. Adam ne sait pas bien pourquoi il est là. Il ne sait pas bien ce qu’il cherche. Il se traîne. Il reprend contact avec son ami-voisin Jack, drôlement amoché par la vie (qui n’est pas vraiment un cadeau). Et alors, à eux deux, ils surfent ces « foutues vagues » et tentent de rester vivants…

« Bientôt, avec Jack ils s’échapperont la nuit, pour couvrir la nuit, pour couvrir les murs de phrases sibyllines. La vie les attend, dehors. Malgré la peine, malgré l’ennui. Parce que la peine, parce que l’ennui. Jack clame qu’ils doivent se jeter la tête la première dans le corps palpitant des choses, que c’est la seule façon d’échapper à l’idée que l’existence est un sac à merde. Pour Adam, c’est la seule issue à la peur qui guette au fond, à la panique du chemin qui n’existe pas, à la route qui ne mène nulle part. ne pas rester figé sur le banc de pierre, seul, pour l’éternité. Avancer, quitte à tomber, il se relèvera – je me relèverai, je serai celui-là, papa, ‒ oui il sera celui-là. »

Et puis, il y a les filles. Et puis, il y a la vie malgré tout. Et le surf.

Il y a aussi la mère que ses copains trouvent « plus bizarre qu’une licorne échappée du zoo ». Il y a surtout le père volatilisé et disparu à nouveau, qu’Adam cherche malgré la douleur de l’abandon…

Ce roman je l’ai lu il y a plus de six mois et il reste vibrant à l’intérieur de moi. Je suis certaine qu’il ne vous laissera pas indifférent malgré l’écriture si particulière que j’ai trouvée si belle, juste et vraie. Vraiment j’ai adoré ce roman et ne saurai que vous conseiller de tenter cette aventure singulière et assurément bouleversante !

Merci aux 68 premières fois et toute la sélection est à découvrir sur le blog des 68 à retrouver ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Mes 68 premières (jeunesse)

Surf, Frédéric Boudet, éditions Memo, 2019.

Nocturne (Blanchet)

Blanchet © La Pastèque – 2011

« Août 1948, New York suffoque sous la canicule. Alors que la nuit s’étend sur la ville, la voix d’Anne Scheffer, reine des ondes, transporte loin des cuisines et des rares clients une serveuse de cafétéria de la 33e rue et ajoute au drame banal d’un auteur sans succès de Brooklyn. Nocturne est la chronique d’une nuit qui peine à voir le jour… » (quatrième de couverture).

Le silence d’une nuit chaude nous accueille. Pascal Blanchet a installé ses protagonistes. Il nous les montre tour à tour. Ils sont prêts, immobiles. Ils sont en tension, pris dans leurs histoires respectives, souhaitant réaliser leurs rêves, blessés par leurs échecs. Ils ont l’air paisibles, profitant d’un instant de calme avant la tempête. Ils attendent et déjà, on sent l’électricité qui plane dans l’air. Les corps sont épuisés de s’être mus toute la journée dans la chaleur caniculaire. La journée est en train de tirer sa révérence. La nuit a déjà commencé à les accueillir.

Puis s’élève la voix de la chanteuse.

« In the still of the night
As I gaze from my window
At the Moon in its flight
My thoughts all stray to you » 

Les mots résonnent, se diffusent, se propagent… La mélodie de Cole Porter enlace, berce, rafraichit. L’instant est suspendu. Le timbre de sa voix porte ses spectateurs et ses auditeurs. Puis, la dernière note retentit, la chanson est finie, la parenthèse se referme… la vie reprend et la chaleur assommante met les nerfs en boule.

J’ai peu de choses à dire sur cet album si ce n’est que c’est pour moi l’occasion de m’arrêter une nouvelle fois sur un ouvrage de Pascal Blanchet. J’aime réellement son travail. C’est un illustrateur émérite et il n’a pas son pareil pour conter des histoires mélancoliques, tragiques. L’auteur n’a pas son pareil pour nous faire ressentir la mélancolie provoquée par leur quotidien ; leurs vies se sont brisées sur un deuil, une séparation ou un échec. Ses albums ont en commun de s’intéresser à des personnage remplis d’une profonde tristesse et vivant dans une grande solitude. La musique leur vient souvent en aide.

Nocturne – Blanchet © La Pastèque – 2011

Pascal Blanchet illustre avec brio l’ambiance des années cinquante. Il semble nourrir une sorte de fascination pour cette époque qu’il matérialise à merveille. La veine graphique crée un univers cohérent. Un design, des couleurs, des formes et des courbes, des teintes… L’auteur trouve toujours la ligne de fuite adéquate que notre œil va suivre. Une géométrie harmonieuse et chaleureuse, les jeux d’ombre et la lumière… la façon dont il utilise les trames matérialiser la matière, son brillant, son mat, sa texture, sa souplesse… Pas de phylactères mais une voix-off qui dépose son histoire au fil des pages.

Je ne peux que vous conseiller de découvrir cet auteur.

D’autres albums de Pascal Blanchet : Le Noël de Marguerite, Rapide-Blanc et La Fugue.

Nocturne

Editeur : Editions de La Pastèque

Dessinateur & Scénariste : Pascal BLANCHET

Dépôt légal : novembre 2011 / 208 pages / 17,70 euros

ISBN : 978-2-922585-69-8

Basquiat (Voloj & Mosdal)

Brillant artiste, Jean-Michel Basquiat a laissé sa trace dans la culture pop américaine. Peintre (graffeur), musicien à ses heures, il jouera aussi son propre rôle dans « Downtown 81 » un film réalisé par Edo Bertoglio, écrit par Glenn O’Brien. Il est décédé d’une overdose en 1988, il avait 27 ans.

Voloj – Mosdal © Soleil Productions – 2020

Son enfance new-yorkaise est tumultueuse. Sa mère est rongée par une pathologie psychiatrique et ses crises d’hystérie terrorisent la cellule familiale. Basquiat est encore un enfant quand elle est internée. Un mal pour un bien ; c’est notamment elle qui avait sensibilisé son fils à l’art et l’avait poussé à dessiner. Son père tente de maintenir la famille à flot mais les fréquentations de son fils et le fait que ce dernier commence très tôt à bédave mettent ses nerfs à rude épreuve. A 15 ans, Basquiat fugue pour échapper à une monumentale raclée. Suite à cela, il erre, squatte dans les bois, aime davantage la défonce, vit de petits larcins jusqu’à ce qu’il se fasse attraper par les flics. Son père le sort d’une garde-à-vue en payant la caution et l’inscrit derechef dans un lycée d’enseignement alternatif. Basquiat abandonnera ses études quelques temps plus tard et quittera définitivement le domicile paternel.

A 16 ans, Basquiat commence à graffer avec un ami du lycée. Ils signent ensemble sous le pseudonyme de SAMO (Same Old shit) :

« Dans les grandes lignes, on fait ce qu’on veut sur cette terre et on s’en remet totalement à la bonté de Dieu en prétendant ne pas avoir conscience de nos actes. »

Très vite, le nom de SAMO circule dans le milieu artistique mais personne ne sait qui se cache derrière la signature. La suite, Basquiat la doit au hasard des rencontres. Il fait parler de lui, se faire un nom, expose. C’est en 1979 qu’il perce dans le milieu artistique, il a 19 ans… A partir de 1980, il peint sur toile. Il dispose d’un atelier. Ses toiles se vendent comme des petits pains.

Mais Basquiat est accro. Il consomme tout ce qui passe à sa portée : stupéfiants, meufs, opportunités professionnelles, amitiés… Durant ces années folles, son chemin croise celui de Klaus Nomi, Madonna (avec qui il aura une courte liaison), Annina Nodei (elle sera son agente artistique pendant plusieurs années) ou encore Andy Warhol avec qui Basquiat se liera d’amitié. La mort de Warhol terrasse Basquiat. Incapable de faire son deuil, il s’enfonce plus encore dans les paradis artificiels. Il entre en cure de désintoxication quelques mois plus tard mais reconsomme à la sortie… il fait une overdose qui lui sera fatale.

La vie de Basquiat est un mouvement permanent. Il s’éparpille, se shoote, peint, s’éclate, baise, crée frénétiquement, court, se drogue, baise comme un fou, crée encore et se défonce de plus belle… Sa personnalité est électrique, son caractère instable. En un battement de cil, il change d’humeur. Il se déprécie ou se gonfle d’orgueil, il est capricieux, déraisonné, fou, impatient, extravagant ou amoureux. Tout est toujours éphémère excepté cette folie furieuse à créer partout, tout le temps. Les produits exacerbent son éparpillement et nourrissent son génie créatif. Il peint de façon boulimique, incarne ses démons pour mieux les dompter… mais il ne maîtrise rien, rien de rien. Ne se satisfait de rien, à commencer par le succès qu’il a auprès du public.

Le scénario de Julian Voloj est très documenté, très énergique aussi. Il y a peu ou prou de repères temporels. Exceptés quelques flash-backs pour permettre au lecteur de comprendre une émotion qui traverse l’artiste – voire ce qui alimente un bad trip [quand de vieux démons viennent le persécuter] -, on suit le parcours de Basquiat. L’absence de transition nous fait faire des sauts de puce mais le propos suit une chronologie parfaite. On perd cependant la notion du temps : y a-t-il eu un jour ? un mois ? un an entre deux scènes ? … Le temps, cette bête malicieuse que les toxico ne maîtrisent plus. Le temps, cet animal fourbe qui renvoie Basquiat à sa phobie de la mort.

Boosté de cocaïne, le personnage est en mouvement permanent. Basquiat s’amourache d’une fille que déjà, dans son lit, une autre lui succède. Basquiat termine un tableau que déjà, il est absorbé par la création du suivant. On a l’impression que le scénariste condense le récit et fait des coupe franche dans la biographie pourtant, à bien y regarder, entre 1977 (période de SAMO) et 1988 (année du décès de Basquiat), l’artiste-peintre américain ne s’est pas arrêté un instant. En seulement 11 ans, c’est à peine si ce gosse de Brooklyn a pu mesurer à quel point il était devenu un mythe. L’argent coulait à flot… une bonne partie est partie en fumée (shit, crack… et speedball les dernières années).

Au dessin, Søren Mosdal sert parfaitement l’agitation. Ce langage visuel est énergique, tempétueux. Des illustrations partent en vrille par moments. Les couleurs adoucissent le trait et le bordent avec générosité. Ça pétille de vie, c’est pop. Le graphisme recrée parfaitement l’ambiance de l’univers artistique underground développé par Basquiat. On se retrouve projetés dans des toiles bariolées et agitées ; on fait face à des visages exagérément grimaçants. On est dans l’excès, le fantasque, l’extravagant et ça colle à merveille à la vie indocile de Basquiat. On entraperçoit des collages, des écritures et ces fameux personnages noirs, masqués et squelettiques qui rappelle l’Afrique. L’un d’eux prend vie et accompagne métaphoriquement Basquiat tout au long de l’ouvrage et endosse plusieurs fonctions : un alter-ego de papier, une conscience, un confident, un ange gardien.

Un album qui nous laisse à bout de souffle, qui essore et nous laisse étourdis. Très très chouette immersion dans le quotidien du génialissime Basquiat.

Basquiat (One shot)

Editeur : Soleil

Dessinateur : Søren MOSDAL / Scénariste : Julian VOLOJ

Dépôt légal : février 2020 / 136 pages / 18,95 euros

ISBN : 978-2-302-08037-9

Enfin libre (Enfin Libre)

Grumf
Enfin Libre – La Boîte à bulles – 2011

Il y a huit ans (!!), je lisais « Grumf » de Enfin Libre (duo composé de Philippe Renaut au scénario et de David Barou au dessin). J’expliquais la démarche de cet original duo dans ma chronique « Ils sévissent depuis plusieurs années et ont pour objectif (je cite [les auteurs]) la recherche graphique expérimentale. Ses projets passés comme futurs tentent de renouveler les habitudes de lecture de Bande Dessinée soit par une réalisation sur support original, soit par la création d’univers particuliers » et je présentais le pitch de « Grumpf » où l’Humanité [en tout point semblable à la nôtre] fait progressivement le choix de se dépouiller de ses technologies et de prendre de la distance avec deux systèmes intrinsèquement liés : le capitalisme et la société de consommation. Il n’est plus à démontrer que ces concepts ont atteint leurs limites et prouvé leur toxicité. L’humanité veut donc revenir à un mode de vie plus sain, plus en adéquation avec l’environnement. Ces comportements écoresponsables obligent à repenser – entre autres – les canaux de diffusion de l’Information, les modes de communications, de transports… Une langue commune à toutes les nationalités est créée. Les caractéristiques de chaque ethnie sont lissées et nivelées vers le bas. Elle aussi cherche à se concentrer sur l’essentiel. Le mouvement enclenché, les auteurs d’Enfin Libre le poussent jusqu’à l’extrême : l’homme se tasse, se recroqueville, il perd l’habitude de sortir pour voir des amis ou des spectacles, sa pensée est appauvrie, il se mure dans son corps et revient finalement à l’état de nature. En parallèle, le trait de David Barou se dépouille en premier lieu de ses détails (objets décoratifs, panneaux publicitaires…) avant que les couleurs ne désertent les planches, suivies des lavis. Le dessin foisonnant devient peu à peu croquis pour se réduire à l’essentiel.  

« Mets-toi au langage des bêtes, mon gars, je ne vois que ça ! »

Pour le reste, je vais quand même vous renvoyer vers ma chronique ; même si elle est « vieille » , elle a l’avantage tout de même de parler plus en détail du bouquin… Bouquin que j’ai relu d’ailleurs (juste avant de lire « Enfin Libre » qui vient de sortir) et j’ai été frappée de voir le décalage entre mon accueil mitigé de l’époque et le plaisir que j’ai eu à le relire. D’autant que durant toutes ces années, je n’ai pas perdu une miette de ce récit. La petite réflexion qu’il a semée a continué à germer. Elle a grandi. Que l’effet déroutant de la lecture a laissé la place à la certitude que « Grumf » avait fait mouche, sur le fond comme sur la forme. Qu’en est-il de leur nouvel album ?

Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

Agathe a laissé une lettre à son père. Elle lui annonce qu’elle part. A 14 ans, elle a besoin de prendre l’air mais surtout, elle a besoin de mettre de la distance entre elle et son paternel. Il la prend pour une ado immature, il coupe court à tout, a raison sur tout, sait tout. Elle ressent un trop plein. Elle a besoin de prendre du recul pour comprendre ce qui se passe en elle et surtout, elle a besoin que son père se remette lui aussi en question. Elle aménage dans un petit appart avec ses toiles, ses pinceaux et ses peintures. Elle se crée une bulle pour peindre et s’émanciper.

Enfin libre – Enfin Libre © La Boîte à Bulles – 2020

De son côté, K. (le père) commence d’abord par nier l’évidence. Puis il se rend au Commissariat. S’agite, panique… embauche un détective privé, angoisse… et finit par appliquer inconsciemment au pied de la lettre ce que lui demande de faire sa fille. Il lâche prise. Un chat malin, un balayeur musicien, un anglais dégourdi vont croiser son chemin et tenter de l’aider. « L’ambition, c’est ce que tu vas vouloir dire et surtout ce que tu es prête à mettre de toi là-dedans. »

Cet album observe ce temps de nécessaire transition dans la relation parent-enfant. C’est un cap, une période particulière et douloureuse qu’un père et sa fille vont devoir passer. Ils se sont égarés en route, ils aimeraient se retrouver. Lui s’est perdu dans sa routine. Il en a oublié ses centres d’intérêts, ses amis et peut-être même ses convictions. Il a fait de sa fille le centre de son univers et maintenant qu’elle arrive à l’adolescence, la jeune fille – forcément – a besoin d’être moins étouffée, moins couvée. Ça le déstabilise mais il ne comprend pas réellement ce qui se passe.

Elle de son côté se découvre de nouveaux centres d’intérêts, de nouvelles passions, de nouvelles envies. Elle a besoin de s’émanciper sans toutefois être consciente de ce qui se passe en elle. Elle sent ce vent de liberté qui la surprend. Elle a besoin que son père la considère autrement, qu’il voit en elle l’adulte en devenir et non plus l’éternelle enfant. Alors elle claque la porte. Inconsciemment, elle sait que son père doit réagir, qu’il doit lâcher du lest mais elle ne sait pas bien comment lui faire comprendre ce qu’elle-même ne parvient pas à énoncer correctement.

En attendant, les deux personnages se sont repliés chacun dans leur bulle. Comme pour « Grumf » , je crois que je vais avoir besoin d’un temps de digestion pour intégrer tout l’enjeu des métaphores de cet album. Une lecture qui fait particulièrement écho à une autre lecture, celle de « Traverser l’autoroute » (de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu) que j’avais partagé avant-hier. Le contexte est le même : un parent et son enfant (ado) se trouvent dans une impasse (temporaire ?) et c’est cette période délicate de l’adolescence qui vient brusquer les choses, bouger les lignes. Parents et enfants ont un virage délicat à prendre pour rester en lien. Ils doivent réapprendre à interagir pour ne pas devenir des étrangers l’un pour l’autre. Comme pour l’album de Julie Rocheleau et Sophie Bienvenu, le scénario donne la parole à deux narrateurs : on est tantôt avec le père, tantôt avec l’enfant/ado et cette alternance fonctionne bien ! On les voit évoluer dans des temps parallèles, on voit les doutes et les différences dans leur façon d’aborder la situation. On le voit l’adulte qui s’agite sur l’extérieur (il sort (ou plutôt il erre) sans but précis, il brasse beaucoup d’air, il intellectualise sans pour autant avancer dans sa réflexion). La jeune fille en revanche est plutôt tournée vers son monde intérieur, son imaginaire créatif et son ressenti.

On entend la difficulté d’un parent à accepter que son enfant prenne son envol. On comprend l’inquiétude mêlée d’excitation qui remue l’adolescente, qui la prend en tenaille ; elle oscille entre cet amour inconditionnel qu’elle a pour son père et cette envie folle de voler de ses propres ailes.

Le dénouement surprend, nous laisse le choix des lectures que l’on veut faire de cet univers mi-réaliste mi-onirique… il laisse surtout la porte ouverte à tous les possibles. Le lecteur est libre de croire que tout cela ne fut qu’une illusion.

Enfin Libre (récit complet)

Editeur : La Boîte à bulles / Collection : La Clé de champs

Dessinateur & Scénariste : Enfin Libre

Dépôt légal : mars 2020 / 144 pages / 22 euros

ISBN : 978-2-84953-362-8

Le Chanteur perdu (Tronchet)

« C’est fou comme les rêveries peuvent d’un coup perdre leur charme au contact de la réalité. »

Tronchet © Dupuis – 2020

En voyant le viaduc de Morlaix en plein mois de novembre, la première chose qui passe par l’esprit de Jean, c’est une pensée pour tous les suicidés qui ont fait le grand saut…

Oui, parce que Jean ne respire pas le bonheur. Ce triste bibliothécaire de quartier vient de faire un burn-out carabiné. C’est dans l’air du temps. C’est de saison peut-être. Le médecin est formel et lui impose un mois d’arrêt. Alors pour reprendre du poil de la bête, il décide de partir quelques jours dans le Finistère pour retrouver un chanteur qu’il écoutait dans sa jeunesse… il y a plus de 30 ans. Seul problème : Jean semble être le seul à se rappeler de cet artiste. Heureusement qu’il a en main un objet bien concret qui lui prouve le contraire : une vieille cassette 12 titres qu’il aime à se repasser.

Peine perdue ? Ou bien cette quête-là n’est-elle pas aussi vaine et a-t-elle, inconsciemment, une autre vocation que celle de simplement retrouver un chanteur qui s’est évaporé dans la nature ?

En apparence, ce récit est celui d’une fuite. Un homme a fait le tour de ses possibles et arrive au bout de ce qu’était sa vie jusqu’à présent. Est-elle finalement une coquille vide ? Puis voilà qu’il trouve un os à ronger. Un fil à tirer. Un chemin à emprunter qu’il décide de suivre. Il part à l’aveugle. Qu’importe ce qu’il trouve au bout de chemin, cela va l’occuper. L’espoir le tient. L’espoir a toujours fait vivre. Et les événements succèdent aux rencontres, les rencontres aux intuitions.

La lecture s’engage. On trouve vite notre rythme de croisière. On dévore. On s’attache. On espère. On s’abandonne au narrateur comme à un guide novice, que l’on sait inexpérimenté, mais qui s’émerveille autant que nous d’avoir finalement eu le nez creux et l’intuition heureuse. On le voit qui s’éveille, ça nous réchauffe. On lui emboîte le pas, son rythme de marche est agréable. On est aussi amusé que curieux de le suivre dans cette enquête improbable, une quête qu’il mène bon an mal an et que l’on accompagne avec un plaisir réel.

Peu ou prou de fantaisies dans le dessin réaliste de Didier Tronchet. Le personnage principal déplace sa grande carcasse sur les planches sans aucune précipitation et son imposant tarin apostrophe avec humour la tristesse qui déborde de son regard. Il y a de la poésie dans cet univers. Où, je ne sais pas. Dans les textes des chansons peut-être. Dans l’originalité de sa quête insensée sûrement. Il réalise un rêve de gosse. Le couleurs rehaussent le tout. Ce sont finalement elles qui vont nous bercer. Elles indiquent la température ambiante ; elles nous réchauffent, douchent les maigres espoirs que l’on nourrissait, glacent notre optimisme d’une fine couche de mélancolie. On a la bouille du lecteur gaga de la pépite qu’il tient en mains. La preuve en est avec ce sourire de contentement qui refuse de quitter nos lèvres.

Et voilà… le premier « voilà » dont je vais vous inonder. Voilà qu’on s’anime parce que son enquête fantasque donne un embryon des résultats. On le voit s’éveiller. On sent qu’il ressent de nouveau. Serait-il finalement capable de récolter les fruits de ses recherches ? Bon sang ! Ce serait fou. Beau et fou.

Lorsque la lecture s’achève, on est repu d’un réel plaisir. Cette lecture requinque et on s’engouffre avec gourmandise dans la lecture du carnet inséré en annexe. Le propos prend la forme d’une interview. Voilà qu’on apprend que « Le Chanteur perdu » mélange fiction et réalité. Voilà qu’on apprend que le chanteur perdu existe bien et qu’il s’appelle Jean-Claude Rémy. Voilà que je me mets à écouter cet album sur le site de Tronchet et que j’aime. Voilà qu’on apprend que Didier Tronchet l’a vraiment cherché et qu’il écoutait les chansons de son unique album il y a plus de 30 ans, quand il était étudiant. Voilà que ce que l’on vient de lire devient encore plus fou, encore plus beau et que cela donne une autre dimension au récit. Voilà que j’apprends que certaines rencontres relatées dans l’album se sont réellement produites : entre Georges Brassens et Jean-Claude Rémy, entre Jean-Claude Rémy et Pierre Perret puis, pour boucler la boucle, entre Didier Tronchet et Pierre Perret… Voilà que j’apprends que le fils de Jean-Claude Rémy a eu la bonne idée de témoigner de son histoire dans une bande dessinée. Voilà que j’apprends que « Le Chanteur perdu » est un récit à tiroirs car il en existe une version littéraire et qu’un autre album livre le contenu réel du séjour qu’il a effectué sur l’ile. Voilà que j’ai relu l’album, le regardant d’un autre angle et l’aimant encore plus qu’à ma première lecture. Et voilà plus qu’un os à ronger… voilà un fil à tirer… des passerelles à découvrir entre des mondes musicaux, des mondes graphiques, des vies qui se croisent !

Voilà… un coup de cœur pour ce titre, cette boîte de Pandore.

La chronique de Jérôme.

Le Chanteur perdu (récit complet)

Editeur : Dupuis / Collection : Aire Libre

Dessinateur & Scénariste : Didier TRONCHET

Dépôt légal : février 2020 / 184 pages / 23 euros

ISBN : 978-2-8001-7483-9