Ecorces vives (Lenot)

Lenot © Actes Sud – 2019

Cette histoire est comme une gifle. Elle secoue sévère. C’est une histoire sombre sombre. Genre plus noire tu meurs ! Le drame est déjà inscrit dans les premiers mots :

« Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché ; Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. […] Seul avec ses épaules voutées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’assoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. »

Je suis assez d’accord avec le qualificatif de « western rural » pour définir ce roman. Un western rude, âpre, à la limite du supportable (mais je suis une fille facilement impressionnable !). Un très beau texte aussi. Maitrisé. Il se déroule sur un territoire vide de sa substance. Vide de ses habitants. Un territoire abandonné. Ces terres du Nord du Cantal que tout le monde, depuis plusieurs générations, fuit.

Dans ces lieux, il y a tout de même des personnages qui luttent pour survivre : Eli, Louise, Laurentin. Ils sont des marécages humains. Ils sont des champs de bataille. Ils sont les écorchés. Les écorces vives. Pour être, tout trois arpentent la montagne et les bois. Sans cesse. Pour faire rentrer la lumière en eux. Des étincelles de vie.

Il y a d’autres personnages qui peuplent ces contrées sauvages et désertiques. Il y a Lison et ses enfants. Il y a le vieux couple d’américains qui tiennent la ferme de Cézerat. Il y a les cousins Couble un peu cabossés, un peu siphonnés. Et puis, il y a les autres. Les habitants tout autour. Des sauvages. Des brutes parfois. Des tendres aussi. Mais pas très souvent apparemment.

Ce n’est pas un texte qui épargne, on va pas se mentir. Mais c’est superbe. Et puis, il a une portée sociale et toutafé politique. Un vent de révolte souffle dans ce roman et ce n’est pas pour me déplaire ! Et les personnages de femmes ne sont pas là pour rigoler et ça aussi ça me plait…. Louise surtout. Ainsi :

« Elle a la main parcourue de petits picotements. On dirait une arme qui veut réciter sa malédiction aux vents, qui veut qu’on l’use, qui chante le goût du sang, l’envie d’entrer dans les chairs et de marquer les âmes. Frapper, c’est mettre sa main dans un trou noir et profond, un trou de mort, et l’en fait ressortir plus vivante que jamais. Frapper, c’est palpiter. Frapper un homme, c’est rejeter le sortilège de sa naissance, réclamer sa part de l’histoire. C’est peser, c’est faire son poids. Frapper une fois, c’est faire naître le désir de continuer. »

A lire en écoutant la divine Roberta Flack et sa chanson recommandée par Alexandre Lenot et son personnage de fille superbe qu’est Louise : https://www.youtube.com/watch?v=VqW-eO3jTVU (ou celle-là aussi qu’elle est belle : https://www.youtube.com/watch?v=kgl-VRdXr7I)

Extraits

« Peut-être qu’il a raison, peut-être qu’il faudrait nager jusqu’au Mozambique. Peut-être qu’il faudrait nager dans les courants, se jeter dans les rapides, fermer les yeux et crier très fort en arrivant aux chutes. Peut-être il faudrait se réinventer un petit dieu, le faire à notre main, lui imaginer des chants païens, comme l’ont fait nos parents. Peut-être qu’il nous faut de nouveaux rites pour en finir avec nos peurs, de nouvelles forêts pour nous abriter du regard du ciel, de nouveaux faisceaux pour éclairer nos nuits, de nouvelles phalanges pour nous garder de nos ennemis. De nouvelles pluies pour nous faire reverdir enfin. »

« Il leur avait dit, « vous serez mon voyage ». Jusque-là il avait rêvé des minarets de Samarcande, d’immenses glaciers aux confins de l’Himalaya et la Chine, de pêche en Alaska, de dormir dans le Sahara, de bûcheronnage au Québec, des narvals du Saint-Laurent. Il avait dans la poche de sa veste, à hauteur du cœur mais côté opposé, une carte postale de l’ile de Santo Antão envoyée par un ami d’enfance qui s’était fait marin, brèches montagneuses abruptes sur fond d’océan opaque. Il n’était jamais allé nulle part, il était resté là, il avait dit à sa femme et à ses fils « vous serez mon voyage », et maintenant il repose au cimetière d’Auriac-l’Eglise, dans le caveau familial, cinquième héritier en ligne droite à n’avoir jamais dépassé les monts d’Auvergne. »

Encore une formidable découverte des 68 premières fois, à découvrir par ici : https://68premieresfois.wordpress.com/

Alexandre LENOT, Ecorces vives, Actes Sud, 2019

Des Hommes couleur de ciel (Llobet)

Llobet © Editions de l’Observatoire – 2019

« Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter. Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. »

La nouvelle est impensable : un attentat dans un lycée. Des enfants tués. Combien ? Une bombe à l’heure du déjeuner dans un pays en paix. Voilà, c’est possible. C’est arrivé. Nous sommes à La Haye. Une ville néerlandaise. Une ville tranquille, belle, cosmopolite. Une ville contemporaine…

Alissa est professeur de russe. Le lundi, juste après le repas, elle a douze élèves assoupis. Ce lundi, quand elle arrive, c’est déjà trop tard. C’est déjà l’horreur…

Il y a trois trajectoires  inscrites dans ce récit : celle d’Alissa donc et celles de deux de ses élèves, Oumar et Kirem, deux frères, deux contraires. Autant Oumar est lumineux, autant Kirem est sombre, étrange. Comment deux frères peuvent être si différents ? Dans leurs envies, dans leurs destinées, dans leurs choix posés.

Kirem est « un enfant étrange, la copie inversée de son frère. Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. Comme des fentes d’où l’on s’apprête à tirer, même si Alissa avait vite compris qu’il préférait économiser ses forces. »

Oumar, l’ainé, est brillant. A l’inverse de Kirem. Pourtant il est comme dissonant. Différent. Il est un homme couleur de ciel.

Les trois personnages de ce roman ont un même pays d’origine qu’ils taisent. Ils sont tchétchènes. Ce roman pose la question de l’intégration dans un pays. Il aborde également le sujet du terrorisme et de la radicalisation. Du basculement aussi. Il dit surtout l’exil ou, pour le dire autrement, comment être quand on est d’ailleurs ?

C’est un roman qui peut faire peur du fait du sujet terrible. Il est pourtant toutafé formidable. Il se dévore d’un coup. Il nous tient en haleine car il est un peu construit comme un polar. Et les personnages, complexes comme j’aime, sont justes et très forts. La langue d’écriture d’Anais Llobet est précise, nette, belle et terriblement efficace. Sans pathos. J’ai beaucoup beaucoup aimé cette histoire, à la fois intime et singulière et incroyablement actuelle. Une tragédie qui dit notre monde…

 

Extraits :

« Je te le dis, ils sont faciles à apprendre les verbes de mouvement en temps de paix

Moi je voudrais leur apprendre à aller sans se promener

A marcher sans savoir où aller

A s’immobiliser sans respirer

A entendre un bruit, une explosion, fuir et ne plus jamais revenir. »

« Tu voudrais que je te raconte quoi, avec tes consignes pour enfants sages « racontez au passé un souvenir qui vous est cher » je n’ai aucun souvenir que je voudrais effacer et toi tu veux que je te l’écrive en russe, mais je vais te le dire en tchétchène puisqu’il n’y a que nous pour comprendre ce que nous avons vécu. »

« Des adjectifs sur ma famille à décliner, mais je vais rien te décliner, moi

J’ai que des hommes dans ma famille, ma mère elle compte pas elle sait à peine dire son prénom. Tu sais ce que c’est de dire adieu à sa mère alors qu’elle est encore vivante ?

Mère : allongée éveillée verre d’eau vide folle obsession répétition baccalauréat ennui

Père : mort ombre effacé inconnu… »

 

« Alissa n’écoutait plus. Elle observait ces joues pleines qui mastiquaient et parlaient, ces yeux gris brumeux qui la regardaient sans la voir. Elle l’aimait, se dit-elle. Elle l’aimait comme on aime un feu de cheminée après une balade hivernale. »

 

Encore une découverte des 68 (pour découvrir les billets c’est ici : https://68premieresfois.wordpress.com/)

Anaïs Llobet, Des hommes couleur de ciel, Les Editions de l’Observatoire, 2019.

Le Matin est un tigre (Joly)

Joly © Flammarion – 2019

« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie. »

Alma est bouquiniste sur les quais de Paris. Elle détient un petit rien héritée de sa mère. « Une caverne d’Ali Baba ». Alma est une rêveuse. Depuis toujours. Elle imagine. Ça rend un peu les choses un peu moins lourdes.

Alma est mère. Sa fille, Billie, a 14 ans. Elle souffre d’un mal étrange. « Anorexie ? Dépression ? Psychose ? » Maladie rare ? Charbon peut-être ?

Depuis la maladie de sa fille, Alma se sent vide. Comme au bord du monde. « Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour, et qu’on appelle la vie lui échappe. » Car Billie, va mal. Très mal. Et personne ne semble savoir pourquoi. Alors le monde semble se brouiller et sombrer. Pour Billie et ses parents surtout, la vie se dissout.

Il s’agit d’une histoire d’amour filial, de douleur partagée, transmise. Il s’agit de l’histoire d’un combat mené et qui fait sens en chacun de nous. La mère-bataille. La mère-courage mêlée à la mère-douleur. La mère-débrouille qui tient debout malgré tout.

J’ai aimé le lien qui unit la mère et la fille. J’ai aussi aimé la langue poétique de ce récit et la douceur qui s’en dégage. Ce roman se lit à toute vitesse. Dans un souffle.

Je me le suis offert immédiatement, à sa sortie, tellement il me faisait envie. Un peu trop sans doute. Je n’ai pas cru toutafé à l’histoire ou disons au dénouement. Je suis restée un peu en dehors. C’est un roman que je relirai, car, assurément, je suis passée à côté d’une très belle histoire.

Extraits

« Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge. »

« Alma regarde de plus près. Une araignée dort dans l’argent de son fil. Les pattes graciles des insectes piquent un fond d’eau rouillée. Une colonne de fourmis à l’assaut d’un morceau de viande rose tombé dans l’herbe. Sous la terre, à sa surface : la vie lente et impérieuse de sociétés organisées. Partout, la vie, cette force qui pousse ces existences minuscules à un travail obstiné. Le jour trébuche. Il tombe dans le seau d’eau croupie, où finit de fondre le soleil. Ça suffira pour aujourd’hui, pour Alma. »

« Depuis quand Alma se sent-elle comme ça ? Vide ? Au bord du monde ? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous. Alma avait perdu sa densité. »

 

Une découverte des 68. Allez voir les avis et les billets formidables (et plus enthousiastes que le mien), c’est ici :

Le Matin est un tigre, Constance Joly, Flammarion, 2019.

Saltimbanques (Pieretti)

Pieretti © Viviane Hamy – 2019

« Gabriel n’a pas toujours été l’inconnu qu’il est devenu par la force des choses. Je me souviens d’un garçon vif, doué de ses mains, mais que d’incessantes querelles entre mon père et moi ont terni, au fil des années. Vers ses dix ans, lorsque j’ai quitté le domicile familial à la suite d’une énième empoignade, il était déjà devenu l’enfant froid et distant dont j’ai gardé le souvenir. Un exemple d’enfance gâchée. »

C’est l’histoire de Nathan qui cherche son frère. Son fantôme plutôt. Car Gabriel est mort. Gabriel est un cadavre ivre mort sur le bord d’un fossé. C’est l’histoire d’un frère ainé qui revient parmi les siens, dans cette famille endeuillée, terrassée par un chagrin infini. Gabriel avait 18 ans.

« Bientôt, il faudrait répondre aux questions en y incluant : J’avais un frère, mais il est mort. » 

Gabriel et Nathan ne se parlaient plus. Ne se voyaient plus. Du fait du père ou disons à cause d’un profond malaise familial. Gabriel était la victime collatérale d’une haine qui ne le concernait pas, d’une colère immense et partagée entre un père et son frère ainé. Faite d’empoignades, d’échauffourées, de discordes. Jusqu’à la rupture. Et le silence.

A la mort de Gabriel, il faut pourtant revenir à la famille. Comment fait-on le deuil d’un frère inconnu ? Nathan se met à  fréquenter son groupe de copains. Des jeunes, des adolescents encore, entre dix-sept et vingt ans, pas beaucoup plus. Un groupe étrange, cinq ou six filles et moins de dix garçons. Des saltimbanques. Parmi eux il y a Bastien qui deviendra l’ami. Parmi eux, il y a Appoline. Qui deviendra ….

Mais connait-on vraiment quelqu’un par les autres ? Construit-on sa vie dans les pas d’un autre ?

« Tôt ou tard, il allait falloir que je m’en aille, que je les abandonne et que j’aille tenter de vivre ailleurs. Tout le monde le savait, et, avec les jours qui défilaient, je commençais à comprendre que je n’arriverais jamais à retrouver mon frère, qu’il avait disparu en emportant ses manies et ses habitudes. Trainer avec ses anciens amis ne me rapprocherait pas plus de lui. Ils buvaient, jonglaient, couchaient ensemble. Qui se souviendrait de nous, dans vingt ans ? Je ne pouvais que les regarder et essayer de le faire vivre parmi eux, mais il n’y avait jamais personne là où je posais les yeux et je savais qu’en reprenant ma voiture je disparaitrais, moi aussi. »

Tôt ou tard, Nathan quittera les saltimbanques pour un ailleurs. Il n’a aucun programme, aucune ambition, aucun désir.  « En se préparant assez, on pouvait vivre ce genre de vie quelques mois à peine, mais les contraintes économiques avaient une fâcheuse tendance à raisonner les rêveurs. »

Au bord de la route, Nathan se trouvera un compagnon, le chien qui n’a pas de nom. Et au bout du chemin et de l’errance, Nathan fera peut-être la rencontre qui bouleverse et qui ancre…  Et le roman aura alors un autre souffle et nous embarquera autre part, autrement, près de l’océan, dans les remous du cœur et au plus près de la vie, malgré tout. Et c’est ce dernier bout d’histoire qui a fait l’étincelle. C’est à cet endroit que tout a commencé vraiment et que j’ai aimé ce roman totalement !

A lire donc cette histoire sombre, profonde, mélancolique et belle. Une histoire de vie et de cœur serré…

EXTRAITS

« […] ses yeux guettaient de ma part une approbation qu’il m’était impossible de lui donner. C’était pourtant le chemin exact de l’âge adulte. Il n’y avait pas de décision, juste des situations qu’on affrontait et qui propulsaient vers de nouvelles responsabilités. On se débrouillait. »

« Je n’attendais aucun grand discours, c’était quelque chose que je tenais de lui. A la porte, mon père a levé son regard vers moi et, dans ses grands yeux d’animal blessé, j’ai lu qu’il était absolument incapable d’encaisser le choc qu’il venait de subir. J’y ai lu aussi de l’amour et beaucoup de regrets. Je n’arrivais pas à pardonner à mon père ses silences, les brusqueries qu’il tenait d’une autre époque et lui m’aimait sans rien dire, stupidement, comme on aime un chat ou un tableau. Je lui ai dit que j’étais toujours son fils. Lorsque j’ai passé la porte, son menton était agité de tremblements incontrôlables, nos deux cœurs retournés. »

Un premier roman découvert grâce aux 68 premières fois (la sélection du premier cru 2019 est à découvrir ici) :

 

Saltimbanques, François Pieretti, Viviane Hamy, 2019

Fais de moi la colère (Villeminot)

Villeminot © Les Escales – 2018

C’est un ovni littéraire. Un uppercut. Un roman qui fait mal. Qui fait fort. Et beau. Très beau. C’est une fable située au bord du lac Léman. Il y a une jeune fille seule. Orpheline. Il y a un Ogre. Ou plutôt le fils de l’Ogre. Magnifique. Il y a des morts. Par centaines. Anonymes. Il y a une Bête. Enorme et dévorante. Il y a les monstres. Horribles. Il y a la dévoration et la cruauté humaine. En chacun de nous.

« Sommes-nous tous ainsi, habités par des monstres.
Sommes-nous encore des hommes et des femmes ?
Sommes-nous pires que cela ou simplement cela ? »

Il y a la rencontre interdite entre Ismaëlle et Ezéchiel. Une rencontre vertigineuse. Il y a une partie de pêche. Folle. Il y a la colère mêlée au désir. Il y a la révolte. Totale.

J’ai tout aimé dans ce roman et dès les premiers mots. Car c’est un récit qui dit l’humanité, les peurs et la vie. Un récit qui fait penser le monde autrement. Poétiquement. Violemment aussi.

J’ai aimé le personnage d’Ismaëlle plus que tout.

« J’avais cette dureté, cette endurance au mal de notre espèce ; nous, filles – femmes, mères, femelles. Nous, ouvrières, travailleuses ; pécheresses. Corps et âme faits/forgés pour une patience infinie à la douleur – mêmes gestes, répétés à l’infini ; mêmes contractions, pousser, expulser, malgré l’étroitesse du bassin dans nos hanches. Travail. Science immémoriale. »

La langue de Vincent Villeminot est belle. Puissante. Sauvage. Fiévreuse. Différente. Vivante. « Hallucinée» dit la quatrième de couverture. Disons : libre.

J’ai lu ce livre deux fois. A la suite. Tellement j’ai été secouée. Bouleversée… Et j’ai eu drôlement du mal à raconter, à écrire ce billet !

Merci aux 68 pour cette merveille qui me hantera, je crois, longtemps et que je garderai précieusement. Comme un trésor un peu dangereux. Un peu à vif. Un très beau trésor.

Extrait :

« Moi, nous, Ismaëlle ; quelques-uns … On n’obéit plus aux seigneurs, aux ordres. On marche sur les chemins, on traverse des villages. On croise sur nos chemins les restes humains.
Solitaires.
On marche parfois à deux ou trois, pour quelque temps. Mais pour finir seuls.
Des chiens solaires. Des chiens resplendissants. »

A lire les chroniques de Noukette, de Sabine ou de Charlotte « Fais de moi la colère » de Vincent Villeminot fait partie de la sélection des 68 premières fois, éditions 2018. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées. A lire aussi l’avis de Stéphie.

Fais de moi la colère, Vincent VILLEMINOT, Les Escales, 2018

Chroniks Express 37

Bande dessinée : Un Père vertueux (L. Debeurme ; Ed. Cornélius, 2015).

Romans : L’Orangeraie (L. Tremblay ; Ed. Folio, 2016), L’amie prodigieuse, tome 4 : L’enfant perdue (E. Ferrante ; Ed. Gallimard, 2018), Trois Saisons d’orage (C. Coulon ; Ed. Viviane Hamy, 2017), Soyez imprudents les enfants (V. Ovaldé ; Ed. Flammarion, 2016), Mon Traître (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2009), Retour à Killybegs (S. Chalandon ; Ed. Le Livre de poche, 2016), Quand sort la recluse (F. Vargas ; Ed. Flammarion, 2017).

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Bande dessinée

 

Debeurme © Cornélius – 2015

Trois garçons et leur père s’installent dans un nouveau pays. L’un d’eux, Horn, cache une pilosité excessive sous un ample sweat à capuche. Honteux, il préfère fuir l’école plutôt que d’affronter les moqueries de ses camarades. L’autre, Twombly, réalise d’horrible petites sculptures dans des morceaux de bois. Le dernier est surnommé « Bird » depuis qu’il a recueilli un oiseau blessé.

La vie suit drôlement son cours. Le père, un dangereux criminel, décide un jour d’aller chercher la mère de ses fils. Avant de partir, aucunes embrassades, aucun encouragement. Des injonctions.

Je m’absente quelques temps. Je vais retourner chez nous chercher votre mère. Je vous laisse la maison… S’il arrive le moindre problème, ici ou à l’école… A mon retour, je vous égorge.

Ce père autoritaire, les trois garçons en ont peur. Un père froid, dur. Un père qui impose une discipline militaire, incapable de donner de l’amour. Un père qui punit de façon excessive. Un père à faire peur, surtout quand il a bu… mieux vaut ne pas le contrarier. Un père à faire peur… ça donne des petits soldats qui filent droit.

On se place dans cette famille étrange que Ludovic Debeurme dessine au crayon de couleurs. Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel sont là pour nous raconter les horreurs de cette vie-là. Un album qui vient prolonger « Les Trois Fils » que l’auteur avait réalisé deux ans plus tôt. C’est cruel, c’est injuste mais quelques passages proposent des scènes d’une beauté pure. C’est magique et épouvantable… ça ma gênée et à certains instants je n’ai pas su quoi faire de ce qui était dit ou ce qui était fait par les personnages (le père surtout).

Vraiment bizarre. Il y a comme une curiosité malsaine qui m’a poussée à continuer ma lecture, comme pour voir jusqu’où l’auteur était capable d’aller dans la cruauté absurde qu’il décrit. Je préfère, et de loin, ce qu’il avait réalisé sur « Lucille » et « Renée » …

 

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Romans

 

Tremblay © Folio – 2016

Des jumeaux âgés de 9 ans. Aziz et Amed sont inséparables. Ils vivent dans un pays en guerre. Le fragile équilibre de leurs vies étaient préservés jusqu’à ce qu’une bombe tombe sur la maison de leurs grands-parents. Dès lors c’est à Zahed, leur père, qu’il revient de s’occuper de l’orangeraie exploitée jusque-là par le grand-père. Zahed s’affaire plus que de coutume puisque c’est à lui de nettoyer les décombres et de donner une dépouille décente aux deux corps et Tamara, leur mère, continue à veiller comme une louve sur ses fils.

Mais un beau jour, Soulayed fait son apparition dans l’orangeraie. Peu de temps après, Zahed explique aux jumeaux qu’il doit faire un choix : celui des deux qu’il désignera ira avec Soulayed et partira en martyr.

Un texte court, un texte fort, un texte plein d’émotion.
En son cœur, un amour fraternel plus fort que tout, un respect des traditions et un sens du devoir hors normes.
Et le regard de deux enfants sur les événements, deux enfants à qui l’on demande de grandir vite, bien trop vite.

Pour nous occidentaux, c’est aussi le récit de l’inconcevable, de l’incompréhensible. Le tiraillement d’un père qui doit choisir entre ses deux garçons. La souffrance d’une mère qui, docile, ne cherche même pas à convaincre son époux qu’il n’a pas à faire ce choix absurde. Un texte qu’on lit d’une traite, presque en apnée.

 

Coulon © Viviane Hamy – 2017

André, Benedict, Bérangère.

Trois générations, trois existences liées les unes dans les autres. Trois membres d’une même famille. Le grand-père, le père et la fille. Une famille pas comme les autres aux Fontaines, ce petit village qui s’est étalé, reliant presque le cœur du village, son clocher, son Café… aux carrières qui se situent en périphéries. Les décennies ont appris aux paysans natifs de ce coin de terre isolé, appelé Les Trois Gueules, à accepter ces « fourmis blanches » venues travailler dans les carrières où l’on extrait la roche du ventre de la terre pour la vendre aux entreprises. La roche et les produits agricoles sont désormais le fonds de commerce des Fontaines, à parts égales. André est venu de la ville il y a 50 ans pour s’installer aux Fontaines. Il fut le premier médecin à accepter de vivre là. Benedict, son fils, a pris sa relève. Bérangère quant à elle est encore trop jeune pour oser affirmer ce qu’elle fera de sa vie.

Je suis un peu entrée sur la pointe des pieds dans ce roman, encore troublée par mes précédentes plongées dans les romans de Cécile Coulon (Le Roi n’a pas sommeil, Le Rire du grand blessé, Le Cœur du Pélican). Et puis, il me semble que ce récit prend davantage le temps de nous décrire l’environnement (les paysages autour du village et de ses alentours) et l’ambiance des lieux grandement influencée par les superstitions véhiculées de générations en générations… C’est dans un deuxième temps que l’on va à la rencontre des personnages. Très vite, on apprend à vivre avec eux, on découvre leurs habitudes et leurs ambitions. André, le patriarche, gardera une part de mystère ; l’auteure ne prend effectivement pas le temps de remonter dans son enfance, nous n’aurons donc que les grandes lignes de ce qu’il a vécu avant. En revanche, nous verrons naître Benedict puis Bérangère. Si jamais on ne s’attarde sur un personnage – Cécile Coulon ayant préférer donner la parole à tour de rôle aux cinq personnages principaux, on n’en connaît pourtant suffisamment sur chacun d’entre eux pour naviguer de façon fluide entre chacun d’entre eux. Très vite, j’ai appréhendé un drame ; la douceur et la quiétude du récit est presque parvenu à me faire oublier cette éventualité… du moins pendant un temps.

Une fois à la moitié de l’ouvrage, Cécile Coulon serre davantage l’étau narratif. On sait que cette éventualité va devenir effective. J’ai tendu le dos et continué à profiter de ma lecture. J’ai cherché à anticiper, j’ai même dessiné les contours de cette fatalité mais je me suis évidemment laissée cueillir par les mots.

 

Ferrante © Gallimard – 2018

Dernier volet de la saga « L’Amie prodigieuse » . Après l’enfance (tome 1), la fin de l’adolescence et l’entrée dans la vie active (tome 2), l’âge adulte et la vie de famille (tome 3)… place désormais à la fin du récit : celui de la maturité, de l’épanouissement professionnel.

Pendant plusieurs années, Elena avait attaché une attention particulière au fait de garder de la distance entre elle et Naples, sa ville natale. Elle avait aussi veillé à extraite Lina de sa vie, consciente de l’influence que son amie d’enfance avait sur elle, une influence qui lui avait été nocive à plusieurs reprises. Désormais, Elena est une femme épanouie. La réussite professionnelle lui sourit et elle s’épanouit enfin dans son couple. Mais tout cela ne doit-il durer qu’un temps ?

J’étais impatiente de lire ce dernier tome de cette saga qui avait pris une tournure (et un rythme) inespérée dans la dernière ligne droite du tome 3.

On repart ici avec pas mal d’entrain, on repart de plus belle dans cette amitié ambiguë entre les deux amies d’enfance et on essuie un peu plus facilement les contradictions de l’héroïne.

Ravie de connaître le dénouement de cette saga, j’ai pourtant ressenti de la lassitude à la moitié de l’ouvrage car le rythme est mou, trop mou. Sur la fin en revanche, je me suis ennuyée – mais réellement ! , j’ai sauté certains passages (notamment ceux qui sont consacrés à Naples… j’avais envie d’une fin qui se tient et non de passages pour noircir les pages avec un exposé historique des différents bâtiments napolitains).
Dans les tomes précédents, j’avais relevé quelques longueurs. Dans ce tome, les cinquante dernières pages sont… inutiles.

La fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur.

 

Ovaldé © Flammarion – 2016

Espagne. Anastasia est née en 1970. Nous faisons sa connaissance lorsqu’elle a 13 ans. La narratrice nous fait la grâce de nous épargner les détails de ses premières années de vie ; elle les résume en quelques anecdotes.

Anastasia est née en Espagne d’une famille espagnole. La guerre civile est passée par là et comme dans toutes les familles espagnoles, on en voit encore les stigmates. Les jeunes générations portent le poids de cette guerre fratricide sans avoir vécu cette déchirure. A 13 ans, lors d’une sortie scolaire, Anastasia découvre les œuvres du peintre Roberto Diaz Uribe. Elle va se passionner pour son art. Cela va même devenir une obsession.

Jusqu’à 18 ans, Anastasia s’ennuie. Comme pour tous les adolescents, le temps s’étire de façon déprimante. Puis à 18 ans, elle quitte le foyer familial et part faire ses études à Paris.

Je ne compte plus le nombres d’avis positifs que j’ai lu et entendu sur ce roman. Je ne compte plus. A chaque avis, mon envie d’engouffrer ce roman grandissait. Puis je l’ai reçu en cadeau et j’ai laissé décanter un peu… Pendant les cent premières pages, la lecture fut des plus ennuyeuses. Tellement ennuyeuse que l’ouvrage a bien failli me tomber des mains. A peine plus d’une demi-douzaine de pages par jour… cette lecture a eu, au début, un effet hautement soporifique sur ma petite personne. Puis Anastasia a grandi et Véronique Ovaldé a lentement élargi les centres d’intérêt de sa narratrice, la rendant plus consistante, plus pertinente… plus intéressante. Quand bien même, ce roman m’a laissé sur ma faim.

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2009

Antoine, luthier à Paris, rencontre un client qui lui parle de James Connolly, activiste irlandais. Les paroles de cet inconnu de passage dans son atelier lui redonnent peu à peu l’envie de retourner en Irlande, pays qu’il connait peu.

En mai 1975, Antoine décide de se faire un court séjour en Irlande à l’occasion de ses 30 ans. C’est à ce moment qu’il rencontre Jim O’Leary et Cathy, son épouse. La rencontre entre le français et le couple est immédiate. Ils s’échangent leurs coordonnées. Antoine reviendra les voir, c’est certain. Au fil des années, Antoine s’organise pour leur rendre visite. A chacune de ses venues, il est accueilli comme un frère, un ami de toujours. Il a sa chambre qui l’attend, ses repères.

En 1997, lors d’une soirée arrosée dans un pub, il croise pour la première fois Tyrone Meehan, celui qu’il nomme son traitre. Entre eux, une forte amitié va se construite au fil des années. Antoine a déjà compris que Jim était un militant actif de l’IRA mais Tyrone est un de ses combattants les plus actifs. Tyrone est respecté, admiré. Les séjours d’Antoine sur le sol irlandais sont de plus en plus fréquents, il aimerait lui aussi aider la cause, participer au combat mené en vue de l’indépendance. Les années filent, Jim meure, emporté par une bombe qu’il avait mal réglée. Les allers-retours de Tyrone en prison, les coups durs que l’IRA doit encaisser, tout cela Antoine le vit, il accuse les coups en témoin discret. 2006 sera l’année des désillusions… tous apprennent que Tyrone est un traître, qu’il a vendu des informations aux Anglais.

Avant de devenir écrivain, Sorj Chalandon était journaliste. A ce titre, il a notamment effectué des reportages en Irlande du Nord et y a rencontré Denis Donaldson. De cette rencontre naît une amitié ; l’auteur s’en est inspirée pour écrire « Mon traitre » . Sorj-journaliste y devient Antoine-luthier et Denis Donaldson se glisse sous les traits de Tyrone Meehan.

« Mon traître » est le récit d’une lutte, celle d’un peuple qui aspire à vivre en paix, libre. C’est aussi le récit d’une amitié et d’une trahison, d’une incompréhension. C’est enfin la recherche la quête identitaire d’Antoine qui apprend à se connaître au travers du regard que Tyrone pose sur lui.

C’est l’adaptation de ce roman par Pierre Alary qui m’a invitée à découvrir le texte originel. Premier roman que je lis (enfin !) de cet auteur. Une claque !

 

Chalandon © Le Livre de Poche – 2016

Retour sur les événements abordés dans « Mon Traître » mais cette fois, ils sont abordés du point de vue de Tyrone Meehan. Ecrit trois ans après « Mon Traître » , « Retour à Killybegs » narre le parcours de Tyrone, de sa plus tendre enfance à sa mort, aborde son recrutement par l’IRA et les événements qui ont conduit à ce qu’il devienne, dans les années 70, l’un des commandants de la branche armée de l’IRA.

L’occasion de découvrir les raisons qui ont motivé Tyrone à accepter de collaborer avec les anglais, la manière dont il a tenté de sortir ses épingles du jeu. Si vous ne l’avez pas encore fait et que vous avez lu « Mon Traître » , voici une nouvelle fois un roman que je vous recommande vivement.

 

Vargas © Flammarion – 2017

Appelé en urgence pour boucler une enquête, le Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg doit quitter l’Islande, pays qu’il a découvert lors de sa précédente enquête. En quelques jours, il parvient à mettre en avant les éléments clés qui conduisent à faire passer aux aveux l’un des principaux suspects. Sitôt l’affaire bouclée, son instinct attire son attention sur la mort soudaine de deux « vieux » à la suite de piqûres de recluses (des araignées habituellement très discrètes et qui ne s’attaquent que rarement à l’homme). Il se met à enquêter en solo avant de s’en ouvrir à une poignée de ses lieutenants. Voisenet, Froissy, Veyrenc puis Retancourt seront les premiers à lui prêter main forte sur cette enquête non officielle qui sème le trouble dans la Brigade et fait peser sur l’ensemble du groupe les désaccords de plus en plus tendus entre le Commissaire et Danglard, son bras droit.

J’ai toujours autant de plaisir à retrouver le personnage d’Adamsberg. Sa personnalité, son état d’esprit… tout jusqu’à sa manière lente et nonchalante de se déplacer, ses « bulles de pensées » et sa nécessité d’aller marcher pour « brasser des nuages » . L’écriture de Fred Vargas coule quand je la lis, elle coule comme quelque chose de très naturel. Habituellement, les enquêtes d’Adamsberg me surprennent car je ne vois jamais venir qui est l’assassin. « Quand sort la recluse » est l’exception à la règle, à ma grande surprise. Très tôt dans la lecture, mes suspicions se sont portées sur un personnage qui s’est effectivement avéré être l’auteur des crimes. C’est un peu déstabilisant, cela m’a donné l’impression de quelques longueurs dans le texte pour autant, ce roman policier n’est pas à une exception près car c’est aussi la première fois où l’émotion m’a saisie dans les dernières pages, lorsque Adamsberg confond l’assassin dans un tête à tête. Le Commissaire s’était attaché… moi aussi.

Pas le meilleur ouvrage dans la série « Adamsberg » mais un de ceux dont je me rappellerais certainement avec beaucoup de précision