Incroyable ! (Zabus & Hippolyte)

Zabus – Hippolyte © Dargaud – 2020

Nous voilà quelque part en Belgique en 1983 et ça caille. La neige a recouvert les trottoirs, les toits et visiblement elle a également engourdi le cœur d’un enfant.

Nous voilà donc placés aux côtés de ce petit bonhomme haut comme trois pommes qui se prénomme Jean-Loup.

« Jean-Loup est un gamin un peu bizarre qui, du haut de ses 11 ans, s’est égaré quelque part entre son arrêt de bus… et le cosmos. »

Jean-Loup est dans son monde. A l’école, les autres enfants ne l’intéressent pas… et réciproquement. Il trace sa route tout seul. Il aime écrire des fiches. Il met tout dessus. Faune, flore, histoire de l’humanité… tout architout. Puis Jean-Loup est ritualisé (parce que la routine le rassure) et superstitieux (parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver). Alors il traverse les rues sans marcher sur les bandes blanches du passage piéton. Il touche trois fois son nez. Il se lance des défis fous… des défis d’enfant.

Sa maman n’est plus là et il essaye de ne pas trop penser à elle pour ne pas être trop triste. Quant à son père, il joue au grand absent, toujours pris par le travail, toujours ailleurs et quand il est là, il est toujours pressé… de partir.

Jean-Loup est seul. Alors il s’est réfugié dans son monde. Il passe son temps avec le nez dans ses fiches ou dans de grands débats avec les personnages qui peuplent son quotidien imaginaire. Le roi Baudouin, son grand père… Pourtant…

Un matin pourtant la petite routine de Jean-Loup est comme grippée. Son réveil-matin ne sonne pas et le met en retard pour l’école. Un petit événement de rien qui va radicalement changer le cours de la vie de Jean-Loup.

Oh là là mais comme Vincent Zabus vient nous remuer avec ce récit drôle… et drôlement touchant ! Je fonds. Toute l’intrigue repose sur un enfant qui a les épaules rudement solides pour porter un propos qui aborde la douleur causée par différentes formes d’abandon. Il a l’abandon de soi, celui dans lequel Jean-Loup se réfugie pour ne pas penser, ne pas faire face à la réalité. Puis il y a l’abandon des autres lorsque ceux-ci quittent leurs places et leurs responsabilités, laissant les autres livrés à eux-mêmes. On est aussi dans ce cas de figure puisque les parents de Jean-Loup sont absents pour diverses. Ce scénario est drôlement cruel car il raconte un enfant qui grandi sans amour parental. Mais il a quelque chose d’aérien car il puise sans cesse dans l’imaginaire du petit héros en culottes courtes. Il est plein de non-dits, de silences et de respirations mais on perçoit beaucoup de choses dans les interstices qu’il y a entre les mots, entre les cases… dans les silences. Puis il y a le stress que cet enfant gère comme il peut. C’est bancal, naïf, obsessionnel… mais ses tics bordent ses angoisses. Et sa fragilité nous touche.

« Le brouillard, c’est un nuage qui n’a pas envie de voler. »

Un dessin charbonneux porte ce récit touchant où se mélangent pêle-mêle la troublante fragilité du personnage, son étonnant souffle de vie et sa manière un peu bancale d’être au monde. Comme d’habitude, Hippolyte fait des merveilles avec son trait malicieux, sombre et onirique. Il y a là une poésie très particulière qui chamboule notre petit cœur de lecteur.

Je vous recommande chaudement cet album et vous invite aussi à lire la chronique de PaKa.

Incroyable ! (Récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : HIPPOLYTE / Scénariste : Vincent ZABUS

Dépôt légal : juin 2020 / 200 pages / 21 euros

ISBN : 978-2205-07965-4

Les Jours sucrés (Clément & Montel)

Clément – Montel © Dargaud – 2016

Ce n’est pas évident d’avoir une relation affective avec son collègue. Encore moins quand ce collègue… est son patron. C’est pourtant là qu’Eglantine en est, hésitant à prendre cette relation au sérieux ou à s’en détacher. Elle sature de cette ambiguïté mais n’ose pas se l’avouer. Elle cherche aussi à dompter ce fichu stress que lui impose son boulot, les dead-line serrées et les desiderata stupides des clients. Elle ne s’épanouit pas au travail mais là aussi, elle ne se l’avoue pas. Et comme si ce n’était pas assez compliqué, Eglantine apprend que son père – avec qui elle n’a plus de contact depuis 20 ans – est décédé. Seule héritière, elle va devoir aller en Bretagne pour rencontrer le notaire et organiser la succession.

Son avenir immédiat, ce sont donc ces quelques jours désagréables, remplis de formalités dont la vente de la boulangerie, encombrant fonds de commerce de son père dont elle a hérité. Direction Klervi ! Les souvenirs remontent à sa mémoire pendant le trajet. A mesure que le train dévore les kilomètres et la rapproche de son village natal, la colère monte en elle. Arrivée à destination, elle est remontée comme un coucou et bien décidée à faire les démarches au plus vite. Mais c’est sans compter que la vie réserve parfois des surprises. Dans ce village où elle a passé la majeure partie de son enfance, Eglantine est gagnée par un sentiment de bien-être qu’elle n’avait pas ressenti depuis longtemps. La présence de Gaël (un ami d’enfance) et de Marronde (la tante d’Eglantine) n’est pas étrangère à cela.

« Imaginez un coffre-fort verrouillé. Consciemment ou non, Gaël parvenait peu à peu à en retrouver la combinaison… mais avais-je seulement envie de savoir ce qu’il contenait ? »

Ça fait longtemps maintenant que j’ai cet album. Et je ne l’avais jamais lu car c’est tout à fait le genre de petite madeleine [de Proust] que l’on se met de côté en se disant qu’il viendra un jour réchauffer la grisaille d’une période délicate à passer. Le confinement lié au Covid brassant pas mal de grisaille… j’ai sorti « Les Jours sucrés » de ma PAL. J’avais besoin de douceur.

Puis… j’étais conquise d’avance car par le passé, à chaque fois que j’ai lu un album réalisé par le duo d’auteurs formés par Loïc Clément et Anne Montel, cela a été des instants forts et émouvants. Que ce soit « Chaussette » ou « Chroniques de l’île perdue » , c’était pour moi l’occasion de vivre un superbe voyage imaginaire aux côtés de personnages haut en couleurs et capables de porter sur leurs épaules pourtant frêles un récit époustouflant, éprouvant. Tout part généralement d’une séparation douloureuse avec un être cher. Ce deuil difficile à faire, cette promiscuité avec la mort que l’on aurait préféré ne pas avoir à vivre… voilà le point de départ de ces histoires qui, à coup sûr, vont nous émouvoir. Anne Montel et Loïc Clément accompagnent délicatement le lecteur dans cette expérience-là. Ils nous montrent qu’il est possible d’apprivoiser la mort, de la regarder en face et de l’accepter afin que cette fissure au cœur se colmate. Ils racontent avec justesse le processus de deuil en utilisant non pas le pathos mais la poésie ; ils y ajoutent un précieux soupçon de folie douce.

Loïc Clément construit une fois encore un récit bourré d’humanité. Il lui en faut peu pour installer un univers que l’on va avoir envie de dévorer avec gourmandise : de la bonne humeur, des humeurs chiffon, de la complicité, de la fraicheur, des petits moments de bonheur, un peu de mauvaise foi et de malice. Le tour est presque joué. Il y ajoute une lecture plus sociale de l’actualité ; ici, il sera question des problématiques liées à l’exode rural. Son scénario est simple sans être simpliste et, comme à l’accoutumée, bourré d’humour.

Au dessin, Anne Montel installe le décor d’un petit village breton charmant. Elle illustre chaque détail décoratif et chaque personnage avec beaucoup de tendresse. La fraicheur graphique fait un bien fou et nous convie dès la première page à prendre place. L’accueil est chaleureux, bienveillante. Outre le fait qu’elle nous invite à observer cette petite parenthèse enchantée. Elle nous permet aussi de vivre et ressentir pleinement les émotions des différents protagonistes. A chaque nouvelle planche, l’autrice réinvente les codes de l’art séquentiel. Elle ose, s’amuse avec ses pinceaux autant qu’avec les personnages, fait pétiller le tout avec des couleurs qui – à elles seules – sont gorgées de rires et de bonnes ondes. Elle place de-ci de-là sur ses planches à dessin ses personnages, les fait bouger avec une fluidité étonnante. On entend presque le son de leurs voix et l’éclat de leurs rires.

Le récit est agrémenté de quelques recettes de pâtisserie qui nous mettent l’eau à la bouche ainsi que de références artistiques qui donnent faim de se replonger dans les œuvres de Gustave Doré. Enfin, l’album nous donne aussi l’envie d’aller fureter dans nos greniers dans l’espoir d’y trouver de petits trésors : vieilles photos, journaux intimes, objets d’un autre siècle… d’un autre temps.

Pépite que cet album sucré-salé malicieux et absolument succulent. Je recommande vivement.

Les Jours sucrés (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur : Anne MONTEL / Scénariste : Loïc CLEMENT

Dépôt légal : février 2016 / 145 pages / 19,99 euros

ISBN : 978-2205-07384-3

Mécanique Céleste (Merwan)

Il y a des albums comme ça, que j’avais repérés… qu’on m’a conseillé mais au fond de moi, je savais très bien qu’il me serait difficile de trouver le temps de les lire…

Puis soudain, nos vies folles sont bousculées. Ce quotidien où habituellement tout se presse, se bouscule, où on se fait happer… soudain… Jupiter imposa le confinement…

Principes de Mécanique céleste :

Premier principe : deux forces, composées chacune de sept affidés, s’opposent.

Deuxième principe : les affidés tentent de toucher leurs opposants à l’aide d’un orbe. Les affidés touchés quittent l’enceinte.

Troisième principe : un cycle s’achève quand tous les affidés d’une force ont quitté l’enceinte. La révolution prend fin quand une force remporte deux cycles.

Merwan © Dargaud – 2019

On est en 2068. Le monde tel qu’on le connait aujourd’hui n’existe plus. Le paysage urbain a été recouvert par les eaux, les populations sont parties. Tout est en friches, en ruines. Nous sommes à Pan, lieu que l’on avait coutume d’appeler « la forêt de Fontainebleau ». C’est désormais un lieu sauvage, une forêt revêche, rebelle. Des hordes de pirates y font la loi. Les rares humains des alentours vivent en solitaires. Wallis et Aster quant à eux font équipe. Lui est rêveur, trouillard et constamment plongé dans ses lectures, elle est nerveuse, tête brûlée et sans cesse sur le qui-vive.   

Le cœur névralgique de la communauté humaine est la Cité agricole de Pan. C’est l’Age de bronze ou presque. D’anciens objets de notre ère se marchandent de façon plus ou moins légale. Cette communauté de Pan s’organise de façon archaïque. Elle est mise à mal lorsqu’une délégation de Fortuna fait irruption dans leur vie. L’ambassadeur de Fortuna ne leur laisse que peu d’alternatives : accepter la protection de la République de Fortuna face aux pirates en échange de quoi, ils devront verser un quatre de leurs récoltes de riz… ou défendre leur indépendance par les armes. Acculé, le représentant de Pan demande l’arbitrage par la Mécanique céleste.

« Selon les termes de la Mécanique céleste, vous serez quittes si vous gagnez. Si vous perdez, vous nous reverserez 50% de votre récolte. »

Une équipe de sept joueurs est alors composée. Quatre garçons et trois filles. Wallis et Aster sont de la partie.

Voilà le postulat de départ qui permet de mettre l’histoire sur les rails. Le sport sert ici de métaphore pour parler des luttes de pouvoir et de la domination que peut (chercher à) exercer une nation face à une autre. Fourberie, coups bas, tentative d’intimidation…

Graphiquement, je reconnais que le travail de Merwan sur cet album ne m’attirait pas outre mesure. La veine graphique et ses couleurs légèrement délavées, l’action visiblement au cœur du récit… autant d’éléments qui ne m’auraient certainement pas conduit à mettre l’album dans ma besace pour un achat. Pourtant, cet album m’a été conseillé à deux reprises… alors forcément, ça méritait réflexion.

Si j’ai mis un peu de temps à trouver mon rythme de lecture, force est de constater que ce n’est en rien la faute au duo de personnages principaux. Un grand échalas, intello et pétochard, donne la réplique à une jeune femme impulsive et prosaïque. Le duo se complète à merveille et permet à l’auteur de jouer d’humour avec les interactions de ces deux personnalités qui sont aux antipodes l’une de l’autre. La palette de personnages secondaires est tout aussi haute en couleurs. Dans l’ensemble, ils font tous preuve d’un furieux sens de la répartie et placent quelques succulentes boutades.

La société telle qu’elle est devenue offre également à Merwan une grande liberté. De-ci de-là, des propos titillent notre curiosité puisqu’on comprend bien vite qu’il s’agit effectivement de la France… mais que la France telle que nous la connaissons a vécu un cataclysme. Tout est laissé à l’abandon. La végétation a déjà recouvert une bonne partie des belles demeures de Fontainebleau, des tanks encore confis des cadavres de militaires gisent au milieu d’une ville fantôme. Les causes de ce désastre, nous les apprendrons au fil de la lecture. Et quand on referme l’album, aucune question reste sans réponse.

Le scénario tolère assez peu de temps morts. La lecture est entrainante et malgré les complications que rencontrent nos héros, ils ne perdent jamais leur bonne humeur et se montrent inventifs pour contrer la situation qui n’est jamais à leur avantage. De bout en bout, le sport est utilisé pour dénoncer les stratégies fourbes qui sont utilisées pour qu’une nation prenne l’ascendant sur une autre. C’est ludique, il y a plusieurs degrés de lecture… un bon album.

Une lecture que je partage pour « La BD de la semaine » et que l’on retrouve aujourd’hui chez Stephie.

Mécanique Céleste (récit complet)

Editeur : Dargaud

Dessinateur & Scénariste : MERWAN

Dépôt légal : septembre 2019 / 200 pages / 25 euros

ISBN : 978-2205-07818-3

Opération Copperhead (Harambat)

Harambat © Dargaud – 2017

Silence !

Moteur !

On tourne !

Egypte.
C’est la fin des années 70. Sur les rives du Nil, une équipe de tournage film les scènes de l’adaptation du célèbre roman d’Agatha Cristie « Mort sur le Nil » . David Niven, incarnant le Colonel Race, donne la réplique à Peter Ustinov qui s’est glissé dans la peau d’Hercule Poirot. Tous deux savourent cette opportunité de se retrouver. Lorsqu’ils ne travaillent pas, les deux amis prennent plaisir à savourer ensemble un bon thé et à se rappeler quelques souvenirs… en particulier ceux qui les ramènent à Londres en 1943.

A cette époque, la guerre bat son plein. L’espion insaisissable Karlinski échappe aux forces de l’ordre, la belle Véra brise les cœurs, les alertes récurrentes invitent la population à se réfugier dans les abris et Churchill, en fin stratège, veille comme un vieux lion rusé et bienveillant sur son pays. Afin de tromper Hitler, il donne le feu vert à l’ « opération Copperhead » et charge Dudley Clarke (qui a eu l’idée de ce stratège) de coordonner la mission. Dudley contacte David Niven et lui demande d’organiser le tournage d’un film de propagande qui servira de couverture à l’Opération.

L’idée est venue au colonel Dudley Clarke – en visionnant le film de Billy Wilder – qu’un sosie pourrait incarner le général Montgomery pour tromper les nazis. Il en avait alors fait la proposition à Churchill. Le général Montgomery avait un visage bien caractéristique. Il était devenu immanquablement identifiable lorsqu’il avait été nommé à la tête de l’armée alliée. L’armée lui donnait même un petit nom : « Monty ». L’objet de l’opération était de sauver des vies en mobilisant les nazis loin du véritable débarquement. A cette fin, il nous fallait trouver, recruter et former un acteur capable d’être une doublure convenable du général Montgomery et promener cette doublure en Afrique du Nord.

Le dessin est un peu mordant et nerveux, son aspect anguleux et sec me fait un peu penser aux dessins satiriques. Deux scènes se déroulant dans les années soixante-dix bordent comme une parenthèse le récit de ce souvenir vécu par Niven et Ustinov ; l’une introduit le récit et l’autre vient la conclure avec nostalgie et optimisme. Les faits historiques réels sont le ciment du scénario de Jean Harambat qui se plait ensuite à se mettre dans la peau des protagonistes pour revivre les événements.

C’est comme si on y était, comme si le film se déroulait sous nos yeux et que les deux témoins sont devenus des personnages superbement bien interprété par des acteurs de talents. Le film se tourne en permanence. L’histoire est racontée à la manière d’un film (par scène, par bribe) mais toujours de façon chronologique.

On passe d’une scène choisie à une autre, les décors changent et le plateau de tournage est la ville de Londres dans son ensemble. Les scènes sont plus ou moins longues (une demi-douzaine de planches tout au plus) et la complicité entre Niven et Ustinov fait plaisir à lire. Ces deux gentlemen anglais rendent l’atmosphère joyeuse et détendue. Et l’on chemine ainsi de leur rencontre en 1943 au débarquement de Normandie en juin 1944.

Et puis il y a ce côté grandiloquent qu’apporte la présence constante de l’industrie du cinéma de cette période. On entend les radios et les gramophones grésiller, on respire l’air encombré de fumée et de vapeur d’alcool des cabarets.

L’album dispose d’une très belle ambiance graphique pour illustrer ce récit d’espionnage divertissant.

C’est le Prix René Goscinny 2018 (remis lors du Festival International de la BD d’Angoulême) que j’ai eu le plaisir de lire grâce à Price Minister et Rakuten dans le cadre de « La BD fait son Festival » :

Il est demandé d’attribuer une note, alors j’attribue un 15/20 à cet album.

Opération Copperhead

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Jean HARAMBAT
Dépôt légal : septembre 2017
170 pages, 22.50 euros, ISBN : 978-2205-07484-0

Bulles bulles bulles…

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Opération Copperhead – Harambat © Dargaud – 2017

Quai d’Orsay, Intégrale (Blain & Lanzac)

Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Seul dans son grand bureau, il lit un petit livre rouge.

Ce bureau, c’est le « quai d’Orsay » , siège du Ministère des Affaires étrangères.

Ce livre, ce sont les « Pensées de Mao » .

Cet homme, c’est le Ministre. A l’époque, c’est Dominique de Villepin qui incarne la fiction mais chut-il-ne-faut-pas-le-dire… Je me contenterais de dire que la ressemblance est troublante avec notre homme qui se nomme Alexandre Taillard de Vorms

Alexandre Taillard de Vorms est un ministre déterminé. C’est un ministre lucide qui fonctionne à l’instinct.

Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Et nous, humble lecteur, allons accompagner notre personnage principal, Arthur Vlaminck, dans sa prise de fonction au ministère… il va être en charge d’écrire les discours du ministre. Un ministre combattif et en perpétuelle réflexion. Un ministre dont la pensée est vivante, en mouvement permanent. Un ministre charismatique… qui questionne, certes… mais qui use et abuse des hésitations de ses interlocuteurs éberlués pour formuler les réponses qu’il attend d’eux. Avec lui, ça va vite, très vite. Ça claque, ça pulse et ça bouge en permanence !

C’est comme ça qu’on gouverne le monde. Par la pensée, par la culture.

OTAN, prise d’otages, crise en Ouganda, relations internationales électriques avec le Royaume du Lousdem, rencontres avec des Prix Nobel, intervention en Conseil des Ministres, voyages diplomatiques… Cet homme est un coup de vent charismatique. Il est partout, dynamique, pertinent, actif, réactif…

Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Dans son bureau, Arthur Vlaminck gratte les feuilles. Il est « le langage » du ministère. Il écoute le ministre, épouse ses humeurs et tente d’énoncer au mieux son point de vue. Jour et nuit, il écrit des discours, des tribunes, des articles… Il soumet ses textes au Ministre et réécrit, reformule, corrige, change… jour et nuit, nuit et jour. Sa vie privée par au second plan. Ça fait combien de temps qu’il n’a pas vu sa petite amie déjà ? Il n’a pas trop le temps d’y penser… un nouveau texte l’attend déjà.

« Quai d’Orsay » est une lecture qu’on m’a recommandée de nombreuses fois. J’ai tardé à la découvrir, la politique n’étant pas mon rayon, même quand elle est traitée avec humour. Je n’ai pourtant aucun grief contre la plume débridée de Christophe Blain, les nombreuses critiques élogieuses sur ses albums sont plus alléchantes les unes que les autres mais allez savoir pourquoi, de lui, je n’ai lu que « En cuisine avec Alain Passard » et les « Donjon Potron-Minet » m’attendent depuis les calanques grecques.

Le fait de posséder cette intégrale regroupant les deux tomes du diptyque était donc l’occasion de parfaire une culture BD encore lacunaire.

Pour ce projet, l’auteur s’est associé à Antonin Baudry qui, outre le fait d’être scénariste (BD et cinéma) sous le pseudonyme d’Abel Lanzac, est également diplomate ; à ce titre, il a exercé ses fonctions auprès de Dominique de Villepin quand ce dernier était Ministre de l’Intérieur puis Premier Ministre.

Le scénario offre la possibilité d’accéder à différentes anecdotes où les questions des tensions et relations internationales sont reléguées au second plan ; le cœur de notre sujet est cet homme charismatique qui incarne la fonction de ministre des affaires étrangères.

On se retrouve comme dans un huis-clos, la bulle d’un Ministère (c’est déjà l’impression que j’avais eue en lisant « Désintégration » ou un autre conseiller ministériel – Matthieu Angotti – se mettait lui aussi à la BD pour témoigner de façon beaucoup moins… ludique).

Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Le dessin de Blain se tort, se malaxe à volonté pour répondre au mieux à la personnalité extravagante du Ministre. Cet homme à la carrure démesurée n’a rien à envier aux silhouettes musclées des nageurs professionnels. Cheveux au vent, il traverse à grandes enjambées les couloirs interminables du ministère, parcourt en un battement de cils une distance que d’autres mettraient beaucoup plus de temps à traverser, claque les portes à les dégonder. En gros, cet homme a toujours plus d’une longueur d’avance et ce à tous les points de vue. Il est visionnaire, percutant, un poil nombriliste, colérique mais brillant.

Un album excellent quoi qu’un peu étourdissant.

Quai d’Orsay

– Chroniques diplomatiques –
Intégrale du diptyque
Editeur : Dargaud
Dessinateur : Christophe BLAIN
Scénaristes : Christophe BLAIN & Abel LANZAC
Dépôt légal : octobre 2013
214 pages, 29.99 euros, ISBN : 978-2-205-07167-2

Bulles bulles bulles…

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Quai d’Orsay, intégrale – Lanzac – Blain © Dargaud – 2013

Petite maman (Halim)

Halim © Dargaud – 2017

Brenda vient de naître. Sa maman a 15 ans, son père guère plus… il choisit la fuite plutôt que de prendre cette lourde responsabilité d’assumer.

Brenda a 3 ans. Elle n’est pas bien grande quand la douleur la réveille la nuit. Ses dents poussent. Elle pleure. Sa mère lui répond par des cris.

Brenda est un peu plus grande quand elle constate qu’elle est un poids pour cette mère fatiguée. Alors Brenda fait ce qu’elle peut pour prendre soin de sa mère. La vaisselle. Les tartines du petit-déjeuner. S’habiller, mettre en vitesse son sac sur son dos et filer à l’école où elle arrivera en retard, une fois encore.

Petite mère

Brenda continue de grandir. La Directrice la convoque souvent pour comprendre les retards. Et la questionne sur les bleus qu’elle a tantôt sur le front, sur les bras…

Brenda ne connaît pas son père mais elle voit passer les amoureux éphémères de sa mère. Et les pleurs de cette dernière quand elle croit être seule dans la cuisine.

Brenda ne connaît pas son père mais un jour, elle fait la connaissance de Vincent. Elle a du mal à accepter ce nouvel homme qui va désormais partager la vie de sa mère… qui va désormais faire partie de sa vie à elle.

Des bleus sur le corps, des bleus au cœur et à l’âme, Brenda va tenter bon gré mal gré de survivre.

Petite maman – Halim © Dargaud – 2017

 

Ouch ! Il faut pouvoir la digérer cette lecture que l’on engouffre pourtant d’un trait. Halim Mahmoudi décrit le quotidien d’une enfant que l’on va voir grandir dans un contexte familial des plus malsain. L’auteur campe le décor. Pour commencer, une fille mère dépassée par les événements, fragile nerveusement. Une fille mère qui voit cette enfant comme une menace. Une fille mère qui refuse de grandir du moins… une enfant à qui son propre enfant vole une partie de sa jeunesse. Inconsciemment, la fillette va en faire les frais.

On voit les négligences, les carences éducatives, des gestes d’affection qui vont et viennent. On voit, on ne s’alarme pas, pensant que les choses pourront se résorber même si c’est dur… un peu dur. Puis l’enfant grandit et absorbe naturellement de nouvelles responsabilités. Elle essuie aussi d’un revers de la main les mots blessants de la mère, quelques privations, quelques humiliations. C’est dur. Puis, l’adolescence arrive. Elle pointe le bout de son nez prématurément, en même temps que l’arrivée de son beau-père dans sa maison, son chez-elle… son repaire. La mère ne la pince plus, toute concentrée qu’elle est à vivre sa nouvelle grossesse… toute confiante qu’elle est à laisser son nouveau compagnon à s’occuper de l’éducation de sa fille. Parfois, la mère s’oppose, offrant à Brenda un court répit… les coups continuent de pleuvoir sur un autre corps. C’est dur, très dur.

A l’intérieur, c’est l’horreur. Dehors, quand elle est à l’école, elle a appris à garder la tête haute.

Maltraitance ? Le terme sera à peine employé dans l’album. Parce qu’on est au contact permanent de l’enfant. Parce que personne n’a su lui poser les bonnes questions, parce que certains adultes ont tenté d’intervenir mais Brenda n’a jamais rien lâché de ce qui se passait sitôt qu’elle était rentrée chez elle. On le verra pourtant surgir ça et là, quand on parvient à s’extraire de Brenda. Tantôt le psychologue, tantôt les services sociaux… ils le disent ce mot qui permettrait de changer les choses. Les changer ? Oui mais pour quoi ? Une vie en foyer ? Loin de sa mère, loin de son frère… après la maltraitance la séparation : une autre forme de souffrance ?

Un livre coup de poing.

La chronique de Mes échappées livresques.

Une lecture que je partage avec les lecteur de « La BD de la semaine » dont le rendez-vous se déroule aujourd’hui chez Noukette.

Petite maman

One shot
Editeur : Dargaud
Dessinateur / Scénariste : Halim
Dépôt légal : septembre 2017
192 pages, 19.99 euros, ISBN : 978-2-5050-6710-8

Bulles bulles bulles…

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Petite maman – Halim © Dargaud – 2017